Catégorie : Comptes-rendus

Thomas-Louis Tremblay. Journal de guerre (1915-1918)

L’exercice de faire la critique d’un ouvrage qui est en soi une source n’est pas quelque chose d’aisé, contrairement à la monographie, où il est plus commode de commenter la thèse d’un auteur. La tâche est d’autant plus fastidieuse lorsqu’il s’agit d’interpréter un ouvrage qui, dans son état presque brut, fut publié près de quatre-vingt-dix ans après les événements. Il empêche qu’avec la publication du Journal de guerre (1915-1918) du général Thomas-Louis Tremblay, un large fragment du Québec militaire des années 1914-1918 se révèle à nous.

En collaboration avec le Musée du Royal 22e Régiment, les Éditions Athéna prouvent une fois de plus qu’elles sont des chefs de file dans le champ exploratoire de ce passé militaire québécois. Jusque-là inconnu du grand public, la parution du Journal de guerre du général Tremblay, qui commanda alors le célèbre 22e bataillon (canadien-français) sur les champs de bataille européens, comble un grand vide dans l’accès à ce passé.

Né à Chicoutimi à la fin du XIXe siècle, Thomas-Louis Tremblay reçut son diplôme du Collège militaire royal de Kingston en 1907. Lorsque la Grande Guerre éclata en 1914, ce Saguenéen s’enrôla immédiatement et fut affecté au 22e bataillon, avec lequel il marcha de Montréal jusqu’à Bonn, où le parcours fut entrecoupé par les douloureuses épreuves de la guerre des tranchées sur le sol franco-belge. Associant la description à une réflexion sur les exploits et les gestes des hommes au quotidien, le journal de Tremblay emporte le lecteur à travers l’incroyable aventure des soldats canadiens-français de son bataillon, la seule unité d’infanterie francophone qui servit alors au sein d’un Corps canadien unilingue anglais.

Habilement retranscrit et annoté par l’historienne et archiviste Marcelle Cinq-Mars, du musée précédemment mentionné, le lecteur remarquera le soin avec lequel le général Tremblay consigna les événements qui marquèrent son expérience de guerre ainsi que celle de ses hommes. Le journal débute au printemps de 1915, au moment où le bataillon fut à l’entraînement à Amherst (Nouvelle-Écosse), puis vient le moment du transfert en Angleterre, puis en France et en Belgique. De là, c’est la guerre, telle que brutalement vécue par les Canadiens français. De l’enfer de la bataille de Courcelette jusqu’à l’hécatombe de Chérisy, en passant par Vimy et Passchendaele, le général Tremblay raconte l’histoire d’un groupe d’hommes, les Canadiens français du 22e, soudés alors en une puissante communauté de frères d’armes sous son commandement.

La guerre de Tremblay et de ses hommes ne fut pas parsemée que de combats et de longs séjours aux tranchées. Certes, c’est un aspect important du texte, mais le lecteur devient témoin d’une « routine de guerre » qui se traduit par d’intéressantes rencontres que fit l’auteur lors de diverses permissions, comme en des moments moins nobles lorsqu’il s’agissait de ramener la discipline, parfois chancelante dans une guerre qui exposa à vif les nerfs de tous et chacun.

Il est vrai que pour un lecteur néophyte du sujet, le journal du général Tremblay peut apparaître lourd par moment. En cela, le texte est pertinemment soutenu par de régulières annotations (qui parfois comportent certaines erreurs), photographies, cartes et divers documents (biographies, récits historiques, bibliographie, etc.) qui facilitent la tâche de remettre en contexte l’histoire de ce groupe d’hommes dans une hécatombe d’une telle ampleur. Hormis pour le texte en lui-même, le lecteur avisé sera peut-être déçu du choix des photos. En effet, en sachant que le Musée du Royal 22e Régiment collabore à la publication de ce précieux journal, et qu’il dispose de volumineuses et exclusives archives, on sera déçu de l’absence de photographies originales, beaucoup étant des reproductions de clichés bien connus d’ouvrages synthèses sur la guerre de 1914-1918.

Malgré cela, le Journal de guerre du général Tremblay est une source incontournable pour tous ceux et celles qui désirent en savoir davantage sur l’expérience socio-militaire des soldats québécois de la Grande Guerre, tout comme il sera utile aux chercheurs, par le soin quasi pédagogique qu’avait son auteur à consigner (sinon reconstituer) avec minutie des événements méconnus de l’histoire du 22e bataillon (canadien-français).

Tremblay, Thomas-Louis. Journal de guerre (1915-1918), Outremont (Québec), Athéna Éditions, 2006. 329 p.

Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918)

Un livre anachronique ?

Ce fut une heureuse initiative de la part de la maison d’éditions Athéna que de publier, enfin, une version française du classique de Bill Rawling[1] intitulé Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918). Paru pour la première fois en 1992 sous le titre Surviving Trench Warfare. Technology and the Canadian Corps, 1914-1918, l’énorme succès de cet ouvrage avait autorisé une seconde publication en 1997. Avant de parler du contenu spécifique de l’ouvrage, il serait bon d’établir le contexte sociétal et littéraire dans lequel s’inscrit la version française.

Ce qui d’entrée de jeu apparaît étonnant, sans trop généraliser, c’est que cette version française de l’ouvrage de Rawling vient à contre-courant de ce que le lectorat francophone du Canada est habitué de lire sur la Grande Guerre. Au Québec, la guerre de 1914-1918 se résume souvent au refus des Canadiens français de l’époque de participer massivement au conflit. On se souvient davantage, par exemple, des émeutes de Québec (1918), que des mille soldats du 22e bataillon (canadien-français) morts au combat. C’est en ce sens que la littérature qui nous est généralement offerte ne s’attarde que très peu à la thématique abordée par Rawling. Déjà peu au fait de l’histoire militaire générale, le lectorat francophone de notre pays se fait présenter un livre hautement technique sur les manières dont les soldats canadiens-anglais et canadiens-français faisaient la guerre. A-t-on brûlé des étapes? On peut en avoir l’impression, mais c’est un risque que la maison Athéna a eu le courage d’assumer.

Le second paradoxe qui vient à l’esprit est surtout lié à l’état actuel de la recherche sur 1914-1918. Tel l’auteur de ces lignes, une partie des chercheurs sur le conflit sera surprise de constater une publication en français qui aborde le conflit sous un angle purement militaire. Le fait est que depuis les années 1980, c’est surtout le volet de l’histoire culturelle qui a influencé la production scientifique. Les recherches sur des thèmes tels le corps, l’enfant, le deuil et la mémoire ont exposé la guerre de 1914-1918 sous de nouveaux angles. Dans cette optique, le principal problème qui interroge les chercheurs de cette histoire culturelle en est un qu’avait posé l’historien Jean-Baptiste Duroselle[2] : comment les civils et les militaires ont-ils pu tenir pendant plus de quatre ans? Autrement dit, c’est la question du consentement des populations civiles et militaires aux sacrifices imposés par cette guerre qui oriente une partie de la recherche actuelle.

Par ailleurs, les manières spécifiques qu’avaient les soldats de faire la guerre ne sont pas considérées par cette histoire culturelle. Cela est bien dommage, car il est en effet possible de prouver la pertinence du lien entre, d’une part, ce que l’on regarde dédaigneusement comme une histoire technique des batailles, et d’autre part, une histoire des soldats vue à travers leur volonté de s’adapter et de survivre aux tranchées. Cette connexion de deux courants de pensée en apparence opposés aurait l’immense avantage de casser des mythes sur la guerre qui, malheureusement, persistent toujours. C’est le défi qu’a relevé Bill Rawling en tentant de montrer comment une histoire « culturelle » des soldats, une histoire qui dégage les émotions classiques liées au combat, peut se marier avec une analyse technique de l’équipement utilisé par ceux-ci. Le meilleur exemple pour illustrer cela est la fréquente utilisation par Rawling du courrier des soldats. Ceux-ci racontent régulièrement à leurs proches les détails techniques du fonctionnement de leurs armes, comme une façon d’expurger les émotions de satisfaction ou de frustration face à celles-ci.

C’est là que ce second paradoxe lié à la parution française de Survivre aux tranchées prend toute sa force. L’auteur des présentes lignes s’attendait à lire un autre de ces récits de « généraux-bouchers » qui envoient impunément leurs soldats à l’abattoir des mitrailleuses ennemies.  Dans sa courte mais excellente préface à cette version française du livre de Rawling, le réputé historien Peter Simkins émettait les mêmes craintes : « Pour eux (les historiens qui propagent encore ces clichés), l’histoire de la Grande Guerre se résume encore à ces images d’attaques frontales suicidaires (…), à une affaire de « bouchers et d’incompétents », de généraux d’opérette et de « lions dirigés par des ânes » – en bref, à des hommes braves jetés au front et massacrés moins par le feu ennemi que par l’incompétence de leurs propres commandants en chef[3]. »

En remettant les choses en perspective, Rawling veut empêcher que la Grande Guerre ne devienne histoire. Plus encore, son livre est une véritablement bouffée d’air frais qui disperse le smog de la mauvaise interprétation de la réalité historique sur 1914-1918. Tout militaire qui lit les lignes de Rawling peut en partie s’y reconnaître. En effet, nos bataillons actuels ont encore leurs pelotons de mitrailleurs, de mortier et de fusiliers. On ne pratique peut-être plus les tirs d’enfilade et de suppression de la même manière qu’en 1918, mais ils existent toujours. Venons en maintenant aux faits.

Questionnement central et perspective théorique

Le lecteur qui s’attend à trouver dans ce livre des réponses sur les processus scientifiques et intellectuels qui amenèrent l’apparition de nouvelles armes au front sera vite déçu. En écrivant Survivre aux tranchées, Bill Rawling y est allé de manière encore plus simple et concrète. Il n’a pas voulu comprendre les tractations d’une « histoire par en haut » autour des débats sur l’implantation de l’avion, du char d’assaut ou des gaz toxiques. C’est « en bas » que travaille Rawling en se demandant comment, avec le matériel militaire immédiat que nous avons entre les mains, et devant ce que nous fait subir l’ennemi avec le sien, pourrait-on s’adapter et survivre immédiatement dans ces conditions? Telle est la problématique de base de Rawling qui, à l’instar des soldats, ne se pas juste contenté des rapports des décideurs pour l’implantation de nouvelles technologies.  Il a tenté de comprendre comment, de bouches à oreilles, entre nous, sommes-nous parvenus à imposer « en haut » ce que l’on a expérimenté « en bas ».

C’est dans cette optique générale que l’on peut découper la problématique de Rawling en trois parties qui suivent fidèlement le même raisonnement tout au long de l’ouvrage. Premièrement, il s’intéresse davantage aux tactiques qu’à la grande stratégie, dans la mesure où il cherche à comprendre la nature du lien entre les outils de guerre et ceux qui devaient les utiliser. Ensuite, Rawling indique clairement que le facteur décisif qui permit au corps canadien de remporter la victoire ne fut pas tant la technologie en soi, que les efforts déployés afin de s’y adapter pour survivre. Hormis de rares exceptions, la plupart des armes et équipements évoqués dans son livre existaient avant 1914, même sous des formes parfois rudimentaires. La troisième dimension de sa problématique est la conséquence logique des deux premières. Rawling explique de quelle manière les soldats se sont démenés afin d’intégrer à leurs gestes des outils qui leur permettraient de se sortir de l’immobilisme des tranchées et de reprendre une part plus active dans le contrôle physique de leur environnement immédiat. L’auteur soutient qu’ils y sont parvenus, ce qui nous donne une vision contrastante d’avec celle, plus classique et stéréotypée, d’une guerre de tranchées où rien ne bougeait pendant des mois, voire des années.

On pourrait dire que Rawling se range dans la catégorie des auteurs qui croient à la théorie du learning curve (« courbe d’apprentissage ») comme facteur d’explication de l’adaptation des soldats aux nouvelles réalités du champ de bataille. C’est la base sur laquelle repose une partie des explications des chercheurs britanniques qui veulent comprendre comment les chefs militaires et leurs soldats ont adapté leurs stratégies et tactiques afin de répondre aux nouvelles exigences du combat qui, en 1918, n’avaient plus rien à voir avec ce qu’on apprenait avant 1914. Le learning curve offre une vision linéaire de la guerre dont les erreurs fournissent des éléments d’apprentissage qui doivent permettre d’en arriver à une issue victorieuse. De plus, les défenseurs britanniques de cette explication soutiennent que le learning curve est une manière de réfuter les thèses de ceux qui jugent que l’Angleterre, dans ce cas-ci, ne s’est jamais remise de cette saignée perçue comme inutile. Un débat existe entre, d’un côté, Tim Travers et Paddy Griffith qui prônent la validité de la théorie du learning curve comme vecteur d’explication aux erreurs de commandement en 1914-1918[4]. À l’opposé, l’« école australienne » autour de Robin Prior et Trevor Wilson met en doute la solidité de ce principe[5]. Dans leur livre sur la Troisième bataille d’Ypres (juillet-novembre, 1917), Prior et Wilson rappellent l’inefficacité du bombardement anglais contre les positions allemandes. On a selon eux répété les mêmes erreurs qu’à l’été précédent sur la Somme. Qu’a-t-on appris depuis qui permet de justifier que les troupes britanniques (anglaises, australiennes et canadiennes) perdirent plus de 250,000 des leurs pour une avancée de quelques kilomètres? Le débat peut être polémique et l’ouvrage de Rawling s’inscrit donc dans l’ensemble de ces discussions.

Structures de l’ouvrage : méthode et sources

Survivre aux tranchées est divisé en huit chapitres qui couvrent l’ensemble des activités du corps d’armée canadien, du printemps de 1915 à l’automne de 1918. Rawling apporte certes des réponses à sa problématique à travers les différentes grandes batailles du corps canadien qui y sont relatées de manière chronologique. Par contre, l’auteur présente également un portrait des activités des Canadiens lors de périodes plus calmes sur le front, notamment pendant l’hiver. Les périodes d’entraînement derrière le front sont des moments propices pour intégrer les leçons passées et pour travailler sur de nouvelles tactiques. C’est un trait du livre de Rawling qui en fait ressortir son originalité, car nous ne connaissons pas toujours bien la nature des activités entre les batailles à grande échelle, familiers que nous sommes à penser que ces dernières constituent la règle plutôt que l’exception de cette guerre. L’auteur n’a cependant pas le choix de relater les engagements d’envergure puisque c’est à ces différents moments (Ypres, la Somme, Vimy, etc.) que, d’abord, les Canadiens perdent du monde et qu’ensuite sont mis à l’épreuve les nouveaux acquis tactiques et technologiques.

Ceci est le premier trait qui caractérise la méthodologie empruntée par Rawling dans chacun de ses chapitres : parler des événements, mieux expliquer ce qui s’est réellement passé. Une fois que le lecteur est familier avec le contenu factuel, Rawling va lui expliquer les armes et le matériel divers dont disposaient les soldats canadiens au moment des faits. Il analyse ensuite comment ceux-ci se comportèrent sur le terrain, comment ils ont fait face à l’imprévu constant qui se manifeste dans un environnement aussi hostile. L’auteur a ce constant souci de rappeler au lecteur que la technologie mise à la disposition des Canadiens les a forcés à agir de telle ou telle manière pour survivre, et il explique pourquoi. C’est donc ce lien de cause à effet, intégré à la théorie générale de la courbe d’apprentissage déjà évoquée, qui définit le second aspect de la méthodologie de l’auteur.

Le troisième élément que nous suggérons afin d’éclairer le lecteur sur la méthode d’analyse de Rawling consiste en l’usage de son corpus de sources. Provenant pour la plupart d’entre elles des Archives nationales à Ottawa, elles fournissent une variété de réponses dont l’origine de leurs auteurs peut parfois étonner. C’est aux pelotons, aux compagnies et aux bataillons que Rawling consacre son attention. Par les témoignages des colonels, des lieutenants et des soldats, l’auteur démontre de façon convaincante comment chacun d’entre eux avait le souci de raffiner du mieux que possible l’utilisation du matériel qu’il avait en main. Le but était de s’assurer que chaque formation, même les plus petites comme le peloton (30-50 hommes) ou la section (10-15 hommes), puisse devenir en soi une formation combattante entièrement autonome et capable de déployer une certaine puissance de feu lorsque les armes lourdes auxiliaires (ex : l’artillerie) ne pouvaient intervenir.

Le peloton de 1915 n’a à peu près rien en commun avec son équivalent de 1918. À cette dernière époque, chaque fantassin au niveau de cette organisation avait une tâche particulière à accomplir, et ce, avec une arme spécifique. Ce qui est le plus intéressant par-dessus tout dans cette optique, c’est la comparaison que fait Rawling entre, par exemple, les manières de combattre d’un bataillon à l’autre. Quelques schémas accompagnent le texte, comme celui du déploiement du 28e bataillon lors de l’assaut de la crête de Vimy (p. 147). Cette unité pouvait avoir un ordre de bataille différent du 22e bataillon (canadien-français) qui était appelé à jouer un rôle différent, dans ce cas-ci en tant qu’unité de réserve. Cette confrontation des sources que fait Rawling nous amène à déduire qu’il n’y a pas de philosophie uniforme de la guerre dans le corps canadien.

L’auteur se garde de porter des généralisations par la présentation de ces schémas. Le problème avec les communications, la nature du terrain, de la résistance ennemie, des effectifs et du matériel disponibles, tout porte à croire, d’après Rawling, que les tactiques n’étaient pas les mêmes d’un bataillon à l’autre. Sa lecture du corpus de sources l’incite à penser que le but premier des militaires était certes de survivre, mais aussi de concevoir la guerre dans une optique où le taux de pertes serait proportionnel à la valeur des objectifs conquis.

Le lecteur pourrait reprocher à Rawling l’emploi d’une trop grande variété de sources. Aussi intéressantes qu’elles soient, notamment par les fréquentes citations de simples soldats sur leurs armes, on pourrait avoir de la difficulté à dégager une vue d’ensemble de l’évolution de la technologie disponible et de l’adaptation des hommes à celle-ci. C’est justement là toute la réalité des Canadiens combattants. Contrairement à certains historiens qui tentent de fournir une interprétation collective de l’expérience de guerre, Rawling insiste pour dire que la guerre fut loin d’être la même pour tout le monde. Ce que ses sources dévoilent c’est que la dotation en fusils, en fusils à grenade, en fusils-mitrailleurs et en grenades semble être équivalente d’un peloton à l’autre. Cependant, c’est encore l’utilisation qu’on en fait qui revêt toute son importance. Cela ramène sur la table le postulat de Rawling selon lequel sa méthodologie d’approche de l’objet historique implique que la guerre n’est pas la même pour tous. On comprend mieux dans cet ordre d’idées l’importance de la « courbe d’apprentissage », dont le premier chapitre intitulé « L’apprentissage » introduit le lecteur au long parcours « pédago-militaire » qui attend les soldats canadiens.

On en sent pleinement les effets lorsque Rawling aborde à certaines reprises la polémique autour de l’imposition aux troupes de la carabine Ross. En citant le soldat T. W. Law (p. 82), qui se plaint au sujet de cette arme, Rawling expose un intéressant témoignage de ce que l’on pourrait appeler de l’histoire « culturo-militaire » : « Tu m’interroges sur la carabine Ross. Eh bien, ma chérie, c’est terrible à dire mais nous sommes ici à faire de notre mieux et ils ne nous fournissent pas la carabine qui nous serait la plus utile. J’ai vu, ma chérie, en plein combat, les gars replacer la culasse à coups de pied avant de tirer de nouveau, et être obligés de faire le même geste à cinq reprises. On parle de nous donner des Enfield et le plus tôt sera le mieux; nous aurons alors une chance de sauver nos vies car après dix coups la Ross ne peut servir que de massue. Espérons que la population canadienne prendra conscience de cela. » En prendre conscience? On peut en douter, car la lettre de Law fut interceptée par la censure militaire. Néanmoins, on a ici une combinaison innovatrice illustrant la possibilité de faire de l’histoire culturelle à partir d’une histoire bataille plus classique. Ce dernier trait est aussi partie intégrante de la méthodologie de Rawling.

Présentation visuelle de l’ouvrage

Dans un autre ordre d’idées, l’auteur des présentes lignes pense que l’ouvrage aurait gagné en clarté s’il avait contenu davantage de photos et de cartes des opérations. Un lecteur bien au fait de la guerre de 1914-1918 peut à la limite s’en passer. Or, pour celui qui est moins familier avec cette géographie, il aurait été pertinent d’inclure une série de cartes des grandes opérations du corps canadien.  Une meilleure connaissance de la géographie aurait permis de mieux saisir la thèse de Rawling voulant que la guerre ne fut pas exactement identique pour tout le monde, et qu’à chaque défi militaire correspond chez les Canadiens des réponses technologiques et tactiques fondées sur l’expérience passée et sur l’adaptation du moment. L’autre carence au niveau de l’aspect visuel de l’ouvrage est le manque de photos. À quoi ressemble par exemple une carabine Lee-Enfield équipée d’un lance-grenade? De quoi avait l’air la grenade Mills no 5? Un complément en images n’aurait certes pas nui à la compréhension de ce livre hautement évocateur de la réalité matérielle des soldats canadiens. Les quelques photos présentes sont par contre pertinentes et illustrent adéquatement le propos du moment.

Notons aussi certains éléments reliés à l’édition de l’ouvrage. Le lecteur y trouvera aux pages 275 à 286 une description détaillée du corpus de sources utilisées. Rawling y relate la portée des types de sources pertinentes à consulter pour tout chercheur, amateur ou professionnel, désireux d’entreprendre des recherches sur le corps d’armée canadien en 1914-1918. Plus encore, Rawling y va parfois de comparaisons historiographiques afin de voir comment le problème qui l’a intéressé a été abordé dans d’autres pays. Cependant, la partie relative aux annexes dans la version française est somme tout assez pauvre, si on l’a compare avec la seconde version anglaise de l’ouvrage publiée en 1997. En excluant l’analyse des sources déjà évoquée, la présente version française ne contient qu’une annexe de sept pages qui fait état des pertes et effectifs mensuels du corps canadien. Contrairement à la version anglaise de 1997, la française ne contient aucun tableau illustrant l’ordre de bataille de ce corps d’armée, ce qui aurait sans doute été utile au lecteur peu familier avec le sujet.

Bref, Survivre aux tranchées est un ouvrage qui vaut absolument le détour. Cette version française de ce classique de Rawling constitue un outil de travail capital pour les chercheurs, les étudiants et les néophytes qui désirent comprendre comment la guerre de 1914-1918 s’est passée pour les soldats canadiens-anglais et canadiens-français. Son écriture cohérente et colorée est le miroir d’une recherche minutieuse en archives, de fréquentes remises en contexte dès plus appropriées et, enfin, d’un souci constant de présenter les soldats du Canada sous un autre jour. Rawling s’écarte du paradigme de la « victimisation » des « soldats-citoyens ». Il les présente plutôt comme des hommes devenus de véritables professionnels du combat. Des hommes qui apprirent à se servir de la technologie et des tactiques mises à leur disposition afin de reprendre le contrôle de leur environnement. Canadiens anglais et Canadiens français, tous voulaient survivre.

RAWLING, Bill. Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2004 (1992, 1ère éd.). 304 p.


[1] Bill Rawling est historien à la Direction Histoire et Patrimoine au ministère de la Défense nationale à Ottawa. Il a également publié chez Athéna La mort pour ennemi. La médecine militaire canadienne.

[2] Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français : l’incompréhensible, Paris, Perrin, 1994. 515 p.

[3] Bill Rawling, Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2004 (1992, 1ère éd.), p. 7.

[4] Timothy Travers, The Killing Ground. The British Army, the Western Front and the Emergence of Modern Warfare, London, Allen & Unwin, 1987.309 p. et How the War was Won. Command and Technology in the British Army on the Western Front 1917-1918, London, Routledge, 1992. 232 p. ; Paddy Griffith, Battle Tactics on the Western Front. The British Army’s Art of Attack, 1916-1918, New Haven, Yale University Press, 1994. 286 p.

[5] Robin Prior et Trevor Wilson, Passchendaele : the Untold Story, New Haven, Yale University Press, 1996. 237 p.

Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919)

Sur une belle lancée…

Une fois de plus, la maison d’éditions montréalaise Athéna nous présente une version française d’un autre classique de l’histoire militaire canadienne, à savoir l’ouvrage du professeur Desmond Morton intitulé Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919). Le lecteur qui avait déjà exploré la version originale anglaise intitulée When Your Number’s Up. The Canadian Soldier in the First World War (Random House, 1993), pourra à nouveau savourer la plume riche, mais combien caractéristique de ce grand historien canadien qu’est M. Morton.

Magnifiquement traduit par M. Pierre R. Desrosiers dans le plus pur style « historien socio-militaire », on découvre en 344 pages un autre chapitre des lettres d’or d’une histoire militaire canadienne désormais accessible au lectorat du Canada français. Autant l’« étudiant » Bill Rawling avait frappé avec son Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918) (Athéna, 2004), autant son professeur réplique avec cet ouvrage qui confirme que l’histoire militaire canadienne n’est plus uniquement « militaire », mais qu’elle est aussi sociale, voire « socio-militaire » comme l’expression semble le suggérer depuis une vingtaine d’années[1].

Au plan historiographique, Billet pour le front s’inscrit dans une lignée d’ouvrages consacrés aux aspects socio-culturels des militaires qui ont fait la Grande Guerre. On pense entre autres aux livres The Killing Ground. The British Army, The Western Front & the Emergence of Modern War 1900-1918 (Allen & Unwin, 1987) écrit par Tim Travers, ou encore Kitchener’s Army : the Raising of the New Armies, 1914-1916 (Manchester University Press, 1988) de Peter Simkins. Les problématiques soulevées par tous ces auteurs sont similaires en ce sens où on cherche à répondre à des questions qui touchent également à l’histoire plus large des mentalités, ici dans un contexte de guerre.

En clair, un ouvrage comme Billet pour le front se positionne au carrefour de l’histoire culturelle, en vogue depuis un quart de siècle, et de l’histoire militaire plus conventionnelle. L’une ne va pas sans l’autre, pensons-nous, si l’on veut rendre un portrait juste et aussi fidèle que possible des événements de 1914-1918, dont les mémoires vives ont forcément disparu sous l’effritement des années. Ce qu’a compris M. Morton, et ce pas uniquement dans Billet pour le front, mais dans l’ensemble de son œuvre, c’est que rapporter les faits ne suffit plus, encore faut-il comprendre qu’est-ce qui s’est réellement passé?

Question simple en apparence, mais ô combien dangereuse que le lectorat francophone du Canada commence à découvrir depuis quelque temps à peine, dans le cadre de la reconquête de son passé militaire. M. Morton n’a jamais sous-estimé un tel questionnement, la preuve étant qu’il a pris soin de décortiquer en onze chapitres les moindres aspects de l’aventure au quotidien du soldat canadien de 1914-1918, de son enrôlement jusqu’au front en concluant par différentes avenues possibles pour le combattant : le retour au pays, le camp de prisonniers ou le cimetière.

Comme le souligne l’auteur (p. 309), ce n’est pas nécessairement une histoire, mais une « biographie » de ces hommes qui firent la guerre sous les couleurs du Canada. C’est en quelque sorte la narration objective du récit de cet arrière-grand-père qui aurait « oublié » de nous raconter non pas la fois où il a effectué un raid dans une tranchée ennemie et tué « son » Allemand, mais celle où il a par malheur contracté une maladie vénérienne au court d’une trop brève permission à Londres. Son histoire renferme de bons et de mauvais moments, car oui les périodes agréables à la guerre ont existé entre deux bombardements. Hélas, grand-père « perd parfois la mémoire » et M. Morton s’est appliqué à combler des lacunes, en toute impartialité, à montrer la guerre de 1914-1918 comme elle est.

Pour ce faire, l’auteur a effectué de minutieuses recherches dont la bibliographie (p. 315-332) comprend plus de 500 titres, sans compter les nombreuses sources primaires fruits de ses fouilles dans les archives canadiennes, britanniques et personnelles. Sur ce dernier point, M. Morton a en effet eu une série d’entrevues orales à une certaine époque avec des vétérans, de même qu’il cite fréquemment des lettres privées, issues sans doute d’une prolifique correspondance avec les acteurs de l’époque. Par ailleurs, la plupart des chapitres de cet ouvrage comprennent en introduction un petit bilan historiographique qui permet au lecteur de s’initier, ou de mettre en perspective le sujet traité avec l’ensemble de l’état de la recherche. En somme, au plan méthodologique, tous ceux qui sont familiers à la lecture de l’œuvre de M. Morton auront compris que bon nombre de chapitres sont les résultantes non pas d’une unique recherche, mais celles de longues années passées à disséquer les moindres détails la participation du Canada à la Grande Guerre.

Dans cette optique, il n’est pas non plus étonnant de voir plusieurs problématiques inscrites à l’agenda de l’auteur, dont la meilleure façon de s’en donner une idée est de le laisser parler (p. 10) :

« Entre 1914 et 1919, les Canadiens contribuèrent à créer, presque à leur insu, une des meilleures petites armées du monde. Par son habileté et son courage, elle contribua à raccourcir d’un an une terrible guerre. Je m’intéresse ici aux gens qui la composaient. Pourquoi s’enrôlèrent-ils? Qu’est-ce qui les transforma de civils à soldats? Qui choisit-on pour en faire leurs officiers? Devenus soldats, que leur arriva-t-il sur le champ de bataille? Finalement, comment parvinrent-ils à vaincre une armée apparemment invulnérable? Que leur arriva-t-il lorsque blessés, faits prisonniers ou tués? Qu’est-ce qui les aide à supporter leur terrible et révoltante épreuve? Et qu’advint-il aux survivants qui, la guerre terminée, revinrent au pays? »

Une série d’hypothèses viennent étayer les problématiques ici évoquées. L’idée d’ensemble pour M. Morton, est que les hommes qui ont fait du Corps Expéditionnaire Canadien ce qu’il a été, à savoir une petite, mais redoutable machine de guerre, ont été les artisans de leur propre œuvre. À l’instar de l’ouvrage de son étudiant M. Rawling précédemment cité, M. Morton soutient cette thèse voulant que l’expérience « normale » du soldat du Canada en fut une d’un long apprentissage, dont bien peu d’entre eux, faut-il le reconnaître, se sont rendus jusqu’au bout de ce processus.

Cela commence par l’annonce de la guerre (chapitre 1). L’auteur analyse le terrible chaos de la mobilisation initiale, chaos qui semble perdurer avec plus ou moins de vigueur au moins jusqu’en 1916, et dont les nombreux témoignages sur la conduite de Sir Sam Hughes et la piètre qualité de l’entraînement au camp de Valcartier ont sans doute fait regretter à plusieurs jeunes hommes d’avoir signé. Au moment où le Canada se dote progressivement d’une armée, les premiers éléments, les « Old Originals » quittent la pénible vie du camp militaire de Valcartier pour un second enfer, à savoir celui de la plaine de Salisbury en Angleterre, et ce, après une pénible traversée de l’Atlantique. Ce second chapitre se termine par les dernières phases de l’entraînement en Angleterre et par la traversée en France au printemps de 1915. C’est à ce moment que les « Old Originals » vont expérimenter, et c’est bien connu, leur premier baptême de feu sous les gaz devant Ypres. L’auteur analyse, non sans amertume, l’engagement dont sa critique sévère envers la conduite des généraux (p. 64) n’a d’égale que sa critique de la réception de cette bataille au Canada de l’époque.

Mis à part les brillantes descriptions et analyses des premiers chapitres de M. Morton, ce qui soulève en particulier la force de la méthodologie employée réside dans son habileté à incorporer des fragments de témoignages, et surtout de parvenir à dégager une vue d’ensemble d’une réalité donnée. Les meilleurs exemples abondant dans cette direction sont les chapitres 3 et 4 qui traitent respectivement des raisons de s’enrôler et de l’entraînement des futurs combattants. Ces deux chapitres, de même que d’autres, nous offrent tout un catalogue d’histoires personnelles. Les espoirs et les nombreuses désillusions amènent les soldats à remplir avec résignation leurs obligations, à commettre certaines bêtises ou tout simplement à voir hypothéquer la confiance en des chefs pas toujours compétents et dignes de leurs fonctions (chapitre 5). Cependant, dans le but constant de l’auteur de rendre justice à tous, le lecteur peut finalement comprendre qu’à la guerre il y a de bons et de mauvais officiers, comme il y a de bons et de mauvais soldats.

Il n’empêche que prêts ou non, ces hommes devront se rendre au front et combattre (chapitre 6 et 7). Dans les tranchées, M. Morton reprend d’une certaine manière les analyses de M. Rawling (Athéna, 2004) sur l’usage fait par les soldats de la technologie disponible, mais en rajoutant des aspects inhérents à la vie au front, comme les périodes de détente en première ligne, ou encore celles passées dans l’arrière immédiat du front en compagnie des civils, ce que les Français appellent la « zone des étapes ». Que ce soit au repos ou à l’assaut, l’auteur prend soin d’analyser chacun de ces témoignages individuels qui font que chaque soldat, bien qu’inscrit dans une expérience collective (comme Ernst Junger aimait à le rappeler), a néanmoins fait sa guerre.

Les chapitres suivants, 8 et 9, relatent respectivement deux perspectives redoutées des soldats : celle, d’une part, de recevoir une terrible blessure, et d’autre part, celle d’être prisonnier. Le lecteur en apprendra sur la nature des blessures, leur gravité, les tristes perspectives d’amputations ou celles, aussi pires, d’être invalide ou atteint psychologiquement le restant de ses jours. Par ailleurs, M. Morton analyse et vante l’efficacité du fonctionnement du service de santé canadien au front, de même que la question déjà connue, mais mise en perspective canadienne, de l’évacuation des blessés. Sans doute l’aspect qui étonnera le lecteur est celui des maladies vénériennes qui affecta des milliers de soldats, sans oublier tout le tabou entourant la question, et dont l’auteur analyse avec justesse en soulignant les aspects de l’hygiène et de la prévention de ces infections. Par ailleurs, le chapitre 9 sur les prisonniers de guerre interroge le lecteur sur la nature des conditions de détention des Canadiens. M. Morton nous présente des cas de détention allant d’un extrême à l’autre, c’est-à-dire de prisonniers canadiens menant une vie monotone dans les camps, jusqu’à ceux qui furent torturés en tentant de s’évader ou en étant forcés de travailler pour l’industrie de guerre allemande dans des conditions exécrables.

Les deux derniers chapitres (10 et 11), mais non le moindre, abordent les questions du moral, de la discipline et du trop souvent difficile retour aux foyers pour ces hommes qui eurent la « chance » de survivre au carnage. Des questions aussi banales que pertinentes y sont abordées, par exemple : comment s’organise la gestion des dépouilles des soldats qui viennent d’être tuées? Que deviennent les ménages canadiens lorsque les soldats sont absents pendant des mois, voire des années? Toutes les traces de la vie quotidienne au temps où les soldats étaient des civils finissent tôt ou tard par les rattraper au front, ne serait-ce que par l’importance du courrier reçu et que M. Morton prend la peine d’en extirper les aléas. C’est dans cette optique que les lettres singulières des combattants prennent toute leur importance selon l’auteur, car il est possible de dégager des visions d’ensemble des rapports qu’ont les hommes avec, entre autres, les civils franco-belges, la célébration de Noël, la foi, la gestion de la peur, etc. Enfin, le dernier chapitre traite de la fin de l’aventure guerrière et du début d’une nouvelle, à savoir le retour à la vie civile. Autant il a fallu reconvertir l’économie aux besoins de la guerre, autant il faut faire le processus inverse dans la paix. Dans ce contexte, les soldats démobilisés ont à relever des défis et l’auteur analyse jusqu’à quel point la situation est complexe, en particulier pour la quête d’un emploi et celle d’une pension.

Dans un autre ordre d’idées, il est à noter que l’ouvrage est enrichi d’une variété de cartes militaires qui ne sont pas, contrairement à ce que l’on peut observer dans bien des ouvrages militaires, surchargées de détails qui peuvent décourager le lecteur dans sa compréhension de l’évolution des combats et des fronts.  Divers croquis limpides et soignés sur l’organisation des tranchées, des bataillons et du corps d’armée s’intègrent intelligemment au fil des chapitres. Ce qui est étonnant dans cet ouvrage est la qualité des photos qu’on y trouve, dont certaines proviennent de collections privées et d’autres plus connues à partir des fonds d’archives publics. Il est à noter la dureté de certaines images, notamment celles qui exposent les plaies ouvertes des combattants.

En somme, il est impossible de lire Billet pour le front et ne pas l’adopter comme outil fondamental d’une recherche en histoire militaire canadienne. Cet ouvrage constitue une autre contribution tardive, certes, mais combien essentielle pour le lectorat francophone du Canada qui souhaite remettre en perspective sa vision de son passé militaire.

MORTON, Desmond. Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2005 (1993, 1ère éd.). 344 p.


[1] Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919 : étude socio-militaire, Ottawa & Québec, Les Presses de l’Université Laval (en collaboration avec le Ministère de la Défense Nationale et le Centre d’Éditions du Gouvernement du Canada), 1986. 459 p.

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession

L’état de nos connaissances du passé militaire des Canadiens français bénéficie depuis quelques années de l’apport d’un nombre croissant d’études qui permettent de combler diverses lacunes quant à la nature de notre participation aux grands conflits de l’Histoire. Parmi ces recherches, il s’avère impératif de souligner celle du professeur Jean Lamarre, du Collère Royal Militaire de Kingston, qui nous propose un chapitre relativement méconnu et sous-estimé de ce passé, à savoir la participation des Canadiens français à la Guerre de Sécession américaine (1861-1865).

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession retrace en effet l’aventure de ces milliers de Canadiens français qui s’enrôlèrent, pour la plupart, dans les armées nordistes lors d’un conflit qui fut, avec son demi-million de victimes militaires, le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’à ce jour. Le questionnement à la base du travail de M. Lamarre engendre une analyse en profondeur des motivations qui amenèrent les francophones du Canada et des États-Unis à s’enrôler, mais également de brosser le portrait sociologique des ces militaires, dont 1 sur 7 ne revint pas des champs de bataille.

L’argument central de l’auteur est que la Guerre de Sécession s’inscrivait comme une étape parmi d’autres du processus migratoire des Canadiens français vers les États-Unis entre 1840 et 1930. En effet, M. Lamarre écrit que l’aventure guerrière représenta pour les Canadiens français une séduisante, mais ô combien dangereuse, occasion afin de regarnir les portes-feuilles. Cet ouvrage est une étude socio-militaire qui retrace les principales phases de la guerre civile américaine vécue à travers la perspective qu’en ont eue les Canadiens français. L’auteur consacre un premier chapitre au traitement de l’évaluation de la participation canadienne-française à la lumière de l’état général et actuel de la recherche sur le conflit. Un second chapitre fait la synthèse entre, d’une part, le contexte social et politico-militaire de l’époque (les causes du conflit) et, d’autre part, des impacts sur le Canada et les mouvements migratoires transfrontaliers. C’est à la suite de ces explications que M. Lamarre analyse les divers incidents qui marquèrent cet engagement canadien-français (motivations, combats, désertions, etc.).

Par conséquent, le livre de M. Lamarre est la résultante d’un long dépouillement des archives militaires américaines qui permirent à l’auteur de construire un échantillon d’environ 1,300 soldats canadiens-français. Ceux-ci représentaient adéquatement, selon lui, la diversité des expériences combattantes canadiennes-françaises entre 1861 et 1865. L’auteur intègre aux chapitres 3 et 4 les résultats de ses recherches à un récit chronologique des phases majeures de la guerre (batailles de Bull Run, Antietam, Gettysburg, etc.).

Le dur contexte socio-économique du milieu du XIXe siècle met donc en relief les espoirs, mais surtout les désillusions des Canadiens français, dont beaucoup comptaient sur l’aventure guerrière afin d’améliorer leur situation. Aussi juste et convaincante que soit la démonstration de M. Lamarre, il peut s’avérer difficile pour le lecteur néophyte de fixer certaines phases du conflit dans la dimension espace-temps. En effet, il aurait été utile d’y intégrer une chronologie et une carte des opérations afin que le lecteur puisse se retrouver à l’intérieur d’une histoire dont de larges pans restent à explorer. Sur ce point, les amateurs de généalogie trouveront en fin d’ouvrage un guide utile consistant en la liste des militaires canadiens-français recensés par M. Lamarre, ce qui pourrait motiver les lecteurs à mener des recherches sur leurs ancêtres ayant participé à cette guerre. L’ouvrage compte également une solide bibliographie des sources primaires et secondaires consultées, de même que les monographies les plus pertinentes traitant des différents aspects de la guerre civile américaine.

L’ouvrage de M. Lamarre contribue à son tour au renouvellement de l’écriture de l’histoire militaire des Canadiens français entrepris depuis une quinzaine d’années, et ce, à travers les deux dimensions essentielles que sont : 1— l’importance de l’aspect socio-culturel de cette participation active; 2— l’exploration de l’idée du consentement des populations aux guerres comme postulat obligatoire d’une réinterprétation de notre histoire militaire. De Fort Sumter à Appomatox, le livre de M. Lammare est une invitation à entreprendre de futures recherches sur notre passé militaire à cette époque.

LAMARRE, Jean. Les Canadiens français et la Guerre de Sécession. 1861-1865. Une autre dimension de leur migration aux Etats-Unis, Montréal, VLB Éditeurs, 2006. 186 p.

The Roman Army: A Social & Instutitional History

C’est à travers l’excellente télésérie du réseau HBO intitulée Rome que j’ai pu redécouvrir toute la richesse de l’Empire romain, et particulièrement son armée. Instrument vital de conquête et de puissance, l’armée romaine a connu une série d’évolutions à travers son histoire. D’une bande de soldats qui devaient payer ses propres équipements jusqu’aux réformes du général Gaius Marius vers la fin IIe siècle avant J.-C. jusqu’à la puissance force professionnelle sous l’Empire, l’armée romaine demeure encore aujourd’hui une source de fascination.

Cette fascination contagieuse nous est agréablement transmise dans le livre de l’auteure de réputation internationale Patricia Southern The Roman Army: A Social & Institutional History. En un peu plus de 300 pages de texte appuyées par un glossaire et une riche bibliographie, l’auteur explore ce qu’à été l’armée romaine. Son livre n’est pas tant une étude des grandes batailles de l’Antiquité, qu’elle aborde bien sûr, mais davantage une analyse approfondie de ce qu’a été cette force vue de l’intérieur.

D’emblée, Patricia Southern pose l’épineux problème  de la quête de la critique de sources. En effet, comment bien interpréter l’histoire de l’armée romaine et de faire une reconstitution aussi juste que possible de son histoire. Les sources sont souvent fragmentaires, partiales, souvent elles se présentent sous des formes non manuscrites (ex: statues, monuments, etc.). Cette importante mise en garde que fait l’auteure d’entrée de jeu contribue à illustrer la complexité du sujet.

Elle introduit ensuite son sujet aux complexités du contexte de l’histoire de Rome. De la République au Ve siècle avant notre ère jusqu’à la fin de l’Empire d’Occident à la fin du Ve siècle après J.-C., l’auteure prend la peine de brosser le contexte socio-politique, le tout mis dans l’optique des relations qu’entretenait l’armée avec les différentes classes de la société. On reste sous l’impression que par moment, l’armée, les élites et le peuple ne formaient qu’une entité, alors qu’en d’autres circonstances, surtout à une époque où la Garde prétorienne nommait les empereurs aux IIe et IIIe siècles, on dirait que la force militaire formait une société à part.

Cela dit, The Roman Army analyse les origines de l’armée romaine, l’organisation des légions et des unités auxiliaires, de même que celle d’unités spéciales comme la Garde prétorienne, les cohortes urbaines (sorte de force de police), et des unités de cavalerie et de siège. Par exemple, de quelle manière était organisé le système des grades? Qu’était la solde d’un légionnaire? Comment s’administrait une légion au quotidien?

Le livre de Patricia Southern consacre tout un chapitre à la « culture » de l’armée. Par exemple, les relations entre les officiers et les légionnaires, la composition ethnique des soldats, la gestion du moral et de la discipline, etc. Dans cet ordre d’idées, qui dit administration de la discipline évoque la question des récompenses aux soldats ayant fait preuve d’un courage remarquable au combat. C’est ainsi que l’auteure en vient à analyser également tout le système des traditions qui ont largement contribué à l’entretien d’un esprit de corps au sein de cette force exceptionnelle.

À la guerre, l’armée romaine combattait avec méthode. Les stratégies et les tactiques sur le terrain ne laissaient que peu de place à l’improvisation. De l’état-major jusqu’à la centurie, tout était conçu de manière à optimiser les capacités combattives du légionnaire. L’auteure analyse par conséquent cet ensemble de tactiques et de stratégies, tout comme elle élabore la question de tout le bagage que pouvait emporter un légionnaire en campagne.

Avec ses seuls glaives, l’armée romaine n’aurait pu triompher. C’est pourquoi l’auteure s’attarde à l’analyse des communications et du renseignement, éléments vitaux pour la préparation d’une bataille. De plus, l’important système de wagons qui emmenaient les bagages d’une légion est scruté à la loupe, tout comme d’autres questions telles la médecine sur le champ de bataille, la cartographie militaire, etc.

L’armée romaine fut parmi les premières véritables forces militaires professionnelles de l’Histoire. Outil essentiel à la formation de l’Empire, cette armée est analysée de manière magistrale par Patricia Southern. Un livre que nous vous recommandons.

SOUTHERN, Patricia. The Roman Army. A Social & Institutional History, Oxford & New York, Oxford University Press, 2006. 383 p.

Pierre Bonin, Abd El Krim ou l’impossible rêve

Synopsis

Au début des années 1920, le Maroc est ensanglanté par une guerre cruelle mettant aux prises les tribus de la région du Rif aux forces armées de la coalition franco-espagnole. Le leader de l’insurrection rifaine, Mohammed Abd El Krim, livre une lutte acharnée et fait vaciller le trône chancelant du sultan, tout en rêvant à la reconnaissance internationale de la république qu’il a proclamée pour le Rif.

Pour sa part, le sergent-chef Marcel Picard, un Canadien français démobilisé de la Légion étrangère, aspire à gagner honorablement sa subsistance dans son nouveau pays d’adoption. Il rêve d’exercer le métier de photojournaliste et de correspondant pour des journaux ou magazines du Vieux Continent. Mais le destin joue parfois de vilains tours et c’est ainsi qu’il se retrouve malgré lui, entraîné à jouer le rôle d’agent de renseignements pour le 2e Bureau, le service du contre-espionnage français. Il croisera sur sa route une jeune romancière en herbe dont il deviendra follement amoureux et un journaliste avec lequel il liera une franche amitié. La mission de Picard dans le Rif se transformera en cauchemar. Il sera confronté au chef de la rébellion ainsi qu’à son bras droit, le sergent Klems, déserteur de la Légion étrangère. Le destin de Picard sera scellé à jamais.

Comme le souligne dans sa préface l’historien militaire Carl Pépin : « … Marcel Picard et tous les personnages qui animent ce roman avaient ceci de commun : ils avaient osé porter leur regard sur cette Méduse qu’était le Rif. Pétrifiés dans un rêve, celui d’épouser la contrée, ils avaient posé les gestes en conséquence… ».

Pierre Bonin, Les captifs de Rissani

Synopsis

Depuis son retour du Maroc, au printemps de 1928, à la suite de son départ de la Légion étrangère, le sergent Tanguay croyait avoir réintégré la vie civile dans la sérénité. Toutefois, il n’avait jamais vraiment réussi à faire le deuil de son engagement légionnaire, après cinq années de bons et loyaux services. La réception d’une lettre d’outre-mer, lui annonçant quatre années plus tard la mort du lieutenant Perrier, a fait ressurgir les vieux démons qui le hantaient. Accablé par le chagrin, le sergent Tanguay s’est réfugié dans l’alcool, au point de provoquer l’éclatement de sa famille.

L’arrivée à l’improviste du brigadier-chef Miller va plonger le sergent dans ses souvenirs. Son vieux frère d’armes va lui faire revivre à rebours les événements précédant son départ, jusqu’à la chute de Bel Kacem N’Gadi, le roi des pirates du Tafilalet. Avec ce recul dans le passé, le sergent pourra enfin tourner la dernière page du livre de son aventure africaine, espérant ainsi apaiser pour toujours son âme tourmentée.

Préface de Carl Pépin

En sollicitant ma plume pour rédiger une préface à son nouveau roman, Pierre Bonin me demande en quelque sorte d’apporter ma caution à une œuvre empreinte de fictions, mais qui s’inspire d’un réel contexte historique des plus troubles et dramatiques.

Ce contexte, c’est celui de la pacification française du Maroc. Long processus fait d’intrigues, de batailles et d’entreprises économiques, la pénétration française dans cette contrée d’Afrique du Nord s’est déroulée sur plusieurs décennies, pour se terminer officiellement en 1934.

En me faisant l’insigne honneur de rédiger cette préface, mon ami Pierre m’autorise par le fait même à rendre hommage à ces hommes, mais aussi à ces femmes qui se sont lancées dans cette aventure coloniale aux lendemains souvent incertains. On peut questionner et mettre en doute toute entreprise coloniale. À titre d’exemple, au-delà de l’appât du gain, une puissance comme la France avait-elle raison d’imposer sa force et ses valeurs sur un territoire où les habitants firent savoir, par la bouche de leurs moukhalas et les lames de leurs yatagans, qu’eux aussi avaient une identité et une culture à protéger? Cette question, le brigadier Miller, d’origine américaine, l’avait posé au sergent Tanguay, un Québécois qui comme lui, portait le képi blanc sous le même soleil.

Certes, les réponses peuvent aller dans bien des sens, selon la perspective adoptée et le recul temporel. Chose certaine, bien des gens de part et d’autre n’eurent pas toujours le temps, ni le goût de réfléchir à ce genre de question dans le feu de l’action. Ce fut notamment le cas de mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin, né à Saint-Martin-de-Beauce, au Québec, et ayant servi jusqu’au grade de sergent dans le 4e Régiment Étranger d’Infanterie en Algérie et au Maroc, de 1923 à 1928.

Du bureau de recrutement de Lille, où il s’était engagé sur un coup de tête, jusqu’aux confins du Tafilalet, mon ancêtre a participé à cette grande œuvre de pacification et de colonisation du Maroc. C’est du moins ce que j’ai pu apprendre dans son récit intitulé Mes Cinq Ans à la Légion, que j’ai lu une douzaine de fois assurément.

Alors que peu de gens se souviennent aujourd’hui de la Guerre du Rif, celle-ci signifiait pour mon grand-oncle des affrontements avec les féroces guerriers d’Abdel-Krim. De jour comme de nuit, ses guerriers s’en prenaient aux postes isolés qu’occupaient les légionnaires et les soldats de l’armée française, dans cet environnement hostile où la gestion de la chaleur, de la vermine, du sable et de la soif occupait le quotidien des belligérants entre deux combats.

Ce nouveau roman que nous présente Pierre Bonin est loin d’être un autre récit sur la Légion. La Légion est à la limite un « prétexte » dans son récit. J’oserais avancer que le cœur de l’intrigue de l’auteur, au-delà des paroles et des gestes des personnages, c’est le Maroc en lui-même, vu et vécu à travers l’infinie connaissance que possède l’auteur de ses mentalités, ses dialectes et expressions, sa géographie, sa toponymie, etc.

N’eut été de la guerre que se livrèrent les Français et les tribus sous l’autorité de Bel Kacem N’ Gadi, les décors, les saveurs et les odeurs du Tafilalet marocain auraient eu sans aucun doute une tout autre coloration. Or, le Tafilalet de la fin des années 1920 et du début des années 1930 se cherche. Qui devait-on écouter? Un Bel Kacem contestataire de l’autorité du Sultan et qui faisait régner la terreur dans la région, tout en mijotant son projet de prendre Marrakech? Ou encore, écouter les Français, pour qui la soumission à leur autorité serait signe de sécurité et de prospérité?

En contextualisant le problème de la sorte, Pierre Bonin raconte le Maroc et l’histoire de ses habitants. C’est l’histoire d’un peuple fier de sa culture et de son identité, tout comme à son attachement aux rites de l’islam. C’est en même temps l’histoire d’un peuple ouvert sur le monde, mais qui n’aime pas s’en laisser imposer.

Et c’est là ce qui fait toute la beauté et le charme du roman de Pierre Bonin, c’est qu’il est parvenu à cerner le Maroc non seulement comme décor, mais à la limite comme personnage. Dans cette optique, j’ai grandement reconnu en l’œuvre de l’auteur ce que mon grand-oncle avait tenté de faire de façon plus maladroite à une certaine époque, soit de capter ce Maroc vivant, pour ainsi donner un autre sens à son expérience de légionnaire.

De son premier roman Le Trésor du Rif jusqu’à Les captifs de Rissani, Pierre Bonin nous transporte dans un décor, dans un monde qui autorise l’Extrême. En ce sens, je comprends un peu mieux maintenant ce que voulait dire dans l’esprit de mon grand-oncle la devise Honneur et Fidélité.