Mois : décembre 2010

Le froid et la montagne: la guerre sur deux fronts

Introduction

La montagne et le froid arctique représentent des défis de taille pour les soldats qui pratiquent la guerre dans ces conditions. Bien que les militaires de certaines armées du monde s’entraînent à cet effet, ceux-ci livrent une guerre implicite sur deux fronts: l’un, contre l’ennemi humain; l’autre, contre la nature elle-même. Dans ce contexte, la combinaison de ces deux menaces fait de la guerre pratiquée en montagne et dans le froid arctique l’un des défis les plus redoutables dans l’histoire des conflits armés.

En ce qui a trait aux montagnes, celles-ci constituent depuis des siècles des barrières défensives naturelles des plus efficaces pour la protection du territoire. Malgré tout, peu de peuples, ou de sociétés à travers l’Histoire possèdent une longue expérience de la guerre en montagne et dans le froid arctique ayant pu être transmise d’une génération à l’autre. Cela explique en partie pourquoi certaines puissances militaires majeures du XXe siècle développèrent des unités spécialement entraînées pour opérer dans ces théâtres et circonstances particulières.

L’hostilité de l’environnement

Du côté de la guerre pratiquée dans les conditions arctiques, il est plus difficile d’en faire l’analyse historique, car les hommes n’ont à peu près jamais combattu dans ces régions. En d’autres termes, la guerre arctique réfère davantage aux combats livrés dans des conditions de froid extrême, et ce, dans des régions géographiques habitées. De toute évidence, ce type de climat se trouve entre autres choses dans des régions montagneuses, soit des zones géographiques aux pentes raides, dans un endroit compartimenté, où les routes et autres voies de communication sont peu nombreuses. Parmi les zones géographiques qui correspondent à cette description, on note les Pyrénées, les Alpes, le nord de la Scandinavie, les Andes ou encore la partie septentrionale du subcontinent indien.

Donc, dans cette topographie montagneuse, la température varie en fonction des saisons, mais elle peut en tout moment changer brutalement, en étant accompagnée de vents mordants, des vents qui deviennent plus violents au-dessus des crêtes et à travers les passages sinueux des vallées. Lorsqu’il fait naturellement froid, ces vents produisent des températures si glaciales qu’elles peuvent entraîner des engelures et ultimement la mort. Bref, lorsqu’ils sont à des altitudes de 8,000 pieds (plus de 2,500 mètres), les soldats requièrent une longue période d’acclimatation due au manque d’oxygène. Même lorsqu’ils vivent dans ces conditions pendant plusieurs mois, ce qui sous-entend une adaptation progressive à cet environnement hostile, les combattants n’opèrent pas de façon optimale. À notre avis, leur degré d’efficacité combattante en montagnes correspond à 75% de ce qu’il serait normalement s’ils étaient au niveau de la mer.

À la frontière de l'Italie et de l'Autriche se trouvent les Dolomites, une imposante chaîne de montagnes dont certaines atteignent plus de 2,500 mètres. C'est sur ce front que s'affrontèrent les Austro-Hongrois et les Italiens lors de la Première Guerre mondiale. On peut imaginer les impacts des coups de canon sur les flancs de ces montagnes, provoquant à coup sûr des avalanches qui tombaient sur les soldats dans les tranchées.

Ce fait est bien compris par les populations indigènes et même les athlètes, mais il semble par moment oublié par les commandants militaires lorsque vient le temps de planifier leurs opérations. Les meilleurs stratèges savent pertinemment que des troupes non-acclimatées ou épuisées ne peuvent, lorsqu’elles sont en haute altitude, bien se concentrer sur la mission à effectuer, car leur vigilance et leur jugement en seront affectés. Cet épuisement affecte aussi le comportement, à commencer par l’humeur. Les soldats deviennent plus irritables, ils perdent la mémoire, ce qui a pour conséquence qu’ils commettront davantage d’erreurs, et ce, même pour des opérations de routine.

Mis à part la carence en oxygène, les soldats qui opèrent dans des conditions arctiques et montagneuses rencontrent d’autres difficultés qui affecteront leur travail. Considérant qu’ils sont en haute altitude, la couche atmosphérique diffère, car elle s’« amincit » en quelque sorte, si bien que les rayons du soleil peuvent avoir encore plus d’effets néfastes au cours d’une longue exposition. En clair, cette situation amène la déshydratation et d’éventuels coups de soleil. Ajoutons à cela que la neige dispose d’une propriété réflective qui, lorsqu’ils la regardent directement et trop longtemps, peut aveugler temporairement les soldats, les rendant ainsi inopérants pour quelques jours.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, la température extrême cause l’hypothermie et les engelures, qui représentent une menace permanente pour les soldats. D’ailleurs, les militaires doivent constamment se rappeler de porter des gants avant de toucher à n’importe lequel de leurs équipements composés de pièces métalliques. Donc, ces conditions extrêmes, combinées à la nature exigeante de leur travail, rendent les soldats plus que tributaires de tenues vestimentaires appropriées, bien qu’il puisse s’avérer difficile pour les armées de parfaitement adapter des équipements à des situations évolutives. Mentionnons également que l’exposition directe au soleil en haute altitude et le manque d’oxygène font en sorte que les troupes transpireront davantage, ce qui signifie que leurs vêtements humides pourraient se transformer en de véritables linceuls glaciaux. Finissant par geler, cette humidité peut aussi induire en erreur des soldats déshydratés, en leur donnant l’impression d’éprouver un état contraire.

L’équipement: l’ami et l’ennemi du soldat en montagne

Cela dit, tous les soldats doivent prendre soi d’eux-mêmes ainsi que de leurs équipements, mais ceux qui combattent en théâtres montagneux et arctiques ont d’autres défis à relever. Par exemple, de nombreuses armes et véhicules requièrent des huiles spéciales et davantage d’entretiens afin d’être fonctionnels dans ces conditions. Qui plus est, les moteurs des véhicules doivent idéalement tourner en permanence, ou du moins être démarrés régulièrement, ce qui complique encore la maintenance et le ravitaillement, d’autant que les lignes de communication sont difficiles à établir en ce terrain inhospitalier. Par conséquent, le support logistique requis pour mener des opérations constitue une première raison expliquant pourquoi la guerre fut livrée irrégulièrement dans ces régions et principalement au XXe siècle.

Dans un autre ordre d’idées, notons qu’en dépit du fait que la technologie mécanique ait pu rendre la pratique de la guerre en montagne possible au XXe siècle, la pièce d’équipement qui fut probablement la plus importante, et qui rendit cette guerre praticable bien avant le XXe siècle, fut le ski. Celui-ci existe depuis plusieurs siècles et fut particulièrement utilisé par les peuples habitant la Scandinavie et les Alpes. Les skis furent employés pour les voyages, comme ils furent adoptés pour le sport à la fin du XIXe siècle par quelques aventuriers européens. À des fins militaires, les skis s’avérèrent utiles, comme ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale, au moment où la Finlande fut envahie par l’Union soviétique. Chaussés de skis, les soldats finlandais, qui se battirent à un contre cinq, donnèrent du fil à retordre à l’envahisseur au cours de la campagne de l’hiver 1939-1940.

La propension des soldats finlandais à faire usage des skis au cours de la campagne de 1939-1940 contre l'Union soviétique se justifie parfaitement par les rudes conditions hivernales sur le terrain, et surtout par le besoin de se déplacer rapidement afin de tendre des embuscades à l'envahisseur.

Pour leur part, qu’elles soient chaussées de skis ou non, les divisions d’infanterie de montagne de la Wehrmacht remportèrent d’importantes victoires en Norvège (1940) et dans le nord de la Grèce (1941), à tel point que les Britanniques s’empressèrent de constituer à leur tour des divisions spécialement entraînées pour la guerre en montagne et en conditions arctiques. De plus, les États-Unis et le Canada joignirent leurs efforts afin de former une unité nommée United States Canadian Special Service Forces (SSF), qui fut davantage connue sous l’appellation de la Brigade du Diable, dans le but d’être en mesure de déployer des soldats formés à la guerre en montagne.

Comme c’est généralement le cas sur les champs de bataille, mais plus particulièrement peut-être dans les montagnes, l’un des principes élémentaires de la stratégie militaire repose sur le contrôle des hauteurs. L’un des bons exemples qui attestent de ce principe fut celui de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979 et de la campagne qui suivit jusqu’en 1989. Dans ce contexte, la technologie des Soviétiques et leur supériorité en nombre demeuraient relatives si une poignée de soldats ennemis bien positionnés sur les hauteurs parvenaient à attaquer leurs lignes de communication qui dépendaient des routes au fond des vallées.

Se battant pour la plupart sur leur terrain et rompus aux tactiques de la guerre en montagne, les combattants de la résistance afghane à l'invasion soviétique de 1979 exploitèrent au maximum le potentiel géographique du pays. Ce faisant, ils purent à maintes reprises mettre en déroute les lourdes colonnes d'invasion soviétiques.

En effet, les défenseurs afghans installés dans les montagnes étaient protégés des attaques aériennes ennemies, comme ils étaient en mesure d’emporter une artillerie adaptée et transportable à mains nues ou à dos d’animal. Ce faisant, les lourdes colonnes soviétiques, obligées de circuler sur les routes vallonneuses, se trouvèrent constamment exposées aux embuscades d’un ennemi aux ressources nettement inférieures. De plus, la guerre dans les montagnes d’Afghanistan fit réaliser aux belligérants que lorsque le véhicule de tête d’une colonne fut atteint ou détruit par une embuscade dans un passage étroit, cela paralysa le convoi en entier. Incapables d’avancer, de retraiter ou simplement de manœuvrer, des divisions entières peuvent être ainsi anéanties sous le feu ennemi.

Conclusion

Dans les faits, le système défensif de certaines nations dépend de ce principe de manœuvres dans les cols montagneux. C’est le cas notamment de la Suisse, ou encore à la frontière nord de l’Inde, où la contestation des lignes frontalières avec le Pakistan voisin fit en sorte que les analystes occidentaux étudièrent les exigences propres à la guerre en montagne au Cachemire (1965, 1971 et 1999).

Cela nous amène à la conclusion que la guerre livrée en montagne et dans des conditions climatiques extrêmes suscitera toujours l’attention des états-majors, du moins parmi les nations qui se sentent concernées par ce type d’éventuels affrontements. Souvent, la géographie contraint certains pays à constituer des forces spécialement entraînées pour la guerre en montagne, alors qu’à d’autres moments elles le font afin de répondre à des impératifs urgents dictés par les circonstances du moment.

Étant donné l’importance stratégique de plusieurs chaînes de montagnes à travers le monde, il est presque certain que la demande pour une classe particulière de soldats sera toujours là. Il reste à déterminer dans quelle mesure les puissances de ce monde désirent investir les ressources conséquentes pour les former.

La guerre amphibie

Introduction

Soldats canadiens du Royal 22e Régiment sur le point de débarquer sur une plage dans la région de Reggio (Italie, septembre 1943).

Par définition, la guerre amphibie consiste en la projection sur terre d’une puissance militaire quelconque venant de la mer. Le concept remonte à aussi loin que l’Antiquité, où le premier cas recensé avec certitude d’une invasion à partir de la mer fut celui de la bataille de Marathon au Ve siècle avant notre ère, puis la guerre amphibie fut aussi employée lors des phases initiales de la Première Guerre punique (261-241 av. J.-C.). D’autres contextes, comme ceux de l’invasion normande de l’Angleterre (1066) ou les tentatives mongoles d’envahir le Japon au XIIIe siècle, démontrèrent tout le potentiel et l’utilité de la guerre amphibie comme auxiliaire à la guerre navale dans son ensemble, et ce, même à des époques pré-modernes.

Ce fut quelques siècles plus tard après la période antique, donc vers l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), que les forces navales des puissances du monde commencèrent à s’organiser pour effectuer des opérations amphibies spécifiques. Cet état de fait coïncide avec la compétition qui régna alors entre les puissances européennes maritimes afin d’acquérir puis développer leurs empires coloniaux. À titre d’exemple, les Français levèrent leurs premières forces amphibies qu’étaient le Régiment de La Marine et le Royal-Vaisseaux au XVIIe siècle. Pour leur part, les Britanniques créèrent les Royal Marines en 1664, comme la Hollande eut son Korps Mariners l’année suivante. Bref, cette époque en fut une de levées et d’organisations d’unités amphibies associées à ce qu’il est convenu d’appeler de l’infanterie de marine. Leurs structures varièrent d’un pays à l’autre à travers l’Europe, mais l’idée centrale demeure, soit la disposition d’unités militaires capables de projeter leur puissance à partir de la mer.

Certains extraits de la tapisserie de Bayeux constituent une source documentaire exceptionnelle illustrant l'un des épisodes les plus connus des opérations amphibies de l'Histoire, à savoir l'invasion normande de l'Angleterre en 1066.

L’organisation de la stratégie amphibie (XVIIIe siècle)

L’attention consacrée aux opérations amphibies au XVIIIe siècle s’observa essentiellement parmi les nations européennes de l’hémisphère Ouest qui luttèrent entre elles lors d’affrontements quasi permanents entrecoupés de périodes de paix brèves et relatives. En 1740, l’Angleterre recruta et entraîna un régiment composé de colons d’Amérique du Nord afin qu’ils joignent une force totalisant 8,000 soldats professionnels pour s’emparer de la forteresse espagnole de Carthagène (Colombie). Ce contingent britannique parvint à sécuriser une tête de pont, le 9 mars 1741, mais il échoua au final, car cet assaut se transforma en une désastreuse campagne d’usure où les troupes britanniques furent coincées sur la plage. Au cours de l’été de 1742, l’offensive britannique contre les colonies espagnoles des Caraïbes n’alla pas plus loin, ce qui souleva des doutes, dans les esprits des analystes militaires de l’époque, sur l’efficacité des assauts amphibies tels qu’on les conçut alors.

Représentation du débarquement d'un contingent britannique en prévision de la bataille de Carthagène (Colombie, mars 1741).

Lorsque la Guerre de Succession d’Autriche s’étendit dans les colonies en 1744, l’Angleterre organisa une autre force d’infanterie coloniale afin de capturer la forteresse française de Louisbourg récemment construite, qui gardait alors l’embouchure du fleuve Saint-Laurent au Canada. Avec l’appui de la Royal Navy, une force d’assaut amphibie parvint à prendre pour un temps la forteresse le 17 juin 1745. Ce succès encouragea les partisans des expéditions amphibies, dont le plus notable fut probablement William Pitt, qui autorisa plusieurs expéditions amphibies au cours de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui suivit.

Cela nous amène à dire qu’au cours de la période caractérisée par la prédominance du bateau comme principal moyen de transport interurbain, du XVe au XIXe siècle, l’assaut amphibie demeura une méthode de guerre rudimentaire en comparaison à la sophistication de l’armement naval classique de l’époque. Souvent, les capitaines qui commandaient les grands bâtiments de guerre devaient faire face à des situations où il fallait intervenir rapidement sur terre. Mal entraînés pour ce type d’opérations amphibies, ces derniers devaient régulièrement improviser et constituer des groupes de combat pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, un capitaine pouvait rapidement mettre sur pied une force composée d’une partie des marins de son bâtiment, armées de mousquets et de baïonnettes, de mêmes que d’épées ou de coutelas. Si ce petit groupe ne parvenait pas à calmer le jeu, alors d’autres déploiements amphibies pouvaient être exécutés, selon ce que dictaient les circonstances du moment. Encore là, nous demeurons dans le domaine de l’improvisation. Notons que, lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis, une force d’assaut amphibie américaine improvisée put s’emparer de Fort Nassau aux Bahamas en 1776, mais une seconde tentative de projection de la puissance navale sur terre échoua misérablement dans le Maine en 1779.

Représentation du débarquement d'un contingent américain aux Bahamas en prévision de l'assaut contre Fort Nassau au printemps de 1776, dans le contexte du début de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Le concept au XIXe siècle

Le début du XIXe siècle fut caractérisé par les guerres napoléoniennes qui, par moment, prirent une tournure qui ne se limita pas uniquement aux champs de bataille européens. Cela fournit de nombreuses occasions aux généraux de l’époque de faire valoir la guerre amphibie, que ce soit les débarquements opérés par l’armée britannique en Espagne et aux Pays-Bas ou encore l’expédition de Napoléon en Égypte. Quelques décennies plus tard, dans le contexte de la guerre américano-mexicaine, les Américains débarquèrent avec succès des troupes à Vera Cruz en 1847 afin de les faire marcher jusque vers la capitale Mexico City.

En d’autres termes, la guerre amphibie fit toujours partie des plans stratégiques des généraux. On remarque que lors des deux conflits majeurs suivant les guerres napoléoniennes, elle fut employée à divers degrés. En effet, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), les forces françaises et britanniques alliées purent débarquer sans aucune opposition sur une plage à cinquante kilomètres au nord de Sébastopol puis, du 13 au 18 septembre 1854 uniquement, plus de 51,000 soldats franco-britanniques se trouvèrent sur le sol russe. Quelques années plus tard, lors de la Guerre civile américaine (1861-1865), les opérations amphibies ne reçurent pas l’attention qu’elles auraient méritée de la part des généraux de chaque camp, bien que des attaques d’envergure furent lancées de la mer, notamment contre Fort Fisher en Caroline du Nord (1864-1865). Dans ce dernier cas, les difficultés à prendre Fort Fisher résultèrent davantage de l’inertie du commandement que d’un manque d’expertise en guerre amphibie, car les délais excessifs et les pertes subies par les forces d’assaut firent mal paraître les généraux.

Représentation du débarquement des forces françaises dans la région de Sébastopol lors de la Guerre de Crimée en 1854. Ce déploiement par la mer de plus de 50,000 soldats franco-britanniques en l'espace de quelques jours constituait l'une des plus importantes opérations amphibies entreprises jusque-là.

Bref, à mesure qu’avançait le XIXe siècle, les dirigeants militaires ne pouvaient plus écarter l’importance de la guerre amphibie. Celle-ci connut une importance renouvelée dans le contexte de la montée en puissance de l’impérialisme en Europe, en particulier dans le dernier quart du siècle. Comme nous l’avons mentionné, les commandants des flottes navales durent à maintes reprises déployer sur terre des forces d’infanterie dans le but de mater des rébellions locales ou protéger la vie et la propriété des Européens blancs dans les colonies. Par moments, le nombre limité de troupes de marine se trouvant sur un bâtiment contraignit les amiraux à constituer des groupes de combat improvisés à partir d’éléments de plusieurs navires, pour ainsi former des bataillons, des régiments, voire des brigades. À la fin du XIXe siècle, certains penseurs militaires un peu plus visionnaires réalisèrent que l’improvisation n’avait plus sa place et qu’il fallait, par conséquent, étudier la faisabilité d’établir des unités d’infanterie entièrement dédiées aux opérations amphibies.

De Gallipoli à la Normandie (1914-1945)

L’éclatement de la Première Guerre mondiale offrit de nombreuses opportunités pour l’emploi de forces amphibies. Cependant, le désastre de la campagne de Gallipoli en 1915, dans lequel les forces alliées subirent des pertes avoisinant le quart de million de soldats, mit brutalement un frein à l’enthousiasme relatif aux opérations amphibies. Le premier constat qui fut alors dressé fut à l’effet que face à une défense côtière bien structurée, une force d’assaut venant de la mer ne pouvait l’emporter.

L’échec de la campagne de Gallipoli continua à hanter les esprits des stratèges navals de la période de l’entre-deux-guerres. Nombreux furent les officiers qui étudièrent cette campagne afin de comprendre pourquoi elle avait échoué. Ce fut notamment le cas au sein du Corps des Marines des États-Unis, qui conclut que chaque obstacle tendu par l’ennemi turc de l’époque aurait pu être contourné ou éliminé. Face à ces constats, les dirigeants des Marines effectuèrent également un important « lobbying » auprès de l’administration de l’armée et du corps politique afin de promouvoir l’importance de la guerre amphibie et de se voir accorder les ressources conséquentes. En fait, ils avaient un argument de taille à l’époque, soit celui voulant que l’armée américaine doive disposer de forces amphibies pour une éventuelle guerre contre le Japon, qui avait déjà démontré le potentiel de la manœuvre amphibie moderne lors de l’invasion de la Chine dans les années 1930.

Censé porter un coup fatal à la Turquie, le débarquement de Gallipoli au printemps de 1915 se transforma rapidement en une brutale guerre d'usure où le terrain, la maladie, les carences en ravitaillement et la résistance ennemie obligèrent les Alliés à évacuer ces plages qu'ils avaient occupé pendant près d'un an. Ce désastre, qui remit en question la pertinence même de la guerre amphibie, fit l'objet d'études de la part des stratèges militaires de la période de l'entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale qui éclata par la suite est généralement considérée comme une sorte d’« Âge d’Or » de la guerre amphibie. Dès le début des affrontements dans le Pacifique, à titre d’exemple, les forces navales et terrestres japonaises s’emparèrent des îles composant les Indes néerlandaises (Indonésie) et des Philippines. Par ailleurs, les forces nippones contraignirent les Britanniques en Malaisie et à Singapour à capituler, ce qui démontra la redoutable efficacité de l’habile coopération des forces navales et terrestres à des fins d’opérations amphibies. Jusqu’en 1942 du moins, les forces japonaises opérèrent en toute impunité dans le Pacifique, jusqu’au moment où les États-Unis débutèrent à leur tour des opérations amphibies de reconquêtes des îles perdues dans le sud de l’océan. Ces assauts permirent aux forces américaines d’établir des bases avancées avant d’entreprendre la reconquête d’autres îles plus au nord, pour ainsi s’approcher du Japon. De 1943 à 1945, on assista à de violents combats entre les forces japonaises et américaines, où chaque bastion nippon localisé sur chaque île devait être pris d’assaut un par un, par une force arrivant massivement de la mer.

Cependant, la plus grande opération amphibie de la guerre eut lieu sur le littoral européen. Notons auparavant qu’en 1942, une première tentative de raid contre la ville de Dieppe sur la Manche tourna au désastre avec plus de 3,350 soldats anglo-canadiens tombés sur les 5,000 engagés le 19 août. À l’automne, les forces navales américano-britanniques débarquèrent plus de 100,000 soldats sur les côtes afin d’asséner un coup aux forces allemandes et italiennes opérant en Afrique du Nord. Toujours en Méditerranée, l’année 1943 vit le débarquement de forces amphibies alliées en Sicile, comme les Américains tentèrent un assaut amphibie plus ou moins réussi à Anzio (Italie) au début de 1944.

Événement incontournable de l'Histoire, le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 vit l'apogée de la guerre amphibie. Bien qu'environ 175,000 soldats furent débarqués en quelques heures sous le feu ennemi, il est important de retenir que cette opération demeure en soi un exploit logistique ayant peu d'équivalents.

Par contre, la plus importante opération amphibie de l’Histoire fut lancée le 6 juin 1944 sur les côtes de la Normandie. Cette fois, les Alliés avaient fait précéder l’assaut par un largage de trois divisions aéroportées suivies de la principale invasion consistant en 4,000 navires transportant environ 175,000 soldats. Plus de 600 destroyers, croiseurs et cuirassés appuyèrent également cet assaut. Deux mois plus tard, les côtes françaises subirent une autre invasion, cette fois au sud du pays, où l’équivalent de deux corps d’armée prit d’assaut les plages sans rencontrer de résistance sérieuse. Ultimement, ces forces d’invasions arrivées par la mer parvinrent à repousser l’armée allemande de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’au moment de la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

À l’âge atomique

Les opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale avaient démontré que les militaires de l’époque disposaient de la technologie et des tactiques requises afin de prendre d’assaut un territoire occupé par l’ennemi, et ce, à partir de l’environnement souvent incertain qu’est la mer. Malgré tout, la fin brutale des hostilités par l’éclatement de deux bombes atomiques suscita de profondes remises en question sur la pertinence d’entretenir de larges forces armées, ce qui signifia du coup la pertinence de maintenir des forces spécialisées dans les opérations amphibies. Est-ce que ce type d’assaut relèverait désormais de l’anachronisme? C’était du moins l’opinion des partisans de l’offensive aérienne, dont nombreux sont ceux qui, à notre avis, croient toujours que seule l’aviation remporte les batailles de l’ère moderne.

Opération risquée et audacieuse, le débarquement des troupes américaines à Inchon en 1950 constitua un événement important de la Guerre de Corée, en forçant ultimement le repli de l'armée nord-coréenne au-dela du 38e parallèle.

Le débat reste ouvert, mais notons qu’au cours des premiers mois de la Guerre de Corée, alors que les forces sud-coréennes et celles des Nations-Unies se repliaient pour n’occuper qu’une petite poche défensive dans le sud de la péninsule, le général Douglas MacArthur avait envisagé une opération amphibie afin de briser l’élan offensif des communistes. Le 15 septembre 1950, les États-Unis débarquèrent une division de Marines à Inchon, le port de mer situé non loin à l’ouest de Séoul. De concert avec leurs alliés sud-coréens, les Américains purent reprendre Séoul et repousser les agresseurs au nord, au-delà du 38e parallèle.

Dans les années 1960 et 1970, alors que la Guerre froide vit de nombreuses tensions entre les blocs idéologiques, les gouvernements de chaque camp envisagèrent le recours aux forces amphibies pour une variété de scénarios. Par exemple, la Chine crut bon de former des troupes amphibies, dans l’espoir de reprendre l’île de Taiwan, même si cette invasion ne se matérialisa jamais. Pour leur part, les forces amphibies américaines se déployèrent pour répondre à une variété de situations de menaces aux intérêts des États-Unis ou pour le maintien de la paix. La plus significative de ces missions se transforma en une amère campagne lors de la guerre du Vietnam, où des forces spéciales s’illustrèrent en plusieurs lieux afin d’appuyer d’autres forces américaines ou celles de la République du Vietnam (Sud). Du côté de l’URSS, le haut commandement soviétique décida d’abolir en 1959 la branche de la marine spécialisée dans les opérations amphibies, mais il revint sur sa décision en réactivant un corps d’infanterie navale en 1963.

Dans un environnement où nombreux sont les fleuves, les rivières, les canaux et autres deltas, les embarcations navales furent parties intégrantes des opérations amphibies menées quotidiennement lors de la Guerre du Vietnam.

La guerre amphibie: un avenir incertain?

L’intérêt pour le recours aux opérations amphibies fut renouvelé (ou redécouvert) lorsque la Grande-Bretagne voulut reprendre les îles Falkland perdues à la suite de l’invasion par les forces argentines en 1982. Bien qu’ayant été un succès, surtout face à un adversaire qui n’était pas reconnu pour être une puissance militaire majeure, l’opération démontra que, sans un appui aérien suffisant et sans navires spécialement conçus pour ce type d’opérations, l’idée même d’un assaut amphibie demeurait dépendante des ressources lui étant consacrées.

Lors de la décennie suivante, la montée inexorable des tensions au Moyen-Orient, notamment dans la région autour du Golfe Persique, devint de plus en plus préoccupante pour les gouvernements occidentaux, si bien que les Américains eurent recours à certaines reprises à des opérations amphibies pour influencer le cours des événements. Pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991), des forces amphibies américaines présentes dans les eaux non loin des côtes koweïtiennes avaient fini par persuader le haut commandement irakien qu’une invasion du Koweït occupé était fort probable. Ainsi, les Irakiens déployèrent l’essentiel de leurs forces blindées en prévision de cet assaut qui ne se matérialisa jamais, tandis que les Alliés contournèrent le Koweït par l’ouest pour envahir l’Irak et ainsi prendre l’ennemi à revers. Enfin, notons que lors de la seconde guerre contre l’Irak en 2003, un corps expéditionnaire de Marines fut déployé sur le flanc droit du front d’invasion américain et ces forces amphibies contribuèrent à la capture de la capitale irakienne de Bagdad.

En conclusion, mentionnons que depuis 1945, les avancées technologiques dans la marine, en particulier cette capacité à déployer rapidement des troupes au sol, le tout combiné à l’amélioration des tactiques de l’infanterie, ont fait en sorte que l’utilité de l’arme amphibie ne semble plus remise en question dans les esprits des commandants militaires du XXIe siècle. Bien entendu, seules les grandes puissances militaires peuvent entretenir, voire se payer le luxe de maintenir de telles forces spécialisées, mais le fait demeure qu’elles sont désormais parties intégrantes de l’ordre de bataille de ces puissances pour les guerres à venir.

À l'instar d'autres branches de l'armée, les coûts d'entretien d'unités amphibies spécialisées est élevé, mais certaines puissances plaident pour leur maintien par le fait que les guerres du XXIe siècle justifieront à nouveau leur utilisation, selon le type d'opérations à exécuter.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Seconde partie

Franklin et la route vers une guerre généralisée (1778-1779)

Peinture de Rob Chapman montrant un soldat britannique blessé à la bataille de Guildford Courthouse (1781).

Contrairement à la prise de Philadelphie, la défaite des Britanniques lors de la campagne de Saratoga transforma radicalement la guerre. Réalisant que cette défaite anéantit les espoirs de victoire des Britanniques, le premier ministre Lord North dépêcha en Amérique, en février 1778, une nouvelle commission de paix afin de négocier avec le Congrès. Par contre, la Commission Carlisle ne disposa pas du pouvoir de reconnaître l’indépendance américaine, ce qui fit qu’elle fut largement ignorée par le Congrès.

Entre temps, un autre Américain du nom de Benjamin Franklin, qui vivait à Paris depuis 1776, utilisa la victoire de Saratoga et la possibilité d’un rapprochement anglo-américain dans le but de persuader la France de signer des traités avec les États-Unis. Ce faisant, l’Amérique allait recevoir des fournitures militaires en plus de voir la France s’engager à envoyer des troupes de l’autre côté de l’océan. En 1779, l’Espagne entra également dans le conflit aux côtés de la France et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la Hollande (pour avoir entretenu des relations commerciales avec les États-Unis et la France), la révolution américaine se transforma en un conflit généralisé.

Les premiers mois de 1778, qui virent d’intenses négociations entre les États-Unis et la France sous l’égide de Franklin, correspondent aussi avec une réorientation de la stratégie britannique, à la lumière de l’expansion mondiale du conflit. Le besoin d’écraser la rébellion devint subordonné à une stratégie visant la protection des possessions britanniques aux Indes et en Méditerranée. Par ailleurs, l’échec du général Howe à vaincre l’armée affaiblie de Washington localisée à Valley Forge (Pennsylvanie) entraîna son rappel puis son remplacement par Sir Henry Clinton. Ce dernier reçut l’ordre d’évacuer Philadelphie et de regrouper ses forces à New York et à Newport (Rhode Island).

Ayant ainsi débuté l’évacuation de Philadelphie en juin 1778, l’armée de Clinton fut prise d’assaut par Washington, dont les troupes beaucoup mieux entraînées et disciplinées émergèrent de Valley Forge pour livrer bataille à Monmouth (28 juin). Celles-ci furent entraînées par un habile général attiré par la cause américaine, le Prussien Friedrich, baron von Steuben. Ce dernier transforma l’Armée Continentale et en fit un instrument de guerre capable d’affronter les réguliers britanniques. Ce furent donc deux armées relativement égales qui s’affrontèrent à Monmouth, malgré que cette bataille ne fut pas concluante, sauf que ce fut au final la cause américaine qui en sortit à nouveau vainqueur. Par exemple, l’échec d’une force franco-américaine visant à prendre Newport en août, une campagne dans laquelle un nouveau régiment d’Afro-Américains du Rhode Island sous les ordres du colonel Christopher Green se distingua, puis un autre revers subi par un contingent franco-américain devant Savannah (Georgie) en octobre, démontra que cette alliance constitua malgré tout un obstacle de taille à la victoire britannique.

Représentation de George Washington à la bataille de Monmouth (28 juin 1778).

La campagne de Pennsylvanie entre Washington et Clinton vit le front se stabiliser, si bien que la guerre prit une nouvelle expansion dans d’autres théâtres, comme à l’ouest des États-Unis, de même que dans les Antilles. À cet égard, les Américains effectuèrent un raid sur Nassau dans les Bahamas britanniques au début de 1778, ce qui donna une dimension navale au conflit. Par exemple, le capitaine américain John Paul Jones partit d’un port français à bord du Ranger et il attaqua le port anglais de Whitehaven, puis il captura plus tard le navire H.M.S. Drake au printemps de la même année. Avec l’entrée en guerre de la France, les Indes devinrent à leur tour un important théâtre de la guerre navale. Aux Antilles, les Français capturèrent la Dominique (8 septembre 1778), perdirent Sainte-Lucie (13 novembre), mais purent prendre Saint-Vincent (16 juin 1779) et la Grenade (4 juillet). Pour sa part, lorsqu’elle déclara la guerre à l’Angleterre, l’Espagne entreprit un long siège de Gibraltar (21 juin 1779 – 6 février 1783), puis menaça avec la flotte française le passage dans la Manche au cours de l’été de 1779, ce qui fit craindre à l’Angleterre une invasion de son territoire.

À l’Ouest, le long de cette vaste frontière occupée par de nombreux avant-postes britanniques, les colons américains étaient sujets à de fréquentes attaques de la part des loyalistes et de leurs alliés autochtones. En 1776, les Cherokees avaient attaqué la frontière de la Caroline et l’année suivante, Lord George Germain voulut exploiter les autochtones afin qu’ils poursuivent des raids de terreur contre les colons. Croyant de son côté que la seule manière de faire cesser ces raids meurtriers consista à l’étouffement de l’influence britannique dans la région, George Rogers Clark lança avec ses troupes une spectaculaire campagne militaire qui débuta dans l’actuel territoire de l’Illinois. À la tête de rudes combattants, donc des colons du Kentucky, Clark captura Kaskaskia (Haute-Louisiane) et Vincennes en 1778 et 1779.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

D’autres raids eurent également lieu aux frontières des États de New York et de la Pennsylvanie, sans oublier les massacres de colons américains au Wyoming et dans Cherry Valley (New York), respectivement les 3 et 11 novembre 1778. En conséquence, Washington dut consacrer des ressources à éradiquer cette menace, notamment en y envoyant le général John Sullivan et quatre brigades d’infanterie pour éliminer ce qui restait de la présence britannique à l’Ouest, de même que la puissance militaire des Six Nations. Au cours d’une courte, mais vicieuse campagne, Sullivan remporta la victoire à Chemung et Newtown (août 1779), en plus d’entreprendre la destruction systématique du territoire iroquois. La résistance autochtone alla se poursuivre bien des années après la fin des hostilités, notamment dans le contexte de l’expansion de la colonisation à l’ouest des Appalaches.

La guerre d'indépendance des États-Unis divisa profondément la société américaine, à commencer par ceux qui avaient choisi de rester fidèles à la Couronne: les loyalistes. On estime à 19,000 le nombre d'individus qui ont combattu dans des unités "loyalistes" de 1775 à 1783.

Ces affrontements en d’autres théâtres d’opérations sont à remettre dans le contexte d’une pause relative de la campagne sur le principal théâtre du nord-est des États-Unis, du moins si l’on se fie au fait que Washington et Clinton demeurèrent inactifs pour la période allant de juin 1778 à juillet 1779. Ayant pris position à White Plains, juste au nord de la ville de New York, Washington fit bivouaquer son armée sous forme d’un arc géant autour de l’Hudson, ne serait-ce que pour protéger ses flancs. Les Britanniques firent mouvement vers King’s Ferry et s’emparèrent et fortifièrent la localité de Stony Point. Washington dépêcha alors son général Wayne pour attaquer cette dernière position. Au cours d’une brève, mais sanglante bataille, le 19 juin 1779, Wayne prit le fort et peu après, le major Henry « Light-Horse Harry » Lee captura la garnison britannique à Paulus Hook le 19 août.

Même si ces deux dernières missions constituèrent des engagements mineurs, il faut retenir que ces succès américains illustrèrent la montée du professionnalisme militaire des réguliers de l’Armée Continentale. Malgré tout, les Britanniques n’étaient pas prêts à abandonner la partie. Lorsque Clinton ordonna le repli de sa garnison basée à Newport, combiné aux renforts arrivés d’Angleterre sous les ordres de Lord Cornwallis, il apparut évident que Londres prépara une autre campagne majeure sur terre dans l’espoir de briser l’impasse.

La campagne du Sud (1780-1781)

Les premières années de la guerre d’indépendance des États-Unis virent des affrontements se dérouler essentiellement dans les États du nord-est, comme dans New York, en Pennsylvanie et au Massachusetts. Par contre, il faut noter également que lors des dernières années de ce long conflit, le pôle des opérations s’est déplacé plus au sud. Ayant en effet capturé Savannah (Géorgie) en décembre 1778, puis sécurisé l’est de la Floride, les Britanniques consacrèrent d’importantes ressources afin de garder le contrôle du sud des États-Unis. Comme mentionnée, cette zone n’avait pas été le théâtre d’affrontements majeurs depuis 1776, bien que le développement des opérations à partir de l’Ouest (et même dans les Indes) avait transformé le sud des États-Unis en une région stratégique. Cette zone s’avéra cruciale pour la sécurité des Caraïbes, si bien que le commandement britannique espéra que la présence de ses troupes alla réveiller le sentiment loyaliste endormi.

Concrètement, et au-delà des sentiments patriotiques, les Britanniques souhaitèrent porter le conflit dans cette région afin qu’elle serve de base pour de futures opérations tous azimuts. Encore une fois, la stratégie britannique comporta des failles qui leur seraient ultérieurement fatales. Premièrement, la vigueur du sentiment loyaliste dans le sud des États-Unis apparut beaucoup moins forte qu’escomptée et, deuxièmement, le dur comportement des troupes britanniques et celui de leurs alliés loyalistes aliénèrent les citoyens, dont plusieurs joignirent la cause patriote.

Le siège de Charleston (Caroline du Sud) par l'armée britannique au début de 1780.

Cela dit, la stratégie consista donc à concentrer les efforts au sud, tout en laissant au nord le général Wilhelm van Knyphausen dans la ville de New York avec à sa disposition un contingent de force égal à celui de Washington lui faisant face, tandis que Henry Clinton, avec Lord Cornwallis comme commandant en second, prit la mer avec 8,000 soldats pour débarquer à Charleston, le 26 décembre 1779. Retardés par de violentes bourrasques, les Britanniques purent finalement débarquer à John Island au sud de Charleston, le 11 février 1780 puis lors d’une des plus brillantes manœuvres britanniques de la guerre, coincer le général américain Benjamin Lincoln et son armée de 6,000 hommes dans la péninsule de Charleston.

Au cours de la pire défaite américaine de la guerre, Lincoln fut contraint de capituler avec son armée entière, le 12 mai. Ce faisant, les Britanniques purent sécuriser la voie maritime allant de la ville de New York jusqu’aux Caraïbes. Confiant alors que Cornwallis irait sécuriser toute la Caroline du Sud pour la Couronne, Clinton retourna à New York. Cornwallis fit donc mouvement vers le nord à partir de Charleston. Devant cette autre menace, le Congrès, et ce, contre l’avis de Washington, nomma le général Horatio Gates pour commander une nouvelle armée en formation au sud. Surprise puis battue à Camden (Caroline du Sud), l’armée de Gates fut mise en déroute complète jusqu’à ce que ses soldats puissent se regrouper beaucoup plus au nord, dans la région de Hillsborough en Caroline du Nord. Non sans surprise, cette défaite mit un terme à la carrière du général Gates.

Peinture de Pamela Patrick White représentant la bataille de Camden d'août 1780 (Caroline du Sud), l'une des pires défaites des forces américaines de la guerre d'indépendance.

Comme ce fut son intention dès le départ, et ayant pris soin de laisser quelques garnisons pour couvrir ses arrières, Cornwallis marcha en Caroline du Nord. Les affrontements dans les deux Carolines prirent la tournure d’une guérilla vicieuse, d’où l’hypothèse que le Congrès voulut remplacer Gates par un général aux nerfs plus solides et faisant preuve d’un plus grand esprit d’initiative en la personne de Nathanael Greene. Ainsi, la cause patriote fut renforcée lorsque des forces loyalistes sous les ordres du major Patrick Ferguson furent vaincues à King’s Mountain (frontière des Carolines) le 7 octobre 1780, par des troupes miliciennes commandées par les colonels John Sevier et Isaac Shelby.

Cette bataille de King’s Mountain constitua un tournant de la campagne du Sud, dans la mesure où nombreux furent les fermiers locaux à se joindre à la guérilla du coin commandée par Francis Marion et Thomas Sumter. La première conséquence fut que les lignes de communication de Cornwallis furent soumises à des attaques constantes. Cornwallis avait pu maintenir son avance au nord et capturer Charlotte (Caroline du Nord), mais il dut se départir de certaines de ses forces en décembre 1780 afin d’arrêter la guérilla. À cet effet, le lieutenant-colonel britannique Banastre Tarleton et ses troupes d’élite entreprirent une lutte sauvage à la guérilla locale tout le long des routes reliant les Carolines. Son principal adversaire à cette époque fut le général américain Daniel Morgan, qui avait reçu des renforts appréciables d’unités de milice. Morgan accepta alors la bataille rangée, qui fut livrée à Cowpens, dans la partie nord de la Caroline du Sud, le 17 janvier 1781. Bien que cette bataille fut très dure pour tous, Tarleton fut mis en déroute et Morgan le poursuivit vers le nord, tout en établissant la liaison avec les forces de Greene.

Reconstitution de la bataille de Cowpens de janvier 1781 (Caroline du Sud). Cette victoire majeure des troupes américaines confirma qu'en dépit de la prise de Charleston quelques mois plus tôt par les Britanniques, ceux-ci ne contrôlaient nullement le stratégique théâtre d'opération dans les Carolines.

La défaite britannique à Cowpens enragea Cornwallis qui décida de maintenir sa marche au nord, malgré que ses communications au sud furent loin d’être sécurisées. Cornwallis voulait trouver et anéantir l’armée de Greene. Pour ce dernier, l’idée consista à épuiser progressivement l’ennemi au cours de manœuvres qui amenèrent Cornwallis plus au nord avec ses troupes épuisées qui s’installèrent près de la rivière Dan. Ce faisant, Greene se rapprocha de Washington, qui lui envoya des renforts. Green décida alors d’offrir à Cornwallis la bataille qu’il attendait, cette fois à Guilford Courthouse (près de Greensboro, Caroline du Nord). Les Britanniques y remportèrent une victoire à la Pyrrhus le 15 mars 1781. Ce succès faillit démolir l’armée de Cornwallis, qui dut malgré tout se replier vers sa base de Wilmington afin de se reconstituer.

De son côté, Green prit la décision de rompre le contact avec l’ennemi et marcher au sud, dans le but de joindre les milices locales de Marion et Sumter et d’éliminer les garnisons britanniques isolées. En clair, les Britanniques étaient en train de perdre le contrôle du sud des États-Unis, ce qui ne fut pas sans enrager le haut commandement. De plus, et de sa propre initiative, Cornwallis décida d’envahir la Virginie en mai 1781, le tout au grand déplaisir du général Clinton.

La bataille de Guildford Courthouse du 15 mars 1781 en Caroline du Sud fut une victoire britannique, qui se battit à 1 contre 2 face aux Américains. Cependant, les pertes subies par chaque camp s'équivalèrent, si bien qu'à terme, les chances de l'Angleterre de remporter la guerre s'amenuisèrent.

En Virginie, les troupes britanniques du général Benedict Arnold (qui entre temps avait changé de camp) semaient la terreur dans les campagnes, tout en s’engageant dans une étrange guerre de manœuvre contre les forces régulières françaises nouvellement arrivées et commandées par le marquis de Lafayette. Les opérations se déplacèrent donc en Virginie, où Arnold et Cornwallis purent établir une liaison à Petersburg, puis marcher vers l’est. Leur objectif fut de se maintenir dans Yorktown afin de créer une base fortifiée, dans l’attente de renforts et d’autres ordres pour la suite des opérations. Sans trop le savoir, les Britanniques qui s’enterraient dans Yorktown étaient en train de creuser leurs propres tombes.

En effet, Cornwallis avait probablement sous-estimé la capacité des Américains et des Français à rassembler leurs forces pour les faire travailler ensemble de manière efficace. Or, en 1781, ce fut une réalité près de Yorktown: les Américains et les Français étaient présents sur le champ de bataille, prêts à attaquer. Dans ce contexte, rappelons que Washington reçut une excellente nouvelle. Il apprit que l’amiral français François Joseph, comte de Grasse, était en route vers la baie de Chesapeake avec une importante flotte et 3,000 soldats.

Cela étant, Washington put convaincre le général Jean Baptiste, comte de Rochambeau, qui commandait alors les forces françaises au Rhode Island, de faire la liaison avec le comte de Grasse et marcher plein sud vers la Virginie. Les Français du Rhode Island marchèrent au pas cadencé en couvrant une distance de 320 kilomètres en quinze jours et elles purent effectivement établir la liaison à la mi-septembre 1781. Les Britanniques tentèrent d’empêcher la liaison, mais le comte de Grasse put les repousser en mer, où il vainquit l’amiral Thomas Graves à la bataille de Virginia Capes (5 – 9 septembre 1781). Ainsi, la marine britannique défaite ne put porter secours à Cornwallis enfermé dans Yorktown. Celui-ci capitula le 19 octobre avec plus de 7,000 soldats.

Les soldats britanniques de Lord Cornwallis déposent leurs armes et capitulent à la suite du siège de Yorktown (Virginie) qui se termina le 19 octobre 1781. Cet épisode ne marqua pas la fin immédiate des hostilités, mais il constitua une importante étape vers les négociations de paix.

Conclusion: au lendemain de Yorktown

La chute de Yorktown ne mit pas immédiatement un terme à la guerre. Il y avait encore 22,000 soldats britanniques qui occupaient les villes de New York, de Savannah et d’autres postes. Par contre, la défaite de Yorktown avait sérieusement érodé la volonté de Londres de poursuivre les hostilités. Considérant que l’appui parlementaire pour la guerre s’effondra lorsque la nouvelle de la chute de Yorktown parvint à Londres en février 1782, le premier ministre Lord North démissionna le 20 mars et il fut remplacé par une coalition « antiguerre » dirigée par le marquis de Rockingham et Lord Shelburne.

Au moment où les négociations débutèrent à Paris, l’Angleterre ne sembla pas intéressée à accorder l’indépendance aux États-Unis, du moins dans un premier temps. Rappelons qu’au printemps de 1782, l’amiral britannique George Rodney remporta une victoire convaincante contre la flotte du comte de Grasse à la bataille des Saintes (Antilles) le 12 avril. Par ailleurs, Lord Howe parvint à rompre le long siège enduré par la garnison britannique dans Gibraltar en octobre. Ces deux victoires renforcèrent donc la position de négociation des Britanniques à Paris.

Célèbre peinture du peintre Benjamin West montrant les membres de la délégation américaine lors de la négociation du traité de paix à Paris en septembre 1783. Pour leur part, les Britanniques refusèrent de poser pour West, ce qui explique apparemment pourquoi le tableau ne fut jamais achevé.

Cependant, les Britanniques avaient commencé à se désengager du théâtre d’opérations de l’Amérique du Nord, notamment lorsqu’ils évacuèrent Savannah en juillet 1782, tout en consentant à conclure un traité de paix préliminaire avec les États-Unis en novembre. Par la suite, l’Angleterre conclut un armistice avec la France et l’Espagne au début de 1783 et la paix finale fut entérinée avec le Traité de Paris le 3 septembre. Ainsi, l’Angleterre reconnut la création des États-Unis d’Amérique indépendants, avec une frontière délimitée à l’est par l’océan Atlantique, puis à l’ouest par le fleuve Mississippi, bien que les frontières au nord et au sud demeurèrent ambigües.

Finalement, notons que la création des États-Unis sous un régime républicain fut un événement révolutionnaire de l’histoire moderne. Le républicanisme américain stimula le radicalisme politique en Angleterre, qui amena à son tour des réformes politiques graduelles au XIXe siècle. Les succès de la guerre d’indépendance américaine eurent également des impacts sur les activités révolutionnaires menées en Irlande, dans les Pays-Bas sous contrôle autrichien, puis de manière encore plus spectaculaire, en France à partir de 1789. L’exemple de la révolution américaine inspira aussi des révoltes coloniales en Amérique latine au début du XIXe siècle, ce qui amena la fin progressive de l’Empire espagnol sur ce continent.

La victoire américaine marqua le début d’une ère nouvelle pour les habitants des États-Unis. La première république des temps modernes était née, mais elle serait seulement la première étape dans la quête d’une plus grande stabilité politique pour les générations qui allaient suivre.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Première partie

Introduction

La guerre d’indépendance américaine de 1775 à 1783, qui fut le premier conflit colonial ayant amené la fondation de la première république moderne, les États-Unis, débuta dans le contexte d’une lutte visant la préservation des droits des Américains à l’intérieur de l’Empire britannique. Certains intellectuels de l’époque, entre autres Tom Paine, l’auteur de Common Sense (1776) et The Rights of Man (1791-1793), croyaient que la Révolution américaine avait fait davantage que n’importe quel autre conflit de l’Histoire afin d’illuminer le monde et amener l’humanité vers la modernité.

Cela étant, la guerre d’indépendance des États-Unis s’avéra être un « petit conflit » en comparaison de la Révolution française ou des guerres napoléoniennes qui s’ensuivirent. Elle fut néanmoins la plus longue des guerres menées par l’Amérique avant celles du Vietnam et de l’Afghanistan, comme elle fut le conflit domestique le plus coûteux en vies humaines avec la Guerre civile (1861-1865). Par conséquent, les premiers coups de feu furent tirés simultanément à Lexington et à Concord au Massachusetts, le 19 avril 1775, après onze années de tensions politiques entre l’Angleterre et ses treize colonies d’Amérique quant à la nature des rapports impériaux.

Les causes du conflit: l’accumulation de tensions

Les causes profondes du conflit entre l’Angleterre et ses colonies tirent leurs racines des victoires britanniques lors de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), et particulièrement face à la forte dette nationale contractée par ces succès, de même que par les tentatives de l’Angleterre de faire payer à ses colonies de nouvelles taxes afin de balancer ses livres. À cela, il faut ajouter la décision de Londres de stationner en permanence dans ses colonies une force militaire régulière de 10,000 soldats, qu’il fallait naturellement payer, ce qui ne fit qu’accroître les ressentiments et les craintes des habitants. Par ailleurs, la tentative de l’administration du premier ministre George Grenville (1763-1765) de taxer l’Amérique engendra une forte opposition dans les colonies, de même que des émeutes en plusieurs endroits.

L'une des causes importantes à l'origine de la révolution américaine réside dans les succès britanniques lors de la Guerre de Sept Ans. L'Angleterre voulut faire payer à ses colonies d'Amérique une large part des dettes contractées afin de renflouer le trésor public.

À cet effet, le vote par le parlement britannique des Townshend Duties (Townshend Acts) en 1767 se voulait une autre tentative de Londres d’accroître les revenus de l’administration coloniale et ainsi affermir l’autorité royale en faisant payer aux colons les salaires des juges et des fonctionnaires chargés d’administrer les territoires. Non sans surprise, les réactions de fureur furent immédiates, du moins dans une partie de l’opinion publique coloniale. L’année suivante, Londres prit une autre décision, celle de stationner des soldats réguliers dans Boston, qui était alors l’épicentre de l’opposition coloniale aux nouvelles lois et taxes britanniques, ce qui ne fit qu’envenimer une situation déjà tendue. La conséquence immédiate fut le Massacre de Boston du 5 mars 1770, dans lequel la garnison britannique ouvrit le feu contre la foule, tuant cinq colons et en blessant huit autres, sans compter l’onde de chocs que cet incident provoqua dans l’ensemble des colonies. Comme si cela n’était pas assez, l’administration du premier ministre Lord North voulut augmenter ses revenus en levant une autre taxe sur le thé, le Tea Act de 1773, ce qui amena le célèbre incident du Boston Tea Party le 16 décembre de la même année, où des colons jetèrent par-dessus bord des cargaisons de ces précieuses feuilles. Cette fois, l’incident créa une autre onde de choc, en Angleterre.

Déterminé à faire de Boston un exemple, le parlement britannique s’empressa de faire voter quatre « Actes coercitifs » (Coercive Acts) dans l’espoir d’intimider l’opposition coloniale et ainsi raffermir l’autorité royale. Considérées en Amérique comme des « Actes intolérables » (Intolerable Acts), ces lois punitives de Lord North avaient pour but, comme nous l’avons mentionné, de mater l’opposition coloniale en faisant de Boston et du Massachusetts des exemples. Dans ce contexte houleux, la nomination d’un Britannique, le lieutenant-général Thomas Gage commandant des forces britanniques d’Amérique, au titre de gouverneur du Massachusetts fut interprétée comme un indice clair des desseins tyranniques de Londres visant à restreindre les libertés des colons de disposer d’un gouvernement autonome.

L'incident du Boston Tea Party de décembre 1773 fut symbolique de l'accumulation des tensions entre l'Angleterre et ses colonies américaines quant à la nature des rapports impériaux autour de la question de la taxation et de l'administration coloniales.

Moins d’une année après l’incident du Boston Tea Party, une première opposition unifiée et en apparence organisée s’exprima lors d’une rencontre du Premier Congrès continental à Philadelphie en septembre 1774. Face à cette opposition grandissante, l’administration de Lord North mit de la pression sur le général Gage afin que celui-ci place en état d’arrestation les dirigeants de l’opposition. Cela explique en partie les accrochages de Lexington et Concord évoqués précédemment, car la milice du Massachusetts refusa de se laisser intimider par une démonstration en force des soldats réguliers britanniques, puis par celle de l’autorité royale qui tenta de reprendre le contrôle de la situation.

En juin 1775, d’importants renforts britanniques débarquèrent à Boston avec à leurs têtes les généraux Sir William Howe, John Burgoyne et Sir Henry Clinton. Pour sa part, et devant la montée inexorable des tensions, le Second Congrès continental, réuni à Philadelphie le 10 mai de la même année, décida d’opposer une résistance militaire. C’est alors que la décision fut prise de nommer George Washington, un colonel de la milice de Virginie, à la tête des forces qui iraient faire le siège de Boston le 15 juin. Les tentatives de trouver un règlement politique à la crise furent anéanties le 23 août 1775, lorsque le roi George III proclama que les treize colonies étaient en état de rébellion.

La guerre d’indépendance des États-Unis était officiellement commencée.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

Les premiers affrontements: essais et erreurs (1775-1776)

Alors que les forces américaines entourant Boston commencèrent à s’enterrer sur les hauteurs avoisinantes de la péninsule de Charlestown qui surplombent Boston, une force composée de volontaires coloniaux sous les ordres d’Ethan Allen et Benedict Arnold s’empara du fort de Ticonderoga et de New York (et ses précieux canons), le 10 mai 1775. Croyant de leur côté qu’une démonstration de force en règle suffirait à mater la rébellion, les généraux britanniques dans Boston décidèrent de lancer un assaut frontal classique contre l’un des points stratégiques des hauteurs entourant la ville, vers Breed’s Hill. La bataille qui s’ensuivit, qu’on appelle souvent par erreur la bataille de Bunker Hill (17 juin 1775), s’avéra être une importante bévue propagandiste pour l’Angleterre. En effet, au cours de trois assauts dirigés séparément contre ces hauteurs, l’infanterie britannique parvint à prendre ses objectifs, mais au prix de pertes frôlant les 50% des effectifs engagés.

Représentation de l'infanterie britannique à l'assaut de Bunker Hill, le 17 juin 1775. Premier engagement majeur de la guerre, Bunker Hill fut une victoire britannique, mais l'infanterie d'assaut subit de lourdes pertes, ce qui inquiéta assurément le haut commandement pour les batailles à venir.

En conséquence, la gaffe propagandiste résultant de cette bataille est double. D’une part, le Congrès américain en appela de tous les hommes jugés aptes au service à joindre les rangs de la milice, ce qui divisa les Américains en deux camps, celui des patriotes et celui des loyalistes. D’autre part, cette sanglante bataille fit réaliser aux officiers britanniques que la suppression de la rébellion montante sera beaucoup plus difficile que ce qui fut initialement envisagé. Le général Gage fut démis de son poste en octobre 1775, pour être remplacé par Sir William Howe, qui décida aussitôt d’évacuer Boston. Le 17 mars suivant, ce général prit la stratégique décision d’évacuer ses forces régulières et partisanes loyalistes vers Halifax, en Nouvelle-Écosse, laissant ainsi aux troupes de Washington le contrôle de Boston.

Réalisant que l’autorité britannique dans les autres colonies était sur le point de s’effondrer, le Congrès américain autorisa une invasion du Canada sous les ordres de deux des généraux de la nouvelle Armée Continentale, Richard Montgomery et Benedict Arnold. Alors que l’hiver tomba dru, l’attaque américaine contre la ville de Québec fut repoussée par le général Guy Carleton en décembre 1775, puis les Britanniques contre-attaquèrent avec une invasion de la colonie de New York lors de la bataille de l’île Valcour en octobre 1776. D’autres tentatives britanniques de rétablir l’autorité royale ne furent guère couronnées de succès. Les Britanniques furent défaits à Moore’s Creek en Caroline du Nord (27 février 1776) ainsi qu’à Charleston en Caroline du Sud, où le colonel William Moultrie assuma avec cran la défense de Fort Sullivan (28 juin 1776) face à un important débarquement naval sous les ordres de Lord Cornwallis et Sir Henry Clinton.

La révolution américaine se transporta brièvement au Canada, où les troupes du Congrès tentèrent en vain de s'emparer de la ville de Québec alors défendue par les Britanniques du général Carleton, assistés par des éléments de la milice locale (décembre 1775).

Cette série de défaites fit réaliser au haut commandement britannique que son action de police devrait être transformée en une campagne militaire d’envergure et y consacrer les ressources conséquentes pour reconquérir le continent. Le parlement britannique autorisa la levée d’un contingent de 55,000 hommes pour servir exclusivement en Amérique. Or, il s’avéra que le recrutement volontaire pour cette campagne impopulaire en Angleterre n’alla pas aussi bien que prévu, ce qui contraignit le parlement à embaucher des troupes mercenaires provenant pour l’essentiel des États allemands. Le plus important contingent germanophone fut levé en Hesse-Cassel, si bien que ces « Hessois » (comme on les appelait) représentèrent jusqu’à 33% des forces britanniques servant en Amérique en 1778 et 1779.

Représentation de soldats allemands combattant pour l'Angleterre. Les Britanniques eurent recours à ces mercenaires, particulièrement lors des premières années du conflit.

Notons aussi que ce recrutement de soldats supplémentaires fit en sorte qu’en août 1776, le général Howe avait à sa disposition la plus grande force militaire servant en dehors des îles Britanniques au cours du XVIIIe siècle. Dans le but d’accroître ces effectifs, les Britanniques recrutèrent également quelque trois cents compagnies de loyalistes tout au long de la guerre, ce qui représenta approximativement 19,000 combattants fidèles à la Couronne. Par ailleurs, les conditions inhérentes aux champs de bataille démontrèrent que chaque camp, et notamment chez les Britanniques, fut mal équipé et surtout mal entraîné pour la lutte qui s’annonça. Si la tenue vestimentaire et les tactiques britanniques « à l’européenne » révélèrent rapidement leur inefficacité, l’amélioration du ravitaillement combinée à l’évolution graduelle des tactiques alla transformer le soldat britannique de ligne en un combattant beaucoup mieux adapté à l’environnement plus rustique de l’Amérique du Nord.

Le 2 juillet 1776, soit deux jours avant que le Second Congrès continental ne vote pour le texte final de la déclaration d’indépendance, le général Howe débarqua l’avant-garde de son armée sur Staten Island (New York). Son plan stratégique pour l’année 1776 consista à reprendre la ville de New York et isoler la Nouvelle-Angleterre du reste des colonies en rébellion. C’est alors que le Congrès ordonna à Washington de défendre le plus important port américain, New York. Dans cette aventure, les forces américaines inexpérimentées de Washington furent vaincues à la bataille de Brooklyn Heights (Long Island) le 17 août 1776, ce qui força celles-ci à se replier vers Manhattan. À nouveau battu à Harlem Heights et White Plains (octobre), Washington retraversa le fleuve Hudson, abandonnant ainsi New York. Cette difficile année 1776 pour les Américains s’acheva par deux autres défaites où les Britanniques reprirent Fort Washington et Fort Lee, les deux derniers points fortifiés stratégiques sous contrôle rebelle (novembre). Howe avait obtenu ce qu’il voulait, soit l’occupation de New York par ses troupes, qui conserveront cette ville jusqu’à la fin des hostilités.

Le Congrès vote la déclaration d'indépendance le 4 juillet 1776.

En dépit de ses victoires, Howe sut que Washington n’était pas totalement vaincu et le général britannique amorça la poursuite des forces rebelles à travers le New Jersey, mais il ne parvint pas à livrer immédiatement une bataille d’envergure qui aurait été décisive. Howe crut justifié de maintenir au New Jersey l’équivalent d’une brigade pour ainsi pacifier la région politiquement et encourager le support loyaliste latent. Cependant, deux victoires mineures obtenues par l’isolement astucieux des garnisons britanniques à Trenton et Princeton (décembre 1776 – janvier 1777) contribuèrent à relever le moral des patriotes et, plus important dans l’immédiat, forcer Howe à évacuer le New Jersey. Cet épisode de prise et reprise de territoires avait entraîné à sa suite une série d’émeutes frôlant la guerre civile, ce qui sera somme toute un phénomène récurrent dans d’autres théâtres d’opérations de la guerre d’indépendance.

Dans un autre ordre d’idées, et pour terminer sur cette première phase de la campagne militaire, Washington persuada le Congrès de lever une véritable armée professionnelle. Il s’agissait de l’Armée Continentale, une force composée de 67,000 hommes qui s’enrôlaient pour une période de trois ans et qui étaient répartis dans 83 régiments ou bataillons tous levés et entretenus aux frais des États. Ces régiments, qui formaient la Ligne Continentale, seraient les véritables porteurs de la Révolution. Sous les ordres de Washington, ils allaient affronter l’armée britannique, mais le commandant américain éviterait autant que possible l’affrontement à grande échelle, sauf si les circonstances politiques ou militaires le lui imposaient, préférant du coup épuiser la volonté des Britanniques de poursuivre la guerre.

Pour avoir une chance de l'emporter face aux soldats réguliers de l'armée britannique, les membres du Congrès réalisèrent qu'il fallait créer un instrument militaire qui soit aussi professionnel, entraîné et équipé. Ainsi était née l'Armée Continentale.

Alors que l’histoire démontre qu’une majorité de combattants américains préféra faire la guerre au sein d’unités de milice, dont le temps de service était moins long (au grand déplaisir de Washington), il appert que tant les unités miliciennes que celles de l’Armée Continentale contribuèrent à la victoire en se supportant régulièrement sur le terrain. L’Armée Continentale livrerait une guerre classique, alors que la milice opterait pour le style de la guérilla, à la suite de défaites subies par les réguliers, si bien que les miliciens menaceraient constamment les communications de l’ennemi. Alors que la guerre prit de l’ampleur, il devenait évident aux yeux des Britanniques que la terreur et l’extermination deviendraient des recours jugés nécessaires. Cette approche ne plaisait pas à Howe, mais son emploi se révèlerait impératif si les flammes de la révolution ne pouvaient être éteintes à terme.

Les campagnes de Philadelphie et de Saratoga (1777-1778)

Le chef d'état-major de l'Armée Continentale et premier Président des États-Unis, George Washington.

La décision du Second Congrès continental de déclarer l’indépendance des colonies en juillet 1776 transforma la guerre du tout au tout. Alors que les nouveaux États ayant autoproclamé leur indépendance travaillaient à élaborer leurs constitutions respectives, l’armée de Washington, qui représentait alors une petite force ignorée et mal ravitaillée, luttait pour sa propre survie face à un ennemi déterminé. Conséquemment, au cours de la campagne militaire de 1777, Washington se vit contraint de réagir aux mouvements de l’ennemi plutôt que d’entreprendre des actions proactives. De leur côté, les généraux britanniques souhaitèrent étendre leur plan de campagne amorcé l’année précédente, mais leurs performances sur le terrain en 1777 furent si mauvaises qu’ils gaspillèrent probablement leur dernière chance de remporter la guerre. Le général Howe tint peu compte, entre autres choses, des développements militaires au sud et préféra donc concentrer ses efforts au nord, toujours dans l’espoir de délivrer à l’armée de Washington un coup qui lui serait fatal.

Le plan stratégique d’ensemble du général Howe, mis à jour en novembre 1776, demandait davantage de renforts auprès de Lord George Germain, le secrétaire d’État pour le Département de l’Amérique. En effet, Howe jugeait avoir besoin de 10,000 hommes pour reprendre Albany (New York) aux mains de l’ennemi, en plus d’envoyer un autre contingent de 10,000 soldats pour reprendre Providence (Rhode Island) et Boston. À cela, le commandant britannique comptait sur une force non négligeable de soldats réguliers et de miliciens loyalistes afin de tenir New York, car son intention finale était de constituer une autre force dont l’objectif serait d’envahir la Pennsylvanie et capturer la capitale fédérale de Philadelphie. Le secrétaire Germain endossa ce plan ambitieux, mais il ignora la requête de Howe pour des renforts. De plus, Germain accepta un plan stratégique alternatif élaboré par le général Burgoyne visant à envahir l’État de New York à partir du Canada, prendre Albany et établir la liaison avec les forces de Howe qui marchaient au nord dans le but d’isoler à nouveau la Nouvelle-Angleterre du restant des colonies rebelles.

Comme nous l’avons mentionné, et ce, dès le début des hostilités, la stratégie britannique semblait vouée à l’échec. En rétrospective, celle-ci était basée sur la notion d’une guerre « eurocentriste », qui comprenait ces idées de fronts militaires, de points stratégiques et l’utilisation classique de lignes intérieures (pour les déplacements et les ravitaillements) qui n’existaient pas en Amérique, ou du moins très peu. Même s’il avait été un succès, le plan britannique n’aurait pas pu asséner un coup mortel à la rébellion. La raison étant que les Britanniques n’avaient pas pris en compte la capacité du Congrès de levée une seconde armée pour faire campagne au nord, c’est-à-dire une force aux effectifs encore plus larges que l’armée de Washington.

Le plan britannique perdit davantage de son mordant lorsque Howe prit la décision de ne pas faire mouvement vers le nord au début de 1777, un mouvement qui, rappelons-le, était nécessaire afin d’appuyer Burgoyne qui débouchait du Canada. Howe était d’avis que l’appui à la cause patriote était en train de s’effondrer dans nombre de colonies, ce qui l’amena à concentrer ses efforts à prendre Philadelphie, mettre le Congrès en déroute et rallier le support loyaliste en Pennsylvanie. Howe décida donc de replier ses forces du New Jersey, puis de tenter une invasion par la mer, toujours en vue de prendre Philadelphie. Cependant, le mauvais temps joua contre lui et ses troupes ne purent arriver à l’embouchure de la baie de Chesapeake avant le 25 août 1777, à quelque 80 kilomètres au sud-ouest de Philadelphie. Ce faisant, Washington avait anticipé la manœuvre et il décida d’éloigner sagement son armée de la baie puis de l’installer sur les hauteurs, à Chad’s Ford sur la crête de Brandywine, où la bataille s’engagea le 11 septembre.

Représentation de la bataille de Brandywine du 11 septembre 1777. Au cours de cet engagement, les forces de Washington commirent des erreurs tactiques que les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter pour y remporter une victoire majeure, laissant ainsi la capitale américaine de Philadelphie sans défense.

En dépit d’un pronostic intéressant pour les Américains, ceux-ci furent pris de flanc par les troupes de Lord Cornwallis, ce qui força Washington à se replier dans un relatif désordre, avant d’être à nouveau battu à Paoli (Pennsylvanie) le 20 septembre. Cette dernière défaite obligea le Congrès à évacuer Philadelphie pour se réfugier à Chester, alors que Washington, qui refusa d’admettre ses défaites, attaqua à nouveau les Britanniques à Germantown le 3 octobre. Au cours d’un assaut confus mené en pleine nuit, ses généraux ne parvinrent pas à coordonner leurs manœuvres et une autre défaite s’ensuit. Ces récents événements rendirent le Congrès de plus en plus critique à l’égard des aptitudes de Washington à commander, où on se plaisait à le comparer défavorablement au général Horatio Gates, le commandant des forces américaines au nord des colonies. Pour sa part, Howe parvint à prendre Philadelphie, mais sur le long terme, ce succès ne fit guère de différence sur l’issue de la guerre.

Plus au nord, Burgoyne amorça sa marche le long du Lac Champlain en juin 1777, avec un contingent hétéroclite composé de réguliers britanniques, de mercenaires hessois, de loyalistes, d’Amérindiens et quelques miliciens canadiens. Le 5 juillet, cette force de 7,000 hommes contraignit les Américains, sous les ordres du général Arthur St. Clair, à évacuer Fort Ticonderoga avant de les poursuivre vers le sud jusqu’à Fort Edward sur l’Hudson. À l’ouest, cependant, la seconde colonne britannique partie du Canada, sous les ordres du colonel Barry St. Ledger, qui incluait 1,000 Iroquois dirigés par Joseph Brant, connut davantage d’ennuis logistiques qui ralentirent sérieusement la marche. Ayant pu vaincre les miliciens new-yorkais du général Herkimer, St. Ledger fut retenu par le siège de Fort Schuyler (New York) puis ses hommes furent battus à Oriskany le 8 août.

La défaite de la seconde colonne britannique eut une conséquence sur l’ensemble des opérations que menait le général Burgoyne dans la colonie de New York. En fait, les troupes de Burgoyne se trouvèrent isolées en pleine contrée sauvage. Au lieu de rentrer au Canada, Burgoyne poursuivit sa marche en territoire ennemi, où ses alliés amérindiens commirent des atrocités qui ne tardèrent pas à soulever la population locale contre lui, sans compter la défaite qu’il subit face à la milice du New Hampshire lors de la bataille de Bennington (Vermont) le 22 août. Toujours déterminé à marcher plein sud, Burgoyne prit le risque de rompre ses propres lignes de communication et de traverser l’Hudson. Ce dernier mouvement fut fatal à son armée, car cette campagne dite de Saratoga se solda par une défaite à Freeman’s Farm (19 septembre) et à Bemis Heights (7 octobre). Battus, Burgoyne et son armée capitulèrent.

(La suite dans la seconde partie de cet article.)

La Première Guerre mondiale (1914-1918). Seconde partie: le front Est et les théâtres extérieurs

Introduction

Des soldats russes.

Nous reprenons la suite du compte-rendu des principales phases militaires de la Première Guerre mondiale par l’exploration des combats qui se sont déroulés en Europe de l’Est, de même que dans les Balkans, au Moyen-Orient, sans oublier les opérations menées en Afrique et dans le Pacifique.

Sans trop exagérer (et si c’était le cas, nous en ferions amende honorable), il nous semble que les historiographies anglophone et francophone de la guerre de 1914-1918, du moins celles qui nous sont familières, n’aient pas abordé le sujet de la guerre à l’Est avec le même intérêt que celle à l’Ouest. Pourtant, les affrontements s’étant produits dans les théâtres d’opérations autres que celui du front Ouest furent nombreux et tout aussi sanglants, quand il ne s’agissait carrément de massacres de populations, comme ce fut le cas lors du génocide du peuple arménien par le gouvernement turc en 1915-1916.

En dépit de terrifiantes similitudes avec ce qui se passa à l’Ouest, la nature de la guerre à l’Est et dans d’autres théâtres d’opérations présente aussi quelques variantes, que nous tenterons de relever dans cet article.

La campagne à l’Est (1914-1915)

L’immensité du territoire d’Europe de l’Est, et particulièrement celui de la Russie, fait ressortir une première différence avec la situation à l’Ouest. Il s’agit du ratio « soldat-espace » qui était plus faible en Russie, ce qui signifiait que les combattants disposaient d’un plus vaste espace de manœuvre, mais cela avait comme principal désavantage que les lignes de ravitaillement étaient beaucoup plus étirées. Par exemple, lorsqu’une percée du front était achevée, les difficultés inhérentes au redéploiement de l’artillerie signifiaient que l’armée victorieuse pouvait difficilement exploiter ses succès.

Un régiment d'infanterie austro-hongrois sur le front de l'Est.

D’autre part, en plus de la présence des forces allemandes sur le terrain, le front de l’Est impliqua d’autres nations, dont la Russie et les différents peuples composant son empire, de même que ceux de l’un de ses adversaires, l’Autriche-Hongrie. Notons aussi que la Russie et l’Autriche-Hongrie, en particulier, n’étaient pas préparées à subir et gérer les difficultés de toutes sortes associées à la guerre moderne. Dans le cas de l’Autriche-Hongrie, celle-ci eut à livrer une lutte sur trois fronts. D’abord, la guerre débuta en Serbie pour l’empire des Habsbourg, où la résistance serbe préoccupa le haut commandement autrichien. Ensuite, il fallut consacrer d’importantes ressources au front russe, une zone qui préoccupa particulièrement les Allemands, mais nullement les nations slave et ruthène de l’Empire austro-hongrois. Enfin, le front italien, où l’Autriche-Hongrie dut y dépêcher des contingents, malgré que l’Italie eut fait partie de la même alliance qu’elle avant les hostilités.

Pour cette armée austro-hongroise polyglotte, et quelque peu en retard quant à la modernisation de ses équipements et de son administration, cette guerre sur trois fronts serait possible à gérer tant et aussi longtemps qu’elle recevrait l’assistance de l’Allemagne. Fort heureusement pour les Puissances Centrales, la Russie n’était pas dans une meilleure position au début du conflit. Le haut commandement russe plaça ses espoirs dans la soi-disant puissance de la cavalerie pour l’offensive, puis dans la consolidation d’un réseau de fortifications aux fins défensives. Le problème fut que, tant pour la cavalerie que pour la fortification, les événements de 1914 démontrèrent hors de tout doute que face à un armement moderne, le cheval pouvait être stoppé net et le fort être méthodiquement détruit.

Des soldats russes à l'assaut. En arrière-plan, l'ennemi ouvre le feu.

De plus, les généraux russes ne s’entendirent pas du tout, au point où des cliques se constituèrent, quant à la stratégie offensive à adopter. Devait-on porter l’effort au nord, contre l’Allemagne en Prusse orientale, ou au sud vers la Hongrie? En théorie, l’armée russe disposa des ressources suffisantes pour exécuter simultanément les deux offensives, mais dans les faits, son état-major général ne fut pas adapté, ni ne comprit parfaitement les réalités de la guerre moderne. À cela, l’entrée en guerre de l’Empire ottoman à la fin de 1914 ouvrit un autre front pour la Russie, ce qui engendra d’autres divisions au sein du haut commandement. Cette même crise aux plus hauts échelons se transporta sur le terrain. Que ce soit en Russie ou en Autriche-Hongrie, les combats de l’automne de 1914 décimèrent les rangs des officiers et des sous-officiers, si bien que leur remplacement constitua un épineux problème qui perdura jusqu’à la fin.

Carte du front de l'Est au début de 1916. On remarque l'ampleur du territoire conquis par les armées des Puissances Centrales aux dépens de la Russie depuis le début des hostilités. (Cliquez pour agrandir.)

La guerre à l’Est débuta aussi en août 1914, avec quelques avancées initiales de l’armée russe en Prusse orientale et dans la partie est de l’empire austro-hongrois. Ces succès furent brefs, dans la mesure où ils furent arrêtés net par l’éclatante victoire des troupes allemandes lors de la bataille de Tannenberg (nord de Varsovie) à la fin août. Les Russes perdirent alors 125,000 hommes, les stratégiques Lacs Mazures, puis un autre contingent de 125,000 soldats le mois suivant, contre des pertes allemandes variant entre 20,000 et 25,000 hommes pour la même période. Le désastre de Tannenberg n’empêcha pas la Russie d’inscrire une belle victoire contre les Austro-Hongrois dans les montagnes des Carpates à l’automne.

À terme, les évidentes difficultés qu’avait l’armée austro-hongroise à mener efficacement la lutte contre les Russes pouvaient être en partie compensées, comme nous l’avons mentionné, par l’aide fournie par l’allié allemand. Autrement dit, le temps sembla initialement jouer à la faveur des Puissances Centrales à l’Est, même si leurs pertes s’avérèrent plus difficilement remplaçables que celles subies par les forces du Tsar. Par ailleurs, l’armée russe n’avait pu se transformer en ce fameux « rouleau compresseur » qu’auraient souhaité les alliés franco-britanniques, histoire de les soulager de la pression allemande à l’Ouest. Bien au contraire, l’Allemagne put rassembler les effectifs nécessaires afin de lancer une offensive initialement mineure dans le secteur de Gorlice-Tarnow entre le 2 mai et le 27 juin 1915, dans le but de relâcher la pression russe sur l’armée austro-hongroise. Or, contre toute attente, les Russes paniquèrent, reculèrent de plusieurs centaines de kilomètres, sans compter leurs pertes avoisinant les deux millions de soldats, plus leur expulsion de la Pologne en conséquence de la déroute de l’armée. Par l’ampleur des gains accumulés en si peu de temps, la bataille de Gorlice-Tarnow laisse présager, à certains égards, les combats de la prochaine guerre mondiale, mais l’offensive en soi fut peu concluante malgré tout. Encore une fois, chaque victoire des Puissances Centrales à l’Est les éloigne un peu plus de leurs lignes d’approvisionnements.

Une représentation du général Paul von Hindenburg (avec le manteau gris) lors de la bataille de Tannenberg (août 1914).

1916: de la victoire au désastre

À mesure qu’approcha l’année 1916, les dirigeants russes se rendirent compte qu’il fallait redresser la situation, et ce, tant pour le moral de l’armée que pour celui du peuple. En fait, ce fut un général, Alexeï Broussilov, qui apporta à la Russie la victoire si désespérément attendue.

L'architecte derrière l'une des rares victoires militaires russes de la guerre de 1914-1918, le général Alexeï Broussilov.

Dans l’actuelle Ukraine, face à l’armée austro-hongroise en juin 1916, Broussilov aligna une force à peine supérieure en nombre à celle de son adversaire, soit 600,000 hommes contre les 500,000 de l’armée des Habsbourg. Malgré cela, son armée réalisa l’une des victoires les plus spectaculaires de la guerre de 1914-1918. En effet, Broussilov parvint à mettre à exécution trois principes de bases enseignés dans toute école militaire, mais que l’état-major russe sembla ignorer (délibérément ou non): la surprise, la qualité de la préparation du travail à l’état-major et la coordination entre les différents corps de l’armée. Par ailleurs, Broussilov lança l’offensive sur un large front, empêchant du coup l’ennemi de concentrer en un point précis des réserves en cas de percées.

Au cours des 72 premières heures de l’assaut, les Russes avancèrent de 80 kilomètres, firent pas moins de 200,000 prisonniers en plus de prendre 700 canons à l’ennemi. Avant que l’offensive ne perdît de son élan, les Russes enlevèrent un autre 175,000 prisonniers à une armée austro-hongroise démoralisée, qui perdit dans les faits son statut de force armée indépendante.

Comme si cela ne fut pas assez, la victoire de Broussilov finit par convaincre la Roumanie d’entrer en guerre en août 1916 aux côtés des Alliés, ce qui s’avéra au final une décision malheureuse pour cette nation. Au moment où l’armée roumaine termina sa lente mobilisation, l’offensive de Broussilov fut déjà à bout de souffle. Qui plus est, une nouvelle armée levée par les Puissances Centrales et commandée par l’architecte de Verdun, le général Falkenhayn, se mit immédiatement en route vers les Carpates. Composée de divisions rompues à la brutalité de la guerre moderne, l’armée de Falkenhayn ne fit qu’une bouchée des troupes roumaines inexpérimentées. Moins de cinq mois suivant sa déclaration de guerre, la Roumanie avait perdu 400,000 soldats, ce qui avait contraint le pays à signer un humiliant armistice qui donnait aux Allemands le contrôle virtuel de l’économie roumaine, en particulier des riches champs pétrolifères.

Malgré une éclatante victoire à l'été de 1916, l'armée russe souffrait de nombreuses carences. Ses larges effectifs et sa capacité à remplacer ses pertes ne purent, au final, compenser pour d'autres problèmes liés au manque d'équipements, d'entraînement et d'officiers compétents pour diriger cette grande armée.

L’entrée des troupes allemandes dans Bucarest en décembre marqua tout un revirement de situation, où les premiers pronostics semblèrent donner la victoire à la Russie, après deux années de frustrations et de déroutes à la chaîne. Cependant, la chute rapide et brutale de la Roumanie ne constitua que le symptôme d’un malaise encore plus profond pour les Alliés à l’Est. On sentit, en ce début de 1917, que ni les succès de l’offensive Broussilov, ni les réformes apportées dans l’armée russe et encore moins l’élimination virtuelle des troupes austro-hongroises ne purent alléger les maux qui frappèrent la société russe dans son ensemble. Par surcroît, les succès russes de l’année 1916 sont plus que relatifs, dans la mesure où l’on prend en considération le million de soldats perdus par l’armée du Tsar en quelques semaines seulement. Mis ensemble, tous ces éléments contribuèrent à fomenter la révolution en Russie.

Des dignitaires allemands, austro-hongrois et russes se rencontrèrent au printemps de 1918 afin de signer la paix sur le front Est, à Brest-Litovsk. Ce faisant, la fin des combats en Russie permit aux Allemands de libérer environ 1 million de combattants qui furent rapidement transférés à l'Ouest en prévision d'offensives futures.

La prise du pouvoir par les bolcheviques, assistés en ce sens par le désir des Allemands de retourner Lénine dans son pays, en catimini, fournit à chaque camp l’opportunité de remporter et de terminer la guerre, selon l’interprétation que chacun en fit. Par exemple, les bolcheviques consentirent à l’idée de céder une partie du territoire russe en échange de la paix, ce qui leur permettrait de faire la lutte à leurs ennemis internes et consolider leur pouvoir dans le contexte de la révolution. Pour leur part, les Allemands y virent une occasion de concentrer leurs forces à l’Ouest, ce qui leur permettrait de mener la lutte sur un seul front principal pour le printemps de 1918. Malheureusement pour les Russes, dans le contexte de la signature du traité de paix de Brest-Litovsk, la fin de la Première Guerre mondiale à l’Est n’apporta pas la paix véritable, alors que la guerre civile éclata et que le nouveau régime bolchevique se trouva également en conflit avec la Pologne nouvellement indépendante en 1920.

Les combats en Italie: un front secondaire?

Des fantassins austro-hongrois se déploient dans les hautes montagnes sur le front italien. Dans certains secteurs de ce front, la hauteur des montagnes pouvait atteindre jusqu'à 3,000 mètres.

Comme nous l’avons mentionné, l’Autriche-Hongrie entama la guerre dans une position stratégique précaire, ayant à mener la lutte sur trois fronts simultanément à partir de 1915. En effet, lorsque la guerre éclata en 1914, l’empire austro-hongrois n’accorda que peu d’importance et de ressources à la protection de sa frontière commune avec l’Italie qui, rappelons-le, avait d’emblée déclaré sa neutralité.

De leur côté, les Italiens en vinrent à la conclusion que leur adhésion à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’entraîna aucune obligation de venir en aide à l’une ou l’autre de ces nations si celles-ci étaient les agresseurs. De manière encore plus significative, les ambitions territoriales italiennes, qui inclurent notamment la ville de Trieste et la côte dalmate, se trouvèrent en 1914-1915 au sein de l’empire des Habsbourg. Devant cette situation, l’Allemagne implora l’Autriche-Hongrie de faire certaines concessions territoriales, ne serait-ce que pour maintenir la neutralité italienne, mais Vienne refusa obstinément. En contrepartie, les Alliés n’avaient rien à perdre en promettant à l’Italie tous les territoires qu’elle réclamait de l’Autriche-Hongrie. En conséquence, l’Italie entra dans la guerre en mai 1915 aux côtés des Alliés.

Cette décision de l’Italie fut lourde de conséquences, non seulement pour la nation, mais aussi pour la donne stratégique d’ensemble sur le continent européen. L’armée italienne de 1915 n’était pas prête à conduire une guerre moderne sur le long terme, ne possédant pour ainsi dire que peu d’armements modernes, ni le système logistique nécessaire. Ajoutons à ces déboires initiaux des tensions politiques internes récurrentes nées de l’unification du pays au XIXe siècle, sans compter que le corps des officiers, essentiellement composé de gens du nord, gérait une armée composée pour beaucoup de citoyens du sud, d’où une accentuation de cette fragilisation politique.

Carte des opérations sur le front italien.

Des problèmes d’ordre stratégique survinrent aussi pour l’Italie. En effet, si Rome souhaitait s’emparer des territoires réclamés, ses armées auraient à traverser les Alpes juliennes. En temps normal, cela constituait une tâche difficile à réaliser pour une armée déjà bien équipée, voire presque impossible pour les Italiens. En plus de l’équipement, l’armée italienne souffrait d’une crise du haut commandement. Malgré la présence de certains officiers supérieurs assurément talentueux et courageux, l’état-major général de l’armée italienne était dirigé par l’incompétent Luigi Cadorna. Ce général n’avait aucune imagination, ni d’esprit d’initiative et, par-dessus tout, n’était pas connecté avec la réalité des conditions sur la ligne de front. Par conséquent, les soldats italiens ne comprenaient pas bien les buts de guerre de leur nation, si bien qu’ils ne purent toujours se battre avec l’ardeur et l’agressivité nécessaires pour gagner des batailles.

En face, les Austro-Hongrois purent ressentir toute l’amertume engendrée par l’idée de s’être fait « poignarder » dans le dos. Cela dit, ils durent se préparer à affronter l’armée italienne. Pour ce faire, l’armée austro-hongroise avait l’avantage de pouvoir s’abriter derrière une excellente barrière naturelle dans les montagnes qui surplombent la vallée de l’Isonzo. D’ailleurs, cette armée était en partie commandée par le très compétent général d’origine croate Svetozar Boroevic, qui parvint à exploiter au maximum les ressources limitées que l’état-major général put mettre à sa disposition. Cela dit, les armées qui se firent face connurent toutes deux le même problème, soit les terribles difficultés à se ravitailler dans ces hautes montagnes, sans oublier le froid conséquent qui décima les rangs des unités sur le front.

Des soldats italiens dans la vallée de l'Isonzo.

L’un des rares endroits où les armées purent le moindrement manœuvrer fut la vallée de l’Isonzo, à l’est de l’Italie, vers l’actuelle frontière avec la Slovénie. Là, pas moins de douze batailles d’envergure, presque tout identiques au niveau de la préparation tactique, furent lancées par l’armée italienne, ce qui témoigne encore plus du manque d’imagination au sein du haut commandement de Cadorna. Le commandant en chef italien répéta à qui voulut l’entendre le même argument à l’effet que l’offensive qui vint d’échouer faillit réussir, si on la compara à la précédente.

L'un des héros de la bataille de Caporetto: Erwin Rommel.

Finalement, en  octobre 1917, les Puissances Centrales prirent l’initiative sur le front italien, avec des renforts allemands et par l’utilisation d’énormes quantités d’obus à gaz. Cette offensive est connue sous le nom de la bataille de Caporetto (qui est en quelque sorte la treizième bataille de l’Isonzo), qui vit le front italien craquer, la déroute des forces de Cadorna, puis une avancée ennemie de plus de vingt kilomètres vers le fleuve du Piave débouchant sur la plaine. Les pertes italiennes totales comprenaient 265,000 prisonniers et, signe que le moral était à terre, quelque 300,000 déserteurs. Virtuellement, l’armée italienne était anéantie et le pays sur le bord de capituler. Seuls le congédiement de Cadorna et l’envoi d’urgence de renforts franco-britanniques totalisant onze divisions organisées par Foch purent sauver l’Italie. Mentionnons à ce sujet qu’il existe un débat parmi les historiens à savoir si les renforts alliés furent utiles, dans la mesure où l’offensive austro-allemande s’essouffla sur le Piave, permettant ainsi aux Italiens de refaire partiellement leurs forces.

Porter la guerre ailleurs: l’option moyen-orientale

Les frustrations sur le front Ouest amenèrent les dirigeants français et britanniques à envisager ce que l’on peut appeler la « solution orientale ». L’argument était que si l’on mettait de la pression sur l’Autriche-Hongrie et la Turquie, cela allégerait le fardeau de la Russie, tout en affaiblissant l’Allemagne par l’élimination de ses alliés. De plus, une réussite éventuelle des opérations en Orient inciterait certaines puissances neutres comme la Grèce et la Roumanie à joindre le camp des Alliés. En principe donc, les « orientalistes » soutenaient que les armées turques et austro-hongroises seraient plus faciles à vaincre que celles des Allemands.

Carte des opérations lors du débarquement des Alliés à Gallipoli (Turquie) au printemps de 1915.

En dépit des discours des partisans orientalistes, le front Oriental fut toujours perçu comme une attraction, à la limite une diversion qui fit en sorte que les armées alliées opérant dans ces secteurs ne reçurent pas les ressources nécessaires. Dans ce contexte, les deux campagnes les plus futiles de la guerre de 1914-1918 eurent lieu dans ces théâtres, plus précisément avec le débarquement allié à Salonique (Grèce), puis celui à Gallipoli (Turquie). Cette dernière opération fut une idée originellement conçue par le jeune ministre de la Marine, Winston Churchill. Celui-ci proposa d’utiliser la Royal Navy afin d’ouvrir de force un passage, c’est-à-dire le détroit des Dardanelles, ce qui permettrait ainsi de rétablir une communication maritime avec la Russie. Churchill envisagea aussi un bombardement naval de Constantinople qui ferait en sorte d’éliminer la Turquie à un coût minimal. Cependant, la Royal Navy eut tôt fait de battre en retraite lorsque ses premiers navires commencèrent à frapper les mines maritimes posées par les Turcs, tout comme l’artillerie côtière put tenir à distance les dragueurs de mines britanniques.

Face à cette situation, les Britanniques décidèrent d’y aller avec la manière forte en faisant débarquer sur la côte un contingent de fantassins afin de faire traire l’artillerie turque. C’est ainsi qu’en avril 1915, une force britannique composée de milliers de soldats australiens et néo-zélandais débarqua à la hauteur de Gallipoli et progressa vers l’intérieur. De leur côté, les défenseurs turcs, malgré qu’ils furent mal équipés, se battirent héroïquement et parvinrent à repousser l’assaut initial, du moins à confiner l’envahisseur sur la plage. Devant cette rebuffade, les Britanniques eurent comme réflexe de s’enterrer, reproduisant non sans ironie la situation de la guerre des tranchées du front Ouest, qu’ils tentèrent d’éviter au début de cette campagne orientale. Gallipoli devint donc un exercice, sinon un symbole de futilité qui eut de graves conséquences politiques en Grande-Bretagne et dans les Dominions visés par cette opération. D’autres tentatives de renforcer le contingent original en août échouèrent. Après des mois de frustrations et des pertes franco-britanniques avoisinant les 265,000 combattants, les Alliés admirent leur défaite et ils évacuèrent Gallipoli en janvier 1916.

Manoeuvre de l'infanterie australienne au cours de la campagne de Gallipoli (1915).

L’autre théâtre d’opérations qui sembla séduire les Alliés était celui des Balkans, où le conflit avait précisément débuté en 1914, dans le contexte de l’attentat de Sarajevo. Cette fois, un an plus tard et en réponse aux pressions exercées par l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Bulgarie contre la Serbie, les Alliés décidèrent d’ouvrir un nouveau front improductif en Grèce près de Salonique. Le but de l’expédition fut de porter assistance à l’armée serbe qui se repliait vers le sud, en Albanie, puis sur l’île grecque de Corfou. Les armées des Puissances Centrales qui poursuivirent les Serbes décidèrent d’arrêter leur marche à Salonique, préférant fixer l’ennemi sur le front grec afin que celui-ci ne soit pas tenté de rapatrier ses troupes en France ou vers les Dardanelles contre la Turquie alliée. En rapport à ce qui se passait ailleurs, le front grec fut relativement « tranquille » et il était clair que l’issue de la guerre n’allait pas se décider en cet endroit.

Les cartes navale et coloniale

Les planificateurs militaires britanniques d’avant-guerre, et dans une moindre mesure ceux en Allemagne, justifièrent les dépenses onéreuses consacrées au développement de la marine comme un moyen de gagner rapidement une guerre par l’entremise de blocus maritimes peu coûteux, plutôt que de voir de larges armées s’affronter sur le continent. Ces rêves devinrent des illusions, car les marines de guerre des puissances européennes consacrèrent une grande part de leurs ressources à la défense des côtes et des lignes de ravitaillement nationales. Comme le démontra la campagne de Gallipoli, la technologie censée dégager la mer des champs de mines demeura primitive, car ces mines géantes gênèrent les mouvements des plus grands bâtiments navals de l’époque.

La seule bataille navale majeure de la Première Guerre mondiale fut livrée en 1916 au Jutland, près des côtes danoises. Bien que les Britanniques eurent encaissé des pertes un peu plus élevées que celles des Allemands, la bataille en elle-même n’eut que peu d’impact sur le cours de la guerre. Le blocus de surface qu’effectua la Royal Navy contre l’Allemagne, et la réponse de celle-ci via la guerre sous-marine à outrance, caractérisa davantage le type d’opérations navales de ce conflit, où ce furent entre autres choses les civils qui firent les frais. Encore une fois, ces opérations n’influencèrent guère la donne stratégique sur le continent, à un détail près. En effet, la guerre sous-marine à outrance déclarée par l’Allemagne au début de 1917, combinée au Télégramme Zimmerman (dans lequel l’Allemagne offrait au Mexique des territoires du sud-ouest américain en échange de son entrée en guerre), provoqua la colère aux États-Unis, dont le Congrès déclara la guerre au Reich en avril, ce qui contribua ultimement à la victoire des Alliés.

La bataille navale du Jutland n'eut guère d'importance, ni de conséquence stratégique majeure. Elle fut davantage le théâtre d'un affrontement attendu de longue date entre deux nations (britannique et allemande) qui se livrèrent une course à l'armement naval depuis plus d'une décennie.

La guerre en mer joua aussi un rôle important pour le maintien en force des empires coloniaux. À cet égard, la marine de guerre impériale allemande ne put jamais rivaliser avec son adversaire britannique, ce qui priva le Reich de précieuses ressources naturelles, faute d’une marine marchande capable de les transporter en toute sécurité et ainsi alimenter l’industrie de guerre. Par ailleurs, au début des hostilités, le Japon s’allia avec la Grande-Bretagne en concluant un accord naval qui n’obligea pas Tokyo à déclarer la guerre, quoiqu’elle le fit néanmoins le 23 août 1914. À la fin de l’année, le Japon s’était emparé de la base allemande de Tsingtao, en Chine, puis de ses possessions insulaires dans le Pacifique, qui incluaient alors les îles Marshall, Mariannes, Palau et les Carolines. De son côté, la Nouvelle-Zélande occupa les Samoa allemandes et l’Australie envoya des troupes prendre le contrôle de la Nouvelle-Guinée allemande (Kaiser-Wilhemsland) et de l’archipel Bismarck.

D’autre part, l’Allemagne n’était pas en mesure de défendre adéquatement ses autres colonies d’Afrique, qui souvent n’étaient autre chose que des avant-postes commerciaux. Une force combinée franco-britannique captura le Togo dès le 26 août 1914, puis le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) capitula en juillet de l’année suivante, sans oublier qu’une autre force franco-britannique chassa les quelque 8,000 soldats allemands (la plupart des Askaris locaux) du Cameroun en janvier 1916.

Ce que l’Histoire retint des opérations en Afrique fut probablement les opérations conduites en Afrique orientale allemande (parties des actuels Rwanda, Burundi et de la Tanzanie). Dans cette colonie, le général allemand Paul von Lettow-Vorbeck, qui disposa d’une force d’à peine 15,000 hommes, put attirer vers lui une armée de 100,000 soldats alliés menés par les Britanniques, et ce, de 1914 à 1918. En fait, ce général allemand ne se rendit qu’après le 11 novembre 1918, le temps que la nouvelle de l’armistice lui parvienne.

Représentation de soldats allemands en Afrique. Faisant face à des forces alliées largement supérieures en nombre et mieux équipées, le commandement allemand d'Afrique adopta des tactiques se rapprochant de la guérilla.

Cette longue et effrénée poursuite qui dura plus de quatre ans se fit autour d’objectifs communs, soit l’accès aux richesses minières puis au contrôle des stations radios sans fil. Dans les faits, les adversaires jouèrent à un épuisant jeu du chat et de la souris dans la colonie et même au-delà des frontières. Le dur climat, la maladie et les communications primitives de l’Afrique firent en sorte que ces affrontements peu connus furent néanmoins destructeurs. À titre d’exemple, les soldats ne purent utiliser efficacement les animaux tels le cheval et le mulet pour transporter le matériel, car ils étaient systématiquement décimés par la mouche tsétsé. En conséquence, chaque camp dut recourir extensivement à la main-d’œuvre humaine pour accomplir les tâches logistiques.

Ajoutons que la guerre, et tout particulièrement en Afrique orientale, détruisit les économies locales, sans compter qu’elle ne fit qu’accentuer le sentiment de la « supériorité » de la race blanche, qui fut une composante fondamentale de l’impérialisme à l’européenne. Enfin, mentionnons que la guerre en Afrique vit la confrontation de deux styles de combat, celui des Européens et celui des Africains. En plusieurs endroits, la guerre était perçue comme un affrontement récurrent entre diverses tribus africaines, plutôt qu’une guerre généralisée entre l’Allemagne et ses ennemis européens.

Dans le désert: combats et massacres

Dans les mois qui suivirent la défaite des forces britanniques à Gallipoli, la majorité des troupes turques fut transférée à l’est contre la Russie. Là-bas, dans le Caucase, les opérations prirent place dans de hautes montagnes. Un peu comme en Italie, chaque camp connut des difficultés à ravitailler ses troupes, ce qui ralentit à certains égards les opérations sur ce front.

Qui plus est, la victoire des Russes à la bataille de Sarikamish en janvier 1915 amena les Turcs à protester publiquement, alléguant que les populations arméniennes locales étaient venues en aide aux forces tsaristes. Par conséquent, les Turcs déportèrent massivement les Arméniens, ce qui entraîna la mort de centaines de milliers d’entre eux, probablement davantage selon les sources. En 1916, les Russes purent capturer les cités stratégiques d’Erzerum et de Trebizond, respectivement en février et en avril, puis elles purent repousser une contre-offensive turque, avant que les deux armées ne retournent dans leurs quartiers d’hiver au tournant de 1917. Ce fut la révolution russe qui éclata en mars qui mit un terme à la guerre dans le Caucase, du moins jusqu’en février 1918, où face à la chute du pouvoir russe dans la région, les forces turques reprirent la partie est du pays et forcèrent la conclusion d’un armistice officiel avec le régime bolchevique. Cet accord donna à la Turquie le contrôle de l’Arménie et de certaines portions de la Transcaucasie.

Des combattants arméniens de l'armée russe dans le Caucase au tournant de 1914-1915.

Dans un autre ordre d’idées, les Britanniques avaient des craintes somme toute fondées au sujet de la protection des routes maritimes du Golfe Persique et du Canal de Suez, sans compter que le désir des Turcs de défendre leur empire amena la création de deux nouveaux fronts au Moyen-Orient, l’un en Mésopotamie et l’autre en Égypte et en Palestine. Dans ce premier théâtre, les Britanniques occupèrent rapidement la ville de Basra le 23 novembre 1914, mais ils subirent une humiliante défaite lors du siège de Kut (à 160 kilomètres au sud-est de Bagdad) le 29 avril 1916, où une garnison de 8,000 soldats se rendit après d’infructueuses tentatives visant à rompre le siège, des assauts qui ajoutèrent d’autres pertes s’élevant à 21,000 combattants. La victoire de Kut fut la dernière des Turcs, qui avait déjà atteint le maximum de leurs capacités militaires effectives.

Alliés des Britanniques le temps que dura la guerre, les combattants arabes fournirent une contribution sans égal lorsqu'il s'agissait d'infiltrer les positions ennemies ou entraver ses communications par diverses actions de sabotage.

À la même époque, le désir des Britanniques de sécuriser le Canal de Suez les amena à conduire une opération de conquête du Sinaï en 1916. Par la suite, ils furent assistés par des contingents arabes locaux, grâce à l’entremise d’un officier parlant l’arabe, le colonel T. E. Lawrence. Ces troupes conduisirent des opérations de guérilla visant à couper les voies ferroviaires ennemies, ce qui contraignit les Ottomans à abandonner La Mecque et Médine. Toujours avec le support arabe, une colonne britannique sous les ordres du général Edmund Allenby conquit Gaza et Jérusalem en 1917, puis détruisit virtuellement les forces turques à la bataille de Megiddo en Palestine, du 19 au 21 septembre 1918. Toutes ces victoires britanniques eurent des coûts, dont les conséquences sont plus que palpables de nos jours. En effet, dans l’unique but de rayer l’Empire ottoman de la carte, les Britanniques firent des promesses conflictuelles aux Juifs et aux Arabes sur le partage futur de la Palestine. Néanmoins, cette dernière bataille marqua la fin des opérations militaires au Moyen-Orient.

Conclusion

Le caractère en apparence insensé des combats de la Première Guerre mondiale fit de ses généraux des cibles faciles pour la critique a posteriori. Il est vrai que dans nombre de cas (notamment avec Cadorna, Nivelle et certains généraux russes), ces critiques sont fondées. Ainsi, il est plus commode de dire ce que ces généraux n’auraient pas dû faire, plutôt que de suggérer des alternatives raisonnables. De plus, il semblait de coutume de prétendre, après la guerre, que les généraux étaient aveugles et désintéressés face aux nouvelles technologies de l’armement, en particulier en ce qui concerne les développements de l’aviation et de l’arme blindée.

Par contre, précisons qu’aucune de ces technologies n’atteint un niveau d’avancée, voire de maturité qui aurait eu des impacts décisifs sur les champs de bataille de 1914 à 1918. Il y eut en effet certaines démonstrations intéressantes, comme l’emploi massif par les Britanniques de chars d’assaut lors de la bataille de Cambrai (1917), mais cet épisode demeure l’exception qui, à la limite, présagea l’emploi de ces mêmes blindés en 1918, mais davantage ceux du conflit mondial suivant. On peut cependant supposer que si la guerre s’était poursuivie en 1919 et même en 1920, alors les Alliés sur le front Ouest auraient probablement eu certains avantages en terme de puissance de feu avec leurs avions et leurs chars. Malgré cela, comme nous l’avons souligné, il aura fallu attendre près de deux décennies pour voir le plein potentiel de ces technologies.

Enfin, notons que les pertes massives de la Première Guerre mondiale (8 millions de morts au combat, 21 millions de blessés et 6,5 millions de civils tués) nourrirent un important mouvement pacifiste, mouvement qui s’effrita largement suite à la signature du Traité de Versailles. Cet accord qui vit naître une paix toute relative contint dans ses articles l’ensemble des ingrédients requis pour que le monde soit à nouveau plongé dans une guerre planétaire, et ce, à peine vingt ans plus tard.

La technologie versus la tradition: des automobiles défilent devant des Cosaques de l'armée russe.

Les guerres israélo-arabes (1948-1973)

Introduction

Les guerres israélo-arabes (1948; 1956; 1967; 1973) furent des conflits majeurs entre l’État d’Israël et ses voisins arabes, entrecoupés de nombreuses perturbations mineures, qui au final ponctuèrent plusieurs décennies d’antagonismes au Proche et Moyen-Orient. Dès le début de l’immigration juive en Palestine dans les années 1930, les Juifs et les Arabes furent en conflit sur l’enjeu d’une terre que chaque religion en présence considère comme sacrée. Notons aussi que les années séparant les guerres à grande échelle de 1948 à 1973, puis celles depuis 1973, virent une agitation relativement continue de la part des rebelles palestiniens désireux d’employer tous les moyens jugés nécessaires afin d’établir un État palestinien indépendant. Cela étant, ces événements combinés firent de cette région l’une des plus instables du monde.

1948

Tant les Arabes que les Juifs avaient des réclamations, voire des prétentions historiques sur ce territoire que l’on appelle la Palestine, de même que sur la cité sacrée de Jérusalem. Après un long exil, les Juifs commencèrent à réaliser leur vieux rêve d’immigrer sur ces terres qui furent alors sous la tutelle britannique au cours des années 1930. Par contre, ce fut surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte des horreurs de l’Holocauste, que les Juifs de par le monde furent convaincus que seul un État juif indépendant pourrait assurer leur avenir et celui de leur religion.

Par conséquent, les immigrants juifs vers la Palestine arrivèrent par dizaines de milliers, si bien que la population juive de Palestine se chiffra à 650,000 personnes en 1948, malgré les tentatives des Britanniques de limiter, voire stopper cette immigration de masse. Dans ce contexte, certains militants juifs commencèrent à attaquer les garnisons britanniques et à se battre contre les Palestiniens, qui furent loin de bien accueillir ces immigrants soucieux d’établir un État indépendant juif dans cette région.

Des soldats arabes en 1948.

Incapable de garder le contrôle sur cette situation hautement volatile, la Grande-Bretagne décida de confier le problème à l’Organisation des Nations-Unies (ONU) nouvellement créée, dans le but de trouver une solution pacifique. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée Générale des Nations-Unies ratifia un plan de partition de la région en deux États, l’un juif et l’autre palestinien. Bien accueilli par les Juifs de la région, ce plan de partition fut dénoncé et qualifié d’inacceptable par les Palestiniens et les gouvernements des États arabes limitrophes, ce qui amena ces États à faire des préparatifs de conquête militaire de la Palestine.

En prévision du conflit, les Israéliens accumulèrent des stocks considérables d’armes de toutes sortes, soit un matériel militaire qu’ils parvinrent à se procurer en bonnes quantités sur le marché noir au lendemain de la guerre en Europe, de même qu’ils entraînèrent des hommes, toujours en prévision des hostilités contre les voisins arabes. En fait, chaque camp n’eut guère de difficultés à recruter, dans la mesure où les armées purent combler leurs effectifs, entre autres, grâce à l’afflux de vétérans de la guerre de 1939-1945, dont nombreux étaient ceux ayant servi dans les rangs britanniques.

Des soldats israéliens lèvent leur drapeau national en 1948: c'est la déclaration d'indépendance.

Après l’annonce de la résolution onusienne de novembre 1947, de violentes et sanglantes émeutes, de même que des attaques au style terroriste, balayèrent la région au moment où chaque camp tenta d’acquérir des parcelles de territoire avant l’annonce de la partition officielle. Les forces britanniques, qui officiellement administrèrent la Palestine, tentèrent tant bien que mal de contenir ces violences, mais elles ne voulurent commettre aucun geste brusque qui aurait pu être interprété comme une prise de position partiale envers un camp au détriment de l’autre. Au moment où la date butoir d’application de la résolution onusienne approcha, les Britanniques procédèrent à un repli systématique de leurs troupes en Palestine, laissant la région dans un véritable chaos. Sans attendre l’entrée en vigueur de la partition, les dirigeants juifs prirent, pour leur part, la décision de déclarer l’indépendance d’Israël le 14 mai 1948.

Quant aux dirigeants palestiniens, ceux-ci refusèrent de reconnaître cette nouvelle nation juive et ils lui déclarèrent la guerre presque immédiatement. Six nations arabes (Égypte, Syrie, Transjordanie, Liban, Irak et Arabie Saoudite) s’allièrent et envoyèrent leurs soldats écraser cet État naissant dans ce qui fut appelé ultérieurement la Guerre israélo-arabe de 1948. En dépit de ses nets désavantages militaires, tant en hommes qu’en matériel, les forces israéliennes de défense parvinrent non seulement à survivre, mais aussi d’étendre le contrôle juif sur une plus large part de la Palestine. En ce sens, les Israéliens furent aidés par deux trêves concoctées par l’ONU qui accordèrent à chaque camp un temps de répit et pour se réarmer. Finalement, la pression internationale contraignit les belligérants à conclure un armistice qui fut signé au début de 1949. L’Égypte fut la première à le signer le 24 février et le tout se conclut le 20 juillet lorsque la Syrie accepta à son tour de cesser les hostilités.

Ces accords laissèrent Israël en contrôle d’un territoire beaucoup plus vaste que ce que prévoyait la résolution onusienne, en plus de 800,000 Palestiniens désormais sous administration israélienne. Cette première campagne militaire réussie permit à Israël de mettre sur pied une armée de métier, en plus de procéder à l’acquisition de matériel militaire de la France et d’autres nations occidentales. Dans l’autre camp, de nouveaux dirigeants firent leur apparition, dont le plus notable peut-être, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser.

Des réfugiés arabes marchent sur une route du nord d'Israël vers le Liban (novembre 1948).

1956

Ces nouveaux chefs qui prirent le pouvoir dans les nations arabes se trouvèrent du coup rejetés par les puissances de l’Ouest et courtisés par l’Union soviétique, dans le contexte de la Guerre froide grandissante entre les blocs idéologiques. Alors que l’Union soviétique fournissait une aide militaire aux nations arabes, celles-ci en retour fournirent des appuis de toutes sortes à la résistance palestinienne et encouragèrent par le fait même un nationalisme panarabe en pleine croissance.

Dans cette optique, en 1956, Nasser provoqua une confrontation directe avec la France et la Grande-Bretagne en s’emparant du stratégique canal de Suez et coupant du même coup l’accès d’Israël à la Mer Rouge. Fort des encouragements franco-britanniques, Israël envahit la péninsule du Sinaï le 29 octobre de la même année et ses troupes reçurent des renforts appréciables des contingents français et britanniques débarqués dans la région. Ces forces combinées parvinrent rapidement à vaincre les troupes égyptiennes, si bien qu’elles purent contrôler toute la péninsule, du moins pour une courte période de temps. En effet, les vainqueurs ne purent savourer bien longtemps leur victoire, car la pression exercée par les États-Unis et la menace d’intervention soviétique forcèrent le retrait des forces d’invasion, et ce, moins d’un mois après le début des hostilités. Cette seconde guerre israélo-arabe pour le canal de Suez et le Sinaï s’avéra être un conflit sans réel lendemain, dans la mesure où il fit peu afin de solidifier la solidarité arabe, tout en alignant ces pays dans le camp soviétique.

Mieux équipée qu'en 1948, l'armée israélienne qui entame sa seconde guerre avec ses voisins arabes en 1956 se voyait fournie d'un important armement en blindés et avions de combat.

1967

Au cours de la décennie suivante, l’Union soviétique encouragea et appuya les développements militaires dans les nations arabes qui entouraient Israël. L’armée israélienne fit de même, notamment en mettant l’accent sur le développement d’une puissante force blindée et d’une aviation à toute épreuve. L’armée et le gouvernement israéliens interprétaient la montée en puissance des pays arabes comme une menace sérieuse, d’autant que les services de renseignements attestaient tous d’une autre imminente offensive contre l’État hébreu.

En conséquence, Israël mobilisa discrètement les unités de réserve de son armée puis, le 5 juin 1967, lança une attaque préventive contre l’aviation égyptienne. Au cours des deux journées suivantes, les forces israéliennes décimèrent les troupes égyptiennes, capturèrent la Bande de Gaza et à nouveau la péninsule du Sinaï. L’assistance fournie à l’Égypte par le Liban, la Jordanie, la Syrie et l’Irak s’avéra inefficace, car Israël avait pris soin d’éliminer rapidement les armées de l’air de ses ennemis. Lorsque Gaza et le Sinaï furent sécurisés, Israël tourna son attention vers la Jordanie et la Syrie. Au cours des quatre derniers jours dans ce qui sera appelé plus tard la Guerre des Six Jours, Israël s’empara de la Cisjordanie, du plateau du Golan et des secteurs de Jérusalem autrefois sous contrôle arabe.

L'offensive aérienne surprise d'Israël contre l'Égypte de juin 1967 permit de détruire la presque totalité de l'aviation égyptienne qui se trouvait toujours au sol.

Malgré ses succès, Israël se retrouva vite condamné par la communauté internationale après sa Guerre des Six Jours, parce que ses offensives apparaissaient aux yeux de plusieurs comme de purs actes d’agression, surtout lorsque l’on considère l’ampleur des gains territoriaux à la fin de ces brèves hostilités. L’Union soviétique ne cacha pas son appui renouvelé aux nations arabes défaites, s’attardant ainsi à refaire leurs forces militaires. À leur tour, les nations arabes réitérèrent leur appui à la résistance palestinienne, notamment à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) alors dirigée par Yasser Arafat, un mouvement qui mena de nombreuses attaques terroristes en Israël et ailleurs dans le monde contre les intérêts juifs. Tout de même, Israël devait constamment sous-peser le degré de menace que représentaient ses voisins arabes, même si les dirigeants de ces nations n’affichaient plus la même unité, qu’ils avaient perdu d’importants territoires et trois guerres successives.

1973

Deux généraux israéliens d'expérience: Moshe Dayan et Ariel Sharon, lors de la guerre du Yom Kippour (1973).

Les nations arabes choisirent d’attaquer à nouveau Israël lors du congé férié du Yom Kippour, le 6 octobre 1973. Lancées simultanément de l’Égypte et de la Syrie, ces offensives prirent les forces israéliennes par surprise, leur infligeant de lourdes pertes lors des premières journées d’engagement. Conséquemment, les forces arabes connurent certains succès, reprenant entre autres une large partie du Sinaï au sud et du plateau du Golan au nord. Les choses commencèrent à tourner à la faveur des Israéliens le 10 octobre alors qu’une série de contre-attaques parvinrent à repousser les forces syriennes dans leurs pays, comme elles arrêtèrent également les Égyptiens sur la portion sud de la ligne de front.

Les États-Unis et l’Union soviétique répondirent à la crise en ravitaillant leurs alliés respectifs par la voie des airs. De plus, les Américains déployèrent trois groupes de porte-avions et mirent en état d’alerte maximale leur Strategic Air Command. Quant aux Soviétiques, ceux-ci menacèrent d’envoyer des troupes dans la région et placer leurs forces aériennes en état d’alerte. Dans le but d’éviter que ce nouveau conflit israélo-arabe ne dégénère en confrontation nucléaire entre les superpuissances, les diplomates s’activèrent frénétiquement afin de trouver une issue politique qui sache ramener la paix.

Leurs efforts prirent de plus en plus d’importance le 21 octobre, lorsque les troupes israéliennes traversèrent le canal de Suez et parvinrent à encercler la 3e Armée égyptienne. Devant la situation, l’Union soviétique réitéra sa menace d’envoyer des troupes pour secourir cette armée égyptienne, ce qui n’aida en rien les diplomates dans leurs tentatives de localiser le conflit et ramener la paix. Cependant, les diplomates purent conclure deux cessez-le-feu. Le premier échoua, mais le second put tenir jusqu’à la conclusion des hostilités le 25 octobre. Lors de ces deux semaines d’affrontements, les pertes totales arabes s’élevèrent à 8,500 hommes contre 6,000 pour les Israéliens. Ajoutons à cela les pertes financières considérables qu’encaissa chaque camp, des sommes qui pourraient avoisiner l’équivalent du PIB au cours d’une année.

Des soldats égyptiens posent pour la caméra sur le toit d'un bunker situé sur la ligne Bar-Lev, quelque peu à l'est du canal de Suez (1973).

La guerre du Yom Kippour convainc Israël d’être plus flexible dans ses négociations avec les États arabes. À titre d’exemple, une initiative américaine amena la signature des accords de Camp David en 1978 dans lesquels Israël rendit la péninsule du Sinaï à l’Égypte en retour de la reconnaissance égyptienne du droit d’exister de la nation juive. Le retrait de la menace égyptienne mit effectivement fin aux guerres israélo-arabes à grande échelle, du moins jusqu’au moment d’écrire ces lignes, mais le conflit dans la région perdure. Rappelons l’invasion par Israël du Liban en 1982, dans le but d’éliminer les bases de l’OLP en ce pays. Les troupes syriennes, qui occupaient la moitié nord du Liban, opposèrent une résistance à l’invasion, mais elles furent défaites. En conséquence, Israël maintint une force militaire d’occupation au Liban, tout en supportant des groupes paramilitaires chrétiens jusqu’en 2000.

Conclusion

Israël et l’OLP conclurent une entente en 1993 dans le cadre des accords d’Oslo, qui étaient censés fournir une base pour la négociation d’une paix permanente. Israël consentit à la création d’un État palestinien, de même qu’à une Autorité palestinienne dirigée par Arafat. Situé en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, sur des terres conquises par Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967, le nouvel État palestinien ne fut doté que d’une autonomie limitée qui n’apporta pas une paix, ni une indépendance totale aux Palestiniens. Ironiquement, des attaques par des extrémistes des deux camps tuèrent davantage de personnes dans les huit années suivant la signature des accords d’Oslo que lors, par exemple, des quinze années qui les précédèrent depuis Camp David.

L'évolution des gains et des pertes de territoires dans le contexte des guerres israélo-arabes depuis 1948.

La Guerre civile américaine (1861-1865, 2e partie)

1863: l’année des grands tournants

Des prisonniers de guerre confédérés posent pour la caméra.

La seconde partie de notre article sur la Guerre civile américaine nous retrouve au printemps de 1863, à une époque où Lincoln avait congédié son général McClellan, l’ex-commandant de l’Armée du Potomac. Pour le remplacer, le président nomma le général Joseph Hooker, qui avait donné à la classe politique la garantie qu’il allait réussir là où son prédécesseur avait échoué.

Hooker profita de l’accalmie de l’hiver de 1862-1863 afin de réorganiser son armée, refaire le moral de celle-ci et se préparer pour une nouvelle campagne qui allait commencer au printemps. Dès le mois d’avril 1863, Hooker avait pris soin de fixer (sinon d’emprisonner) le général Lee dans ses lignes derrière Fredericksburg (Virginie), tandis qu’il déploya le gros de son armée dans une large manœuvre pour prendre Lee de flanc en amont de la rivière Rappahannock. Comme s’y attendait Hooker, une fois que son armée avait traversé la rivière, il trouva Lee dans une position inconfortable, avec des troupes fédérales devant lui à Fredericksburg, puis sur ses flancs de côté et en arrière.

Ce faisant, Hooker espérait contraindre Lee à battre en retraite tandis qu’il était temps afin d’éviter un encerclement complet, ce qui permettrait ainsi de dégager non seulement Fredericksburg, mais de refouler la menace confédérée un peu plus loin de la capitale Washington. Du moins, dans la position de Lee, c’est ce que n’importe quel général aurait logiquement fait en ces circonstances. Par contre, Lee n’était pas du genre à se laisser manœuvrer, si bien qu’il voulut imposer son agenda. Ce faisant, le général confédéré divisa son armée en deux parties, dont l’une tenta de prendre de flanc l’armée de Hooker, qui elle-même, rappelons-le, tentait de faire de même contre Lee. Le commandant de la force sudiste de flanquement était le général bien connu Stonewall Jackson, qui dirigea contre le flanc de Hooker une attaque dévastatrice. Malgré tout ce succès, qu’on appellera par la suite la bataille de Chancellorsville (2-3 mai 1863) Jackson fut victime d’un malheureux incident. Dans la nuit du 2 au 3 mai, en pleine noirceur et dans la confusion, Jackson fut abattu par des soldats sudistes qui l’ont confondu avec l’ennemi, l’atteignant au bras, forçant l’amputation de celui-ci et le général décéda de complications quelques jours plus tard.

La victoire confédérée à Chancellorsville donna une fois de plus l’initiative à Lee, qui envisagea à nouveau une invasion du Nord. À nouveau, le haut commandement et la classe politique du Nord étaient placés devant une délicate situation, qui rappelait quelque peu l’année 1862. Là encore, considérant que la victoire n’avait pas été obtenue, Lincoln exigea une reddition de comptes du général Hooker. Les deux hommes se disputèrent et dans ce genre de circonstances, l’expérience démontre que le général « fautif » s’en tire rarement. Par conséquent, Hooker fut à son tour congédié puis remplacé par le général George G. Meade, qui prit alors l’Armée du Potomac et la transféra au nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie pour affronter Lee.

Carte des principales campagnes militaires de la Guerre civile américaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les coups fatals: Gettysburg et Vicksburg (été 1863)

Les deux armées se rencontrèrent à la bataille de Gettysburg (1er au 3 juillet, 1863), dans laquelle le total des pertes approcha les 50,000 hommes. Au troisième jour de l’affrontement, qui fut le plus important de la guerre en terme d’effectifs engagés de part et d’autre (environ 165,000 hommes), Lee tenta le tout pour le tout en concentrant quelque 12,500 soldats pour charger de plein fouet sur le centre du front ennemi. Cet épisode hautement symbolique et dramatique pour la Confédération est connu sous le nom de la Charge Pickett, en l’honneur du général qui mena l’assaut (même si seulement le tiers de cette force était composée effectivement d’hommes appartenant à Pickett). Cette attaque échoua, ce qui contraint Lee à se replier au sud et renter à nouveau en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler représentant un épisode épique de l'histoire de la Confédération: la charge de la division Pickett, dernière tentative des Confédérés de remporter la bataille de Gettysburg (juillet 1863).

Virtuellement à la même époque, où Lee et Meade s’affrontaient à Gettysburg, les événements se bousculaient également sur le front ouest. Là, le général Grant fit équipe avec le contre-amiral David D. Porter afin de prendre de flanc les défenses confédérées de Vicksburg, dans l’ouest de l’état du Mississippi, sur le fleuve du même nom. Les canonnières de Porter transportèrent l’infanterie de Grant à travers le fleuve au sud de la ville et, suite à un bref, mais vain combat à Champion Hill (16 mai 1863), l’armée confédérée commandée par le général John C. Pemberton se replia derrière des défenses préalablement établies autour de Vicksburg.

Bien que ce repli derrière un bon système défensif apparut comme une sage décision, la réalité fut que les soldats sudistes s’enfermèrent dans leur propre piège, car Grant prit aussitôt la décision de faire le siège de Vicksburg. Celui-ci dura 47 jours jusqu’à ce que finalement, le 4 juillet (le même jour où Lee amorça sa retraite vers la Virginie), Pemberton déposa les armes, abandonnant à Grant son armée de 30,000 hommes et la cité de Vicksburg. Ce double échec (Gettysburg et Vicksburg) atteignit de plein fouet la Confédération, mais il ne mit pas fin aux espoirs de terminer la guerre. En fait, ces épisodes marquèrent le début d’une nouvelle phase du conflit, une phase dans laquelle les forces de l’Union prirent une fois pour toutes l’initiative et imposèrent leur agenda.

Le siège de Vicksburg (été 1863).

Les difficultés du commandement

Du point de vue sudiste, les désappointements occasionnés après la défaite de Gettysburg, et surtout après le désastre de Vicksburg, amenèrent Lee à prendre la décision de diviser une partie de son armée de Virginie dans le but de stabiliser le front ouest. Lee accorda à son général James Longstreet la permission de prendre deux divisions d’infanterie de la Virginie et les déployer sur le théâtre ouest. Ces renforts furent les bienvenus, dans la mesure où les Confédérés purent arrêter la progression de l’ennemi en Géorgie, à la bataille de Chickamauga (19-20 septembre, 1863). Par contre, les Confédérés ne purent retirer des bénéfices stratégiques de leur victoire tactique, car il y avait de sérieuses mésententes au sein du haut commandement confédéré opérant dans ce secteur.

En effet, les généraux Longstreet et Bragg ne s’entendaient pas sur la suite à donner aux opérations et sur l’allocation des ressources militaires face à un ennemi qui semblait être partout. Par exemple, l’armée de Bragg au Tennessee conduisit plus ou moins brillamment un siège des forces de l’Union à Chattanooga, mais Longstreet, avec l’approbation du président Davis, alla pour sa part entreprendre le siège de la cité de Knoxville, à l’autre extrémité de l’état du Tennessee. Considérant alors que les ressources militaires de la Confédération furent limitées, comme nous l’avons mentionné, il aurait été possible d’envisager une concentration des forces en un lieu, en supposant que la bonne entente eut régné entre Bragg et Longstreet.

Un aperçu du champ de bataille de Chickamauga (Géorgie, septembre 1863).

Pendant ce temps, la prise de Vicksburg par le général Grant allait lui conférer de plus grandes responsabilités. Il fut d’abord nommé commandant de l’ensemble des forces de l’Union qui opéraient au Tennessee. Son premier geste fut de dégager Chattanooga, toujours menacée par Bragg. Ainsi, Grant dépêcha son commandant subordonné favori, le général William T. Sherman à la pointe de la ligne confédérée qui se situait à la hauteur de Missionary Ridge et, lorsque les Confédérés furent fixés, Grant envoya le général George Thomas et son Armée du Cumberland avancer vers le centre ennemi afin d’y faire diversion. Par contre, les soldats de Thomas prirent l’initiative non autorisée de charger l’ennemi sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863. Par chance pour les nordistes, les confédérés se replièrent et Bragg dut retraiter vers la Géorgie. Pour sa part, et bien qu’il fut probablement en colère face à l’assaut non autorisé de Missionnary Ridge, Grant reçut une importante récompense de Lincoln, qui lui se fiait aux résultats. Grant fut en effet rappelé à Washington pour prendre la direction de toutes les forces armées de l’Union.

L’Union reprend l’initiative (1864)

Deux figures légendaires de la Guerre civile américaine: les généraux Ulysses Grant et Robert Lee.

Le début de l’année 1864 allait bien mal s’amorcer pour la Confédération. Sur le terrain, il n’y avait pour ainsi dire que deux armées en état de combattre. D’une part, l’armée décimée (mais dangereuse) de Virginie sous les ordres de Lee puis, d’autre part, celle du Tennessee désormais sous la direction de Joseph E. Johnston, au lendemain de la disgrâce de Bragg dans le contexte de son échec à Chattanooga. En mai de la même année, Grant joignit l’Armée du Potomac, toujours sous les ordres de Meade en Virginie, et on entreprit la poursuite de Lee, tandis que Sherman, à la tête de trois armées en Géorgie, se concentra sur Johnston.

Les deux campagnes militaires, celle en Virginie puis celle en Géorgie, étaient très différentes à certains égards. Lors des combats en Virginie, qu’on appela la Campagne Terrestre (ou Wilderness Campaign), chaque camp frappa l’autre dans une série de batailles majeures et rangées, que ce soit à Wilderness (4-7 mai), à Spotsylvania (8-20 mai) et à Cold Harbor (3 juin). Au cours de cette période de quarante jours, les forces en présence encaissèrent de terribles pertes: 60,000 pour l’Union et 40,000 pour la Confédération, tués ou blessés.

En Géorgie, la situation fut différente, car les généraux en présence manœuvrèrent avec précaution, tentant à maintes reprises d’éviter la bataille. Une seule fois Sherman se risqua à lancer une offensive à outrance contre Johnston à Kennesaw Mountain (27 juin), avec des résultats si médiocres que le commandant nordiste ne se laissa plus jamais prendre au piège. Pour sa part, Johnston n’avait surtout pas les moyens d’une telle aventure, si bien qu’il resta sur la défensive. Par conséquent, alors que les pertes en Virginie atteignirent des niveaux affolants, celles de Géorgie furent relativement modestes, par rapport aux nouveaux standards en vigueur issus de l’expérience des trois dernières années de guerre.

Peinture de Mort Kunstler montrant au centre le général Grant et à sa droite le général Meade, le commandant de l'Armée du Potomac, lors de la bataille de Wilderness (Virginie, mai 1864).

Malgré ces disparités, le résultat fut sensiblement le même. En effet, Lee fut contraint de se replier derrière ses défenses dans Richmond, tandis que Johnston prit la décision de retraiter dans Atlanta. Pour le président Davis, le repli de Lee sembla justifié, mais pas celui de Johnston. Davis était d’avis que le front de Géorgie aurait dû tenir, si bien que le 17 juillet 1864, il congédia Johnston et le remplaça par le général John B. Hood. Ce dernier sembla déterminé à restaurer cette sorte de mobilité et d’esprit de manœuvre qui avait caractérisé les deux premières années de la guerre pour la Confédération. C’est dans ce contexte que Hood se lança dans une série d’offensives contre les forces supérieures de Sherman à Peachtree Creek (20 juillet) et Atlanta (22 juillet), dans l’espoir d’assainir à Sherman un coup terrible qui le forcerait à retraiter vers le nord.

Les assauts de Hood connurent certains succès tactiques, mais les pertes engendrées diminuèrent de façon dramatique les effectifs de sa propre armée. Pour donner un autre portrait de la situation, mentionnons simplement qu’entre juillet et septembre 1864, les effectifs de l’armée de Hood en Géorgie avaient fondu de moitié. De plus, comme si ce n’était pas assez, les lignes de ravitaillement par chemins de fer autour d’Atlanta furent précipitamment coupées par Sherman, dans un mouvement tactique judicieux qui contraignit Hood à évacuer la capitale géorgienne.

Le général Hood fit face à une situation si désespérée, qu’il se mit à concevoir des plans qui sortirent de la réalité. Par exemple, Hood envisagea d’ignorer carrément la présence de Sherman dans Atlanta, puis de porter ses efforts pour « envahir » à nouveau le Tennessee. Sherman (et à peu près personne) ne comprit où Hood s’en allait avec cette manœuvre, si bien que le général nordiste laissa aller son adversaire, se contentant de se départir d’une petite troupe sous les ordres de George Thomas et John M. Shofield afin de garder un œil sur les Confédérés.

Nullement intimidé par la présence potentielle de l'ennemi sur ses flancs, le général William T. Sherman entreptit à la fin de 1864 une longue marche d'Atlanta à Savannah en Géorgie, avant de monter au nord vers Richmond et faire la jonction avec Grant.

Sherman ne voulut pas se laisser distraire par la manœuvre de Hood, car l’intention du général nordiste était claire: marcher à travers la Géorgie d’Atlanta à Savannah sur la côte. Une autre preuve que Sherman entendait contrôler l’agenda, l’armée de Hood fut brutalement accrochée à la bataille de Franklin (30 novembre). Au lieu d’adopter une posture défensive, compte tenu de ses maigres ressources, Hood ordonna un assaut frontal qui relevait de la pure folie. Non sans surprise, l’assaut fut un échec, voire un massacre qui n’apporta aucun gain, mais davantage de pertes. En conséquence, l’armée de Hood fut mise en déroute et presque complètement anéantie au lendemain de la bataille de Nashville, le 15 décembre. Pendant ce temps, Sherman suivit son plan de marche à travers la Géorgie lors de sa fameuse Marche à la Mer. Ce général agressif ne s’était pas gêné pour faire vivre ses soldats à même le pays. D’une certaine manière, ces pillages de toutes sortes se volaient un message envoyé à la rébellion à l’effet que le gouvernement fédéral disposait de tous les moyens pour asseoir sa domination sur le pays.

Sherman arriva à Savannah la semaine précédant Noël, où il offrit la ville en « cadeau » au président Lincoln. Le général tourna ensuite au nord et marcha à travers la Caroline du Sud en dictant à ses soldats d’adopter le même comportement que lors de leur passage en Géorgie. À Columbia, la capitale de l’état, la majeure partie de la ville brûla, si bien que les historiens ont longuement débattu à savoir si ces incendies étaient délibérés ou accidentels. Pour sa part, Sherman ne s’en formalisa pas, se contentant de dire que toutes ces destructions avaient été engendrées par ceux qui avaient déclenché les hostilités.

1865: la fin

Chose certaine, l’avenir de la Confédération était pour ainsi dire inexistant au tournant de 1864-1865. Un règlement politique du conflit était toujours écarté et ce serait les armes qui parleraient à nouveau, histoire de mater ce que Lincoln considérait être une rébellion depuis 1861. Désespéré, le président confédéré Davis sortit le général Johnston de sa disgrâce et il lui confia un nouveau commandement. Le général engagea ses 21,000 soldats restants contre les 60,000 combattants de Sherman à Bentonville (Caroline du Nord) le 25 mars 1865. Cependant, Johnston dut se rendre à l’évidence que la marche des forces de l’Union était impossible à enrayer.

Photo prise à l'intérieur d'Appomattox Court House. On y voit la table blanche en marbre sur laquelle le général confédéré Robert E. Lee s'est installé pour signer l'acte de capitulation de son armée.

Au niveau stratégique, quiconque observe la situation de près se rend compte que l’étau se resserre autour de Lee qui se trouve dans Richmond. En effet, Grant arriva par le nord, puis Sherman par le sud, à travers la Caroline du Nord. Les retranchements de Lee se trouvant dans Richmond et à Petersburg un peu plus au sud furent durement mis à l’épreuve. Grant lança le 1er avril une offensive à Five Forks, près de Pertersburg, que Lee dut évacuer à la hâte. Le seul espoir de Lee de prolonger quelque peu la lutte aurait été de faire la liaison avec la petite armée de Johnston qui se trouvait en Caroline du Nord dans le but de conduire un assaut final.

Or, Lee fut coupé de Johnston par la présence de l’ennemi dans Appomattox Court House (Virginie), ce qui signifia que tout espoir était vain. De toute façon, Lee avait pris la décision de capituler, ce qui se produisit en effet à Appomattox Court House le 9 avril. Pour sa part, Johnston se rendit à Sherman près de Durham Station (Caroline du Nord) le 26 avril suivant, ce qui marqua virtuellement la fin des hostilités.

Il y eut quelques capitulations plus tardives, comme celle des troupes confédérées du Texas en mai, puis celle du capitaine de vaisseau James I. Waddell. Ce dernier préféra se rendre avec l’équipage de son navire CSS Shenandoah aux Britanniques le 6 novembre de la même année.

Pendant ce temps, à Washington, alors que l’on célébrait la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et que l’on préparait ce grand mouvement de réconciliation nationale, un individu nommé John Wilkes Booth assassina le président Lincoln au théâtre Ford, le 14 avril 1865. À l’instar de la guerre, l’assassinat de Lincoln aura eu aussi des conséquences incalculables sur l’évolution de l’histoire de cette nation qui demeurait encore divisée sur ses antagonismes de toutes sortes: disparités économiques nord-sud, différentes mentalités, esclavage…

Scène de Mort Kunstler illustrant la capitulation des forces confédérées en avril 1865. Nous retranscrivons ici un extrait de la légende qui figure sur cette oeuvre: "They faced each other in two long straight lines - just as they had so many times before on so many bloody fields of fire. This time was different. (...) At Chamberlain's command, the Northern troops receiving the surrender shifted their weapons to "carry arms" - a soldier's salute, delivered in respect to the defeated Southerners standing before them. Confederate General John B. Gordon, immediately recognized this remarkable, generous gesture offered by fellow Americans - and responded with a like salute. Honor answering honor. Then it was over. And a new day had begun - built on this salute of honor at Appomattox. Former foes both North and South - in mutual respect and mutual toleration - now faced the future together. As Americans all."