Mois : mars 2010

La menace islamique

Comme pour d’autres sujets, celui de la « menace islamique » nous interpelle particulièrement. Nous n’avons pas beaucoup de contacts avec ce qu’on appelle le « monde musulman » au sens large. En premier lieu, étant jeune, notre premier contact se fit par la lecture d’un ouvrage publié par le frère de mon grand-père paternel. Celui-ci relatait son expérience comme soldat de la Légion étrangère de l’armée française au Maroc et en Algérie dans les années 1920, au moment de ce qu’on appelait la guerre du Rif.

De nos jours, le sujet de la menace islamique est évidemment d’actualité, pour toutes sortes de raisons. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, d’Al-Qaida, et même des accommodements raisonnables au Québec, les rapports entre les civilisations, et en particulier avec celle du monde musulman, soulèvent toujours des questions et des débats. En tant que tel, le mot « menace » signifie le danger, ou la perception d’un danger. Le mot « perception » est aussi important, puisqu’il s’agit avant tout d’une vision des choses, une vision de la menace islamique propre à l’Occident, et aussi, mais pas exclusivement, aux États-Unis.

Par ailleurs, il faut considérer que le monde islamique ne se limite pas qu’au Moyen-Orient et aux pays arabes. Le monde islamique est beaucoup plus large et comprend des États tels l’Indonésie, le Pakistan, etc., bien que l’attention médiatique soit régulièrement fixée sur le Moyen-Orient. Souvent, lorsqu’on parle du Moyen-Orient, on parle en terme du fondamentalisme et la mouvance d’Al- Qaida représente une version extrême de cette idéologie. Or, la situation au Moyen Orient ne se résume pas qu’en terme de fondamentalisme. Le fondamentalisme est évidemment un problème, mais il est aussi un mouvement à la fois minoritaire dans ces pays.

Bref, pourquoi parler du Moyen-Orient aujourd’hui? Parce que c’est un sujet d’actualité (11 Septembre 2001; la Guerre en Irak, etc.). Il y a aussi les objectifs de guerre des Américains. Pour eux, l’idée n’est pas seulement d’opérer un changement de régime, mais, selon certains personnages, de refaire la carte politique du Moyen-Orient en suivant le modèle politico-économique américain.

On parle aussi du Moyen-Orient parce qu’on s’intéresse au développement économique et politique des pays arabes. Tout le monde est d’accord sur le besoin de changements.  Mais lesquels et comment les provoquer? On s’intéresse donc au manque de développement économique et politique relatif dans cette partie du monde, comme aux raisons et aux conséquences de ces problèmes. Globalement, il existe deux visions du problème du développement au Moyen Orient, et comme résultat deux visions du terrorisme.

La vision matérialiste

La vision matérialiste du problème du développement au Moyen-Orient est bien illustrée par le rapport de l’ONU: “Arab Human Development Report, 2003”. Il y a sans doute une version plus récente, mais celle de 2003 donne une relativement bonne idée de la situation. Très commenté, ce rapport a été écrit par des universitaires arabes venant de la plupart des pays concernés dans le document.

Le problème apparaît assez simple à première vue. Il y a une carence dans le développement, mais le développement doit être défini de manière à aller au-delà de la simple mesure de la richesse économique (l’index de développement humain, la qualité de vie, l’accès aux possibilités, le manque de corruption, etc.). Une des statistiques intéressantes de ce rapport mentionne qu’il y a un taux assez bas de pauvreté extrême, mais 20% de la population vie avec moins de 2$ par jour.

De plus, quatre constats émergent de ce rapport. D’abord, le fait que le conflit israélo-palestinien sert largement comme une distraction ou comme une excuse pour ne pas apporter une aide au développement. Deuxièmement, le manque de liberté politique est aussi important en soi, mais aussi important en terme de libérer des énergies qui pourraient se consacrer au développement. Le rapport souligne aussi le manque de connaissances (éducation). Un dernier point, mais non le moindre, le statut des femmes. La moitié de la population se trouve dans une position d’infériorité permanente.

Donc les choses ont l’air d’être assez simples, assez évidentes. Il s’agit de promouvoir la démocratie, l’égalité des femmes et l’éducation dans les pays arabes. Toutes ces questions, dans le contexte du sujet de la menace islamique, amènent à dire, conformément à la théorie matérialiste, que les problèmes dans ces pays ont des origines matérielles. La pauvreté, le manque d’éducation, le blocage des libertés politiques, autant de facteurs qui, selon cette théorie, alimentent le terrorisme.

En ce sens, le cas classique qu’aiment soulever les adeptes de la théorie matérialiste est celui de l’Algérie. Il y a en Algérie un mouvement politique islamiste nommé le Front islamique du Salut (FIS). C’est à la base un mouvement populaire, transformé en mouvement politique, qui voulait lutter contre le régime en place, un régime assez impopulaire et affecté par la corruption, les inégalités, etc. Lors des élections de 1992, le FIS semblait prêt à gagner démocratiquement en Algérie.  Or, le régime en place est intervenu via l’armée pour empêcher ce développement. Cette réaction avait alors déclenché un cycle de violence qui dura pendant toutes les années 1990 et qui persiste jusqu’à aujourd’hui à des degrés variables. Ces violences auraient fait au moins 100,000 de morts, ce qui est énorme dans un pays de peut-être 30 millions d’habitants, comme le Canada. Malgré que le niveau de violence ait baissé ces dernières années, on parle d’une moyenne de 200 morts par mois.

Les origines de ces violences sont surtout économiques. Il y a une croissance démographique très élevée et l’économie ne croît pas assez vite pour absorber tous ces gens (croissance démographique de 17% dans les années 1970). Comme c’est souvent le cas lorsqu’il y a une forte croissance démographique, ce sont souvent les jeunes, les moins de 25 ans, qui sont les plus touchées. Par exemple, en 1988, 65% des Algériens avaient moins de 25 ans.

Par conséquent, la théorie matérialiste dit que plus de richesses et de libertés font baisser l’aliénation face au pouvoir en place, donc moins de terrorisme. Généralement, si les choses allaient mieux politiquement et économiquement, on n’aurait pas besoin de blâmer son gouvernement ou des puissances étrangères comme les États-Unis. Donc, cela prend des réformes concrètes, des réformes politiques et économiques. Un mauvais régime politique et économique est au cœur du problème.

Le problème vient quand on se demande comment provoquer les réformes?  C’est loin d’être évident que les régimes en place ont un énorme intérêt à voir de telles réformes, c’est même plutôt le contraire. Les réformes peuvent aussi être bloquées par certaines attitudes bien enracinées dans la culture d’un pays, comme l’inégalité des femmes. Ces inégalités reflètent peut-être aussi des attitudes, des croyances (des facteurs culturels) qui sont difficiles à modifier.

L’approche civilisationnelle (ou culturelle)

La seconde approche concernant les problèmes de développement au Moyen-Orient se nomme « approche civilisationnelle » (ou culturelle). Elle est prônée par l’auteur Bernard Lewis. Historien de réputation internationale, très érudit et ancien professeur à Princeton, Lewis est un intellectuel hautement polémique, surtout dans ses récents écrits.

D’ailleurs, Lewis était quelqu’un de très impliqué politiquement. C’était un conseiller proche de l’Administration Bush. Très en faveur de la guerre en Irak, il aborde à sa manière les problèmes du Moyen Orient et de l’Islam. Lewis a aussi une vision ou une approche qui va à l’encontre de la vision matérialiste du développement au Moyen-Orient, comme nous venons de l’exposer.

Prenons le problème du terrorisme. Si, pour l’ONU, le terrorisme est quelque chose de minoritaire, un phénomène extrémiste, et le résultat des facteurs surtout matériaux, pour Lewis, le terrorisme c’est la suite (pas nécessairement inévitable) d’une longue histoire des relations entre l’Occident et le monde islamique.  Le terrorisme est ancré dans cette histoire et il faut le comprendre dans ce sens. Pour mieux comprendre l’approche civilisationnelle de Lewis, il faut faire un petit cours de base sur l’histoire des rapports entre l’Occident et le monde islamique. On y verra comment, après cet historique, Lewis a eu des opinions assez tranchantes qui expliqueraient aujourd’hui l’état du monde à travers les problèmes du terrorisme et du développement au Moyen-Orient.

On assiste au VIIe siècle à la naissance de Mohammet le prophète. Très rapidement, le prophète établit une entité religieuse et politique, qui va s’élargir très vite par la conquête de territoires. Un empire arabe et islamique va naître (c’est la défaite progressive de l’Empire byzantin et le recul de la Perse (l’Iran).

Le second épisode se déroule au XIIIe siècle avec la conquête du monde islamique par les Mongols. Les Mongols sont assimilés et vont se convertir à l’Islam. Il va donc y avoir la création d’un empire, mais un empire surtout unifié par l’Islam. À la base, c’est la religion qui établit les frontières, où le monde se divise entre les croyants et non-croyants.

Ensuite, on arrive au XVe siècle, où l’on voit la montée de l’Empire ottoman avec la prise de Constantinople en 1453, ce qui signifiait la fin de l’Empire byzantin). Ce XVe siècle est souvent considéré comme l’âge d’or du monde islamique avec une riche diffusion des connaissances, une floraison du commerce, la tolérance religieuse, etc.

À partir des XVIIe et XVIIIe siècles, commence le long déclin de l’empire ottoman et islamique par l’expansion des Russes, l’expansion des pays occidentaux comme la France, l’Angleterre, la montée du nationalisme dans bien des États, etc.

Au XIXe siècle, l’Empire ottoman est de plus en plus faible. Sa survie dépend de la volonté des autres puissances qui le maintiennent en vie pour éviter d’augmenter les tensions entre elles.

La Première Guerre mondiale met fin à l’Empire ottoman. La carte de l’Arabie est refaite (question de la Palestine, création de l’Irak, de l’Arabie Saoudite, la Jordanie). La nouvelle République de Turquie devient un régime séculaire.

La Deuxième Guerre mondiale marque le recul des puissances impériales, avec la création d’Israël, la découverte du pétrole, la Guerre froide, etc.

La dernière période est la fin de la Guerre froide. Il y a des régimes autoritaires, peu populaires, et des problèmes économiques de plus en plus importants.

Ce cours d’histoire terminée, on revient à l’argument de Lewis. Selon lui, le fondamentalisme, et Al-Qaida plus particulièrement, trouve ses origines dans la réaction du monde islamique face aux pressions historiques et contemporaines de l’Occident et de la modernité. En effet, le monde islamique ferait face à une incapacité à confronter la modernité. Al-Qaida représente le point culminant, sinon symbolique voulant détruire cette modernité et faire marche arrière. On sait qu’Al-Qaida est un mouvement minoritaire, qui pourrait être une version extrême de quelque chose de plus large, de plus profond.

Par conséquent, toujours d’après Lewis, il y aurait trois réponses du monde islamique face à l’Occident et à sa modernité:

1) Une réponse militaire. Dès le début, cette réponse est forte, des armes modernes sont souvent achetées en Occident. Cela avait commencé avec l’Empire ottoman et cela se continue avec l’Égypte, par exemple, qui achète des armements nucléaires. Mais grosso modo, ça n’a pas marché. Le monde islamique est resté militairement inférieur à l’Occident (notamment devant Israël).

2) La seconde réponse est d’ordre économique. Il s’agit d’essayer de créer des industries pour faire compétition à l’Occident. Le résultat a été décevant. On assiste actuellement à un dirigisme économique étatique très accru qui n’a pas bien marché.

3) Troisièmement, la réponse est politique, à travers deux modèles que sont le constitutionnalisme et la dictature de parti, surtout des partis nationalistes (ex : Égypte de Nasser dans les années 1950 et 1960). Par contre, ces régimes arabes autoritaires n’arrivent pas à intégrer la population et ils luttent la plupart du temps pour se maintenir au pouvoir.

La faillite de ces trois réponses militaire, économique et politique a provoqué, selon Lewis, une quatrième réponse: soit un retour aux fondements de l’Islam. Un Islam pur et intégral (ex : Al-Qaida dit représenter l’islam pur).

Donc, les problèmes sont beaucoup plus graves et profonds selon Lewis. Cela prendrait carrément une transformation, presque une révolution au Moyen-Orient, ce qui peut en partie expliquer l’intérêt d’envahir et d’occuper l’Irak.

Critique de l’approche civilisationnelle

Lewis a sans doute une théorie et une approche attirantes, mais il faut dire que les choses sont toujours plus compliquées que ce qu’elles paraissent.

On peut se demander si Lewis a raison lorsqu’il critique la position de l’ONU face au fondamentalisme. Contrairement à l’ONU, Lewis dit que les terroristes ont été recrutés parmi les riches de la société. D’accord, mais la popularité du fondamentalisme vient en partie des problèmes plus structurels comme la pauvreté et l’éducation.

Contrairement à Lewis, nous ne croyons pas qu’Al-Qaida représente un retour complet en arrière. Il n’y a pas un rejet total du modernisme et cette organisation utilise des moyens modernes. Autre exemple, la Révolution en Iran ne visait pas non plus un rejet total du modernisme.

Le fondamentalisme serait-il un mouvement assez minoritaire, ou serait-on en train de sous-estimer la menace islamique? Ce que Lewis ne précise pas toujours, c’est que le fondamentalisme a plusieurs visages et n’est pas concentré uniquement au monde islamique (ex: guerre Iran-Irak, guerre civile en Irak, Timothy McVeigh et l’attentat d’Oklahoma City en 1995, etc.).

Il faut aussi se demander, dans l’approche civilisationnelle que propose Lewis, si le fondamentalisme, le terrorisme et le problème global de la menace islamique ne sont marquants que dans le Tiers Monde, ou si c’est un problème plus général.

Lewis est en quelque sorte coincé dans cette approche civilisationnelle très contestable. Il ne se demande jamais, autre exemple, si la menace islamique ne pourrait pas être endiguée par une coopération accrue des divers services de police, de renseignements, etc.

Le problème du fondamentalisme, du terrorisme et du développement au Moyen-Orient devraient peut-être s’inscrire davantage vers d’autres orientations, tels les rapports entre les institutions, les valeurs, etc. Donc, ça ne serait pas nécessairement une question de considérations matérielles ou civilisationnelles.

Conclusion

On peut rappeler quelques points, aux fins de la compréhension que l’on peut tirer, surtout en tant qu’Occidentaux, de ce qu’on appelle vulgairement la « menace » islamique.

Plusieurs chercheurs, comme ceux du monde musulman à travers le rapport annuel « Arab Human Development Report », ou encore Bernard Lewis, tentent de comprendre le monde musulman à travers ses réalités politiques, économiques, matérielles, démographiques, etc. De même, le fait de comprendre mieux les réalités des peuples musulmans, combiné avec une lecture historique des rapports entretenus avec l’Occident, nous permettrait théoriquement une meilleure évaluation d’une autre réalité qui fait régulièrement la manchette : soit la menace islamique, la plupart du temps exprimée et interprétée à travers le terrorisme international.

Autant les approches des chercheurs arabes à l’ONU que celle de Bernard Lewis apportent des réponses, mais n’expliquent pas tout. La question est de savoir actuellement, et c’est peut-être utopique, pourrons-nous un jour surmonter les barrières des valeurs et des cultures divergentes, afin de mieux reconnaître le droit à l’autre d’exister?

On dit souvent que la guerre en Irak de 2003 représente le choc de deux civilisations : celle musulmane et celle chrétienne. Dans les faits, ce qui se passe plus au nord-ouest, soit au Proche-Orient en Israël et en Palestine, représente un choc encore plus fort. En fait, on peut même se demander s’il faut employer le mot « choc » entre deux civilisations, parce que ce sont des peuples qui se côtoient depuis des siècles, voire depuis des millénaires.

Donc, avant de parler de « menace islamique », il faudrait demander aux principaux intéressés ce qu’ils en pensent. C’est aussi pourquoi l’étude de ce qu’on appelle la menace islamique pose un singulier défi, parce que le sujet peut s’écarter en plusieurs directions. Par conséquent, des approches théoriques sont essentielles, comme celle de l’ONU ou de Bernard Lewis. On pourra toujours tester la validité des théories en les appliquant à des cas concrets de conflits qui font la manchette, et qui impliquent la soi-disant menace islamique.

La conclusion d’ensemble est que les approches théoriques visant à mieux comprendre la menace islamique ne font que ressortir l’ambigüité des valeurs et de la culture de deux civilisations qui s’entrechoquent, mais qui s’influencent aussi.

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Quelques facteurs et enjeux de la croissance économique

Sommes-nous plus riches ou plus pauvres qu’avant? Les effets pervers de la croissance économique sont-ils aussi flagrants que cela? Autant l’on peut questionner l’objectivité du discours antimondialiste, qui souvent sert des fins et des visions à très court terme, autant il faut se pencher sur l’importance du caractère divergent de certaines analyses statistiques qui pensent faire une lecture « objective » de la croissance économique.

Dans un premier temps et globalement, hormis peut-être certains pays aux économies complètement fermées aux marchés extérieurs (ex: Corée du Nord), on ne peut pas dire que les pays connaissent une décroissance économique. Les États les plus pauvres connaissent aussi une croissance économique, même si celle-ci ne se fait évidemment pas au même rythme que les États mieux nantis.

Plutôt que de parler de décroissance économique (avec comme corollaire un appauvrissement), il faudrait plutôt parler d’un manque de croissance soutenue parmi les pays les plus pauvres. Néanmoins, plusieurs éléments nous permettent de nous faire une idée sur la manière dont on peut calculer et lire le phénomène de croissance économique.

Un premier indice qui est fondamental lorsqu’il s’agit de faire l’examen de la croissance économique, du développement ou de la pauvreté dans un pays donné, est celui du pouvoir d’achat. L’indice du pouvoir d’achat est important, parce qu’il est plus sensible aux conditions économiques locales. Bref, le pouvoir d’achat des individus dans leur propre pays peut-être très bon, alors qu’en le comparant à celui d’un pays riche, on aurait l’impression que les gens vivent dans la pauvreté.

D’autres indices servent aussi à faire une lecture de la croissance économique. Ce qui est frappant, ce sont les difficultés à obtenir des données fiables lorsque l’on procède à l’examen de la croissance économique. Par exemple, des organisations comme l’ONU et son Programme de Développement existent, comme celles fournies par la Banque mondiale. Cependant, en plus des problèmes méthodologiques de calcul de la croissance économique, les experts ne s’entendent pas toujours sur définition de la « pauvreté » et sur les manières de la quantifier.

Par exemple, quelle somme d’argent dispose un individu vivant dans ce qu’on appelle un seuil d’« extrême pauvreté » (1$ / jour? 2$ / jour?). Un autre problème est celui de la différence entre inégalité et pauvreté. L’inégalité se veut une mesure relative, alors que la pauvreté une mesure absolue. On peut aisément imaginer une baisse de la pauvreté, tout en assistant à une augmentation des inégalités.

Dans cet ordre d’idées, nous sommes d’avis qu’il y a moins de pauvreté dans le monde, moins de personnes pauvres. Le tout en bonne partie à cause de la croissance en Inde et en Chine, deux pays énormes en termes démographiques. Cette tendance globale peut cacher d’autres tendances régionales ou par pays qui peuvent influencer notre lecture de la pauvreté.

La croissance économique : analyse pour des fins pratiques

Ce qu’il faut d’abord saisir au sujet de la croissance économique, c’est qu’elle a comme corollaire une baisse de la pauvreté. En principe, l’un devrait aller avec l’autre. On pourrait identifier deux manières générales d’éliminer la pauvreté dans le monde.

La première serait une redistribution plus équitable de la richesse. Le problème est qu’en ce moment, les gouvernements des pays riches ont plutôt tendance à diminuer l’aide au développement extérieur. L’autre façon d’éliminer la pauvreté serait de provoquer une croissance économique durable dans les pays et les régions pauvres (sous-développés). La question est de savoir : comment peut-on provoquer la croissance économique?

L’aide financière pour l’investissement

La première piste afin de provoquer la croissance économique est ce qu’on peut appeler l’aide financière pour l’investissement. L’idée est que des pays manquent d’argent pour investir.  Donc il faut leur donner de l’argent.  Derrière cela, il y a trois idées sous-entendues.

La première est cette idée qu’il y a un lien direct et concret entre l’aide, l’investissement et la croissance. La seconde idée de l’aide financière à l’investissement est que la croissance économique serait en quelque sorte proportionnelle à la part des dépenses pour l’investissement dans le PIB, comme s’il y avait une formule fixe ou une corrélation directe. La troisième idée est que la croissance de la production (PIB) est proportionnelle à l’augmentation du nombre de machines et d’outils.  Plus il y a d’investissement, plus il y a des machines, plus de production, plus de croissance, plus de richesses pour tout le monde.  Souvent, ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais aussi les machines.

Dans tout cela, le rôle des pays développés est de fournir l’argent pour l’investissement, et pour rétrécir l’écart entre les ressources d’un pays pauvre et ses besoins pour assurer une croissance importante. Tout cela est conditionnel au bon vouloir des États riches à investir à l’étranger. Par exemple, dans les années 1960, à l’apogée de l’aide américaine à l’étranger, celle-ci ne représentait que 0,6% du PIB des États-Unis. Même si une aide s’avère non permanente, cela peut être assez pour créer de la croissance, qui va ensuite permettre à un pays de trouver ses propres ressources pour investir.

L’investissement consiste d’abord et avant tout en une décision de se priver au préalable d’un certain luxe, soit de faire des sacrifices, pour avoir plus dans un avenir rapproché. Autant les individus que les entreprises doivent être prêts à faire ce calcul et à vivre avec les conséquences. Historiquement parlant, on avait souvent tendance à associer la croissance économique avec celle de l’industrialisation.

Un exemple intéressant à cet égard était celui du modèle soviétique qui avait connu une industrialisation rapide, qui favorisant l’industrie lourde aux dépens de l’industrie agricole. Par contre, cette façon de raisonner le problème, soit d’associer la croissance économique avec l’industrialisation, avait entraîné des problèmes paradoxaux. Un problème qui était apparu était que les investissements avaient en effet augmenté rapidement, mais simultanément, le PIB de ces pays avait chuté. À titre d’exemple, la Guyane, qui voit son PIB chuter radicalement dans les années 1980-1990, en même temps que l’investissement augmentait de 30 à 40%.

Toujours en ce qui a trait à l’aide financière pour l’investissement, c’est qu’on a fini par se rendre compte qu’il n’existait pas réellement de rapports directs entre cette aide et les investissements concrets. Par exemple, entre 1960 et 1985, le Niger et Hong Kong ont chacun augmenté leurs investissements par plus de 250% par tête d’ouvrier, alors que la production par ouvrier a augmenté de 12% au Niger, et de 328% à Hong Kong.

Il apparaît évident, dans ce contexte, que l’aide financière à été utilisée à d’autres fins que l’investissement (ex : éponger un déficit, biens à la consommation, corruption, etc.). Le problème est donc que l’aide ne change pas nécessairement les incitations pour investir dans l’avenir. Plus important encore, les études ont montré bien plus tard que l’investissement n’est pas une cause principale de la croissance.

Par exemple, si vous augmentez le nombre des machines destinées à la production, cela crée ce qu’on appelle l’effet de « profits diminuant ». Si vous avez plus de machines avec le même nombre d’ouvriers, cela va créer une situation impossible, car c’est l’idée qu’on ne peut pas augmenter un facteur à l’infini en laissant les autres fixes. On ne peut pas augmenter le nombre de machines sans tenir compte du nombre d’ouvriers.

L’éducation

Le second problème de l’aide à la croissance est la question à savoir si l’on souhaite investir dans le capital technologique ou dans le capital humain (qui passe par l’éducation, la formation, etc.). Certains pensent que dans ce contexte, il faudrait davantage investir dans le capital humain.

En fait, entre les années 1960 et 1990, le monde a connu une énorme expansion en terme d’éducation. En 1960, seulement un tiers des pays avaient un taux de scolarisation primaire de 100%; maintenant la moitié ont atteint ce taux. Encore là, lorsque l’on parle des liens entre le taux d’éducation et la croissance économique, le même problème apparaît que lorsqu’on parlait des liens entre le nombre de machines et cette même croissance.

Autrement dit, les études plus récentes confirment toujours en cette absence de liens directs entre scolarisation et production. Un exemple intéressant est celui des pays de l’Europe de l’Est, où les populations sont très scolarisées et cultivées, alors que la production est beaucoup plus faible qu’en Occident. L’argument est donc que l’éducation mène à la croissance, mais l’inverse est tout aussi possible, soit que la croissance pousse à l’éducation (avec la croissance, une éducation vaut plus parce qu’il y a plus de possibilités, de postes, etc.). Par ailleurs, les pays plus pauvres ne sont pas convaincus qu’il vaut la peine d’investir dans l’éducation, dans la mesure où elle ne rapporte rien de concret, d’immédiat.

La croissance démographique

Le troisième problème de l’aide à la croissance est celui de la croissance démographique incontrôlée. On pense qu’un pays qui ne contrôle pas son taux de fertilité verrait les fruits et les richesses associées à la croissance économique absorbés par la pauvreté, souvent associée à cette démographie incontrôlée.

Une des conditions pour que les pays riches fournissent des capitaux aux plus pauvres passerait donc par la théorie du « cash for condoms » (« l’argent pour des condoms). Les pays plus pauvres mettraient en place des mesures énergiques de contrôles des naissances, notamment par la distribution de préservatifs. Encore là, cette théorie/solution est loin d’être parfaite, pour plusieurs raisons.

Cela présume que les personnes ne veulent pas avoir des enfants, mais ce n’est pas le cas, puisque la plupart des naissances sont des naissances voulues. Il n’y pas nécessairement non plus une relation entre une baisse démographique et une croissance économique. Beaucoup dépend aussi de la situation d’un pays. Par exemple, la croissance démographique peut être intéressante en terme d’avoir plus de personnes à l’avenir pour payer des impôts au niveau général. Au niveau personnel, les enfants sont vus comme une garantie pour les parents qu’il y aura du monde pour prendre soin d’eux.

La conditionnalité

Un quatrième élément associé à l’aide à la croissance est celui du principe de la conditionnalité. Il s’agit des prêts des pays riches aux pays plus pauvres, le tout étant soumis à des conditions, ayant trait au remboursement, mais aussi au fait qu’un pays emprunteur doit ajuster sa politique intérieur.

C’est la théorie voulant que la croissance économique va avec un ajustement de la situation politique. Par exemple, dans les années 1980, la Banque Mondiale et le FMI accordent ce type de prêts. Cette théorie a connu quelques succès en Afrique (Ghana, Mauritanie, Botswana), mais c’est plutôt le contraire qui s’est généralement passé. Par exemple, le FMI a émis 12 prêts à la Zambie entre 1980 et 1994, ce qui représentait environ le quart du PIB de ce pays). Une des conditions du FMI était de réduire l’inflation, mais sans succès. Entre 1985 et 1996, la Zambie a un taux d’inflation de 40% par an.

Un autre exemple est celui de la Côte-d’Ivoire. Ce pays a reçu 18 prêts entre 1980 et1993, sous condition de faire baisser le taux de son déficit par rapport au PIB entre 1989 et 1993. En 1993, le déficit de ce pays en rapport au PIB était d’environ 14%, ce qui est énorme. Il serait facile de dire que ces États sont irresponsables, qu’ils ne savent pas tenir leur budget, ne savent pas contrôler leurs dépenses, bref, on ne leur prête plus rien.

Mais en même temps, il est difficile de ne pas leur donner de l’aide (il faut les aider). Il faut lutter contre la pauvreté, il faut aider les pauvres, etc. Généralement, il y a ce problème où les pays avec la plus grande pauvreté reçoivent la plus grande proportion de l’aide, mais ils ne sont pas nécessairement poussés à entreprendre des réformes. Même la Banque mondiale a fini par comprendre ce principe, à savoir que l’aide financière n’insiste pratiquement plus les pays pauvres à entreprendre de sérieuses et urgentes réformes.

Pardonner les dettes

Un dernier élément, mais non le moindre, de cette aide à la croissance consiste à éliminer, voire à pardonner les dettes des pays en situation financière catastrophique. Ce dernier élément a connu une certaine publicité médiatique venant d’artistes connus. L’idée était de permettre aux pays pauvres d’utiliser l’argent disponible à des fins autres que le service de la dette.

Par contre, le fait d’éliminer la dette ne va pas non plus sans problèmes. Beaucoup de dettes ont déjà été pardonnées par le passé. En septembre 1999, un total de $3.4 milliards avait été « pardonné », soit sous forme explicite (éradiquer directement la dette), ou sous une forme implicite (substituer les dettes avec un taux d’intérêt élevé pour des dettes avec un taux beaucoup plus bas). Les résultats sont à peu près nuls. Cela ne fait rien en terme de résoudre le problème fondamental qui est: que les pays se sont endettés en partie pour soutenir un mode de vie (surtout pour les gouvernements et ses clients) qui est insoutenable.

Plus encore, qu’est-ce qui peut empêcher des États de s’endetter à nouveau? Entre 1977 et 1989, un pardon de 33 milliards avait été accordé pour les pays les plus endettés. En même temps, la dette de ces pays a augmenté de $14 milliards. Par contre, il ne faut pas oublier que les pays les plus endettés sont dans cette situation parce qu’ils ont emprunté de l’argent du FMI et de la Banque mondiale. Le rôle du FMI et de la Banque mondiale a été de boucher des trous dans les balances de paiements. Et le problème est justement là, c’est que le FMI et la Banque mondiale donnent plus aux pays qui ont des déficits, donc qui ont des politiques financières et fiscales insoutenables.

On peut alors se demander si ça vaut la peine de pardonner les dettes des pays qui sont gouvernés pas les mêmes gouvernements/régimes qui ont créé les problèmes au début?

En fin de compte, les mêmes politiques qui ont mis les pays dans une situation d’endettement majeur vont empêcher à nouveau l’aide de bénéficier aux pauvres.

La nature de la puissance américaine

Le sujet de la puissance américaine revêt son importance pour plusieurs raisons. D’abord, les États-Unis sont de loin le pays le plus puissant au monde et non pas seulement du point de vue militaire, mais aussi économique, culturelle, etc. Ensuite, la question des possibilités et des limites de cette puissance doit être soulevée. L’Administration sous G. W. Bush était prête à utiliser la puissance américaine pour effectuer des transformations majeures, comme c’est le cas de l’Irak et du Moyen Orient.

Le cas de l’Irak soulevait la nécessité aussi de séparer les différentes facettes de la puissance américaine.  Les Américains avaient obtenu une victoire militaire écrasante en 2003, mais la victoire politique semble moins certaine aujourd’hui. Du point de vue de la mondialisation, on retient l’idée que les États-Unis et le mode de vie américain sont intimement liés à ce phénomène. Souvent on parle de la mondialisation et de l’américanisation comme si elles étaient plus ou moins la même chose.

Bref, on parle beaucoup de la puissance ou de la surpuissance américaine. Ce concept capture bien l’impression populaire des États-Unis comme une puissance trop forte, soit que l’écart entre les États-Unis et les autres pays est immense et menaçant.

Depuis longtemps, il y a un débat aux États-Unis sur la politique extérieure américaine, à savoir ce qu’elle devrait être. Ce débat est divisé entre les isolationnistes et les internationalistes. En réalité, il n’existe pas vraiment de « formes pures » de ces deux courants, mais ils ont une utilité parce qu’ils nous aident à saisir les traits dominants et surtout les différences dans la structuration de la politique internationale américaine.

On peut voir en surface ces deux types de courants :

1) Les isolationnistes

Ceux qui s’identifient à ce courant veulent se retirer derrière les frontières nationales, de limiter le plus possible l’intervention des États-Unis avec le monde. L’un des éléments de cette idée de la différence américaine est que les États-Unis sont un pays de type différent et qu’il risque la contamination et la corruption s’il intervient en dehors de ses frontières nationales. Cette approche est perceptible à droite comme à la gauche de l’échelle politique américaine. Par exemple, à droite de ce courant, on dit que le reste du monde n’est pas notre responsabilité, alors qu’à gauche, on ne devrait pas nous impliquer pour dire aux autres quoi faire ou ne pas faire.

Dans ce contexte, quelques points sont importants selon les secteurs de l’activité politique analysés. Par exemple, certains isolationnistes disent qu’en matière de politique étrangère on ne peut ou on ne devrait pas dire aux autres ce qu’ils devraient faire. Du côté militaire, les isolationnistes veulent en priorité la protection du territoire américain, et cela peut se traduire par la construction du fameux bouclier antimissile. Au plan économique, il est question de la protection du marché intérieur américain. Par exemple, la question des taxes américaines sur le bois d’œuvre canadien comme une mesure protectionniste.

2) Les internationalistes

Les internationalistes disent que les États-Unis ne peuvent pas se retirer derrière leurs frontières. Les Américains ont des intérêts géopolitiques, économiques, moraux, etc. dans le monde.  Il faut qu’ils jouent un rôle mondial. Mais les internationalistes sont divisés en deux tendances. Il y a les unilatéralistes. Ces gens pensent que les Américains peuvent et doivent agir tout seuls (ex : Irak).  Nous avons la puissance, il faut l’utiliser. La coopération des autres pays n’est que nuisance selon eux. Nous sommes les plus forts, on a raison. Les multilatéralistes, eux, croient que les Américains doivent agir de concert avec les autres. Les États-Unis doivent devenir un bon citoyen global, parce que c’est dans nos intérêts. Il faut agir surtout par le biais des institutions internationales comme les Nations Unies, l’OMC, Kyoto, etc.

Le débat entre isolationniste et internationalistes est très important. C’est un débat ouvert au sein de l’Administration à Washington, tout comme il l’est entre les deux parties politiques principaux, soient les Républicains et les Démocrates. C’est un débat ouvert avec des conséquences potentielles assez importantes.

Aujourd’hui

De nos jours, par exemple, ceux qui se qualifient toujours d’« isolationnistes » aux États-Unis forment un courant très minoritaire (surtout depuis le 11 septembre). Maintenant ce sont les internationalistes qui ont pris le devant. De leur côté, les unilatéralistes disent que les États-Unis sont les plus forts, que les autres pays nous empêchent de faire ce qu’on veut, et donc on doit faire ce qu’on veut.

En partie, il s’agit d’un argument assez égoïste basé sur les intérêts nationaux. Les États-Unis doivent, comme tout pays, poursuivre leurs intérêts (ils sont prioritaires) et parce que nous sommes si forts on a une bonne chance de réussir. Et l’argument des unilatéralistes fait en partie appel à une forme d’idéalisme. On sait ce qui est mieux, soit nos valeurs, notre conception de la société, notre régime politique (la démocratie), nos politiques économiques. Bref, il faut qu’on les impose non seulement pour notre bien-être, mais aussi pour celui des autres. Ce qui est bon pour les États-Unis est aussi bon pour le monde.

En réalité, l’argumentaire des unilatéralistes vient surtout de la frustration engendrée de par les rapports avec les autres et surtout avec les Européens sous les années Clinton. Lors d’échecs aussi retentissants comme les crises en ex-Yougoslavie et en Somalie, les Américains étaient convaincus que leur vision était la meilleure.

Et le troisième groupe qui tente d’influencer la politique de Washington actuellement est celui des multilatéralistes. Ils disent qu’il faut que les États-Unis coopèrent avec les autres et exercer une influence auprès des institutions qui existent, en plus de créer de nouvelles institutions pour promouvoir leurs intérêts. Deux principes ou suppositions sous-tendent l’argumentaire de ce groupe. D’abord, les intérêts des Américains sont les mêmes que ceux des autres. Il ne s’agit pas d’imposer ses vues, mais de rechercher la coopération. Ensuite, les problèmes et les défis ne peuvent qu’être résolus que par une coopération internationale.

Certes, les États-Unis peuvent (ou pourraient) être multilatéralistes, mais l’élément profond demeure la souveraineté. Autrement dit, on a l’idée que chaque État est complètement indépendant, souverain, et qu’il peut appliquer la politique qu’il décide. C’est bien souvent la question de la préemption et non la prévention qui décide. Mais derrière ce débat sur la politique internationale américaine, on trouve un autre débat ou d’autres questions qui portent sur la puissance américaine.

Rappelons d’abord deux pôles propres à la soi-disant puissance américaine. Le premier pôle est celui que les États-Unis sont tout-puissants. Le second pôle est que les États-Unis sont beaucoup plus faibles que l’on dit. Bref, les États-Unis ne sont pas tout puissants. Il existe de vraies limites sur leur pouvoir, surtout depuis le 11 septembre. Les États-Unis ne sont pas tout puissants. Ils ne peuvent pas tout faire et ils ne peuvent pas imposer leurs vues sur tout le monde, tout le temps.

Mais, un important bémol est à soulever: le cas de l’invasion de l’Irak. Les Américains seuls ont décidé presque tout seuls d’aller en guerre dans une région lointaine. Dans ce cas-ci, personne ne pouvait les empêcher et aucun autre pays ne put le faire. Deuxièmement, il faut faire attention avec les avis des experts (ou des journalistes) qui voient régulièrement les États-Unis comme un État tout puissant et idéalisé (en bien comme en mal). On compare souvent cet idéal avec la réalité et, devant un échec comme l’Irak, on a tendance à conclure que les États-Unis ne sont pas tout puissants.

Ils ont peut-être raison, mais la question est peut-être mal posée.  Ce qui est frappant c’est la puissance des États-Unis, la puissance surtout relative face aux autres pays pris un par un. Les États-Unis ont bel et bien les moyens d’imposer leurs vues, s’ils savent protéger leurs arrières bien sûr. C’est dans ce contexte, on peut établir deux types de puissances, soit la puissance dure, et la puissance molle.

La puissance dure (Hard Power)

Le premier aspect de la « hard power » est le volet militaire. On s’en doute, les dépenses militaires américaines sont énormes. À eux seuls, les Américains contribuent pour 40% des dépenses militaires mondiales. Cela représente un fardeau énorme, et malgré les hausses de dépenses, elles représentent moins en termes du PIB.

Les dépenses militaires pendant la Guerre froide représentaient 9% du PIB, 6% dans les années 1980 sous Reagan et maintenant autour de 4%. Tout cela reflète la puissance économique des États-Unis. Par comparaison, les taux sont pour l’Arabie Saoudite de 15%, pour Israël de 9% et pour la Chine de 4%.

Cependant, l’armée américaine est impressionnante. Les forces nucléaires sont imposantes et les États-Unis sont aussi le seul pays qui peut projeter de la force militaire partout sur la planète ou presque. Ils sont aidés en cela par l’existence de 725 installations militaires à l’étranger. Au moins 250,000 troupes servent en dehors du territoire américain (sur 1.4 million dans les forces armées régulières). La concentration des forces au Proche Orient est une preuve de ce déploiement en force. Pour leur part, les Européens parlent de créer une véritable force d’action rapide, mais loin de là et ça sera surtout une façon de mobiliser des forces pour le maintien de la paix.  L’Angleterre demeure une exception partielle, mais quand même assez limitée.

Les implications de ces indications sont que la force militaire américaine est importante pour des guerres comme l’Irak, mais aussi pour la stabilité régionale (surtout en Asie, mais aussi en Europe). Donc cela donne aux États-Unis un avantage, des possibilités et aussi des responsabilités.

Par contre, cette puissance militaire pose des problèmes aussi. L’utilité de la force militaire est limitée et pas toujours nécessaire (ex : les relations avec le Canada et les pays européens). Le cas de l’Irak montre dans un sens inverse les côtés limités de cette force. D’autres seront tentées de dire que cette prédominance encourage l’unilatéralisme américain. Eux seuls ont la force militaire, donc eux seuls décident quand il faut l’utiliser. D’ailleurs, l’avance technologique renforce ce facteur. De plus en plus, il apparaît difficile pour les Américains de mener des guerres avec des alliés potentiels. L’exemple de la guerre en Afghanistan est flagrant. Donc, dans le domaine militaire, il existe un unilatéralisme américain de facto qui n’est pas nécessairement bon.

La puissance économique

En matière économique, la puissance américaine est aussi énorme. Les États-Unis contrôlent autour de 35% de la production globale. Ils ont un marché intérieur énorme. Leur dollar sert de monnaie de réserve et 80% des transactions financières planétaires sont faites en dollars américains.

Tout le monde regarde l’économie américaine et surtout la consommation. Tout cela donne un pouvoir important aux États-Unis. Tout le monde à un intérêt dans la prospérité américaine. C’est pour cela que les Américains peuvent courir des déficits dans leur balance de paiements de 5%, parce que les autres sont prêts à financer ces excès, ne serait-ce que pour avoir accès au marché américain. Cela donne aux États-Unis un rôle majeur dans les institutions internationales. Ils ont un veto au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale et à l’Organisation mondiale du commerce.

Dans une certaine mesure, cela renforce le courant unilatéraliste, parce que les autres pays ont plus besoin des États-Unis que l’inverse. Avec leur marché interne, les États-Unis sont moins dépendants de l’économie globale, notamment sur les exportations par comparaison avec le Japon ou l’Allemagne.

Mais un point est important à noter: les dirigeants américains sont convaincus que la prospérité chez eux dépend des échanges avec le monde, d’où l’importance d’avoir une économie globale, des échanges globaux pour ainsi avoir accès aux divers marchés. Pour assurer un ordre global économique libéral, les États-Unis ont besoin des autres. Ils ont besoin de leur coopération et sont prêts à négocier, ce qui signifie faire des concessions.

À un autre niveau, celui de la pratique, c’est cela qui se passe. Les États-Unis négocient avec les autres pays au sein des institutions internationales (OMC), mais aussi de façon bilatérale. Les États-Unis se trouvent imbriqués dans ses institutions, dans ces négociations, et cela renforce le courant multilatéraliste (ex : question des tarifs sur l’acier, le bois, etc.). Bien sûr, il ne faut pas exagérer. Les Américains négocient durement et leur poids économique leur donne des avantages. En réalité, la puissance économique américaine n’est pas seulement limitée. C’est aussi une forme de puissance qui encourage le multilatéralisme.

Tout cela est renforcé par une mondialisation économique, même si les Américains en général préfèrent des règlements basés sur les marchés, les autres pays sont moins enthousiastes. Et pour assurer cette libéralisation économique, il faut que les Américains prennent en compte les vues des autres. En somme, la « puissance dure » peut exister et l’Irak en est un exemple poussé à l’extrême. De son côté, la puissance économique est davantage utilisée par les États-Unis, mais elle aussi est limitée.

Le multilatéralisme

La tendance multilatéraliste est renforcée par le fait que, de plus en plus, il y a des sujets qui ne peuvent pas être résolues par les États-Unis tout seul. Par exemple, le terrorisme, les problèmes environnementaux, le crime international (les drogues, la prostitution, l’immigration clandestine), le règlement des transactions internationales, des corporations multinationales, etc. Tous ces sujets ont de plus en plus d’importance. Si les États-Unis veulent affronter ces problèmes d’une façon efficace, cela prend la coopération des autres.  Elle est nécessaire.

Donc ces sujets/problèmes encouragent le multilatéralisme par leur nature même, mais c’est peut-être à long terme que l’on verra davantage de résultats positifs. Par contre, il n’est pas évident que les Américains acceptent cette logique, en raison notamment de la nature du processus politique américain, soit son ouverture, sa décentralisation, etc.  En effet, cela rend une politique cohérente presque impossible, car une certaine centralisation est nécessaire.

Il y a par contre des avantages: cela rend impossible l’imposition d’une tyrannie, mais la politique américaine est souvent incohérente. Il y a régulièrement des contradictions entre les buts à long terme et ceux à court terme (à long terme la libéralisation économique; à court terme la protection des industries, etc.). Ensuite, plusieurs intérêts ont comme corollaires que plusieurs politiques sont souvent différentes. Le risque est qu’une politique précise sur un sujet donné soit monopolisée par un groupe organisé qui a des intérêts particuliers (ex : la politique américaine envers le conflit israélo-palestinien.)

Mais il y a aussi la question de volonté.  Autrement dit, est-ce que les Américains acceptent l’idée que les problèmes qui les confrontent nécessitent une approche multilatérale? C’est loin d’être évident.  Par exemple, la question des drogues nécessite une approche globale ou au moins régionale, tout en sachant que les Américains procèdent plus ou moins pays par pays (en plus d’être un problème interne qui les touche beaucoup). Deuxièmement, le problème du terrorisme. Une approche basée sur une coopération internationale entre des polices et des services de renseignements, mais les Américains préfèrent penser en terme de guerre et de mettre l’accent sur les “régimes voyous” ou “terroristes”.

Le danger est que les Américains vont définir ces problèmes d’une façon qui permet une approche plus unilatéraliste, sinon pour dire carrément militaire, ou dans le meilleur des mondes ils vont réagir au cas par cas, sans politique d’ensemble cohérente.

La puissance molle (Soft Power)

Ce terme signifie en quelque sorte le déclin de l’empire américain. Une première facette de la « soft power » des États-Unis est au niveau institutionnel, soit en terme de puissance institutionnelle. La puissance politique des États-Unis, surtout après 1945, a permis à ceux-ci de créer des institutions internationales qui promouvaient leurs intérêts: le FMI, l’OTAN, le GATT, etc.

Cela était important parce que cela permettait aux Américains d’établir, ou au moins d’influencer fortement, l’ordre de jour de la politique internationale. Cette puissance institutionnelle se traduit également dans la force du moteur économique américain. De nos jours, cela continue avec l’OMC, qui tente tant bien que mal d’établir des règlements dans la gérance des transactions internationales.

La seconde facette de la « soft power » américaine est au niveau de la puissance culturelle que ce pays déploie. C’est plus compliqué à définir, mais on parle de l’attrait des États-Unis, du modèle américain, du mode de vie américain qui est diffusé à travers la planète. La prospérité économique, les principes américains de liberté politique, de liberté de pensée, etc. Cela est important, parce que pendant la Guerre froide, cela a rendu l’hégémonie américaine plus acceptable, surtout pour les pays de l’Europe de l’Ouest.

Maintenant c’est un peu la même chose.  Mais cela renforce aussi la puissance des États-Unis en terme de leur puissance internationale, leur capacité d’établir l’ordre du jour international. Beaucoup de gens dans beaucoup de pays regardent les États-Unis avec envie. Ils veulent ce qu’ont les Américains, ils veulent immigrer aux États-Unis. Et cette image (ou ces images) est propagée par les médias, les films, les chansons. Le point essentiel est que le mode de vie américain est un mode de vie des pays développés (bien qu’il puisse y avoir des différences, voire des résistances).

Conclusion

En conclusion, on peut évoquer deux constats. Le premier est que l’on accuse souvent les Américains d’être égoïstes. Mais quel pays ne l’est pas? La vraie question est de savoir dans quelle mesure les intérêts des Américains sont en concordance avec les intérêts des autres?

D’une certaine manière, ils ont beaucoup d’intérêts convergents, au moins en principe: la liberté, la démocratie, etc. Bien sûr, un écart existe entre la théorie et la pratique. Rappelons-nous qu’historiquement parlant, les USA furent loin d’être le seul « empire » à vouloir imposer tant sa puissance militaire, économique, qu’institutionnel et culturelle (Rome et Grèce antiques, Napoléon, Hitler, Staline, etc.). On peut s’entendre sur la divergence des moyens utilisés, mais il y a souvent des similarités d’arrière-fonds. Cependant, il y a toujours un écart entre les principes et la réalité. Ce qui ne veut pas dire que les Américains ne peuvent pas faire davantage, ils le peuvent. Donc les critiques vont continuer, et elles sont même nécessaires.

Le second constat est ceci, à savoir la définition que les Américains donnent d’eux-mêmes.  Comment se conçoivent-ils? Il existe là aussi un écart entre les interprétations faites par les Américains et celles des autres. Comment perçoit-on la religion, le système économique, l’immigration? Les réponses varient souvent en fonction de ce que l’on connaît de cette société américaine, à défaut d’y avoir vécu.

Il y a aussi toujours ce risque que les Américains se voient comme différents des autres. Ce qui peut poser des problèmes bien entendu. Finalement, il semble que la combinaison de la puissance forte et molle des États-Unis assurera une prépondérance américaine pour longtemps.

Le projet européen ou l’intégration économique et politique de l’Europe

Le projet européen

Dans l’évolution de l’actualité politique et économique internationale, le projet européen a également une place importante, et demeure la pierre angulaire de l’avenir de centaines de millions de personnes qui habitent le vieux continent.

D’abord, l’Europe évolue constamment et rapidement, et son découpage politique, économique et social est régulièrement le fruit de décisions récentes. Par exemple, la décision d’élargir l’Union européenne. Cela avait été un fait accompli depuis la réunion de Copenhague en décembre 2002, où on avait décidé que d’ici deux ans (soit en 2004) de nouveaux membres (ex: la Pologne, la Hongrie, la République tchèque…) seraient intégrés à l’Union européenne. Plusieurs autres pays sont jugés admissibles même s’ils doivent négocier leur entrée. Les plus récents membres étant la Bulgarie et la Roumanie, entrées toutes deux le 1er janvier 2007. L’autre décision assez récente avait été l’introduction de la monnaie unique (l’euro) en janvier 2002.

Ensuite, un défi qui marque l’évolution de l’Union est celui du projet d’une constitution européenne, qui, il faut l’avouer, est vouée à un avenir incertain. Il faut trouver de nouveaux moyens de gérer l’Europe, soit une Europe de beaucoup élargie, qui avait passé de 6 à 15, puis maintenant à 27 États membres. La Constitution a été acceptée par les membres en juin 2005 après de dures négociations, mais les États devaient ensuite la ratifier par leur parlement respectif ou par la voie référendaire. Dans certains de ces États, comme la France et les Pays-Bas, les citoyens ont rejeté le texte constitutionnel.

Il y a donc présentement une sorte de « moratoire » sur l’application de cette constitution, ce qui amènera l’ouverture de nouvelles rondes de négociations. La constitution aurait dû être effective depuis le 1er novembre 2006, mais sa non-ratification par certains États retarde le processus. Et le troisième aspect de l’Union, c’est qu’elle est une combinaison de deux projets (politique et économique). Donc il est intéressant de l’étudier si, comme nous, on s’intéresse aux rapports entre la politique et l’économie internationale.

Quand il s’agit de conceptualiser le projet européen, les opinions et interprétations peuvent être divergentes. Je me limiterai donc à présenter ma thèse sur la question. Au début, le projet européen a été à la fois un projet politique et économique. Mais très vite il devient surtout un projet d’intégration économique (en dépit de la rhétorique et même s’il ne faut pas nier les aspects politiques). En effet, l’intégration économique se montre beaucoup plus facile que l’intégration politique. Actuellement, il n’y a pas d’État européen, mais il existe un marché interne (avec des exceptions: comme les normes sur le travail). Les réussites et même les buts sont surtout de l’ordre économique (ex : éliminer les barrières aux échanges entre les membres).

Une autre facette est celle voulant que ce soit surtout un projet économique reflétant le fait que ce sont les États-nations qui gardent le rôle prépondérant. Le progrès et les développements sont le résultat des négociations économiques entre les États. Ce qui m’amène à dire que les intérêts nationaux jouent plus ou moins pour beaucoup. Mon opinion est donc qu’il faut « déromantiser » le projet européen.

Pourquoi? Parce que l’Union est un groupement d’États (et avant tout des élites politiques de ces États surtout) qui décident de coopérer pour faciliter les échanges entre eux, pour réduire les entraves aux échanges. Et d’une certaine façon, tout cela est similaire à la zone de libre échange nord-américaine. Tout cela c’était le modèle rêvé de coopération économique planifiée à partir des années 1950, soit au sortir de la guerre.

Mais tout commence à changer dans les années 1980 et 1990, pour trois raisons :

D’abord, l’intégration économique force de plus en plus les États à considérer une coopération politique accrue, voire une intégration politique, surtout à partir des années 1980 et la décision de créer un marché commun. De plus, l’État jour un rôle important dans l’économie (des économies mixtes), donc la création d’un marché commun implique toutes sortes de questions sur ce rôle: des questions politiques, économiques, sociales, etc. On envisage en ce sens la création d’institutions supranationales parce que ça devient (en partie) de plus en plus difficile de séparer l’économie de la politique. Des questions monétaires sont aussi considérées. La stabilité des échanges et surtout la monnaie unique a des conséquences sur les politiques des États. Une monnaie unique implique des décisions politiques concernant la politique nationale, non seulement monétaire, mais aussi fiscale et budgétaire. C’est donc la politique sociale qui en sera affectée.

Bref, il a fallu réfléchir sur les décisions à prendre et les conséquences de celles-ci sur la création éventuelle d’institutions concernant la souveraineté et la supranationalité.

Voilà donc le premier facteur qui fait que le projet européen n’est pas si « romantique » que certains voudraient le croire. En second lieu, il faut considérer l’importance de la fin de la Guerre froide dans la découpe du projet européen. À cet égard, trois défis se posent. Le premier est celui de l’avenir de l’Europe de l’Est et ses rapports avec l’Europe de l’Ouest. On veut éviter une division trop nette entre les deux, tout en intégrant cette partie de l’Europe afin d’y étendre la démocratie. Ensuite, il y a le désir de faire face aux Américains. Enfin, la question de la globalisation accélérée, la libéralisation des marchés.

Comment faire face à ces forces? Comment assurer non pas seulement la démocratie et la liberté économique, mais aussi le projet social européen (État-providence)? Comment, en fait, assurer un équilibre entre la prospérité et la justice sociale? L’idée est qu’une Europe plus fortement intégrée économiquement et politiquement serait mieux placée pour trouver cet équilibre.

Le résultat est que les dirigeants des principaux pays de l’Union européenne s’embarquent dans un projet à la fois économique, mais aussi politique. Mais, le problème est que l’intégration économique est relativement simple, sauf que l’intégration politique touche à des cordes beaucoup plus sensibles comme la culture, l’identité nationale, l’influence inégale des différents pays, etc. L’avenir de l’Union européenne me semble très incertain.

Et maintenant?

Bref, toutes ces questions sont d’actualité pour les Européens. Et que doit-on penser de l’Union européenne et du projet européen au sens large actuellement? Il y a plusieurs facteurs que l’on peut soulever :

D’abord, il existe sur papier une constitution écrite depuis juin 2004, même si elle n’a pas été ratifiée partout. Cela ne signifie pas pour autant l’abandon du processus de ratification. Autrement dit, on reviendra à la charge pour la faire passer d’une manière ou d’une autre. Cette constitution inclut une Charte des Droits fondamentaux qui a été intégrée dans la Loi sur la création de l’Union européenne, qui garantit aux individus de l’Union un minimum de droits.

Le texte mentionne aussi clairement la primauté de la loi européenne sur la loi nationale.

Mais l’Union européenne n’a pas explicitement besoin de la Constitution pour former une « personnalité légale », car elle peut malgré tout signer des accords internationaux, tant et aussi longtemps que ses divers organes législatifs, exécutifs et judiciaires (qui représentent des membres de tous les États signataires) s’entendent pour aller dans une telle direction. L’Union européenne a aussi une politique de défense commune.

Quant à son système de votation parlementaire, disons que pour voter des lois ou ratifier des traités, l’Union s’est dotée du système suivant : il faut que 55% des pays représentent 65% de la population européenne. Mais il existe un droit de veto pour des questions comme les impôts directs, la politique de défense et étrangère, pour le financement du budget, etc. Il y a aussi une clause de la Loi de l’Union européenne qui autorise un État membre à quitter l’organisation selon son désir.

C’est donc tout l’avenir de l’Europe qui est en jeu, et il est actuellement difficile de prédire quelle orientation politique et économique aura l’Europe. Il peut y avoir un approfondissement de l’intégration politique débouchant vers une vraie fédération. Mais c’est peu probable selon nous, car il y a trop de pays qui sont contre, notamment la Grande-Bretagne. L’Europe va-t-elle faire marche arrière dans l’évolution de son intégration? Nous ne le pensons pas non plus. C’est du moins peu probable.

Ce qui nous semble le plus juste à l’heure actuelle, même si tout cela peut changer rapidement, c’est que nous assistons à une Europe à plusieurs niveaux et à plusieurs vitesses. Cela existe déjà pour l’Euro (ex : pas d’Euro en Grande-Bretagne et en Pologne). Autre exemple, en matière de défense commune, certains pays y sont plus favorables que d’autres, c’est notamment le cas de la France et de l’Allemagne et les États du Benelux.

La question qu’on pourra se poser : l’Europe constitue-t-elle une véritable fédération? En fait, c’est là qu’intervient l’argument Philippe Moreau Defarges, qui dit qu’il ne faut pas penser en terme de « nation-fédération ». Ce que les Européens sont en train de construire, d’après lui, est quelque chose de nouveau, une sorte d’entre-deux qui serait un nouveau type de système de gouvernance qui n’est ni État, ni fédération.

En admettant que cet auteur ait raison, on peut poser la question suivante : cette Europe des « ni État / ni fédération » est-elle viable?

Les relations internationales: quelques aspects théoriques

La base des relations internationales: l’anarchie

Il existe d’abord dans l’étude des relations internationales une notion importante, soit celle de l’anarchie. L’idée de base est simple : il n’existe pas au niveau international une autorité plus haute que les États qui puisse imposer des lois et contraindre les membres de les suivre.

Il est important de comprendre qu’à titre individuel, celui qui est en mesure d’appliquer quelconques lois et règles est l’État. L’État existe par divers organes tels le gouvernement, la police, l’armée, le système judiciaire. En principe, l’État, par ses organes de représentation, a le monopole sur l’utilisation de la force et de la justice à l’intérieur d’un espace géographique donné, ce qu’on appelle une « juridiction ».

Pour les membres de ce système qu’est l’État (les individus et les groupes), ceci limite bien sûr ce qu’on peut faire, mais il nous protège aussi contre les autres. Par exemple, si quelqu’un me fait mal, je peux faire appel aux autorités.

Dans ce contexte, une construction similaire n’existe pas au niveau international. Autrement dit, il n’y a pas de gouvernement mondial, une véritable police mondiale, ou même une armée mondiale ou tout autre organe véritablement indépendant des États. Il n’y a pas d’autorité centrale et suprême au niveau international.

Il y a certes certaines lois et normes, mais le tout demeure limité dans l’application.

Le résultat peut à cet égard apparaître comme pessimiste, car nous vivons dans un environnement où on ne peut compter que sur soi-même, c’est-à-dire qu’un État ne doit pas compter sur un autre État pour assurer son bien-être et sa sécurité. Donc, l’anarchie peut créer certaines incitations perverses comme la méfiance, mais la crainte engendre fréquemment ce sentiment de méfiance qu’on ne peut pas faire confiance aux autres États. Un phénomène comme la course aux armements est assez représentatif de cette situation, tout comme le besoin de sécurité créer une certaine instabilité dans les relations internationales.

Un État est en mesure de présumer le pire, surtout lorsqu’il tente de deviner les intentions des autres États. Bref, il s’avère toujours difficile dans ces conditions d’aspirer à une sorte de paix permanente en l’absence d’un gouvernement mondial. Les alliances, les trahisons, les crises et les guerres font plutôt partie du lot courant des événements marquant notre monde.

D’un autre côté, les plus optimistes des analystes des relations internationales admettent eux aussi le concept d’anarchie, à savoir qu’il n’y a pas d’autorité plus élevée pouvant s’imposer sur les États et surtout sur les États puissants. Mais cela ne veut pas dire qu’une lutte entre les États est inévitable où que chacun agisse pour soi selon eux.

Les États peuvent toujours nouer des rapports entre eux, soit d’établir des relations de confiance et de coopération qui cherchent à diminuer, à contrecarrer les tendances vers la méfiance et la crainte qui sont créées par ce système dit « anarchique ». Ces relations peuvent atténuer à tout le moins l’anarchie et ses effets néfastes.

Par exemple, c’est pourquoi on créa notamment des institutions (ONU, FMI, OMC), des traités, etc., qui cherchent à régler les activités des États, d’encourager la prévisibilité et de diminuer l’incertitude et la méfiance. Les optimistes examinent donc comment tout cela est régi, notamment parce qu’il existe plusieurs aspects des rapports interétatiques où ce ne sont pas la lutte et la confrontation féroces qui prédominent (ex : rapports économiques, commerciaux, environnementaux, etc.). L’idée est d’examiner les façons, les étapes et les structures de négociations qui encouragent l’émergence d’une confiance.

Un exemple intéressant est celui de l’Union européenne. L’Union européenne avait en partie été créée pour surmonter la méfiance franco-allemande. Dans ce sens, l’Union a fonctionné, car il serait désormais difficile d’imaginer une guerre entre la France et l’Allemagne.

En somme, quelle est l’importance de tout cela pour nous? Il s’agit d’une façon de comprendre l’histoire politique d’après 1945 et les changements opérés depuis 1990-1991 (la chute de l’Union soviétique) et, selon cet angle, de se demander quels facteurs, quels instruments existaient avant et existent maintenant (ou qui n’existent plus) afin d’atténuer les effets de l’anarchie. On peut alors penser en termes de lois internationales, de traités, de normes et de pratiques.

Le régime

Après le système, le second concept cher aux politologues est celui du « régime ». Qu’est-ce qu’un régime? Encore une fois, la définition est somme toute simple.

Un régime est un code de conduite qui prescrit comment des acteurs peuvent se comporter dans des domaines définis. Ce code gouverne la conduite des acteurs. Un autre point est que ce code introduit une certaine organisation qui cherche, en effet, à limiter les effets de l’anarchie. Il y a deux aspects qui orientent la définition du régime sur un plan politique. Il y a un aspect formel qui consiste en l’élaboration des lois et règles, des procédures qui forment (sinon déterminent) les rapports entre les membres d’un groupe. Par exemple:

–          la constitution d’un pays

–          les règles d’organisation (Scouts, OMC)

En fait, sous son aspect formel, le régime peut régir le code de conduite de diverses organisations à travers d’autres caractéristiques telles l’utilisation de l’espace, l’utilisation des ressources naturelles, la réglementation routière, la vie étudiante, etc.

L’autre aspect d’un régime est davantage informel. Il s’agit des règles non écrites; des procédures non écrites; des lois non écrites, non formalisées qui influencent et souvent limitent l’action des acteurs dans des cas particuliers. On peut citer des exemples comme une file d’attente, ou encore certaines normes informelles (normes contre l’utilisation d’armes chimiques et biologiques, guerre de 1939-1945), des normes contre l’assassinat de chefs politiques (pas toujours appliquées évidemment).

Toujours en ce qui a trait à la définition du régime, celui opère également à l’intérieur de deux cadres. D’abord, il y a le cadre national. Concrètement, en ce qui nous concerne, cela implique le type de régime politique à l’étude. Une première distinction importante pour nous est de voir si le régime est démocratique ou non démocratique. Il faut cependant faire attention avant d’identifier avec certitude un régime comme étant démocratique ou non dans le cadre national. La constitution et la tenue d’élections « libres » sont certes des éléments à considérer. Par contre, elles ne sont pas toujours suffisantes. D’autres règles et normes sont à considérer, comme la protection des libertés individuelles, la libre possession de biens, etc.

Par exemple, l’Union soviétique avait en principe une constitution très progressive, mais pour longtemps celle-ci n’était pas respectée par ses gouvernements. Autre exemple, les USA semblent avoir une constitution dès plus démocratique, mais est-ce que cela se traduit toujours dans les faits et gestes de leur gouvernement (est-ce que l’écoute électronique de certains citoyens américains par l’Adminstration Bush à une autre époque ne constitue-t-elle pas une violation des libertés individuelles, dont celle du droit à la vie privée?) Bref, il ne faut pas toujours se fier à la forme, mais aussi au contenu.

Le second cadre de l’environnement politique dans lequel se définit le régime est d’ordre international. Prise dans son cadre international, donc dans les rapports interétatiques, l’étude des régimes implique un amalgame de caractéristiques qu’on a vues précédemment, comme : la sécurité, l’environnement, etc. On y inclut en somme une série de composantes formelles (ex : les traités), mais aussi informelles qui se traduisent par ces fameuses règles non écrites (le principe de la non-utilisation d’armes prohibées).

La Guerre froide de 1945 à 1990 constitue à cet égard un exemple intéressant de l’étude de la compréhension du régime tel que pris dans son espace international.

Toujours dans la sphère internationale, il n’y a pas que les relations entre les États qui intéressent la définition du régime. En fait, les régimes peuvent aussi sortir de ce cadre interétatique et prendre la forme de régimes économiques (échanges financiers, investissements, etc.). Souvent, des organisations non étatiques (ONG) y sont impliquées. Pensons à tout le travail des ONG, qui essaient de créer des règlements dans plusieurs domaines (finances, traitement des femmes et enfants, des minorités, etc.). Bien entendu, les ONG tentent d’influencer autant que possible les États, mais pas toujours avec succès.

Bref, dans le cadre international, il y a en somme des régimes formels et informels. Retenons que les entrecroisements sont possibles, comme il est possible d’opérer à la fois dans les cadres national et international.

Voilà en somme pour ces quelques aspects théoriques dans l’approche de l’histoire politique au XXe siècle.

De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.

Thomas-Louis Tremblay. Journal de guerre (1915-1918)

L’exercice de faire la critique d’un ouvrage qui est en soi une source n’est pas quelque chose d’aisé, contrairement à la monographie, où il est plus commode de commenter la thèse d’un auteur. La tâche est d’autant plus fastidieuse lorsqu’il s’agit d’interpréter un ouvrage qui, dans son état presque brut, fut publié près de quatre-vingt-dix ans après les événements. Il empêche qu’avec la publication du Journal de guerre (1915-1918) du général Thomas-Louis Tremblay, un large fragment du Québec militaire des années 1914-1918 se révèle à nous.

En collaboration avec le Musée du Royal 22e Régiment, les Éditions Athéna prouvent une fois de plus qu’elles sont des chefs de file dans le champ exploratoire de ce passé militaire québécois. Jusque-là inconnu du grand public, la parution du Journal de guerre du général Tremblay, qui commanda alors le célèbre 22e bataillon (canadien-français) sur les champs de bataille européens, comble un grand vide dans l’accès à ce passé.

Né à Chicoutimi à la fin du XIXe siècle, Thomas-Louis Tremblay reçut son diplôme du Collège militaire royal de Kingston en 1907. Lorsque la Grande Guerre éclata en 1914, ce Saguenéen s’enrôla immédiatement et fut affecté au 22e bataillon, avec lequel il marcha de Montréal jusqu’à Bonn, où le parcours fut entrecoupé par les douloureuses épreuves de la guerre des tranchées sur le sol franco-belge. Associant la description à une réflexion sur les exploits et les gestes des hommes au quotidien, le journal de Tremblay emporte le lecteur à travers l’incroyable aventure des soldats canadiens-français de son bataillon, la seule unité d’infanterie francophone qui servit alors au sein d’un Corps canadien unilingue anglais.

Habilement retranscrit et annoté par l’historienne et archiviste Marcelle Cinq-Mars, du musée précédemment mentionné, le lecteur remarquera le soin avec lequel le général Tremblay consigna les événements qui marquèrent son expérience de guerre ainsi que celle de ses hommes. Le journal débute au printemps de 1915, au moment où le bataillon fut à l’entraînement à Amherst (Nouvelle-Écosse), puis vient le moment du transfert en Angleterre, puis en France et en Belgique. De là, c’est la guerre, telle que brutalement vécue par les Canadiens français. De l’enfer de la bataille de Courcelette jusqu’à l’hécatombe de Chérisy, en passant par Vimy et Passchendaele, le général Tremblay raconte l’histoire d’un groupe d’hommes, les Canadiens français du 22e, soudés alors en une puissante communauté de frères d’armes sous son commandement.

La guerre de Tremblay et de ses hommes ne fut pas parsemée que de combats et de longs séjours aux tranchées. Certes, c’est un aspect important du texte, mais le lecteur devient témoin d’une « routine de guerre » qui se traduit par d’intéressantes rencontres que fit l’auteur lors de diverses permissions, comme en des moments moins nobles lorsqu’il s’agissait de ramener la discipline, parfois chancelante dans une guerre qui exposa à vif les nerfs de tous et chacun.

Il est vrai que pour un lecteur néophyte du sujet, le journal du général Tremblay peut apparaître lourd par moment. En cela, le texte est pertinemment soutenu par de régulières annotations (qui parfois comportent certaines erreurs), photographies, cartes et divers documents (biographies, récits historiques, bibliographie, etc.) qui facilitent la tâche de remettre en contexte l’histoire de ce groupe d’hommes dans une hécatombe d’une telle ampleur. Hormis pour le texte en lui-même, le lecteur avisé sera peut-être déçu du choix des photos. En effet, en sachant que le Musée du Royal 22e Régiment collabore à la publication de ce précieux journal, et qu’il dispose de volumineuses et exclusives archives, on sera déçu de l’absence de photographies originales, beaucoup étant des reproductions de clichés bien connus d’ouvrages synthèses sur la guerre de 1914-1918.

Malgré cela, le Journal de guerre du général Tremblay est une source incontournable pour tous ceux et celles qui désirent en savoir davantage sur l’expérience socio-militaire des soldats québécois de la Grande Guerre, tout comme il sera utile aux chercheurs, par le soin quasi pédagogique qu’avait son auteur à consigner (sinon reconstituer) avec minutie des événements méconnus de l’histoire du 22e bataillon (canadien-français).

Tremblay, Thomas-Louis. Journal de guerre (1915-1918), Outremont (Québec), Athéna Éditions, 2006. 329 p.