La doctrine militaire

Le cadre historique

La doctrine militaire consiste en un ensemble de principes et de méthodes visant à fournir aux grandes organisations militaires une vision d’ensemble et une base commune d’application de certaines constituantes propres à la guerre. Au départ, la doctrine militaire s’établissait sur des idées ou des acquis spécifiques liés à l’expérience, et que les commandants transmettaient de vive voix à leurs subordonnés. Cette absence initiale de codification officielle a pu se traduire par une variété d’exemples qui illustrent le caractère informel de la transmission des savoirs militaires.

Lorsque les hoplites des cités grecques comme Sparte avançaient vers l’ennemi d’un pas lent et cadencé, leurs boucliers dans la main gauche et la lance dans la main droite, ou lorsque les archers anglais à Agincourt tiraient leurs flèches en volées, ces soldats n’improvisaient nullement. Ils agissaient sur la base de principes qui seraient considérés aujourd’hui comme « doctrinaux » dans leur caractère, mais qui avec le temps ont fini par se transmettre adéquatement d’une unité à une autre, puis d’une génération à l’autre, toujours sans recevoir de codification officielle.

À certaines époques, la doctrine militaire résultait d'une combinaison de savoirs pratiques appris, puis de la transmission de ces savoirs à l'autre génération. À l'efficacité de la doctrine devait se joindre le calme et la discipline lorsque vint le test de la bataille.

C’est dans le contexte où les armées prirent de l’expansion, et que leurs tactiques devinrent plus complexe, que le besoin de trouver des manières plus formelles d’harmoniser leurs actions se fit sentir. Pour sa part, l’introduction des armes à feu eut un impact considérable dans la codification officielle de la doctrine militaire, étant donné que leur utilisation nécessite une orchestration de procédures complexes que doivent apprendre des centaines, voire des milliers d’individus pour rechercher un effet optimal (et dévastateur) sur le terrain.

Extrait d'un manuel d'instruction militaire du XVIIIe siècle. L'art de l'utilisation du mousquet.

Il suffit de regarder certains manuels de doctrine militaire des XVII et XVIIIe siècles pour se rendre compte que ce problème était pris au sérieux à l’époque. Par exemple, les livres comportaient des instructions sur les étapes à suivre rigoureusement pour charger et tirer avec une arme à feu, tandis que d’autres manuels renseignaient sur l’art d’assiéger une forteresse, d’établir un campement, de déployer l’infanterie (de la colonne à la ligne au retour à la colonne) et ainsi de suite. Ces manuels militaires de l’époque moderne constituent en quelque sorte les ancêtres des publications doctrinales contemporaines.

La doctrine tactique

La doctrine devient donc la base de l’entraînement militaire et indirectement celle du commandement et du contrôle des troupes sur le champ de bataille. Au niveau tactique, son caractère est normatif, en ce sens où la doctrine ne peut apporter une solution immédiate et circonstancielle. À titre d’exemple, la doctrine ne peut pas faire des miracles, comme celui d’indiquer au général où se trouvent précisément les forces ennemies, ce qui laisse le champ libre à une part d’intuition, une intuition que le général développe par la qualité des renseignements qu’il reçoit et par sa propre expérience. Cependant, la doctrine peut amener la simplification du processus de décisions qui doivent être prises dans les conditions hautement stressantes d’un affrontement. Elle limite la gamme des possibilités pour se concentrer sur une liste restreinte d’actions pertinentes à effectuer.

En d’autres termes, la doctrine permet aux éléments d’une armée ou d’une chaîne de commandement d’aborder un problème et sa solution avec les mêmes méthodes, des méthodes qui deviennent des réflexes, car tous ont été à la même école. Cela confère un degré de prédiction commun à des forces qui peuvent se trouver dispersées et au centre d’une situation chaotique. L’importance de ce dernier point ne doit en aucun temps être sous-estimée.

À des époques où les communications tactiques étaient restreintes (ce qui peut toujours se produire de nos jours), la promulgation d’une doctrine commune était l’un des rares moyens par lesquels un commandant pouvait avoir une certaine influence sur la conduite tactique de la bataille. La doctrine tactique devient donc un élément fondamental de la planification militaire dans son ensemble, plus particulièrement dans les cas où il faut improviser des solutions pour régler des problèmes qui n’avaient pas été prévus au début des hostilités ou d’une opération particulière.

La doctrine opérationnelle

La valeur de la doctrine militaire au niveau opérationnel de la guerre s’avère plus complexe à définir et analyser que celle au plan tactique. La doctrine n’est éclairante que si elle s’insère dans un environnement intellectuel, ce que d’aucuns pourraient appeler un environnement de travail. À un niveau supérieur de la hiérarchie militaire, là où la valeur relative de la créativité et de l’instinct augmente, la pertinence de s’ancrer dans une doctrine rigide diminue. Paradoxalement, les commandants séniors peuvent facilement devenir plus dépendants des solutions doctrinaires que leurs subordonnés parce que les premiers ont moins souvent l’occasion de parfaire le type de commandement qui leur est assigné à la guerre.

J’entends pas là que les généraux en temps de paix ont rarement l’opportunité de s’exercer à l’exécution de manœuvres avec des effectifs de la taille de divisions ou de corps d’armées, chose qu’ils doivent faire à la guerre. Les commandements à partir du grade divisionnaire existent sur le papier en temps de paix, mais ce ne sont pas tous les généraux qui peuvent s’y « faire la main ».

Frédéric II, roi de Prusse (1740-1786), l'un des grands théoriciens de la guerre de son époque.

Dans ses Principes généraux de la guerre publiés en 1746, Frédéric II de Prusse défendait un argument, que je paraphrase ici, selon lequel « personne ne raisonne, tout le monde exécute ». Par contre, à cet élément doctrinal, le roi prussien reconnaissait néanmoins que ce n’étaient pas tous les généraux qui réfléchissaient de la même manière et qu’en ce sens, le jugement s’allie à la doctrine dans la résolution de problèmes. Frédéric avait peut-être envisagé avant quiconque le problème, pourtant fondamental, consistant à formuler une doctrine de sorte qu’elle intègre les intentions et les préalables (les conditions de départ), tout en insistant sur l’obligation qu’ont les officiers d’exercer un jugement indépendant et leur sens de l’initiative.

Rares étaient à l’époque les publications qui traçaient clairement cette ligne importante de démarcation, entre la doctrine et le sens pratique. De nos jours, des doctrines militaires officielles rédigées par les états-majors des armées de certains pays se présentent comme faisant autorité, mais sans qu’elles soient nécessairement directives au sens d’imposer une manière de penser.

Le test de la réalité

La doctrine militaire moderne est plus technocratique dans son essence. Elle se veut l’aboutissement de réflexions fortement soumises à l’influence qu’exercent les systèmes technologiques sur la conduite de la guerre. C’est également une croyance voulant que la doctrine elle-même doive avoir une solide base scientifique et ne plus seulement s’appuyer sur des postulats opérationnel et tactique. À partir de ce principe, on remarque que le nombre d’énoncés admis dans les doctrines militaires tend également à diminuer.

En effet, les doctrines que l’on observe dans les armées professionnelles, surtout à partir du tournant du XXe siècle, tendent à se ressembler. Cela serait aussi une conséquence des impacts technologiques amenant une restriction du cadre qui permet de guider les armées sur le terrain. En clair, comme le disait le maréchal Pétain à une certaine époque, le « feu tue » et la manœuvre en est forcément limitée.

Bien entendu, des différences entre les doctrines demeurent palpables. Si on analyse de grandes victoires militaires à des époques pas si lointaines, comme celles remportées par l’Allemagne sur la France en 1870 et en 1940, ou encore par Israël sur ses voisins arabes en 1967, on s’en rend facilement compte. Ces affrontements peuvent être vus comme la conséquence d’une doctrine militaire supérieure d’un camp sur celle de l’autre, du moins si on part du principe que les adversaires fussent de puissance égale, ou que le vainqueur était parti à la bataille avec un net désavantage.

Technologie, mobilité, force de frappe, esprit d'initiative... tout un ensemble de concepts qui firent partie de l'élaboration des doctrines militaires de l'entre-deux-guerres. Pour nombre de théoriciens, le véritable test des réflexions passées survint au printemps de 1940: la bataille de France.

Conclusion

Au final, comme je l’ai dit, il semble que ce furent surtout les changements technologiques qui forcèrent la révision des doctrines militaires, au point où l’assimilation de ces changements dans la conduite de la guerre est devenue la principale fonction des doctrines. Simultanément, la doctrine militaire a toujours reflété les changements sociaux, les préférences culturelles et les expériences historiques de ceux qui en ont fait la promulgation. Une fois de plus, il y a un fragile équilibre qui s’établit entre l’interprétation et l’utilisation de la doctrine comme confirmation des innovations technologiques, puis sa fonction plus conservatrice de porteuse des valeurs professionnelles et institutionnelles des forces armées.

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