Archives de octobre, 2013

Introduction

Représentation de soldats français du 5e Régiment d’Infanterie dans une tranchée.

Nous présentons ici le premier de deux articles sur la Première Guerre mondiale de 1914-1918. Étant donné l’ampleur du conflit et considérant les différents angles sous lesquels il est possible de présenter les principales phases, nous avons choisi de consacrer ce premier article à ce qu’il est convenu d’appeler le « front Ouest », c’est-à-dire l’ensemble des combats s’étant déroulés en France et en Belgique.

« Mondiale », celle de 1914-1918 le fut assurément, si bien que nous publierons par la suite un second article qui abordera sommairement les événements s’étant déroulés ailleurs en Europe, de même que sur d’autres continents.

Bref, ce que l’on appelle la Première Guerre mondiale ou la Grande Guerre de 1914-1918 tire ses origines immédiates de troubles politiques dans les Balkans, en raison de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc et héritier du trône d’Autriche-Hongrie, François Ferdinand. Par contre, le conflit austro-serbe s’étend rapidement jusqu’à impliquer, dans des opérations sur l’ensemble de la planète, des nations belligérantes provenant de cinq continents. De la France à la Russie en passant par les Balkans, le Moyen-Orient et le Pacifique, ce conflit eut des impacts majeurs sur la conduite de la stratégie et de la diplomatie de l’époque. Plus encore, la guerre de 1914-1918 semble a priori plus facile à analyser lorsqu’on l’envisage sous l’angle d’une série de conflits à l’échelle régionale, sinon continentale.

Par exemple, l’Allemagne fut le seul pays de l’alliance des Puissances Centrales (l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne furent rejointes plus tard par l’Empire ottoman en novembre 1914 et par la Bulgarie en septembre 1915) à mener des opérations à l’extérieur de l’Europe et du Moyen-Orient. De leur côté, les forces britanniques combattirent à travers le monde, mais d’autres puissances dans le camp des Alliés (la France, la Grande-Bretagne, la Russie et le Japon en 1914, rejoints par l’Italie en mai 1915 et par les États-Unis en avril 1917) tendirent à concentrer leurs efforts dans des zones d’opérations plus limitées, mais quand même larges et éloignées. Ce fut le cas notamment du Japon dans le nord du Pacifique, de la Russie sur sa frontière européenne, ou d’autres nations issues des colonies britanniques et des États-Unis, qui envoyèrent d’importants contingents combattre en Europe ou ailleurs.

La voiture dans laquelle l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie et son épouse furent assassinés par un nationaliste serbe, le 28 juin 1914. Cet incident localisé allait engendrer l’un des pires cataclysmes du XXe siècle: la Première Guerre mondiale.

La planification du conflit: peu de place à l’imprévu

Telle que nous l’avons connue, la guerre sur le front de l’Ouest fut largement la conséquence des préparatifs envisagés par l’état-major allemand dans la première décennie du XXe siècle. Obsédés par le cauchemar d’une guerre livrée sur deux fronts, qu’une majorité d’Allemands croyaient impossible à gagner, les généraux du Reich s’entendaient pour dire que la France devrait être battue en premier avant que l’attention ne soit retournée vers la Russie qui disposait d’une armée plus large, mais dont on estimait le temps de mobilisation beaucoup plus long qu’ailleurs en Europe.

L’homme qui conçut le plan de guerre allemand qui porta son nom, le comte Alfred von Schlieffen. Mort en 1913, celui-ci ne vit pas les tentatives frénétiques, mais infructueuses d’application de son plan par ses successeurs l’année suivante.

Conformément aux directives du Plan Schlieffen, les sept huitièmes des forces allemandes furent consacrées au front Ouest, dans le but de délivrer un coup rapide et fatal à la France, tandis que le huitième des forces restantes dut adopter une posture défensive à l’Est face aux Russes. Compte tenu de la rigidité des horaires des chemins de fer de l’époque, le Plan Schlieffen manqua de cette flexibilité pour s’adapter à toutes sortes d’imprévus qui allèrent inévitablement se produire. De plus, les planificateurs allemands étaient d’avis que leur allié austro-hongrois serait suffisamment puissant pour retarder assez longtemps l’avance de la grande armée russe, de même que le partenaire italien (l’Italie faisant partie de la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie avant la guerre) serait en mesure de fixer un nombre suffisant de troupes françaises sur la frontière au sud.

Les Allemands avaient également parié sur l’idée qu’une avance rapide de leurs forces en Belgique dissuaderait l’armée britannique de débarquer sur le continent à temps pour venir en aide à la France (rappelons que la Grande-Bretagne s’était officiellement engagée à protéger la neutralité belge et, plus important encore, elle ne souhaitait nullement voir l’Allemagne en contrôle des ports sur la Manche). Bref, le Plan Schlieffen prévoyait asséner un coup brutal à la France au cours d’une courte campagne de six semaines, puis se rabattre sur la Russie. Si l’on peut attribuer une faille majeure à ce plan, mis à part l’échec final de celui-ci, c’est qu’il transforma un conflit initialement localisé aux Balkans en une guerre à grande échelle sur la presque totalité du continent européen. Le caractère méticuleux de la planification allemande ne laissa que peu de place à l’erreur, quoique les Allemands n’étaient pas sans savoir que les erreurs sont fréquentes et imprévisibles dans la conduite de la guerre moderne.

Cela dit, la guerre qui débuta en août 1914 vit une avancée rapide des forces allemandes en Belgique. À cet égard, les Allemands purent compter sur une formidable artillerie lourde spécialement affectée à la réduction des puissantes forteresses belges. La voie étant ainsi dégagée, l’armée allemande put rapidement marcher sur la Belgique, face à une armée belge qui ne fut pas en mesure d’arrêter un ennemi aussi puissant. Les Belges se replièrent vers l’ouest pour s’établir le long d’une mince bande côtière autour de la ville d’Ypres. Malgré la défaite, cette détermination affichée par la petite armée belge, combinée à la résistance active et passive de la population civile et l’arrivée de l’armée britannique, fut l’un des éléments qui entravèrent sérieusement l’horaire rigide du Plan Schlieffen, avant même que les Allemands ne marchent sur la France.

Une section d’infanterie allemande à l’assaut d’un village belge en 1914. L’invasion de la Belgique s’avéra être pour l’armée allemande un défi de taille. En plus de lutter contre les fantassins belges, britanniques et français, le calendrier rigide du Plan Schlieffen imposa aux Allemands de longues marches ponctuées d’embuscades de la part de tireurs isolés. Par conséquent, les exactions furent nombreuses.

Comme nous l’avons mentionné, il était hautement improbable que le Plan Schlieffen ait pu être appliqué avec succès. La plupart des hypothèses envisagées par l’état-major allemand d’avant-guerre n’ont pas survécu au test de la réalité. Par exemple, l’Autriche-Hongrie tourna son attention contre la Serbie, qui offrit une résistance beaucoup plus forte que prévu, ce qui laissa les armées allemande et austro-hongroise dans un état de préparation précaire face au géant russe. Pire encore, l’Italie annonça au début des hostilités son intention de rester neutre.

À l’Ouest, la résistance offerte par la Belgique amena les troupes allemandes à des actions de représailles contre les civils, ce qui souleva des vagues d’indignations à travers le monde, notamment des pays neutres comme les États-Unis. Plus important encore, sur le court terme, l’invasion de la Belgique provoqua l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, qui dépêcha sur le continent sa petite armée professionnelle bien entraînée et équipée. Cette dernière variable n’avait pas été prise en compte dans les calculs du Plan Schlieffen.

Carte du front Ouest au début de 1916.

La campagne de 1914

Considérant les horaires du Plan Schlieffen bousculés, les Allemands furent contraints d’abandonner l’idée d’investir Paris et ils s’arrêtèrent en conséquence non loin de la capitale française. De plus, ils durent transférer d’importantes forces à l’Est, car les Russes parvinrent à implanter un plan de mobilisation graduel et efficace qui leur permit de placer leurs unités sur le terrain de manière beaucoup plus rapide que ce qu’on eut cru possible. Face à cette menace, et avec des forces insuffisantes pour arrêter une invasion russe de la mère-patrie, les Allemands n’eurent d’autre choix que de transférer rapidement des divisions du front Ouest, qui commença pour sa part à se stabiliser en octobre et novembre 1914.

La Belgique fut malgré elle entraînée dans la guerre. Ce faisant, son armée livra une lutte désespérée en 1914 face à un envahisseur disposant de plus amples ressources.

La défense de l’est de la Prusse confirma ce que beaucoup redoutèrent en Allemagne, soit la fameuse guerre livrée sur deux fronts, qui hanta les planificateurs pendant tant d’années. Nulle part la victoire n’avait été acquise pour les Allemands, d’autant qu’à l’Ouest, les Français, qui pendant les premières semaines des hostilités s’étaient saignés à blanc (par des offensives futiles de grande envergure en Alsace-Lorraine), étaient parvenus à arrêter l’ennemi lors de la célèbre bataille de la Marne (septembre).

Chaque camp s’embarqua alors dans une série de manœuvres visant à déborder le flanc de l’adversaire, dans ce qui fut appelé par erreur la « Course à la Mer ». En fait, il ne s’agissait pas d’une course au sens propre du terme, encore moins de déplacements rapides des armées, pour la simple raison que celles-ci ne pouvaient pas faire bouger de larges unités d’infanterie et d’artillerie afin de tourner en vitesse le flanc adverse. Par conséquent, les deux camps sur le front Ouest s’affrontèrent à l’automne de 1914 dans une série de bataille dans les Flandres pour le contrôle ultime de la côte de la Manche (ex: batailles de l’Yser et d’Ypres). Ces engagements ne furent pas concluants, dans la mesure où la réalité de la guerre moderne conféra dès le départ un net avantage au défenseur, même face à un assaillant agressif.

Un bataillon sikh de l’armée britannique sur le front Ouest au début de la guerre.

Le bilan de la fin de la campagne de 1914 fut plus que relatif pour les belligérants. Les Allemands contrôlèrent la presque totalité de la Belgique et la partie nord-est de la France où se trouva le cœur industriel de la nation. Malgré tout, ces conquêtes n’apportèrent aucune victoire décisive au Reich. Le Plan Schlieffen avait été un échec, ne serait-ce qu’en considérant qu’il n’avait pas fourni à l’Allemagne la guerre sur un seul front tel qu’envisagé. Ce faisant, les Allemands se retrouvèrent dans une situation que leurs généraux avaient tant redoutée: la guerre sur deux fronts. Dans ces circonstances, les Allemands durent s’enterrer, choisissant autant que possible un terrain en hauteur. Simple en apparence, la nouvelle stratégie serait donc d’adopter une posture défensive, en érigeant d’imposants systèmes de tranchées et en améliorant les lignes de communication routières et ferroviaires sur les arrières du front. Ainsi, si les Allemands ne pouvaient pas gagner la guerre à l’Ouest, ils étaient d’avis qu’ils pourraient au moins tenir ce front, tandis qu’ils examineraient les possibilités à l’Est.

1915-1917 à l’Ouest: l’impasse

Drapeau en tête, des soldats français sautent le parapet en direction des positions ennemies en 1915.

D’un autre côté, les Alliés ne pouvaient pas rester sur la défensive. Pour gagner la guerre, ils devaient trouver une façon d’expulser l’envahisseur allemand de la Belgique et de la France, ce qui incluait les provinces « perdues » d’Alsace et de Lorraine. Le problème auquel faisaient face les généraux alliés était de taille, dans la mesure où ils avaient tant compté sur l’infanterie pour apporter la victoire, mais les récentes batailles de 1914 avaient clairement démontré que face à un ennemi bien retranché, même l’assaut le plus agressif pouvait tourner au désastre. En cela, on peut penser que même les plus têtus des généraux avaient compris ce principe, contrairement à un énoncé souvent véhiculé concernant l’entêtement, l’insensibilité, voire la stupidité de certains commandants de la guerre de 1914-1918.

En fait, les généraux comprirent rapidement l’importance décuplée que prit l’artillerie, selon le principe progressivement admis disant que « l’artillerie attaque, l’infanterie occupe ». Ce fut du moins la sorte de mantra avec laquelle les généraux alliés entamèrent la campagne de 1915. Théoriquement, il n’était pas faux de croire qu’une habile préparation d’artillerie puisse ouvrir des brèches dans le front ennemi, ce qui permettrait logiquement à l’infanterie et à la cavalerie d’exploiter ces percées et avancer en terrain ouvert.

Dans la pratique, la première difficulté rencontrée par les généraux (qui préparent les batailles, faut-il le rappeler) fut de surmonter les problèmes relatifs à l’approvisionnement en obus d’artillerie de qualité et en quantités suffisantes. Ensuite, il fallut trouver des manières de mieux coordonner le travail de l’infanterie et celui de l’artillerie, un problème qui s’avéra insurmontable en apparence. Les batailles sanglantes et infructueuses menées par l’armée française en Artois (mai-juin) et en Champagne (septembre-novembre) démontrèrent sans équivoque que l’avance de l’infanterie fut souvent paralysée par une artillerie qui ne savait plus où, ni quand tirer.

Croquis montrant un exemple d’un dispositif défensif. On remarque les nombreux obstacles que devaient franchir les fantassins à l’assaut d’une tranchée adverse. Si ces obstacles n’étaient pas neutralisés, la prise de la tranchée pouvait s’avérer impossible.

Les échecs de l’année 1915 pour les Alliés à l’Ouest ne firent que confirmer que les assauts nécessiteraient davantage de préparation et plus de ressources pour obtenir une quelconque percée ou l’usure de l’ennemi à faible coût. C’est dans cette optique que les Alliés préparèrent leurs nouvelles offensives pour 1916. Cette fois, l’idée consista en une coordination au niveau stratégique, où les fronts français, russe et italien auraient dû attaquer simultanément afin d’exercer une pression égale sur l’ennemi.

Or, ces plans alliés d’offensives coordonnées furent brutalement interrompus en février 1916 lorsque les Allemands lancèrent une série d’assauts contre la cité fortifiée de Verdun en France. Cette ville revêtait une importance plus symbolique que stratégique, car ce fut en cet endroit que Charlemagne avait divisé son empire parmi ses héritiers. Depuis lors, la France et l’Allemagne s’étaient fréquemment battues pour Verdun et la Lorraine, depuis l’époque de Charlemagne. De retour en 1916, le général allemand Erich von Falkenhayn avait envisagé une bataille d’usure qui était censée, selon ses propres termes, « saigner à blanc » l’armée française tout en limitant les pertes allemandes. Comme mentionné, Falkenhayn comptait sur la valeur symbolique de Verdun, qui était plus ou moins bien défendu malgré son système de fortifications, pour forcer la main des Français qui y enverraient leurs unités les unes après les autres. L’idée était donc d’user l’ennemi, et non pas nécessairement percer son front, toujours dans l’optique de contraindre les Français à défendre Verdun jusqu’au dernier homme.

Des soldats allemands dans une tranchée dans le secteur de Verdun. En arrière-plan, la forteresse de Douamont.

Ainsi, Verdun devint l’une des plus cruelles batailles de la guerre de 1914-1918, voire de l’histoire de l’Humanité. La bataille fit rage de février à décembre 1916, où les forces françaises reçurent l’ordre de reprendre systématiquement à l’ennemi chaque parcelle de terrain perdu, et ce, peu importe sa valeur stratégique ou tactique. À elles seules, les forteresses jumelles de Douaumont et Vaux devinrent les lieux de combats effroyables, si bien que lorsque la bataille s’acheva en décembre, on recensa 350,000 soldats tués (162,000 Français et 143,000 Allemands). Comme prévu, Falkenhayn avait effectivement « saigné à blanc » l’armée française, mais ce faisant, il avait rendu son armée victime du même traitement.

Toujours en 1916, mais plus au nord du front, les Français et les Britanniques avaient planifié une offensive conjointe sur la rivière de la Somme. Cette planification fut accélérée compte tenu de la forte pression ennemie exercée sur Verdun simultanément. Au départ, ce fut à l’armée française que revint l’effort principal sur la Somme, mais compte tenu des événements, les Britanniques prirent la relève sous le commandement de Sir Douglas Haig. La vision stratégique de cet ancien officier de cavalerie n’avait pas beaucoup évolué depuis 1915. L’idée du maréchal consistait à pilonner systématiquement et sans interruption les lignes ennemies pendant une semaine, après quoi l’infanterie pourrait sortir de ses tranchées et avancer tranquillement vers l’objectif.

Un régiment français dans une gare de triage non loin du front de Verdun. Signe que la bataille de Verdun fut majeure pour l’armée française, environ 70% de ses unités y effectuèrent au moins un séjour dans ce secteur.

Le 1er juillet, quelques heures avant l’assaut, la cadence du bombardement franco-britannique atteignit 3,500 obus à la minute, ce qui créa une atmosphère assourdissante qui fut entendue jusqu’à Londres. En face, les Allemands vécurent assurément une semaine d’enfer sous le vacarme des obus d’artillerie qui tombèrent dans et autour de leurs tranchées. Par contre, ces derniers étaient bien protégés dans des abris, dont certains pouvaient atteindre une profondeur de dix mètres. Généralement, ces abris n’avaient pas été détruits, ce qui avait laissé du temps aux mitrailleurs allemands de remonter à la surface, installer leurs pièces, puis faire feu en direction de l’infanterie franco-britannique. À eux seuls, les Britanniques eurent près de 20,000 fantassins tués pour la seule journée du 1er juillet 1916, qui demeure encore à ce jour la journée la plus sanglante de l’histoire de l’armée britannique.

1917-1918: désastres et déblocages

Par conséquent, l’année 1917 à l’Ouest débuta un peu à l’image de ce qu’avait été 1915, avec des troupes allemandes une fois de plus engagées dans des opérations défensives et avec les Alliés cherchant d’autres manières de casser l’impasse sur le front. Ces derniers tentèrent deux offensives désastreuses cette année-là, dont la première en avril au Chemin des Dames, en Champagne. Le nouveau commandant en chef des armées françaises, le général Robert Nivelle, parvint à convaincre la classe politique de son pays qu’il pouvait reproduire à plus grande échelle ces fameux « barrages roulants » d’artillerie qui précédèrent l’avance de l’infanterie. Lorsque bien coordonné, le tir pouvait effectivement réduire au silence les mitrailleuses adverses et couper les réseaux de fils de fer barbelés. Ensuite, les nouveaux chars d’assaut devaient avancer à leur tour, dans ce qui apparaîtrait comme l’une des premières tentatives d’envergure de coordination char-infanterie de la guerre.

Mis à part le feu adverse, les pires ennemis du soldat sont l’eau et la boue qui peuvent rapidement s’accumuler lors d’intempéries.

Pour répondre aux nombreuses critiques quant à la réussite de l’assaut, Nivelle fit preuve, et cela fut assurément une erreur, d’une plus grande transparence en expliquant en détail son plan d’assaut. Combinée à l’excellente reconnaissance aérienne faite par les Allemands, cette erreur de Nivelle enleva à l’offensive l’élément capital de la surprise. Ce faisant, les Allemands eurent tout le temps nécessaire pour se replier sur des positions arrières mieux aménagées, si bien que l’artillerie française s’attarda à pilonner la première ligne allemande qui fut quasiment vide de soldats.

Comme prévu, la bataille du Chemin des Dames débuta le 16 avril 1917. Pendant quatre jours, l’infanterie française avança vers un ennemi qui l’attendit de pied ferme, dans des positions défensives presque intactes. Dans le ciel, l’aviation de chasse allemande s’attarda à abattre les appareils de reconnaissance français dont la tâche fut de guider les tirs de l’artillerie. En clair, l’artillerie française tira à l’aveuglette, alors que celle des Allemands fut habilement guidée par l’aviation et des observateurs au sol. En quelques jours d’offensive, les Français perdirent environ 120,000 soldats pour un gain de terrain avoisinant les 600 mètres, ce qui provoqua des mutineries dans la moitié des unités de l’armée.

Comme lors de chaque assaut, il est à espérer que le bombardement préalable de l’artillerie soit parvenu à réduire au silence les défenses ennemies. Souvent positionnés sur les hauteurs, comme ici en arrière-plan, les soldats allemands sur le Chemin des Dames en 1917 eurent tout le temps de se préparer et attendre le moment venu avant d’ouvrir le feu.

De leur côté, les Britanniques n’eurent guère plus de succès en 1917. En avril, une force combinée anglo-canadienne prit la crête de Vimy, au cours d’une bataille coûteuse qui eut peu d’impacts sur l’ensemble du front. De juillet à novembre, les Britanniques et leurs alliés des colonies lancèrent une offensive à plus grande échelle dans la région d’Ypres et son saillant près de Passchendaele. Le résultat ne fut pas plus concluant, malgré que l’on parvint à fixer en Flandres une quantité non négligeable de divisions ennemies.

Cette série de désastres subis par les Alliés en 1917 fut loin d’améliorer leur situation, d’autant qu’à l’Est, la révolution bolchevique et la signature du traité de Brest-Litovsk libérèrent une quantité considérable de divisions allemandes (près d’un million de soldats) qui furent immédiatement transférées à l’Ouest. Malgré ces succès, le temps joua contre les Allemands, qui durent se lancer dans une série d’offensives en France avant l’arrivée en force des contingents américains à l’été de 1918.

Représentation d’un Stosstruppe allemand (1918). Tout son armement est conçu de manière à faciliter ses déplacements et le combat rapproché: étuis à grenades sous les aiselles, mitraillette, poignard de tranchée, etc.

Cela dit, en mars, les Allemands tentèrent le tout pour le tout avec une série de cinq offensives majeures sous la direction du général Erich Ludendorff. Faisant un usage abondant de troupes d’assaut spécialement rompues aux nouvelles tactiques de la guerre de tranchées, qui furent testées à Riga (Russie) et à Caporetto (Italie) l’année précédente, les Allemands parvinrent à percer en plusieurs endroits le front allié. En dépit de la panique et du désarroi qui s’empara des états-majors alliés, les offensives allemandes perdirent de leur rythme, de leur souffle, si bien que les Alliés purent se ressaisir et envisager une série de contre-offensives sous la direction du nouveau commandant suprême allié, le généralissime Ferdinand Foch.

En effet, l’urgence créée par les succès allemands finit par convaincre les Alliés de nommer Foch au titre de commandant suprême chargé de coordonner l’ensemble des armées sur le front Ouest. L’énergie et la volonté affichées par Foch finirent par faire tourner le vent à la faveur des Alliés, notamment lors des batailles presque épiques sur la Marne et à Amiens à l’été de 1918. En « coordonnant » diverses armées, le but de Foch fut de voir à ce que la cohésion soit maintenue entre les armées britannique et française, dans le but de gagner du temps et permettre au corps expéditionnaire américain de se faire la main et prendre sa place dans le dispositif de bataille. Malgré leur inexpérience flagrante, les Américains disposèrent de l’avantage du nombre et ils combattirent avec acharnement, du moins de manière beaucoup plus agressive que ce que les critiques de l’époque prétendirent.

Conclusion

Clairement, en considérant ces quatre années de guerre, l’usure des armées et des populations, puis l’arrivée massive des Américains en fin de compte, les Allemands finirent par réaliser qu’ils ne traverseraient pas l’hiver de 1918-1919 dans l’espoir de reprendre la guerre au printemps. Cela n’aurait fait que retarder l’inévitable, qui était que la guerre était tout simplement perdue.

La signature dans le wagon-bureau de Foch le 11 novembre 1918 ne fit que confirmer cette situation, ce qui marqua la fin de la guerre de 1914-1918 à l’Ouest.

La seconde partie de cet article sur la Première Guerre mondiale traitera de l’évolution du conflit sur le front Est, de même que des hostilités en Italie, dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Afrique.

Souvent laissés à eux-mêmes, isolés au fond des tranchées et dans des trous d’obus, les fantassins de la guerre de 1914-1918 redoutaient particulièrement les effets dévastateurs des mitrailleuses et de l’artillerie.