Guerre d’usure, guerre oubliée: les « 22 » en Corée (1951-1953)

Après la démobilisation de 1945, le Royal 22e Régiment (R22R) se réorganise et réoccupe aussitôt ses casernements officiels à la Citadelle de Québec. C’est ainsi qu’en août 1946, le R22R, sous le commandement du lieutenant-colonel J. A.G. Roberge, prend (ou reprend) officiellement possession de l’enceinte fortifiée.

Par contre, en raison de la condition des quartiers, le manque de logement pour les familles des gens mariés et l’absence d’organisation de la vie militaire en temps de paix, il est décidé qu’un détachement doit quitter Québec pour le site historique de Saint-Jean, à l’endroit même où le fameux 22e bataillon avait établi sa résidence en 1914.

À la Citadelle, on retrouve l’état-major du régiment, deux compagnies d’infanterie et des éléments de la compagnie d’administration. Tandis qu’à Saint-Jean, on y loge une compagnie d’infanterie, une compagnie de soutien et le reste de la compagnie d’administration.

En fait, de 1946 à 1950, le régiment comprend un effectif d’environ 480 militaires tous grades confondus et Valcartier sert toujours d’endroit d’entraînement pour les troupes. Malheureusement, la répartition de l’effectif régimentaire sur deux zones a comme conséquence directe qu’il y a rarement une période d’entraînement au niveau d’unité et qu’il semble très difficile d’en faire au niveau de la compagnie. En fait, l’entraînement s’effectue principalement à l’échelon individuel. De plus, pour suivre un peu la « mode militaire de l’époque » au tournant des années 1950, le régiment se voit convertir en une unité de parachutistes.

À noter que presque immédiatement à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’échiquier international voyait déjà la  formation de deux grands blocs, le capitalisme (bloc de l’Ouest) et le communisme (bloc de l’Est). Entre 1945 et 1949, le bloc de l’Ouest, sous l’initiative du Premier ministre canadien Mackenzie King, se regroupe afin de former l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Sur l’échiquier mondial, tous se surveillaient, tous s’espionnaient et les actions militaires des grandes puissances s’effectuaient par des forces interposées. À ne pas en douter, la Corée sera en quelque sorte le premier bras de fer d’envergure entre l’Est et l’Ouest.

Après la guerre de 1939-1945, le Canada démobilise rapidement. Quand la guerre de Corée éclate, le pays a besoin de plusieurs mois afin de réactiver complètement ses forces militaires et finalement prendre part à la British Commonwealth Forces Korea (BCFK). En effet, au cours de la nuit du samedi au dimanche 25 juin 1950, des averses intermittentes sont tombées le long du 38e parallèle séparant les deux Corées. Le calme règne et rien ne laisse présager ce qui va bientôt se produire. Des soldats sud-coréens font bien le guet le long de la ligne de démarcation et bien que les engagements aient cessé depuis quelque temps, la situation laissait plutôt espérer une détente réelle.

Puis, tout à coup, à 4 heures du matin, cette quiétude fait place à un véritable enfer. Précédées d’un violent tir d’artillerie, les forces nord-coréennes envahissent d’est en ouest le territoire de la République de Corée. Malgré une résistance par moment héroïque, elles balaient tout sur leur passage et, en quelques heures, s’emparent de plusieurs points stratégiques. Au surlendemain de l’invasion, le Premier ministre, Louis Saint-Laurent, annonce la formation d’une brigade spéciale sous l’égide des Nations Unies et il autorise la levée du 2e bataillon du Royal 22e Régiment.

Les deux Corées, le Nord et le Sud.

Le Canada envoie en Corée des troupes qui ont manqué la majeure partie des premiers instants du conflit dû au fait que celles-ci n’arrivent pas avant 1951, alors que la guerre d’usure avait largement commencé. Les troupes canadiennes sont affectées au sein de la 1ère division d’infanterie du Commonwealth.

Il faut se remémorer qu’à l’époque, le gouvernement  convenait qu’il s’agissait plutôt d’une opération policière. Force est d’admettre que le R22R allait connaître à nouveau des jours sombres dans ce théâtre d’opérations. Qui plus est, ce fut la première opération d’envergure des Nations Unies nouvellement formées en 1945.

Le recrutement au Royal 22e Régiment débute à fond de train. Par exemple, le 12 août 1950, 18 recrues se présentent au bureau régimentaire et un mois et demi plus tard, le 25 septembre, les effectifs, qui ne devaient pas dépasser 1 500 hommes, s’élevaient à 1 600. Le succès rapide de cette campagne de recrutement n’a pas reposé uniquement sur un rengagement des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais il est principalement dû au haut taux de chômage.

De plus, il ne faut pas croire que tout se passa rondement et sans difficulté. D’abord, l’équipement faisait défaut. Par exemple, au tout début, le régiment ne disposait que d’une seule jeep. Ensuite, les casernes manquaient du nécessaire. Sur les 400 hommes réunis à Valcartier le 17 août 1950, seulement une soixantaine avaient reçu leurs uniformes, tandis que les autres n’avaient absolument rien.

Le corps principal du régiment, cantonné à Valcartier, devient le 1er bataillon. Le 2e bataillon, commandé par le lieutenant-colonel Jacques Dextraze, se rend à Fort Lewis, aux États-Unis, pour y parfaire son entraînement. Il y demeure jusqu’en avril 1951.

Un peu plus tôt, en décembre 1950, un troisième bataillon est formé à Fort Lewis. Sa raison d’être consiste à être un bataillon servant comme véhicule d’entraînement pour les recrues. Avec le prolongement de la guerre de Corée, le rôle du 3e bataillon sera revu afin qu’il puisse participer au conflit.

Quant au 2e bataillon, celui-ci reste en Corée du 19 avril 1951 jusqu’au 23 avril 1952. Au cours de ce séjour, il fait quelques avancées mineures, plusieurs patrouilles et, par-dessus tout, il a vécu la bataille la plus sanglante qu’ait connue le R22R en Corée, l’assaut de la Colline 355 par les forces chinoises.

Soldats du Royal 22e Régiment sur leur départ pour la Corée.

Carnage sur la colline 355

Le 21 novembre 1951, le 2e bataillon du R22R effectue une relève avec une unité de l’armée britannique. La compagnie D de cette unité est installée sur une position en bas de la montagne, entre la colline 355, à droite, occupée par les Américains et la colline 227, à gauche, inoccupée.

Vers 15h le 22 novembre, les Chinois entreprennent un bombardement intensif de la colline 355, qu’ils font porter jusqu’au secteur défendu par le 2e bataillon et tout particulièrement par la compagnie D. Les obus et les roquettes tombent pendant toute la nuit. La pluie se change en neige et le terrain se transforme en marécage vaseux, ce qui rend extrêmement difficile le travail des sapeurs pour le maintien des voies d’accès aux compagnies assaillies.

Croquis des opérations autour de la colline 355 lors de la bataille de novembre 1951.

Le 23 novembre, l’ennemi intensifie son tir d’obus et de roquettes. C’est « l’enfer sur terre ». En fin d’après-midi, la colline 355 est prise d’assaut, deux compagnies chinoises se portent sur la gauche de la compagnie D, les membres du peloton 11 débordés rejoignent le peloton du centre, soit le peloton 12, sous le commandement du lieutenant Mario Côté. Le lieutenant Côté les encourage, tout en se préparant à recevoir les Chinois.

Malgré la horde qui déferle, le lieutenant Côté dirige ses hommes d’une main de fer, en parvenant à protéger ses flancs menacés. Il protège le centre et le flanc gauche. Le peloton 10, qui se trouve à la droite, sous le commandement du lieutenant Walter Nash, subit lui aussi un assaut féroce, tout en assurant la défense du flanc droit. Il tente se rapprocher du peloton du centre afin de maintenir la liaison.

À la fin de la journée, la compagnie D tient toujours le terrain et le défend avec vaillance.  La colline 227 voisine, qui était inoccupée, tombe aux mains des Chinois et les Américains abandonnent rapidement la 355. La situation est précaire pour la compagnie D et le 2e bataillon qui sont maintenant presque encerclés.

Les combats de la "355".

Au cours des nuits du 23 au 24 et du 24 au 25 novembre, les tirs d’artillerie et les attaques se poursuivent avec une intensité accrue sur les deux fronts et la colline 355 passe des  mains des Chinois à celles des Américains. Les 24 et 25 novembre, la compagnie D subit, à plusieurs reprises, les attaques des hordes communistes chinoises.

Dans la soirée du 25 novembre, après quatre jours et quatre nuits de bombardements continuels d’obus et de roquettes, la colline 355 était à nouveau aux mains des Américains, grâce au 2e bataillon du R22R qui, malgré un état d’épuisement presque total, défend toujours son terrain.

Le 2e Bataillon a connu et soutenu les combats les plus difficiles du régiment sur le théâtre d’opérations coréen.  Parmi ces combats, la bataille de la colline 355 de novembre 1951 est sans doute la plus sanglante qu’ait connue le régiment. Entre le 22 et le 26 novembre, le bataillon s’est fait tuer 16 hommes, 44 sont blessés et trois sont portés disparus. La moitié de ces pertes étaient celles de la compagnie D.

Le lieutenant-colonel Jacques "Mad Jimmy" Dextraze accorde une entrevue au correspondant de guerre René Lévesque.

Le 23 avril 1952, le 1er bataillon remplace le 2e sur la ligne de feu. De son côté, le 1er bataillon est aussi durement touché par les combats, qui consistaient souvent en des patrouilles agressives afin de reconnaître les positions ennemies.

Le 23 avril 1953, le 1er bataillon est relevé par le 3e qui est en place lors de la signature du cessez-le-feu le 27 juillet de la même année. Toutefois, ce dernier servira en Corée jusqu’en avril 1954.

Malgré le sang versé par les soldats canadiens, la guerre de Corée restera longtemps une guerre oubliée au sein de la population qui sera indifférente à cette dernière, même encore aujourd’hui.

Le prix payé fut moins lourd en vies humaines que lors des guerres mondiales précédentes, mais le bilan est sombre. En Corée, le R22R déplore la perte de 104 soldats tués et 185 blessés. De son côté, le Canada avait envoyé environ 25,000 soldats. Les pertes canadiennes s’élèvent à 516 morts et 1,042 blessés. La guerre de Corée a souvent été appelée la « guerre oubliée »,  par le fait que pour la plupart des Canadiens leur contribution est éclipsée par les deux guerres mondiales.

À noter finalement que le Canada est l’un des signataires de l’armistice de 1953 qui est toujours en vigueur, mais n’a pas maintenu de garnison en Corée du Sud après 1955.

Vérification de l'équipement avant le déploiement d'une patrouille de combat sur le front coréen.
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