Catégorie : Le monde militaire

De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général

Introduction

L’état-major général constitue en quelque sorte le « cerveau » d’une armée sur les champs de bataille. Ayant pris des formes plus ou moins improvisées depuis l’Antiquité, à une époque où les sources nous révèlent les premières grandes manifestations collectives de la pratique de la guerre, l’état-major général fut érigé en un véritable système à l’ère des guerres napoléoniennes. Dès lors, l’état-major général évolua rapidement, mais disons que de tout temps, il consista en un corps de spécialistes qui se consacrèrent à la planification et à l’exécution d’opérations à différents échelons de l’appareil militaire.

Les plus anciennes traces de la pratique de la guerre démontrent ce besoin quasi inné des hommes, et en particulier des « chefs », de se consulter avant, pendant et même après avoir affronté un groupe ennemi, dans la victoire comme dans la défaite. Les grands commandants de l’époque antique jusqu’à la Renaissance disposèrent de ce que l’on appelle de nos jours un « état-major général ». Par contre, ces militaires qui assistèrent leurs chefs furent la plupart du temps des spécialistes du ravitaillement, des ingénieurs, des messagers et des clercs, bref, des soldats qui furent essentiellement des exécutants et non pas des théoriciens de l’art de la guerre. Souvent, il ne s’agissait même pas de militaires, mais de civils se trouvant temporairement au service des armées du monarque.

Le contexte napoléonien: contrôler les armées

Ce type d’organisation de l’état-major général survécut sans trop de modifications importantes jusqu’au XIXe siècle. Cependant, les conséquences politiques et militaires de l’époque des Lumières et de la Révolution à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle engendrèrent une complexification accrue de l’art de la guerre, ce qui mit conséquemment davantage de pression sur les généraux et les manières avec lesquelles ils exercèrent leur leadership en pleine bataille. Dans les faits, aucun général de l’époque, même parmi les plus grands comme Napoléon Bonaparte, n’échappa à cette règle voulant que pour réussir sur les champs de bataille, il fallût étudier, étudier et encore étudier.

Avec l’introduction de la conscription nationale, dans le cadre d’une levée en masse (la nation en armes), la taille des armées de campagne augmenta dramatiquement. Sans trop exagérer, de l’époque antique jusqu’à celle des Lumières en Occident, il était rare que les forces rassemblées par une nation ou un royaume pour une campagne particulière dépassent les 40,000 ou 50,000 combattants. Or, il s’avéra que Napoléon prit en 1812 la direction d’une armée d’environ 600,000 hommes pour sa campagne en Russie. L’un des points à retenir de cet épisode est le suivant: Napoléon perdit le contrôle de sa gigantesque armée.

Auparavant, une armée de campagne aux effectifs « raisonnables » signifiait que toutes ses unités se trouvaient dans le champ de vision de son commandant, si bien que sa direction et la gestion de ses communications pouvaient se faire de vive voix, au son du clairon, avec des bannières ou par l’entremise d’estafettes. Par contre, pour des raisons logistiques évidentes, les grandes armées de l’époque napoléonienne durent marcher en corps séparés, d’une distance maximale d’un jour de marche (20-30 kilomètres) afin de maintenir une liaison minimale. Ces corps avancèrent sur différents réseaux routiers afin de minimiser les effets du trafic et de trouver davantage de sources de ravitaillement. Lorsque le commandant jugea venu le moment de livrer bataille, il dut s’assurer que toutes ses unités soient fraîches et disposes, qu’elles soient déployées dans la bonne séquence et au bon endroit, tout en prenant soin de communiquer efficacement à tous les commandants subordonnés les informations pertinentes sur le dispositif ennemi.

Malade et fatigué le jour de la bataille de Borodino (1812), Napoléon put néanmoins compter sur une équipe d’officiers de son état-major qui l’assistèrent dans l’analyse de la bataille en cours et des décisions à prendre. L’administration de grandes armées soulève toujours des contraintes récurrentes, comme le déplacement d’unités, la gestion des communications, le ravitaillement, etc. La bataille met aussi à rude épreuve les nerfs des officiers d’état-major, ne serait-ce que pour garder son calme sous le feu ennemi tout en analysant la situation.

Par ailleurs, plusieurs organisations militaires à travers l’Histoire, que ce soit de l’époque d’Alexandre le Grand jusqu’à celle de Napoléon, durent affronter un problème qui vexa et déconcentra l’attention du plus brillant des généraux, à savoir la dualité politico-militaire de leurs fonctions, qu’il soit sur le champ de bataille ou non. Des chefs d’État en campagne durent effectivement gérer les affaires domestiques, tout en demeurant attentifs aux opérations en cours, d’où l’importance d’avoir une équipe de gens compétents pour les seconder dans le difficile exercice du commandement.

De l’administration des batailles: l’école prussienne

La majorité des puissances européennes maintinrent de larges armées au lendemain des guerres napoléoniennes. Le potentiel en bassin d’hommes offert par l’augmentation de leur population respective signifia que les futures confrontations de grande ampleur verraient la marche de millions d’individus sous les drapeaux. Comme on peut l’imaginer désormais, la conscription, l’entraînement, l’équipement et l’enrégimentement de telles quantités d’hommes, combinés aux dispositions relatives à leur transport et à leur ravitaillement, représentèrent un défi de taille pour l’état-major général de chaque armée.

Dans cette optique, le fait que la Prusse fut le premier État à avoir résolu de tels problèmes s’explique en grande partie par ses contraintes géostratégiques. Face à des ennemis représentant au moins deux fois sa puissance et localisés sur trois fronts distincts, la Prusse fut « habituée » à affronter de tels dilemmes stratégiques. En imposant un service militaire obligatoire sur une plus courte durée, elle put entretenir une plus large (et moins coûteuse) armée de réserve qui put atténuer le déséquilibre de puissance évoqué.

Cela dit, les progrès techniques en matière de transports et de communications, nés de l’avènement du chemin de fer et du télégraphe, rendirent théoriquement possible le rappel massif des réservistes de leurs dépôts à travers le pays, pour ensuite transporter leurs régiments vers des zones de rassemblement aux frontières, former des corps d’armée, et maintenir leur ravitaillement pour les opérations à entamer. Tout cela, il fallut le faire en l’espace de quelques jours. C’est ainsi que l’étude scientifique des horaires des chemins de fer, par des officiers formés dans l’art de la mobilisation et du rassemblement des troupes en prévision de campagnes, devint une branche spécialisée de l’état-major général.

Une fois mise en mouvement, l’armée de campagne avait toujours besoin de moyens de commandement et de contrôle, si elle voulait être en mesure de manœuvrer et de combattre avec cohésion sur le champ de bataille. Les carences en entraînement observées à la mobilisation parmi les hommes du rang et les officiers des unités de réserve, qui souvent quittèrent du jour au lendemain la vie civile pour vêtir à nouveau l’uniforme, firent en sorte qu’il fallut établir une doctrine standard et des règles uniformes à toute l’armée. Ainsi, les idiosyncrasies se limiteraient au style de leadership des commandants de hauts rangs, mais les missions et les mouvements de chaque unité devraient en tout temps se conformer aux plans préétablis par l’état-major général. L’émission effective, la coordination et l’interprétation des ordres jouèrent toutes en faveur de l’accroissement du nombre d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major. L’idée n’étant pas de tuer l’esprit d’initiative des officiers les plus industrieux (nécessité faisant loi parfois), mais bien d’éviter de faire cavalier seul.

Dans ce contexte, le cas prussien demeure une fois de plus précurseur. Les officiers de l’armée qui apparurent les plus talentueux se firent temporairement retirer leurs commandements auprès de leurs troupes afin de suivre des cours intensifs d’état-major général à la Kriegsakademie. En clair, les jeunes officiers qui sortiraient de l’académie de guerre deviendraient, pour nombre d’entre eux, les futurs généraux de l’armée prussienne (allemande). Revenus dans leurs unités, tout en alternant l’exercice du commandement avec d’autres séjours à l’académie, ces officiers mettraient à jour leurs connaissances, que ce soit en matière de tactiques ou du maintien des connaissances générales nécessaires pour le travail au sein d’états-majors. En cas de mobilisation et de déclaration de guerre, plusieurs officiers de l’état-major général seraient affectés à des fonctions importantes, comme celles de chefs d’état-major, ou officiers chargés des opérations au sein de grandes unités de l’armée prussienne (et plus tard de l’armée allemande).

Par conséquent, chaque commandant sur le terrain avait à sa disposition une équipe d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major, des officiers capables de lire, de discuter, d’expliquer et de transmettre les ordres les plus détaillés et complexes, laissant ainsi le commandant libre d’exercer son leadership et ses habiletés de commandement tactique. Au plus haut échelon de l’organisation militaire, le chef d’état-major général accompagnait le monarque, le commandant en chef titulaire, en lui servant de principal conseiller. Le rôle du chef d’état-major général était de voir à ce que les ordres soient cohérents, conformes avec la doctrine militaire du moment et allant de pair avec les compétences des officiers à les rendre intelligibles.

L’état-major général allemand au tournant du XXe siècle. Titulaire du poste de commandant suprême de par son titre royal, l’empereur Guillaume II se fia davantage aux compétences et à l’expérience de ses généraux dans l’administration et le commandement de ses armées lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale en 1914.

Contrairement à ce qui est véhiculé parfois dans une certaine littérature, l’organisation de l’état-major général n’était pas si rigide, au point d’élaborer des plans militaires ne faisant aucune place à l’imprévu. Les futurs officiers d’état-major qui fréquentèrent les académies de guerre apprirent également certaines notions relatives à la chance, à l’imprévu et à l’importance de se donner une marge de manœuvre en cas de pépins dans la conduite des campagnes. Tout cela s’inspirait directement des enseignements de Carl von Clausewitz.

Par contre, il était évident que les officiers affectés à l’état-major général devaient faire preuve de discipline et de méthodologie dans leur travail consistant à administrer une grande armée en campagne. D’une autre manière, leurs expertises et façons de faire constituèrent une sorte de « révolution administrative » dans l’organisation du travail, révolution qui s’inscrivit dans l’ère industrielle du XIXe siècle. Ayant ainsi été en campagne avec un tel état-major général professionnel, l’armée prussienne livra une série de guerres aux conclusions victorieuses de 1864 à 1871, mettant ainsi à genou trois pays voisins et permettant la naissance d’un nouvel empire allemand. Lors de chaque conflit, l’habileté des Prussiens à mobiliser et déplacer une armée en campagne plus rapidement que leurs adversaires leur conféra un avantage énorme. De plus, toujours sur le terrain, la plus forte cohésion obtenue par la transmission rapide et l’interprétation adéquate des ordres permit aux manœuvres opérationnelles de se dérouler avec moins de difficultés pour les commandants prussiens (malgré certaines erreurs difficilement évitables).

Et il faut dire que l’habileté déconcertante avec laquelle l’armée prussienne performa lors des guerres d’unification de l’Allemagne illustra la nécessité pour l’ensemble des armées du monde de l’époque de procéder à une réforme urgente de leurs états-majors généraux respectifs, même au sein des plus petites armées éloignées de la poudrière européenne comme celle des États-Unis. D’ailleurs, le haut degré d’efficacité de l’état-major général allemand fut remarqué à maintes reprises par les Alliés lors de la Première Guerre mondiale, si bien que ces derniers, vainqueurs, allèrent même jusqu’à interdire son existence dans le traité ayant mis fin aux hostilités.

Dans les faits, et plus sérieusement, toutes les armées adoptèrent le principe, sinon la copie conforme, du modèle d’état-major général allemand. Le lecteur aura également compris que notre analyse fit essentiellement allusion à la branche terrestre des armées. Curieusement, il n’y a pas eu d’équivalents réels de développements d’un état-major général pour les marines de guerre, et ce, même si celles-ci disposèrent de réserves mobilisables avant la guerre de 1914-1918, qu’elles pratiquèrent des manœuvres et qu’elles envoyèrent leurs officiers dans des académies militaires.

Conclusion

Ce fut surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale que les armées des grandes puissances envisagèrent la fusion des différents états-majors généraux en un seul, que ce soit en combinant des services pour des raisons d’économies ou dans l’optique de développer l’approche interarmes. Dans ce contexte particulier, la formation d’une coalition multinationale chez les Alliés leur donna un avantage supplémentaire, dans la mesure où il leur fut plus commode d’élaborer une direction stratégique d’ensemble, ce que les puissances de l’Axe ne purent accomplir avec succès.

De nos jours, dans une époque qui nous semble bien lointaine de celles des guerres totales et des luttes à finir entre civilisations, les états-majors généraux, ceux qui étaient sur les champs de bataille, dans le bruit, la poussière et la fureur, et bien ces mêmes corps évoluèrent à leur tour. Les armées professionnelles modernes ont moins d’effectifs en temps de paix, mais les avancées technologiques maintiennent ce besoin d’avoir des officiers formés pour l’accomplissement de tâches d’état-major. Certes, les armées se sont « bureaucratisées », mais il ne faut pas y voir une tare. Après tout, chaque militaire, peu importe sa fonction, est un combattant à la base.

L’Homme et son arme : brève histoire des technologies de l’armement (2e partie)

 (Première partie)

L’ère de l’industrialisation : XIXe siècle

Les travaux de l’Écossais James Watt fournirent la poussée nécessaire à l’avancement des technologies de l’armement dans une optique d’une association claire entre la standardisation et l’industrialisation. Source: old-print.com

L’ère de l’industrialisation en matière d’armements, que nous faisons vulgairement commencer au début du XIXe siècle, doit prendre en compte ce problème de périodisation entre le dernier quart du XVIIIe siècle jusqu’au premier quart du siècle suivant. Les historiens s’entendent généralement pour dire qu’on assiste à une certaine « industrialisation », voire une proto-industrialisation de l’Angleterre dès le milieu du XVIIIe siècle, en particulier avec l’introduction de la machine à vapeur. Cependant, en matière d’armements, la vapeur eut certes un impact majeur, mais elle ne doit pas être associée automatiquement à une standardisation de la production d’armes militaires. Voilà pourquoi, à notre avis, il est plus difficile de couper au couteau la fin et le début de deux périodes de l’Histoire qui virent d’importantes réalisations.

Cela dit, les travaux de l’Écossais James Watt à la fin du XVIIIe siècle fournirent la poussée nécessaire à l’avancement des technologies de l’armement dans une optique d’une association claire entre la standardisation et l’industrialisation. Au départ, la vapeur servait essentiellement à des fins civiles comme le pompage de l’eau des mines. Par la suite, la vapeur fut mise à contribution dans la fabrication du tour à fileter à l’arsenal de Woolwich, sous la direction d’Henry Maudslay. Cette dernière invention allait avoir un impact décisif dans la production de masse d’armes à feu et de pièces d’artillerie. En mer, la seconde moitié du XIXe siècle vit également la vapeur remplacer progressivement la voile comme source primaire de propulsion des navires de guerre, les libérant ainsi de leur dépendance aux caprices des vents.

Donc, au lendemain des Guerres napoléoniennes, toutes ces innovations technologiques et industrielles auront des impacts majeurs sur les pratiques de la guerre future. En matière de transport des troupes, la locomotive inventée par George Stephenson facilita les déploiements rapides des hommes et du ravitaillement sur de vastes distances grâce aux chemins de fer. D’ailleurs, les observateurs européens témoins de l’établissement de la première ligne de chemin de fer reliant Liverpool à Manchester en 1830 comprirent rapidement tout le potentiel du train à vapeur à des fins militaires. Même chose en mer, où Robert Fulton inventa la première véritable canonnière en 1807 patrouillant la rivière Hudson jusqu’à Albany dans l’État de New York aux États-Unis.

Toujours en Amérique, les communications aux fins militaires bénéficieront de l’invention de Samuel Morse et de son télégraphe mis au point en 1837. Pour sa part, la science de la métallurgie ne fut pas en reste au XIXe siècle avec l’introduction de nouveaux alliages plus résistants. De plus, vers 1850, des modèles de canons à chargement par la culasse firent leur apparition, tout comme des canons rayés en acier avec de premiers mécanismes d’absorption du recul furent introduits dans les artilleries européennes. Parallèlement, les fusils et armes de poing connurent des développements similaires, en particulier au niveau de l’amélioration de leurs cadences de tir et de leurs portées, à un point tel que la Guerre civile américaine est fréquemment considérée par les historiens comme le premier véritable conflit de type « industriel », sinon « moderne ».

Probablement le conflit le plus meurtrier en Occident au XIXe siècle, la Guerre de Sécession aux États-Unis fut un choc pour les contemporains au niveau de l’ampleur des pertes humaines, certes, mais particulièrement face à une implicite prise de conscience à l’effet que l’on vit concrètement les effets d’armes qui, au fond, étaient en développement depuis quelques décennies, mais dont la relative paix en Europe suivant la chute de Napoléon amena un certain dénigrement de ces technologies. Par exemple, l’armurier et inventeur Johann Nicolaus von Dreyse travailla dès les années 1820 sur un fusil à percussion à aiguille rechargeable par une culasse, mais dont le premier modèle ne fut adopté comme arme d’ordonnance par l’armée prussienne qu’en 1841.

Les manufacturiers d’armes du début de l’ère de l’industrialisation au XIXe siècle avaient toujours comme préoccupation la puissance et la portée effective de leurs produits. Cependant, d’autres facteurs finirent par s’inviter, comme le besoin d’armées toujours plus nombreuses de fournir la dotation nécessaire d’armes à leurs troupes, en plus de voir à la standardisation de ces outils. Le concept même d’interchangeabilité est partie intégrante de la réflexion au XIXe siècle en matière d’armements.

Sur un plan plus politique, notons qu’en dépit d’une paix post-napoléonienne relative, les différentes révolutions de 1848 en Europe amenèrent les États à investir davantage dans la recherche et les technologies de l’armement. L’idée étant, non sans surprise, pour les États de posséder des armes de technologie supérieure à celles des insurgés.

Mais le qualificatif de « relatif » afin de décrire la paix européenne du milieu du XIXe siècle trahit certaines réalités, où les puissances cherchèrent néanmoins à s’affronter, entre autres pour tester par la bande des technologies dont les preuves restèrent à faire. La bataille navale de Sinope du 30 novembre 1853 entre les flottes russe et ottomane vit la terrible efficacité des canons russes utilisant de véritables obus. Ce premier épisode de la Guerre de Crimée fut suivi par d’autres où la France et l’Angleterre durent intervenir et où leurs armées apprirent de douloureuses leçons. Par exemple, la Guerre de Crimée fit clairement la démonstration que désormais, la cavalerie ne parvînt plus à percer ou briser une formation d’infanterie bien équipée et disciplinée. En mer, les Français introduisirent des batteries d’artillerie flottantes qui, bien que n’étant pas de véritables navires de guerre selon une définition moderne, amenèrent les marines européennes à se doter graduellement de bâtiments métalliques propulsés par la vapeur.

Mais comme nous le mentionnions, ce fut la Guerre de Sécession aux États-Unis qui retint l’attention comme étant apparemment le premier conflit de l’ère industrielle, d’après l’ensemble des paramètres évoqués au début de cette section (vapeur, industrie, standardisation, etc.). En fait, disons que certains incidents nous amènent à une telle conclusion. Le premier affrontement connu entre deux navires cuirassés à coque en fer se déroula dans les eaux de Hampton Roads près de la Virginie en 1862. Considérée comme un match nul, la bataille représente une victoire incontestée du fer et de la vapeur sur le bois et la voile traditionnels.

Considérée parmi les premiers conflits majeurs de l’ère industrielle, la Guerre civile américaine de 1861 à 1865 peut presque être qualifiée de « totale » si l’on considère l’ampleur des ressources humaines, financières et matérielles y ayant été investies. Dans le cas qui nous intéresse, la capacité pour les belligérants de livrer à temps et en nombre suffisant des armes efficaces aux pièces standardisées fit souvent la différence entre la victoire et la défaite.

Sur terre, la Guerre civile américaine en fut également une de déplacements de troupes sur de longues distances en chemin de fer, parfois même en terrain difficile. À noter par contre qu’à lui seul, le chemin de fer ne suffisait pas à garantir l’efficacité des déploiements. L’usage du train devait se faire en conjonction avec le télégraphe, si bien que des campagnes militaires pouvaient se gagner ou se perdre presque uniquement en raison de considérations logistiques, où le temps devenait un élément qui avait nettement remonté dans la liste des priorités stratégiques et tactiques des commandants.

L’autre difficulté constatée pendant la Guerre civile américaine est que, justement, les généraux se trouvèrent à commander des armées aux effectifs beaucoup plus larges, même plus importants qu’au plus fort des Guerres napoléoniennes par exemple. Ce conflit en fut également un où l’introduction de fusils et de canons rayés modifia en profondeur les équations tactiques. La cadence rapide et la puissance décuplée du feu firent en sorte qu’il devenait désormais suicidaire pour une force d’infanterie de se tenir en rangs serrés face à l’ennemi.

Au plan stratégique, cette industrialisation du conflit dicte une autre variable, à savoir qu’à terme, le camp qui possède la plus importante force industrielle devrait normalement l’emporter. Disposant davantage d’infrastructures industrielles que le Sud à l’économie plus agraire, le Nord avait de fortes chances de l’emporter, pour autant que ses armées puissent contenir celles de l’ennemi aux endroits stratégiques. La fin de la Guerre civile américaine vit aussi la mise en service d’un prototype de mitrailleuse, la Gatling. Bien que n’ayant pas eu de véritables impacts, car elle fut introduite sur le tard, elle inspira d’autres inventeurs. L’un d’eux fut Hiram Maxim qui s’en inspira et conçut en 1885 sa propre mitrailleuse automatique portant son nom (la Gatling fonctionnant par l’action d’une manivelle). La Maxim et ses dérivés figurent parmi les armes les plus destructives jusqu’à ce jour.

Pour paraphraser un ami de Sir Hiram Maxim: « Si tu veux faire de l’argent, invente une machine qui permettra aux Européens de s’entretuer. » C’est ce qu’il fit. Ici, Hiram Maxim posant avec sa mitrailleuse dans les années 1880. Il est considéré comme l’inventeur de la première mitrailleuse automatique telle qu’on la connaît de nos jours.

Observée par de nombreux militaires européens sur place, la Guerre de Sécession amena les puissances du Vieux Continent à investir de plus en plus en recherche dans le dernier quart du XIXe siècle. De gros joueurs industriels tels Vickers en Angleterre, Schneider-Creusot en France et Krupp en Allemagne réalisèrent d’énormes profits au cours de cette période qualifiée de « paix armée », à savoir la période suivant la fin de la Guerre franco-prussienne en 1871 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce que l’on peut appeler de nos jours le « complexe militaro-industriel » est véritablement né à cette époque. Autrement dit, on a à faire à des États qui dépendent de plus en plus des corporations qui elles, en retour, dépendent des contrats gouvernementaux.

Les technologies : de la « paix armée » à la guerre totale (1871-1945)

Les quelques décennies qui marquèrent la fin de la Guerre franco-prussienne (1870-1871) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale connurent des développements encore plus importants. D’abord, cette période voit la confirmation de la vapeur comme mode principal de propulsion des navires de guerre, tout comme l’acier fait son chemin et devient une matière privilégiée dans la fabrication d’armements, supplantant ainsi des matériaux moins résistants comme le bois. D’ailleurs, les avancées scientifiques permirent de meilleurs coulages de l’acier, le rendant plus résistant, notamment en raison de la disponibilité accrue de métaux tel le nickel.

Ce fut également une période, du moins jusqu’à la fin de la guerre de 1914-1918, où les principales puissances mondiales cherchèrent à mettre en service les meilleurs marines de guerre pour le contrôle des mers, si bien que, comme nous le mentionnions, des consortiums se formèrent pour vendre leurs ressources métallurgiques et technologiques aux plus offrants. Par exemple, l’industrie put offrir aux États et à leurs marines militaires de puissants canons rayés à rechargement par la culasse, augmentant ainsi leur portée de tir et leur puissance de feu. Naturellement, les coûts de ces nouvelles technologies étaient exorbitants et seules les grandes puissances de l’époque purent se procurer de tels équipements, tout en investissant dans la recherche et autres coûts de production.

Un exemple de cuirassé britannique de type Dreadnought modèle 1906. Symbole par excellence de puissance navale, il fut à l’origine d’une véritable course à l’armement entre les grandes puissances à partir de la dernière décennie du XIXe siècle en particulier jusqu’au début de la Première Guerre mondiale.

Dans notre esprit, le tournant du XXe siècle fut extrêmement innovateur en matière d’armements et le domaine naval retient la plupart du temps l’attention. Rappelons que la Grande-Bretagne mit en service son célèbre H.M.S. Dreadnought en 1906, qui révolutionna littéralement le petit monde de la guerre navale. Vers la même époque, le développement de l’arme sous-marine connut d’intéressantes percées, entre autres grâce aux travaux de l’Américain John Holland. Contrairement aux embarcations de surface, il semble que les puissances de l’époque prirent un certain temps à réaliser tout le potentiel du sous-marin à des fins offensives, même que les Allemands rejetèrent l’idée, dans un premier temps, d’inclure cet engin à leur arsenal naval. Ce ne fut qu’avec l’introduction de la torpille de l’ingénieur anglais Robert Whitehead que l’on réalisa tout le potentiel du sous-marin comme arme offensive. Là encore, son utilisation stratégique et tactique n’était pas claire. Pas assez puissant pour couler des navires de type Dreadnought, jugea-t-on, l’utilisation du sous-marin pour l’attaque de navires commerciaux ne fut guère envisagée avant le début de la guerre de 1914-1918. Pourtant, l’on savait que le sous-marin pouvait être furtif et qu’il pouvait lancer une torpille au moment opportun, et ce, sans que la cible ne puisse faire à temps des manœuvres évasives.

Dans les airs, la décennie précédant le début de la Première Guerre mondiale vit le développement de l’aviation, quoique là encore, il fallut attendre les années de guerre pour y constater une véritable envolée, sans mauvais jeu de mots. Au commencement, les Allemands préférèrent des embarcations plus légères que l’air comme le Zeppelin et leur argument pouvait se tenir, car le Zeppelin pouvait parcourir des distances nettement plus grandes que l’avion et que sa capacité de transport de bombes et autres projectiles ne se comparait même pas aux engins plus lourds que l’air. Cependant, les dirigeables et leur cargaison d’hydrogène les rendaient hautement inflammables et il était possible de les détruire soit par une version improvisée d’artillerie antiaérienne (là encore, cela restait à développer), mais sinon, de manière plus efficace, en envoyant des avions pour tenter de les abattre. Bref, le plus lourd que l’air finit par dominer le ciel.

Et lorsque éclata la guerre de 1914-1918, la confrontation entre les armes modernes et les tactiques issues du précédent quart de siècle fut terrible. La doctrine de l’offensive en rangs serrés pour l’infanterie et la cavalerie, face à un ennemi bien retranché et équipé de mitrailleuses et d’artillerie à tir rapide, ne fonctionna tout simplement pas. Le problème est bien connu, mais ce que l’on retient de la Première Guerre mondiale, dans l’optique de ce papier, c’est de voir à quel point elle fut un véritable laboratoire d’expérimentations. Bref, la mitrailleuse pouvait tuer ou blesser des milliers d’hommes en l’espace de quelques heures.

Dans les airs, la première utilisation de l’aviation à des fins militaires s’était vue lors de la Guerre italo-turque de 1911-1912, où quelques avions et dirigeables avaient été utilisés essentiellement à des fins de reconnaissance. Plus tard, lorsque équipés de mitrailleuses et de bombes, les avions pouvaient à leur tour répandre la mort, tout en préservant naturellement leurs fonctions de reconnaissance des positions et des déplacements ennemis.

Reproduction d’un appareil français de type Blériot XI tel qu’utilisé par les Italiens lors de vols de reconnaissance au-dessus des lignes turques pendant la Guerre italo-turque de 1911-1912.

L’air en lui-même devint aussi un instrument de mort avec l’introduction des gaz de combat, où des milliers de soldats moururent asphyxiés ou du moins aux prises avec de sérieuses difficultés respiratoires pour le restant de leurs jours. La guerre de 1914-1918 vit également l’introduction du lance-flammes, une arme essentiellement utilisée pour terminer le « nettoyage » d’une tranchée ennemie lorsque la première vague d’assaut d’infanterie poursuivit son avance.

Bref, la guerre de 1914-1918 fit la claire démonstration que des tactiques du XIXe siècle ne cadrèrent tout simplement pas avec la puissance de feu d’armes modernes. L’artillerie fut de loin l’arme la plus mortelle, responsable à elle seule de la moitié des pertes du conflit. Des canons de calibres auparavant jamais vus pouvaient détruire en l’espace de quelques jours de puissantes forteresses qui avaient coûté des fortunes aux différents trésors publics. Le siège de Liège en août 1914 constitue l’exemple classique à cet égard. Des obus hautement explosifs pouvaient également pulvériser en un rien de temps des tranchées finement élaborées. Paradoxalement, l’intensité des barrages d’artillerie censés tout détruire et ouvrir le chemin à une infanterie attaquante s’avéra souvent inefficace à briser le système défensif adverse.

Et au sortir de 1918, face à l’ampleur du carnage et des dévastations, le monde aurait pu naïvement croire que cette guerre de quatre ans aurait été la dernière, la « der des ders », et du coup mettre un frein à toute évolution en matière d’armements. Dans les faits, c’est exactement le contraire qui se passa. Un certain pacifisme d’entre-deux-guerres ne fit littéralement pas le poids devant la créativité des inventeurs et surtout face aux désirs des gouvernements de poursuivre la modernisation de leurs armées, et ce, même si des discours officiels d’époque pouvaient laisser croire le contraire étant donné que les budgets de défense avaient été considérablement réduits. Lorsque débuta la Seconde Guerre mondiale en 1939, le monde vit l’apparition de nouvelles armes encore plus destructrices que celles des décennies précédentes.

Dans l’entre-deux-guerres, notons le perfectionnement de technologies telles que le porte-avions, ce qui permit à ses utilisateurs d’atteindre des cibles navales et terrestres à partir de la mer. L’attaque japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en décembre 1941 en constitue le premier exemple classique. Par ailleurs, alors que le cuirasser avait pendant longtemps été le bâtiment naval de prédilection des grandes puissances, il fut progressivement relégué au second rang par le porte-avions en termes d’« importance tactique ». Autrement dit, pendant un engagement naval, la priorité était de protéger les porte-avions et naturellement détruire ceux de l’adversaire. Les affrontements navals de la guerre de 1939-1945 virent également se développer de nouvelles technologies des communications telles le radar et le sonar, fort utiles pendant les opérations sur de vastes océans. Certes, il ne s’agit pas d’armements, mais ces inventions furent toutes aussi utiles afin d’atteindre des objectifs primordiaux consistant généralement à la destruction de l’ennemi ou du moins sa volonté de combattre.

Sur terre, les chars d’assaut développés au cours de la Première Guerre mondiale, sur une échelle somme toute limitée, connurent leurs heures de gloire vingt ans plus tard. Ayant été cruellement à court de ces engins en 1914-1918, les Allemands profitèrent de la période de l’entre-deux-guerres pour les étudier d’un point de vue tactique et d’en améliorer la conception. Certains épisodes de la guerre dite « éclair » de 1939 à 1941 virent cette coopération chars-avions atteindre des sommets à peine envisageables pendant la guerre de 1914-1918. Pourvus d’un armement relativement léger au début du conflit, les chars d’assaut de la Seconde Guerre mondiale seront équipés de canons de plus larges calibres et de blindages plus épais. Tactiquement parlant, les belligérants iront sur les champs de bataille en utilisant la tactique chars-avions.

Symbole fort de la Seconde Guerre mondiale, le char d’assaut (ici un char allemand Tigre I) représente une arme de destruction redoutable qui révolutionna les pratiques de la guerre, forçant les attaquants et les défenseurs à revoir en profondeur leurs tactiques pour mieux s’adapter face à ces monstres d’acier.

Dans les airs, la Seconde Guerre mondiale fut aussi celle de l’apogée du bombardement stratégique, avec certaines exceptions notables et épisodiques comme en Corée et au Vietnam plus tard. L’idée étant de bombarder massivement des cibles éloignées afin d’anéantir les capacités industrielles de l’adversaire. Comme l’avaient auparavant envisagé des théoriciens de l’arme aérienne, notant sous la plume de l’Italien Giulio Douhet, le bombardement stratégique ne devait pas uniquement s’en prendre à des cibles militaires, mais également aux cibles industrielles de même qu’aux populations civiles. La théorie de Douhet impliquait donc qu’une campagne aérienne de grande envergure aurait pour effet, à terme, de détruire les capacités industrielles et le moral de l’ennemi, ce qui signifierait en fin de compte des hostilités de plus courte durée. Séduisante sur le principe, il s’avéra cependant que la théorie de Douhet ne semble pas avoir résisté au test de la réalité en ce sens où les populations civiles firent preuve d’une ténacité étonnante.

Sur ce point, les civils britanniques furent parmi les premiers à goûter à cette médecine du bombardement stratégique lors du « Blitz » de 1940. Massifs en principe, ces bombardements stratégiques des Allemands sur la Grande-Bretagne ne furent rien en comparaison de la réplique des bombes américano-britanniques qui allèrent s’abattre sur l’Allemagne, de même que sur le Japon. En plus de s’en prendre à des cibles militaires, les bombardements alliés contre ces deux nations eurent également et clairement pour objectifs les populations civiles. D’ailleurs, cette idée de s’en prendre aux populations civiles atteignit probablement son paroxysme avec le Projet Manhattan, où les Américains lâchèrent deux bombes atomiques sur le Japon en août 1945, marquant du coup l’avènement de l’âge du nucléaire.

Détruire des cibles militaires? Anéantir le moral des populations civiles? Les objectifs du bombardements stratégiques n’apparaissent jamais totalement clairs, hormis qu’ils envoient le message que la mort peut être déversée du ciel et sur de vastes distances. En à peine une trentaine d’années entre le premier vol des frères Wright en 1903 jusqu’au largage d’une bombe atomique en 1945, la science se mit au service du domaine militaire afin d’en arriver à la victoire par tous les moyens.

Conclusion : du nucléaire à l’électronique

En guise de conclusion, rappelons simplement quelques éléments sur l’évolution des technologies de l’armement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Marquant clairement une rupture avec les armes plus conventionnelles du passé, la bombe atomique fit place elle aussi à de nouvelles technologies. Notons que dans les années 1950 fut créée la bombe à hydrogène, qui avait comme particularité la fusion plutôt que la fission de l’atome.

Cette différente manière de fracturer la matière eut comme résultat que les nouvelles bombes seraient environ cent fois plus puissantes que ne l’avaient été celles larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Dans les esprits de certains, ces armes nucléaires rendirent quasiment obsolète le concept même de la guerre, avec ses prémisses tactiques et stratégiques. Devenue désormais encore plus terrible que ce qu’elle n’avait été auparavant en matière de destruction, la guerre à l’âge du nucléaire impliquerait désormais l’attaquant et le défenseur seraient simultanément détruits, et ce, peu importe lequel des deux démarrerait les hostilités.

Cette idée de « destruction mutuelle assurée » alla de pair avec celle des conflits de plus faible intensité qui caractérisèrent la période de la Guerre froide (1945-1991). En d’autres termes, et vulgairement résumé, des conflits de niveau régional verraient l’épée de Damoclès du nucléaire pendre au-dessus des têtes des belligérants, mais simultanément, les armes plus conventionnelles en leur possession viseraient, comme ce fut toujours le cas dans le passé, disons, à infliger des destructions maximales à l’adversaire.

Chaque soldat serait désormais armé d’un fusil d’assaut automatique et aurait à évoluer dans un environnement où son adversaire serait tenté d’utiliser des armes de types chimiques et bactériologiques. L’amélioration continue des communications signifierait aussi que ce même soldat en saurait davantage sur les intentions de son adversaire et que le contraire serait aussi très possible.

Actuellement, la fin du XXe siècle et le début du siècle suivant nous ont déjà fait voir de nombreuses améliorations. Des matériaux plus légers et robustes font partie de l’armement du soldat, si bien qu’outre le canon de son fusil d’assaut, le restant des matériaux n’est plus constitué de pièces métalliques ou de bois. Des conflits comme la Guerre du Golfe de 1991 nous firent aussi réaliser tout le potentiel de l’électronique dans la détection et la destruction d’une cible, malgré que des « ratés » en la matière existent et font toujours l’objet de fortes couvertures médiatiques dans ce qu’il est convenu d’appeler « dommages collatéraux ».

Mais ces évolutions technologiques ne signifient pas que le fantassin part à la bataille le dos plus léger. Au contraire, en plus de son fusil, il doit transporter des équipements électroniques, des lunettes de vision de nuit, des GPS, et ainsi de suite. Autrefois destinées essentiellement aux troupes d’élite et à diverses forces spéciales, tous ces équipements font désormais partie de l’attirail de n’importe quel fantassin évoluant dans n’importe quelle armée dite « moderne ».

Bref, depuis la nuit des temps, l’Homme chercha constamment à améliorer son armement, que ce fût pour la chasse ou pour la guerre. Les équipements à la disposition des soldats en ce début du XXIe siècle seront probablement dépassés d’ici à peine quelques décennies. Ce qui nous amène à penser qu’au fond, le pire « ennemi » des armements est le temps.

L’Homme et son arme : brève histoire des technologies de l’armement (1ère partie)

Introduction

Arquebusiers européens au tournant du XVIe siècle. Source: http://arquebuse-soissonnaise.over-blog.com/article-arquebuse-80027513.html

Quiconque étudie l’histoire militaire et l’histoire des pratiques de la guerre est appelé à se familiariser avec une série de variables propres aux sujets scrutés. Il y a évidemment la donne politique, qui consiste en l’étude du casus belli, puis celle du jeu politico-diplomatique. En d’autres circonstances, les chercheurs se pencheront sur les variables socio-économiques, qui constituent une autre approche de notre compréhension collective des conflits armés. Plus récemment, disons depuis une trentaine d’années, la mode est aux études culturelles, à savoir une analyse des « cultures de guerre » qui, à elles seules, englobent toutes sortes d’avenues d’études allant du psychologique jusqu’aux arts en passant par les mentalités.

Puis, il y a cette approche de l’histoire de la guerre historiquement beaucoup plus classique dans l’analyse des modes opératoires des conflits armés, qui consiste simplement à étudier le matériel avec lequel les hommes s’entretuent. C’est là-dessus que nous aimerions élaborer, en traitant brièvement de l’histoire des technologies de l’armement. Concrets, physiques, bruts, les outils avec lesquels les hommes partent à la guerre sont donc sujets d’histoire. Autrement dit, ils contribuent à notre compréhension des pratiques de la guerre, de leurs tenants et aboutissants, comme ils sont tributaires des différents contextes ou âges sans lesquels telle ou telle arme n’aurait pu être fabriquée.

Cela dit, l’évolution des technologies de l’armement n’est pas linéaire. Selon les époques, elle fut marquée de progrès rapides, tandis qu’en d’autres moments et selon les endroits, elle sembla faire du surplace. Cela explique en partie pourquoi l’armement, en lui-même, n’est pas nécessairement garant de la victoire. D’autres facteurs inhérents aux pratiques de la guerre telles la topographie, le moral, la discipline, les communications et autres doivent être pris en compte. Cependant, si le chef de guerre part en campagne avec la maîtrise initiale de nombre de ces éléments, on peut penser que sa compréhension des technologies de l’armement ira de soi et lui conférera un atout supplémentaire afin d’obtenir la victoire, qu’elle soit acquise par la force brute ou bien par une volonté de l’adversaire de capituler.

L’importance qu’occupe l’armement dans l’histoire militaire varie selon les points de vue. Certains chercheurs diront que les armes sont au cœur de batailles, a contrario d’autres penseurs qui affirmeront qu’à la limite, celles-ci ne constituent même pas un objet d’étude, du moins d’un strict point de vue académique. Notre avis est que les technologies de l’armement sont importantes à considérer dans l’issue des batailles, mais elles n’en constituent pas l’unique angle d’approche d’une compréhension plus générale de l’histoire militaire.

Sur le terrain, l’Histoire a également démontré le caractère ambivalent des rapports entre les technologies et l’issue des combats. On remarque que la civilisation occidentale (disons l’Europe de l’Ouest depuis la Renaissance) fut capable de dominer largement le monde grâce à une supériorité technologique qui lui permit de produire des armements de qualité supérieure. Malgré tout, les succès militaires obtenus en partie grâce à ces armements demeurent relatifs et éphémères, dans la mesure où nombreux furent les commandants militaires occidentaux à se montrer réfractaires aux changements technologiques. Cela met en lumière un autre élément important à prendre en considération, à savoir que même si elle apparaît minime en rapport à nos standards, la moindre innovation technologique du passé eut des impacts majeurs pour les contemporains.

Du poing au fer : les technologies préhistoriques et antiques

Depuis l’aube des temps, l’Homme combat. Il combat pour survivre, pour se nourrir d’abord certes, mais les premières disputes pour un territoire, un butin ou du gibier lui firent réaliser que le poing, comme arme, avait ses limites. On peut penser que cet homme ait pu se servir d’un bâton, où il réalisa que non seulement il pouvait frapper plus loin, mais avec plus de force.

L’idée même de causer davantage de dégâts à l’adversaire l’amena à développer d’autres techniques, comme le jet de pierres, où la portée s’allie à la force. L’Homme parvint également à affuter ses bâtons et à procéder à de premiers assemblages, comme le fait de combiner le bâton avec une pierre aiguisée et utiliser le tout soit comme une masse ou comme une lance.

La combinaison de différents matériaux comme la pierre et le bois témoigne des premières tentatives de l’Homme de non seulement domestiquer son environnement immédiat, mais également de se doter d’armes aux usages déjà polyvalents.

Naturellement, comme nous le mentionnions, la période préhistorique en est une où la frontière entre la guerre et la chasse nous semble beaucoup plus floue. Cette période vit le développement d’arcs et flèches avec lesquels l’Homme pouvait tuer ou blesser un animal comme un autre homme sur une distance appréciable. Ce qu’on retient ici c’est que bien avant l’Histoire, l’Homme faisait déjà preuve d’ingéniosité en matière de technologies d’armements, au sens de tuer plus qu’autre chose, et ce, même si l’on reconnaît d’emblée que les armes peuvent être utilisées à plus d’une fin.

Un autre élément à considérer est celui de la catégorisation des armes. Moins évident de nos jours, dans un contexte d’armes à feu et d’armes de destruction de masse, il est clair que jusqu’au XIXe siècle au moins, l’armement était divisé en deux catégories : les armes de choc et de jet. Dans les deux cas, leur efficacité fut nettement améliorée avec l’introduction du bronze et plus tard du fer, aux alentours de 1,500 avant J.-C. en ce qui concerne cette dernière matière. Le fer supplanta le bronze car étant plus dur, moins fragile et plus coupant (le bronze avait tendance à perdre son aiguisage après seulement quelques coups).

Par ailleurs, la domestication du cheval amena l’Homme à réfléchir aux possibilités d’utiliser la force et la vitesse animales aux fins militaires. Environ trois siècles après l’introduction du fer, on observe l’apparition des chariots de combat et vers 1,000 avant notre ère des premières constituantes de cavalerie. Possédant à la fois le fer et les chariots, les Assyriens figurent parmi les premières civilisations à s’être dotés de ce que l’on pourrait appeler une « armée », soit une force militaire suffisamment constituée au plan organisationnel et qui parvint à conquérir les voisins. Et étant donné qu’on est à l’époque du développement des premières cités-État, la pratique de la guerre amena une civilisation comme celle des Assyriens à développer des instruments de siège, des tunnels et d’autres avancées technologiques pour finaliser leurs conquêtes.

Les forces militaires de l’empire assyrien figurent probablement parmi les premières véritables constituantes d’une armée telle que l’on peut la concevoir de nos jours. L’invention de la roue, l’utilisation de la force animale et une habile combinaison d’armes de choc et de jet permirent de structurer un appareil militaire d’une puissance redoutable pour l’époque.

Toujours à l’époque antique, l’évolution des technologies de l’armement commença à s’allier avec une élaboration de tactiques plus raffinées. L’exemple classique demeure celui de la phalange grecque et de la célèbre sarisse. Il s’agissait d’une longue et lourde lance faisant quelque 5,50 mètres dont une pointe était en fer et l’autre en bronze et qui pouvait se détacher en deux parties afin de ne pas nuire à la marche des soldats. La sarisse était assemblée au moment opportun, juste avant le combat. Lorsque celle-ci était utilisée par des soldats en formations serrées, il était virtuellement impossible pour toute infanterie ou cavalerie ennemie de pénétrer ce mur par une attaque frontale.

Par contre, que faire si l’ennemi attaque les flancs? Là réside la principale faiblesse de la phalange, où la sarisse s’avère un handicap puisqu’elle ne facilite pas la souplesse de la formation tactique. Ajoutons à cela que le fait de laisser tomber la sarisse pour dégainer l’épée ne règle en rien le problème tactique posé par une formation rigide qui doit faire face à une attaque de flanc. Au contraire, la souplesse s’acquiert ici par une redéfinition de la formation tactique, problème auquel les Romains s’attardèrent.

On dit que la puissance de Rome résida dans son armée, mais en plus d’être disciplinée, une force militaire doit être dotée d’un armement qui sache faire preuve d’une « polyvalence tactique ». Le pilum fournit aux légionnaires l’élément de jet, mais sans pour autant restreindre les mouvements d’une unité devant rapidement pivoter pour faire face à une situation particulière. C’est là que le glaive entra en jeu, en conférant aux légionnaires une arme de choc qui n’alla pas empêtrer leurs mouvements.

Ces derniers mirent au point les légions, soit des formations d’infanterie nettement plus manœuvrables et dont les légionnaires étaient équipés de glaives et de pilums, ces lances plus légères dont la pointe se courbait à l’impact, ce qui la rendait impossible à retirer pour être relancée en direction des légionnaires. Mais l’arme principale du légionnaire demeure son glaive, cette épée courte dont la lame causait de terribles blessures au point où même les Grecs redoutaient cette arme. De conception espagnole, le glaive figure probablement parmi les armes les plus importantes de l’Antiquité, avec la sarisse grecque.

Sur mer, les Romains firent également preuve d’innovation, mais il se pose ici un double problème. D’une part, ils devaient se construire une marine de guerre à partir de rien et, d’autre part, affronter la puissante flotte carthaginoise qui domina la Méditerranée à l’époque des Guerres puniques. C’est alors que les Romains mirent au point une technologie d’abordage des navires ennemis nommé le corbeau, qui était en quelque sorte une passerelle avec une pointe à son extrémité. Lorsque celle-ci s’abattait sur le pont d’un navire adverse, elle emprisonnait les deux embarcations, permettant ainsi à l’infanterie romaine de livrer bataille en respectant ses propres tactiques d’infanterie, bien que les secousses de la mer rendirent les déploiements inconvénients.

Sur terre, et dans la lignée de ce que firent les Assyriens, les ingénieurs romains perfectionnèrent les techniques de siège de même que les systèmes défensifs, le tout dans cette logique voulant qu’une fois conquis, le terrain doive être gardé et développé, voire colonisé. Les Romains construisirent de nouveaux engins de siège afin de réduire les positions ennemies et ils érigèrent de puissantes fortifications pour s’assurer le contrôle territorial, sans oublier l’important système routier pour assurer les communications et déplacer le ravitaillement et les légions d’un point à l’autre de l’empire selon les situations. À titre d’exemple de fortifications, la plus célèbre datant de l’époque romaine demeure le Mur d’Hadrien situé en Angleterre. Encore là, l’idée étant d’allier le savoir-faire technique aux matériaux locaux à disposition afin d’ériger une structure défensive pour tenir à distance des tribus guerrières n’ayant pas encore été pacifiées et civilisées.

Aussi puissants et techniquement compétents purent-ils être, les Romains eurent de sérieux problèmes à s’adapter aux technologies militaires issues d’une guerre beaucoup plus mobile. Certes, les Romains avaient des routes pour déplacer les légions et celles-ci constituaient une infanterie lourde qui se transportait rapidement d’un point de vue stratégique, mais elle pouvait connaître des difficultés de mobilité au plan tactique, surtout face à un ennemi monté. Par définition, ce dernier est beaucoup plus mobile, si bien que les premières invasions dites « barbares » mirent à rude épreuve la toute-puissante machine militaire romaine. À cet égard, l’introduction de l’étrier offrit au cavalier une plate-forme de combat beaucoup plus stable, ce qui lui permit d’engager l’adversaire romain selon un endroit et un moment qu’il aurait choisi. Dans ce contexte, on peut penser que la mobilité de la cavalerie barbare et son contrôle de l’agenda stratégique hypothéquèrent en quelque sorte les avantages offerts par le système routier romain.

Vents de créativité à une époque « sombre » : les contributions médiévales

Représentation de guerriers francs au tournant des Ve et VIe siècles, dont celui du centre est armé d’une francisque.

C’est ainsi qu’à force de recevoir des coups, Rome vit son empire tomber à la fin du Ve siècle de notre ère. La chute de la partie occidentale de l’empire coïncide avec la montée en puissance de certains peuples dont les Francs. Ceux-ci avaient l’habitude de faire campagne accompagnés de la terrible francisque, qui était tout simplement une hache de jet projetée sur l’adversaire au moment d’engager le combat au corps-à-corps.

Cette marque d’innovation s’inscrivit dans un contexte de transition entre deux périodes de l’Histoire. La fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge en Occident virent un mélange de civilisations issues de fortes poussées migratoires des peuples de l’est vers l’ouest de l’Europe, si bien qu’au plan militaire, on assista à un mélange de technologies de l’armement assez intéressant. Pour revenir aux Francs, notons qu’initialement, ceux-ci firent campagne à pied, mais leurs armées évoluèrent pour devenir une force de cavalerie. Comme nous l’avons mentionné, l’apparition de l’étrier de l’Orient offrit aux cavaliers une plate-forme de combat relativement stable, au point où l’impression est fortement ancrée à l’effet que jusqu’à l’introduction de la poudre à canon, la cavalerie domina le champ de bataille de l’ère médiévale.

Le constat n’est pas faux, mais comme dans toutes choses, il est important d’apporter des nuances. Oui, la cavalerie occupa un rôle important sur le champ de bataille et non, la période médiévale ne fut pas dépourvue de lumières créatives en matière de technologies d’armements, bien au contraire. Certes, le Moyen Âge fut fréquemment présenté comme une période de l’Histoire où l’absence relative d’autorités centrales ne permit pas de rassembler les idées et le capital nécessaire à l’évolution de l’armement.

Par contre, notamment dans un contexte de grandes invasions et de poussées migratoires, la période médiévale vit la défensive devenir une priorité. Les châteaux et fortifications diverses furent pensés pour arrêter un adversaire, mais également pour y vivre. Les châteaux étaient naturellement érigés aux endroits jugés stratégiques, soit dans les hauteurs ou près de cours d’eau. Au bord des affluents, les châteaux pouvaient facilement être ravitaillés en eau, ce qui pouvait s’avérer vital pour les défenseurs lors de sièges. Quant aux murs, leur hauteur obligeait les assaillants à faire preuve d’imagination, tant pour les escalader que pour les percer. Si « erreur » il y eut de la part des attaquants au Moyen Âge, ce fut peut-être dans le manque de transferts des connaissances en matière de guerre de siège à travers les siècles. Encore là, il s’agit de cas par cas et il serait mal avisé de généraliser, quoique certains acquis antiques en matière de guerre de siège furent temporairement perdus au Moyen Âge.

D’autre part, l’art du tir à l’arc évolua au Moyen Âge et l’arbalète devint une arme qui changea significativement la donne sur les champs de bataille, car il était désormais possible pour un soldat à pied d’abattre un adversaire monté, un noble par surcroît. La courte flèche de l’arbalète pouvait percer la meilleure des cotes de mailles. Sur ce point, l’utilisation de l’arbalète à des fins guerrières figure parmi les premiers cas de l’Histoire où l’Église catholique tenta d’en régulariser l’utilisation, sans trop de succès. D’ailleurs, ce type d’intervention des autorités religieuses n’alla pas freiner les ardeurs innovatrices en matière d’armements.

D’autres armes très efficaces pour la chasse furent utilisées à des fins militaires comme l’arc long, une arme particulièrement présente sur les champs de bataille lors de la Guerre de Cent Ans. L’arc long avait une cadence de tir rapide de même qu’une longue portée. On remarque un premier cas avéré de son utilisation lors de la bataille de Falkirk en 1298, où il servit notamment à fournir un tir de soutien offensif à la cavalerie. Pendant la Guerre de Cens Ans, et plus particulièrement à Crécy (1346) et Azincourt (1415), les chevaliers français furent victimes d’un tir d’enfer de milliers de flèches pleuvant du ciel et projetées par des archers anglais bien entraînés et disciplinés.

L’autre élément qui commença à décourager tout cavalier d’avancer vers l’ennemi à fond de train fut l’introduction de la pique, qui était dans les faits une amélioration d’anciennes armes. La pique était une combinaison de la lance, du crochet et de la hache qui permettait au fantassin d’accrocher le cavalier ennemi, le faire tomber de son cheval, puis le disperser ou carrément transpercer son armure une fois l’assaillant au sol. Comme le démontrèrent les Suisses à cette époque, une formation de fantassins bien disciplinés pouvait stopper une charge de cavalerie des plus agressive.

C’est également au cours de la période médiévale que la poudre à canon pointa à l’horizon. Inventée par les Chinois avant le XIIIe siècle, la poudre à canon fut probablement utilisée pour la première fois à la guerre lors de la bataille de Crécy déjà évoquée. À la longue, son utilisation força les stratèges à revoir leurs tactiques, mais on commença à se questionner sur la pertinence d’ériger et d’entretenir des châteaux et fortifications. Les premières constructions mirent l’emphase sur les hautes structures, quoiqu’avec la poudre à canon, elles seraient désormais beaucoup plus basses, un peu plus discrètes dans le paysage et plus épaisses afin de mieux encaisser le choc des boulets pénétrants. Le cas classique d’une première fortification majeure tombée sous le feu de l’artillerie est celui de la chute de Constantinople en 1453. Ayant pu arrêter des invasions pendant des siècles, les murailles de Constantinople s’effondrèrent, cette fois sous les coups de l’artillerie turque.

Croquis représentant un type de canon tel qu’il aurait été utilisé à la bataille de Crécy en 1346.

Malgré tout, l’évolution de l’artillerie fut lente, en partie à cause d’une absence relative de gouvernements le moindrement organisés et capables de concentrer des moyens logistiques afin de développer l’art de la métallurgie. À cet effet, non seulement fallait-il améliorer les composantes métallurgiques, mais aussi penser à concevoir des systèmes de visées et voir à l’amélioration de la composition de la poudre à canon de l’époque qui, souvent, était loin d’être parfaite. En dépit de ses défauts, la poudre à canon, un peu à l’instar de l’arbalète et de l’arc long, permit au soldat à pied de posséder une arme à feu et d’abattre un ennemi monté. Là encore, une chevalerie montée par des élites deviendrait à nouveau vulnérable devant des fantassins équipés d’armes à feu et dont l’entraînement ne demandait plus autant de temps et de ressources financières et techniques.

De la Réforme aux Lumières (XVe – XVIIIe siècles)

Toujours en rapport à nos référents occidentaux, l’époque de l’« Europe moderne », que l’on fait grossièrement débuter avec la Réforme protestante, constitue une poussée majeure de la question qui nous intéresse. Époque de réformes religieuses importantes, on a vu que dans le passé, l’Église catholique avait à certaines reprises tenté d’étouffer le développement des armements. Ce dernier s’inscrivait dans un contexte où l’Homme voyait désormais les dimensions physiques et chimiques du monde qui l’entoure, et ce, sans nécessairement avoir à porter les œillères de la religion. Ainsi, d’autres inventions verraient le jour sous le génie d’individus, des gens qui pourraient soumettre leurs idées et projets à des militaires de moins en moins réfractaires aux innovations.

Représentation d’une galère hollandaise type de la période de l’Europe moderne.

Une première innovation majeure de l’époque qui nous vient à l’esprit se trouve en mer. Dans un contexte de montée en puissance d’empires coloniaux, les Européens mirent au point des navires de guerre pouvant voyager sur de vastes distances. Par exemple, des galères propulsées par des avirons pouvaient toujours mieux manœuvrer que celles simplement guidées par le vent. Qui plus est, les Européens dessinèrent de nouveaux modèles de galère pouvant servir de plates-formes de tir pour des canons. Ainsi, ces plates-formes navales permirent d’abord aux Portugais, aux Espagnols, aux Hollandais et plus tard aux Anglais et Français d’établir des empires coloniaux aux quatre coins du monde.

Ajoutons qu’avec le temps, les galères comprirent plusieurs ponts, donc plus d’une plate-forme pour y installer des canons. Les Anglais furent particulièrement innovateurs à cet égard. Ces vaisseaux de ligne devinrent d’importants symboles de puissance militaire et coloniale, de même qu’ils pouvaient servir comme éléments de dissuasion lorsque des tensions montaient entre puissances rivales.

Sur terre, la période est marquée par le développement et la distribution de masse (à ne pas confondre avec standardisation) du mousquet dans l’infanterie, plus particulièrement vers la première moitié du XVIIe siècle avec l’introduction de la baïonnette. Celle-ci fournissait au fantassin une arme à la fois offensive et défensive, une fois le mousquet déchargé. La baïonnette marqua les imaginaires à plusieurs égards et elle constitua définitivement une « arme psychologique » dont l’importance se mesure au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, où des armes modernes telles la mitrailleuse remirent sérieusement en question son utilité.

Initialement, la baïonnette n’était pas sans défaut. La première baïonnette de type « bouchon » s’insérait dans le canon du mousquet, rendant le tir évidemment impossible. Plus tard, l’adoption de la baïonnette à « douille » dégagea le canon du mousquet tout en facilitant l’insertion et le retrait de cette arme blanche. La combinaison du mousquet et de la baïonnette à douille fournit au soldat à la fois une arme de type « missile » et une arme de type « choc » pour les combats rapprochés. Par conséquent, la pique, autre arme célèbre de l’époque de la Réforme précédemment mentionnée, tomba en désuétude.

Toujours dans l’optique de l’évolution du mousquet, les Prussiens y allèrent d’une amélioration notable, à savoir l’introduction de la baguette de fer afin de pousser la balle et la poudre bien au fond du canon, améliorant ainsi l’efficacité du tir (les chances que le coup parte) et sa cadence. En plus, les risques que la baguette se casse furent nettement réduits, car les baguettes auparavant utilisées étaient faites de bois. Et un peu comme au Moyen Âge, les réalisations innovatrices en matière d’armements chevauchèrent les environnements du chasseur et du militaire. À titre d’exemple, jusqu’au tournant du XXe siècle, la majorité des améliorations relatives aux armes à feu s’appliquèrent au monde des chasseurs et non à celui des soldats. Selon les lieux et les époques, les chasseurs utilisèrent des fusils à rouet tandis que les militaires se servirent de fusils à platine à mèche. Les chasseurs s’équipèrent ensuite de carabines, tandis que les militaires possédaient toujours des mousquets, entre autres choses.

Fantassins prussiens au milieu du XVIIIe siècle. Armés de mousquets équipés de baïonnettes à douille, les combattants de cette époque disposèrent d’un outil qui à la fois alliait les principes de choc et de jet longtemps recherchés dans la conception d’armements des guerres du passé.

Du côté des fortifications, la période médiévale marque les imaginaires, mais celle qui suit voit notamment en France, sous l’habile direction de Vauban, une véritable révolution. Constatant que l’artillerie parvenait à pulvériser une ligne de fortifications murales, pourquoi alors ne pourrait-on pas en ajouter plus d’une? Ce fut la réflexion de Vauban, réflexion qu’il mit en pratique avec cette série de lignes de fortifications simplement nommées le système Vauban. Cette habile combinaison des approches et des parallèles renforça le système défensif et l’ajout de canons spécialement disposés aux endroits stratégiques permit une capacité de réplique. En conséquence, la guerre de siège n’était plus que l’affaire de pierres ou de béton, mais elle devenait également mathématique et géométrique.

Transportées dans le Nouveau Monde, les technologies de l’armement donnèrent maints avantages aux Européens. En fait, notons que, face à des populations autochtones souvent hostiles aux colons blancs, l’introduction par ces derniers de pathogènes fut dévastatrice pour des corps ne possédant pas de mécanismes naturels de résistance. Cela dit, un nombre relativement insignifiant de troupes européennes bien équipées et disciplinées purent mettre à genoux des empires tels ceux des Aztèques et des Incas. Dotés d’armes faites de pierres comme principal matériau, ceux-ci n’étaient pas de calibre face aux épées métalliques et surtout aux armes à feu de leurs conquérants espagnols à pied ou montés. Les autochtones n’avaient pas non plus la roue, quoiqu’en d’autres domaines, telles l’astrologie et les mathématiques, ils disposaient de connaissances de haut niveau.

Dans un autre ordre d’idées, la fin de la période dite « moderne » voit apparaître une certaine forme de standardisation de l’armement. Lors de la Révolution américaine, qui en soi n’était pas une guerre hautement technologique au sens du développement de nouvelles armes, on remarque que les fantassins britanniques sont pour la plupart équipés du mousquet Brown Bess. Longtemps en service dans l’armée britannique, cette arme était nettement inférieure au fusil américain Long Rifle. Davantage efficace pour la chasse au départ, ce dernier se trouva en quantités importantes dans les rangs des révolutionnaires et il révéla d’étonnantes capacités lorsque utilisé à des fins militaires. De plus, pour beaucoup de miliciens américains révolutionnaires, le Long Rifle était la seule arme à leur disposition au début des hostilités.

Une autre avancée technologique majeure de l’époque fut l’invention en 1784 de l’obus à balles communément appelé le shrapnel, du lieutenant Henry Shrapnel de la Royal Artillery britannique. Plutôt que de tirer une munition pleine ou une boîte à mitraille, l’artillerie pouvait désormais tirer un obus rempli de billes et spécialement conçu pour être projeté beaucoup plus loin que les anciennes munitions à mitraille en plus d’exploser dans les airs, à proximité d’une formation d’infanterie ennemie. Comme arme antipersonnelle, le shrapnel causa ainsi beaucoup plus de dégâts qu’un boulet traditionnel en fer.

Contrairement à la période médiévale où les balbutiements de l’artillerie visaient à détruire des fortifications, la période suivante des XVIe au XVIIIe siècles vit un développement rapide d’une artillerie aux fins antipersonnelles.

Par ailleurs, la Révolution française et les Guerres napoléoniennes qui débutèrent quelques années plus tard virent aussi leurs lots d’innovations. Toujours dans le domaine de l’artillerie, les Français améliorèrent leurs capacités de production de canons de même que leur qualité, quoique ici des travaux en ce sens avaient débuté quelques années auparavant, à la fin de l’Ancien Régime. En plus des canons, on remarque également que la fabrication de leurs affûts fut standardisée et les bouches à feu pouvaient être réparées avec des pièces interchangeables, le cas échéant. Ce qui s’avère intéressant ici, lorsque l’on étudie l’histoire de l’artillerie française, c’est de constater cette capacité d’adaptation aux besoins militaires du moment, et ce, surtout dans un contexte sociopolitique de transitions assurément difficiles entre l’Ancien Régime, les gouvernements révolutionnaires puis la France impériale. D’ailleurs, le « génie militaire » de Napoléon pourrait davantage résider dans son habileté à utiliser de manière optimale des armes déjà existantes, en plus d’en concevoir de nouvelles utilisations tactiques, plutôt que d’avoir fait mettre au point des nouveautés en matière d’armements. Cela étant, les adversaires de la France durent s’adapter au rythme et aux technologies des armées napoléoniennes.

(La suite dans la seconde partie.)

La guerre terrestre : perspectives historiques

Introduction

La coopération interarmes, un principe fondamental de la guerre terrestre.

Bien avant la considération de la pratique de la guerre en mer et dans les airs, il semble évident à première vue que les hommes firent la guerre au sol. Par contre, cette évidence, qui constitue la base des conflits depuis la nuit de temps, évolua au rythme de la progression des civilisations. À l’exception de quelques entités politiques isolées sur des îles et dans certaines péninsules, dont le recours à la voile serait plus naturel (ne serait-ce que pour une prise de contact avec l’ennemi), la conduite de la guerre terrestre domina les organisations militaires et les sociétés jusqu’au début du XXe siècle. Même à l’époque antique, certaines thalassocraties, qui disposèrent d’une puissance navale et commerciale non négligeable, durent développer des systèmes leur permettant d’exercer la guerre au sol, ne serait-ce que pour la défense de leur propre territoire et pour protéger leurs communications internes.

De la préhistoire

De la consistance d’une guerre terrestre un peu plus primitive dépendait les habiletés et compétences guerrières des individus regroupés autour d’organisations tribales. Dès la préhistoire, avant même le développement de l’écriture quelques milliers d’années avant notre ère, certaines armes de jet, de poing et de protection existaient et les recherches archéologiques attestent sans équivoque d’une utilisation groupée de celles-ci par les individus, utilisations que l’on pourrait à la limite associer à certaines formes primitives de tactiques. Ces armes étaient essentiellement des massues et des lances sommairement affutées et les guerriers disposaient d’une relative protection du corps avec des peaux et des fibres animales qu’ils portaient sur eux ou comme boucliers.

Par ailleurs, la protection plus large du groupe de guerriers par des ouvrages défensifs était déjà envisagée par eux. Ils savaient ériger des murs avec de la boue afin de repousser ou ralentir l’assaillant. Plus tard, les avancées en métallurgie permirent des améliorations au niveau de l’affûtage et de la dureté des armes blanches et des armes de jet (javelots, piques, haches…) et les peaux d’animaux ventrales faisaient progressivement place à d’autres formes d’armures plus évoluées, de meilleurs boucliers et des protections pour la tête et le visage.

Utiliser les ressources d'un environnement immédiat aux fins défensives, voilà un autre élément de la guerre terrestre compris par les hommes, et ce, dès les âges les plus anciens.

Vers le modèle grec

De ces premiers constats découle également un autre aspect de la guerre sous toutes ses formes qu’il est important de mentionner, à savoir qu’avec chaque nouvelle amélioration technologique, des tactiques émergent afin d’optimiser le rendement des armes sur les champs de bataille. À cet égard, la phalange fait partie de ces premières formes de manœuvres d’hommes tactiquement regroupés en largeur et en profondeur afin de délivrer le fameux « choc » lors d’une offensive, un choc qui est d’autant plus accru lorsque ce dernier s’accompagne d’une charge de cavalerie, de chariots, voire d’éléphants. À l’opposé, l’érection de systèmes défensifs sur des bases temporaires ou permanentes comprend toute une panoplie d’ouvrages tels des monticules de terre (ou de boue), de fossés (tranchées), le tout agrémenté de murs de bois ou de pierres dont la conception s’avérait possible avec l’amélioration des outils pour travailler ces matériaux. À l’efficacité défensive de ces ouvrages s’opposait donc une forme d’offensive fondée sur la surprise, le choc et la supériorité du nombre, lorsque possible.

Dans cet ordre d’idées, il apparaît évident pour plusieurs que la Grèce classique servit de modèle en Occident dans l’analyse des premières formes tactiquement organisées de la guerre terrestre. La force de l’infanterie, le choc de masse, le tir concentré des armes de jet (javelots, frondes, flèches…) et la contribution d’une cavalerie capable de reconnaître le terrain et de protéger les flancs des fantassins, tout cela représenta ce que nous appelons le « modèle grec » d’une guerre terrestre dont les principaux paramètres organisationnels et tactiques demeureront en vigueur jusqu’au début du XXe siècle. Défensivement, les cités étaient protégées par de hautes et épaisses murailles et ces fortifications permirent aussi d’asseoir l’organisation sociale et politique des cités État, et ce, même si à l’époque la masse combattante provenait du milieu agraire.

N’oublions pas également que ce modèle grec de la guerre terrestre fut augmenté, voire enrichi par la contribution fondamentale d’un dirigeant comme Alexandre le Grand qui fit des armes de siège une composante essentielle de la pratique de la guerre. Enfin, le modèle grec fut rendu possible par un autre élément non négligeable et qui perdure de nos jours, à savoir que les tensions politiques entre États ou civilisations, tensions qui aboutissent la plupart du temps à la guerre, fournissent les impulsions nécessaires aux développements technologiques des armes, tactiques et stratégies militaires. Après tout, le but étant toujours d’avoir les meilleures ressources à sa disposition pour remporter la lutte.

Le choc, cette capacité à frapper dans le but de créer à la fois un effet cinétique (détruire), mais également de causer chez l'adversaire un impact psychologique, voire la panique.

Rome : la perfection imparfaite

Naturellement, dans une perspective occidentale, un essai sur l’évolution historique de la guerre terrestre ne peut faire abstraction du modèle romain en la matière. Comme empire, comme modèle militaire et comme héritage historique, Rome continue de fasciner puis de forger l’imaginaire collectif. Le développement de la puissance militaire romaine tire ses origines des luttes d’unification de l’actuelle Italie et des guerres d’usure contre Carthage (guerres puniques).

Les soldats professionnels qui formèrent les légions romaines firent clairement la démonstration qu’il était possible pour un État et une société d’institutionnaliser l’entraînement, la discipline, les compétences tactiques et toutes autres composantes pertinentes à la formation d’une armée de métier. La possession d’un tel instrument de combat rendit également possibles des campagnes militaires d’une efficacité et d’une rapidité étonnantes. Par contre, la nature des batailles menées par les légions romaines demeurera fondamentalement inchangée par rapport à ce qu’accomplirent les phalanges grecques d’Alexandre.

À l’instar des Grecs, une infanterie bien équipée était chargée de délivrer le choc en plus d’arrêter puis fixer l’ennemi lorsque celle-ci se trouvait en position défensive. Les missiles étaient toujours projetés par des javelots, des frondes, des arcs maniés par une infanterie dite « légère » et/ou des unités auxiliaires recrutées parmi les populations non romaines sous la République ou l’Empire. De plus, la cavalerie se voyait confier des missions similaires, comme chez les Grecs, à savoir la reconnaissance du terrain, de l’ennemi et la protection d’ensemble des flancs de l’infanterie. Quant aux ingénieurs de combat, les Romains en disposaient et ces derniers étaient généralement responsables des armes de siège.

Une certaine cohésion sociale et politique sous Rome permit également une expansion territoriale majeure où l’armée tint le premier rôle. En contrepartie, le territoire à défendre fut immense et cela représenta tout un défi pour une armée qui allait faire face à des contestations inévitables, qu’elles proviennent de l’extérieur, mais également de l’intérieur des frontières. Notons en parallèle qu’une telle expansion terrestre eut comme corolaire une extension maritime, où les Romains apprirent à perfectionner le combat naval et à mettre en œuvre des opérations que l’on pourrait qualifier d’« amphibies », dans la mesure où ils étaient capables de projeter en territoire hostile une force terrestre à l’aide de l’élément naval.

À son apogée au Ier siècle de notre ère, l'Empire romain disposait d'une force militaire énorme avoisinant les 400,000 hommes. Doté d'un vaste et efficace réseau routier, les Romains purent déplacer des unités militaires d'un point à l'autre de l'Empire avec une rapidité étonnante. Il ne faut cependant pas oublier qu'en dépit de la capacité combattive de leurs troupes, les Romains devaient tenir compte d'un autre facteur dans la pratique de la guerre terrestre: le terrain. De la Bretagne à la Judée, chaque environnement varie.

De Rome à Byzance : une institutionnalisation incertaine

La chute de l’Empire et de la civilisation romaine mit un terme à la période classique de la guerre terrestre, malgré que Rome laissa un héritage dont certains paramètres furent repris par des civilisations subséquentes, en particulier en ce qui a trait aux troupes montées et à la mobilité tactique. Rome s’est en partie effondrée sous le poids des invasions et des migrations de peuples nomades venus d’Asie et qui traversèrent l’Europe. Les dernières cités qui eurent à se défendre contre l’envahisseur « barbare » avaient hérité du modèle romain de la pratique de la guerre terrestre, mais naturellement, des différences commencèrent à poindre à l’horizon. Autrement dit, la pratique de la guerre terrestre dans diverses régions d’un empire en décomposition refléta les particularités politiques, sociales et économiques locales qui firent en sorte que face à l’envahisseur, aucune cité ne put offrir un modèle défensif similaire et tactiquement conforme du point de vue institutionnel, comme Rome l’avait établi et comme mentionné auparavant.

Généralement, les systèmes de pratiques de la guerre terrestre qui suivirent reposèrent davantage un modèle milicien plutôt que professionnel et, par conséquent, la cavalerie obtint davantage la préférence étant donné que, justement, l’infanterie lourde professionnelle tendit à disparaître. Le remplacement du fantassin professionnel se fit par un ordre social féodalisé dans lequel quelques individus bien équipés, entraînés et montés avaient le droit de porter les armes, le tout dans une relation de vassalité où le port d’armes était associé aux services rendus à un seigneur et où l’économie était centrée sur une paysannerie fournissait son labeur sur un territoire spécifique et envers des maîtres particuliers.

Entre fortification et affrontement en terrain ouvert, entre la lutte entre troupes professionnelles ou miliciennes, la période médiévale offre une intéressante perspective de la pratique de la guerre terrestre. Il s'agit d'un chapitre qui s'étale sur environ mille ans, de la fin du Bas-Empire romain jusqu'au développement progressif des premières armes à feu.

Notons que plus à l’est, sous l’Empire byzantin, existait un modèle militaire « romain » modifié dans lequel une cavalerie lourde professionnelle assistée d’une infanterie légère transforma temporairement la pratique de la guerre terrestre à cette époque, mais qui à terme ne put tenir le coup sous les assauts répétés de royaumes barbares et de migrations nomades. L’époque fut également marquée par le développement de l’étrier, une composante majeure qui permit à la cavalerie lourde de délivrer le choc sur le champ de bataille en remplacement des légions. Toutes ces évolutions combinées avec un raffinement des tactiques permirent à l’Empire byzantin de survivre passablement longtemps, du moins jusqu’au moment où les assauts de l’extérieur et les troubles internes provoquèrent sa chute.

D’autre part, notons que le développement d’une chevalerie en Europe constituée de nobles armés s’avéra fort efficace dans la défense de plusieurs cités devant les invasions et raids des Vikings, des Arabes et autres cavaliers provenant des steppes de l’est. Une judicieuse stratégie reposant sur une combinaison de citées fortifiées qui servirent de points d’appui, d’une cavalerie lourde mobile et de quelques milices levées (le temps que dure la crise), permit l’établissement de royaumes durables dans la partie ouest de l’Europe notamment, des royaumes qui purent offrir une résistance crédible devant les invasions et qui purent à certains moments reprendre l’offensive.

D’ailleurs, on peut émettre l’hypothèse que cette même efficacité défensive des royaumes de l’ouest engendra de nombreuses difficultés lors d’offensives européennes à l’est comme au temps des Croisades contre l’islam, si bien que certaines techniques de fortification à l’est furent carrément importées à l’ouest, ce qui accrut encore l’efficacité défensive des châteaux des nobles. Mais il apparaissait évident que les armées islamiques de l’est, avec leurs canons et leurs troupes de choc, avaient le dessus sur la chevalerie de l’ouest. La chute de Constantinople en 1453 et les différents sièges contre Vienne dans les décennies qui suivirent illustrèrent l’urgence de réformes en Occident.

L’Europe moderne : la reprise du contrôle des armées par un État centralisé

Ces réformes furent facilitées par une stabilisation politique et sociale accrue, stabilisation qui autorisa la réintroduction de certains standards de discipline et de professionnalisme hérités de l’époque romaine. Naturellement, il fallut plusieurs siècles marqués d’essais et d’erreurs, mais l’idée étant que l’État, comme corps centralisé de régularisation de la vie politique et sociale, finit par reprendre le contrôle d’un appareil militaire nécessiteux de réformes.

À titre d’exemple, l’introduction des armes à feu ramena l’infanterie au premier plan, encourage une « re-fortification » des cités, tout en diminuant progressivement le rôle de la cavalerie lourde. Dans la péninsule ibérique, en pleine époque de la Reconquête et de l’Inquisition, certains royaumes comme celui de Castille innovèrent en réformant leur infanterie en une force équipée de piques, d’arquebuses, de mousquets, etc. De plus, la levée de régiments royaux et nationaux payés à même le trésor royal et équipés par le monarque engendra un nouveau chapitre de l’institutionnalisation d’armées permanentes.

Dirigées par des officiers issus de la noblesse et ré-énergisées par un certain esprit de discipline « classique », ces armées finirent par remplacer graduellement les milices et les compagnies de mercenaires. Une bureaucratie royale et un système de collecte de taxes plus efficient permirent une régularisation de la solde, si bien que la professionnalisation de ces nouvelles armées élargit l’inventaire des tactiques à la disposition des commandants. Par surcroit, il était possible d’être plus efficace sur le champ de bataille avec un plus petit corps de troupe.

De la modernisation de l'armement jusqu'à une professionnalisation et une bureaucratisation accrues, l'époque de l'Europe moderne (XVIe - XVIIIe siècles) se veut une sorte de transition entre le Moyen Âge et l'époque contemporaine, mais une transition qui comprenait ses propres particularités dans la pratique de la guerre terrestre.

Jusqu’au XXe siècle, les armées nationales (ou royales) en Occident utilisèrent l’arme à feu et le transport maritime afin d’ériger des empires coloniaux dont les populations autochtones ne disposèrent pas des mêmes ressources pour se défendre. Là encore, la répartition habituelle des fonctions tactiques est évidente. L’infanterie devait délivrer le choc et utiliser ses armes à feu défensivement pour tenir l’ennemi à distance, des formations organisées d’artillerie devaient fournir l’appui-feu nécessaire pour supprimer les fantassins, les animaux et les fortifications ennemis. Ces dernières allèrent de plus en plus être enterrées ou semi-enterrées. Quant à la cavalerie, celle-ci allait assumer ses traditionnels mandats de reconnaissance, de manœuvre et conserverait un rôle de choc et de protection des flancs lorsque nécessaire.

On l’aura compris, les progrès réalisés dans la réorganisation des institutions politiques en Occident eurent comme corollaires des améliorations au niveau de l’administration des armées et des équipements fournis. Vers la fin du XVIIIe siècle, on peut dire qu’à peu près toutes les armées et marines du monde étaient équipées de canons par exemple. Par contre, toujours à la même époque, leur nombre et leur degré de discipline n’avaient pas dépassé celui des armées impériales romaines.

Après les « standards romains » : la mobilisation de masse

Ce ne sera qu’un peu plus tard, vers le XIXe siècle, que la mobilisation nationale d’armées dépassera en nombre ce que l’on peut appeler les « standards romains » et, dans une certaine mesure, fournira une grande quantité de troupes de qualité. Comme premier signe de cette manifestation, notons que Napoléon avait perdu une armée aux effectifs plus importants que toutes les armées de la Rome impériale, mais il était parvenu à conquérir une capitale ennemie aussi loin que Moscou, une cité située bien au-delà des marches romaines de Germanie ou de Dacie.

Ses armées formées de citoyens conscrits et de réservistes de différents milieux géographiques et sociaux ont pu représenter à l’époque de 10 à 15 % de toute la population française mâle à notre avis. Cela peut paraître peu, mais c’est un ratio énorme compte tenu des standards technologiques et industriels d’alors. Non sans surprise, la gestion de formations militaires aussi nombreuses peut avoir dépassé les compétences des meilleurs généraux, ce qui amena forcément des réformes. On créa des états-majors généraux qui allèrent coordonner les mouvements et la concentration de millions d’hommes en un temps et un endroit donnés, entre autres grâce au télégraphe et plus tard à la radio, sans oublier les chemins de fer et les routes pavées entretenues par l’État. Et étant donné que le feu tue réellement, les tactiques durent à leur tour évoluer, par exemple le fait pour une formation d’infanterie d’avancer en rangs dispersés.

Dans cet ordre d’idées, la fin du XIXe siècle verra des progrès scientifiques au niveau de la chimie et de la métallurgie qui amèneront successivement des améliorations dans les armements, améliorations qui auront tendance à favoriser la défense. Les premiers conflits du début du XXe siècle démontrèrent sans équivoque la terrible efficacité de l’artillerie à tir rapide, des mitrailleuses, des fusils à répétition et autres fortifications pouvant servir de points d’appui à des manœuvres défensives.

Ce qui nous apparaît comme une évidence maintenant, à savoir l’efficacité défensive du feu meurtrier des armes modernes, n’était pas du tout perçut ainsi à l’époque où débuta la Première Guerre mondiale en 1914. Bien au contraire, les doctrines militaires de cette époque favorisèrent des stratégies offensives qui engendrèrent un carnage, l’épuisement des armées et au final une impasse sur la majorité des fronts. Les quatre années de guerre totale qui suivirent requirent la mobilisation pleine et entière des économies nationales, de même que des ressources politiques et sociales qui ont atteint des degrés sans précédent.

Une preuve que ces dernières composantes allèrent s’avérer vitales dans la gestion de la guerre, nombre d’empires vieux de plusieurs siècles (Russie, Autriche-Hongrie, Turquie et Allemagne) n’allèrent pas survivre, car la majorité manqua des ressources nécessaires afin de produire davantage de nouvelles armes, des chars et des avions que leurs adversaires. Ces empires ne purent également rivaliser sur le long terme avec leurs ennemis en ce qui a trait à la production de nourriture et de munitions pour entretenir leurs armées.

Par conséquent, après un peu plus d’un siècle d’évolution technologique, politique économique et sociale, la guerre terrestre entre des nations de puissance équivalente demanda un resserrement de la planification de la mobilisation, de l’équipement (la standardisation), une réorganisation du système politique, voire de la propagande, de même qu’une ré-allocation des ressources sociales et scientifiques dans le but avoué de soutenir une guerre de longue durée.

Les guerres mondiales du XXe siècle mirent à rude épreuve la justesse de certaines doctrines militaires élaborées dans les décennies précédentes. Ayant par moment sous-estimé ou surestimé l'efficacité de certaines armes modernes, les stratèges et tacticiens durent envisager de nouvelles approches afin de minimiser les pertes tout en économisant les ressources.

Alors que les grandes puissances avaient été prises de court en 1914, certaines d’entre elles prirent le temps de se préparer pour une autre guerre totale dans la période dite de l’« entre-deux-guerres. » On pense ici à l’Allemagne et au Japon. Sachant bien que ces deux puissances ne pourraient l’emporter lors d’une conflagration générale face à des adversaires aux ressources nettement supérieures, l’idée était donc d’exploiter la faiblesse des systèmes défensifs de leurs ennemis, de même que leurs difficultés économiques et leurs divisions idéologiques accrues au courant des années 1930. En clair, une victoire était possible, mais sur le court terme et contre un ennemi bien choisi et pouvant être isolé et vaincu par des forces certes inférieures en nombre, mais de niveau technologique supérieur.

Ainsi, un empire comme le Japon pouvait miser sur une guerre terrestre de courte durée par la conquête rapide de la Mandchourie, certaines plaines côtières de Chine et d’une portion importante de l’Asie du Sud-est compte tenu de l’entraînement et de la mécanisation de nombre d’unités de l’armée nippone. Pour sa part, l’Allemagne consacra maintes énergies au perfectionnement tactique et stratégique du duo avion-char ainsi qu’au contrôle des airs afin de vaincre des ennemis comme la Pologne pour ensuite de tourner contre les pays scandinaves, puis la Hollande, la Belgique, la France, l’Angleterre puis les États balkaniques.

L’Allemagne put remporter de nombreux succès jusque vers la fin de 1941, et ce, même si elle subit techniquement une défaite face à l’Angleterre l’année précédente. Cependant, la Grande-Bretagne, l’Union soviétique et les États-Unis n’étaient pas des puissances pouvant être vaincues au cours d’une soi-disant campagne éclair. Cette problématique ramène sur la table l’importance du nombre dans la guerre totale, où la prolongation des hostilités amène inévitablement une usure des machines de guerre et où les puissances aux abondantes ressources peuvent ultimement l’emporter.

Au tournant du XXIe siècle : repenser la guerre terrestre

Toutes les avancées technologiques de la période des « guerres totales » (1914-1945), combinées à la contribution avouée de la science aux dilemmes militaires, engendrèrent un nouveau paradigme dans lequel les armes seraient si destructives, au point de produire un effet dissuasif rendant pour ainsi dire toute guerre majeure impensable. En admettant comme principe que les guerres seraient devenues monétairement trop coûteuses et destructives pour être livrées à grande échelle, il semble que la période post-1945 en fut une où les affrontements terrestres se jouèrent davantage au niveau régional.

On parle essentiellement ici de différends frontaliers, comme entre l’Inde et le Pakistan, puis au Proche-Orient (Israël, Égypte, Liban, Syrie…), de même qu’entre l’Iran et l’Irak ou encore entre l’Indonésie et la Malaisie. Ces types d’affrontements terrestres d’envergure limitée voient toujours l’implication de puissances majeures. Pensons à l’intervention britannique contre l’Argentine dans les îles Falkland, de l’Union soviétique en Afghanistan, de la Belgique qui tenta de maintenir un statut au Congo, sans oublier les nombreuses interventions des États-Unis comme à Grenade ou dans le Golfe Persique en 1991.

La nature de la pratique de la guerre terrestre revêt également d’autres formes se rapprochant davantage de la guerre civile ou de la lutte anticoloniale. Des guerres civiles éclatèrent un peu partout, comme en Corée, au Vietnam et dans plusieurs pays d’Afrique, tout comme des luttes anticoloniales en Algérie, en Indochine et ailleurs donnèrent un autre portrait de la guerre terrestre.

Dans un autre ordre d’idées, à mesure qu’avançait le XXe siècle, les États finirent par modifier leurs politiques de défense. Celles-ci étaient de moins en moins orientées vers une pratique « classique » de la guerre terrestre. La stratégie militaire finit par voir l’allocation des ressources vers la protection du territoire national, à la stabilisation de crises politiques et puis à des fins dissuasives. Longtemps dominée par des penseurs tels Carl von Clausewitz, la stratégie militaire dut forcément évoluer afin de répondre aux nouveaux défis de cette pratique de la guerre terrestre.

Précisons cependant que l’organisation des armées à partir de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours ne connut pas d’évolution majeure, ni ne semble s’être parfaitement adaptée aux nouveaux paradigmes de la guerre terrestre. Mais il semble désormais admis qu’une relative « mondialisation » de la pratique de la guerre (terme à utiliser avec prudence), avec comme corollaires une multiplication des conflits régionaux engageant des effectifs réduits, constitue une différence notable par rapport aux guerres de niveau total du passé. Aussi, la pratique de la guerre terrestre a évolué dans la mesure où par le passé, les États devaient faire face aux dangers extérieurs le long de leurs frontières. Maintenant, la menace peut frapper partout, incluant des intérêts politiques et économiques et qui représentent des formes d’assaut allant au-delà du terrorisme classique.

C’est précisément la question des conflits dits de « faible intensité » qui, dans sa logique quelque peu a contrario de la pensée clausewitzienne capte dorénavant l’attention des stratèges militaires. Il est sans doute normal de croire que la défaite de l’ennemi sera le fruit de l’usure de son appareil militaire, industriel et financier. Or, les conflits des récentes décennies tendent à démontrer que ce n’est pas nécessairement le cas. Nombreux sont en effet les exemples où la confrontation directe ne rima pas automatiquement avec l’exécution d’actions dites « de police », de manœuvres indirectes ou toutes autres tactiques visant à vaincre un adversaire par le déploiement d’un strict minimum de ressources.

Bien qu'ayant leurs particularités propres, les guerres de notre époque ne diffèrent pas tellement des conflits passés, dans la mesure où certains principes tactiques et stratégiques demeurent. Il y a cependant un élément qui nous apparaît fondamental à retenir selon les situations: la capacité d'adaptation.

La crise en Irlande du Nord et les actions de l’armée britannique sur ce territoire pendant trente ans sont un cas de figure intéressant. Il se rapproche davantage d’une action de police classique, mais cette situation militaire résulte surtout du fait que Londres réduisit au minimum les effectifs de son contingent (et sa puissance de feu) pour finalement mettre un terme à la crise. Sans être parfaite, cette stratégie limita les pertes dans la population civile et les habitants purent vaquer à leurs occupations quotidiennes dans un calme relatif, calme qui, naturellement, fut perturbé par certaines violences cycliques au cours de ces décennies.

Politiquement parlant, il est clair qu’une résolution rapide des crises est toujours préférable, surtout face à l’opinion publique. La stratégie de Londres dans le dossier de l’Irlande du Nord serait difficilement envisageable de nos jours, par exemple en ce qui a trait à la situation en Irak. Là encore, les Britanniques firent les choses différemment des Américains dans leur gestion respective de la situation d’occupation de ce pays. Dans leur secteur du sud de l’Irak, autour de la ville portuaire de Bassora, les Britanniques parvinrent à circonscrire la violence et ils encaissèrent des pertes somme toute légères, bien que la solution politique désirée fut loin d’être achevée. Cependant, cette utilisation restreinte de la violence signifia que du côté ennemi, on ne put faire un grand nombre de martyrs, ni recruter un important contingent d’insurgés. De plus, les dommages collatéraux touchant directement la population civile furent minimisés.

Conclusion

L’idée que nous retenons de ce portrait historique de l’évolution de la pratique de la guerre terrestre est qu’on assiste assurément à un déclin de celle-ci dans sa forme classique et que les coûts élevés qu’elle entraîne en termes de pertes humaines, financières et matérielles exercent une pression accrue pour l’abandon de cette manière de faire la guerre. Dans ce contexte, certaines puissances devront probablement abandonner l’idée de la force brute, où le matériel est censé dominer le champ de bataille. L’exemple récent de la Seconde Guerre du Golfe en Irak remit en question ce paradigme bien ancré dans les mentalités des stratèges militaires et politiques.

Cela nous amène à dire que l’augmentation et la persistance du nombre de conflits régionaux de plus faible intensité auront des impacts sur l’organisation actuelle des forces armées conventionnelles des moyennes et grandes puissances. Qui plus est, la pratique de la guerre terrestre au XXIe siècle fait de plus en plus appel aux agences privées de sécurité, que d’aucuns peuvent carrément qualifier de « mercenaires des temps modernes ».

En plus d’investir dans ce type de services, les gouvernements prennent soin d’accroître les moyens des forces locales qu’ils tentent de mettre de leur côté, comme la police, l’armée et les formations paramilitaires. En conséquence, et bien qu’elles puissent s’adapter à un type de guerre moins conventionnel, les armées régulières des États peuvent être déployées afin d’assister les forces locales sur le terrain, ne serait-ce que pour fournir un appui-feu ou un support logistique selon ce que commande la situation.

La pratique de la guerre au Moyen Âge : combats et systèmes militaires

Introduction

Combat d'infanterie au Moyen Âge.

Écrire sur la pratique de la guerre au Moyen Âge constitue un exercice somme toute difficile à accomplir, ne serait-ce parce qu’il faut couvrir environ mille ans d’histoire militaire, le tout condensé en un texte de quelques milliers de mots seulement. En effet, la période médiévale, avec ses organisations et systèmes militaires lui étant propres, représente un ensemble de caractéristiques qui engendrèrent des pratiques de la guerre particulières à la « civilisation européenne », pratiques que nous avons décidé d’aborder, et ce, d’une période vulgairement divisée entre la chute du Bas-Empire romain en 476 jusqu’à la chute de Constantinople près de mille ans plus tard, en 1453.

À cet égard, ces découpes historiographiques de la période demeurent évidemment arbitraires, dans la mesure où il est difficile d’établir des généralisations (chaque société et civilisation étant distinctes par principe, mais interconnectées dans la pratique). Cependant, nous tenterons de relever certains traits de la pratique de la guerre faisant en sorte que la période médiévale, sans nécessairement constituer une transition de facto entre l’âge du fer antique et l’avènement de l’arme à feu à la Renaissance, fut innovatrice à maints égards en ce qui a trait à l’objet de cet article.

De la chute de l’Empire romain

Le premier point que nous pouvons souligner, même s’il s’agit d’une évidence à première vue, est à l’effet que les phases initiales de la pratique de la guerre en Europe de l’Ouest médiévale s’inscrivent dans le contexte de la désintégration progressive de l’autorité romaine dans les siècles qui suivirent la chute officielle du Bas-Empire en 476. Certains seraient tentés de dire qu’il y eut effectivement une nette coupure entre la période marquant la déposition du dernier empereur romain, tandis que d’autres parleront davantage d’une transition sur plus d’un siècle, ce qui signifie que dans l’optique qui nous intéresse, la pratique de la guerre représente des éléments de continuités évidents, mais également des éléments de discontinuités quant aux stratégies, tactiques, armements, organisations des armées et ainsi de suite.

L’administration romaine de la fin du Bas-Empire au Ve siècle tenta tant bien que mal de maintenir une difficile cohésion sociétale, en particulier entre les éléments latin et germain, dont l’intégration de peuples « étrangers » fut par moment aisée, mais dans nombre de cas difficile, sinon hasardeuse. Comme stipulé, Rome parvint à certaines reprises à intégrer des étrangers à l’organisation de ses armées et, par la force des choses, le visage même de l’institution militaire romaine s’en trouva modifié à jamais, de même qu’au niveau de l’organisation politique et économique.

Représentation d'un soldat franc (début Xe siècle).

En comparaison avec ce qui se passa avant et ce qui se passera après, les institutions publiques de l’époque (Ve siècle) étaient simples et petites, reflétant du coup un appauvrissement de l’économie, un déclin visible de la production littéraire et, par-dessus tout, un fractionnement de l’autorité politique. Aux yeux des peuples qui migrèrent vers l’Ouest, peuples qui « barbarisèrent » le monde romain si l’on peut dire, les Goths, les Vandales, les Francs et autres peuples germaniques, et qui finirent par s’imposer sur ce qui restait d’autorité romaine, être un homme libre signifiait avant tout être un guerrier, comme être roi signifiait être chef de guerre. Dans cette optique, nombreux furent les riches propriétaires terriens de descendance romaine qui continuèrent à jouir de certains privilèges d’autorité sous la gouverne des nouveaux conquérants germains, notamment parce que ces mêmes propriétaires surent démontrer de quelconque façon leur soi-disant importance comme chefs militaires pouvant éventuellement aider les nouveaux maîtres à consolider leurs conquêtes. Avec le temps, les anciennes et nouvelles élites finirent par fusionner.

Au cours de cette période, les armées étaient formées de deux composantes principales. Il y avait des groupements de guerriers sous l’autorité du roi et de ses magnats, puis l’on pouvait par moment procéder à la levée de contingents composés d’hommes libres en une sorte de milice. Dans les faits, ce dernier groupe formé essentiellement de fantassins parut dominer la période, du moins en termes de nombres, surtout lorsqu’il fallut mobiliser des troupes à des fins défensives ou pour des actions offensives locales. Pour des campagnes prolongées en territoire ennemi, les forces recrutées et entretenues par le monarque et ses magnats semblent avoir constitué l’essentiel des contingents, bien qu’elles puissent avoir été renforcées de manière impromptue par des troupes conscrites localement. Ce phénomène s’observa entre autre durant la période carolingienne (VIIIe – Xe siècles) du Haut-Moyen Âge, où des groupes d’hommes pauvres furent conscrits non pas nécessairement pour leurs qualités guerrières, mais davantage pour diminuer les coûts monétaires des campagnes militaires. Il était donc ardu de lever de vastes contingents de troupes « professionnelles », riches et bien équipées, d’autant que celles-ci devaient défrayer les coûts de leurs montures, équipements et parfois même leurs ravitaillements. Nous étions loin de cette époque (romaine) où les soldats recevaient une solde et étaient armés selon les ressources disponibles venant d’un trésor public central.

Avec le temps, et pour toutes sortes de raisons, notamment à cause des vastes distances à parcourir lors des campagnes militaires sous les Carolingiens, la qualité déclinante de l’infanterie et celle de la cohésion relative des tribus germaniques finirent par soulever de plus en plus de doutes sur la pertinence d’employer des fantassins sur les champs de bataille, qu’ils soient conscrits ou non. De plus, l’amélioration constante des tactiques et des équipements relatifs au combat à cheval, une variante conséquente de l’introduction de l’étrier et de meilleures procédures d’élevage, n’annonça rien de bon pour l’avenir de l’infanterie, du moins à terme. Par ailleurs, le besoin d’une force mobile et puissante se fit sentir dans le contexte des invasions et des raids menés par les Vikings, les pirates musulmans et les réputés et dangereux cavaliers hongrois.

En clair, la cavalerie lourde finit par devenir l’élément le plus important du champ de bataille. Il est à noter par contre que cette prédominance émergente de la cavalerie lourde dès l’époque carolingienne ne signifia nullement la disparition de l’infanterie. Dans les faits, la balance entre le cheval et le fantassin à pied, en termes d’effectifs employés à cette époque, est toujours sujette à débat. Précisons toutefois qu’au moment où débute le IXe siècle en Europe, la prédominance de la cavalerie semble de plus en plus évidente, prédominance qui durera au moins jusqu’au XIVe siècle.

Refuge politique et refuge militaire : le château

Dans cette Europe de la période médiane médiévale (Xe – XIVe siècles), les miles (chevaliers) devinrent une force absolue sur les champs de bataille, mais leur emploi représenta tout un défi logistique, sans compter les coûts y étant associés. À titre d’exemple, le casque, les boucliers faits de métal, de bois et de cuir, le long haubert (une cotte de mailles couvrant le corps, sauf le visage et les jambes), l’épée et la lance, le cheval et bête de somme, la selle et l’entraînement de la monture représentèrent des dépenses importantes. Au XIIIe siècle, les coûts de tous ces équipements pouvaient facilement représenter les dépenses associées à l’élevage et à l’entretien de tout un troupeau de bêtes de somme. La maintenance d’un seul chevalier doté de tous ces accoutrements (et l’entretien de ses servants) signifia qu’il fallut un support logistique qui put coûter tout aussi cher, ne serait-ce, par exemple, que pour fournir le fourrage nécessaire aux bêtes de somme, la nourriture des servants et ainsi de suite.

Trouver les fonds nécessaires était donc un souci de tous les instants. Souvent, les seigneurs durent investir une partie de leur capital dans l’entretien de tels groupes de chevaliers, ne serait-ce que pour défendre leurs fiefs, desquels ils tirèrent justement des revenus administrés par des formes locales de « gouvernement ». Par extension, les chevaliers pouvaient être simultanément seigneurs, administrateurs et guerriers, les cas échéant.

Vers la fin du XIe siècle, la majorité des fiefs, qu’ils soient défendus par quelques chevaliers ou bien par une force combinée sous les ordres d’un grand baron, disposaient de châteaux comme principal élément défensif. Dans ce contexte, le château se trouva rapidement au cœur du système militaire médiéval, de même qu’au centre de la conduite de la guerre pendant cette période névralgique du Moyen Âge. Essentiellement, le château peut être considéré comme une résidence fortifiée, donc appartenant à des intérêts privés, ce qui fit du paysage militaire médiéval quelque chose de fondamentalement différent de ce qui précéda et suivit la période qui nous intéresse, en ce sens où des murailles constituèrent l’élément défensif protégeant des villes entières. Bien entendu, les anciennes murailles des cités ne disparurent pas totalement (elles demeurèrent même nombreuses), mais petit à petit, le château finit par les remplacer à partir de la période centrale du Moyen Âge et il fut assigné à différentes fonctions ou missions.

Croquis de profil d'une partie d'un château médiéval illustrant la difficulté, mais surtout la complexité logistique de toute opération de siège.

En effet, le seigneur pouvait utiliser le château comme abris d’urgence, que ce soit pour protéger ses sujets d’une attaque externe ou bien pour se protéger lui-même contre une éventuelle rébellion de la part de ceux-ci. De plus, le seigneur utilisait le château comme pièce maîtresse de sa stratégie militaire. Comme mentionné, le château constituait une plate-forme de choix pour diriger le tir contre un ennemi envahissant, surtout contre des tribus nomades qui effectuèrent des raids de manière quasi régulière (ex: les Vikings), ou encore pour lancer des assauts contre ses voisins immédiats, dans une sorte de « guerre privée » pour l’accaparement des richesses et la fixation des frontières. En clair, vue ainsi, la guerre privée à petite échelle était un phénomène endémique au Moyen Âge. Enfin, le château revêtait une fonction symbolique, mais non moins importante au plan politique. Il était objet d’affirmation du statut du lord dans la hiérarchie politico-sociétale de l’époque, en même temps qu’il suscitait la convoitise de voisins agressifs ou de prétendants soucieux de réclamer de supposés dus. Non sans surprise, la période médiévale connut une prolifération du nombre de châteaux et de fortifications de toutes sortes.

L’art de faire la guerre ou l’art de se ravitailler : le paradoxe médiéval

L’omniprésence de châteaux détenus par des intérêts privés rendit la gouvernance de certains territoires difficiles et leur conquête quasiment impossible par moment. Ainsi, on n’est pas surpris d’observer qu’au début de la période médiévale, l’essentiel de la pratique guerrière tourna autour des raids et des sièges. Dans ce cas précis, la troupe envahissante qui effectue un raid eut tendance à contourner tout point de résistance prolongé pour s’en prendre aux villages moins bien défendus, à brûler les récoltes, à s’emparer ou à tuer les bêtes de somme et les paysans rencontrés en chemin, ce qui nuisit assurément à l’effort de guerre d’un ennemi prit sur la défensive. En plus d’enrichir l’envahisseur, ces raids permirent d’empêcher l’accès du défenseur assiégé à ses ressources, le contraignant en principe à se soumettre aux demandes ennemies afin d’arrêter la dévastation sur le territoire.

Cependant, dans les régions disposant de plus importantes fortifications et de capacités accrues de stockages de ressources, les grands raids (appelés chevauchées) devinrent moins efficaces que ce qu’ils n’avaient été auparavant. Si un ennemi assiégé ne pouvait être contraint de capituler en raison de la destruction de ses ressources, la capture méthodique de châteaux ou de grandes places fortifiées pouvait a contrario parvenir à le soumettre. Malgré tout, la réalité fut que dans bien des cas, le défenseur se trouva avantagé, si seulement il utilisait ses ressources de façon optimale et qu’il savait gagner du temps. Par exemple, les efforts déployés par le plus habile et agressif des envahisseurs pouvaient être réduits à néant si la durée du contrat d’engagement de ses troupes arrivait à terme avant que l’objectif ne soit pris, que le trésor soit vide au moment de payer la solde, que la maladie ne fasse ses ravages habituels, que les bêtes ne reçoivent pas le fourrage nécessaire et ainsi de suite. Encore une fois, tous ces pépins peuvent survenir avant même que l’offensive ne soit enclenchée.

Naturellement, tous ces problèmes existaient à une époque antérieure, disons lors de la transition entre les périodes antique et médiévale. Par contre, les effets liés à l’accroissement du nombre de châteaux et de forteresses quelques siècles plus tard ne firent que doubler le niveau de difficulté auquel l’envahisseur dut faire face dans son entreprise de conquêtes. D’autre part, il pouvait aussi être tentant pour un défenseur estimant son armée puissante de faire face immédiatement à la menace afin de profiter des larges espaces en terrain ouvert pour livrer la bataille décisive. Encore là, rien n’était acquis, pour peu que l’attaquant remporte une victoire qui dépossèderait le défenseur d’avantages stratégiques et tactiques, dont les termes liés à la négociation en vue d’une capitulation le priveraient des effectifs nécessaires pour soit occuper les places fortes ou harceler la logistique ennemie. Par conséquent, l’envahisseur cherchera à amener le défenseur en terrain ouvert, tandis que le défenseur préférera s’installer derrière ses murs.

Étant donné qu’il sembla difficile d’orchestrer une bataille en terrain ouvert dans ces conditions, des campagnes militaires sans batailles n’étaient pas rares au Moyen Âge. Sans dire qu’elles constituaient une norme, disons simplement que des invasions teintées d’un succès complet et incontestable ne relevaient pas de cette logique militaire implacable voulant que la finalité de la guerre soit la victoire complète, ou du moins la capitulation de l’ennemi selon les termes du vainqueur. Paradoxalement, lorsque de « grandes conquêtes » médiévales eurent lieu, par exemple lors de l’invasion normande de l’Angleterre en 1066 ou de la Première croisade avec la création du royaume de Jérusalem un peu plus tard, ce fut dans des régions où les châteaux étaient relativement peu présents.

L’environnement stratégie et tactique

Dans un autre ordre d’idée, et bien que le débat sur cette question semble assez vif entre les historiens, la cavalerie lourde fut à notre avis l’arme la plus importante et la plus imposante dans l’environnement stratégique du Moyen Âge. Des hommes en armes bien protégés et montés, qui parfois combattirent à pied lorsque la situation tactique du moment l’exigea, reçurent un entraînement et des équipements conçus théoriquement pour la guerre à cheval, et ce, tant pour la bataille en terrain ouvert que pour entreprendre une campagne de dévastation du territoire ennemi. En partie pour diminuer les coûts, on tenta de constituer des unités d’infanterie à cheval, mais ces dernières s’avérèrent d’une terrible vulnérabilité face au moindre petit groupe de chevaliers bien entraînés et déterminés. Cela ramène à la problématique qu’avaient les monarques de lever de larges armées à des coûts raisonnables, mais la pratique de la guerre de l’époque sous-tendait un autre principe d’importance afin d’assurer cette victoire complète, à savoir la capacité de poursuivre l’ennemi. Peu de batailles au Moyen Âge étaient remportées sans la contribution minimale d’une puissante charge de cavalerie et même lorsqu’ils combattaient démontés, les hommes d’armes devaient avoir les moyens de poursuivre leurs adversaires, sinon ces derniers pouvaient en tout moment se regrouper derrière des fortifications.

Peinture de Graham Turner représentant des chevaliers anglais combattant à pied (XVe siècle).

Quant à la guerre de siège si souvent évoquée, disons que même lorsque l’infanterie sembla jouer un rôle plus déterminant que la chevalerie, l’assiégeant qui pouvait assurer le ravitaillement de sa troupe sur une longue période avait de fortes chances de l’emporter. Concrètement, cette capacité de s’approvisionner signifie qu’il faille néanmoins conserver une importante force composée d’hommes à cheval pour aller chercher le ravitaillement en pays ennemi, que ce soit du simple ravitaillement en eau jusqu’à l’acquisition de ressources spécifiques comme le fourrage des bêtes de somme.

Par ailleurs, notons que lorsqu’ils étaient au combat, les hommes en armes n’étaient pas des combattants agissant de manière individuelle ou indépendante, comme il fut souvent décrit dans la littérature. Au contraire, ils combattirent en petites unités de manière cohésive sous une bannière leur étant propre, ces mêmes bannières étant ensuite regroupées en plusieurs batailles, au nombre de trois à neuf dans une armée. Ces groupes pouvaient effectivement opérer de manière indépendante sur le champ de bataille, mais généralement en exécutant une mission spécifique. Par exemple, une bataille pouvait feindre une retraite ou mener une charge à un moment spécifique, généralement de façon coordonnée avec la bataille voisine.

Un autre élément qui nous apparaît important de clarifier est celui du mythe entourant la supposée « infériorité » de l’infanterie médiévale, que l’on compare trop souvent avec celle de la période antique précédente, où la légion romaine constitua le summum en terme de qualité combattante. Une infanterie de qualité raisonnable exista au Moyen Âge, soit une force composée d’arbalétriers et de lanciers venant particulièrement de communautés urbaines comme des Flandres, de l’Italie ou d’Espagne. Qui plus est, les tactiques de l’époque médiévale mirent l’emphase sur l’importance de présenter des formations ordonnées sur le champ de bataille, tant pour l’infanterie que pour la cavalerie, dont le fait de briser la cohésion (la formation) pouvait être passible de la peine capitale, le cas échéant.

Aussi, les chefs militaires de la période furent loin d’être des idiots, des incompétents ou des gens totalement ignorants de l’art de faire la guerre. Intelligents, souvent expérimentés et instruits, ces commandants étaient parfaitement capables de développer des stratégies et des tactiques adaptées aux situations du moment. La presque totalité était également composée de dirigeants politiques, si bien qu’ils disposèrent d’un avantage certain en comparaison de généraux d’une époque plus contemporaine à la nôtre, en ce sens où ils maîtrisèrent l’art d’utiliser une armée tant à des fins militaires que pour achever des objectifs politiques. N’était-ce pas, après tout, la finalité de la guerre?

La technologie

Au chapitre du progrès technique, la pratique de la guerre à l’époque médiévale amena des innovations intéressantes, même s’il y a un débat aujourd’hui entre les historiens relativement à la valeur à accorder à ce sujet. En fait, il serait probablement plus prudent de placer ces innovations technologiques dans le contexte plus général des progrès réalisés par l’ensemble de la société européenne de l’époque, en particulier dans le domaine agricole, celui de la diversité économique, de la littérature, des réalisations architecturales et même des arts. De plus, l’époque qui nous intéresse vit la population de l’Europe quadrupler entre les années 1000 et 1300, comme le nombre de personnes vivant dans les villes ou bourgades augmenta parallèlement à l’activité économique s’y déroulant. Bref, tous ces éléments eurent inévitablement des impacts sur la pratique de la guerre et les systèmes militaires de l’époque médiévale.

Ajoutons à cela que la monétisation accrue de l’économie facilita la concentration de la richesse entre les mains de ceux se trouvant en haut de l’échelle sociétale, comme les rois et les grands princes. Les monarques purent ainsi embaucher davantage de troupes à pied et montées qui pouvaient être payées, plutôt que de recourir à des contingents « féodaux », des forces conscrites s’acquittant d’obligations liées à leur statut de vassaux. Des troupes professionnelles payées pouvaient également participer à de plus longues campagnes militaires, ce qui diminua un tant soit peu l’avantage « naturel » conféré au défenseur quant à la capacité de l’envahisseur de maintenir en ligne des troupes suffisamment longtemps pour épuiser les défenseurs d’un objectif assiégé. À cet égard, certains monarques du XIIIe siècle, tels Philippe Auguste et Édouard 1er, purent à l’occasion mener à bien des campagnes prolongées soutenues par une meilleure logistique et une amélioration des techniques d’érection de systèmes défensifs.

L’épisode de Courtrai et ses suites

D’un strict point de vue militaire, l’on pourrait dire que la période névralgique (et innovatrice) de l’art de faire la guerre au Moyen Âge a débuté le 11 juillet 1302, lorsqu’une milice urbaine flamande à pied infligea une humiliante défaite à la France lors de la bataille de Courtrai. Là, quelque 1,000 nobles français, des hommes en armes (montés), furent massacrés. Cette bataille provoqua une sorte de réaction en chaîne, car elle fit la démonstration qu’il était possible d’arrêter une puissante charge de cavalerie. Plus encore, l’onde de choc de la défaite en France fit qu’au moins jusqu’au milieu du même siècle, on recourra presque exclusivement à l’infanterie à pied, un peu à l’imitation du modèle anglais. En effet, les Anglais avaient battu les Français à Crécy (1346) en imitant les Écossais qui les avaient battus à Bannockburn en suivant l’exemple flamand.

La victoire des forces flamandes à Courtrai (Belgique) en 1302 souleva des doutes quant à l'efficacité de la cavalerie à percer de front une troupe ennemie à pied, déterminée et bien équipée. Sans totalement remettre en question l'utilité de la cavalerie, Courtrai envoya le signal qu'il fallut repenser son utilisation pour les batailles futures.

Les fantassins médiévaux connurent d’autres succès militaires sur les champs de bataille d’Allemagne, dans la péninsule ibérique, en Suisse et même en territoire byzantin. Même si la cavalerie lourde perdit de son importance dans ce contexte, il était tout de même recommandé aux monarques d’entretenir de telles unités, parce qu’elles excellaient dans le pillage, la destruction et dans toutes autres missions similaires visant à affaiblir la logistique de l’ennemi. Du même souffle, les châteaux continuèrent de jouer un rôle non négligeable, mais il sembla évident que vers le XVe siècle, l’accent des opérations de siège fut davantage dirigé vers les villes fortifiées (un peu comme à l’époque antique), ce qui souleva à nouveau l’importance qu’occupa l’économie.

Parce qu’elles entretinrent des populations dotées d’un armement minimal et de qualité convenable, à défaut d’être bien entraînées, il fut difficile pour des assiégeants de prendre directement d’assaut des villes fortifiées, et ce, même si leurs murs purent être percés par un « dynamitage » souterrain ou plus rarement par d’autres méthodes. En d’autres termes, la famine et la négociation furent toujours plus importantes dans la guerre de siège que les tours mobiles, les trébuchets et autres équipements de siège. De plus, encercler une ville requiert bien plus de soldats que lors du siège d’un simple château. Là encore, pour des raisons logistiques et pécuniaires, l’infanterie à pied prouva son utilité. Les fantassins coûtaient moins cher par tête et n’avaient pas d’animaux à nourrir.

Parmi d’autres conséquences associées à la « révolution » dans le monde de l’infanterie, notons qu’à nouveau, ce fut la défensive qui profita des avantages tactiques, rendant du coup les champs de bataille européens beaucoup plus meurtriers. À l’époque médiévale, les pertes occasionnées lors de campagnes militaires se comptaient essentiellement en nombre de combattants tombés pour cause de maladie. D’ailleurs, un chevalier vaincu, mais vivant avait beaucoup plus de chances d’être libéré moyennant rançon que d’être tué. Cela dit, les formations serrées et les armes favorites des fantassins (arcs, piques, hallebardes…) rendirent physiquement difficile la capture de prisonniers, sans compter qu’au strict plan monétaire, un chevalier (noble) était beaucoup plus payant qu’un troupier issu de la masse. Autrement dit, un fantassin vaincu avait beaucoup plus de chances d’être exécuté sur place. La période qui vit le début de la fin du Moyen Âge (XIVe siècle) vit aussi un arrêt progressif de la levée de troupes en vertu du statut de vassalité. Désormais, la majorité des soldats seraient recrutés par des capitaines selon un contrat volontaire (condotta) signé avec le monarque moyennant une solde régulière.

Conclusion

Le XIVe siècle vit aussi l’apparition de la poudre à canon, mais il fallut du temps pour la maîtriser, puis en faire une arme de guerre redoutable. Cela se produisit lorsque des innovations technologiques permirent de mettre au point des canons capables de détruire des châteaux ou des murailles urbaines, ce qui modifia brutalement le rapport de force entre l’offense et la défense. En réduisant radicalement l’efficacité des tactiques défensives, surtout autour du principe voulant qu’il faille gagner du temps, le canon redonna ses lettres de noblesse au combat en terrain ouvert et facilita la conquête par les États maîtrisant de telles armes. En conséquence, à mesure que s’acheva la période médiévale, et comme il est généralement admis par les historiens, une victoire remportée en terrain ouvert comme à Castillon (1453) montra aux Anglais la porte de sortie de France par une artillerie française en contrôle de ses moyens. La fin de la Guerre de Cent Ans coïncida avec la chute de Constantinople la même année, toujours sous le feu nourri et concentré d’une artillerie qui à son tour allait remettre en question les rôles attribués à l’infanterie et à la cavalerie sur les champs de bataille.

La guerre dans la jungle

Introduction

Fantassins américains au Vietnam, dans la vallée de Ia Drang (1965).

Vue comme la conduite d’opérations militaires dans un environnement tropical essentiellement constitué de forêts, la guerre dans la jungle pose de singuliers défis aux forces armées à tous les niveaux de la chaîne de commandement, que ce soit à l’échelon de la troupe (qui doit combattre l’hostilité du climat) jusqu’au commandement suprême (qui doit envisager des stratégies et des tactiques qui seront efficaces sur le terrain). En effet, la densité du feuillage limite l’efficacité et l’utilisation de nombreuses armes, tout en offrant paradoxalement aux soldats d’infinies possibilités de dissimulation.

Pour ces raisons, la jungle offre aux guérillas, aux forces spéciales et à toute infanterie légère une chance de rivaliser avec une force ennemie supérieure en nombre et en équipements. Cependant, il ne faut pas présumer que la guerre livrée en pleine jungle favorisera automatiquement une force défensive peu nombreuse et sous-équipée, bien au contraire. Certaines technologies plus modernes, comme l’arme aérienne, peuvent surmonter les difficultés inhérentes à la pratique de la guerre dans la jungle, donnant ainsi un avantage certain au camp sachant le mieux les exploiter.

L’hostilité de la jungle : l’évidence

Cela dit, les troupes au sol souffriront d’innombrables difficultés dans les forêts tropicales. À commencer par le climat souvent très chaud, qui rend la vie dure aux combattants tout en limitant leurs capacités à soutenir des efforts physiques qu’ils pourraient normalement endurer sur une plus longue période dans un environnement tempéré. Par ailleurs, la malaria, le typhus, la dysenterie, la typhoïde, la fièvre jaune, la dengue, le pied d’immersion, les coups de chaleur, les infections fongiques et les parasites figurent parmi les maladies habituelles rencontrées dans les régions tropicales. Bien que l’humidité soit un problème constant, l’eau potable constitue une ressource rare en pleine jungle. Ajoutons à cela la présence de serpents venimeux et d’insectes porteurs de maladies, de même que les sangsues et autres moustiques qui peuvent décimer les rangs d’une troupe mal préparée à affronter un tel environnement.

Ainsi, l’inconfort et la méconnaissance des conditions tropicales constituent des facteurs de démoralisation propres à l’environnement précédemment décrit. Le phénomène est d’autant perceptible si les troupes affectées par ces problèmes perçoivent en plus qu’elles sont en train de perdre la bataille ou que l’ennemi parvient à tenir fermement ses positions en terrain familier.

Qui plus est, l’environnement tropical endommage sérieusement l’équipement des combattants, ce qui augmente les risques d’enrayement des armes et force le haut commandement à consacrer davantage de ressources à la maintenance, diminuant ainsi le potentiel d’éléments combattants qui auraient dû être affectés en première ligne de bataille. Les marais, les forêts et, par moment, les montagnes restreignent également l’utilisation d’équipements lourds tels les véhicules et les canons. Par la force des choses, les routes sont souvent peu nombreuses et dans un état que l’on pourrait qualifier de « primitif », sans oublier que les tempêtes tropicales n’arrangent rien au problème de la mobilité des troupes et des véhicules.

Seuls les fantassins peuvent traverser de denses forêts, même si en chemin ces dernières ne leur épargnent pas d’autres maux tels la boue, des broussailles quasi infranchissables et d’autres obstacles naturels. De plus, la navigation hors des sentiers battus constitue un autre problème logistique. En d’autres termes, les combattants indigènes ont généralement moins de difficultés à s’orienter que les soldats d’armées étrangères par définition envahissantes, surtout si ces dernières ne peuvent compter sur l’appui de guides recrutés localement. Comme nous l’avons évoqué, le feuillage fournit aux défenseurs le camouflage nécessaire afin de se dissimuler du regard des forces terrestres et aériennes ennemies, sans compter que lors d’échanges de tirs, les arbres fournissent de bonnes protections.

Pour ces raisons, la jungle est propice aux embuscades et aux tactiques d’infiltration. Les unités peuvent à leur tour se cacher avec une certaine aisance. En contrepartie, les problèmes relatifs à la défense ou à la prise de larges zones tropicales par les armées doivent inclure une variable, celle de l’affrontement contre des forces souvent irrégulières. Le combat contre de telles unités représente son lot de difficultés, et ce, même pour une armée moderne disposant de l’arme aérienne.

Quelques cas de figure connus

L’étude de l’histoire de la pratique de la guerre dans la jungle nous montre d’intéressants et de nombreux exemples d’affrontements livrés dans un tel environnement. À titre d’exemple, les armées de la Chine impériale goûtèrent à la médecine de la jungle, d’abord lors de la campagne du Yueh (sud de la Chine moderne) et ensuite lors de tentatives de colonisation de l’actuel territoire vietnamien pendant la période antique. À leur tour, les armées européennes devinrent familières avec la guerre dans la jungle à mesure qu’elles forgèrent leurs empires outremer. En fait, les Occidentaux n’eurent pas besoin d’aller bien loin pour affronter un environnement aussi hostile. Lors de la guerre hispano-américaine de 1898, les troupes américaines durent combattre dans la jungle, que ce soit à Cuba ou aux Philippines. L’officier et auteur britannique de la fin du XIXe siècle C. E. Callwell écrivit sur les tactiques militaires propres à la jungle dans son ouvrage intitulé Small Wars. Fait intéressant, de nombreux éléments tactiques évoqués par Callwell à l’époque peuvent encore s’appliquer de nos jours.

Aquarelle représentant la marche de fantassins américains dans une forêt tropicale cubaine lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

L’histoire de la guerre dans la jungle nous est probablement un peu plus familière par la lecture de certaines campagnes militaires se rapprochant de notre époque. Par exemple, bien connu est le cas du Japon impérial, où ses armées partirent à la conquête des îles du Pacifique et de l’Asie du Sud-est avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui conduisit à de nombreux affrontements à grande échelle en pleine jungle. Fait à noter : les Japonais et les Occidentaux n’étaient pas totalement rompus à la guerre dans la jungle, bien que les soldats nippons semblent s’y être adaptés plus rapidement, ce qui dans la littérature laisse l’impression qu’ils furent par moment perçus comme invincibles.

Les forces japonaises maîtrisèrent rapidement une tactique assez simple dans laquelle une partie des troupes avançaient agressivement en suivant une rare route, tandis que les autres éléments s’efforçaient de prendre l’ennemi de flanc dans la broussaille, ce qui, en fin de compte, contraignait l’ennemi à adopter une position défensive, donc à être « fixé ». Pendant ce temps, les forces japonaises mouvantes sur les flancs dans la forêt établiraient un ou des barrages routiers sur la ou les portions de la route situées sur les arrières de l’ennemi. Encerclé et incapable de se ravitailler, celui-ci serait contraint de se replier avec de lourdes pertes pour casser le « cordon routier ».

Des fantassins japonais progressent avec un char dans la jungle lors de la campagne de Malaisie de 1941-1942.

Empreintes d’une relative audace, ces tactiques japonaises contraignirent les forces britanniques stationnées en Malaisie à se replier, malgré que ces dernières furent supérieures en nombre lors de la campagne s’étant déroulée de décembre 1941 à janvier 1942. Les Japonais capturèrent Singapour et obligèrent l’armée britannique à se replier en Birmanie vers la frontière indienne. À mesure que progressa la guerre, cependant, les stratèges britanniques dans le théâtre birman profitèrent de la force aérienne afin de l’utiliser à leur avantage dans la jungle.

D’abord, le général britannique Orde Wingate utilisa des appareils afin de transporter des bataillons d’infanterie composés de forces spéciales nommées Chindits derrière les lignes japonaises où elles causèrent d’importants dégâts. Plus tard, William Slim, le commandant suprême des forces britanniques en Birmanie, infligea une défaite décisive aux Japonais en les induisant à se buter contre ses troupes bien retranchées et positionnées sur les arrières nippons, dans la plaine d’Imphal. Bien que Slim n’aurait certainement pas pu ravitailler constamment ses troupes par des voies terrestres classiques et constamment coupées par l’ennemi, il y parvint par les airs. Enfin, rappelons que la Seconde Guerre mondiale vit aussi une série d’affrontements de plus petites envergures (mais proportionnellement tout aussi meurtriers) dans les îles du Pacifique.

Formés et dirigés par le général Orde Wingate, les Chindits représentèrent une force spéciale ayant mené des actions de guérilla sur les arrières du front japonais dans le nord de la Birmanie de 1942 à 1944.

Dans un autre contexte, les combats dans la jungle furent également une particularité de la période de la Guerre froide. D’emblée, les Britanniques rencontrèrent (à nouveau) cette forme de guerre lorsqu’ils tentèrent de supprimer l’insurrection communiste en Malaisie. Bien que les commandants britanniques connurent davantage de succès via la joute politique que par la tactique militaire (ne serait-ce que par leur compréhension implicite des enjeux locaux), ils parvinrent néanmoins à mettre en échec des forces irrégulières ennemies en envoyant simplement leurs patrouilles un peu partout dans le pays. En d’autres termes, les Britanniques avaient eux aussi voulu jouer le jeu de la guérilla, mais en contrôlant l’agenda opérationnel.

Cependant, les Français furent loin de connaître les mêmes succès en Indochine, où ils tentèrent d’imiter la tactique du général Slim consistant à concentrer de larges forces dans un périmètre défensif et les ravitailler par la voie des airs. La décision finale fut sans appel et les Français subirent une défaite catastrophique à Diên Biên Phu en 1954. La France finit par se retirer de ce qui est maintenant le Vietnam, laissant le contrôle de la partie nord du territoire entre les mains des communistes, avec un régime non communiste au sud. Vers la fin des années 1950, le Nord Vietnam commença une campagne visant à conquérir tout le pays, si bien que les États-Unis s’ingérèrent à leur tour dans le conflit en fournissant une aide militaire au gouvernement du sud.

Conclusion

Qu’elles fussent de l’Armée du nord-Vietnam ou de la guérilla du Front national de libération (connu généralement sous l’étiquette de Viet Cong), les forces communistes de la région acquirent rapidement une réputation de maîtres de la jungle. Au niveau tactique, cependant, les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens mirent au point d’efficaces méthodes qui permirent pendant plusieurs années de tenir en échec l’adversaire communiste. Les Américains et les Sud-Vietnamiens utilisèrent des hélicoptères qui leur permirent de traverser la jungle à un rythme beaucoup plus rapide que les guérillas communistes au sol. Cela permit aux forces anticommunistes de prendre l’ennemi de flanc à maintes occasions, selon le lieu et le moment choisis, ce qui remit en question le vieil adage voulant que les fantassins se déplaçant dans la jungle soient plus efficaces côté mobilité.

Bien qu’à leur tour les forces communistes parvinrent à développer des contre-mesures face aux manœuvres héliportées, la victoire du Nord-Vietnam, à l’instar de la victoire britannique en Malaisie quelques années auparavant, souleva davantage l’importance suprême de la diplomatie et de la grande stratégie qu’elle ne le fit pour argumenter en faveur d’éléments purement tactiques relatifs au combat dans un environnement tropical.

Les forces armées japonaises: de la conquête à l’auto-défense

Introduction

Représentation de soldats japonais lors de l'invasion de la Mandchourie en 1931.

Il est difficile de retracer avec précision l’origine exacte du début d’une organisation militaire dans ce qui est l’actuel territoire du Japon. Il est probable que cette organisation remonte au début du IIIe siècle de notre ère, bien que certaines légendes la font remonter à des temps plus anciens. L’une de ces légendes évoque de quelle manière le premier empereur Jimmu, le fondateur mythique du Japon, mena son peuple afin qu’il s’établisse sur les actuelles îles japonaises. Jimmu et son frère commandèrent une bande de guerriers, des hommes qui combattirent officiellement au nom de leur tribu vers le VIIe siècle avant notre ère.

Chose certaine, l’organisation sociétale japonaise fut rapidement divisée en castes dont les fonctions tournèrent systématiquement autour de la pratique de la guerre. Par exemple, la société fut découpée en une paysannerie non armée et une caste d’élite (uji), où des clans monopolisèrent cette pratique de la guerre. En 202, l’impératrice Jingo-Kogo, un autre monarque mythique (au sens où les historiens ne s’entendent pas sur son existence réelle), aurait dirigé une invasion de la Corée avec une armée dont l’importance des forces indique que les dirigeants japonais de l’époque furent effectivement capables de coordonner des opérations militaires de grande envergure et d’une complexité logistique et tactique non négligeable.

La campagne de Jingo-Kogo permit aussi le contact avec la Chine, de laquelle les Japonais adoptèrent la pratique chinoise consistant à maintenir des forces armées au titre d’institutions étatiques formelles et permanentes. Par la suite, quelques empereurs japonais allèrent jusqu’à former des armées composées de paysans conscrits, ce qui dérogea naturellement du droit réservé aux élites de porter des armes. Cependant, on se rendit vite compte que l’enrôlement de paysans eut un impact direct sur la productivité économique en réduisant les rendements agricoles, si bien que l’empereur Kammu abolit cette pratique en 792. Auparavant, l’armée paysanne fut dirigée par des officiers qui vinrent de grandes familles militaires, mais au lendemain des réformes, ces mêmes familles fournirent l’entièreté des effectifs de l’armée.

Le Japon médiéval: au carrefour des idées et des contradictions militaires

Ce « regain » de privilèges de porter les armes pour les familles militaires se fit davantage sentir à partir du XIe siècle, à une époque où les intrigues affaiblirent le pouvoir impérial. Par conséquent, cette situation fit augmenter l’importance et l’influence des familles militaires, dont certaines prétendirent exercer le pouvoir au nom de la famille impériale. Non sans surprise, une rivalité sanglante entre les familles les plus puissantes des Taira et des Minamoto prit forme, ce qui engendra une guerre civile connue sous l’appellation de Guerre de Genpei (1180-1185), dans laquelle Minamoto no Yoritomo triompha finalement du clan Taira en 1185.

Subséquemment, l’empereur Go-Toba reconnut la contribution de Yoritomo (et son contrôle effectif du Japon) en créant un poste formel pour lui et ses héritiers. C’est ainsi que fut créé le premier shogunat en conférant à Yoritomo le titre de shogun, ou gouverneur militaire. En conséquence, la famille impériale continua de régner officiellement sur le Japon en conservant une fonction symbolique, quoique dans la pratique, le shogun fut le véritable dirigeant. Yoritomo consolida son pouvoir en répartissant les droits de propriété des îles japonaises parmi ses plus fidèles partisans, qui en retour divisèrent les terres parmi leurs partisans, selon un système qui s’apparenta à celui du féodalisme de l’Europe médiévale. Comme en Europe d’ailleurs, ce système servit à appuyer et organiser la caste militaire et, toujours à l’image du modèle européen, les guerriers qui évoluèrent dans cette hiérarchie développèrent des codes d’honneur conséquents.

En 1266, le dirigeant mongol Kubilaï Khan exigea la soumission du Japon, qui répondit « diplomatiquement » en faisant exécuter les ambassadeurs de Khan dans l’archipel, ce qui amena les Mongols à envahir le Japon en 1274 avec une armée de 30,000 hommes. Bien qu’un typhon détruisit la première force mongole d’invasion, les Japonais surent pertinemment que leurs ennemis reviendraient. Nécessité faisant loi, dans les sept années qui suivirent, les guerriers japonais démontrèrent leur versatilité en abandonnant le traditionnel système de chevalerie valorisant le combat d’homme à homme au profit d’une maîtrise accrue d’une pratique collective de la guerre orientée vers l’organisation et le raffinement des tactiques. D’une certaine façon, les Japonais copièrent les tactiques alors en vigueur sur le continent asiatique. Tenaces, les Mongols revinrent à la charge en 1281, cette fois avec une force de 140,000 hommes. Encore une fois, les Japonais parvinrent à contenir cette force sur les plages pendant sept semaines, jusqu’au moment où un autre typhon vint compléter la destruction de l’armée envahissante.

Représentation de combattants japonais du Moyen Âge, une époque durant laquelle le Japon fut ravagé par des guerres civiles et des invasions étrangères. Cette période fut également caractérisée par de virulents débats entre la pratique individuelle et collective de la guerre.

Autant purent-ils repousser un ennemi nombreux et bien entraîné, autant les Japonais connurent maintes difficultés qui affaiblirent leur société. Par exemple, la Guerre d’Onin (1467-1477) fut une autre guerre civile qui vit la destruction du gouvernement central, laissant de nombreux propriétaires terriens féodaux (les daimyo) qui, avec l’aide des samouraïs, se firent la guerre entre eux pendant au moins un siècle encore. Cette guerre continuelle éroda l’exclusivité de la caste guerrière à pratiquer la violence armée. L’élite guerrière japonaise préféra combattre en armure, à cheval, tout en emportant un arc et la paire d’épées traditionnelle.

À mesure que les daimyo cherchèrent à recruter et déployer des armées toujours plus nombreuses, ils se rendirent compte qu’ils ne purent équiper suffisamment de soldats selon les standards logistiques de l’élite guerrière précédemment décrite. L’amélioration de la production agricole, combinée à de meilleures techniques administratives (et probablement un plus fort niveau de répression), permit aux daimyo de restaurer la conscription parmi la classe paysanne. Comme autrefois, les chevaliers issus de l’aristocratie devinrent des officiers aux commandes de larges armées composées essentiellement de fantassins équipés de lances. Ce fut également une époque où les daimyo commencèrent à fortifier leurs patrimoines familiaux pour en faire des châteaux.

La poudre et l’acier: la transition vers l’ère moderne

En 1543, les Japonais acquirent des armes à feu de la Chine et ils s’empressèrent de mettre leurs propres modèles en service. Les armes à feu japonaises du XVIe siècle ne furent pas de la plus haute qualité et elles ne purent qu’atteindre leur plein potentiel uniquement lorsque les conditions ambiantes des champs de bataille le permirent (terrain, température, etc.). Néanmoins, le daimyo et conquérant Nobunaga Oda sut exploiter le potentiel de ces nouvelles armes au cours de sa campagne militaire visant à unifier le territoire de l’Honshu, la plus grande île de l’archipel japonaise. Il sortit vainqueur de cette campagne, au cours de laquelle il détruisit la puissante machine de guerre des monastères-forteresses bouddhistes (1571-1580), tandis que son principal général Hideyoshi Toyotomi l’appuya dans cette grande aventure. D’ailleurs, Hideyoshi et le général Ieyasu Tokugawa écrasèrent une révolte dirigée par le général Akechi Mitsuhibi afin de terminer une guerre civile qui dura de 1582 à 1584, puis de compléter l’unification du Japon de 1585 à 1590. En 1592, Hideyoshi envahit la Corée, dans une sorte de pari visant à conquérir éventuellement tout le continent asiatique, mais sa mort et la défaite de la flotte japonaise dans la baie de Chinhae en 1598 contraignirent ses successeurs à battre en retraite.

Toutes ces manœuvres et campagnes militaires s’inscrivirent dans un plus large contexte, celui de faire renaître le shogunat comme gouvernement national effectif. C’est du moins ce que tenta de faire Tokugawa lorsqu’il voulut instaurer une série de mesures pour éviter la réapparition du désordre et du chaos né des rivalités et de la guerre civile. Tokugawa fit désarmer les roturiers, réinstaura des distinctions entre les classes militaires et non militaires et obligea certains guerriers professionnels à abandonner les armes et à se reconvertir comme fonctionnaires d’État. Pour cette raison, le samouraï Daidoji Yuzan rédigea quelques décennies plus tard un manuel intitulé Budō shōshin shū (Introduction à la voie des samouraïs) dans lequel sont établis les principes guidant la conduite honorable du guerrier. Ce manuel fut particulièrement destiné aux samouraïs relégués à des tâches administratives afin qu’ils se comportent honorablement, en toutes circonstances. Le très haut degré d’importance qu’accordèrent les Japonais à l’honneur eut du mal à s’adapter à cette nouvelle réalité, comme la présence des armes à feu ne cadra pas parfaitement dans l’idéal japonais d’un combat « honorable ». Le siècle qui vit la fin du règne de Tokugawa vit étrangement un abandon progressif des armes à feu au Japon.

Contrairement à une certaine croyance populaire, les guerriers japonais utilisèrent des armes à feu avant l'ère moderne, malgré que le Japon connut un important retard sur l'Occident dans le développement de ce type d'armes.

Or, vers le milieu du XIXe siècle, la cinglante humiliation que subit la Chine lors des Guerres de l’Opium, combinée à l’exigence du commodore américain Matthew C. Perry de demander en 1853 l’accès complet aux ports japonais, força les dirigeants nippons à reconnaître que leur pays fut technologiquement en retard par rapport à l’Occident, du moins en ce qui concerne la puissance brute. Dans ce contexte, la tentative de la cité japonaise de Chosu d’appliquer en 1863 un édit impérial contre les Occidentaux amena ceux-ci à dépêcher une flotte combinée britannique, française, néerlandaise et américaine à bombarder la ville et la faire capituler un an plus tard.

Les dirigeants de Chosu pilèrent peut-être sur leur orgueil, en réalisant qu’une résistance plus efficace passerait par l’acquisition d’armes à feu occidentales, ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans un geste encore plus radical que le premier, ils organisèrent une milice composée de samouraïs et de roturiers entraînés à combattre côte à côte. D’autre part, d’autres dirigeants japonais, comme ceux de la cité de Satsuma, approchèrent les Britanniques dans le but d’obtenir de l’aide pour l’achat de navires de guerre modernes. Par contre, le gouvernement central japonais demeura affaibli et il ne put trouver les moyens de rattraper le retard technologique par rapport à l’Occident. En 1868, une clique de patriotes de Chosu et de Satsuma renversèrent le shogun et ils installèrent symboliquement au trône un empereur de seize ans nommé Meiji.

L’expansionnisme nippon ou l’avertissement à l’Occident

Les nouveaux dirigeants nippons abolirent le système féodal de propriétés terriennes et enlevèrent aux samouraïs leurs privilèges traditionnels, notamment celui de pouvoir porter des armes. En 1873, sous la direction du réformateur militaire Aritomo Yamagata, le nouveau régime établit une armée nationale basée sur le modèle organisationnel français. Le recours à la conscription par l’armée s’avéra une mesure impopulaire, tant au sein des samouraïs (qui perdirent leur statut spécial) que parmi les paysans sujets au service militaire obligatoire. L’année suivante, Aritomo mit à l’épreuve sa nouvelle armée en la déployant lors d’une expédition punitive contre des indigènes de Formose (Taiwan) pour avoir assassiné des naufragés japonais venant d’Okinawa. Bien que les forces japonaises complétèrent leur mission, elles bâclèrent leur débarquement amphibie, souffrirent de la maladie et réalisèrent que leurs équipements n’étaient pas adaptés à l’environnement tropical.

Ces carences se firent à nouveau sentir en 1877, lorsque l’armée intervint pour mater une rébellion d’anciens samouraïs contre le nouveau régime. Une fois de plus, l’armée accomplit sa mission, mais pas avec la plus grande des facilités. Ayant étudié à fond ces récentes campagnes, Arimoto y alla d’une autre série de réformes en 1878. Il réorganisa l’armée, accrut les réserves et introduisit un état-major général similaire à celui de l’Allemagne (voir notre article sur ce blogue De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général). Pendant ce temps, l’industrie japonaise se perfectionna et commença à produire des armes technologiquement plus avancées.

L’armée japonaise qui émergea des réformes d’Arimoto prouva son efficacité lors de guerres contre la Chine en 1894-1895, puis contre la Russie en 1904-1905. Dans les années 1920, cependant, les plus pugnaces parmi les patriotes japonais devinrent désillusionnés face à leur gouvernement. La Diète japonaise (le parlement) en vint à dominer la vie politique, ce qui l’amena à réduire radicalement le budget de l’armée et à pratiquer une politique étrangère plus modérée. Le gouvernement de cette époque souhaita ralentir l’expansion coloniale, particulièrement en Mandchourie, dont les ressources naturelles furent perçues par les Japonais comme étant vitales à l’avenir économique de la nation. D’autre part, ce ralentissement de la visée expansionniste s’explique en partie par le fait qu’au tournant des années 1930, la Mandchourie se trouva toujours sous le contrôle nominal de la Chine, bien que la province fut effectivement un protectorat japonais. D’ailleurs, en 1931, un groupe d’officiers japonais mit en scène une attaque contre le réseau ferroviaire du South Manchuria Railway. Montée de toutes pièces, cette agression leur permit de prendre le contrôle effectif de la région, sous prétexte qu’ils exécutèrent une opération de « maintien de l’ordre ».

Des soldats japonais retranchés lors de la guerre sino-japonaise de 1894-1895. Cette armée japonaise du tournant du XXe siècle est née d'importantes réformes entreprises depuis 1868, des réformes qui visèrent à moderniser l'armement, améliorer les tactiques et doter l'appareil militaire d'un état-major général professionnel.

Au début des années 1930, certaines sociétés patriotiques japonaises, souvent affiliées avec l’armée tentèrent à maintes reprises de prendre le pouvoir par la force. Soutenu par la marine (qui avait prouvé son efficacité lors des guerres sino-japonaise et russo-japonaise, de même que pendant la Première Guerre mondiale), l’empereur put intervenir avec vigueur afin de contrer ces coups d’État qui atteignirent leur paroxysme en 1936. Au lendemain de ces incidents, cependant, des éléments plus modérés de l’échiquier politique japonais tendirent à traiter les expansionnistes avec plus de respect, un respect issu de la crainte, ne serait-ce que pour éviter d’autres tentatives de coups d’État.

Pendant ce temps, les événements militaires sur le terrain ne firent qu’accroître les tensions entre le Japon et la Chine. En 1937, ce conflit latent se transforma en une guerre ouverte d’une sauvagerie inqualifiable. Malgré que l’armée japonaise captura Beijing, les Chinois se replièrent dans les campagnes dans le but de poursuivre la lutte, ce qui amena le Japon à engager davantage de ressources militaires que ce qui fut initialement envisagé.

De Pearl Harbor à la bombe: l’apogée de l’expansionnisme (1941-1945)

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale en Europe, le ministre japonais de la Guerre Hideki Tojo, sans doute déterminé à ne pas être mis à l’écart par ambition patriotique et personnelle, mit de la pression sur le gouvernement pour l’amener à signer l’Axe Rome-Berlin-Tokyo le 27 septembre 1940. Suite à la chute de la France, le Japon s’empressa d’attaquer l’Indochine française, ce qui en retour contraignit les États-Unis à durcir leurs sanctions économiques. Lorsque l’Allemagne envahit l’Union soviétique en juin 1941, quelques officiers supérieurs japonais argumentèrent en faveur d’un assaut contre la Sibérie.

Toujours dans ce débat sur l’orientation de la prochaine étape de l’expansion japonaise, d’autres officiers appartenant à la marine soutinrent que le Japon aurait plus à gagner d’une annexion de certaines provinces de l’Asie du Sud-Est riches en minerais. Cette école de pensée put appuyer son argumentaire sur un autre phénomène que nous avons préalablement évoqué, à savoir l’accroissement des sanctions économiques américaines, dont l’embargo sur le pétrole commença sérieusement à handicaper l’économique japonaise.

Les planificateurs japonais estimèrent que, tant et aussi longtemps que leurs forces ne parviendraient pas à capturer les Indes néerlandaises (l’Indonésie) bien fournies en réserves pétrolières, leurs forces aéronavales ne seraient pas d’une très grande utilité dans un avenir rapproché. Pendant ce temps, Tojo fut promu au poste de premier ministre le 17 octobre 1941, ce qui en fit virtuellement le dictateur du Japon. Par conséquent, au tout début décembre, le Japon lança une série d’offensives afin de capturer les champs pétrolifères indonésiens et détruire les bases établies par les puissances occidentales dans cette région pour empêcher d’éventuelles contre-offensives.

Le soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale livra une lutte acharnée, fanatique, voire suicidaire lorsque nécessaire. En bout de ligne, l'industrie ne put le soutenir adéquatement, ce qui permit à ses ennemis de le vaincre au cours d'une cruelle guerre d'usure entre 1941 et 1945.

Sur un plan strictement militaire, ces premières offensives japonaises furent couronnées de succès spectaculaires, même si elles ne purent détruire complètement les installations logistiques américaines à Pearl Harbor. En d’autres endroits, comme en Birmanie et en Malaisie, les forces japonaises mirent en déroute les troupes britanniques par d’habiles manœuvres de flanquement en pleine jungle. Ce fait d’armes est particulièrement remarquable, car, contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans la littérature, les conscrits japonais, pas plus que leurs ennemis, n’avaient aucune expérience du combat dans un environnement tropical. De plus, les chasseurs japonais furent technologiquement plus efficaces, malgré que ceux-ci furent plus légèrement armés et dotés d’un blindage moins lourd. Sur mer, la flotte japonaise fut certes plus jeune que celles de puissances occidentales, mais elle fut dotée d’effectifs importants, de bâtiments plus rapides et mieux armés. Par ailleurs, cette flotte nippone fut particulièrement bien équipée d’un type de vaisseau qui alla faire ses preuves au cours de la Seconde Guerre mondiale: le porte-avions.

Tous ces avantages attribués aux forces armées japonaises seraient bien relatifs à terme. En effet, et malgré le désastre subi à Pearl Harbor, les États-Unis allèrent prendre le temps nécessaire pour refaire leurs forces et contre-attaquer avec des ressources industrielles de loin supérieures à celles du Japon. Ce faisant, les planificateurs japonais étaient conscients que le seul espoir de remporter la lutte consistait à frapper l’Amérique si terriblement que Washington serait contrainte d’opter pour le compromis plutôt que la guerre prolongée. Ici, la question ne consiste pas à savoir si cet ambitieux objectif japonais était possible à réaliser ou non, mais bien de mesurer les faits à partir de la situation militaire sur le front du Pacifique en ce début de 1942. Concrètement, les marins américains avaient éliminé la possibilité d’une victoire japonaise en remportant d’importantes batailles dans la Mer de Corail et à Midway dès l’été.

Par ailleurs, les Marines eurent recours à des techniques innovatrices d’assaut amphibie afin de capturer des bases stratégiques du Pacifique, et ce, de manière plus rapide et efficace que ce que les études d’avant-guerre sur le sujet l’avaient laissé entrevoir. Qui plus est, les sous-marins américains causèrent des ravages dans la flotte marchande nipponne qui ne s’en remit jamais, ni ne put enrayer la menace. Par contre, sur terre, les forces japonaises résistèrent obstinément, de manière telle que la littérature présente régulièrement cette forme de résistance comme étant du fanatisme.

En fait, il est vrai que les Japonais pratiquèrent des tactiques d’assaut qui nous apparaissent comme suicidaires. Ces tactiques ne constituèrent pas une forme d’exception, mais elles firent parties d’une certaine « routine » comme étant une façon de guerroyer qui s’inscrivit dans la normale des choses. Lorsque les combattants japonais furent sur la défensive et que la défaite sembla imminente, la seule option qui leur resta fut souvent le suicide plutôt que de subir l’humiliation de la capture.

Néanmoins, à mesure que progressa la guerre jusqu’à la mi-1945, le Japon avait les deux genoux à terre et son économie ne fonctionnait plus. Les bombardements stratégiques américains avaient effectivement détruit et brûlé de grandes villes comme Tokyo, comme chaque infrastructure industrielle avait été soigneusement rasée. Devant la situation, le commandement américain avait déjà préparé des plans d’invasion du territoire japonais. Par contre, lorsque les États-Unis lâchèrent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et avec l’entrée en guerre de l’Union soviétique (par l’invasion de la Mandchourie), le gouvernement japonais opta pour la capitulation inconditionnelle le 15 août 1945.

Plus jamais la guerre: l’Article IX et le principe de l’auto-défense

Lorsque les forces américaines d’occupation reconstruisirent le gouvernement japonais, elles insérèrent dans sa constitution le fameux Article IX qui précisa que le Japon renoncerait à son droit d’utiliser la force armée en toutes circonstances, interdisant du coup le dépliement de ses soldats en dehors du territoire national. Étonnement peut-être (compte tenu du long passé militaire), ces principes s’avérèrent populaires parmi les Japonais qui souhaitèrent éviter de futurs conflits, si bien que l’antimilitarisme devint un élément important dans l’échiquier politique nippon d’après-guerre. En 1951, cependant, le Japon organisa une Réserve de Police Nationale forte de 75,000 hommes afin de lutter contre les factions communistes au pays, des factions que l’on jugeait susceptibles, voire capables de prendre le pouvoir par la force.

Cette décision de mettre sur pied cette force paramilitaire doit être mise dans le contexte du début de la guerre en Corée, dans la mesure où les forces américaines déployées au Japon durent être transférées d’urgence sur le front coréen. Parallèlement, Tokyo signa un traité de sécurité mutuelle avec les États-Unis dans lequel l’Amérique s’engagea à protéger le Japon contre toute attaque extérieure, en échange de quoi le gouvernement nippon autorisa le déploiement de troupes américaines sur son sol.

Tandis que l’Amérique se trouva de plus en plus engagée dans les différents conflits de la période de la Guerre froide, elle commença à mettre de plus en plus de pression sur ses alliés afin que ces derniers prennent en main leur propre défense. Cela amena le premier ministre Hayato Ikeda à prendre une décision au début des années 1960 à l’effet d’accroître les effectifs de la Réserve de Police précédemment évoquée et d’en faire une Force japonaise d’autodéfense (FJAD). Ainsi, à mesure que les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale s’estompèrent et que le Japon pacifique voulut rebâtir une politique étrangère beaucoup plus indépendante, cette FJAD devint une armée de plus en plus professionnelle.

Conclusion

Le Japon hésita pendant longtemps à déployer ses forces en dehors du territoire national (notamment à cause de l’Article IX de sa constitution), mais la réalité est de plus en plus diffuse, car hormis le droit d’acquérir et de produire des armes de destruction massive, le gouvernement nippon commence à engager ses forces en théâtre d’opérations extérieur. En ce début de XXIe siècle, certaines composantes des FJAD prennent de la puissance, notamment au niveau de la marine qui pourrait rivaliser avec celle de la Chine. En d’autres cas, les forces terrestres japonaises furent effectivement déployées en dehors du pays pour l’accomplissement de missions de maintien de la paix potentiellement dangereuses, comme en Irak. Le nombre de troupes déployées demeure restreint, mais la symbolique étant souvent plus forte qu’autre chose, le Japon réintègre progressivement le concert des puissances militaires de ce monde.

Une situation sans doute impensable il y a à peine quelques années: des soldats japonais déployés en dehors du territoire national. Ici, un soldat devant son véhicule en Irak.