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Introduction

Représentation de soldats français du 5e Régiment d’Infanterie dans une tranchée.

Nous présentons ici le premier de deux articles sur la Première Guerre mondiale de 1914-1918. Étant donné l’ampleur du conflit et considérant les différents angles sous lesquels il est possible de présenter les principales phases, nous avons choisi de consacrer ce premier article à ce qu’il est convenu d’appeler le « front Ouest », c’est-à-dire l’ensemble des combats s’étant déroulés en France et en Belgique.

« Mondiale », celle de 1914-1918 le fut assurément, si bien que nous publierons par la suite un second article qui abordera sommairement les événements s’étant déroulés ailleurs en Europe, de même que sur d’autres continents.

Bref, ce que l’on appelle la Première Guerre mondiale ou la Grande Guerre de 1914-1918 tire ses origines immédiates de troubles politiques dans les Balkans, en raison de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc et héritier du trône d’Autriche-Hongrie, François Ferdinand. Par contre, le conflit austro-serbe s’étend rapidement jusqu’à impliquer, dans des opérations sur l’ensemble de la planète, des nations belligérantes provenant de cinq continents. De la France à la Russie en passant par les Balkans, le Moyen-Orient et le Pacifique, ce conflit eut des impacts majeurs sur la conduite de la stratégie et de la diplomatie de l’époque. Plus encore, la guerre de 1914-1918 semble a priori plus facile à analyser lorsqu’on l’envisage sous l’angle d’une série de conflits à l’échelle régionale, sinon continentale.

Par exemple, l’Allemagne fut le seul pays de l’alliance des Puissances Centrales (l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne furent rejointes plus tard par l’Empire ottoman en novembre 1914 et par la Bulgarie en septembre 1915) à mener des opérations à l’extérieur de l’Europe et du Moyen-Orient. De leur côté, les forces britanniques combattirent à travers le monde, mais d’autres puissances dans le camp des Alliés (la France, la Grande-Bretagne, la Russie et le Japon en 1914, rejoints par l’Italie en mai 1915 et par les États-Unis en avril 1917) tendirent à concentrer leurs efforts dans des zones d’opérations plus limitées, mais quand même larges et éloignées. Ce fut le cas notamment du Japon dans le nord du Pacifique, de la Russie sur sa frontière européenne, ou d’autres nations issues des colonies britanniques et des États-Unis, qui envoyèrent d’importants contingents combattre en Europe ou ailleurs.

La voiture dans laquelle l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie et son épouse furent assassinés par un nationaliste serbe, le 28 juin 1914. Cet incident localisé allait engendrer l’un des pires cataclysmes du XXe siècle: la Première Guerre mondiale.

La planification du conflit: peu de place à l’imprévu

Telle que nous l’avons connue, la guerre sur le front de l’Ouest fut largement la conséquence des préparatifs envisagés par l’état-major allemand dans la première décennie du XXe siècle. Obsédés par le cauchemar d’une guerre livrée sur deux fronts, qu’une majorité d’Allemands croyaient impossible à gagner, les généraux du Reich s’entendaient pour dire que la France devrait être battue en premier avant que l’attention ne soit retournée vers la Russie qui disposait d’une armée plus large, mais dont on estimait le temps de mobilisation beaucoup plus long qu’ailleurs en Europe.

L’homme qui conçut le plan de guerre allemand qui porta son nom, le comte Alfred von Schlieffen. Mort en 1913, celui-ci ne vit pas les tentatives frénétiques, mais infructueuses d’application de son plan par ses successeurs l’année suivante.

Conformément aux directives du Plan Schlieffen, les sept huitièmes des forces allemandes furent consacrées au front Ouest, dans le but de délivrer un coup rapide et fatal à la France, tandis que le huitième des forces restantes dut adopter une posture défensive à l’Est face aux Russes. Compte tenu de la rigidité des horaires des chemins de fer de l’époque, le Plan Schlieffen manqua de cette flexibilité pour s’adapter à toutes sortes d’imprévus qui allèrent inévitablement se produire. De plus, les planificateurs allemands étaient d’avis que leur allié austro-hongrois serait suffisamment puissant pour retarder assez longtemps l’avance de la grande armée russe, de même que le partenaire italien (l’Italie faisant partie de la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie avant la guerre) serait en mesure de fixer un nombre suffisant de troupes françaises sur la frontière au sud.

Les Allemands avaient également parié sur l’idée qu’une avance rapide de leurs forces en Belgique dissuaderait l’armée britannique de débarquer sur le continent à temps pour venir en aide à la France (rappelons que la Grande-Bretagne s’était officiellement engagée à protéger la neutralité belge et, plus important encore, elle ne souhaitait nullement voir l’Allemagne en contrôle des ports sur la Manche). Bref, le Plan Schlieffen prévoyait asséner un coup brutal à la France au cours d’une courte campagne de six semaines, puis se rabattre sur la Russie. Si l’on peut attribuer une faille majeure à ce plan, mis à part l’échec final de celui-ci, c’est qu’il transforma un conflit initialement localisé aux Balkans en une guerre à grande échelle sur la presque totalité du continent européen. Le caractère méticuleux de la planification allemande ne laissa que peu de place à l’erreur, quoique les Allemands n’étaient pas sans savoir que les erreurs sont fréquentes et imprévisibles dans la conduite de la guerre moderne.

Cela dit, la guerre qui débuta en août 1914 vit une avancée rapide des forces allemandes en Belgique. À cet égard, les Allemands purent compter sur une formidable artillerie lourde spécialement affectée à la réduction des puissantes forteresses belges. La voie étant ainsi dégagée, l’armée allemande put rapidement marcher sur la Belgique, face à une armée belge qui ne fut pas en mesure d’arrêter un ennemi aussi puissant. Les Belges se replièrent vers l’ouest pour s’établir le long d’une mince bande côtière autour de la ville d’Ypres. Malgré la défaite, cette détermination affichée par la petite armée belge, combinée à la résistance active et passive de la population civile et l’arrivée de l’armée britannique, fut l’un des éléments qui entravèrent sérieusement l’horaire rigide du Plan Schlieffen, avant même que les Allemands ne marchent sur la France.

Une section d’infanterie allemande à l’assaut d’un village belge en 1914. L’invasion de la Belgique s’avéra être pour l’armée allemande un défi de taille. En plus de lutter contre les fantassins belges, britanniques et français, le calendrier rigide du Plan Schlieffen imposa aux Allemands de longues marches ponctuées d’embuscades de la part de tireurs isolés. Par conséquent, les exactions furent nombreuses.

Comme nous l’avons mentionné, il était hautement improbable que le Plan Schlieffen ait pu être appliqué avec succès. La plupart des hypothèses envisagées par l’état-major allemand d’avant-guerre n’ont pas survécu au test de la réalité. Par exemple, l’Autriche-Hongrie tourna son attention contre la Serbie, qui offrit une résistance beaucoup plus forte que prévu, ce qui laissa les armées allemande et austro-hongroise dans un état de préparation précaire face au géant russe. Pire encore, l’Italie annonça au début des hostilités son intention de rester neutre.

À l’Ouest, la résistance offerte par la Belgique amena les troupes allemandes à des actions de représailles contre les civils, ce qui souleva des vagues d’indignations à travers le monde, notamment des pays neutres comme les États-Unis. Plus important encore, sur le court terme, l’invasion de la Belgique provoqua l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, qui dépêcha sur le continent sa petite armée professionnelle bien entraînée et équipée. Cette dernière variable n’avait pas été prise en compte dans les calculs du Plan Schlieffen.

Carte du front Ouest au début de 1916.

La campagne de 1914

Considérant les horaires du Plan Schlieffen bousculés, les Allemands furent contraints d’abandonner l’idée d’investir Paris et ils s’arrêtèrent en conséquence non loin de la capitale française. De plus, ils durent transférer d’importantes forces à l’Est, car les Russes parvinrent à implanter un plan de mobilisation graduel et efficace qui leur permit de placer leurs unités sur le terrain de manière beaucoup plus rapide que ce qu’on eut cru possible. Face à cette menace, et avec des forces insuffisantes pour arrêter une invasion russe de la mère-patrie, les Allemands n’eurent d’autre choix que de transférer rapidement des divisions du front Ouest, qui commença pour sa part à se stabiliser en octobre et novembre 1914.

La Belgique fut malgré elle entraînée dans la guerre. Ce faisant, son armée livra une lutte désespérée en 1914 face à un envahisseur disposant de plus amples ressources.

La défense de l’est de la Prusse confirma ce que beaucoup redoutèrent en Allemagne, soit la fameuse guerre livrée sur deux fronts, qui hanta les planificateurs pendant tant d’années. Nulle part la victoire n’avait été acquise pour les Allemands, d’autant qu’à l’Ouest, les Français, qui pendant les premières semaines des hostilités s’étaient saignés à blanc (par des offensives futiles de grande envergure en Alsace-Lorraine), étaient parvenus à arrêter l’ennemi lors de la célèbre bataille de la Marne (septembre).

Chaque camp s’embarqua alors dans une série de manœuvres visant à déborder le flanc de l’adversaire, dans ce qui fut appelé par erreur la « Course à la Mer ». En fait, il ne s’agissait pas d’une course au sens propre du terme, encore moins de déplacements rapides des armées, pour la simple raison que celles-ci ne pouvaient pas faire bouger de larges unités d’infanterie et d’artillerie afin de tourner en vitesse le flanc adverse. Par conséquent, les deux camps sur le front Ouest s’affrontèrent à l’automne de 1914 dans une série de bataille dans les Flandres pour le contrôle ultime de la côte de la Manche (ex: batailles de l’Yser et d’Ypres). Ces engagements ne furent pas concluants, dans la mesure où la réalité de la guerre moderne conféra dès le départ un net avantage au défenseur, même face à un assaillant agressif.

Un bataillon sikh de l’armée britannique sur le front Ouest au début de la guerre.

Le bilan de la fin de la campagne de 1914 fut plus que relatif pour les belligérants. Les Allemands contrôlèrent la presque totalité de la Belgique et la partie nord-est de la France où se trouva le cœur industriel de la nation. Malgré tout, ces conquêtes n’apportèrent aucune victoire décisive au Reich. Le Plan Schlieffen avait été un échec, ne serait-ce qu’en considérant qu’il n’avait pas fourni à l’Allemagne la guerre sur un seul front tel qu’envisagé. Ce faisant, les Allemands se retrouvèrent dans une situation que leurs généraux avaient tant redoutée: la guerre sur deux fronts. Dans ces circonstances, les Allemands durent s’enterrer, choisissant autant que possible un terrain en hauteur. Simple en apparence, la nouvelle stratégie serait donc d’adopter une posture défensive, en érigeant d’imposants systèmes de tranchées et en améliorant les lignes de communication routières et ferroviaires sur les arrières du front. Ainsi, si les Allemands ne pouvaient pas gagner la guerre à l’Ouest, ils étaient d’avis qu’ils pourraient au moins tenir ce front, tandis qu’ils examineraient les possibilités à l’Est.

1915-1917 à l’Ouest: l’impasse

Drapeau en tête, des soldats français sautent le parapet en direction des positions ennemies en 1915.

D’un autre côté, les Alliés ne pouvaient pas rester sur la défensive. Pour gagner la guerre, ils devaient trouver une façon d’expulser l’envahisseur allemand de la Belgique et de la France, ce qui incluait les provinces « perdues » d’Alsace et de Lorraine. Le problème auquel faisaient face les généraux alliés était de taille, dans la mesure où ils avaient tant compté sur l’infanterie pour apporter la victoire, mais les récentes batailles de 1914 avaient clairement démontré que face à un ennemi bien retranché, même l’assaut le plus agressif pouvait tourner au désastre. En cela, on peut penser que même les plus têtus des généraux avaient compris ce principe, contrairement à un énoncé souvent véhiculé concernant l’entêtement, l’insensibilité, voire la stupidité de certains commandants de la guerre de 1914-1918.

En fait, les généraux comprirent rapidement l’importance décuplée que prit l’artillerie, selon le principe progressivement admis disant que « l’artillerie attaque, l’infanterie occupe ». Ce fut du moins la sorte de mantra avec laquelle les généraux alliés entamèrent la campagne de 1915. Théoriquement, il n’était pas faux de croire qu’une habile préparation d’artillerie puisse ouvrir des brèches dans le front ennemi, ce qui permettrait logiquement à l’infanterie et à la cavalerie d’exploiter ces percées et avancer en terrain ouvert.

Dans la pratique, la première difficulté rencontrée par les généraux (qui préparent les batailles, faut-il le rappeler) fut de surmonter les problèmes relatifs à l’approvisionnement en obus d’artillerie de qualité et en quantités suffisantes. Ensuite, il fallut trouver des manières de mieux coordonner le travail de l’infanterie et celui de l’artillerie, un problème qui s’avéra insurmontable en apparence. Les batailles sanglantes et infructueuses menées par l’armée française en Artois (mai-juin) et en Champagne (septembre-novembre) démontrèrent sans équivoque que l’avance de l’infanterie fut souvent paralysée par une artillerie qui ne savait plus où, ni quand tirer.

Croquis montrant un exemple d’un dispositif défensif. On remarque les nombreux obstacles que devaient franchir les fantassins à l’assaut d’une tranchée adverse. Si ces obstacles n’étaient pas neutralisés, la prise de la tranchée pouvait s’avérer impossible.

Les échecs de l’année 1915 pour les Alliés à l’Ouest ne firent que confirmer que les assauts nécessiteraient davantage de préparation et plus de ressources pour obtenir une quelconque percée ou l’usure de l’ennemi à faible coût. C’est dans cette optique que les Alliés préparèrent leurs nouvelles offensives pour 1916. Cette fois, l’idée consista en une coordination au niveau stratégique, où les fronts français, russe et italien auraient dû attaquer simultanément afin d’exercer une pression égale sur l’ennemi.

Or, ces plans alliés d’offensives coordonnées furent brutalement interrompus en février 1916 lorsque les Allemands lancèrent une série d’assauts contre la cité fortifiée de Verdun en France. Cette ville revêtait une importance plus symbolique que stratégique, car ce fut en cet endroit que Charlemagne avait divisé son empire parmi ses héritiers. Depuis lors, la France et l’Allemagne s’étaient fréquemment battues pour Verdun et la Lorraine, depuis l’époque de Charlemagne. De retour en 1916, le général allemand Erich von Falkenhayn avait envisagé une bataille d’usure qui était censée, selon ses propres termes, « saigner à blanc » l’armée française tout en limitant les pertes allemandes. Comme mentionné, Falkenhayn comptait sur la valeur symbolique de Verdun, qui était plus ou moins bien défendu malgré son système de fortifications, pour forcer la main des Français qui y enverraient leurs unités les unes après les autres. L’idée était donc d’user l’ennemi, et non pas nécessairement percer son front, toujours dans l’optique de contraindre les Français à défendre Verdun jusqu’au dernier homme.

Des soldats allemands dans une tranchée dans le secteur de Verdun. En arrière-plan, la forteresse de Douamont.

Ainsi, Verdun devint l’une des plus cruelles batailles de la guerre de 1914-1918, voire de l’histoire de l’Humanité. La bataille fit rage de février à décembre 1916, où les forces françaises reçurent l’ordre de reprendre systématiquement à l’ennemi chaque parcelle de terrain perdu, et ce, peu importe sa valeur stratégique ou tactique. À elles seules, les forteresses jumelles de Douaumont et Vaux devinrent les lieux de combats effroyables, si bien que lorsque la bataille s’acheva en décembre, on recensa 350,000 soldats tués (162,000 Français et 143,000 Allemands). Comme prévu, Falkenhayn avait effectivement « saigné à blanc » l’armée française, mais ce faisant, il avait rendu son armée victime du même traitement.

Toujours en 1916, mais plus au nord du front, les Français et les Britanniques avaient planifié une offensive conjointe sur la rivière de la Somme. Cette planification fut accélérée compte tenu de la forte pression ennemie exercée sur Verdun simultanément. Au départ, ce fut à l’armée française que revint l’effort principal sur la Somme, mais compte tenu des événements, les Britanniques prirent la relève sous le commandement de Sir Douglas Haig. La vision stratégique de cet ancien officier de cavalerie n’avait pas beaucoup évolué depuis 1915. L’idée du maréchal consistait à pilonner systématiquement et sans interruption les lignes ennemies pendant une semaine, après quoi l’infanterie pourrait sortir de ses tranchées et avancer tranquillement vers l’objectif.

Un régiment français dans une gare de triage non loin du front de Verdun. Signe que la bataille de Verdun fut majeure pour l’armée française, environ 70% de ses unités y effectuèrent au moins un séjour dans ce secteur.

Le 1er juillet, quelques heures avant l’assaut, la cadence du bombardement franco-britannique atteignit 3,500 obus à la minute, ce qui créa une atmosphère assourdissante qui fut entendue jusqu’à Londres. En face, les Allemands vécurent assurément une semaine d’enfer sous le vacarme des obus d’artillerie qui tombèrent dans et autour de leurs tranchées. Par contre, ces derniers étaient bien protégés dans des abris, dont certains pouvaient atteindre une profondeur de dix mètres. Généralement, ces abris n’avaient pas été détruits, ce qui avait laissé du temps aux mitrailleurs allemands de remonter à la surface, installer leurs pièces, puis faire feu en direction de l’infanterie franco-britannique. À eux seuls, les Britanniques eurent près de 20,000 fantassins tués pour la seule journée du 1er juillet 1916, qui demeure encore à ce jour la journée la plus sanglante de l’histoire de l’armée britannique.

1917-1918: désastres et déblocages

Par conséquent, l’année 1917 à l’Ouest débuta un peu à l’image de ce qu’avait été 1915, avec des troupes allemandes une fois de plus engagées dans des opérations défensives et avec les Alliés cherchant d’autres manières de casser l’impasse sur le front. Ces derniers tentèrent deux offensives désastreuses cette année-là, dont la première en avril au Chemin des Dames, en Champagne. Le nouveau commandant en chef des armées françaises, le général Robert Nivelle, parvint à convaincre la classe politique de son pays qu’il pouvait reproduire à plus grande échelle ces fameux « barrages roulants » d’artillerie qui précédèrent l’avance de l’infanterie. Lorsque bien coordonné, le tir pouvait effectivement réduire au silence les mitrailleuses adverses et couper les réseaux de fils de fer barbelés. Ensuite, les nouveaux chars d’assaut devaient avancer à leur tour, dans ce qui apparaîtrait comme l’une des premières tentatives d’envergure de coordination char-infanterie de la guerre.

Mis à part le feu adverse, les pires ennemis du soldat sont l’eau et la boue qui peuvent rapidement s’accumuler lors d’intempéries.

Pour répondre aux nombreuses critiques quant à la réussite de l’assaut, Nivelle fit preuve, et cela fut assurément une erreur, d’une plus grande transparence en expliquant en détail son plan d’assaut. Combinée à l’excellente reconnaissance aérienne faite par les Allemands, cette erreur de Nivelle enleva à l’offensive l’élément capital de la surprise. Ce faisant, les Allemands eurent tout le temps nécessaire pour se replier sur des positions arrières mieux aménagées, si bien que l’artillerie française s’attarda à pilonner la première ligne allemande qui fut quasiment vide de soldats.

Comme prévu, la bataille du Chemin des Dames débuta le 16 avril 1917. Pendant quatre jours, l’infanterie française avança vers un ennemi qui l’attendit de pied ferme, dans des positions défensives presque intactes. Dans le ciel, l’aviation de chasse allemande s’attarda à abattre les appareils de reconnaissance français dont la tâche fut de guider les tirs de l’artillerie. En clair, l’artillerie française tira à l’aveuglette, alors que celle des Allemands fut habilement guidée par l’aviation et des observateurs au sol. En quelques jours d’offensive, les Français perdirent environ 120,000 soldats pour un gain de terrain avoisinant les 600 mètres, ce qui provoqua des mutineries dans la moitié des unités de l’armée.

Comme lors de chaque assaut, il est à espérer que le bombardement préalable de l’artillerie soit parvenu à réduire au silence les défenses ennemies. Souvent positionnés sur les hauteurs, comme ici en arrière-plan, les soldats allemands sur le Chemin des Dames en 1917 eurent tout le temps de se préparer et attendre le moment venu avant d’ouvrir le feu.

De leur côté, les Britanniques n’eurent guère plus de succès en 1917. En avril, une force combinée anglo-canadienne prit la crête de Vimy, au cours d’une bataille coûteuse qui eut peu d’impacts sur l’ensemble du front. De juillet à novembre, les Britanniques et leurs alliés des colonies lancèrent une offensive à plus grande échelle dans la région d’Ypres et son saillant près de Passchendaele. Le résultat ne fut pas plus concluant, malgré que l’on parvint à fixer en Flandres une quantité non négligeable de divisions ennemies.

Cette série de désastres subis par les Alliés en 1917 fut loin d’améliorer leur situation, d’autant qu’à l’Est, la révolution bolchevique et la signature du traité de Brest-Litovsk libérèrent une quantité considérable de divisions allemandes (près d’un million de soldats) qui furent immédiatement transférées à l’Ouest. Malgré ces succès, le temps joua contre les Allemands, qui durent se lancer dans une série d’offensives en France avant l’arrivée en force des contingents américains à l’été de 1918.

Représentation d’un Stosstruppe allemand (1918). Tout son armement est conçu de manière à faciliter ses déplacements et le combat rapproché: étuis à grenades sous les aiselles, mitraillette, poignard de tranchée, etc.

Cela dit, en mars, les Allemands tentèrent le tout pour le tout avec une série de cinq offensives majeures sous la direction du général Erich Ludendorff. Faisant un usage abondant de troupes d’assaut spécialement rompues aux nouvelles tactiques de la guerre de tranchées, qui furent testées à Riga (Russie) et à Caporetto (Italie) l’année précédente, les Allemands parvinrent à percer en plusieurs endroits le front allié. En dépit de la panique et du désarroi qui s’empara des états-majors alliés, les offensives allemandes perdirent de leur rythme, de leur souffle, si bien que les Alliés purent se ressaisir et envisager une série de contre-offensives sous la direction du nouveau commandant suprême allié, le généralissime Ferdinand Foch.

En effet, l’urgence créée par les succès allemands finit par convaincre les Alliés de nommer Foch au titre de commandant suprême chargé de coordonner l’ensemble des armées sur le front Ouest. L’énergie et la volonté affichées par Foch finirent par faire tourner le vent à la faveur des Alliés, notamment lors des batailles presque épiques sur la Marne et à Amiens à l’été de 1918. En « coordonnant » diverses armées, le but de Foch fut de voir à ce que la cohésion soit maintenue entre les armées britannique et française, dans le but de gagner du temps et permettre au corps expéditionnaire américain de se faire la main et prendre sa place dans le dispositif de bataille. Malgré leur inexpérience flagrante, les Américains disposèrent de l’avantage du nombre et ils combattirent avec acharnement, du moins de manière beaucoup plus agressive que ce que les critiques de l’époque prétendirent.

Conclusion

Clairement, en considérant ces quatre années de guerre, l’usure des armées et des populations, puis l’arrivée massive des Américains en fin de compte, les Allemands finirent par réaliser qu’ils ne traverseraient pas l’hiver de 1918-1919 dans l’espoir de reprendre la guerre au printemps. Cela n’aurait fait que retarder l’inévitable, qui était que la guerre était tout simplement perdue.

La signature dans le wagon-bureau de Foch le 11 novembre 1918 ne fit que confirmer cette situation, ce qui marqua la fin de la guerre de 1914-1918 à l’Ouest.

La seconde partie de cet article sur la Première Guerre mondiale traitera de l’évolution du conflit sur le front Est, de même que des hostilités en Italie, dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Afrique.

Souvent laissés à eux-mêmes, isolés au fond des tranchées et dans des trous d’obus, les fantassins de la guerre de 1914-1918 redoutaient particulièrement les effets dévastateurs des mitrailleuses et de l’artillerie.

Introduction

Toile de Charles Comfort intitulée « Le Combat » dépeignant des fantassins canadiens de la 1ère Division en Italie (1944). (Musée de la Guerre, Ottawa).

La première partie de ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne s’acheva chronologiquement avec la fin de la conquête de la Sicile, qui devint une réalité après 38 jours d’affrontement entre le 10 juillet et le 17 août 1943. Ayant capturé Messine et faisant face à la pointe de la « botte » italienne, les armées alliées épuisées et exsangues doivent à nouveau repartir en campagne.

De leur côté, les forces de l’Axe ne sont guère dans une meilleure position, bien que les troupes allemandes s’étant battues en Sicile affichèrent une agressivité et une ténacité qui n’allèrent pas fléchir à mesure qu’elles effectuèrent une retraite en bon ordre dans la péninsule. Aux quelques dizaines de milliers de soldats germano-italiens qui étaient parvenus à rejoindre le continent, par le détroit de Messine, allaient s’ajouter d’autres renforts allemands composés de troupes de qualité, et ce, sans oublier que le terrain montagneux de l’Italie favorisait naturellement la défense.

Rappelons également que les campagnes de Sicile et d’Italie (qui allait s’amorcer au tournant d’août et de septembre 1943) furent les résultantes d’un compromis des États-Unis qui acceptèrent la stratégique britannique envisagée à la fin de 1942 et confirmée au début de l’année suivante à Casablanca. Cette stratégie était celle d’une approche indirecte, où l’idée était de porter des coups dans le théâtre de la Méditerranée, plutôt que de favoriser une stratégie directe qui consistait à frapper en Europe de l’Ouest, notamment en France. D’ailleurs, à cet égard, les Américains haussèrent le ton à plusieurs reprises, car ils préférèrent concentrer leurs forces en Angleterre pour ainsi attaquer les Allemands par la route la plus courte, à travers la Manche.

Dans les faits, Washington était déjà compromise dans la stratégie indirecte en tenant compte des ressources qui avaient été affectées à l’invasion de l’Afrique du Nord française en novembre 1942. La campagne qui s’ensuivit s’était achevée au printemps suivant par la capitulation des forces de l’Axe en Tunisie. En soi, la nouvelle était excellente, mais les Alliés avaient dès lors perdu le contact avec l’ennemi. La logique d’alors voulut que l’on reprenne les opérations le plus tôt possible afin de garder l’initiative et la pression.

L’autre donne du problème est bien simple et concerne directement la logistique. Il était à peu près impossible pour les Alliés de ramener plus de 150,000 hommes et leur matériel en Angleterre à temps pour une invasion de la France en 1943. La seule option demeurait l’Italie.

 La Sicile : rappels troublants

Nous savons que le 10 juillet 1943, les Alliés anglo-américains rassemblèrent plusieurs divisions pour la Sicile (Opération Husky) afin de constituer le XVe Groupe d’armées, qui consistait en la VIIe Armée américaine du général Patton et de la VIIIe Armée britannique du général Montgomery. Pourquoi parlons-nous de « rappels troublants »?

Parce qu’en Sicile, et en dépit de la victoire, les Alliés ont bien mal paru. Naturellement, la bravoure des individus et celle des groupuscules de combattants dans l’adversité ressortira toujours du lot, mais la réalité est que les performances de combat, dans leur ensemble, furent médiocres dans le camp allié. Le simple fait que des dizaines de milliers de soldats germano-italiens et leurs équipements aient pu s’échapper de la Sicile ne constitua que le point culminant de toute une série de déficiences stratégiques et tactiques observées chez les Alliés pendant cette campagne de 38 jours.

À cela, il faut ajouter les rivalités malsaines entre les Alliés eux-mêmes, puis celles entre les diverses branches militaires (armée, aviation et marine). À titre d’exemple, au niveau du renseignement, les Alliés ne surent exploiter toutes les précieuses données sur les dispositifs et les intentions de l’ennemi, données recueillies lors d’opérations de décryptage comme Ultra. Sur le terrain, les Américains de Patton firent des progrès rapides, mais les Britanniques de Montgomery piétinèrent autour de Catania. Enfin, l’exceptionnelle résistance des forces allemandes et les puissantes contre-attaques qu’elles purent menées dans des secteurs bien choisis ne furent qu’éclipsées par les piètres performances de soldats italiens mal équipés et démotivés. Pour toutes ces raisons, les Alliés purent s’estimer chanceux d’avoir fermé le dossier sicilien en à peine 38 jours.

La traversée du détroit de Messine par les Alliés marque la transition entre la fin de la campagne de Sicile puis le début de la campagne d’Italie (août – septembre, 1943).

De Reggio à Rome : la première phase (septembre 1943 – juin 1944)

Tel que nous l’avons présenté, à première vue, le portrait peut paraître sombre pour les Alliés, mais à terme, la situation est encourageante. La fin de la campagne sicilienne marqua la déposition de Mussolini et le nouveau gouvernement italien avait aussitôt entamé des négociations en vue d’une capitulation. Au plan politique, il est évident que la capitulation de l’Italie fasciste porterait un dur coup à l’Axe. Du point de vue militaire, voire stratégique, il semblait que le nouveau gouvernement italien était disposé à permettre aux Alliés d’y faire débarquer leurs troupes un peu partout sur le territoire afin de nuire aux mouvements des forces allemandes. Dans quelques cas, certaines unités italiennes basculeraient dans l’autre camp.

Par contre, les négociations entre le nouveau gouvernement italien et les Alliés piétinèrent pendant un certain temps, si bien que ces derniers hésitèrent avant d’amorcer de quelconques déploiements de troupes pour obtenir un effet de surprise. Les Allemands, eux par contre, n’hésitèrent pas. Ils envoyèrent de toute urgence des renforts dans la péninsule et prirent carrément possession du pays. Ainsi, ils avaient envoyé un message bien clair : si les Alliés veulent l’Italie, ils devront se battre pour elle, maison par maison, mètre par mètre.

C’est ainsi que débuta officiellement la campagne d’Italie, par un débarquement d’éléments de la VIIIe Armée britannique à Reggio di Calabria, le 3 septembre 1943, à peine deux semaines après la prise de Messine de l’autre côté du détroit. Le 9, ce fut au tour des Américains de la nouvelle Ve Armée du général Mark Clark (qui comptait aussi un corps d’armée britannique) d’opérer un débarquement à Salerne, dans le but évident de couper toute retraite potentielle de l’ennemi entre cette ville et l’extrémité sud de la péninsule où était Montgomery (voir la carte).

Carte des opérations du théâtre italien lors de la première phase entre le débarquement à Reggio di Calabria et Salerne jusqu’à la libération de Rome. Les lignes orangées représentent les différentes lignes défensives aménagées par les troupes allemandes, dont les Lignes Gustave et Hitler en constituèrent les principales au sud de Rome (septembre 1943 – juin 1944). (Cliquez pour agrandir.)

En face, les Allemands étaient toujours sous les ordres du Generalfeldmarschall Kesserling, qui avait opté pour une stratégie défensive à plusieurs échelons ou « lignes » afin de ralentir l’ennemi et le contraindre à livrer bataille pour chaque mètre. Ce que craignaient plusieurs stratèges alliés arriva en Italie, à savoir que Kesserling les entraîna dans une longue campagne d’usure, puisqu’il fallut prendre d’assaut chacune des positions défensives aménagées (Gustav, Hitler et Gothique) et d’y consacrer les ressources conséquentes.

Mais il faut insister sur le fait que les Alliés ne se lancèrent pas tête baissée vers le front ennemi sans avoir au préalable tenté des avenues pour le prendre à revers. Le débarquement de Salerne en constitue un premier exemple. Quelques mois plus tard, en janvier 1944 à Anzio, au sud de Rome, les Alliés lancèrent l’Opération Shingle afin de contourner le Ligne Gustav. Dans ce cas, le temps jouait contre les dirigeants alliés du théâtre méditerranéen puisque de nombreuses péniches de débarquement devraient tôt ou tard être renvoyées en Angleterre en prévision de l’invasion de Normandie. Cela dit, les forces alliées débarquèrent à Anzio et purent établir une fragile tête de pont sur la plage et certaines hauteurs environnantes, mais au final, l’opération peut aisément être qualifiée de désastre, car les troupes prises dans la poche ne purent jamais s’en extraire, du moins jusqu’au moment où le front allié plus au sud les rejoignit au début de juin.

Quelque peu enorgueillis par la nouvelle de la chute de Mussolini, les soldats anglo-américains qui débarquèrent à Salerne au début de septembre 1943 furent rapidement confrontés à un adversaire dont on avait sous-estimé sa résistance et ses capacités d’adaptation selon l’évolution de la situation. Par ailleurs, la difficulté à faire la jonction avec les forces alliées venant du sud de l’Italie n’arrangea en rien une situation que l’ennemi exploita allègrement. Source: United States National Archives.

Et c’est dans ce contexte de guerre d’usure, pour laquelle il semble qu’une victoire à court terme paraît illusoire, que les belligérants s’affrontèrent à nouveau dans ce qui nous apparaît aujourd’hui comme l’une des pires batailles du front italien, à savoir celle de Monte Cassino. Du 12 janvier au 18 mai 1944, les Alliés s’embarquèrent dans une série de quatre offensives pour prendre la montagne et le monastère de Monte Cassino, une véritable forteresse naturelle qui à elle seule bloquait la vallée du Liri, l’une des rares voies terrestres praticables menant directement à Rome.

Construit au VIe siècle de notre ère, le monastère bénédictin dominait donc la vallée et était utilisé par les observateurs d’artillerie allemands afin de régler leurs tirs de batteries. C’est alors qu’un virulent débat fit rage au sein du haut commandement allié afin de déterminer s’il fallait ou non bombarder ce trésor national italien, débat qui d’ailleurs a pu se poser tout au long de la campagne militaire étant donné les joyaux patrimoniaux qui parsèment le pays. Non sans surprise, par contre, on alla de l’avant avec le bombardement. Détruit, le monastère en ruines était encore plus facile à défendre pour les Allemands.

La quatrième offensive alliée (Opération Diadem) fut relativement bien exécutée par rapport aux précédentes, qui constituèrent un véritable gaspillage de ressources militaires, où l’une après l’autre, différentes divisions alliées de plusieurs pays avaient tenté en vain de prendre la montagne. En fait, ce sont les forces de deux pays aux effectifs militaires modestes pour l’époque qui jouèrent un rôle déterminant lors de ce dernier assaut. Le IIe Corps d’armée polonais du général Władysław Anders parvint à capturer les ruines du monastère à proprement dit, tandis que le Corps expéditionnaire français du général Alphonse Juin perça la Ligne Hitler à cette hauteur (à noter cependant la contribution d’autres éléments pour fixer l’ennemi et faire diversion ailleurs, dont celle d’une division canadienne de l’armée britannique).

Dominant complètement le champ de bataille à l’entrée de la vallée du Liri (rare voie d’accès vers Rome), le Mont Cassin (Monte Cassino) et son monastère bénédictin datant du Ve siècle furent transformés en véritables forteresses par les Allemands. La bataille dura cinq mois, de janvier à mai 1944, et peut-être qualifiée de « bataille internationale », dans la mesure où nombreuses furent les nations dont les troupes y combattirent. La bataille de Monte Cassino est emblématique de la campagne italienne et les belligérants y payèrent un lourd tribut avec plus de 75,000 soldats tombés sur cette seule position.

Officiellement terminée le 18 mai, cette « bataille internationale » de Monte Cassino fut probablement la plus terrible de la campagne italienne, avec un bilan avoisinant les 55,000 pertes pour les Alliés et un peu plus de 20,000 pour les forces de l’Axe. Par conséquent, la chute de cette position stratégique ouvrit la voie de la vallée du Liri et fut accompagnée, une semaine plus tard, d’une autre bonne nouvelle pour les Alliés avec la percée et le dégagement de la poche d’Anzio un peu plus au nord-ouest.

La jonction entre les forces d’Anzio et celles de la Ve armée américaine venant de Monte Cassino put enfin se réaliser. Ici encore se prit une autre décision douteuse de la part des Alliés. Il aurait en effet été possible de prendre à revers et encercler les forces ennemies battant en retraite depuis Monte Cassino vers Rome. Comme d’habitude, des tractations au sein de la hiérarchie militaire alliée, tractations combinées à l’hésitation du général Alexander (le commandant du théâtre d’opérations) et l’obsession de son subordonné le général Clark de prendre Rome le premier (pour marquer un coup de publicité avant que l’attention du monde ne soit tournée vers la France en ce début de juin 1944), n’aidèrent en rien.

Étant parfaitement conscients du danger d’un encerclement, les Allemands réagirent promptement et se replièrent au nord de Rome sur la Ligne Gothique. Cette dernière position défensive fort bien aménagée s’étendait d’Ancona (au sud de Bologne) en passant par Pise et Florence.

Autre déception qui rappelle Salerne, le débarquement anglo-américain d’Anzio en janvier 1944, dont le but était de couper aux Allemands la route reliant Rome à Monte Cassino. Loin d’être mauvaise en soi, l’idée fut victime d’une confusion d’ensemble attribuable à la fois à des manques de communications, à des contraintes logistiques et à une farouche résistance ennemie, dont on sous-estima à nouveau la volonté de se battre sur le sol italien et d’y consacrer les ressources nécessaires. Les Alliés furent prisonniers de cette poche pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où les Allemands « décrochèrent », le tout dans le contexte de l’évacuation de Monte Cassino et du redéploiement des forces de l’Axe au nord de Rome.

La libération de Rome et le spectre du « front secondaire » (juin 1944 – mars 1945)

Cette seconde phase de la campagne italienne de la Seconde Guerre mondiale constitue en quelque sorte de talon d’Achille d’une tentative de soi-disant reconnaissance a posteriori de l’importance de ce front. Le raisonnement peut paraître quelque peu simpliste, mais il est clair qu’en dépit de son importance évidente, le débarquement de Normandie de juin 1944 eut des impacts directs sur la visibilité médiatique du front italien en plus de lui enlever des ressources militaires.

En d’autres termes, il est désormais admis qu’après le Jour J en Normandie, le front italien devint secondaire. On lui enleva au moins six divisions d’infanterie qui furent affectées à un autre débarquement, cette fois dans le sud de la France au mois d’août. Là encore, les avis sont partagés, mais d’un strict point de vue stratégique, le débarquement en Provence constituait une opération bien secondaire à notre avis.

Toujours est-il qu’en septembre, la VIIIe Armée britannique sous les ordres du général Oliver Leese (Montgomery ayant pris au début de 1944 la tête du XXIe Groupe d’armées sur le front Ouest), se lança à l’assaut de la Ligne Gothique (Opération Olive), le long de la mer Adriatique. À l’instar de Cassino, l’opération dégénéra rapidement en une guerre d’usure qui entraînèrent de lourdes de pertes pour les Alliés avec cette fois la difficulté à combler les vides, compte tenu, comme nous l’avons mentionné, que le théâtre italien devint secondaire. Bref, les Alliés anglo-américains réduits en nombre (notamment avec le transfert du corps canadien sur le front Ouest) durent passer un autre dur hiver de guerre sur le front italien, face à des positions toujours aussi bien défendues et sur un terrain favorable à l’adversaire.

Carte des opérations de la seconde phase de la campagne italienne, de juin 1944 (libération de Rome) jusqu’au début de mai 1945. Le principal défi pour les Alliés à cette époque fut de percer une autre ligne défensive, la Ligne Gothique (en rouge). À ce stade, l’attention du monde se tourna vers l’Europe du nord-ouest, si bien que le front italien devint secondaire aux yeux de nombreux stratèges, voire même des historiens et du grand public par la suite. (Cliquez pour agrandir.)

En mars de 1945, dans le contexte de la chute imminente du IIIe Reich, le général Heinrich von Vietinghoff reprit le commandement des forces allemandes sur le théâtre italien (poste qu’il avait momentanément occupé à la fin de 1944 au moment où Kesserling se remettait d’une sérieuse blessure). Son retour au front coïncida avec le déclenchement de l’offensive finale des Alliés. Le 9 avril, la VIIIe Armée britannique (général Richard McCreery) refoula davantage l’ennemi vers la frontière autrichienne et elle fut appuyée la semaine suivante par une autre offensive de la Ve Armée américaine (général Lucian Truscott).

C’est alors que les unités de Vietinghoff s’écroulèrent les unes après les autres, en particulier à partir du 25 avril, au moment où les VIIIe et Ve Armées firent leur jonction dans la région d’Emilia. Le 2 mai, les forces allemandes d’Italie capitulèrent, non sans avoir mené une résistance ayant duré près de deux ans (vingt mois).

Conclusion : le théâtre italien autrement

Notre but en écrivant ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne était double : rappeler les faits en espérant faire prendre conscience aux lecteurs que nous avons à faire avec un théâtre d’opérations pour le moins « intrigant », par la violence et les conditions extrêmes d’affrontement, en plus d’être « négligé » par les historiens, la culture populaire et le grand public au final.

Naturellement, les opinions diffèrent quant à l’utilité réelle de ces campagnes pour les Alliés. Les « partisans » de ces campagnes (dont nous sommes) diront qu’elles permirent de fixer un nombre important de divisions ennemies de bonne qualité, des ressources qui auraient pu évidemment être déployées sur d’autres théâtres d’opérations qui apparaissent plus importants pour certains. D’ailleurs, les pertes subies au cours de ces vingt mois en témoignent. Comme toujours, en histoire militaire, il est difficile d’évaluer exactement les pertes, mais on pense que les Alliés perdirent un peu plus de 300,000 hommes (tués, blessés et disparus), tandis que les chiffres pour les forces de l’Axe sont de l’ordre de 450,000.

D’autre part, ces campagnes soulèvent la question de ladite « performance » des unités sur le terrain. Il est souvent question de l’ardeur au combat des troupes allemandes versus celle de leurs alliés italiens qui laissait à désirer. Difficile à contester, nous pensons, ce constat en cache probablement un autre, à savoir celui de la performance des Alliés. En effet (et nous l’avons particulièrement relevé pour la campagne sicilienne), la performance d’une bonne partie des forces alliées fut loin d’être impressionnante par moment, notamment à cause du climat malsain dans le haut commandement sous le duo Patton-Montgomery.

Face à un ennemi déterminé (du moins chez les Allemands), bien dirigé et équipé, le taux de pertes des Alliés monta en flèche à certaines occasions et davantage de ressources durent être consacrées à ce théâtre pour combler les vides. Et comme nous l’avions indiqué dans le contexte de l’avant et de l’après-débarquement de Normandie, l’allocation des ressources militaires alliées pour le front italien se fit au compte-goutte à partir de 1944.

Tout cela nous ramène à une question bien simple. Les Alliés anglo-américains auraient-ils dû choisir d’aller combattre en Sicile et en Italie au lendemain de la fin des opérations en Afrique du Nord? Dans les faits, le théâtre méditerranéen était tout ce qu’il y avait de disponible au tournant de 1942-1943. Les campagnes subséquentes de Sicile et d’Italie auront au moins permis de tester la coopération interalliée, de parfaire certaines doctrines avant la Normandie et ainsi de suite.

Qui plus est, si erreur il y eut, c’est peut-être d’avoir insisté pour la poursuite de la campagne italienne au lendemain de la bataille de Monte Cassino et du demi-échec du débarquement d’Anzio dans les premiers mois de 1944. Il est probable qu’une meilleure lecture de la situation chez le haut commandement allié aurait permis de conclure qu’un minimum de forces devrait être maintenu en Italie une fois Rome libérée, histoire de fixer l’adversaire, mais sans poursuivre davantage les opérations vers le nord. À la limite, peut-être aurait-il fallu s’arrêter sur la Ligne Gothique. Le débat reste ouvert.

En somme, les campagnes sicilienne et italienne font partie de ces guerres « oubliées » de la Seconde Guerre mondiale, un peu comme ce fut le cas avec la campagne de Birmanie (voir notre autre article sur le sujet). Mais pour les hommes sur le terrain, l’extrémité des conditions environnantes, la sauvagerie des combats en montagne, celle dans les ruelles et les vignobles se combinèrent avec d’autres visions d’horreur associées à la misère humaine habituelle des champs de bataille en plus d’assister en maints endroits à la destruction d’un patrimoine mondial de valeur inestimable.

Telle fut la Sicile, telle fut l’Italie.

Fantassins canadiens progressant vers la Ligne Gothique (août, 1944). Source: Legion Magazine.

Introduction

Le sergent H. E. Cooper du 48th Highlanders of Canada, 1ère Division d’infanterie canadienne. Sicile, août 1943.

Depuis le temps où j’étudie différentes campagnes militaires à travers les âges, il en ressort que certaines, pour toutes sortes de raisons, m’apparaissent pour le moins « intrigantes » et « négligées ». C’est le cas ici des événements s’étant déroulés dans le théâtre d’opérations méditerranéen au cours de la Seconde Guerre mondiale, en particulier lors du débarquement des forces alliées en Sicile et de la campagne italienne qui suivit.

Par exemple, on sait que le « Jour J » réfère presque systématiquement au débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et de la campagne militaire longue et ardue qui s’acheva officiellement avec la libération de Paris deux mois plus tard. Cette opération amphibie de masse figure parmi les plus importantes de l’Histoire, au même titre que l’Invincible Armada espagnole à la fin du XVIe siècle. Dans les deux cas, cet imaginaire collectif, conséquent de la portée emblématique de ces événements s’est facilement transporté dans les canaux cinématographiques et documentaires, de même que par une historiographie abondante. Les historiens académiciens ont largement étudié ces sujets et il est somme toute aisé de trouver des ouvrages de référence qui comblent les attentes du grand public comme des spécialistes.

Encore là, sans vouloir tomber dans des comparaisons aussi faciles que douteuses, mon impression est que par rapport à l’ensemble des moyens militaires déployés à l’époque, les campagnes de Sicile et d’Italie furent loin d’avoir obtenu le degré d’attention qu’elles auraient dû avoir. Rappelons les faits, dans cette première partie qui traite de la conquête de la Sicile.

Le dossier nord-africain et ses suites incertaines (printemps 1943)

Pour comprendre la place qu’occupent les campagnes sicilienne et italienne au cours de la Seconde Guerre mondiale, il faut remonter quelque peu dans le temps pour se ramener au début de l’année 1943. En ce qui a trait aux hostilités dans l’hémisphère occidental, le début de 1943 constitue un tournant majeur marqué par d’importantes victoires pour les Alliés, qui peuvent enfin souffler un peu et, surtout, reprendre l’initiative des opérations.

La terrible défaite subie par les forces de l’Axe dans Stalingrad en février marque une première étape, mais la déroute des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, accentuée par la capitulation d’un quart de millions d’hommes en Tunisie en mai, était plus inquiétante à court terme. En effet, la conclusion favorable du dossier nord-africain pour les Alliés leur ouvrait de nouvelles possibilités pour frapper quelque part dans le sud de l’Europe. D’emblée, il y avait au moins trois scénarios qui étaient à l’étude sur lesquels les stratèges politiques et militaires alliés devaient s’entendre afin de coordonner les efforts.

J’insiste sur le mot « entente », car il était évident, pour les stratèges de l’époque, qu’une certaine discorde régnait quant à la suite des opérations à mener après l’Afrique. De novembre 1942 jusqu’à février-mars 1943 au moins, les Alliés n’avaient pas réellement connu de sérieuses frictions au plan stratégique, dans la mesure où, à l’ouest, les Américains menaient leurs opérations depuis le Maroc et l’Algérie vers la Tunisie, tandis que les forces de l’Empire britannique et leurs alliés poussaient aussi vers la Tunisie depuis l’Égypte. Mais c’est au moment où la jonction se fait en Tunisie, au printemps de 1943, que des éléments de discorde commencent à poindre, non seulement sur la manière de mener à terme la capitulation des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, mais plus globalement sur la suite à donner aux opérations sur le continent européen.

La fin de la campagne tunisienne en mai 1943 marqua également l’expulsion définitive des forces de l’Axe d’Afrique du Nord. Ayant fait 250,000 prisonniers germano-italiens, les Alliés en étaient déjà à préparer leur prochaine campagne. Destination: la Sicile.

Opération Husky : scepticismes face au scénario sicilien

Ce que l’on appelle l’Opération Husky consiste en une vaste opération militaire qui figurait à l’agenda des stratèges alliés depuis au moins la conférence de Casablanca de janvier 1943. Rappelons que les succès du débarquement américain en Afrique du Nord française (Opération Torch) au mois de novembre précédent avaient encouragé le président américain Roosevelt et le premier ministre britannique Churchill à envisager un assaut amphibie aussitôt que les forces de l’Axe auraient été expulsées du continent africain, soit au début de mai 1943.

Cependant, dans l’esprit du haut commandement allié, il ne fallait pas se leurrer. On était convaincu que la Sicile représentait un défi beaucoup plus complexe, ne serait-ce qu’en tenant compte du fait que cette fois, les soldats italiens allaient se battre sur le sol et sans oublier la présence sur l’île d’unités allemandes réputées de bonne qualité. En même temps, les Alliés venaient d’expulser les forces de l’Axe d’Afrique du Nord et ce fait d’armes avait assurément contribué à la hausse du moral de leurs troupes.

D’ailleurs, de leur côté, les Alliés avaient à leur disposition de soldats expérimentés. Rappelons que la VIIIe Armée britannique de Bernard Montgomery était composée de soldats dont plusieurs faisaient campagne depuis bientôt trois ans depuis l’Égypte et avaient traversé tout le désert libyen pour remonter jusqu’en Tunisie. Pour leur part, les Américains arrivaient avec leur matériel et les troupes de la VIIe Armée de George Patton avaient bénéficié d’une expérience de combat en Tunisie, bien que celle-ci fut acquise au prix de coûteux revers comme à la bataille de la passe de Kasserine. En clair, ces expériences et ce matériel cumulés étaient considérés comme suffisant par le haut commandement allié pour vaincre les garnisons de l’Axe en Sicile et porter en fin de compte la guerre sur le sol italien.

La préparation de l’invasion de la Sicile prit au mois six mois et elle reposa sur du matériel amphibie constitué essentiellement de navires de transport et de péniches de débarquement, des éléments qui allèrent caractériser la stratégie des Alliés pour les mois à venir. À elle seule, l’Opération Husky nécessita la mobilisation d’environ 160,000 hommes et quelque 3,000 navires, chiffres légèrement supérieurs à ce qui fut requis, par exemple, pour l’Opération Overlord en Normandie en juin de l’année suivante.

What’s next? Voilà l’une des questions à l’ordre du jour de la Conférence de Casablanca au début de 1943. Suite à l’expulsion des forces de l’Axe d’Afrique du Nord, les Britanniques favorisèrent la poursuite des opérations quelque part dans le sud de l’Europe (Balkans, Italie…), tandis que les Américains voulurent porter des coups directement en Europe de l’Ouest, soit en France. Comme toujours, Staline insistait pour l’ouverture d’un nouveau front afin de soulager ses troupes et les Alliés disposaient de plusieurs divisions de qualité et expérimentées en Afrique du Nord. Bref, des contraintes de temps, des contraintes géostratégiques, logistiques et l’idée d’en découdre à nouveau avec l’ennemi à brève échéance, tous ces facteurs ont plus ou moins pesé dans la décision de porter la guerre sur le sol italien.

La Sicile : les forces en présence

Pour Husky, il était prévu que deux armées alliées débarquent en Sicile le 10 juillet 1943. Les Américains et les Britanniques feraient débarquer leurs troupes sur deux étendues de plage distinctes d’une longueur approximative de 65 kilomètres chacune, dans ce qui apparaissait comme une opération où chacun pourrait mutuellement se couvrir. Le commandant en chef des forces alliées était le général américain Dwight Eisenhower et celui du théâtre d’opérations était le général britannique Harold Alexander qui dirigerait le XVe Groupe d’armées spécialement formé pour la campagne sicilienne.

Au plan des effectifs, la VIIIe Armée britannique disposait d’une division aéroportée et de six divisions d’infanterie, en plus d’une brigade d’infanterie supplémentaire et de deux brigades blindées. À cela, pour des opérations spéciales, devaient s’ajouter trois groupes de commandos des Royal Marines. Toutes ces forces devaient débarquer au sud-est de la Sicile avec pour objectifs de libérer la partie est de l’île puis de capturer des points stratégiques tels Syracuse et Messine. Du côté américain, la VIIe Armée disposait d’une division aéroportée, d’une division blindée, de quatre divisions d’infanterie et d’un groupe de commandos. L’armée de Patton devait prendre d’assaut le sud de l’île à l’ouest des Britanniques et éventuellement libérer la partie ouest avec comme objectif Palerme. Dans les airs, près de 4,000 appareils alliés allaient s’assurer de la couverture, bien que le renseignement prévoyait une force d’opposition constituée d’environ 1,500 appareils ennemis dans ce théâtre.

En face, les stratèges germano-italiens devaient gérer les conditions suivantes. D’abord, ils n’avaient pas la maîtrise du ciel, ni de la mer. Ensuite, le refus obstiné d’Hitler d’évacuer ses troupes d’Afrique du Nord entraîna la perte de plusieurs divisions allemandes de bonne qualité. Il ne restait à la disposition des stratèges en Sicile qu’une dizaine de divisions italiennes de qualité et de loyauté douteuses ainsi que deux divisions allemandes qui elles, cependant, étaient fiables. Plus encore, les Alliés usèrent de manœuvres trompeuses faisant croire pendant un temps qu’un débarquement s’opérerait en Sardaigne.

Placez deux hommes qui se détestent dans la même pièce et forcez-les à travailler ensemble devant une carte de la Sicile et vous avez la combinaison Montgomery-Patton de l’été 1943. Un difficile tandem où les rivalités n’eurent d’égal que les exploits réalisés par leurs hommes sur le terrain.

Le débarquement et la campagne

10 juillet 1943. Des vents forts, cassants, et une mauvaise température furent littéralement désastreux pour la première opération aéroportée d’envergure menée par les Alliés. Chez les Britanniques, les 144 planeurs transportant leur 1st Airborne Brigade connurent toutes sortes de mésaventures. Seulement 54 purent se poser en Sicile tandis que les autres s’écrasent en Méditerranée, noyant la plupart des occupants. Du côté américain, les troupes aéroportées ne connurent guère plus de succès. Peu nombreux furent leurs parachutistes à avoir atterri dans la zone de largage, sans compter la quantité incroyable d’appareils abattus en plein vol par le tir ami.

En mer, les vents n’aidèrent pas non plus la flotte d’invasion, quoique dans l’ensemble, cette température hostile eut le seul avantage de relâcher quelque peu le niveau d’alerte des forces ennemies. Celles-ci furent brutalement réveillées par la canonnade de six cuirassés pendant que les rares unités aéroportées ayant pu se poser sur l’île entreprirent leurs manœuvres de harcèlement et de sabotage du dispositif défensif adverse en plus de nuire aux communications et à l’arrivée des renforts.

Pour les troupes au sol ayant à prendre les plages d’assaut, il nous apparaît que les Américains eurent beaucoup plus de difficultés, à tout le moins durant les premières heures de l’invasion. En effet, la VIIe Armée américaine rencontra une résistance plus soutenue, mais cela n’empêcha pas qu’à la fin de la journée du 10 juillet, les Américains tinrent un front large d’environ 65 kilomètres entre Licata et Scoglitti tandis que les Britanniques occupèrent une zone côtière partant de Pozallo jusqu’à Syracuse (voir la carte). Ce dernier succès, soit la prise intacte du port de Syracuse, apporta un peu de baume du côté britannique après le désastre dont furent victimes les troupes aéroportées.

Carte des opérations en Sicile à l’été de 1943 (cliquez pour agrandir). Nous avons encerclé en vert les points névralgiques qui donnèrent des difficultés aux forces alliées. La ligne de front en rouge représente le dispositif défensif germano-italien élaboré par le général allemand Hube au tournant de juillet-août 1943 qui, comme on le voit, repose autour du mont Etna et ferme la porte de Messine.

Malgré ces succès relatifs, il était clair que l’ennemi ne resterait pas là les bras croisés. En fait, les quelques forces allemandes en Sicile se remirent rapidement du choc initial et contre-attaquèrent à Gela et Licata. Elles furent difficilement repoussées par les Américains et elles parvinrent presque à les jeter à la mer dans ce secteur. Dans la zone britannique, Montgomery fut arrêté net devant Catania au pied du mont Etna et quelques unités canadiennes, après de durs combats, atteignirent Enna au centre du front le 20 juillet. Bref, les dix premières journées de la campagne sicilienne furent loin de se dérouler conformément aux prévisions et l’on craint même à un certain moment que l’ensemble du débarquement ne soit compromis étant donné les percées ennemies aux alentours de Gela. Une fois les troupes d’invasion remises de ce choc, par contre, la victoire était manifestement à portée de main pour les Alliés.

On sent d’ailleurs un tournant aux alentours du 22 juillet lorsque les troupes de Patton finirent par percer la partie ouest du front ennemi pour atteindre Palerme, dans ce qui apparaît comme une manœuvre éclair visant à déborder l’adversaire dans cette partie de l’île moins bien défendue. Aussitôt, la VIIe Armée fit demi-tour vers l’est, entraînant une vicieuse rivalité avec la VIIIe Armée britannique coincée à Catania afin de voir qui allait capturer Messine, l’objectif final de la conquête de la Sicile.

Peinture de David Pentland (Cranston Fine Arts) illustrant la contre-attaque allemande effectuée par l’un des bataillons de la Division Hermann-Goering contre la fragile tête-de-pont de la VIIe Armée américaine à Gela au tout début de l’invasion alliée. N’eut été de l’appui des canons de la marine, les Alliés auraient pu être rejetés à la mer dès le début des opérations en Sicile.

Chose certaine, dans l’immédiat, les Italiens se rendaient en masse. Un peu partout, la résistance fut la plupart du temps symbolique. Les Italiens avaient l’habitude de tirer quelques coups de feu puis de déposer rapidement les armes. Il en va de même pour les civils qui offrirent régulièrement des accueils chaleureux et dénoncèrent les éléments locaux de l’appareil politique fasciste.

Néanmoins, le commandement allié ne devait pas se laisser stratégiquement berner par l’effondrement des forces italiennes en Sicile. Bien au contraire, de leur côté, les Allemands étaient là et comptaient se battre. Le terrain fortement montagneux favorisait la défense et les Allemands étaient dirigés par l’excellent général Hans-Valentin Hube. Celui-ci plaça ses forces de manière à ce qu’elles défendent une série de lignes de front successives afin de maintenir ouvertes les voies de communication pour une retraite ordonnée le moment venu, puis de contre-attaquer avec des éléments blindés si le terrain était favorable.

Mais sachant qu’à terme il aurait à évacuer ses forces de Sicile, Hube élabora sa défense à partir de points névralgiques pour lesquels il demanda à ses forces une résistance soutenue. Parmi ces points, notons évidemment l’immense Mont Etna, qui ne peut être pris d’assaut de front et doit par conséquent être contourné. Ensuite, certaines localités comme Adrano et Troina devaient servir de remparts au sud-ouest et à l’ouest du mont Etna, sans oublier la municipalité de Catania au sud, qui complétait cette ceinture défensive et sur laquelle Montgomery et les Britanniques butaient depuis le début de l’invasion.

Le terrain, tel qu’il se présenta aux forces américaines devant Troina au début d’août 1943, avec le mont Etna en arrière-plan. Cette municipalité constituait un élément névralgique du dispositif défensif du général allemand Hube afin de barrer la route aux Alliés vers Messine. C’est au prix de lourdes pertes que les Américains parvinrent enfin à prendre cette localité qui finit par être évacuée en bon ordre par l’ennemi.

Par contre, une fois qu’Adrano tomba, la progression vers Messine fut facilitée et Montgomery avança vers l’objectif en contournant les deux flancs de la montagne volcanique. Après réflexion, il devint évident du côté allemand que la Sicile devra être abandonnée et l’idée d’évacuer les troupes vers l’Italie était à l’ordre du jour pour ne pas répéter le scénario catastrophique vécu en Tunisie il y a quelques mois.

C’est là qu’entre en scène le Generalfeldmarschall Albert Kesserling, le commandant en chef de tout le théâtre italien. Déterminé, comme nous le mentionnions, à ne pas voir se répéter le scénario tunisien, Kesserling en était à préparer un plan d’évacuation de ses meilleures forces de Sicile, et ce, en défiance directe des ordres d’Hitler. Pour ce faire, il concentra (sinon emprisonna) ses troupes dans le coin nord-est de la Sicile, puis il plaça plusieurs batteries de canons antiaériens des deux côtés du détroit de Messine, un détroit qui ne fait que quatre kilomètres de largeur à ses extrémités.

Alors que Kesserling s’occupait de cette tâche, les Alliés, comme obnubilés par l’immédiate situation au front, ne portèrent guère attention à la manœuvre. Ils poursuivirent une campagne qui s’apparenta carrément à une guerre d’usure. Montgomery avança péniblement, mais méthodiquement sur les deux flancs du mont Etna, tandis que les troupes de Patton connurent l’enfer devant Troina au début du mois d’août. La chute de cette localité permit enfin de débloquer l’impasse et Patton fonça en direction de Messine, qu’il atteignit en grande pompe quelques heures avant un Montgomery fort indigné.

Pendant que la coopération anglo-américaine fut minée par ce type de rivalités malsaines, Kesserling parvint à évacuer 40,000 soldats allemands et 60,000 soldats italiens vers le continent, en plus d’un matériel précieux tel des blindés. Tout cela, sans jamais avoir été trop inquiété par l’aviation alliée. Le succès de cette délicate opération eut des conséquences néfastes pour les Alliés, car en plus d’entraîner la mort future de milliers d’autres soldats, elle montra au grand jour des failles dans la coopération air-mer en matière de suprématie stratégique et tactique.

Au cours de la deuxième semaine d’août 1943, des dizaines de milliers de soldats germano-italiens purent évacuer la Sicile en toute tranquillité par le détroit de Messine et rejoindre ainsi le continent. Bien orchestré par le haut commandement allemand, cet exploit logistique s’explique par d’habiles combats d’arrière-garde qui surent ralentir des forces alliées déjà épuisées, en plus de profiter des lacunes dans la coopération air-mer pour lesquelles Anglais et Américains se jetèrent mutuellement le blâme. Au final, les forces de l’Axe purent se réorganiser et entreprendre la campagne d’Italie qui allait débuter en septembre.

Parlant de coopération, il est certain que la poussée de Patton vers Messine fut très discutable, et ce, autant d’un point de vue stratégique que politique. Certains diront que le général américain aurait dû attendre son homologue britannique afin d’avancer ensemble vers Messine pour mieux se protéger mutuellement au cours de la manœuvre. Cela aurait-il empêché Kesserling d’évacuer ses troupes? Rien n’est moins certain, car un nombre relativement faible de troupes allemandes parvint à mener un efficace combat défensif puis d’arrière-garde, offrant ainsi un rempart d’autant plus utile devant un contingent américain dont l’expérience restait à parfaire.

Sur ce point, l’accélération de l’avance de Patton vers Messine, objectif stratégique comme symbolique, reflète cette idée, voire cette impression, que nombre de militaires américains étaient fatigués du paternalisme britannique à leur égard. Les officiers britanniques avaient certes davantage d’expérience du combat, mais en même temps, les Américains désiraient voler de leurs propres ailes. Patton l’avait compris, comme il devait aussi rétablir le moral de son armée après le cuisant revers de la passe de Kasserine en février 1943, où les Américains avaient bien mal paru malgré les héroïsmes habituels livrés par quelques unités sur le terrain.

Conclusion

Le 17 août marqua donc la fin officielle de la campagne de Sicile qui dura 38 jours. La VIIe Armée américaine encaissa des pertes de 7,000 hommes et la VIIIe Armée britannique environ 9,000. Ces pertes sont strictement celles liées directement aux combats. Il faut ajouter celles attribuables à la maladie et à l’environnement immédiat, dont la chaleur fut par moment un ennemi encore plus cruel.

Pour leur part, les forces de l’Axe enregistrèrent pour la même période des pertes de 160,000 hommes, dont 30,000 Allemands, mais ces chiffres élevés représentent essentiellement des soldats italiens faits prisonniers.

Enfin, notons qu’en plus de sécuriser de nouvelles bases de lancement pour des offensives aériennes et terrestres, la conquête de la Sicile permit de protéger davantage les lignes de ravitaillement de la Méditerranée, de même que le canal de Suez. Politiquement, le désastre subi par l’armée italienne amena le roi Victor-Emmanuel III à ordonner l’arrestation de Mussolini, tandis que le maréchal Badoglio devait négocier un armistice avec les Alliés.

Mais les Allemands ne l’entendirent pas ainsi et ils attendirent les Alliés de pied ferme, cette fois dans la botte.

Photo de Robert Capa. Troina (Sicile), 1943.

Introduction

Surnommé « Mad Jimmy » par les uns, « Kid 28 » par les autres, le lieutenant-colonel Jacques Dextraze accepta de prendre le commandement du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment qu’il mènera en Corée en 1951. Il le fit à une condition: encadrer la nouvelle unité d’officiers expérimentés, d’hommes qui avaient une expérience du feu.

Après la guerre de 1939-1945, le Canada démobilise rapidement. À l’instar de nombre de bataillons de l’armée, le Royal 22e Régiment se trouve également en pleine réorganisation. La guerre terminée en 1945, ses hommes rentrent au pays et la majorité d’entre eux retourne à la vie civile.

À noter que presque immédiatement, l’échiquier international voyait déjà la formation de deux grands blocs, le capitalisme (bloc de l’Ouest) et le communisme (bloc de l’Est). Sur l’échiquier mondial, tous se surveillaient, tous s’espionnaient et les actions militaires des grandes puissances s’effectuaient par forces interposées. À ne pas en douter, la Corée, qui est sur le point d’éclater, sera en quelque sorte le premier bras de fer d’envergure entre l’Est et l’Ouest.

Former une nouvelle brigade : avec quels effectifs?

Lorsque le moment fatidique arrive, le Canada a besoin de plusieurs mois afin de réactiver complètement ses forces militaires et finalement prendre part à la British Commonwealth Forces Korea (BCFK). En effet, au cours de la nuit du samedi au dimanche 25 juin 1950, des averses intermittentes sont tombées le long du 38e parallèle séparant les deux Corées. Le calme règne et rien ne laisse présager ce qui va bientôt se produire. Des soldats sud-coréens font bien le guet le long de la ligne de démarcation et bien que les engagements aient cessé depuis quelque temps, la situation laissait plutôt espérer une détente réelle.

Puis, tout à coup, à 4 heures du matin, cette quiétude fait place à un véritable enfer. Précédées d’un violent tir d’artillerie, les forces nord-coréennes envahissent d’est en ouest le territoire de la République de Corée. Malgré une résistance par moment héroïque, elles balaient tout sur leur passage et, en quelques heures, s’emparent de plusieurs points stratégiques. Au surlendemain de l’invasion, le Premier ministre Louis Saint-Laurent annonce la formation d’une brigade spéciale sous l’égide des Nations-Unies et il autorise la levée du 2e bataillon du Royal 22e Régiment qui fera partie de l’ordre de bataille de la 25e Brigade d’infanterie canadienne.

Considérant que le Canada devait fournir un important contingent d’occupation en Allemagne, la demande des Nations-Unies pour la levée d’une armée afin d’arrêter l’invasion communiste vers le sud de la Corée obligea les nations alliées participant au conflit à trouver rapidement des hommes. C’est sous cet angle que le Canada se trouva avec un épineux problème. Il disposait d’une marine suffisante, de nombre de pilotes qualifiés (sans les avions), mais il n’avait pas les 5,000 hommes qu’on lui demandait. Ces nouveaux effectifs de la taille d’une brigade (plus des forces de remplacement) devraient être maintenus en théâtre d’opérations pour une période d’au moins 18 mois (les recrues devant être obligatoirement âgées d’au moins 19 ans et elles signaient un engagement de 18 mois).

Bref, devant contribuer à la formation de la nouvelle brigade, le Royal 22e Régiment fut autorisé à lever un second bataillon dans la seconde moitié de 1950.

Toutes des recrues?

Beaucoup fut dit sur la soi-disant « inexpérience » des soldats du premier contingent canadien qui fut envoyé en Corée en 1951-1952, c’est-à-dire les forces qui composèrent les 2es Bataillons des principaux régiments d’active de notre armée à l’époque. En fait, il faut préciser d’emblée que nombreux furent les soldats réengagés, soit des vétérans de 1939-1945 qui, pour toutes sortes de raisons, mais essentiellement en raison des difficultés économiques d’alors, décidèrent de réintégrer les rangs. Plusieurs furent d’ailleurs promus presque immédiatement sous-officiers. Quant aux officiers (ceux qui détenaient les grades de capitaines, majors et plus), ils étaient pour la presque totalité des vétérans du conflit précédent. En cela, les cadres qui formèrent le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment disposèrent d’une expérience militaire qu’ils mirent immédiatement au service des recrues.

L’autre aspect du problème qui semble faire penser que le 2e Bataillon manqua de l’expérience résulte de la décision de l’état-major de l’armée de maintenir au pays les forces professionnelles, celles qui composèrent les 1ers Bataillons des principaux régiments d’active. En clair, dans les cas du R22R, nombre d’hommes qui s’engagèrent entre 1945 et 1950 (et qui pensèrent pouvoir être déployés aussitôt en Corée) durent en fait rester au Canada et finalement attendre que leur tour arrive en 1952. La raison étant qu’il fallait que l’armée ait à sa disposition un minimum de forces professionnelles pour fournir à tout le moins l’entraînement de base aux recrues, un entraînement qui normalement devait durer de 5 à 6 mois, mais dans les faits fut souvent écourté à 3 ou 4 mois.

Là repose un autre aspect du problème : l’urgence de déployer la brigade spéciale. Ici encore, il ne faut pas penser parce qu’il y a « urgence » que l’entraînement fut nécessairement bâclé. En fait, d’après les témoignages des vétérans québécois du 2e Bataillon avec lesquels nous nous sommes entretenus, il appert, au final, que les troupes étaient relativement prêtes lorsqu’elles arrivèrent en théâtre d’opérations au printemps de 1951. Les entraînements de base et avancés reçus à Fort Lewis dans l’État de Washington donna une bonne idée aux hommes de l’environnement dans lequel ils allèrent opérer, soit des montagnes, de la neige, des vallées, des ravins et ainsi de suite.

Préparer le régiment

Le Canada envoie donc en Corée des troupes qui ont manqué la majeure partie des premiers instants du conflit dû au fait que celles-ci n’arrivent pas avant 1951, alors que la guerre d’usure avait largement commencé. Les troupes canadiennes sont affectées au sein de la 1ère Division d’infanterie du Commonwealth britannique.

Il faut se remémorer qu’à l’époque, le gouvernement convenait qu’il s’agissait plutôt d’une opération policière. Force est d’admettre que le R22R allait connaître à nouveau des jours sombres dans ce théâtre d’opérations. Qui plus est, ce fut la première opération d’envergure des Nations Unies nouvellement formées en 1945.

Le recrutement au Royal 22e Régiment débute à fond de train. Par exemple, le 12 août 1950, 18 recrues se présentent au bureau régimentaire et un mois et demi plus tard, le 25 septembre, les effectifs, qui ne devaient pas dépasser 1 500 hommes, s’élevaient à 1 600. Le succès rapide de cette campagne de recrutement n’a pas reposé uniquement sur un rengagement des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais il est principalement dû au haut taux de chômage, tel que mentionné auparavant.

Un peloton de la compagnie C du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment à l’entraînement à Fort Lewis dans l’État de Washington aux États-Unis. Le capitaine dirigeant la marche est Charles « Charlie » Forbes, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale ayant servi avec le Régiment de Maisonneuve. Forbes se retira avec le grade de major et décéda le 19 mai 2010 à l’âge de 89 ans.

De plus, il ne faut pas croire que tout se passa rondement et sans difficulté. D’abord, l’équipement faisait défaut. Par exemple, au tout début, le régiment ne disposait que d’une seule jeep. Ensuite, les casernes manquaient du nécessaire. Sur les 400 hommes réunis à Valcartier, le 17 août 1950, seulement une soixantaine avaient reçu leurs uniformes, tandis que les autres n’avaient absolument rien.

Le corps principal du régiment, cantonné à Valcartier, devient le 1er bataillon. Commandé par le lieutenant-colonel Jacques « Kid 28 » Dextraze (lui aussi un « rengagé »), le 2e Bataillon se rend à Fort Lewis, aux États-Unis, pour y parfaire son entraînement. Il y demeure jusqu’en avril 1951.

Carnage sur la colline 355

Le 21 novembre 1951, le 2e bataillon du R22R effectue une relève avec une unité de l’armée britannique. La compagnie D du 22e est installée sur une position en bas de la montagne, entre la colline 355, à droite, occupée par les Américains et la colline 227, à gauche, inoccupée.

Vers 15h le 22 novembre, les Chinois entreprennent un bombardement intensif de la colline 355, qu’ils font porter jusqu’au secteur défendu par le 2e bataillon et tout particulièrement par la compagnie D. Les obus et les roquettes tombent pendant toute la nuit. La pluie se change en neige et le terrain se transforme en marécage vaseux, ce qui rend extrêmement difficile le travail des sapeurs pour le maintien des voies d’accès aux compagnies assaillies.

Le 23 novembre, l’ennemi intensifie son tir d’obus et de roquettes. C’est « l’enfer sur terre ». En fin d’après-midi, la colline 355 est prise d’assaut, deux compagnies chinoises se portent sur la gauche de la compagnie D, les membres du peloton 11 débordés rejoignent le peloton du centre, soit le peloton 12, sous le commandement du lieutenant Mario Côté. Le lieutenant Côté les encourage, tout en se préparant à recevoir les Chinois.

Cette carte montre la précarité de la position de la compagnie D et en partie celle de la compagnie A chargée d’assurer la liaison avec le reste du bataillon tenant les hauteurs au sud, face aux collines 227 et 355 prises d’assauts par les forces chinoises.

Malgré la horde qui déferle, le lieutenant Côté dirige ses hommes d’une main de fer, en parvenant à protéger ses flancs menacés. Il protège le centre et le flanc gauche. Le peloton 10, qui se trouve à la droite, sous le commandement du lieutenant Walter Nash, subit lui aussi un assaut féroce, tout en assurant la défense du flanc droit. Il tente de se rapprocher du peloton du centre afin de maintenir la liaison.

À la fin de la journée, la compagnie D tient toujours le terrain et le défend avec vaillance. La colline 227 voisine, qui était inoccupée, tombe aux mains des Chinois et les Américains abandonnent rapidement la 355. La situation est précaire pour la compagnie D et le 2e bataillon qui est maintenant presque encerclé.

Au cours des nuits du 23 au 24 et du 24 au 25 novembre, les tirs d’artillerie et les attaques se poursuivent avec une intensité accrue sur les deux fronts et la colline 355 passe des mains des Chinois à celles des Américains. Les 24 et 25 novembre, la compagnie D subit, à plusieurs reprises, les attaques des hordes communistes chinoises.

Dans la soirée du 25 novembre, après quatre jours et quatre nuits de bombardements continuels d’obus et de roquettes, la colline 355 était à nouveau aux mains des Américains, grâce au 2e bataillon du R22R qui, malgré un état d’épuisement presque total, défend toujours son terrain.

Le 2e Bataillon a connu et soutenu les combats les plus difficiles du régiment sur le théâtre d’opérations coréen. Parmi ces combats, la bataille de la colline 355 de novembre 1951 est sans doute la plus sanglante qu’ait connue le régiment. Entre le 22 et le 26 novembre, le bataillon s’est fait tuer 16 hommes, 44 sont blessés et trois sont portés disparus. La moitié de ces pertes étaient celles de la compagnie D.

Conclusion

Malgré le sang versé par les soldats canadiens, la guerre de Corée restera longtemps une guerre oubliée au sein de la population qui sera indifférente à cette dernière, même encore aujourd’hui.

Le prix payé fut moins lourd en vies humaines que lors des guerres mondiales précédentes, mais le bilan est sombre. En Corée, le R22R déplore la perte de 104 soldats tués et 185 blessés. De son côté, le Canada avait envoyé environ 25,000 soldats. Les pertes canadiennes s’élèvent à 516 morts et 1,042 blessés. La guerre de Corée a souvent été appelée la « Guerre oubliée », par le fait que pour la plupart des Canadiens leur contribution est éclipsée par les deux guerres mondiales.

Les officiers de la compagnie D du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, de gauche à droite: le lieutenant R. MacDuff, le major Réal Liboiron (le commandant de la compagnie), le lieutenant Mario Côté et le lieutenant Walter Nash.

Visitez le site web du Projet Mémoire pour entendre les témoignages des vétérans canadiens ayant participé à la Guerre de Corée : www.leprojetmemoire.com 


Introduction

Comme homme politique, et en particulier comme premier ministre de la Grande-Bretagne, Winston Churchill eut à prendre nombre de décisions difficiles au cours de sa carrière. Certaines de ses décisions, controversées, entraînèrent la mort de milliers d’hommes, et l’on peut se demander carrément si le coup en valut la peine. L’épisode auquel nous faisons référence est celui de l’affaire de Mers-el-Kébir du 3 juillet 1940.

Pour faire court, Mers-el-Kébir était une base navale française située près d’Oran, sur la côte algérienne. Au moment où la France dépose les armes et signe un armistice en juin 1940, la base abrite toujours certaines des meilleures unités navales du pays. Le bombardement de cette flotte par la Royal Navy britannique le 3 juillet constitua un tournant dans les relations anglo-françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Considérant que la flotte française de cette époque était la quatrième plus puissante du monde, l’idée fut pour les Britanniques de l’anéantir dans les plus brefs délais, et ce, afin d’éviter que les bâtiments ne tombent entre les mains des Allemands. Ainsi, les Britanniques ne souhaitèrent prendre aucune chance, aucun risque dans ce qu’ils considérèrent, à commencer par Churchill, comme un mal nécessaire, quitte à s’aliéner les Français et voir les Allemands exploiter l’incident à des fins de propagande.

Penser l’élimination: prélude à la bataille

D’emblée, pendant la période allant de la signature de l’armistice de juin et l’incident de juillet, les Britanniques avaient immédiatement saisi les quelques navires de guerre français se trouvant dans leurs ports tels celui d’Alexandrie en Égypte. Cet incident n’était nullement un acte isolé. Il faisait partie d’une stratégie claire et précise visant à prendre le contrôle de l’ensemble de la flotte française de par le monde et d’y consacrer les ressources nécessaires à cette fin. Deux options s’offrirent alors aux Britanniques: soit interner les bâtiments et leurs équipages ou carrément les détruire au moindre signe de résistance. Le temps pressait.

Suivant cette logique, l’objectif pour les Britanniques consista à neutraliser, isoler ou détruire les bâtiments de guerre français de Mers-el-Kébir, soit quatre cuirassés, six contre-torpilleurs, de même qu’un petit bâtiment permettant le décollage d’hydravions. Cette force navale se trouva sous le commandement du vice-amiral Marcel-Bruno Gensoul. De plus, les Britanniques souhaitèrent également s’emparer d’unités navales localisées à Alger, soit sept contre-torpilleurs, quatre sous-marins et douze autres bâtiments d’un plus faible tonnage. Cela donne une idée de la mission à accomplir, qui en fut une de taille, mais Churchill voulut y consacrer les moyens nécessaires.

Ce dernier se fit de plus en plus insistant, malgré les véhémentes protestations des amiraux Dudley Pound et Andrew Cunningham, respectivement son conseiller naval et son commandant de la flotte britannique en Méditerranée. En conséquence, ordre fut donné au vice-amiral James Sommerville de quitter la base de Gibraltar avec un cuirassé, un porte-avions, deux croiseurs et onze contre-torpilleurs pour un court voyage en direction de Mers-el-Kébir qu’ils atteignirent le 3 juillet.

Le théâtre d'opérations dans l'ouest de la Mer Méditerranée. Une partie importante de la flotte française se trouva dans les ports d'Oran et de Mers-el-Kébir à l'été de 1940.

Avant d’ouvrir le feu, Sommerville voulut négocier avec l’amiral Gensoul. Il dépêcha en ce sens le capitaine Cedric S. Holland, mais Gensoul refusa de lui accorder une audience sous prétexte qu’il était à ses yeux un officier subalterne. En fait, il est probable que Gensoul voulut s’entretenir directement avec Sommerville, mais il n’est pas impossible qu’il chercha à gagner du temps en attendant de recevoir des ordres plus précis (voire des renforts) du commandant en chef de la marine française, l’amiral François Darlan.

Toujours est-il qu’à Londres, Churchill ragea devant la lenteur des événements. Holland put finalement délivrer à un adjoint de Gensoul l’ultimatum de Sommerville. Comme tout bon ultimatum, celui-ci était clair: rallier la cause des Alliés, désarmer vos navires dans des ports britanniques, voguer ensuite vers la Martinique ou vers un port américain neutre pour internement ou saborder la flotte. Si ces conditions n’étaient pas acceptées, Sommerville avait carte blanche pour ouvrir le feu et détruire la flotte française.

Pendant ce temps, à Alexandrie, l’amiral Cunningham présenta le même ultimatum à l’escadron français se trouvant dans le port. Là, Cunningham obtint du commandant français un accord conclu de gré à gré, où les bâtiments seraient vidés de leurs munitions tout en conservant le droit d’exister sous leur drapeau. À l’autre bout de la Méditerranée, la flotte française était prise dans le port, plus ou moins parée au combat, malgré que l’ultimatum avait expiré. La force de Sommerville ouvrit le feu à 17h30, le 3 juillet 1940.

La bataille

Pour résumer le type d’affrontement naval qui se déroula à Mers-el-Kébir, nous pourrions seulement dire qu’il fut bref, mais d’une violence extrême. Disposés en mer en une simple ligne de bataille et par une température impeccable, les navires britanniques bénéficièrent d’un avantage immédiat face aux navires français toujours amarrés. Disposant de meilleurs canons, les obus s’abattirent de très loin sur les bâtiments français qui tentèrent tant bien que mal de se dégager de la souricière du port. Un cuirassé français fut coulé et trois autres navires furent grièvement endommagés, tuant du coup près de 1,300 marins et en blessant environ 350 autres, le tout pour des pertes quasi nulles dans le camp britannique. Après une demi-heure de combat, l’amiral Gensoul demanda un cessez-le-feu afin de secourir des marins tombés à l’eau, ce que consentirent les Britanniques.

Le cuirassé français Bretagne en train de brûler après avoir été soumis à un violent tir de la marine britannique. Cliché pris quelques instants avant qu'il n'explose, entraînant dans la mort près de 1,000 marins français sur les 1,300 qui trouvèrent la mort en ce 3 juillet 1940.

Conclusion

Nécessité faisant loi, surtout en temps de guerre, Churchill voulut littéralement casser la flotte française et il y parvint. Ainsi, la Grande-Bretagne avait à nouveau garanti sa suprématie en mer, en particulier dans le théâtre d’opérations européen. En revanche, l’« honneur » français avec bel et bien été souillé. L’épisode ternit assurément les relations anglo-françaises, malgré que notre impression est à l’effet que nombre de Français anti-collaborationnistes aient pu voir l’incident sous un œil moins négatif qu’il en parut de prime abord.

Pour sa part, l’amiral Darlan ordonna aux bâtiments restants de sa flotte de tirer à vue sur toute embarcation militaire britannique. Naturellement, les propagandes allemande et anti-britannique de Vichy se régalèrent du fait que les Britanniques ouvrirent le feu contre des marins français, des marins en apparence désarmés et non prêts pour le combat. En conséquence, le gouvernement de Vichy rompit officiellement ses relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne, sans oublier que cette dernière souffrit pendant un certain temps de la suspicion des Forces françaises libres à son égard.

Introduction

Les fronts où combattirent les forces italiennes lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale furent souvent (et incorrectement) perçus comme des théâtres d’opérations secondaires. De 1915 à 1918, ce qu’on appela le « front italien » fut concentré sur environ 650 kilomètres de territoires montagneux allant du plateau de l’Asiago, en passant dans les Dolomites et les Alpes de Carinthie, puis le long du fleuve Isonzo jusqu’à la Mer Adriatique. À l’exception d’une offensive majeure orchestrée par l’armée austro-hongroise sur l’Asiago à l’été de 1916, la majorité des affrontements eurent lieu sur un court front d’à peine 100 kilomètres le long de l’Isonzo. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les théâtres d’opérations qui engagèrent les forces italiennes virent les belligérants s’affronter du sud en Sicile jusqu’au nord dans les Alpes, dans les Balkans, puis en Afrique, de 1940 à 1945.

La première observation qui nous vient à l’esprit est à l’effet que les Italiens combattirent au cours de ces deux conflagrations mondiales en ayant peu d’appui de la part de leurs alliés, tandis que leurs ennemis perçurent péjorativement le théâtre d’ensemble de la Méditerranée comme une zone d’opérations aux victoires faciles. En effet, avec le recul, il semble tentant de se convertir à cette séduisante perception. À titre d’exemple, en 1917, sept divisions d’élite allemandes appuyèrent les Autrichiens afin de monter une offensive d’envergure dans le secteur du village de Caporetto (Kobarid, Slovénie), un assaut aux résultats désastreux pour les Italiens.

Quelques décennies plus tard, les Alliés accordèrent en 1942-1943 la priorité de leurs opérations à l’Afrique du Nord et à la Sicile, deux théâtres où l’armée italienne fut présente en grand nombre, tout en considérant ses problèmes d’équipements et la démoralisation de ses soldats. Dans le premier cas, celui de la bataille de Caporetto, les Italiens parvinrent malgré tout à arrêter l’offensive ennemie sur le Piave sans l’aide des Alliés, dont les divisions franco-britanniques arrivèrent en théâtre une fois la bataille terminée. Les Italiens purent ensuite refaire leurs forces et vaincre leurs adversaires. Par contre, ils ne purent répéter cet « exploit » en 1942-1943, ne pouvant défendre l’Afrique du Nord, ni les Balkans, ni la Sicile.

Bien que les Italiens émergèrent victorieux en 1918, la majorité des analystes militaires de l’époque eurent une mauvaise opinion des soldats italiens, surtout à la lumière des sanglantes batailles sur l’Isonzo et aussi au lendemain de la déroute de Caporetto. Cette dernière bataille constitua le paroxysme d’une guerre mal gérée du début à la fin, si bien que lorsque l’armée italienne mit à son tour l’armée austro-hongroise en déroute à la bataille de Vittorio Veneto (octobre 1918), cette victoire passa à peu près inaperçue en dehors de l’Italie. Vingt-cinq années plus tard, les ennemis de l’Italie fasciste et l’allié allemand observèrent les déroutes de l’armée italienne en Afrique du Nord et en Grèce pour en conclure à l’ineptie, voire à l’incompétence de cet appareil militaire. En fin de compte, les succès militaires italiens obtenus en d’autres circonstances furent, comme en 1918, ignorés, sinon crédités à l’Allemagne. D’ailleurs, nombreux furent les historiens militaires italiens (Renzo de Felice, Emilio Faldella, Angelo Gatti…) qui tentèrent de redresser cette image qui colle toujours à l’armée italienne de cette première moitié du XXe siècle, mais sans véritable succès. Voilà pour le contexte général. Il nous suffirait maintenant de rappeler certains faits, en ordre chronologique. Le lecteur pourra se forger une opinion plus éclairée, nous le souhaitons.

La Grande Guerra (1915-1918)

L’Italie entra dans la Première Guerre mondiale le 23 mai 1915, à la suite des promesses de gains territoriaux que les Alliés lui firent dans le cadre du Traité de Londres, mais l’appareil militaire fut loin d’être préparé à affronter les conditions d’une guerre moderne dans les tranchées. Toujours aux prises avec les défis liés à la consolidation de sa conquête coloniale en Libye, l’Italie ne disposa pas également d’une industrie militaire capable de répondre aux besoins de l’armée, ni des matières premières en quantités suffisantes pour alimenter la machine. Par ailleurs, le budget militaire italien grossit d’un maigre 185 millions de lires de 1914 à 1915, puis d’environ 7 milliards de lires de 1916 à 1917, ce qui fit que vers la fin de la guerre, l’armée reçut de l’industrie quelque 2,2 millions de fusils modernes, 25,000 mitrailleuses et 10,000 pièces d’artillerie. Ces chiffres apparaissent impressionnants à première vue, mais toutes proportions gardées, l’industrie de guerre italienne ne put produire autant que celles des alliés franco-britanniques.

Le front italien, 1915-1918.

Par ailleurs, en mai 1915, l’armée ne disposa que d’un peu moins d’un million de fusils modernes, d’à peine 700 mitrailleuses et 2,000 canons, sans compter que le système de mobilisation des troupes connut des ratés, à l’instar des approvisionnements immédiats en matériels de toutes sortes (avions, matériel de génie, grenades, casques…). Conséquemment, le commandant en chef de l’armée, le général Luigi Cadorna, put mettre en ligne seulement 14 des 35 divisions théoriquement disponibles afin de monter de modestes offensives le long du fleuve Isonzo, réussissant à occuper Caporetto et quelques territoires entre Gradisca et Monfalcone. Malgré tout, Cadorna lança sa première offensive dès le 23 juin 1915, ce qui lui permit d’étendre une tête de pont à Plava et de pousser son front sur la rive droite de l’Isonzo.

Du 18 juillet au 3 août, les troupes italiennes prirent San Michele au cours d’une attaque localisée, cette fois avec comme objectif d’occuper les Autrichiens et ainsi relâcher la pression sur les Russes qui connurent d’importantes difficultés sur leur front. Suivant la même logique, Cadorna attaque à nouveau le 18 octobre pour relâcher la pression sur la Serbie, à la suite de l’entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés des Puissances Centrales. En novembre, les Italiens parvinrent à percer l’important saillant autour de Gorizia, ce qui ajouta au tableau des victoires des Alliés. Cela dit, bien que la contribution italienne en 1915 ne fut pas décisive, son entrée en guerre contraignit l’Autriche-Hongrie à transférer pas moins de 14 divisions d’infanterie sur le front italien, des troupes que l’empire des Habsbourg dut prélever des fronts russe et balkanique.

Vers le printemps de l’année suivante, le 6 mars, le général Cadorna attaqua encore pour relâcher la pression sur la Russie et la France cette fois, ce qui ajouta 50,000 soldats italiens tués ou blessés en un peu plus d’un mois d’affrontements. En mai, les Autrichiens concentrèrent 13 divisions dans le Trentin pour une offensive punitive qui amènerait probablement l’Italie à la capitulation, d’après leurs estimations. Avec plus de 200 bataillons et près de 1,200 canons, les troupes austro-hongroises percèrent les lignes italiennes, qui furent défendues dans ce secteur par environ 75 bataillons appuyés par 650 canons, ce qui contraignit Cadorna à jeter toutes ses réserves dans la bataille (8 divisions) pour éviter la déroute.

Photo de soldats italiens prise vers 1915-1916 au début de l'entrée en guerre de l'Italie. On reprocha à l'Italie d'avoir déclaré la guerre malgré que l'armée fut loin d'être prête au combat. Peut-être, mais cette armée fut-elle moins préparée que celles des autres belligérants de l'époque, lorsqu'ils furent en guerre quelques mois plus tôt? Le débat reste ouvert.

En juin 1916, soit un peu plus d’une année après leur entrée en guerre, les Italiens déplorèrent la perte de près de 150,000 de leurs soldats et ils durent battre en retraite sur les bords du plateau de l’Asiago qu’ils perdirent en grande partie. Par contre, les Italiens infligèrent des pertes de 100,000 hommes aux Autrichiens pour la même période et le front se stabilisa dans le secteur du Trentin. Le 4 août, les troupes italiennes attaquèrent sur l’Isonzo, prenant Gorizia et Sabotino, tout en poursuivant les Autrichiens jusqu’au moment d’être arrêtées près de Monte Santo cinq jours plus tard.

Convaincu que des réserves fraîches pourraient amener une percée et une reprise de l’avance, Cadorna voulut garder l’initiative et user son adversaire en effectuant une rotation de ses divisions d’assaut, ce qui lui permit de maintenir une offensive divisée en trois phases qui améliora quelque peu le dispositif italien. Lors de la première poussée (14-17 septembre), la 3e Armée italienne progressa de deux kilomètres, mais les phases 2 et 3 de l’offensive (10-12 octobre et 1-4 novembre) virent les Italiens frustrés par la mauvaise température et des contre-attaques ennemies. Inquiet également face à la formation d’un saillant autrichien dans le Trentin à la suite de l’offensive de mai-juin mentionnée, Cadorna retarda sa dixième offensive sur l’Isonzo, qui ne démarra que le 12 mai 1917. Cette fois, les troupes au sol furent appuyées par des bombardiers lourds de types Caproni et quelque 2,200 canons. Par conséquent, la 2e Armée italienne put progresser sur le plateau de Bainsizza, réussissant du coup à pousser des éléments vers Monte Kuk, Vodice et Monte Santo. Or, la progression fut beaucoup moins satisfaisante sur le front de la 3e Armée, notamment parce que celle-ci manqua de canons, comme les intempéries ralentirent l’assaut, ce qui permit au général autrichien Svetozar Boroevic von Bojna de réorganiser son dispositif défensif.

Néanmoins, cette offensive du printemps-été 1917 vit les Italiens infliger des pertes de 75,000 hommes aux Austro-Hongrois, mais ils perdirent environ 110,000 combattants, ce qui amena le général Cadorna à demander l’aide de ses alliés. Exigeant, il le fut assurément, puisqu’il prétexta avoir besoin d’au moins 400 canons et 10 divisions d’infanterie afin de prêter main-forte aux 3,600 canons et 51 divisions existant alors dans l’armée italienne à la mi-1917. Même sans l’aide de leurs alliés, les forces italiennes parvinrent quand même à établir la suprématie aérienne, avancèrent de dix kilomètres et infligèrent à leurs ennemis des pertes de 110,000 hommes (pour 143,000 troupes italiennes) entre août et octobre de la même année.

Ces offensives des premiers mois de 1917 usèrent littéralement les divisions de l’armée italienne, si bien que la 2e Armée ne put tenir le coup à Caporetto, lors de l’assaut austro-allemand du 24 octobre. Cette lourde défaite italienne précipita un repli de 75 kilomètres vers le fleuve du Piave, si bien que la bataille de Caporetto devint le symbole par excellence de la soi-disant incompétence militaire italienne. Cependant, l’épisode de Caporetto représente en soi une exception, par rapport aux précédentes batailles menées par l’armée italienne. Par exemple, les Austro-Hongrois bénéficièrent du renfort de sept divisions allemandes de haute qualité, qui mirent à l’essai de nouvelles tactiques d’infiltration des tranchées qui s’avérèrent cruellement efficaces. Ce dernier point amplifia l’importance d’erreurs tactiques que peuvent commettre toutes armées sur des champs de bataille, ici par les forces italiennes dans leur défense du secteur de Caporetto. Ce désastre contraignit l’armée de Cadorna à une retraite stratégique.

Des soldats austro-allemands avec des prisonniers italiens dans le contexte de la bataille de Caporetto (octobre-novembre 1917). Probablement le pire désastre militaire de l'histoire moderne de l'Italie, l'armée italienne sut quand même se relever sans l'aide immédiate de ses alliés et reprendre ses opérations dès le début de 1918.

Souvent préoccupé par la situation dans le secteur du Trentin, Cadorna ignora les avertissements concernant un assaut imminent devant Caporetto. Les généraux austro-allemands Boroevic et Falkenhayn avaient ajouté 14 divisions supplémentaires pour appuyer les 33 présentes dans ce secteur, le tout sous la lunette des observateurs italiens qui avertirent l’impassible Cadorna. Par ailleurs, ces mêmes observateurs ne purent manquer la forte concentration de plus de 4,000 canons, autre signe imminent d’une offensive majeure. Ainsi, la bataille de Caporetto débuta à 8h, le 24 octobre 1917, sur un front large de 25 kilomètres à la suite d’un bref, mais violent barrage d’artillerie qui dura six heures. La 2e Armée italienne disposa de 25 divisions et de 2,000 canons, mais la pluie, le brouillard et les dommages causés par l’artillerie ennemie aveuglèrent les canonniers italiens, tout en distordant le système de communications à mesure que les unités ennemies progressèrent. Deux jours plus tard, l’anéantissement de deux divisions, l’isolement d’une troisième et la retraite précipitée d’une quatrième exposèrent dangereusement les flancs de la 2e Armée, tout en menaçant ceux des 1ère, 3e et 4e Armées voisines. Cette situation critique convainquit Cadorna d’ordonner une retraite générale vers la rivière Tagliamento afin de gagner du temps pour préparer une autre ligne de défense un peu plus au sud-ouest sur le Piave.

À mesure que les Italiens se replièrent derrière le Piave, Cadorna fut enfin remplacé par le général Armando Diaz au poste de commandant en chef de l’armée italienne. Ce dernier hérita du difficile mandat de redresser l’état physique et moral de son armée, qui ne compta sur le Piave que 33 divisions face à 55 divisions ennemies. Néanmoins, Diaz sembla voir le bon côté des choses dans les circonstances. Il avait alors près de 4,000 canons à sa disposition derrière le Piave, sur un front bien circonscrit à l’est par la Mer Adriatique et à l’ouest par le plateau de l’Asiago, sans oublier qu’il fit face à un adversaire complètement épuisé après une poursuite de 75 kilomètres. Au 18 décembre, avant que les renforts franco-britanniques ne puissent arriver en ligne, les Italiens étaient parvenus à consolider leurs positions. C’était l’essentiel.

La bataille de Caporetto coûta 3,100 canons et 40,000 morts à l’armée italienne. 300,000 autres soldats furent capturés ou désertèrent, en plus d’un autre contingent de 350,000 hommes qui perdirent temporairement contact avec leurs unités dans la confusion. Pour les contemporains, la défaite fut perçue comme une catastrophe où les Italiens durent assumer l’entière responsabilité, si bien que la recherche quasi paranoïaque d’un bouc émissaire imputa des fautes à Cadorna, à la classe ouvrière, aux pacifistes, voire au pape Benoît XV. Malgré tout, en juin 1918, le général Diaz put assembler 50 divisions italiennes et quatre divisions alliées sur le Piave afin de dissuader les forces austro-allemandes d’une autre offensive. Avec cette armée, Diaz lança le 24 octobre (exactement un an après le désastre de Caporetto) une offensive connue sous le nom de la bataille de Vittorio Veneto. Les 55 divisions austro-hongroises affaiblies et démoralisées furent mises en déroute, forçant ainsi Vienne à demander un armistice qui fut signé le 4 novembre. Ainsi s’achevait la Première Guerre mondiale pour les Italiens.

Les alpes à la frontière italo-autrichienne représentent tout un défi logistique auquel les belligérants firent face de 1915 à 1918. Mis à part la vallée de l'Isonzo et le plateau de l'Asiago, la majeure partie du front italien est constituée de paysages montagneux, dont certains sommets atteignent des hauteurs de 2,000 à 3,000 mètres.

Dans l’autre camp: la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

Frustré que les Alliés n’aient pas obtempéré totalement à ses revendications territoriales prévues dans le Traité de Londres de 1915, le régime fasciste de Mussolini engagea l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale pour des raisons essentiellement politiques. En mars 1940, le dictateur fasciste conclut à contrecœur que l’Italie devrait entrer en guerre si elle voulut rester une grande puissance. Encore une fois, comme en 1915, son armée fut loin d’être prête. Par exemple, l’aviation ne disposa que d’à peine 1,500 appareils modernes, sans radar, ni bombardiers en piqué ou de bombardiers stratégiques. L’aviation posséda un modèle désuet de bombardier-torpilleur (reconverti d’un ancien modèle de bombardier moyen), sans oublier que dans l’ensemble, l’aviation italienne ne disposa d’une réserve de carburant que pour six mois.

Quant à l’armée de terre, celle-ci aligna sur papier 73 divisions d’infanterie dépourvues de suffisamment de canons modernes, d’armes automatiques et de véhicules moteurs. L’arme blindée connut également de sérieuses carences, n’ayant pour ainsi dire aucun char lourd et à peine 70 chars moyens M11-39, tandis que les rares divisions motorisées dépendirent d’anciens modèles de chenillettes L3-35. Un nouveau char « lourd » fut certes en production au début des hostilités, soit le M13-40 armé d’un canon de 47mm, mais il serait vite surclassé. Quant à la marine, construite pour affronter les Français en Méditerranée, elle eut rapidement à faire à la Royal Navy britannique. La flotte italienne ne comprit aucun porte-avions et peu de défenses antiaériennes pour la protection de ses bâtiments. Les croiseurs et les deux cuirassés de 35,000 tonnes furent des navires formidables, mais les canons de 320mm placés sur les rares bâtiments modernes furent outrepassés par ceux de la marine britannique, sans compter qu’aucun navire italien ne fut équipé de radar.

Capable de produire toutes les armes et équipements nécessaires pour une armée en opération lors d'une guerre conventionnelle, l'industrie militaire italienne produisit du matériel souvent inférieur et en quantités insuffisantes pour répondre parfaitement aux exigences de l'appareil militaire. Là encore, la performance d'une armée sur le champ de bataille doit être jugée en fonction de l'utilisation optimale (ou non) faite par les soldats du matériel à leur disposition.

Dans un autre ordre d’idées, l’armée italienne de la guerre de 1939-1945 souffrit de sérieuses contraintes logistiques. En d’autres termes, les lignes de communication furent trop étirées. Dès le début du conflit, Rome fut coupée de ses colonies d’Afrique de l’Est et le ravitaillement de l’Afrique du Nord posa de sérieuses difficultés. Les routes maritimes de ravitaillement s’avérèrent relativement sûres jusqu’au printemps de 1941, mais les ports de Libye ne purent décharger à peine 19 navires quotidiennement et seule Tripoli disposa d’installations portuaires modernes. La situation portuaire ne fut pas meilleure en Albanie, mais ce pays demeura la seule voie par laquelle les troupes italiennes combattant en Grèce purent être ravitaillées. Le jour où les Britanniques parvinrent à décrypter les différents codes utilisés par l’Axe, leurs unités navales et aériennes déployées à Malte infligèrent de lourdes pertes aux convois maritimes italiens, surtout en pleine nuit grâce au radar.

Cela dit, l’armée italienne entama ses opérations en 1940 suite à une série de calculs politiques. À titre d’exemple, l’Italie attaqua la France en juin afin d’obtenir un siège aux négociations d’armistice, malgré que ses troupes furent mises en échec par les forces françaises dans les Alpes. Par la suite, l’armée italienne se déploya en Égypte en septembre, mais les troupes à pied du général Rodolfo Graziani ne purent rattraper les forces motorisées britanniques qui battirent en retraite en bon ordre. Prévoyant une victoire facile, Mussolini attaqua la Grèce en octobre avec sept divisions, mais ces dernières furent arrêtées net par des forces grecques mal équipées, mais décidées à se battre sur leur sol national, ce qui contraignit les Italiens à se replier à la frontière de l’Albanie. Les sérieuses difficultés sur le front balkanique furent temporairement contenues par l’arrivée à l’état-major général d’Ugo Cavallero, le remplaçant de Pietro Badoglio. Par contre, les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter les revers italiens en Grèce afin d’améliorer leur propre situation en Égypte.

En mer, la marine italienne battit les Britanniques à Punta Stilo en juillet 1940, mais elle perdit deux croiseurs légers au large du Cap Spada. Par ailleurs, un raid britannique sur Tarente en novembre détruisit quatre cuirassés, malgré que trois autres furent mis en service en 1941, ce qui permit à l’Italie de maintenir une relative protection pour ses convois au cours de cette année en Méditerranée. Cette période vit les Italiens lutter d’arrache-pied pour ne pas perdre l’initiative, ni le contrôle dans cette mer stratégique. Toujours en 1941, en mars, les Italiens perdirent trois croiseurs lourds face à une marine britannique bien équipée en radar lors d’une bataille navale au large du Cap Matapan, bien que la Royal Navy subit de fortes pertes en mai lors de la bataille pour l’île de Crête. D’octobre à décembre, les sous-marins allemands vinrent en renfort et ils parvinrent à couler un porte-avions et un cuirassé britanniques, tandis que des torpilles ayant à leur bord des nageurs de combat italiens purent sérieusement endommager deux cuirassés ennemis dans le port d’Alexandrie.

Ces soldats grecs marchant vers le front d'Albanie en 1940 apprirent aux Italiens une dure leçon des champs de bataille: ne jamais sous-estimer un ennemi, surtout lorsque celui-ci défend son territoire national.

À peu près un an après l’entrée en guerre, donc en avril 1941, les Italiens avaient déjà perdu 100,000 hommes en Libye et 90,000 en Grèce. Heureusement pour eux, l’intervention des forces allemandes en Grèce et à Crête relâcha fortement la pression, d’autant plus que les Britanniques décidèrent de concentrer leurs énergies sur les Allemands pour un temps. Faisant ensuite le bond de l’autre côté de la Méditerranée, les troupes allemandes repoussèrent les Britanniques vers Tobrouk puis vers l’Égypte. Les Allemands purent à eux seuls repousser une contre-offensive britannique en Égypte en mai-juin 1941, mais l’Italie dut néanmoins fournir des troupes pour une variété de théâtres d’opérations, comme en France, en Grèce, en Yougoslavie et en Afrique du Nord. De plus, l’invasion allemande de la Russie en juin vit Mussolini déployer quatre divisions qui consommèrent en tout 100,000 soldats et une partie des équipements les plus modernes de l’armée italienne jusqu’en 1943.

À l’automne de 1941, l’Italie perdit la Somalie, l’Érythrée ainsi que l’Éthiopie, ce qui força son armée à demeurer sur la défensive en Afrique du Nord pour 1942, de concert avec un allié allemand qui prit progressivement le contrôle du théâtre d’opérations. La présence italienne en Afrique du Nord connut sa fin en mai 1943, avec la capitulation des dernières forces emprisonnées à Enfidaville (Tunisie). La prochaine ligne de défense fut constituée par la Sicile, où Mussolini put aligner un peu moins de 100,000 hommes et à peine 500 canons, 100 chars, 30 canons antiaériens et 40 chasseurs face à une invasion des Alliés, dont les 70,000 troupes d’assaut furent appuyées par 6 cuirassés, 15 croiseurs, 128 contre-torpilleurs et 2,500 avions.

Signe d'une revanche envisagée ou d'une nostalgie mal avisée? Le régime fasciste italien fit imprimer cette affiche de propagande dans les jours suivant la perte de l'Afrique en 1943. On y voit un soldat italien posé devant les cadavres de ses camarades avec cet avertissement: "Nous reviendrons!". Un subtil message à l'intention des Britanniques.

Lorsque la Sicile tomba en septembre 1943, Mussolini fut chassé du pouvoir et le nouveau gouvernement italien s’empressa de signer la paix avec les Alliés. Pendant 39 mois, l’Italie contesta la domination britannique en Méditerranée, mais tandis que l’Allemagne fournit à contrecœur une assistance, les Alliés firent de ce théâtre d’opérations une priorité en 1942-1943, par l’injection des ressources nécessaires. Ceux-ci comprirent l’importance de tenir Gibraltar et Suez, tout en attirant un maximum de soldats de l’Axe sur ce front que l’Allemagne jugea a priori comme secondaire. D’autre part, l’Allemagne répondit au changement de camp de l’Italie par le déploiement de 29 divisions dans la botte et sur le front balkanique afin de parer un éventuel débarquement allié, tout en « punissant » l’ancien partenaire. À ce sujet, notons que les Italiens perdirent 18,000 hommes en combattant les Allemands pour la seule année de 1943.

Les Britanniques débarquèrent donc à Reggio di Calabria le 3 septembre et les Américains à Salerne, d’où ils purent avancer vers le nord pour prendre Naples le 2 octobre, sans opposition. Le maréchal allemand Albert Kesserling arrêta l’offensive alliée sur la Ligne Gustav de novembre 1943 à mai 1944. Lorsque les Américains tentèrent de briser l’impasse en débarquant des troupes à Anzio en janvier (1944), les Allemands purent les contenir en les coinçant dans une poche, voire une petite tête de pont jusqu’en mai. D’autres attaques lancées contre la Ligne Gustav réussirent finalement à percer dans les secteurs de la rivière Rapido et de Monte Cassino en mai, ce qui amena la libération de Rome au début du mois suivant.

En bon ordre, Kesserling ordonna la retraite au nord vers la Ligne Gothique, avec laquelle les Alliés entrèrent progressivement en contact d’août à novembre 1944, mais qu’ils ne parvinrent pas à percer avant le mois d’avril suivant. À cette date, les Britanniques attaquèrent la Ligne Gothique à Ferrara et les Américains avancèrent vers Bologne, ce qui leur permit de déboucher dans la vallée du Pô le 20 avril 1945. Bologne tomba le 21, suivie de Gênes, Milan, Vérone, Padoue, et Venise (28-29 avril). Le 29 avril, le général allemand Heinrich von Vietinghoff accepta de signer une capitulation inconditionnelle qui entra en vigueur le 2 mai.

Conclusion

Ce court récit de la participation de l’Italie aux deux guerres mondiales laisse un portrait somme toute sombre de la performance de l’appareil militaire italien. Peu d’historiens en dehors de l’Italie firent des plaidoyers afin de défendre le bilan d’une armée dont il est important, à notre avis, de remettre les actions en contexte. Le premier élément commun aux deux guerres mondiales fut que l’armée italienne ne put que rarement saisir l’initiative des opérations. Autrement dit, elle livra des batailles qui « fixèrent » des unités ennemies sur des fronts particuliers, le tout afin de soulager la pression sur d’autres théâtres d’opérations que les puissances majeures contemporaines et les historiens après coup jugèrent plus stratégiques.

Ensuite, l’industrie militaire ne livra pas toujours la marchandise. Pendant le premier conflit mondial, l’armée italienne mit en ligne un impressionnant bombardier lourd, le Caproni, mais ne put faire de même en 1939-1945. En d’autres circonstances, ce fut la logistique qui fut défaillante. Relativement courtes en 1914-1918, les lignes de ravitaillement furent beaucoup plus étirées en 1939-1945 pour l’armée italienne, ce qui isola même certaines de ses unités dans les colonies d’Afrique de l’Est.

En troisième lien, les contemporains et les historiens jugèrent sévèrement certaines batailles qui se transformèrent en de véritables débâcles pour les Italiens. Caporetto demeure un symbole à cet égard, comme les forces italiennes subirent une dégelée en 1940 face à un ennemi grec dont un parieur n’aurait certes pas misé la victoire. Dans ces deux contextes, ceux de 1917 et de 1940, nombre de raisons expliquent rationnellement les défaites. Fatiguées, mal dirigées, mal ravitaillées et en fin de compte démoralisées, les troupes italiennes subirent le sort que n’importe quelle armée, à n’importe quelle époque, mais avec des circonstances similaires, aurait subi.

Pourtant, à Caporetto, l’armée italienne parvint à elle seule à réparer le désastre, comme elle livra une lutte héroïque en Tunisie, dans les derniers jours, voire les dernières heures de sa présence en Afrique du Nord en 1943. En histoire, tout est une question de contexte, de circonstances. L’armée italienne n’y échappa pas. Elle laissa derrière elle ses morts et ses amertumes.

Introduction

La Première Guerre du Golfe, mieux connue dans la culture populaire sous l’appellation d’Opération Desert Storm, fut une campagne militaire multinationale conduite du 17 janvier au 3 mars 1991 dans le but de libérer l’Émirat du Koweït de son occupation par les forces irakiennes. En effet, la cause immédiate du déclenchement des hostilités réside dans l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990. Cette agression par l’armée de Saddam Hussein, qui comprit alors plus de 1,5 million de soldats et environ 6,000 chars d’assaut, constitua une menace directe au Royaume d’Arabie Saoudite ainsi qu’à toute la zone productrice de pétrole se trouvant à l’ouest du Golfe Persique. Les forces koweïtiennes tentèrent tant bien que mal de résister, mais elles furent rapidement écrasées par un ennemi largement supérieur en nombre. Trois jours après le début de l’invasion, le Koweït fut rayé de la carte.

Été 1990: la donne stratégique

Hormis l’invasion d’août 1990, les causes ayant amené le déclenchement de cette guerre dans le Golfe Persique sont plus complexes qu’elles n’en paraissent. Saddam Hussein avait déclaré à maintes reprises que le Koweït appartenait historiquement à l’Irak. Cependant, l’agression de Hussein fut aussi justifiée par d’autres intentions. La prise du Koweït signifierait pour l’Irak un élargissement notable de son accès à la mer. Qui plus est, le Koweït était le principal créancier de l’Irak puisqu’il avait prêté à son dictateur d’énormes sommes dans le but de financer sa guerre contre l’Iran entre 1980 et 1988. Bien qu’elle émergea du conflit en prétendant l’avoir remporté, l’Irak se trouva dans l’impossibilité de rembourser son créancier en lui devant environ 17 G$ américains, sans compter un autre 25 G$ emprunté à l’Arabie Saoudite et à d’autres États du Golfe.

Autrement dit, l’annexion du Koweït annulerait cette dette, tout en envoyant aux autres États du Golfe un message clair à l’effet de ne pas se montrer trop pressés, ni exigeants, dans le remboursement. Enfin, le contrôle du Koweït ferait de l’Irak une puissance majeure sur la scène internationale avec la possession du cinquième de la production pétrolière mondiale (soit plus d’un milliard de barils par an), tout en plaçant les forces militaires irakiennes en position de frapper éventuellement l’Arabie Saoudite et ses champs pétrolifères, qui eux fournissaient le quart du pétrole mondial.

Saddam Hussein crut que les Nations-Unies (ONU) seraient impuissantes à répliquer face à ses actions, outre des protestations d’usage. En fait, sa seule crainte fut face à la réaction des États-Unis, mais selon l’analyse qu’il fit de l’expérience américaine au Vietnam, il sentit que les Américains n’oseraient pas le confronter militairement, surtout s’il fallut que le sang américain soit versé. Dans les deux cas, Saddam se trompa lourdement.

Le calcul politique fait par Saddam Hussein lors de l'invasion du Koweit par son armée en août 1990 reposait sur la soi-disant inaction militaire des États-Unis. Il eut tort sur ce point, mais il sous-estima également les capacités de la communauté internationale de l'époque à se mobiliser pour mettre un terme à l'agression.

De Desert Shield à Desert Storm: « vendre » la cause de l’intervention

La réponse militaire américaine survint dès le premier jour de l’invasion du Koweït à l’été de 1990. Sous la direction d’ensemble du président de l’époque Georges H. W. Bush, le général Norman H. Schwarzkopf, le commandant du U. S. Central Command (CENTCOM), ordonna aux forces déployées au Moyen-Orient d’empêcher d’éventuels mouvements de l’armée irakienne vers l’Arabie Saoudite et vers d’autres États du Golfe. Ainsi, plusieurs porte-avions de la marine américaine furent envoyés dans la région, tandis que des éléments des forces spéciales de l’aviation, de la 82e Division aéroportée et d’une brigade de Marines furent dépêchés d’urgence en Arabie Saoudite. Cette grande opération défensive de dissuasion de l’été de 1990 reçut le nom de code Desert Shield.

Alors que les forces américaines continuèrent de s’organiser, le Conseil de Sécurité de l’ONU condamna l’invasion du Koweït et imposa des sanctions économiques contre l’Irak le 6 août. Ce geste fut le premier d’une série de treize résolutions du Conseil de Sécurité, la plupart ayant été votées à l’unanimité et sans aucun vote de dissension. Les résolutions déclarèrent illégales les actions irakiennes au Koweït, tout en imposant un blocus économique et demandant aux États membres de l’ONU leur assistance afin de mettre en application ces résolutions.

Cette étonnante unanimité affichée au Conseil de Sécurité se traduisit également au sein de l’Assemblée Générale. Il est probable que dans ce dernier cas, une partie de la réponse réside dans le fait que même si les États du Tiers Monde (comme on les appelait à l’époque) affichèrent fréquemment un certain niveau d’hostilité envers les États-Unis, ils considérèrent que le respect des frontières interétatiques revêtait une dimension sacro-sainte à ne violer en aucun moment. De plus, les États arabes interprétèrent l’agression de Saddam Hussein comme une violation flagrante de la solidarité arabe.

Le 29 novembre, à la suite d’efforts diplomatiques du président Bush, du président égyptien Hosni Moubarak et du roi Fahd d’Arabie Saoudite, le Conseil de Sécurité de l’ONU envoya à l’Irak un ultimatum lui demandant d’avoir retiré ses troupes du Koweït au plus tard le 15 janvier 1991. Ce faisant, cette nouvelle résolution permit d’utiliser tous les moyens nécessaires, par une coalition de nations qui prit rapidement de l’expansion, advenant que l’Irak refuse de se plier à l’ultimatum. Toutefois, à mesure qu’approcha la date butoir, l’Administration Bush (qui se rappela très bien à quel point l’absence de consensus national avait créé de sérieux problèmes sur le front intérieur lors de la Guerre du Vietnam) prit la peine de forger l’opinion publique américaine pour qu’elle appuie d’éventuelles opérations militaires visant à libérer le Koweït.

C’est ainsi que le secrétaire d’État James A. Baker, le secrétaire à la Défense Richard Cheney et le chef d’état-major des armées, le général Colin Powell, travaillèrent avec diligence dans leur plaidoyer en faveur d’une intervention militaire des États-Unis. Non sans surprise, ces efforts officiels et officieux suscitèrent de nombreux et virulents débats. L’argumentaire de Baker, Cheney et Powell reposa sur cette idée que le support quasi unanime de la communauté internationale constitua en soi un facteur pouvant conditionner l’appui domestique à l’intervention. En janvier 1991, après des mois de virulents débats, le Congrès des États-Unis passa une résolution conjointe qui accorda au président l’autorisation du recours à la force militaire contre l’Irak. Qui plus est, nombreux furent les sénateurs et les représentants ayant voté contre la résolution à déclarer publiquement qu’ils appuyèrent moralement les troupes, ce qui constitua pour ainsi dire un renforcement du front intérieur, ce dont avait exactement besoin l’Administration Bush.

Les cerveaux derrière l'intervention américaine dans le Golfe, de gauche à droite: Richard Cheney (secrétaire à la Défense), James Baker (secrétaire d'État), le président George H. W. Bush, Brent Scowcroft (conseiller du président à la Sécurité nationale) et le général Colin Powell (chef d'état major des armées).

Simultanément, le président Bush et son administration travaillèrent à forger un consensus international en faveur de l’intervention. Il s’impliqua personnellement dans l’affaire avec son secrétaire Baker et le résultat fut qu’ils purent former une coalition d’États qui iraient combattre les Irakiens. Les États-Unis n’allèrent donc pas partir seuls à la guerre. Ultimement, trente-cinq nations contribuèrent militairement à la coalition, avec les États-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Grande-Bretagne, la France et la Syrie parmi les plus importants fournisseurs de troupes pour la campagne. Pour commander toutes ces forces, le général Schwarzkopf établit un quartier-général intégré avec le lieutenant-général saoudien Khalid ben Sultan, qui assuma le commandement de la force combinée interarmes arabo-islamique de la coalition. Schwarzkopf et Sultan dirigeraient conjointement la campagne terrestre, aérienne et maritime contre les forces irakiennes, dans ce qui devint le théâtre koweïtien des opérations. Au moment où l’ultimatum onusien expira, la coalition alliée contre Saddam Hussein atteignit une force de 700,000 soldats, dont 540,000 furent fournis par les États-Unis.

Desert Storm: l’assaut aérien

À mesure que les forces alliées débarquèrent en théâtre d’opérations, la planification de l’offensive alla bon train. Cette dernière se divisa en quatre phases. Les trois premières furent entièrement orientées vers une vaste offensive strictement aérienne afin d’affaiblir les appareils politiques, économiques et militaires de l’Irak. Quant à la quatrième phase, elle consisterait en une offensive terrestre visant à encercler et détruire les forces ennemies déployées au Koweït et dans la partie sud de l’Irak.

L’offensive aérienne débuta vers 2 heures, le matin du 17 janvier 1991, avec une escadre combinée comprenant des avions de la force aérienne et des hélicoptères de la 101e Division aéroportée américaine. Cette escadre fut chargée de conduire un raid en profondeur derrière les lignes ennemies afin de détruire deux centres de commandement irakien de batteries antiaériennes. Dans cette attaque, qui ne dura officiellement que quatre minutes, les Américains ouvrirent une brèche de 10 kilomètres dans le dispositif « parapluie » antiaérien de l’ennemi. Dans ce périmètre dépourvu de défenses s’engouffrèrent des centaines d’appareils et de missiles de croisière qui purent frapper au cœur du système de commandement militaire irakien dans et autour de Bagdad.

Pendant les semaines qui suivirent, la cadence et l’intensité du bombardement aérien allié furent infernales. Le bombardement finit par anéantir le dispositif irakien de défense antiaérienne, ce qui permit ensuite de concentrer les frappes sur les réseaux de communications, les édifices gouvernementaux, les usines d’armement, les raffineries, les ponts et les routes stratégiques. À la mi-février, les Alliés changèrent la direction de l’attaque aérienne afin de la concentrer cette fois contre les forces terrestres ennemies au Koweït et dans le sud de l’Irak, détruisant par le fait une série de fortifications et de chars d’assaut, des éléments cruciaux du système défensif ennemi au sol. Cette offensive aérienne d’envergure, qui totalisa pas moins de 2,000 sorties quotidiennes et qui balança environ 80,000 tonnes de munitions sur l’ennemi, se poursuivit sans relâche pendant 38 jours, ouvrant ainsi la voie pour une autre offensive aérienne et terrestre visant à expulser les forces irakiennes du Koweït.

Précédant l'assaut terrestre, les Alliés débutèrent leur offensive dans le Golfe Persique en janvier 1991 par une série de raids aériens visant à détruire systématiquement les défenses antiaériennes, les systèmes de communication, de commandement, de même que les infrastructures politiques, économiques et militaires irakiennes.

La campagne terrestre

Dans cet ordre d’idées, les évaluations faites par les Alliés du dispositif irakien dans et autour du Koweït firent état de la présence d’éléments appartenant à 43 divisions différentes totalisant 500,000 hommes, ce qui inclut un contingent substantiel de la sinistre Garde Républicaine, la force personnelle de sécurité de Saddam Hussein. Pour affronter cette armée, le général Schwarzkopf ordonna à la 3e Armée américaine de déployer ses deux corps, préalablement mobilisés depuis une période de six mois (à partir de bases aux États-Unis et en Europe), quelque peu à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Le plan de la coalition impliqua un vaste encerclement partant de la partie sud du front initial (Koweït), tout en faisant un grand mouvement en faux vers la gauche (ouest), dans le but de frapper les forces irakiennes sur leur flanc gauche et ultimement couper leur voie de retraite vers l’Irak. Ensuite, le 7e Corps américain, qui constitua une lourde force comprenant plusieurs divisions blindées et mécanisées (incluant la 1ère Division blindée britannique), devait percer les défenses irakiennes et faire mouvement au nord sur un large front à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Plus à l’ouest encore, le 18e Corps aéroporté (qui comprit deux divisions aéroportées américaines et la 6e Brigade Légère blindée française pour protéger l’extrémité du flanc gauche exposé) devait à son tour effectuer une grande manœuvre de flanquement et attaquer profondément les arrières de l’ennemi afin d’empêcher ses réserves de rejoindre le front. Simultanément, deux divisions du Corps des Marines (renforcées par une brigade de chars de l’Armée de terre) et les forces alliées arabes attaqueraient les défenses irakiennes le long de la frontière Koweït-Arabie Saoudite afin de libérer la capitale de Koweït City.

Comme le montre cette carte, le plan du général Schwarzkopf consista à faire croire à l'ennemi à un assaut direct vers le Koweit par le déploiement de ses forces vis-à-vis celles des Irakiens. À la dernière minute, les Alliés entreprirent un vaste mouvement en pince vers la gauche (ouest) et, combiné avec un appui aérien de tous les instants, ils prirent à revers l'ensemble des forces de Saddam Hussein.

En conséquence, l’offensive terrestre débuta au matin du 24 février 1991. Les Alliés percèrent rapidement les défenses irakiennes et avancèrent à un rythme accéléré et soutenu. Les Irakiens tentèrent de donner la réplique par des tirs d’artillerie, mais leurs canons furent rapidement détruits par des tirs de contre-batterie et un appui aérien tactique efficaces. À peine entamée, l’offensive alliée causa une onde de choc dans les rangs irakiens dont les soldats capitulèrent en masse.

En trois jours, les Alliés reprirent Koweït City et la vaste manœuvre de flanquement par la gauche fut couronnée de succès, si bien que leurs forces avancèrent de 200 kilomètres en Irak, attaquant ainsi les réserves irakiennes à l’arrière du front. Au 27 février, les Alliés avaient détruit la presque totalité des unités de la Garde Républicaine, la force d’élite irakienne, une fois que celle-ci tenta en vain d’offrir une résistance au sud de Basra, au sud-est de l’Irak. Par le temps que le président Bush annonça officiellement un cessez-le-feu à 8 heures, le matin du 28 février, toute résistance irakienne dans le théâtre d’opérations irako-koweïtien s’était effondrée. La guerre terrestre avait duré pas plus d’une centaine d’heures.

Au moment de l’annonce du cessez-le-feu, on rapporta que 42 des 43 divisions irakiennes engagées furent anéanties ou sérieusement atteintes. Environ 25,000 soldats irakiens furent tués (quoiqu’ici les sources varient entre 8,000 et 100,000 décès liés au combat), 85,000 furent prisonniers, tandis qu’au moins 100,000 hommes désertèrent. Quant à la coalition, ses pertes furent relativement légères. Environ 250 de ses soldats furent tués au combat depuis le début de la campagne aérienne, dont 148 Américains.

Rapidement éliminée du ciel, l'aviation irakienne ne put porter assistance aux forces terrestres qui furent harcelées sans relâche par l'aviation alliée. En plein désert, les chars et véhicules blindés irakiens furent livrés en pâture.

Conclusion

Bien que quelques combats sporadiques se poursuivirent entre les forces alliées et les forces irakiennes qui essayèrent de s’échapper, les pourparlers pour un cessez-le-feu définitif, tenus le 3 mars à Safwan (sud-est irakien), mirent un terme à la phase de combat de l’opération Desert Storm. Dans ce contexte, rappelons que la décision de mettre fin à la guerre fut dictée par un ensemble de facteurs. Il y eut d’abord une montée des inquiétudes dans la communauté internationale concernant les maux et privations de toutes sortes infligés à la société irakienne. Ensuite, à mesure que les forces de la coalition resserrèrent l’étau autour de l’armée irakienne, les craintes d’être victimes de « tirs amis » s’accrurent, ce qui en soi fut une source d’inquiétude, dans la mesure où il fut estimé qu’environ le quart des pertes américaines furent attribuables à ce genre d’incidents.

Un autre incitatif résida dans la nature des contraintes politiques avec lesquelles la guerre fut menée. L’ONU avait autorisé le recours à la force pour expulser les Irakiens du Koweït et, à la fin de la journée du 27 février, cette mission avait été accomplie. Aller au-delà, dans une tentative de renverser Saddam Hussein, aurait créé des difficultés et des tensions au sein de l’organisation onusienne, de même que parmi les partenaires arabes de la coalition.

Au lendemain du cessez-le-feu définitif du 3 mars 1991, les forces de l’ONU firent mouvement au Koweït afin de protéger le petit État d’une autre agression irakienne. Bien que la guerre fut une victoire militaire incontestée pour la coalition, Saddam Hussein resta au pouvoir, dans un État policier toujours aussi solide, malgré les désastres encaissés par son armée. En fait, le dictateur irakien put librement tourner son attention afin de réprimer brutalement les révoltes internes chiites et kurdes, et ce, sans que la communauté internationale ait pu effectivement intervenir.

Enfin, les termes de la paix dictée par la coalition internationale spécifièrent notamment que l’Irak devrait ouvrir ses frontières afin que ses installations et programmes nucléaires, chimiques et biologiques puissent être inspectés régulièrement. Par contre, les années suivantes virent Saddam Hussein mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs internationaux. Cela amena ultimement la communauté internationale à voter maintes sanctions contre son régime, tout en mettant sur la table, d’une certaine manière, les conditions du déclenchement d’une Seconde Guerre du Golfe en 2003.