Intrigantes et négligées : les campagnes sicilienne et italienne (1943-1945) (Première partie)

Introduction

Le sergent H. E. Cooper du 48th Highlanders of Canada, 1ère Division d’infanterie canadienne. Sicile, août 1943.

Depuis le temps où j’étudie différentes campagnes militaires à travers les âges, il en ressort que certaines, pour toutes sortes de raisons, m’apparaissent pour le moins « intrigantes » et « négligées ». C’est le cas ici des événements s’étant déroulés dans le théâtre d’opérations méditerranéen au cours de la Seconde Guerre mondiale, en particulier lors du débarquement des forces alliées en Sicile et de la campagne italienne qui suivit.

Par exemple, on sait que le « Jour J » réfère presque systématiquement au débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et de la campagne militaire longue et ardue qui s’acheva officiellement avec la libération de Paris deux mois plus tard. Cette opération amphibie de masse figure parmi les plus importantes de l’Histoire, au même titre que l’Invincible Armada espagnole à la fin du XVIe siècle. Dans les deux cas, cet imaginaire collectif, conséquent de la portée emblématique de ces événements s’est facilement transporté dans les canaux cinématographiques et documentaires, de même que par une historiographie abondante. Les historiens académiciens ont largement étudié ces sujets et il est somme toute aisé de trouver des ouvrages de référence qui comblent les attentes du grand public comme des spécialistes.

Encore là, sans vouloir tomber dans des comparaisons aussi faciles que douteuses, mon impression est que par rapport à l’ensemble des moyens militaires déployés à l’époque, les campagnes de Sicile et d’Italie furent loin d’avoir obtenu le degré d’attention qu’elles auraient dû avoir. Rappelons les faits, dans cette première partie qui traite de la conquête de la Sicile.

Le dossier nord-africain et ses suites incertaines (printemps 1943)

Pour comprendre la place qu’occupent les campagnes sicilienne et italienne au cours de la Seconde Guerre mondiale, il faut remonter quelque peu dans le temps pour se ramener au début de l’année 1943. En ce qui a trait aux hostilités dans l’hémisphère occidental, le début de 1943 constitue un tournant majeur marqué par d’importantes victoires pour les Alliés, qui peuvent enfin souffler un peu et, surtout, reprendre l’initiative des opérations.

La terrible défaite subie par les forces de l’Axe dans Stalingrad en février marque une première étape, mais la déroute des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, accentuée par la capitulation d’un quart de millions d’hommes en Tunisie en mai, était plus inquiétante à court terme. En effet, la conclusion favorable du dossier nord-africain pour les Alliés leur ouvrait de nouvelles possibilités pour frapper quelque part dans le sud de l’Europe. D’emblée, il y avait au moins trois scénarios qui étaient à l’étude sur lesquels les stratèges politiques et militaires alliés devaient s’entendre afin de coordonner les efforts.

J’insiste sur le mot « entente », car il était évident, pour les stratèges de l’époque, qu’une certaine discorde régnait quant à la suite des opérations à mener après l’Afrique. De novembre 1942 jusqu’à février-mars 1943 au moins, les Alliés n’avaient pas réellement connu de sérieuses frictions au plan stratégique, dans la mesure où, à l’ouest, les Américains menaient leurs opérations depuis le Maroc et l’Algérie vers la Tunisie, tandis que les forces de l’Empire britannique et leurs alliés poussaient aussi vers la Tunisie depuis l’Égypte. Mais c’est au moment où la jonction se fait en Tunisie, au printemps de 1943, que des éléments de discorde commencent à poindre, non seulement sur la manière de mener à terme la capitulation des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, mais plus globalement sur la suite à donner aux opérations sur le continent européen.

La fin de la campagne tunisienne en mai 1943 marqua également l’expulsion définitive des forces de l’Axe d’Afrique du Nord. Ayant fait 250,000 prisonniers germano-italiens, les Alliés en étaient déjà à préparer leur prochaine campagne. Destination: la Sicile.

Opération Husky : scepticismes face au scénario sicilien

Ce que l’on appelle l’Opération Husky consiste en une vaste opération militaire qui figurait à l’agenda des stratèges alliés depuis au moins la conférence de Casablanca de janvier 1943. Rappelons que les succès du débarquement américain en Afrique du Nord française (Opération Torch) au mois de novembre précédent avaient encouragé le président américain Roosevelt et le premier ministre britannique Churchill à envisager un assaut amphibie aussitôt que les forces de l’Axe auraient été expulsées du continent africain, soit au début de mai 1943.

Cependant, dans l’esprit du haut commandement allié, il ne fallait pas se leurrer. On était convaincu que la Sicile représentait un défi beaucoup plus complexe, ne serait-ce qu’en tenant compte du fait que cette fois, les soldats italiens allaient se battre sur le sol et sans oublier la présence sur l’île d’unités allemandes réputées de bonne qualité. En même temps, les Alliés venaient d’expulser les forces de l’Axe d’Afrique du Nord et ce fait d’armes avait assurément contribué à la hausse du moral de leurs troupes.

D’ailleurs, de leur côté, les Alliés avaient à leur disposition de soldats expérimentés. Rappelons que la VIIIe Armée britannique de Bernard Montgomery était composée de soldats dont plusieurs faisaient campagne depuis bientôt trois ans depuis l’Égypte et avaient traversé tout le désert libyen pour remonter jusqu’en Tunisie. Pour leur part, les Américains arrivaient avec leur matériel et les troupes de la VIIe Armée de George Patton avaient bénéficié d’une expérience de combat en Tunisie, bien que celle-ci fut acquise au prix de coûteux revers comme à la bataille de la passe de Kasserine. En clair, ces expériences et ce matériel cumulés étaient considérés comme suffisant par le haut commandement allié pour vaincre les garnisons de l’Axe en Sicile et porter en fin de compte la guerre sur le sol italien.

La préparation de l’invasion de la Sicile prit au mois six mois et elle reposa sur du matériel amphibie constitué essentiellement de navires de transport et de péniches de débarquement, des éléments qui allèrent caractériser la stratégie des Alliés pour les mois à venir. À elle seule, l’Opération Husky nécessita la mobilisation d’environ 160,000 hommes et quelque 3,000 navires, chiffres légèrement supérieurs à ce qui fut requis, par exemple, pour l’Opération Overlord en Normandie en juin de l’année suivante.

What’s next? Voilà l’une des questions à l’ordre du jour de la Conférence de Casablanca au début de 1943. Suite à l’expulsion des forces de l’Axe d’Afrique du Nord, les Britanniques favorisèrent la poursuite des opérations quelque part dans le sud de l’Europe (Balkans, Italie…), tandis que les Américains voulurent porter des coups directement en Europe de l’Ouest, soit en France. Comme toujours, Staline insistait pour l’ouverture d’un nouveau front afin de soulager ses troupes et les Alliés disposaient de plusieurs divisions de qualité et expérimentées en Afrique du Nord. Bref, des contraintes de temps, des contraintes géostratégiques, logistiques et l’idée d’en découdre à nouveau avec l’ennemi à brève échéance, tous ces facteurs ont plus ou moins pesé dans la décision de porter la guerre sur le sol italien.

La Sicile : les forces en présence

Pour Husky, il était prévu que deux armées alliées débarquent en Sicile le 10 juillet 1943. Les Américains et les Britanniques feraient débarquer leurs troupes sur deux étendues de plage distinctes d’une longueur approximative de 65 kilomètres chacune, dans ce qui apparaissait comme une opération où chacun pourrait mutuellement se couvrir. Le commandant en chef des forces alliées était le général américain Dwight Eisenhower et celui du théâtre d’opérations était le général britannique Harold Alexander qui dirigerait le XVe Groupe d’armées spécialement formé pour la campagne sicilienne.

Au plan des effectifs, la VIIIe Armée britannique disposait d’une division aéroportée et de six divisions d’infanterie, en plus d’une brigade d’infanterie supplémentaire et de deux brigades blindées. À cela, pour des opérations spéciales, devaient s’ajouter trois groupes de commandos des Royal Marines. Toutes ces forces devaient débarquer au sud-est de la Sicile avec pour objectifs de libérer la partie est de l’île puis de capturer des points stratégiques tels Syracuse et Messine. Du côté américain, la VIIe Armée disposait d’une division aéroportée, d’une division blindée, de quatre divisions d’infanterie et d’un groupe de commandos. L’armée de Patton devait prendre d’assaut le sud de l’île à l’ouest des Britanniques et éventuellement libérer la partie ouest avec comme objectif Palerme. Dans les airs, près de 4,000 appareils alliés allaient s’assurer de la couverture, bien que le renseignement prévoyait une force d’opposition constituée d’environ 1,500 appareils ennemis dans ce théâtre.

En face, les stratèges germano-italiens devaient gérer les conditions suivantes. D’abord, ils n’avaient pas la maîtrise du ciel, ni de la mer. Ensuite, le refus obstiné d’Hitler d’évacuer ses troupes d’Afrique du Nord entraîna la perte de plusieurs divisions allemandes de bonne qualité. Il ne restait à la disposition des stratèges en Sicile qu’une dizaine de divisions italiennes de qualité et de loyauté douteuses ainsi que deux divisions allemandes qui elles, cependant, étaient fiables. Plus encore, les Alliés usèrent de manœuvres trompeuses faisant croire pendant un temps qu’un débarquement s’opérerait en Sardaigne.

Placez deux hommes qui se détestent dans la même pièce et forcez-les à travailler ensemble devant une carte de la Sicile et vous avez la combinaison Montgomery-Patton de l’été 1943. Un difficile tandem où les rivalités n’eurent d’égal que les exploits réalisés par leurs hommes sur le terrain.

Le débarquement et la campagne

10 juillet 1943. Des vents forts, cassants, et une mauvaise température furent littéralement désastreux pour la première opération aéroportée d’envergure menée par les Alliés. Chez les Britanniques, les 144 planeurs transportant leur 1st Airborne Brigade connurent toutes sortes de mésaventures. Seulement 54 purent se poser en Sicile tandis que les autres s’écrasent en Méditerranée, noyant la plupart des occupants. Du côté américain, les troupes aéroportées ne connurent guère plus de succès. Peu nombreux furent leurs parachutistes à avoir atterri dans la zone de largage, sans compter la quantité incroyable d’appareils abattus en plein vol par le tir ami.

En mer, les vents n’aidèrent pas non plus la flotte d’invasion, quoique dans l’ensemble, cette température hostile eut le seul avantage de relâcher quelque peu le niveau d’alerte des forces ennemies. Celles-ci furent brutalement réveillées par la canonnade de six cuirassés pendant que les rares unités aéroportées ayant pu se poser sur l’île entreprirent leurs manœuvres de harcèlement et de sabotage du dispositif défensif adverse en plus de nuire aux communications et à l’arrivée des renforts.

Pour les troupes au sol ayant à prendre les plages d’assaut, il nous apparaît que les Américains eurent beaucoup plus de difficultés, à tout le moins durant les premières heures de l’invasion. En effet, la VIIe Armée américaine rencontra une résistance plus soutenue, mais cela n’empêcha pas qu’à la fin de la journée du 10 juillet, les Américains tinrent un front large d’environ 65 kilomètres entre Licata et Scoglitti tandis que les Britanniques occupèrent une zone côtière partant de Pozallo jusqu’à Syracuse (voir la carte). Ce dernier succès, soit la prise intacte du port de Syracuse, apporta un peu de baume du côté britannique après le désastre dont furent victimes les troupes aéroportées.

Carte des opérations en Sicile à l’été de 1943 (cliquez pour agrandir). Nous avons encerclé en vert les points névralgiques qui donnèrent des difficultés aux forces alliées. La ligne de front en rouge représente le dispositif défensif germano-italien élaboré par le général allemand Hube au tournant de juillet-août 1943 qui, comme on le voit, repose autour du mont Etna et ferme la porte de Messine.

Malgré ces succès relatifs, il était clair que l’ennemi ne resterait pas là les bras croisés. En fait, les quelques forces allemandes en Sicile se remirent rapidement du choc initial et contre-attaquèrent à Gela et Licata. Elles furent difficilement repoussées par les Américains et elles parvinrent presque à les jeter à la mer dans ce secteur. Dans la zone britannique, Montgomery fut arrêté net devant Catania au pied du mont Etna et quelques unités canadiennes, après de durs combats, atteignirent Enna au centre du front le 20 juillet. Bref, les dix premières journées de la campagne sicilienne furent loin de se dérouler conformément aux prévisions et l’on craint même à un certain moment que l’ensemble du débarquement ne soit compromis étant donné les percées ennemies aux alentours de Gela. Une fois les troupes d’invasion remises de ce choc, par contre, la victoire était manifestement à portée de main pour les Alliés.

On sent d’ailleurs un tournant aux alentours du 22 juillet lorsque les troupes de Patton finirent par percer la partie ouest du front ennemi pour atteindre Palerme, dans ce qui apparaît comme une manœuvre éclair visant à déborder l’adversaire dans cette partie de l’île moins bien défendue. Aussitôt, la VIIe Armée fit demi-tour vers l’est, entraînant une vicieuse rivalité avec la VIIIe Armée britannique coincée à Catania afin de voir qui allait capturer Messine, l’objectif final de la conquête de la Sicile.

Peinture de David Pentland (Cranston Fine Arts) illustrant la contre-attaque allemande effectuée par l’un des bataillons de la Division Hermann-Goering contre la fragile tête-de-pont de la VIIe Armée américaine à Gela au tout début de l’invasion alliée. N’eut été de l’appui des canons de la marine, les Alliés auraient pu être rejetés à la mer dès le début des opérations en Sicile.

Chose certaine, dans l’immédiat, les Italiens se rendaient en masse. Un peu partout, la résistance fut la plupart du temps symbolique. Les Italiens avaient l’habitude de tirer quelques coups de feu puis de déposer rapidement les armes. Il en va de même pour les civils qui offrirent régulièrement des accueils chaleureux et dénoncèrent les éléments locaux de l’appareil politique fasciste.

Néanmoins, le commandement allié ne devait pas se laisser stratégiquement berner par l’effondrement des forces italiennes en Sicile. Bien au contraire, de leur côté, les Allemands étaient là et comptaient se battre. Le terrain fortement montagneux favorisait la défense et les Allemands étaient dirigés par l’excellent général Hans-Valentin Hube. Celui-ci plaça ses forces de manière à ce qu’elles défendent une série de lignes de front successives afin de maintenir ouvertes les voies de communication pour une retraite ordonnée le moment venu, puis de contre-attaquer avec des éléments blindés si le terrain était favorable.

Mais sachant qu’à terme il aurait à évacuer ses forces de Sicile, Hube élabora sa défense à partir de points névralgiques pour lesquels il demanda à ses forces une résistance soutenue. Parmi ces points, notons évidemment l’immense Mont Etna, qui ne peut être pris d’assaut de front et doit par conséquent être contourné. Ensuite, certaines localités comme Adrano et Troina devaient servir de remparts au sud-ouest et à l’ouest du mont Etna, sans oublier la municipalité de Catania au sud, qui complétait cette ceinture défensive et sur laquelle Montgomery et les Britanniques butaient depuis le début de l’invasion.

Le terrain, tel qu’il se présenta aux forces américaines devant Troina au début d’août 1943, avec le mont Etna en arrière-plan. Cette municipalité constituait un élément névralgique du dispositif défensif du général allemand Hube afin de barrer la route aux Alliés vers Messine. C’est au prix de lourdes pertes que les Américains parvinrent enfin à prendre cette localité qui finit par être évacuée en bon ordre par l’ennemi.

Par contre, une fois qu’Adrano tomba, la progression vers Messine fut facilitée et Montgomery avança vers l’objectif en contournant les deux flancs de la montagne volcanique. Après réflexion, il devint évident du côté allemand que la Sicile devra être abandonnée et l’idée d’évacuer les troupes vers l’Italie était à l’ordre du jour pour ne pas répéter le scénario catastrophique vécu en Tunisie il y a quelques mois.

C’est là qu’entre en scène le Generalfeldmarschall Albert Kesserling, le commandant en chef de tout le théâtre italien. Déterminé, comme nous le mentionnions, à ne pas voir se répéter le scénario tunisien, Kesserling en était à préparer un plan d’évacuation de ses meilleures forces de Sicile, et ce, en défiance directe des ordres d’Hitler. Pour ce faire, il concentra (sinon emprisonna) ses troupes dans le coin nord-est de la Sicile, puis il plaça plusieurs batteries de canons antiaériens des deux côtés du détroit de Messine, un détroit qui ne fait que quatre kilomètres de largeur à ses extrémités.

Alors que Kesserling s’occupait de cette tâche, les Alliés, comme obnubilés par l’immédiate situation au front, ne portèrent guère attention à la manœuvre. Ils poursuivirent une campagne qui s’apparenta carrément à une guerre d’usure. Montgomery avança péniblement, mais méthodiquement sur les deux flancs du mont Etna, tandis que les troupes de Patton connurent l’enfer devant Troina au début du mois d’août. La chute de cette localité permit enfin de débloquer l’impasse et Patton fonça en direction de Messine, qu’il atteignit en grande pompe quelques heures avant un Montgomery fort indigné.

Pendant que la coopération anglo-américaine fut minée par ce type de rivalités malsaines, Kesserling parvint à évacuer 40,000 soldats allemands et 60,000 soldats italiens vers le continent, en plus d’un matériel précieux tel des blindés. Tout cela, sans jamais avoir été trop inquiété par l’aviation alliée. Le succès de cette délicate opération eut des conséquences néfastes pour les Alliés, car en plus d’entraîner la mort future de milliers d’autres soldats, elle montra au grand jour des failles dans la coopération air-mer en matière de suprématie stratégique et tactique.

Au cours de la deuxième semaine d’août 1943, des dizaines de milliers de soldats germano-italiens purent évacuer la Sicile en toute tranquillité par le détroit de Messine et rejoindre ainsi le continent. Bien orchestré par le haut commandement allemand, cet exploit logistique s’explique par d’habiles combats d’arrière-garde qui surent ralentir des forces alliées déjà épuisées, en plus de profiter des lacunes dans la coopération air-mer pour lesquelles Anglais et Américains se jetèrent mutuellement le blâme. Au final, les forces de l’Axe purent se réorganiser et entreprendre la campagne d’Italie qui allait débuter en septembre.

Parlant de coopération, il est certain que la poussée de Patton vers Messine fut très discutable, et ce, autant d’un point de vue stratégique que politique. Certains diront que le général américain aurait dû attendre son homologue britannique afin d’avancer ensemble vers Messine pour mieux se protéger mutuellement au cours de la manœuvre. Cela aurait-il empêché Kesserling d’évacuer ses troupes? Rien n’est moins certain, car un nombre relativement faible de troupes allemandes parvint à mener un efficace combat défensif puis d’arrière-garde, offrant ainsi un rempart d’autant plus utile devant un contingent américain dont l’expérience restait à parfaire.

Sur ce point, l’accélération de l’avance de Patton vers Messine, objectif stratégique comme symbolique, reflète cette idée, voire cette impression, que nombre de militaires américains étaient fatigués du paternalisme britannique à leur égard. Les officiers britanniques avaient certes davantage d’expérience du combat, mais en même temps, les Américains désiraient voler de leurs propres ailes. Patton l’avait compris, comme il devait aussi rétablir le moral de son armée après le cuisant revers de la passe de Kasserine en février 1943, où les Américains avaient bien mal paru malgré les héroïsmes habituels livrés par quelques unités sur le terrain.

Conclusion

Le 17 août marqua donc la fin officielle de la campagne de Sicile qui dura 38 jours. La VIIe Armée américaine encaissa des pertes de 7,000 hommes et la VIIIe Armée britannique environ 9,000. Ces pertes sont strictement celles liées directement aux combats. Il faut ajouter celles attribuables à la maladie et à l’environnement immédiat, dont la chaleur fut par moment un ennemi encore plus cruel.

Pour leur part, les forces de l’Axe enregistrèrent pour la même période des pertes de 160,000 hommes, dont 30,000 Allemands, mais ces chiffres élevés représentent essentiellement des soldats italiens faits prisonniers.

Enfin, notons qu’en plus de sécuriser de nouvelles bases de lancement pour des offensives aériennes et terrestres, la conquête de la Sicile permit de protéger davantage les lignes de ravitaillement de la Méditerranée, de même que le canal de Suez. Politiquement, le désastre subi par l’armée italienne amena le roi Victor-Emmanuel III à ordonner l’arrestation de Mussolini, tandis que le maréchal Badoglio devait négocier un armistice avec les Alliés.

Mais les Allemands ne l’entendirent pas ainsi et ils attendirent les Alliés de pied ferme, cette fois dans la botte.

Photo de Robert Capa. Troina (Sicile), 1943.

La guerre terrestre : perspectives historiques

Introduction

La coopération interarmes, un principe fondamental de la guerre terrestre.

Bien avant la considération de la pratique de la guerre en mer et dans les airs, il semble évident à première vue que les hommes firent la guerre au sol. Par contre, cette évidence, qui constitue la base des conflits depuis la nuit de temps, évolua au rythme de la progression des civilisations. À l’exception de quelques entités politiques isolées sur des îles et dans certaines péninsules, dont le recours à la voile serait plus naturel (ne serait-ce que pour une prise de contact avec l’ennemi), la conduite de la guerre terrestre domina les organisations militaires et les sociétés jusqu’au début du XXe siècle. Même à l’époque antique, certaines thalassocraties, qui disposèrent d’une puissance navale et commerciale non négligeable, durent développer des systèmes leur permettant d’exercer la guerre au sol, ne serait-ce que pour la défense de leur propre territoire et pour protéger leurs communications internes.

De la préhistoire

De la consistance d’une guerre terrestre un peu plus primitive dépendait les habiletés et compétences guerrières des individus regroupés autour d’organisations tribales. Dès la préhistoire, avant même le développement de l’écriture quelques milliers d’années avant notre ère, certaines armes de jet, de poing et de protection existaient et les recherches archéologiques attestent sans équivoque d’une utilisation groupée de celles-ci par les individus, utilisations que l’on pourrait à la limite associer à certaines formes primitives de tactiques. Ces armes étaient essentiellement des massues et des lances sommairement affutées et les guerriers disposaient d’une relative protection du corps avec des peaux et des fibres animales qu’ils portaient sur eux ou comme boucliers.

Par ailleurs, la protection plus large du groupe de guerriers par des ouvrages défensifs était déjà envisagée par eux. Ils savaient ériger des murs avec de la boue afin de repousser ou ralentir l’assaillant. Plus tard, les avancées en métallurgie permirent des améliorations au niveau de l’affûtage et de la dureté des armes blanches et des armes de jet (javelots, piques, haches…) et les peaux d’animaux ventrales faisaient progressivement place à d’autres formes d’armures plus évoluées, de meilleurs boucliers et des protections pour la tête et le visage.

Utiliser les ressources d'un environnement immédiat aux fins défensives, voilà un autre élément de la guerre terrestre compris par les hommes, et ce, dès les âges les plus anciens.

Vers le modèle grec

De ces premiers constats découle également un autre aspect de la guerre sous toutes ses formes qu’il est important de mentionner, à savoir qu’avec chaque nouvelle amélioration technologique, des tactiques émergent afin d’optimiser le rendement des armes sur les champs de bataille. À cet égard, la phalange fait partie de ces premières formes de manœuvres d’hommes tactiquement regroupés en largeur et en profondeur afin de délivrer le fameux « choc » lors d’une offensive, un choc qui est d’autant plus accru lorsque ce dernier s’accompagne d’une charge de cavalerie, de chariots, voire d’éléphants. À l’opposé, l’érection de systèmes défensifs sur des bases temporaires ou permanentes comprend toute une panoplie d’ouvrages tels des monticules de terre (ou de boue), de fossés (tranchées), le tout agrémenté de murs de bois ou de pierres dont la conception s’avérait possible avec l’amélioration des outils pour travailler ces matériaux. À l’efficacité défensive de ces ouvrages s’opposait donc une forme d’offensive fondée sur la surprise, le choc et la supériorité du nombre, lorsque possible.

Dans cet ordre d’idées, il apparaît évident pour plusieurs que la Grèce classique servit de modèle en Occident dans l’analyse des premières formes tactiquement organisées de la guerre terrestre. La force de l’infanterie, le choc de masse, le tir concentré des armes de jet (javelots, frondes, flèches…) et la contribution d’une cavalerie capable de reconnaître le terrain et de protéger les flancs des fantassins, tout cela représenta ce que nous appelons le « modèle grec » d’une guerre terrestre dont les principaux paramètres organisationnels et tactiques demeureront en vigueur jusqu’au début du XXe siècle. Défensivement, les cités étaient protégées par de hautes et épaisses murailles et ces fortifications permirent aussi d’asseoir l’organisation sociale et politique des cités État, et ce, même si à l’époque la masse combattante provenait du milieu agraire.

N’oublions pas également que ce modèle grec de la guerre terrestre fut augmenté, voire enrichi par la contribution fondamentale d’un dirigeant comme Alexandre le Grand qui fit des armes de siège une composante essentielle de la pratique de la guerre. Enfin, le modèle grec fut rendu possible par un autre élément non négligeable et qui perdure de nos jours, à savoir que les tensions politiques entre États ou civilisations, tensions qui aboutissent la plupart du temps à la guerre, fournissent les impulsions nécessaires aux développements technologiques des armes, tactiques et stratégies militaires. Après tout, le but étant toujours d’avoir les meilleures ressources à sa disposition pour remporter la lutte.

Le choc, cette capacité à frapper dans le but de créer à la fois un effet cinétique (détruire), mais également de causer chez l'adversaire un impact psychologique, voire la panique.

Rome : la perfection imparfaite

Naturellement, dans une perspective occidentale, un essai sur l’évolution historique de la guerre terrestre ne peut faire abstraction du modèle romain en la matière. Comme empire, comme modèle militaire et comme héritage historique, Rome continue de fasciner puis de forger l’imaginaire collectif. Le développement de la puissance militaire romaine tire ses origines des luttes d’unification de l’actuelle Italie et des guerres d’usure contre Carthage (guerres puniques).

Les soldats professionnels qui formèrent les légions romaines firent clairement la démonstration qu’il était possible pour un État et une société d’institutionnaliser l’entraînement, la discipline, les compétences tactiques et toutes autres composantes pertinentes à la formation d’une armée de métier. La possession d’un tel instrument de combat rendit également possibles des campagnes militaires d’une efficacité et d’une rapidité étonnantes. Par contre, la nature des batailles menées par les légions romaines demeurera fondamentalement inchangée par rapport à ce qu’accomplirent les phalanges grecques d’Alexandre.

À l’instar des Grecs, une infanterie bien équipée était chargée de délivrer le choc en plus d’arrêter puis fixer l’ennemi lorsque celle-ci se trouvait en position défensive. Les missiles étaient toujours projetés par des javelots, des frondes, des arcs maniés par une infanterie dite « légère » et/ou des unités auxiliaires recrutées parmi les populations non romaines sous la République ou l’Empire. De plus, la cavalerie se voyait confier des missions similaires, comme chez les Grecs, à savoir la reconnaissance du terrain, de l’ennemi et la protection d’ensemble des flancs de l’infanterie. Quant aux ingénieurs de combat, les Romains en disposaient et ces derniers étaient généralement responsables des armes de siège.

Une certaine cohésion sociale et politique sous Rome permit également une expansion territoriale majeure où l’armée tint le premier rôle. En contrepartie, le territoire à défendre fut immense et cela représenta tout un défi pour une armée qui allait faire face à des contestations inévitables, qu’elles proviennent de l’extérieur, mais également de l’intérieur des frontières. Notons en parallèle qu’une telle expansion terrestre eut comme corolaire une extension maritime, où les Romains apprirent à perfectionner le combat naval et à mettre en œuvre des opérations que l’on pourrait qualifier d’« amphibies », dans la mesure où ils étaient capables de projeter en territoire hostile une force terrestre à l’aide de l’élément naval.

À son apogée au Ier siècle de notre ère, l'Empire romain disposait d'une force militaire énorme avoisinant les 400,000 hommes. Doté d'un vaste et efficace réseau routier, les Romains purent déplacer des unités militaires d'un point à l'autre de l'Empire avec une rapidité étonnante. Il ne faut cependant pas oublier qu'en dépit de la capacité combattive de leurs troupes, les Romains devaient tenir compte d'un autre facteur dans la pratique de la guerre terrestre: le terrain. De la Bretagne à la Judée, chaque environnement varie.

De Rome à Byzance : une institutionnalisation incertaine

La chute de l’Empire et de la civilisation romaine mit un terme à la période classique de la guerre terrestre, malgré que Rome laissa un héritage dont certains paramètres furent repris par des civilisations subséquentes, en particulier en ce qui a trait aux troupes montées et à la mobilité tactique. Rome s’est en partie effondrée sous le poids des invasions et des migrations de peuples nomades venus d’Asie et qui traversèrent l’Europe. Les dernières cités qui eurent à se défendre contre l’envahisseur « barbare » avaient hérité du modèle romain de la pratique de la guerre terrestre, mais naturellement, des différences commencèrent à poindre à l’horizon. Autrement dit, la pratique de la guerre terrestre dans diverses régions d’un empire en décomposition refléta les particularités politiques, sociales et économiques locales qui firent en sorte que face à l’envahisseur, aucune cité ne put offrir un modèle défensif similaire et tactiquement conforme du point de vue institutionnel, comme Rome l’avait établi et comme mentionné auparavant.

Généralement, les systèmes de pratiques de la guerre terrestre qui suivirent reposèrent davantage un modèle milicien plutôt que professionnel et, par conséquent, la cavalerie obtint davantage la préférence étant donné que, justement, l’infanterie lourde professionnelle tendit à disparaître. Le remplacement du fantassin professionnel se fit par un ordre social féodalisé dans lequel quelques individus bien équipés, entraînés et montés avaient le droit de porter les armes, le tout dans une relation de vassalité où le port d’armes était associé aux services rendus à un seigneur et où l’économie était centrée sur une paysannerie fournissait son labeur sur un territoire spécifique et envers des maîtres particuliers.

Entre fortification et affrontement en terrain ouvert, entre la lutte entre troupes professionnelles ou miliciennes, la période médiévale offre une intéressante perspective de la pratique de la guerre terrestre. Il s'agit d'un chapitre qui s'étale sur environ mille ans, de la fin du Bas-Empire romain jusqu'au développement progressif des premières armes à feu.

Notons que plus à l’est, sous l’Empire byzantin, existait un modèle militaire « romain » modifié dans lequel une cavalerie lourde professionnelle assistée d’une infanterie légère transforma temporairement la pratique de la guerre terrestre à cette époque, mais qui à terme ne put tenir le coup sous les assauts répétés de royaumes barbares et de migrations nomades. L’époque fut également marquée par le développement de l’étrier, une composante majeure qui permit à la cavalerie lourde de délivrer le choc sur le champ de bataille en remplacement des légions. Toutes ces évolutions combinées avec un raffinement des tactiques permirent à l’Empire byzantin de survivre passablement longtemps, du moins jusqu’au moment où les assauts de l’extérieur et les troubles internes provoquèrent sa chute.

D’autre part, notons que le développement d’une chevalerie en Europe constituée de nobles armés s’avéra fort efficace dans la défense de plusieurs cités devant les invasions et raids des Vikings, des Arabes et autres cavaliers provenant des steppes de l’est. Une judicieuse stratégie reposant sur une combinaison de citées fortifiées qui servirent de points d’appui, d’une cavalerie lourde mobile et de quelques milices levées (le temps que dure la crise), permit l’établissement de royaumes durables dans la partie ouest de l’Europe notamment, des royaumes qui purent offrir une résistance crédible devant les invasions et qui purent à certains moments reprendre l’offensive.

D’ailleurs, on peut émettre l’hypothèse que cette même efficacité défensive des royaumes de l’ouest engendra de nombreuses difficultés lors d’offensives européennes à l’est comme au temps des Croisades contre l’islam, si bien que certaines techniques de fortification à l’est furent carrément importées à l’ouest, ce qui accrut encore l’efficacité défensive des châteaux des nobles. Mais il apparaissait évident que les armées islamiques de l’est, avec leurs canons et leurs troupes de choc, avaient le dessus sur la chevalerie de l’ouest. La chute de Constantinople en 1453 et les différents sièges contre Vienne dans les décennies qui suivirent illustrèrent l’urgence de réformes en Occident.

L’Europe moderne : la reprise du contrôle des armées par un État centralisé

Ces réformes furent facilitées par une stabilisation politique et sociale accrue, stabilisation qui autorisa la réintroduction de certains standards de discipline et de professionnalisme hérités de l’époque romaine. Naturellement, il fallut plusieurs siècles marqués d’essais et d’erreurs, mais l’idée étant que l’État, comme corps centralisé de régularisation de la vie politique et sociale, finit par reprendre le contrôle d’un appareil militaire nécessiteux de réformes.

À titre d’exemple, l’introduction des armes à feu ramena l’infanterie au premier plan, encourage une « re-fortification » des cités, tout en diminuant progressivement le rôle de la cavalerie lourde. Dans la péninsule ibérique, en pleine époque de la Reconquête et de l’Inquisition, certains royaumes comme celui de Castille innovèrent en réformant leur infanterie en une force équipée de piques, d’arquebuses, de mousquets, etc. De plus, la levée de régiments royaux et nationaux payés à même le trésor royal et équipés par le monarque engendra un nouveau chapitre de l’institutionnalisation d’armées permanentes.

Dirigées par des officiers issus de la noblesse et ré-énergisées par un certain esprit de discipline « classique », ces armées finirent par remplacer graduellement les milices et les compagnies de mercenaires. Une bureaucratie royale et un système de collecte de taxes plus efficient permirent une régularisation de la solde, si bien que la professionnalisation de ces nouvelles armées élargit l’inventaire des tactiques à la disposition des commandants. Par surcroit, il était possible d’être plus efficace sur le champ de bataille avec un plus petit corps de troupe.

De la modernisation de l'armement jusqu'à une professionnalisation et une bureaucratisation accrues, l'époque de l'Europe moderne (XVIe - XVIIIe siècles) se veut une sorte de transition entre le Moyen Âge et l'époque contemporaine, mais une transition qui comprenait ses propres particularités dans la pratique de la guerre terrestre.

Jusqu’au XXe siècle, les armées nationales (ou royales) en Occident utilisèrent l’arme à feu et le transport maritime afin d’ériger des empires coloniaux dont les populations autochtones ne disposèrent pas des mêmes ressources pour se défendre. Là encore, la répartition habituelle des fonctions tactiques est évidente. L’infanterie devait délivrer le choc et utiliser ses armes à feu défensivement pour tenir l’ennemi à distance, des formations organisées d’artillerie devaient fournir l’appui-feu nécessaire pour supprimer les fantassins, les animaux et les fortifications ennemis. Ces dernières allèrent de plus en plus être enterrées ou semi-enterrées. Quant à la cavalerie, celle-ci allait assumer ses traditionnels mandats de reconnaissance, de manœuvre et conserverait un rôle de choc et de protection des flancs lorsque nécessaire.

On l’aura compris, les progrès réalisés dans la réorganisation des institutions politiques en Occident eurent comme corollaires des améliorations au niveau de l’administration des armées et des équipements fournis. Vers la fin du XVIIIe siècle, on peut dire qu’à peu près toutes les armées et marines du monde étaient équipées de canons par exemple. Par contre, toujours à la même époque, leur nombre et leur degré de discipline n’avaient pas dépassé celui des armées impériales romaines.

Après les « standards romains » : la mobilisation de masse

Ce ne sera qu’un peu plus tard, vers le XIXe siècle, que la mobilisation nationale d’armées dépassera en nombre ce que l’on peut appeler les « standards romains » et, dans une certaine mesure, fournira une grande quantité de troupes de qualité. Comme premier signe de cette manifestation, notons que Napoléon avait perdu une armée aux effectifs plus importants que toutes les armées de la Rome impériale, mais il était parvenu à conquérir une capitale ennemie aussi loin que Moscou, une cité située bien au-delà des marches romaines de Germanie ou de Dacie.

Ses armées formées de citoyens conscrits et de réservistes de différents milieux géographiques et sociaux ont pu représenter à l’époque de 10 à 15 % de toute la population française mâle à notre avis. Cela peut paraître peu, mais c’est un ratio énorme compte tenu des standards technologiques et industriels d’alors. Non sans surprise, la gestion de formations militaires aussi nombreuses peut avoir dépassé les compétences des meilleurs généraux, ce qui amena forcément des réformes. On créa des états-majors généraux qui allèrent coordonner les mouvements et la concentration de millions d’hommes en un temps et un endroit donnés, entre autres grâce au télégraphe et plus tard à la radio, sans oublier les chemins de fer et les routes pavées entretenues par l’État. Et étant donné que le feu tue réellement, les tactiques durent à leur tour évoluer, par exemple le fait pour une formation d’infanterie d’avancer en rangs dispersés.

Dans cet ordre d’idées, la fin du XIXe siècle verra des progrès scientifiques au niveau de la chimie et de la métallurgie qui amèneront successivement des améliorations dans les armements, améliorations qui auront tendance à favoriser la défense. Les premiers conflits du début du XXe siècle démontrèrent sans équivoque la terrible efficacité de l’artillerie à tir rapide, des mitrailleuses, des fusils à répétition et autres fortifications pouvant servir de points d’appui à des manœuvres défensives.

Ce qui nous apparaît comme une évidence maintenant, à savoir l’efficacité défensive du feu meurtrier des armes modernes, n’était pas du tout perçut ainsi à l’époque où débuta la Première Guerre mondiale en 1914. Bien au contraire, les doctrines militaires de cette époque favorisèrent des stratégies offensives qui engendrèrent un carnage, l’épuisement des armées et au final une impasse sur la majorité des fronts. Les quatre années de guerre totale qui suivirent requirent la mobilisation pleine et entière des économies nationales, de même que des ressources politiques et sociales qui ont atteint des degrés sans précédent.

Une preuve que ces dernières composantes allèrent s’avérer vitales dans la gestion de la guerre, nombre d’empires vieux de plusieurs siècles (Russie, Autriche-Hongrie, Turquie et Allemagne) n’allèrent pas survivre, car la majorité manqua des ressources nécessaires afin de produire davantage de nouvelles armes, des chars et des avions que leurs adversaires. Ces empires ne purent également rivaliser sur le long terme avec leurs ennemis en ce qui a trait à la production de nourriture et de munitions pour entretenir leurs armées.

Par conséquent, après un peu plus d’un siècle d’évolution technologique, politique économique et sociale, la guerre terrestre entre des nations de puissance équivalente demanda un resserrement de la planification de la mobilisation, de l’équipement (la standardisation), une réorganisation du système politique, voire de la propagande, de même qu’une ré-allocation des ressources sociales et scientifiques dans le but avoué de soutenir une guerre de longue durée.

Les guerres mondiales du XXe siècle mirent à rude épreuve la justesse de certaines doctrines militaires élaborées dans les décennies précédentes. Ayant par moment sous-estimé ou surestimé l'efficacité de certaines armes modernes, les stratèges et tacticiens durent envisager de nouvelles approches afin de minimiser les pertes tout en économisant les ressources.

Alors que les grandes puissances avaient été prises de court en 1914, certaines d’entre elles prirent le temps de se préparer pour une autre guerre totale dans la période dite de l’« entre-deux-guerres. » On pense ici à l’Allemagne et au Japon. Sachant bien que ces deux puissances ne pourraient l’emporter lors d’une conflagration générale face à des adversaires aux ressources nettement supérieures, l’idée était donc d’exploiter la faiblesse des systèmes défensifs de leurs ennemis, de même que leurs difficultés économiques et leurs divisions idéologiques accrues au courant des années 1930. En clair, une victoire était possible, mais sur le court terme et contre un ennemi bien choisi et pouvant être isolé et vaincu par des forces certes inférieures en nombre, mais de niveau technologique supérieur.

Ainsi, un empire comme le Japon pouvait miser sur une guerre terrestre de courte durée par la conquête rapide de la Mandchourie, certaines plaines côtières de Chine et d’une portion importante de l’Asie du Sud-est compte tenu de l’entraînement et de la mécanisation de nombre d’unités de l’armée nippone. Pour sa part, l’Allemagne consacra maintes énergies au perfectionnement tactique et stratégique du duo avion-char ainsi qu’au contrôle des airs afin de vaincre des ennemis comme la Pologne pour ensuite de tourner contre les pays scandinaves, puis la Hollande, la Belgique, la France, l’Angleterre puis les États balkaniques.

L’Allemagne put remporter de nombreux succès jusque vers la fin de 1941, et ce, même si elle subit techniquement une défaite face à l’Angleterre l’année précédente. Cependant, la Grande-Bretagne, l’Union soviétique et les États-Unis n’étaient pas des puissances pouvant être vaincues au cours d’une soi-disant campagne éclair. Cette problématique ramène sur la table l’importance du nombre dans la guerre totale, où la prolongation des hostilités amène inévitablement une usure des machines de guerre et où les puissances aux abondantes ressources peuvent ultimement l’emporter.

Au tournant du XXIe siècle : repenser la guerre terrestre

Toutes les avancées technologiques de la période des « guerres totales » (1914-1945), combinées à la contribution avouée de la science aux dilemmes militaires, engendrèrent un nouveau paradigme dans lequel les armes seraient si destructives, au point de produire un effet dissuasif rendant pour ainsi dire toute guerre majeure impensable. En admettant comme principe que les guerres seraient devenues monétairement trop coûteuses et destructives pour être livrées à grande échelle, il semble que la période post-1945 en fut une où les affrontements terrestres se jouèrent davantage au niveau régional.

On parle essentiellement ici de différends frontaliers, comme entre l’Inde et le Pakistan, puis au Proche-Orient (Israël, Égypte, Liban, Syrie…), de même qu’entre l’Iran et l’Irak ou encore entre l’Indonésie et la Malaisie. Ces types d’affrontements terrestres d’envergure limitée voient toujours l’implication de puissances majeures. Pensons à l’intervention britannique contre l’Argentine dans les îles Falkland, de l’Union soviétique en Afghanistan, de la Belgique qui tenta de maintenir un statut au Congo, sans oublier les nombreuses interventions des États-Unis comme à Grenade ou dans le Golfe Persique en 1991.

La nature de la pratique de la guerre terrestre revêt également d’autres formes se rapprochant davantage de la guerre civile ou de la lutte anticoloniale. Des guerres civiles éclatèrent un peu partout, comme en Corée, au Vietnam et dans plusieurs pays d’Afrique, tout comme des luttes anticoloniales en Algérie, en Indochine et ailleurs donnèrent un autre portrait de la guerre terrestre.

Dans un autre ordre d’idées, à mesure qu’avançait le XXe siècle, les États finirent par modifier leurs politiques de défense. Celles-ci étaient de moins en moins orientées vers une pratique « classique » de la guerre terrestre. La stratégie militaire finit par voir l’allocation des ressources vers la protection du territoire national, à la stabilisation de crises politiques et puis à des fins dissuasives. Longtemps dominée par des penseurs tels Carl von Clausewitz, la stratégie militaire dut forcément évoluer afin de répondre aux nouveaux défis de cette pratique de la guerre terrestre.

Précisons cependant que l’organisation des armées à partir de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours ne connut pas d’évolution majeure, ni ne semble s’être parfaitement adaptée aux nouveaux paradigmes de la guerre terrestre. Mais il semble désormais admis qu’une relative « mondialisation » de la pratique de la guerre (terme à utiliser avec prudence), avec comme corollaires une multiplication des conflits régionaux engageant des effectifs réduits, constitue une différence notable par rapport aux guerres de niveau total du passé. Aussi, la pratique de la guerre terrestre a évolué dans la mesure où par le passé, les États devaient faire face aux dangers extérieurs le long de leurs frontières. Maintenant, la menace peut frapper partout, incluant des intérêts politiques et économiques et qui représentent des formes d’assaut allant au-delà du terrorisme classique.

C’est précisément la question des conflits dits de « faible intensité » qui, dans sa logique quelque peu a contrario de la pensée clausewitzienne capte dorénavant l’attention des stratèges militaires. Il est sans doute normal de croire que la défaite de l’ennemi sera le fruit de l’usure de son appareil militaire, industriel et financier. Or, les conflits des récentes décennies tendent à démontrer que ce n’est pas nécessairement le cas. Nombreux sont en effet les exemples où la confrontation directe ne rima pas automatiquement avec l’exécution d’actions dites « de police », de manœuvres indirectes ou toutes autres tactiques visant à vaincre un adversaire par le déploiement d’un strict minimum de ressources.

Bien qu'ayant leurs particularités propres, les guerres de notre époque ne diffèrent pas tellement des conflits passés, dans la mesure où certains principes tactiques et stratégiques demeurent. Il y a cependant un élément qui nous apparaît fondamental à retenir selon les situations: la capacité d'adaptation.

La crise en Irlande du Nord et les actions de l’armée britannique sur ce territoire pendant trente ans sont un cas de figure intéressant. Il se rapproche davantage d’une action de police classique, mais cette situation militaire résulte surtout du fait que Londres réduisit au minimum les effectifs de son contingent (et sa puissance de feu) pour finalement mettre un terme à la crise. Sans être parfaite, cette stratégie limita les pertes dans la population civile et les habitants purent vaquer à leurs occupations quotidiennes dans un calme relatif, calme qui, naturellement, fut perturbé par certaines violences cycliques au cours de ces décennies.

Politiquement parlant, il est clair qu’une résolution rapide des crises est toujours préférable, surtout face à l’opinion publique. La stratégie de Londres dans le dossier de l’Irlande du Nord serait difficilement envisageable de nos jours, par exemple en ce qui a trait à la situation en Irak. Là encore, les Britanniques firent les choses différemment des Américains dans leur gestion respective de la situation d’occupation de ce pays. Dans leur secteur du sud de l’Irak, autour de la ville portuaire de Bassora, les Britanniques parvinrent à circonscrire la violence et ils encaissèrent des pertes somme toute légères, bien que la solution politique désirée fut loin d’être achevée. Cependant, cette utilisation restreinte de la violence signifia que du côté ennemi, on ne put faire un grand nombre de martyrs, ni recruter un important contingent d’insurgés. De plus, les dommages collatéraux touchant directement la population civile furent minimisés.

Conclusion

L’idée que nous retenons de ce portrait historique de l’évolution de la pratique de la guerre terrestre est qu’on assiste assurément à un déclin de celle-ci dans sa forme classique et que les coûts élevés qu’elle entraîne en termes de pertes humaines, financières et matérielles exercent une pression accrue pour l’abandon de cette manière de faire la guerre. Dans ce contexte, certaines puissances devront probablement abandonner l’idée de la force brute, où le matériel est censé dominer le champ de bataille. L’exemple récent de la Seconde Guerre du Golfe en Irak remit en question ce paradigme bien ancré dans les mentalités des stratèges militaires et politiques.

Cela nous amène à dire que l’augmentation et la persistance du nombre de conflits régionaux de plus faible intensité auront des impacts sur l’organisation actuelle des forces armées conventionnelles des moyennes et grandes puissances. Qui plus est, la pratique de la guerre terrestre au XXIe siècle fait de plus en plus appel aux agences privées de sécurité, que d’aucuns peuvent carrément qualifier de « mercenaires des temps modernes ».

En plus d’investir dans ce type de services, les gouvernements prennent soin d’accroître les moyens des forces locales qu’ils tentent de mettre de leur côté, comme la police, l’armée et les formations paramilitaires. En conséquence, et bien qu’elles puissent s’adapter à un type de guerre moins conventionnel, les armées régulières des États peuvent être déployées afin d’assister les forces locales sur le terrain, ne serait-ce que pour fournir un appui-feu ou un support logistique selon ce que commande la situation.

Un bataillon de « bleus » dans une guerre « oubliée » ? Le Royal 22e Régiment et la bataille de la colline 355 (novembre 1951)

Introduction

Surnommé « Mad Jimmy » par les uns, « Kid 28 » par les autres, le lieutenant-colonel Jacques Dextraze accepta de prendre le commandement du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment qu’il mènera en Corée en 1951. Il le fit à une condition: encadrer la nouvelle unité d’officiers expérimentés, d’hommes qui avaient une expérience du feu.

Après la guerre de 1939-1945, le Canada démobilise rapidement. À l’instar de nombre de bataillons de l’armée, le Royal 22e Régiment se trouve également en pleine réorganisation. La guerre terminée en 1945, ses hommes rentrent au pays et la majorité d’entre eux retourne à la vie civile.

À noter que presque immédiatement, l’échiquier international voyait déjà la formation de deux grands blocs, le capitalisme (bloc de l’Ouest) et le communisme (bloc de l’Est). Sur l’échiquier mondial, tous se surveillaient, tous s’espionnaient et les actions militaires des grandes puissances s’effectuaient par forces interposées. À ne pas en douter, la Corée, qui est sur le point d’éclater, sera en quelque sorte le premier bras de fer d’envergure entre l’Est et l’Ouest.

Former une nouvelle brigade : avec quels effectifs?

Lorsque le moment fatidique arrive, le Canada a besoin de plusieurs mois afin de réactiver complètement ses forces militaires et finalement prendre part à la British Commonwealth Forces Korea (BCFK). En effet, au cours de la nuit du samedi au dimanche 25 juin 1950, des averses intermittentes sont tombées le long du 38e parallèle séparant les deux Corées. Le calme règne et rien ne laisse présager ce qui va bientôt se produire. Des soldats sud-coréens font bien le guet le long de la ligne de démarcation et bien que les engagements aient cessé depuis quelque temps, la situation laissait plutôt espérer une détente réelle.

Puis, tout à coup, à 4 heures du matin, cette quiétude fait place à un véritable enfer. Précédées d’un violent tir d’artillerie, les forces nord-coréennes envahissent d’est en ouest le territoire de la République de Corée. Malgré une résistance par moment héroïque, elles balaient tout sur leur passage et, en quelques heures, s’emparent de plusieurs points stratégiques. Au surlendemain de l’invasion, le Premier ministre Louis Saint-Laurent annonce la formation d’une brigade spéciale sous l’égide des Nations-Unies et il autorise la levée du 2e bataillon du Royal 22e Régiment qui fera partie de l’ordre de bataille de la 25e Brigade d’infanterie canadienne.

Considérant que le Canada devait fournir un important contingent d’occupation en Allemagne, la demande des Nations-Unies pour la levée d’une armée afin d’arrêter l’invasion communiste vers le sud de la Corée obligea les nations alliées participant au conflit à trouver rapidement des hommes. C’est sous cet angle que le Canada se trouva avec un épineux problème. Il disposait d’une marine suffisante, de nombre de pilotes qualifiés (sans les avions), mais il n’avait pas les 5,000 hommes qu’on lui demandait. Ces nouveaux effectifs de la taille d’une brigade (plus des forces de remplacement) devraient être maintenus en théâtre d’opérations pour une période d’au moins 18 mois (les recrues devant être obligatoirement âgées d’au moins 19 ans et elles signaient un engagement de 18 mois).

Bref, devant contribuer à la formation de la nouvelle brigade, le Royal 22e Régiment fut autorisé à lever un second bataillon dans la seconde moitié de 1950.

Toutes des recrues?

Beaucoup fut dit sur la soi-disant « inexpérience » des soldats du premier contingent canadien qui fut envoyé en Corée en 1951-1952, c’est-à-dire les forces qui composèrent les 2es Bataillons des principaux régiments d’active de notre armée à l’époque. En fait, il faut préciser d’emblée que nombreux furent les soldats réengagés, soit des vétérans de 1939-1945 qui, pour toutes sortes de raisons, mais essentiellement en raison des difficultés économiques d’alors, décidèrent de réintégrer les rangs. Plusieurs furent d’ailleurs promus presque immédiatement sous-officiers. Quant aux officiers (ceux qui détenaient les grades de capitaines, majors et plus), ils étaient pour la presque totalité des vétérans du conflit précédent. En cela, les cadres qui formèrent le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment disposèrent d’une expérience militaire qu’ils mirent immédiatement au service des recrues.

L’autre aspect du problème qui semble faire penser que le 2e Bataillon manqua de l’expérience résulte de la décision de l’état-major de l’armée de maintenir au pays les forces professionnelles, celles qui composèrent les 1ers Bataillons des principaux régiments d’active. En clair, dans les cas du R22R, nombre d’hommes qui s’engagèrent entre 1945 et 1950 (et qui pensèrent pouvoir être déployés aussitôt en Corée) durent en fait rester au Canada et finalement attendre que leur tour arrive en 1952. La raison étant qu’il fallait que l’armée ait à sa disposition un minimum de forces professionnelles pour fournir à tout le moins l’entraînement de base aux recrues, un entraînement qui normalement devait durer de 5 à 6 mois, mais dans les faits fut souvent écourté à 3 ou 4 mois.

Là repose un autre aspect du problème : l’urgence de déployer la brigade spéciale. Ici encore, il ne faut pas penser parce qu’il y a « urgence » que l’entraînement fut nécessairement bâclé. En fait, d’après les témoignages des vétérans québécois du 2e Bataillon avec lesquels nous nous sommes entretenus, il appert, au final, que les troupes étaient relativement prêtes lorsqu’elles arrivèrent en théâtre d’opérations au printemps de 1951. Les entraînements de base et avancés reçus à Fort Lewis dans l’État de Washington donna une bonne idée aux hommes de l’environnement dans lequel ils allèrent opérer, soit des montagnes, de la neige, des vallées, des ravins et ainsi de suite.

Préparer le régiment

Le Canada envoie donc en Corée des troupes qui ont manqué la majeure partie des premiers instants du conflit dû au fait que celles-ci n’arrivent pas avant 1951, alors que la guerre d’usure avait largement commencé. Les troupes canadiennes sont affectées au sein de la 1ère Division d’infanterie du Commonwealth britannique.

Il faut se remémorer qu’à l’époque, le gouvernement convenait qu’il s’agissait plutôt d’une opération policière. Force est d’admettre que le R22R allait connaître à nouveau des jours sombres dans ce théâtre d’opérations. Qui plus est, ce fut la première opération d’envergure des Nations Unies nouvellement formées en 1945.

Le recrutement au Royal 22e Régiment débute à fond de train. Par exemple, le 12 août 1950, 18 recrues se présentent au bureau régimentaire et un mois et demi plus tard, le 25 septembre, les effectifs, qui ne devaient pas dépasser 1 500 hommes, s’élevaient à 1 600. Le succès rapide de cette campagne de recrutement n’a pas reposé uniquement sur un rengagement des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais il est principalement dû au haut taux de chômage, tel que mentionné auparavant.

Un peloton de la compagnie C du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment à l’entraînement à Fort Lewis dans l’État de Washington aux États-Unis. Le capitaine dirigeant la marche est Charles « Charlie » Forbes, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale ayant servi avec le Régiment de Maisonneuve. Forbes se retira avec le grade de major et décéda le 19 mai 2010 à l’âge de 89 ans.

De plus, il ne faut pas croire que tout se passa rondement et sans difficulté. D’abord, l’équipement faisait défaut. Par exemple, au tout début, le régiment ne disposait que d’une seule jeep. Ensuite, les casernes manquaient du nécessaire. Sur les 400 hommes réunis à Valcartier, le 17 août 1950, seulement une soixantaine avaient reçu leurs uniformes, tandis que les autres n’avaient absolument rien.

Le corps principal du régiment, cantonné à Valcartier, devient le 1er bataillon. Commandé par le lieutenant-colonel Jacques « Kid 28 » Dextraze (lui aussi un « rengagé »), le 2e Bataillon se rend à Fort Lewis, aux États-Unis, pour y parfaire son entraînement. Il y demeure jusqu’en avril 1951.

Carnage sur la colline 355

Le 21 novembre 1951, le 2e bataillon du R22R effectue une relève avec une unité de l’armée britannique. La compagnie D du 22e est installée sur une position en bas de la montagne, entre la colline 355, à droite, occupée par les Américains et la colline 227, à gauche, inoccupée.

Vers 15h le 22 novembre, les Chinois entreprennent un bombardement intensif de la colline 355, qu’ils font porter jusqu’au secteur défendu par le 2e bataillon et tout particulièrement par la compagnie D. Les obus et les roquettes tombent pendant toute la nuit. La pluie se change en neige et le terrain se transforme en marécage vaseux, ce qui rend extrêmement difficile le travail des sapeurs pour le maintien des voies d’accès aux compagnies assaillies.

Le 23 novembre, l’ennemi intensifie son tir d’obus et de roquettes. C’est « l’enfer sur terre ». En fin d’après-midi, la colline 355 est prise d’assaut, deux compagnies chinoises se portent sur la gauche de la compagnie D, les membres du peloton 11 débordés rejoignent le peloton du centre, soit le peloton 12, sous le commandement du lieutenant Mario Côté. Le lieutenant Côté les encourage, tout en se préparant à recevoir les Chinois.

Cette carte montre la précarité de la position de la compagnie D et en partie celle de la compagnie A chargée d’assurer la liaison avec le reste du bataillon tenant les hauteurs au sud, face aux collines 227 et 355 prises d’assauts par les forces chinoises.

Malgré la horde qui déferle, le lieutenant Côté dirige ses hommes d’une main de fer, en parvenant à protéger ses flancs menacés. Il protège le centre et le flanc gauche. Le peloton 10, qui se trouve à la droite, sous le commandement du lieutenant Walter Nash, subit lui aussi un assaut féroce, tout en assurant la défense du flanc droit. Il tente de se rapprocher du peloton du centre afin de maintenir la liaison.

À la fin de la journée, la compagnie D tient toujours le terrain et le défend avec vaillance. La colline 227 voisine, qui était inoccupée, tombe aux mains des Chinois et les Américains abandonnent rapidement la 355. La situation est précaire pour la compagnie D et le 2e bataillon qui est maintenant presque encerclé.

Au cours des nuits du 23 au 24 et du 24 au 25 novembre, les tirs d’artillerie et les attaques se poursuivent avec une intensité accrue sur les deux fronts et la colline 355 passe des mains des Chinois à celles des Américains. Les 24 et 25 novembre, la compagnie D subit, à plusieurs reprises, les attaques des hordes communistes chinoises.

Dans la soirée du 25 novembre, après quatre jours et quatre nuits de bombardements continuels d’obus et de roquettes, la colline 355 était à nouveau aux mains des Américains, grâce au 2e bataillon du R22R qui, malgré un état d’épuisement presque total, défend toujours son terrain.

Le 2e Bataillon a connu et soutenu les combats les plus difficiles du régiment sur le théâtre d’opérations coréen. Parmi ces combats, la bataille de la colline 355 de novembre 1951 est sans doute la plus sanglante qu’ait connue le régiment. Entre le 22 et le 26 novembre, le bataillon s’est fait tuer 16 hommes, 44 sont blessés et trois sont portés disparus. La moitié de ces pertes étaient celles de la compagnie D.

Conclusion

Malgré le sang versé par les soldats canadiens, la guerre de Corée restera longtemps une guerre oubliée au sein de la population qui sera indifférente à cette dernière, même encore aujourd’hui.

Le prix payé fut moins lourd en vies humaines que lors des guerres mondiales précédentes, mais le bilan est sombre. En Corée, le R22R déplore la perte de 104 soldats tués et 185 blessés. De son côté, le Canada avait envoyé environ 25,000 soldats. Les pertes canadiennes s’élèvent à 516 morts et 1,042 blessés. La guerre de Corée a souvent été appelée la « Guerre oubliée », par le fait que pour la plupart des Canadiens leur contribution est éclipsée par les deux guerres mondiales.

Les officiers de la compagnie D du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, de gauche à droite: le lieutenant R. MacDuff, le major Réal Liboiron (le commandant de la compagnie), le lieutenant Mario Côté et le lieutenant Walter Nash.

Visitez le site web du Projet Mémoire pour entendre les témoignages des vétérans canadiens ayant participé à la Guerre de Corée : www.leprojetmemoire.com 


La Guerre de 1812

Introduction

Guerre de 1812: des soldats américains. (Oeuvre de Henry Alexander Ogden)

Ce qu’on appelle la Guerre de 1812 se caractérise par une série de conflits qui, au final, fixèrent de manière presque définitive les frontières actuelles des États-Unis, notamment pour la période allant du début de la Guerre d’Indépendance en 1775 jusqu’à la Guerre américano-mexicaine de 1848. Précisément, la guerre déclenchée en 1812 dura jusqu’en 1815. Ses causes se trouvent, d’une part, dans une série de plaintes formulées par les États-Unis envers la Grande-Bretagne relativement à l’obstruction quasi systématique de celle-ci du libre commerce américain en haute mer puis, d’autre part, de l’appui de Londres aux guerriers amérindiens qui s’opposaient à l’expansionnisme américain vers l’Ouest.

Par contre, une autre façon d’envisager la problématique serait à l’effet que nombreux étaient les Américains de l’époque désireux d’annexer tout le territoire de l’actuel Canada, ou du moins une partie de celui-ci. Puisqu’il est question de réajustement de frontières, une autre cause du conflit résiderait dans cette volonté des Britanniques de stopper net l’expansionnisme américain à l’Ouest par la création d’un État tampon (et marionnette) amérindien.

Pour emprunter la voie expéditive, disons simplement que la Guerre de 1812 trouve ses origines dans toutes ces causes, mais une chose demeure: de véritables combats eurent lieu. La plupart de ces derniers se déroulèrent entre les lacs Michigan et Champlain, et bien que le gouvernement et le public canadiens nous semblent, non sans surprise, mettre l’accent sur des batailles comme Queenstown Heights (1812) et Châteauguay (1813), les épisodes de loin les plus marquants furent les batailles de la Nouvelle-Orléans, de la Louisiane et du raid britannique à Chesapeake, qui résulta en la composition de l’actuel hymne national américain (The Star-Spangled Banner). Or, ce qui nous apparaît étonnant et ironique, c’est de constater que la zone géographique qui connut la plus importante modification de frontière, soit la Floride-Occidentale espagnole, fut celle où les combats furent pratiquement inexistants.

La préparation militaire des belligérants

Cela dit, rarement une nation si encline à entrer en guerre le fit avec un niveau de préparation militaire aussi rudimentaire. Tel fut le cas des États-Unis, dont le gouvernement déclara la guerre à l’Angleterre, sans avoir au préalable vérifié si l’armée était prête. En effet, l’armée américaine du début du XIXe siècle était minée par toute une série de problèmes, notamment la paresse (disons les choses franchement) de ses chefs et administrateurs, le tout combiné à ce sentiment fortement ancré voulant que la Milice américaine (au sens absolu du terme) puisse affronter tous les dangers. Ici, le mythe tire sa source de ces révolutionnaires qui prirent les armes quelques décennies plus tôt contre l’autorité de Londres, mythe par la suite récupéré par les générations subséquentes d’officiers qui envisagèrent la lutte armée moderne avec les mêmes paramètres que leurs ancêtres.

Pourtant, en 1812, la réputation de l’armée britannique n’était plus à faire. Composée d’une armée de terre professionnelle et d’une redoutable marine de guerre, l’Angleterre avait vaincu plus d’un ennemi et elle avait fait chèrement payer aux Américains le prix de leur nouvelle indépendance. Bref, l’« armée régulière » des États-Unis forme en 1812 une structure obsolète, mal préparée et mal dirigée pour affronter à nouveau une puissance comme l’Angleterre.

Quant aux paramètres stratégiques du conflit qui allait débuter, plusieurs conseillers suggérèrent au président James Madison que l’objectif prioritaire de l’armée des États-Unis devrait être la capture de Montréal au Bas-Canada. Cependant, Madison préféra opter pour une stratégie qui peut apparaître moins agressive dans un premier temps, à savoir la défense de la frontière dans les environs de Détroit et du bassin du Lac Ontario.

Ici, le problème des Américains ne fut pas tant celui de la pertinence de la stratégie adoptée (celle de Madison), mais bien une méconnaissance de l’adversaire britannique. En 1812, les Américains ont à faire au très agressif général britannique Isaac Brock. Accompagné de ses alliés amérindiens, celui-ci captura assez tôt les forts Mackinac (17 juillet) et de Détroit (16 août), en plus de défaire une force américaine à Queenstown Heights le 13 octobre, après que cette dernière eut traversé la rivière Niagara vers le Haut-Canada.

Bien que Brock trouva la mort au cours de ce dernier engagement, la stratégie britannique d’ensemble avait sérieusement compromis l’effort de guerre américain en cette phase initiale du conflit. Seuls quelques forts tinrent le coup un peu plus à l’ouest, comme les forts Harrison, Wayne et Madison, pour ne nommer que ceux-ci. Vers la fin de 1812, la guerre terrestre alla de plus en plus mal pour les États-Unis, qui allèrent passer la majeure partie de 1813 à pallier leurs pertes.

Carte du théâtre d’opérations de la Guerre de 1812. (Cliquez pour agrandir.)

Une guerre plus longue que prévu

Entre temps, le Gouverneur Général canadien Sir George Prevost concentra logiquement ses ressources à la défense du fleuve Saint-Laurent et du bassin du Lac Ontario. Il confia ainsi la défense des lacs plus à l’ouest à un bataillon de réguliers britanniques sous les ordres du général Henry Proctor, qui succéda en fait à Brock. Proctor voulut maintenir la pression autour de Détroit, notamment en étant assisté de quelques unités navales dirigées par des marins britanniques et canadiens, voire des commerçants britanniques et leurs alliés amérindiens.

Par contre, les Américains furent loin d’être battus, surtout en mer. La manœuvre de Proctor n’alla pas suffire à empêcher la montée en puissance de la marine américaine dans la région d’Erie en Pennsylvanie (sous les ordres d’Oliver Perry), ni contrecarrer le déploiement de réguliers et de miliciens américains dans le théâtre du nord-ouest de l’Ohio (William Harrison). D’ailleurs, en mer, Perry vainquit une escadre britannique à la bataille du Lac Érié (10 septembre 1813), en plus de forcer l’ennemi à évacuer Détroit (29 septembre) et permettre aux forces de William Harrison d’avancer jusqu’à la vallée de la Thames River au Canada, où il défit une troupe anglo-amérindienne le 5 octobre. Mentionnons également que les Britanniques défendirent avec succès le Fort Mackinac en 1814 et parvinrent à garder le contrôle d’une partie de la péninsule du Michigan et de l’actuel Wisconsin, mais ils abandonnèrent leurs alliés amérindiens et les commerçants de fourrures lors des négociations de paix. En clair, cette région fut retournée aux États-Unis à la fin des hostilités.

Bien que les Britanniques semblent avoir débuté la guerre sous de favorables auspices, il semble évident que, d’un strict point de vue stratégique, l’année 1813 fut néanmoins difficile. Il est vrai que la dispersion des forces américaines rendit plus aisée la défense d’un secteur important comme le Lac Ontario, mais d’autres problèmes affectèrent la gestion des opérations. Le premier élément qui nous vient à l’esprit est celui de la qualité du haut commandement. George Prevost avait comme officiers subordonnés les généraux Sir Roger Hale Sheaffe, le baron Francis de Rottenburg et le commodore Sir James Lucas Yeo. D’emblée, ces commandants n’étaient pas du calibre de ceux qui luttèrent en Europe à la même époque, comme le duc de Wellington et Lord Nelson, mais heureusement pour eux, l’armée américaine était commandée par des généraux encore plus incompétents.

D’ailleurs, les forces navales américaines sur le Lac Ontario commandées par Isaac Chauncey ne parvinrent pas à obtenir une quelconque supériorité dans ce secteur vital du théâtre de guerre. Les Américains réalisèrent alors l’importance d’une efficace coopération entre l’armée et la marine, coopération qui fut démontrée avec un relatif succès au cours de l’attaque contre York (Toronto) le 27 avril 1813 et contre le Fort George à l’embouchure de la rivière Niagara le mois suivant.

Pendant ce temps, les Britanniques jouèrent également la carte de la coopération marine-armée. Celle-ci fut démontrée par Prevost et Yeo contre Sacketts Harbor (New York), le seul port américain en eau profonde du côté américain du Lac Ontario. Cet assaut britannique des 28 et 29 mai 1813 fut un échec, mais il amena le commodore américain Chauncey à renforcer ce secteur, le tout au détriment d’allocation de ressources aux opérations combinées, qui pourtant s’étaient montrées prometteuses autour de York le mois précédent.

Représentation de la bataille de Châteauguay d’octobre 1813, où des miliciens canadiens-français et leurs alliés mohawks parvinrent à enrayer la progression des forces américaines en direction de Montréal.

Cependant, l’échec pour les Britanniques de la prise de Sacketts Harbor mina les relations entre Prevost et Yeo, au point où subséquemment, leurs opérations combinées en furent également affectées. Il y eut certes un épisode en août 1813 où les belligérants auraient pu remporter une brillante victoire en mer, mais une prudence exagérée de part et d’autre ne put mettre fin à la guerre à court terme. Il empêche que sur le plus long terme, l’impasse des opérations dans les Grands Lacs allât favoriser les Britanniques, qui au fond n’avaient besoin que de gagner du temps afin de préserver leurs provinces canadiennes et contraindre les Américains à négocier.

C’est probablement dans cet esprit, à savoir que le temps jouait contre eux, que les Américains y allèrent d’une dernière offensive contre l’actuel Canada en 1813. Deux colonnes d’infanterie américaine firent mouvement vers le fleuve Saint-Laurent en direction de Montréal, colonnes commandées par les généraux Wade Hampton et James Wilkinson. Comme c’est le cas dans bien des chapitres de l’Histoire militaire, ces généraux se détestèrent au point qu’ils ne purent coordonner efficacement leurs opérations. Sans surprise, ils furent vaincus par une force anglo-canadienne inférieure en nombre. Hampton fut battu à Châteauguay (au sud de Montréal) le 26 octobre, tandis que Wilkinson subit le même sort à Crysler’s Farm au Haut-Canada le 11 novembre. Loin de s’améliorer pour les Américains, la situation empira le 18 décembre, lorsque les Britanniques lancèrent une contre-attaque contre le Fort Niagara, du côté américain de la rivière, établissant ainsi un contrôle effectif de cette artère vitale. De cet instant et jusqu’à la fin des hostilités, les Américains allèrent se trouver sur la défensive, du moins en ce qui a trait aux opérations terrestres.

Combats classiques et pirateries: la guerre en haute mer

En mer, la situation fut différente. La marine de guerre des États-Unis fut relativement performante et elle constitua un adversaire de taille pour la Royal Navy. En 1812, au commencement des hostilités donc, la Royal Navy disposait de plus de navires que les États-Unis ne possédaient de canons dans tout leur arsenal. Cependant, la longueur des côtes américaines, la nécessité de maintenir des effectifs contre la marine française (dans le conflit l’opposant à la France napoléonienne), la qualité assez bonne des navires américains (sans compter la compétence confirmée de nombre d’officiers et de marins américains), tous ces facteurs ont eu comme conséquence de nombreuses défaites pour les Britanniques.

À titre d’exemple de la force de la marine des États-Unis de l’époque, notons qu’elle avait en ses rangs de puissants vaisseaux tels le United States, President et Constitution, chacun équipé de 44 canons et voguant aisément en haute mer. Toujours en 1812, le capitaine américain Isaac Hull et son Constitution coulèrent le Guerrière le 19 août et un autre puissant navire de 38 canons, le Java, le 29 décembre (cette fois sous les ordres de William Bainbridge). De son côté, le United States de Stephen Decatur coula le 25 octobre le Macedonian, autre navire de 38 canons. Dans un même ordre d’idées, d’autres épisodes impliquant de plus petites embarcations firent mal paraître la Royal Navy. Le Essex (32 canons) coula le Alert (14 canons) le 13 août, comme le Wasp (18 canons) vint à bout du Frolic (18 canons) le 17 octobre.

La Royal Navy sut tout de même encaisser les coups et en porter à l’adversaire. Notons que certains de ses navires durent de regrouper afin de couler le navire américain Nautilus (12 canons) le 17 juillet, ainsi que le Vixen (14 canons) le 22 novembre, toujours en 1812. Non sans surprise, les Britanniques durent renforcer leur présence maritime en Amérique du Nord. On ajouta une dizaine de bâtiments de ligne, une trentaine de frégates et une cinquantaine de sloops (navires un peu plus petits que les frégates). À terme, ces renforts permirent à la Royal Navy d’isoler la marine des États-Unis dans le courant de 1813 et de 1814.

C’est en ce sens que les Américains tentèrent par tous les moyens de casser ce blocus naval et de porter ainsi la guerre en haute mer, ailleurs dans le monde, dans une sorte de gigantesque jeu de chat et de souris. Par exemple, le capitaine David Porter parvint à mener le Essex précédemment mentionné jusque dans le Pacifique, où il fit la vie dure aux navires marchands britanniques, et ce, jusqu’au moment où le célèbre navire de 32 canons fut emprisonné à Valparaiso au Chili (28 février 1814). Avec le U.S.S. Hornet (18 canons), James Lawrence coula le Peacock au large de la Guyane britannique le 24 février 1813. Une fois encore, les Britanniques purent mieux respirer lorsqu’arriva à Londres la nouvelle à l’effet que le capitaine américain Lawrence avait été neutralisé, cette fois bord du Chesapeake, coulé par le Shannon (38 canons) du capitaine Philip Broke le 1er juin 1813.

La Guerre de 1812 ne fut pas seulement une campagne terrestre. Elle comprit également un important volet maritime, voire un chapitre regroupant de nombreux épisodes d’opérations « combinées », où l’infanterie et la marine travaillèrent de concert afin de capturer des objectifs primordiaux. Face à la puissante Royal Navy britannique, la marine militaire des États-Unis sut se montrer capable de porter la guerre en haute mer et gagner des engagements.

Ceci ne constitue que quelques épisodes du volet naval de la Guerre de 1812. Il y en eut d’autres, mais notons simplement que, certes, les Britanniques eurent bien des maux de tête en luttant contre les navires américains ci-dessus mentionnés, mais cela ne fut rien, pour ainsi dire, en comparaison du danger que représenta pour leur commerce la piraterie américaine en haute mer. Vers novembre 1812, les pirates opérant pour le compte du gouvernement américain avaient capturé par moins de 150 navires marchands britanniques uniquement dans les eaux du Golfe du Saint-Laurent au Canada. Pendant toute la guerre, ce furent environ 500 navires-pirates américains qui saisirent quelque 1,300 navires marchands britanniques. Le blocus établi le long des côtés américains n’empêcha nullement les pirates de voguer en haute mer jusqu’en Europe. Cela eut d’ailleurs comme conséquence de faire tripler les frais d’assurance des transports intercontinentaux dans le contexte plus large des guerres napoléoniennes, sans compter que l’opinion publique britannique commença à s’énerver du fait que la Royal Navy, en apparence la plus puissante du monde, ne parvint pas à enrayer la menace de ces petites embarcations pirates américaines.

La modification des buts de guerre

La poursuite des hostilités et la difficulté à obtenir une décision militaire contraignirent l’Angleterre à repenser sa stratégie, notamment en ce qui a trait à ses buts de guerre. L’Angleterre avait certes obtenu du succès dans sa lutte contre la France napoléonienne en Europe, mais les États-Unis continuèrent à la défier. En clair, il appert que les Britanniques connurent des difficultés à faire une évaluation adéquate de la situation politico-militaire de l’ennemi américain.

Autrement dit, et contrairement à ce qui était véhiculé à Londres, les Américains, dans l’ensemble, ne semblèrent pas totalement insatisfaits de la gestion de la guerre de leur président Madison. De plus, il semble évident, après coup, que Londres sous-estima les forces militaires américaines en plus de surévaluer la qualité des siennes. Par conséquent, l’Angleterre modifia ses buts de guerre afin de les adapter à la situation du moment. De la stricte défense de l’actuel Canada, l’Angleterre mesura désormais ses gestes afin de les aligner vers un réajustement de la future frontière avec les États-Unis.

Concrètement, cela signifia que l’Angleterre chercherait à étendre le territoire de l’actuel Nouveau-Brunswick et du Haut-Canada dans le but d’inclure une plus large portion du Maine et de la vallée du Lac Champlain en poussant une pointe à Plattsburgh (État de New York). Londres tenterait aussi d’assoir son contrôle naval sur les Grands Lacs, en plus d’ajouter les actuels territoires du Michigan et du Wisconsin au Haut-Canada, tout en voyant à ce que la Louisiane soit retournée à l’Espagne.

Pour réaliser ces objectifs assurément ambitieux, Londres chercha d’abord à sécuriser les Grands Lacs avec des renforts terrestres et navals venus d’Europe. Ensuite, lancer une expédition au Maine, mener des raids sur la côte atlantique (en mettant l’emphase sur la Baie de Chesapeake) puis, enfin, capturer les villes de Mobile et de la Nouvelle-Orléans. Ajoutons à cela qu’un peu plus tard, lors des négociations de paix à Gand en Belgique, l’équipe de négociateurs britanniques reçut également comme instructions d’exiger que les territoires militairement occupés demeurent la possession de Londres.

L’autre problème majeur, nous semble-t-il, que les Britanniques ne surent pas voir dans l’immédiat, fut que l’armée américaine de 1812 et celle de 1815 n’était plus du tout la même. Il ne s’agissait plus de cette force mal dirigée, mal entraînée et mal équipée. Par exemple, des batailles livrées dans la péninsule du Niagara en 1814, dont Chippawa (5 juillet) et Lundy’s Lane (25 juillet), montrèrent la ténacité et l’endurance de l’armée du major-général américain Jacob Brown face à une force de réguliers britanniques. De plus, l’échec des Britanniques à mener à terme le siège du Fort Érié (août-septembre) confirma l’incapacité des Britanniques à sécuriser cette région stratégique en 1814. Il est vrai que les Britanniques défendirent avec succès l’important Fort Mackinac, en plus de garder le contrôle des Lacs Michigan et Supérieur. Ainsi, le théâtre des Grands Lacs demeura dans une impasse au courant de 1814.

Cette même année, le Gouverneur Général Prevost reçut des instructions d’avancer ses forces vers Plattsburgh. Pour ce faire, Londres lui fournirait quelque 10,000 soldats aguerris. L’année 1814 en fut également une de « course à l’armement», dans la mesure où les belligérants se lancèrent dans la construction effrénée de navires de guerre. Bref, Prevost avança vers Plattsburgh, mais il refusa d’attaquer la garnison américaine composée de quelques réguliers et surtout de miliciens sous les ordres du brigadier-général Alexander Macomb, du moins jusqu’à ce que l’escadron naval du capitaine George Downie vienne à bout de la flotte ennemie à Plattsburgh Bay. Downie échoua, en plus de perdre à l’ennemi d’importants navires de guerre (11 septembre). Constatant la défaite en mer, Prevost se résigna à abandonner le projet de prendre Plattsburgh et ordonna la retraite vers le Canada.

La guerre d’usure

Croquis représentant des soldats britanniques marchant devant un édifice en flammes lors de l’occupation de Washington (D.C.) en 1814.

L’Angleterre allait-elle abandonner la lutte? Sûrement pas, du moins si l’on se fit à l’arrivée en théâtre d’opérations du très agressif vice-amiral Sir Alexander Cochrane, le nouveau commandant du secteur de l’Atlantique Nord. Cochrane effectua divers raids le long de la côté américaine, de Chesapeake Bay jusqu’à la Nouvelle-Angleterre, allant même jusqu’à proposer d’étendre la manœuvre plus au sud vers la Caroline du Sud et la Géorgie, dans le but ici d’appuyer les Creeks et les esclaves noirs. Cette stratégie d’ensemble, en apparence désintéressée de la part des Britanniques, avait comme objectif, ambitieux certes, de mettre en colère l’opinion publique américaine contre son gouvernement. C’est en ce sens que le lieutenant-général Sir John Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, dirigea une opération combinée avec la Royal Navy afin de sécuriser une tête-de-pont sur la rivière Penobscot (Maine actuel, alors au Massachusetts). Cette avancée avait un objectif politique très clair, soit de contraindre les États-Unis à modifier la frontière Maine-Nouveau-Brunswick afin d’y aménager une route terrestre plus directe vers la vallée du Saint-Laurent.

Plus importante par contre, à notre avis, fut cette autre manœuvre britannique visant cette fois à l’exécution de raids directement contre la capitale Washington et Baltimore. En août 1814, Londres dépêcha le major-général Robert Ross et le contre-amiral George Cockburn dans la baie de Chesapeake. L’imposante force britannique vainquit l’armée américaine à la bataille de Bladenburg au Maryland, le 24 août. Les Britanniques eurent alors la voie libre et marchèrent sur Washington, dont ils brûlèrent plusieurs édifices publics et propriétés privées. Par contre, les Américains parvinrent à défendre Baltimore (12-14 septembre), ce qui inspira l’écriture de l’hymne national américain, tel que mentionné en introduction. La principale conséquence des opérations dans la baie de Chesapeake fut la diversion de fantassins et de marins américains des Grands Lacs, relâchant du coup la pression sur les Haut et Bas Canada.

Le même mois, les Britanniques encaissèrent successivement trois défaites importantes, soit à Fort Érié, Plattsburgh et Baltimore, ce qui obligea Londres à chercher une issue politique au conflit, tout en adoucissant ses termes à la table des négociations. La paix fut conclue à Gand (Belgique) le 24 décembre 1814, dans une optique de statu quo ante bellum.

Conclusion

Cette paix signée en Belgique nous donne l’impression, dans une optique nord-américaine, voire canado-centriste, que la Guerre de 1812 se limita au théâtre d’opérations du nord-est, soit autour des Grands Lacs et de la vallée du Saint-Laurent. Or, nous l’avons déjà brièvement évoqué, les États-Unis voulurent profiter des hostilités contre l’Angleterre pour saisir l’important et riche territoire qu’était la Floride espagnole, qui était aussi reconnue comme une source d’appuis aux Amérindiens et un refuge pour les esclaves noirs en fuite. Les Américains capturèrent Mobile en avril 1813. De plus, lorsque les Creek massacrèrent la garnison du Fort Mims (Alabama, août), les États limitrophes du Tennessee, de la Géorgie et de l’actuelle Louisiane dépêchèrent des troupes pour leur faire face. En dépit d’une bravoure et d’une ténacité exemplaires, les Creeks furent vaincus par la milice du Tennessee sous les ordres du major-général Andrew Jackson à la bataille de Horseshoe Bend, le 27 mars 1814. Cet épisode fit probablement réaliser aux Britanniques qu’ils auraient dû intervenir plus tôt dans le théâtre sud, celui du Golfe du Mexique, ne serait-ce que pour aider les Amérindiens à mieux diriger leurs coups et nuire à l’effort de guerre américain.

À l’évidence, le temps jouait en faveur des Américains, ce que l’épisode de la bataille de Baltimore avait confirmé, puisque leur armée avait fait la démonstration qu’elle était capable de, non seulement, porter de rudes coups, en plus de contraindre l’adversaire à engager davantage de ressources. Les Britanniques étaient-ils prêts à prendre ce risque, en 1814? On peut en douter, et ce, même si Cochrane poursuivait ses raids à l’utilité douteuse (ex: la défaite britannique à Fort Boyer, baie de Mobile, le 15 septembre). D’ailleurs, mentionnons qu’en ce début d’année de 1814, les Britanniques avaient subi une désastreuse défaite dans la région de la Nouvelle-Orléans, les privant déjà du point d’appui nécessaire pour mener une campagne à partir du sud.

En somme, et comme mentionné, la Guerre de 1812 trouva sa conclusion au Traité de Gand du 24 décembre 1814. Les belligérants acceptèrent de revenir au statut géopolitique d’avant les hostilités. Faisant quelques milliers de morts de part et d’autre, cette guerre laissa un goût amer dans chaque camp, si bien que l’on peut légitimement se demander à quoi elle servit.

Pour les Britanniques, à très peu de choses. Quant aux Américains, ceux-ci y vengèrent probablement un certain « honneur national », tandis que les Canadiens, eux, y gagnèrent un certain sentiment d’unité bien relatif.

Virginien d’abord: portrait de la carrière militaire du général Robert E. Lee

Introduction

Dans le contexte des commémorations entourant le 150e anniversaire des événements liés à la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865), certains noms continuent de forcer l’admiration du public et des historiens. Parmi ces figures désormais légendaires se trouve celle du général Robert Edward Lee (1807-1870), dont la carrière militaire et le destin se confondent avec une page d’histoire des États-Unis qui, nous le pensons, divise encore aujourd’hui la nation américaine.

Robert E. Lee naquit en Virginie et gradua à la célèbre académie militaire de West Point, où il se classa au second rang de la promotion de 1829. Avant que ne débute la Guerre civile, on peut dire que sa carrière militaire fut marquée par trois principaux mandats. Il servit d’abord à la frontière du Texas, puis comme superintendant à West Point et, enfin, comme officier d’active lors de la Guerre américano-mexicaine. Comme officier d’état-major du général Winfield Scott durant la campagne mexicaine, Lee (alors capitaine d’une troupe d’ingénieurs) sut se distinguer et se faire remarquer pour ses capacités à commander et analyser rapidement des situations au combat.

1861: choisir son camp

Au moment où sa Virginie natale fit sécession du reste de l’Union en avril 1861, Lee avait déjà atteint les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire. Qui plus est, il refusa même le poste de commandant en chef des forces fédérales (Nord), démissionna et prit la décision d’accepter à la place le poste de commandant des forces sécessionnistes de Virginie. Ce faisant, Lee allait, non sans surprise, accéder aux plus hautes fonctions de la hiérarchie militaire des États confédérés et ainsi avoir une forte influence sur la prise des décisions stratégiques (ce qui lui était quasiment acquis dès l’automne de 1861).

En juillet de la même année, le président confédéré Jefferson Davis lui confia un difficile mandant, soit celui de ramener l’ordre au sein du corps des officiers confédérés de la Virginie-Occidentale miné par les rivalités, la partisanerie politique et les querelles quant à la stratégie à adopter affectèrent leurs qualités opérationnelles. En fait, Lee ne savait trop comment exécuter cette mission, étant incertain quant à la nature de sa propre autorité et assisté par des officiers qui eux-mêmes étaient des novices souvent incompétents. Par ailleurs, Lee savait fort bien que le sentiment de la population de la Virginie-Occidentale penchait plutôt du côté de l’Union, si bien qu’au final, la mission fut un échec.

Toujours en 1861, en novembre, le président Davis dépêcha Lee afin de diriger ce qu’on appela alors le Département de la Caroline du Sud, de la Géorgie et de la Floride, poste qu’il occupa jusqu’en mars 1862. Là, et avec un peu plus de succès, Lee fut chargé d’améliorer les défenses côtières. Compte tenu du peu de ressources à sa disposition, Lee sut malgré tout doter la région de défenses en apparence crédibles, ce qui de toute évidence sut attirer à nouveau l’attention de Davis qui le transféra cette fois à Richmond (Virginie) au printemps. Sans doute que cette nouvelle affectation le séduisit davantage, puisqu’il allait prendre le commandement des forces militaires de cet important État confédéré, en plus de combattre sur sa terre natale. Mais Lee n’allait pas avoir l’entière liberté d’action, dans la mesure où ses gestes seraient scrutés de près par les hommes du président Davis.

La naissance d’un tacticien

Comme dans toute campagne militaire, l’évolution rapide des événements et le hasard donnèrent à nouveau à Lee une opportunité de se faire valoir. Le 31 mai 1862, lors de la bataille de Seven Pines, le commandant de l’armée confédérée chargée de protéger Richmond, le général Joseph E. Johnston, fut grièvement blessé. Le président Davis se tourna vers Lee pour le remplacer, le temps que Johnston achève sa convalescence. Cette porte qui s’entrouvrit à Lee lui fournit l’occasion de remanier la structure de commandement et la stratégie d’ensemble sur le théâtre d’opérations virginien.

D’abord, Lee prit conscience de l’importance d’accoler à ses hommes une identité, une « marque de commerce », pour employer une expression moderne. Il rebaptisa et regroupa ses forces sous le nom d’Armée de la Virginie du Nord (Army of Northern Virginia) et il entreprit aussitôt une campagne d’une année, où il livra des batailles d’un caractère exceptionnel qui forcèrent l’admiration. Vers la fin de juin 1862, Lee entama une campagne connue sous le nom de Seven Days’ Battles. Bien qu’il ne put anéantir les imposantes forces de son adversaire nordiste, le général George B. McClellan, Lee put néanmoins repousser temporairement ce dernier en dehors des environs immédiats de Richmond, malgré que les pertes enregistrées furent importantes.

Lorsque les forces de l’Union sous le commandement de John Pope menacèrent à nouveau Richmond en ce même été, Lee fit équipe avec le célèbre général Stonewall Jackson, où ils infligèrent une humiliante défaite à l’adversaire à la seconde bataille de Mannassas/Bull Run près de Washington, du 28 au 30 août 1862. En fin stratège, Lee vit l’opportunité de poursuivre l’ennemi vaincu et ainsi porter le front de l’autre côté du fleuve Potomac, la barrière naturelle qui sembla protéger la capitale fédérale.

L’idée de porter la guerre au Nord fut audacieuse à ne pas en douter. Le général virginien savait que cette opération ne se ferait pas sans risque. Certes, elle menacerait directement la capitale adverse, mais ses maigres ressources militaires ne lui permettraient pas de protéger sa propre capitale. Par ailleurs, un incident hors de son contrôle faillit entraîner son armée vers un désastre lorsqu’une copie de ses ordres destinés à ses subordonnés tomba entre les mains de McClellan. Ce faisant, McClellan put coincer Lee sur le Potomac, avec le fleuve dans son dos, limitant sérieusement du coup sa marge de manœuvre.

Peinture de Mort Kunstler montrant Lee et les généraux Longstreet et Jackson en train d’analyser la situation le 29 août 1862, lors de la seconde bataille de Manassas. Bien qu’étant le commandant en chef, Robert Lee avait la réputation d’un général à l’écoute des recommendations de ses subordonnés.

C’est là que Lee prit une décision qui nous apparaît juste, bien qu’audacieuse et fort risquée. Ayant des troupes déjà fatiguées par de longues marches issues de précédentes et infructueuses manœuvres vers Washington, Lee choisit de rester sur place, avec le Potomac dans le dos, et de livrer une bataille défensive en attendant que l’ennemi arrive. D’un strict point de vue logistique, ce fut la bonne décision à prendre, car le Potomac représente un obstacle considérable à franchir (ce n’est pas un ruisseau) et Lee ne souhaita pas placer son armée dans une position de vulnérabilité, le dos à l’ennemi. Par conséquent, ses ingénieurs militaires furent affectés à la construction d’ouvrages défensifs plutôt que de pontons. Le résultat d’ensemble fut un match nul (mais pas une défaite), à savoir la bataille d’Antietam/Sharpsburg du 17 septembre 1862, sans doute la journée la plus sanglante jusqu’à présent dans l’histoire militaire des États-Unis.

Naturellement, Lee et son armée auraient pu y rester. D’aucuns seraient tentés de dire qu’il a été chanceux, mais la vérité est que Lee possédait un sens aigu des réalités, notamment en ce qui a trait à sa capacité de juger de la préparation de ses hommes au combat. Antietam fut un massacre, mais l’issue incertaine offrit à l’armée de Lee une porte de sortie vers le sud, dans ce qui apparut comme une retraite en ordre vers la Virginie. Bien que fortement réduite en nombre, cette armée était encore capable de combattre en cette fin de 1862.

En face, le début de la saison hivernale vit le remplacement de McClellan à la tête des forces de l’Union en Virginie par le général Ambrose Burnside. Celui-ci entreprit aussitôt de marcher à nouveau vers Lee, une marche que le Virginien n’eut guère de difficulté à arrêter net compte tenu de l’ineptie de son adversaire. Ce dernier commit la folie de prendre d’assaut la cité de Fredericksburg, où Lee était bien retranché sur les hauteurs, avec de bons ouvrages défensifs, des hommes expérimentés et équipés, ayant à tirer sur des forces ennemies avançant en rangs serrés.

La guerre d’usure

Lee était-il un général invincible? On serait porté à le croire, d’autant qu’au printemps suivant, il continua d’accumuler les succès militaires face à un autre général de l’Union, Joseph Hooker, à Chancellorsville (1er au 4 mai 1863). Là encore, Lee fit preuve d’une maîtrise tactique exemplaire, où son association avec le général Jackson mentionnée précédemment offrit aux États confédérés une autre brillante victoire. Malheureusement pour Lee, il apprit dans les heures qui suivirent la bataille une fort triste nouvelle. Le général Jackson fut victime d’un tir ami durant les affrontements et mourut quelques jours plus tard après avoir été amputé d’un bras.

La perte de ce précieux collaborateur ne ralentit pas Lee, qui marcha à nouveau vers le Nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie. À Gettysburg, Lee fit à nouveau face à ses vieux adversaires du Potomac sous les ordres du très capable George G. Meade. Ce qui alla devenir la plus importante bataille de la Guerre civile américaine en terme d’effectifs engagés vit le général Lee attaquer vigoureusement du 1er au 3 juillet 1863, mais sans pour autant obtenir la victoire cette fois. Au contraire, les forces de Lee furent saignées à blanc sous une grêle de balles et d’obus, mais comme à Antietam l’année précédente, il parvint à retraiter au Sud en un bon ordre relatif, pour revenir dans le théâtre habituel d’opérations en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler montrant le général Lee (à droite) accompagné de son célèbre collaborateur mort de ses blessures à la bataille de Chancellorsville: Stonewall Jackson.

C’est ici qu’il est important, à notre avis, de marquer une pause et rappeler un élément essentiel de la carrière militaire du général virginien. Alors que Gettysburg sembla avoir sonné le glas du destin des États confédérés, la guerre se poursuivit néanmoins pendant encore presque deux ans. Pourquoi? L’une des réponses pouvant expliquer cette « endurance » des États confédérés réside précisément dans la capacité du général Lee à conduire avec succès des opérations avec les moyens du bord. Par « succès », soyons clairs, nous entendons ici tout engagement où Lee parvint à sortir son armée de la bataille avant l’anéantissement et à lui conserver une capacité opérationnelle. Antietam et Gettysburg sont révélateurs à cet égard.

Cependant, il ne faut pas oublier que la période post-Gettysburg (automne 1863 jusqu’à la fin des hostilités en avril 1865) en fut une autre de remarquables réussites pour Lee. Des réussites défensives, certes, mais des succès tout aussi importants pour le destin de la Confédération. Le Virginien allait affronter cette fois un ennemi nettement plus dangereux en la personne du général Ulysses S. Grant, qui venait de prendre le commandement des forces de l’Union au lendemain de Gettysburg. Contrairement à ses prédécesseurs, Grant était parfaitement conscient de la lourdeur de ses propres troupes, de leurs difficultés à manœuvrer avec la même aisance que celles de Lee. Grant fut aux prises avec un « beau problème », dans la mesure où ses effectifs furent nettement supérieurs à ceux de son adversaire, ce qui amena précisément une congestion et d’autres difficultés associées aux déplacements de groupes d’hommes sur le terrain. En ce sens, Lee tenait fermement les rênes de son armée et il put, en quelques occasions et pour un certain temps, choisir le terrain de bataille. La résultante fut un prolongement de la guerre de plus d’une année, en plus d’accroître la protection autour de Richmond.

Fixé par Grant: la fin

Un adversaire de taille pour Lee: le général Ulysses S. Grant.

Lee et Grant s’affrontèrent à plusieurs reprises en mai et en juin de 1864, dans ce qui fut connu sous l’appellation de la Campagne terrestre (Overland Campaign ou Wilderness Campaign). Les pertes de l’Union furent nettement supérieures, mais elle sortit victorieuse. Plus important encore, Grant était parvenu à fixer le gros des forces confédérées à deux endroits en Virginie: Richmond et Petersburg. Tout n’était désormais qu’une question de temps avant que le Sud ne capitule, en principe.

Toujours en appliquant à ses forces délabrées le précepte du maintien d’un minimum de cohésion et de capacités opérationnelles (comme il le faisait depuis 1861), Lee put prolonger la résistance jusqu’au 2 avril 1865. Contraint d’abandonner Richmond ce jour-là, il prit la fuite vers l’ouest, mais Grant le rattrapa rapidement et le força à capituler à Appomattox Court House la semaine suivante.

Conclusion

Comme dans bien des épisodes de l’Histoire militaire, le sort d’une nation ou d’une entité collective est associé de près au destin personnel de ses dirigeants. L’étude de cas du général Lee que nous venons de survoler n’y fait pas exception. Sans aucun doute, le général Lee, qui ne fut pas un militariste, ni un belliciste au sens propre du terme (mais surtout un homme attaché à sa Virginie natale), fut largement reconnu comme ayant été l’un des plus brillants généraux de la Confédération et de l’histoire des États-Unis.

Pourquoi? Parce que Lee fut capable de faire beaucoup avec peu. Tout simplement. Mais plus encore, comme nous l’avons mentionné, il avait ce que nous appelons un « sens aiguisé » de la bataille, à savoir cette faculté à évaluer d’emblée une situation sous tous ses angles (effectifs, équipements, moral, terrain, ennemi en présence, etc.).

Lee a-t-il commis des erreurs? Bien entendu. On pense entre autres à sa décision, à Gettysburg, d’avoir fait attaquer la division du général Pickett (12,500 fantassins) lors d’une charge demeurée célèbre, mais combien désastreuse et controversée. D’ailleurs, Lee s’en excusa auprès de ses hommes, Pickett ne lui pardonna jamais, mais l’épisode a marqué la mémoire collective américaine.

Le général Robert E. Lee (1807-1870) / Mort Kunstler.

Nous concluons sur cette citation qui nous semble le mieux décrire la personne que fut le général Robert Edward Lee. Elle est extraite d’une allocution prononcée par l’historien américain Benjamin Harvey à Atlanta en 1874:

« (General Lee) was a foe without hate; a friend without treachery; a soldier without cruelty; a victor without oppression, and a victim without murmuring. He was a public officer without vices; a private citizen without wrong; a neighbour without reproach; a Christian without hypocrisy, and a man without guile. He was a Caesar, without his ambition; Frederick, without his tyranny; Napoleon, without his selfishness, and Washington, without his reward[1]. »

Voir aussi: