Archives de novembre, 2010

Introduction: penser le concept

Représentation d'un officier (capitaine) de la 101e Division aéroportée américaine (1944-1945).

L’idée de transporter des soldats par la voie des airs d’un point terrestre à un autre, et celle de les parachuter, commença à se développer sous forme de concepts opérationnels presque en même temps que l’utilisation faite de l’aviation à des fins militaires. En 1918, les pionniers de l’air américains William Mitchell et Lewis H. Brereton allèrent même jusqu’à proposer qu’un assaut aéroporté soit tenté contre la ville de Metz tenue par les Allemands, dans le but de casser l’impasse militaire sur le front de l’Ouest. Cependant, le manque de moyens combiné aux faibles chances de succès força le commandant du Corps expéditionnaire américain, le général John Pershing, à revenir à une approche plus « traditionnelle » afin de percer les lignes ennemies.

Ce fut davantage au lendemain de la Première Guerre mondiale que les armées du monde procédèrent à de premiers essais aéroportés. Par exemple, en 1922, des troupes soviétiques exécutèrent le premier saut parachutiste de groupe et au cours des cinquante années qui suivirent, plusieurs nations mirent sur pied des unités spécialement entraînées à sauter en parachute, à se poser en planeurs ou être héliportées. S’inspirant probablement des essais réalisés en Union soviétique, l’Italie forma une véritable compagnie permanente de soldats aéroportés en 1928. L’année suivante, l’Union soviétique organisa un bataillon entier de parachutistes, si bien qu’en 1935 elle put faire la démonstration à Kiev, devant un groupe fort impressionné d’attachés militaires étrangers, d’un régiment composé de 1,500 parachutistes.

Représentation de parachutistes soviétiques dans le cadre de l'exercice hautement médiatisé réalisé dans la région de Kiev en 1935.

Au cours des années 1930, les Français organisèrent à leur tour l’équivalent de deux compagnies d’Infanterie de l’Air, tout comme le firent les Polonais. Pour leur part, autant étaient-ils innovateurs en ce qui a trait au développement de l’arme blindée, autant les Allemands poussèrent la formation d’unités parachutistes à la même époque. Contrairement aux unités aéroportées des autres armées, les Fallschirmjäger allemands n’étaient pas sous le commandement opérationnel de l’armée, mais plutôt sous celui de l’aviation.

À cette fin, la Luftwaffe élabora des équipements spécialisés pour faciliter les opérations de ses parachutistes. On inventa, par exemple, le planeur DFS230 qui pouvait être accroché par câble à l’avion de transport JU-52. L’avantage observé par l’utilisation d’un planeur était que son grand habitacle permettait de transporter davantage de troupes qui pouvaient être silencieusement larguées sur des sites stratégiques en zones ennemies, établissant ainsi des têtes de pont en des endroits « chauds » de la ligne de front. En fait, lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne disposait d’une division complète de troupes parachutistes (la 7e Flieger Division) commandée par le major-général Kurt Student, en plus d’une autre division, la 22e, qui disposait de planeurs pour se poser.

Ce fut à bord de planeurs semblables à ce modèle qu'un commando de parachutistes allemands se posa sur les infrastructures de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

La Seconde Guerre mondiale: grandeurs et misères des « paras »

À l’évidence, les stratèges militaires de l’époque avaient envisagé le recours à des troupes aéroportées pour les campagnes à venir. Les Allemands y avaient songé lors de leurs campagnes en Tchécoslovaquie (1937), en Autriche (1938) et en Pologne (1939), mais le rythme des opérations alla beaucoup trop rapidement pour qu’on ait eu le temps de faire une utilisation efficace des Fallschirmjäger. Dans les faits, ce n’était que partie remise et les parachutistes allemands auront l’occasion de se faire valoir.

L’occasion arriva enfin lors de la campagne de Scandinavie qui consista en un double assaut des forces allemandes contre le Danemark et la Norvège, le 9 avril 1940. Les parachutistes s’avérèrent particulièrement efficaces en Norvège, où ils purent rapidement s’emparer d’aérodromes stratégiques qui purent ensuite être utiles au transport par avion de troupes d’infanteries conventionnelles.

Visiblement contents de leurs actions, des parachutistes allemands prennent une "pause cigarette" après la prise de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

Le mois suivant, au cours de la campagne de France qui débuta le 10 mai, des ingénieurs parachutistes du détachement d’assaut spécial Koch utilisèrent des planeurs et ils parvinrent à se poser sur les infrastructures de l’immense forteresse belge d’Ében-Émael jugée imprenable. Simultanément, d’autres troupes aéroportées capturèrent d’importants ponts traversant la Meuse, ce qui ouvrit le chemin d’Ében-Émael à la 223e Division d’Infanterie qui put ainsi prendre d’assaut le complexe fortifié et faire la jonction avec les parachutistes sur les toits, forçant dut coup la garnison belge à capituler.

Malgré tout, le spectaculaire épisode de l’assaut d’Ében-Émael coïncida en même temps avec la fin de cet « Âge d’or » de l’arme parachutiste allemande. En effet, les parachutistes allemands coururent à la catastrophe l’année suivante lors de l’invasion de la Crête. Ces derniers purent effectivement capturer l’île grecque, mais leurs pertes furent si élevées que Hitler prit la décision de limiter l’utilisation future des parachutistes pour ce type de missions.

Légèrement équipés et accueillis au sol par l'infanterie britannique et les partisans locaux, les parachutistes allemands qui furent largués sur l'île de Crête en 1941 subirent un taux catastrophique de pertes. N'eut été du support de l'infanterie allemande débarquée par la mer et de l'aviation, les forces parachutistes n'auraient probablement pas remporté la victoire.

D’autre part, le développement de la guerre sur le front de l’Est eut aussi un impact sur l’avenir des parachutistes allemands. Considérant les pertes grandissantes de l’infanterie régulière, Hitler octroya plus d’effectifs aux Fallschirmjäger, mais il n’était plus question de les employer au cours d’opérations aéroportées d’envergure, comme en France ou en Crête. De son côté, l’Italie eut bien sa division parachutiste Folgore, mais celle-ci ne fut pas utilisée lors d’opérations aéroportées, si bien que ses parachutistes combattirent au sol, jusqu’au moment où la division fut anéantie en Égypte lors de la bataille d’El-Alamein en 1942.

Les hauts et les bas des forces aéroportées de l’Axe impressionnèrent quand même les Alliés, en particulier les Américains, qui avaient observé les opérations effectuées au Danemark et en Norvège. Dans ce contexte, le Département américain de la Guerre avait approuvé des essais de largages de troupes à l’échelle du peloton en 1940. L’année suivante, l’armée américaine établit une école de parachutistes à Fort Benning (Georgie). En Angleterre, Winston Churchill publia le 6 juin 1940 un ordre à l’effet de lever un contingent de 5,000 parachutistes, ce qui amena la fondation de la Central Landing Establishment and School pour l’entraînement, près de Manchester.

Dans cette optique, au début de 1942, l’armée américaine dépêcha en Angleterre le lieutenant-colonel William C. Lee afin d’étudier le modèle organisationnel aéroporté britannique. Lee recommanda à ses supérieurs d’adopter le modèle organisationnel de la 1ère Division aéroportée britannique, qui consistait en un régiment de planeurs et deux régiments de parachutistes avec leurs unités de support. Par conséquent, en août de la même année, l’armée américaine leva les 82e et 101e Divisions aéroportées sur le modèle britannique. Vers la fin de la guerre, le modèle organisationnel des cinq divisions aéroportées américaines (11e, 13e, 17e, 82e et 101e) avait évolué pour inclure trois régiments de parachutistes et un régiment de planeurs dans chaque division. À la même époque, les Britanniques avaient ajouté de leur côté la 6e Division aéroportée (qui comprenait un bataillon de parachutistes canadiens) et la 50e Brigade parachutiste indienne à leur armée.

Une photographie bien connue de la Seconde Guerre mondiale montrant le général Dwight Eisenhower qui s'adresse aux parachutistes américains de la 101e Division. Cette unité sera larguée dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 sur la Normandie.

La première opération aéroportée d’envergure effectuée par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale eut lieu lorsqu’une force combinée américano-britannique fut larguée sur la Sicile au moment de l’invasion de l’île en juillet 1943. Ces troupes ne combattirent pas comme une division unifiée, mais davantage comme des unités de taille régimentaire. L’année suivante, lors du débarquement en Normandie le 6 juin, les offensives terrestres sur la plage furent précédées par les largages des 82e et 101e Divisions aéroportées américaines, puis de la 6e Division aéroportée britannique afin de sécuriser les flancs du front d’assaut amphibie. En prévision de l’assaut venant du ciel, les Allemands avaient tant bien que mal établi des systèmes défensifs afin d’interdire, ou à tout le moins sérieusement entraver, les manœuvres aéroportées. De hauts piquets et des chevaux de frise étaient censés, par exemple, faire capoter les planeurs à leur atterrissage, mais cela s’avéra somme toute inefficace.

En dépit de lourdes pertes, surtout du côté américain, les parachutistes alliés parvinrent à prendre et tenir les objectifs qu’on leur avait assignés en ce Jour J. On ne peut en dire autant lors de l’opération Market Garden qui se déroula dans la région d’Arnhem (Pays-Bas) à l’automne de 1944. La 1ère Division aéroportée britannique avait atterri près d’éléments appartenant à deux divisions de Panzers allemands et elle fut taillée en pièces, avant que des troupes blindées amies puissent arriver en renfort et ainsi établir la jonction.

Un pont trop loin? Dans son désir de terminer la guerre pour 1944, le maréchal britannique Bernard Montgomery ordonna l'exécution de l'opération Market Garden en septembre 1944. Malgré des largages s'étant relativement bien déroulés, les parachutistes alliés furent rapidement encerclés par les forces allemandes au sol. Faute d'équipements lourds pour les repousser, les Alliés ne purent maintenir les têtes de pont de l'autre côté du Rhin, ce qui retarda de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois la fin des opérations militaires en Europe de l'Ouest.

Dans un autre cas, la 101e Division aéroportée américaine fut encerclée et prise au piège dans Bastogne (Belgique) en décembre 1944 par des forces allemandes supérieures en nombre. Par contre, la 101e parvint de peine et de misère à tenir son front jusqu’à ce que l’intervention de l’aviation et des troupes au sol alliées permit de briser cet encerclement. Au printemps suivant, en mars 1945, des parachutistes américains et britanniques furent à nouveau largués, cette fois à l’est du Rhin, dans ce qui apparaît être la dernière utilisation faite de troupes aéroportées au cours de la guerre.

Pendant ce temps, les Soviétiques conduisirent quelques opérations aéroportées du niveau de la brigade en 1942 et 1943, de même que les Japonais et les Alliés combattant dans le Pacifique effectuèrent des opérations sur une plus petite échelle au cours de la même période. À la suite de quelques attaques aéroportées réussies sur Mindanao (Philippines) et Palembang (Indonésie), les Japonais n’employèrent plus leurs parachutistes avant 1944, où deux régiments aéroportés attaquèrent alors des aérodromes américains aux Philippines, avec des succès limités.

Des parachutistes de l'armée impériale japonaise (années 1940).

Les Américains dans le Pacifique jouèrent aussi à ce jeu. Des éléments du 503e Régiment de Parachutistes sautèrent sur la Nouvelle-Guinée en juillet 1943. De plus, des régiments de la 11e Division aéroportée exécutèrent quatre atterrissages sur Luzon et Corregidor aux Philippines au début de 1945. Notons enfin qu’un bataillon spécial de troupes de la 44e Division aéroportée indienne fut largué sur Elephant Point (Birmanie) en mai de la même année.

Par avion ou hélicoptère? Le débat (1950-1970)

Dans le contexte qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des unités aéroportées de par le monde avaient été dissoutes. Les États-Unis n’avaient conservé que la 82e Division, mais ils l’avaient convertie en une unité d’infanterie régulière. Cependant, la 101e Division fut réactivée lorsque débuta la guerre de Corée et l’un de ses régiments, le 187e, prit part aux combats en octobre 1950 et mars 1951.

En pleine guerre d'Indochine, la France n'hésita pas à employer ses parachutistes lors de batailles cruciales, notamment à Diên Biên Phu au printemps de 1954.

Face à cette tendance consistant à réactiver d’anciennes unités parachutistes, la France leva les 10e et la 25e Divisions aéroportées et les déploya en Indochine où elles combattirent à Diên Biên Phu (1954). Toujours au milieu des années 1950, notons que deux régiments français et un bataillon britannique de parachutistes furent largués sur le canal de Suez lors de la crise de 1956. L’année suivante, l’Union soviétique annonça à son tour qu’elle avait mis sur pied six nouvelles divisions aéroportées.

À partir des années 1960, les nombreux développements dans les systèmes défensifs antiaériens remirent sérieusement en question la pertinence d’employer des parachutistes et des troupes en planeurs profondément à l’intérieur du territoire ennemi. Par contre, les développements concurrentiels en matière de transport héliporté redonnèrent vie à ces unités, qui agissaient désormais comme une nouvelle « cavalerie du ciel ». En clair, le concept visant à amener la bataille sur le sol de l’ennemi à partir des airs n’était pas mort.

Le Corps des Marines américains fait figure de pionnier dans l’emploi à grande échelle d’hélicoptères pour le transport de troupes à des fins offensives. Cela impliqua un important changement de philosophie à l’intérieur du Corps des Marines, pour la simple raison qu’il fallait désormais non pas raisonner dans une optique d’assaut à l’horizontale effectué à partir de la mer, mais d’une attaque sur l’axe vertical qui pouvait être lancé contre l’ennemi à partir de n’importe quel endroit. Cependant, n’oublions pas que dans ce domaine, la France avait aussi été à l’avant-garde lorsqu’elle utilisa des hélicoptères dans le but de positionner ses soldats sur les champs de bataille lors de Guerre d’Algérie (1954-1962).

Sans totalement délaisser le parachute, la guerre du Vietnam est caractéristique d'une époque d'intenses réflexions quant à l'utilisation de l'infanterie aéroportée. Le développement de l'hélicoptère révolutionna la donne tactique sur le terrain et s'inscrit dans le racalibrage de la pensée stratégique de l'époque.

L’utilisation de plus en plus importante que l’on fera de l’hélicoptère doit aussi être mise dans le contexte d’une réalité toute logistique qui sera caractéristique des guerres qui ont suivi celle de la Corée. Cette réalité est celle voulant que la nature du terrain de la majorité des futurs théâtres de guerre (surtout dans la jungle asiatique) ne permît plus le largage à grande échelle de troupes parachutistes conventionnelles.

Cela fut particulièrement vrai lors de la guerre du Vietnam, où ni les rizières du delta du Mékong, ni les rares plaines vers le nord du pays ne permettaient quelconque largages traditionnels à grand déploiement. Cependant, des améliorations dans les capacités de transport des hélicoptères, entreprises depuis la guerre de Corée, firent en sorte qu’il était désormais possible de déployer de forts contingents de soldats et de matériels dans un pays où les routes étaient rares et souvent interdites d’accès par les guérillas du Viet Cong ou les détachements de l’armée régulière nord-vietnamienne.

C’est alors que l’armée américaine leva la 11e Division d’Assaut de l’Air (héliportée) au début des années 1960, une unité qui fut rebaptisée en juillet 1965 sous le nom de la 1ère Division (aérienne mobile) de Cavalerie. Pour appuyer cette infanterie aéroportée, des hélicoptères équipés de canons et de mitrailleuses lourdes leur furent affectés, comme s’il s’agissait d’une guerre conventionnelle livrée au sol, où l’artillerie supporterait l’infanterie. À cet égard, la guerre du Vietnam impliqua davantage d’opérations aéroportées que tout autre conflit au cours de l’Histoire.

Les parachutistes: là pour rester

Au cours du quart de siècle qui suivit la fin de la guerre du Vietnam, seule l’Union soviétique entretint un nombre considérable d’unités aéroportées. Lors de l’invasion puis de la guerre en Afghanistan entre 1979 et 1989, les Soviétiques firent grand usage de parachutistes et de troupes héliportées. À la même époque, en 1978, la France et la Belgique dépêchèrent chacune un régiment de parachutistes à Kolwezi, afin de secourir leurs ressortissants lors de la crise au Zaïre.

La volonté affichée par certaines armées du monde de maintenir et créer des unités aéroportées demeure présente au XXIe siècle. En 2000, les Britanniques fusionnèrent certaines de leurs unités afin d’établir la 16e Brigade d’assaut aérienne. En 2005, on observe que le Corps des Marines américains avait conservé ses capacités aéroportées, mais l’armée américaine, dans son ensemble, avait dissout son unité de cavalerie aérienne (Air Cavalry) et elle fit le choix de seulement maintenir les 82e et 101e Divisions aéroportées au moment de rédiger ces lignes.

Dans les guerres du XXIe siècle, les unités dites de "parachutistes" forment un noyau dur de troupes d'élite appelées à exécuter toutes sortes d'opérations. Cela inclut le rôle initialement attribué qui consistait à être parachuté sur des objectifs militaires derrière les lignes ennemies.

Bien que plusieurs nations continuent d’entretenir officiellement des formations aéroportées, celles-ci servent la plupart du temps de centres de « recrutement » et d’entraînement pour des soldats qui aspirent à devenir des combattants d’élite. Il s’agira de troupes qu’on utilisera au cours d’opérations spéciales ou de guerres non conventionnelles. De petits groupes de parachutistes hautement entraînés peuvent être transportés à bord d’hélicoptères ou encore largués selon la forme traditionnelle, exécuter leur mission, puis être extraits rapidement de la zone des opérations avant que l’ennemi n’ait eu le temps de réagir.

Cette manière de procéder fut démontrée lors de la Première guerre du Golfe (1990-1991) et aussi pendant la guerre d’Afghanistan qui débuta en 2001. Dans les deux conflits, de petits groupes de parachutistes ou de troupes aéroportées s’infiltrèrent derrière les lignes de l’ennemi, le détruisirent sur son propre terrain, puis retournèrent à leurs bases opérationnelles.

Cela signifie qu’au final, les nations n’hésiteront jamais à recourir à ce type de soldats d’élite pour mener des opérations jugées nécessaires, que ce soit dans la poursuite d’objectifs militaires, nationaux ou les deux.

La guerre pour se nourrir

Affiche de propagande du ministère britannique de l'Agriculture datant de 1939. L'économie de guerre passe par une bonne gestion du potentiel agricole.

Il peut sembler saugrenue, à première vue, de croire que des activités en apparence si opposées comme l’agriculture et la guerre puissent avoir une quelconque relation d’interdépendance. Au contraire, il s’agit là de deux phénomènes intimement liés en pratique, si ce n’est pas dans l’imagination populaire.

Les peuples de l’époque de l’Âge de pierre, en particulier les nomades qui ne pratiquaient pas l’agriculture, faisaient la guerre parce que leur besoin de se nourrir les contraignait à effectuer des raids sporadiques contre les villages fermiers. De plus, les tribus nomades d’éleveurs d’animaux guerroyaient entre elles pour la possession des territoires de pâturage, des esclaves et le prestige.

Plus tard, avec le développement de l’agriculture et l’élevage des animaux aux fins laitières, par des fermiers vivant de manière sédentarisée, un nouvel élément s’ajouta à cette relation entre la guerre et l’agriculture. En effet, les fermiers sédentaires se mirent à produire et entreposer des stocks saisonniers de grains de céréales et de maïs. Par conséquent, les peuples qui conservaient le mode de vie nomade, comme ce fut le cas de certaines tribus mongoles aux VIe et VIIe siècles de notre ère, pour ne citer que cet exemple, attaquaient et s’emparaient de ces stocks de nourriture qui appartenaient à leurs voisins sédentaires.

Le problème des surplus agricoles

Pour leur part, les villages fermiers avaient besoin de conserver un certain capital (sous forme de nourriture) afin de pouvoir payer, dans bien des cas en nature, les frais pour leur protection. Ces sociétés agraires primitives vivaient néanmoins sur la corde raide en permanence, car elles avaient régulièrement des difficultés à accumuler des surplus de subsistances, d’où l’explicite relation entre la guerre, la sécurité puis l’agriculture. Bref, le fait d’avoir des provisions substantielles était un élément essentiel à la survie à long terme, comme la quantité de ces surplus influait sur la taille et la puissance des classes guerrières dirigeantes.

Cela signifiait que l’amélioration de la production au-delà du niveau de subsistance devait régulièrement passer par l’expropriation, voire le pillage par un évident recours à la force. Avec le temps, cela signifia, par exemple dans l’Égypte ancienne et la Mésopotamie, que l’incapacité des fermiers à accroître la productivité et les capacités d’entreposage força les classes dirigeantes grandissantes à exproprier, soit par une hausse de taxes ou le vol, les réserves alimentaires nécessaires pour leur maintien au pouvoir.

Une scène agricole dans l'Égypte antique.

En Chine, à l’époque des dynasties Shui et Tang (589-907), la plus grande partie du territoire avait été défrichée et irriguée, ce qui accrut les rendements. L’irrigation était tributaire d’un ingénieux système de canaux, d’écluses et de barrages. Ce système était entretenu par une classe de techniciens, elle-même supportée par une autorité centrale qui collectait les surplus des fermiers sous forme de taxes. Dans d’autres régions, comme en Macédoine ou en Toscane à la même époque, les rendements agricoles étaient stagnants, ce qui témoignait de la difficulté à accumuler des surplus. La création d’un surplus par la force, par l’imposition de taxes excessives, engendrait souvent la résistance et la rébellion. En d’autres cas, cela amena l’accumulation de surplus, ce qui s’avérait une cible tentante pour des attaques ennemies. Ce fut notamment le cas lorsque des tribus barbares effectuaient périodiquement des raids à la fin de l’Empire romain.

À l’époque carolingienne, où régna particulièrement un désordre attribuable aux nombreuses invasions barbares aux IXe et Xe siècles, les fermiers échangeaient leur fidélité et leur nourriture avec des guerriers en échange de la sécurité. Cela amenait l’établissement d’un autre système, celui de la vassalité et de la société seigneuriale en Europe, quoiqu’on assista à des arrangements similaires à l’époque du shogunat des Ashikaga au Japon, quelque part entre 1300 et 1470.

La relation entre l'agriculture et la guerre prit une connotation particulière à certaines époques, comme ce fut le cas au Moyen Âge. On pouvait faire la guerre pour se nourrir et piller les richesses, mais en même temps, les surplus de nourriture pouvaient se monnayer en échange d'une protection accrue.

La transformation des économies

La tradition et la contrainte culturelles en vigueur dans des sociétés de subsistance comme celles de l’Europe et du Japon limitèrent la volonté de ses membres à prendre des risques afin d’essayer de nouvelles méthodes, des technologies et autres procédés d’investigation visant à accroître les rendements agricoles. Malgré tout, l’agriculture stagnante entraîna des carences qui firent en sorte qu’il fallait se servir chez les voisins, ne serait-ce que pour nourrir non seulement les classes dirigeantes, mais aussi celles qui ne travaillaient pas la terre. Après tout, leurs activités professionnelles, comme celles reliées au commerce, étaient essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble de la société.

Suivant la période de la Peste Noire dans l’Europe médiévale du XIVe siècle, la quantité de nourriture per capita et les surplus augmentèrent à nouveau, si bien que classes non-paysannes purent à leur tour s’accroître. Les nombreux changements dans le secteur agricole créèrent un excédent de travailleurs fermiers, ce qui eut comme conséquence première de hausser le chômage. À cela, il faut ajouter que dans certains pays, comme en Angleterre, le développement de nouvelles économies reliées à l’industrie textile amena nombre de paysans « traditionnels » à se reconvertir dans le domaine de l’élevage de la laine. Comme indiqué, cet excédent de travailleurs put en partie être absorbé par la diversification du secteur agricole, mais le reste dut trouver du travail ailleurs. Les métiers de mercenaires et de marins apparaissaient comme des débouchés potentiels.

Alors que l’État-nation commença à se développer dans l’Europe du XVe siècle (ce qui renforça le pouvoir interne), le surplus de travailleurs issus autrefois du monde agricole fut employé à accroître les effectifs militaires. Ces derniers étaient nécessaires afin de projeter la puissance de l’État à l’étranger et pour se maintenir au pouvoir. C’est dans ce contexte que des états connurent une forte montée en puissance, comme l’Espagne du XVIe siècle. Pour l’Espagne, la guerre fut un recours fréquemment utilisé loin du territoire national afin d’étendre la puissance et l’influence impériales, tout en faisant l’acquisition de nouveaux comptoirs commerciaux outre-mer.

L'exploration du nouveau monde à partir de la fin du XVe siècle ouvrit aux puissances européennes l'accès à de nouveaux marchés, en particulier pour les ressources agricoles qu'elles pouvaient importer en métropole.

Certaines sociétés comme l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre parvinrent à étendre leurs réseaux de comptoirs commerciaux par la conquête et la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Océanie. S’appuyant sur l’agriculture et les ressources ainsi acquises, ces puissances impériales établirent leur domination sur de vastes régions du globe et se firent la guerre entre elles sur une base quasi permanente. Conséquemment, de nouvelles puissances émergèrent et se mirent à contester l’hégémonie européenne, comme la Russie, le Japon et les États-Unis.

La relation à l’ère industrielle

Dans le cas des États-Unis, l’augmentation substantielle de la production agricole et maraîchère permit de soutenir l’urbanisation rapide de la société américaine et nourrir la classe ouvrière industrielle, malgré l’intermède de la Guerre civile (1861-1865) qui affecta la production, en particulier dans les états confédérés. Ce conflit illustra à nouveau la relation implicite, sinon intime, entre la qualité des rendements agricoles et celle des armées sur les champs de bataille, dont les combattants ont naturellement besoin de se nourrir. Cela sous-tend donc le fragile équilibre du partage des ressources alimentaires entre les capacités de production vis-à-vis des besoins des armées et des populations civiles.

Dans une Amérique agricole ravagée par la guerre civile (1861-1865), la question de l'interdépendance entre l'agriculture et la guerre prit une tournure particulière. Premièrement, l'agriculture nourrissait les armées. Ensuite, les batailles se livraient sur ses champs. Enfin, l'agriculture revêtait une dimension politique, dans la mesure où l'une des causes du conflit concernait le sort de ces esclaves noirs qui fournissaient une large partie de la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes.

Par contraste, le Japon choisit de préserver son mode d’agriculture traditionnel, ce qui eut pour conséquence d’entraver sérieusement l’ensemble de son développement économique. Les limites engendrées par les carences de la production agricole se firent durement sentir sur le front intérieur japonais, ce qui peut en partie expliquer les ambitions expansionnistes du régime impérial dans les années 1930 et 1940.

Photo de Simon Fridland idéalisant une femme soviétique conduisant un tracteur en 1932, dans le contexte de la collectivisation des terres agricoles dans l'URSS de Staline.

Dans un autre contexte, celui de la Russie tsariste, les serfs gagnèrent leur liberté au milieu du XIXe siècle, mais cela ne changea en rien au fait qu’ils demeuraient exploités par la classe dirigeante. En fait, tant les ministres tsaristes que les commissaires soviétiques après 1917 tentèrent d’exploiter et exproprier tout surplus agricole afin de financer l’industrialisation effrénée que connut la Russie.

Pour sa part, l’agriculture soviétique s’avéra terriblement inefficace, mais elle fournit la base pour la modernisation du pays et celle d’états satellites comme l’Ukraine et la Biélorussie. D’autres états purent également atteindre certains standards apparents de modernité, notamment avec l’apparition des ordinateurs, des téléphones satellites et du moteur à combustion, mais leur base agricole, de laquelle dépendaient le futur économique et la capacité de se maintenir au pouvoir en temps de guerre, demeura énormément limitée.

Dans plusieurs états modernes, l’agriculture ne constitue plus un secteur névralgique de l’activité économique, car les traités commerciaux et les capacités d’importations firent en sorte de réduire la dépendance de nombre d’états face à la nourriture. Par conséquent, dans ces sociétés, l’agriculture entretient une relation limitée avec la capacité à faire la guerre.

Dans un autre cas extrême, et pour conclure, des sociétés comme celle de la Corée du Nord, où Kim Jong-Il (le dictateur communiste aux traits staliniens) affame délibérément son peuple afin de supporter la machine militaire de la nation, ne font que rappeler la nature de la relation d’interdépendance entre les capacités agricoles et celles à faire la guerre.

La hausse notable du prix des denrées alimentaires importées, les inondations et les mauvaises politiques économiques mises en place par le régime firent en sorte d'accentuer les difficultés qu'avait la population nord-coréenne à se nourrir. En revanche, le régime de Kim Jong-Il consacre l'essentiel de ses ressources au maintien de larges forces armées, le tout au détriment de sa propre population.

Affiche de propagande datant de la guerre de 1914-1918 et montrant des combattants noirs du 369e Régiment d'Infanterie, avec le père de l'émancipation noire, l'ancien Président Abraham Lincoln.

Les soldats de race noire de l’armée américaine ont combattu dans à peu près toutes les guerres livrées par les États-Unis, des affrontements de la Révolution jusqu’aux plus récentes campagnes d’Irak et d’Afghanistan.

Lors de la Révolution américaine, on remarque la présence d’un soldat noir nommé Salem Poor qui a combattu à Bunker Hill (1775), la première bataille majeure du conflit. Par contre, d’autres combattants noirs s’ajoutèrent. Qu’ils soient des hommes libres ou des esclaves (à qui on avait promis la liberté à la fin du conflit), ceux-ci furent représentés dans les rangs de l’Armée continentale. On recense environ 5,000 soldats noirs qui servirent jusqu’à la fin des hostilités, ce qui représente environ 2% des effectifs de cette armée.

En 1778, alors que les enrôlements blancs diminuèrent, les gouvernements des états encouragèrent le recrutement de volontaires noirs. Par exemple, les Noirs servirent sur les vaisseaux de la marine continentale puis américaine, et la U.S. Navy poursuivit le recrutement de marins noirs pendant le siècle suivant. Cependant, et en particulier pour l’armée de terre après 1783, la politique généralement en vigueur consista à exclure les Noirs des effectifs réguliers du temps de paix.

En 1812, dans le contexte d’une nouvelle guerre contre l’Angleterre, les faibles effectifs de l’armée régulière américaine amenèrent le gouvernement à recruter à nouveau des volontaires noirs. Ceux-ci servirent lors des batailles sur le Lac Érié jusqu’à celle de la Nouvelle-Orléans. Quelques décennies plus tard, pendant la guerre américano-mexicaine (1846-1848), des esclaves et hommes libres noirs servirent comme auxiliaires logistiques aux unités blanches combattantes levées par les états, qui en passant avaient interdit aux Noirs d’évoluer dans leurs rangs. Dans ce contexte, le stéréotype véhiculé était à l’effet que les Noirs ne constituaient pas d’aussi bons soldats que les Blancs.

De 1861 à 1862, en pleine Guerre civile américaine, la plupart des nordistes et des sudistes s’opposaient au service militaire des Noirs dans leurs armées respectives, bien qu’à l’instar de la guerre révolutionnaire, la marine nordiste accepta des milliers de Noirs lors de sa phase d’expansion. En 1863, le Président Abraham Lincoln autorisa la levée d’unités noires nommées U.S. Colored Troops. Sans surprise, celles-ci allaient combler le besoin du gouvernement fédéral d’augmenter les effectifs de l’armée, car les enrôlements volontaires blancs diminuèrent à cette époque. De plus, à mesure que progressait le conflit, la question de l’esclavage et de son abolition constituait une valable source de motivation à l’enrôlement noir, d’autant que la cause sudiste perdait de son prestige dans la phase finale des hostilités.

Illustration représentant des soldats du 54e Régiment de Volontaires du Massachusetts à l'assaut de Fort Wagner (Caroline du Sud) le 18 juillet 1863.

La plupart des 200,000 soldats noirs de la Guerre civile américaine (qui représentaient 10% des effectifs de l’armée et 25% de ceux de la marine de l’Union) servirent généralement en appui aux unités blanches combattantes. Les Noirs aménageaient des dispositifs défensifs, servaient de forces de garnison et protégeaient les lignes de communications et de ravitaillements. Par contre, certaines unités d’infanterie combattirent en première ligne, comme ce fut le cas lors des batailles de Port Hudson (Louisiane), de Fort Wagner (Caroline du Sud), de même qu’à Petersburg et Appomattox (Virginie).

En 1866, le Congrès américain autorisa les Noirs à s’enrôler dans l’armée du temps de paix, si bien que l’on put entretenir quatre régiments distincts noirs commandés par des officiers blancs, comme au temps de la Guerre civile. Ces troupes, respectueusement surnommées les Buffalo Soldiers par les Indiens, servirent dans les états de l’ancienne Confédération aux fins de la reconstruction, mais elles furent aussi déployées contre les tribus indiennes lors de la conquête de l’Ouest. Notons également qu’ils étaient rares les cadets noirs admis à l’école des officiers de West Point à la même époque.

Pendant la guerre hispano-américaine de 1898, des cavaliers noirs prirent d’assaut les hauteurs de San Juan à Cuba et d’autres fantassins noirs combattirent également lors de la guerre contre les Philippines. Malgré tout, la situation était loin d’être rose pour les soldats afro-américains, selon les époques. À titre d’exemple, les antagonismes ségrégationnistes se manifestèrent lors d’émeutes au Texas, des incidents dans lesquels des soldats noirs furent impliqués, comme à Brownsville en 1906 et à Houston en 1917.

Illustration de soldats démontés du 9e Régiment de Cavalerie prenant part à l'assaut des hauteurs de San Juan (Cuba) lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

Pendant la Première Guerre mondiale, les partisans de la cause noire firent pression auprès du Président Woodrow Wilson afin que soient levées d’autres unités noires distinctes en plus des quatre régiments précédemment mentionnés. La plupart des 380,000 Afro-américains en uniforme furent cependant éloignés de la zone des combats en France. Une fois de plus, ils servirent comme unités de support logistique ou dans la marine, en particulier dans les salles des machines ou comme stewards dans les salles à manger. Il faut néanmoins préciser que des soldats noirs participèrent aux combats. Il s’agit ici de ceux qui faisaient partie de la 93e Division d’infanterie qui combattit dans un secteur français sur le front de l’Ouest et qui se distingua sur les champs de bataille. Les régiments de cette division relevaient du commandement français et ils combattirent avec des équipements fournis par la France.

Des combattants du 369e Régiment d'Infanterie portant fièrement leurs décorations françaises. Ceux-ci furent surnommés les "Harlem Hell Fighters" et ils combattirent lors de la guerre de 1914-1918 sous le commandement français.

Le problème de la ségrégation se poursuivit lors de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les Japonais attaquèrent la base navale de Pearl Harbor en décembre 1941, des soldats noirs furent cités à l’ordre de l’armée pour leur bravoure, mais les perceptions négatives face à leurs capacités combattantes persistèrent. Les élites noires et leurs partisans, dont Eleanor Roosevelt, firent à nouveau des pressions afin que les volontaires noirs puissent servir dans des unités combattantes. À cet effet, les Noirs furent autorisés à s’enrôler, par exemple, dans le Corps des Marines le 1er juin 1942. Sous la supervision d’officiers blancs, des Noirs purent aussi servir dans la marine de combat. Considérant l’aspect technique du métier de marin, le but était de vérifier leurs compétences dans l’exécution de certaines tâches, comme si, non sans arrière-pensée, les Noirs ne pouvaient pas fournir un travail de qualité égale à celui des Blancs.

Sur les 16 millions d’Américains ayant porté l’uniforme au cours de la Seconde Guerre mondiale, environ 900,000 étaient de race noire. En 1945, la marine avait accordé des commissions d’officiers à des Noirs, de même que l’aviation avait admis dans ses rangs des officiers noirs qui s’entraînaient pour devenir pilotes à l’Institut Tuskegee situé en Alabama. Pour la première fois, des Noirs allaient voler dans des escadrons de combat en Europe, même que l’un d’eux, Benjamin O. Davis Sr., allait être promu au rang de brigadier-général d’aviation. D’autres Noirs, ceux-ci des fantassins, allaient également combattre au front, ce qui fut particulièrement le cas lors de la bataille des Ardennes (1944-1945).

Des artilleurs sur la ligne de front pendant la Seconde Guerre mondiale.

Au lendemain de la guerre, le Président Harry Truman émit un décret en 1948 qui autorisa les Noirs à occuper davantage de postes de commandement au sein de l’armée. D’abord, le décret autorisa le recrutement d’un plus grand nombre d’Afro-américains, tout en éliminant l’entraînement ségrégationniste. Concrètement, cela signifia que les réformateurs entreprirent de « dé-ségrégationner » les installations militaires et autres facilités, tout en accélérant le mixage des ethnies dans les unités d’infanterie. Cela était en fait une réalité lorsque les forces américaines furent déployées pendant la guerre en Corée de 1950 à 1953.

Dans la jungle du Vietnam.

Au cours des années 1960 et 1970, de plus en plus d’Afro-Américains obtinrent des commissions d’officiers et ils bénéficièrent d’un traitement plus équitable quant aux possibilités de promotion. Lors de la guerre du Vietnam, alors que les Noirs représentaient environ 12% de la population américaine, ceux-ci constituaient 12% des effectifs engagés et ils représentèrent en fin de compte 12% des pertes au combat.

La période marqua donc une intégration accélérée des Noirs dans les principales branches des forces armées, sur terre, sur mer et dans les airs. D’ailleurs, lorsqu’éclate la guerre du Golfe en 1990, l’armée figure parmi les offices gouvernementaux les plus représentatifs de la composition ethnique de la société américaine. En 2000, les Afro-américains constituaient toujours environ 12% de la population totale, mais leur représentation dans l’armée connut un bond phénoménal. En effet, les Noirs (hommes et femmes) formaient 28% des effectifs de l’armée de terre, 19% du Corps des Marines, 15% de l’aviation et 15% de la marine.

Enfin, mentionnons que plusieurs Afro-américains parvinrent à accrocher les étoiles du grade de général sur leurs épaules. Le plus connu d’entre eux fut probablement le général Colin Powell, qui devint le premier Afro-américain à présider le prestigieux Comité des chefs d’État-major interarmées (Joint Chiefs of Staff) de 1989 à 1993.

La quête d’influence

Un combattant afghan à l'époque de la Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880).

L’Afghanistan est un pays qui fut envahi à maintes reprises par des puissances étrangères au cours de sa longue histoire. Ce fut particulièrement le cas à l’époque des invasions britanniques de la région. Ce qu’on appela ultérieurement les « Guerres afghanes » consista en une série de trois invasions qui se transformèrent en d’âpres campagnes militaires pour les belligérants de 1839 à 1842, de 1878 à 1880 puis en 1919.

Ce qui attira l’attention du gouvernement britannique sur la région survint lors d’une série d’incidents au milieu du XVIIIe siècle, incidents que l’on nomme les « raids des Durani ». Ceux-ci font référence à la dynastie du même nom qui tenta à plusieurs occasions d’ébranler l’Empire moghol à sa frontière nord-ouest, notamment contre la ville de Delhi. Quelques décennies plus tard, à l’époque des guerres napoléoniennes, les Britanniques craignaient que les Français ou les Russes ne profitent de l’instabilité de la région, et de l’assistance perse ou afghane, afin d’étendre leur influence respective, en particulier sur l’Inde via la passe de Khyber, un important défilé reliant l’Afghanistan au Pakistan moderne dans cette zone montagneuse.

Par conséquent, les Britanniques s’allièrent avec l’Iran (Perse) et l’Empire sikh du Punjab. Pendant un certain temps, il s’avéra que l’Angleterre et l’Afghanistan furent des alliées, notamment en vertu d’un traité signé en 1809 avec le roi Shah Shuja. Celui-ci souhaitait par le fait même empêcher que l’Inde ne soit envahie par la France ou la Russie. Très rapidement, et malheureusement pour lui, il est renversé par son demi-frère Mahmud Shah. Shah Shuja ne parvint pas à rallier les sikhs à sa cause, et ce, même en tentant de les corrompre, si bien qu’il dut s’exiler dans le Raj britannique en 1815 où il entretint un puissant lobby probritannique.

Carte montrant les frontières actuelles de l'Afghanistan. (Cliquez pour un meilleur aperçu.)

En Afghanistan, pendant ce temps, Mahmud Shah fut à son tour renversé en 1826 par des membres du clan des Barakzai alors dirigés par l’émir Dost Mohammed Khan. Cet événement inquiéta les Britanniques et l’avenir leur donna en quelque sorte raison. En 1837, les Britanniques constatèrent que les Russes fournirent une aide militaire aux forces perses qui assiégèrent la région du Hérat, sans compter que les Britanniques critiquèrent la soi-disant inhabileté de Dost Mohammed Khan à contenir l’influence militaire et commerciale de la Russie.

La Première Guerre anglo-afghane (1839-1842)

Ce fut dans ce contexte que débuta la Première Guerre anglo-afghane en 1839, dont le but était de remplacer Dost Mohammed Khan par son demi-frère Shah Shuja. Les troupes britanniques pénétrèrent dans Kandahar en avril de la même année et elles prirent d’assaut la forteresse de Ghazna (juillet), après laquelle Kaboul tomba à son tour sans affrontement au mois d’août.

Shah Shuja revint à nouveau sur le trône, mais il était évident que sa mainmise du pouvoir dépendait entièrement de la présence militaire britannique dans son royaume. De son côté, Dost Mohammed Khan avait tenté pendant un certain temps d’organiser la résistance, mais il fut fait prisonnier par une patrouille britannique et contraint de s’exiler en Inde. Son arrestation et son départ d’Afghanistan n’empêchèrent pas ses partisans, dirigés par son fils, d’infiltrer les sphères du pouvoir afghan, en particulier dans Kaboul. Une émeute éclata, dans laquelle le Résident britannique Sir William MacNaughten et Shah Shuja furent tués.

Une représentation de l'assaut de la forteresse de Ghazna par l'armée britannique lors de la Première Guerre anglo-afghane (juillet 1839).

Pour ne rien arranger, la garnison britannique dans Kaboul fut coincée dans son propre camp, si bien qu’elle ne put attaquer ni tenir son terrain. L’ordre fut alors donné de battre en retraite, ce que firent les soldats britanniques à travers les montagnes enneigées, le 6 janvier 1842. L’expulsion de Kaboul n’était rien en comparaison du désastre qui allait atteindre les Britanniques. Leur petite force composée de 4,500 soldats et de 12,000 accompagnateurs fut anéantie par les rebelles afghans avant qu’elle n’ait pu atteindre l’avant-poste britannique situé à Jalalabad.

La Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880)

Au printemps de la même année, les Britanniques voulurent prendre leur revanche et ils dépêchèrent un autre contingent aux effectifs plus importants afin de brûler et piller Kaboul, mais il était évident qu’ils ne pourraient plus, du moins à court terme, y installer un gouvernement fantoche. Les Britanniques se retirèrent complètement d’Afghanistan et ils n’engagèrent plus aucune opération militaire sur la frontière nord-ouest, jusqu’au moment où éclatèrent de nouveaux troubles dans le contexte de la Seconde Guerre anglo-sikh de 1848-1849. D’une certaine manière, les Britanniques avaient été chanceux à cette époque, dans la mesure où leur ennemi juré Dost Mohammed Khan ne tenta pas d’étendre sa victoire de 1842 afin de leur causer des ennuis lors de la guerre de 1848-1849 mentionnée, ni même lors de la Révolte de Cipayes (Inde) en 1857-1858.

Encore une fois, les troubles en Afghanistan doivent toujours être mis dans le contexte de la rivalité entre les grandes puissances de l’époque. Les Britanniques gardaient toujours un œil sur les tentatives d’expansion de l’influence russe dans la région, surtout à partir des années 1870 où la Russie ne cacha plus ses prétentions. Par exemple, le troisième fils de Dost Mohammed Khan, Shir Ali, accueillit les émissaires russes avec tous les honneurs, tandis que les représentants britanniques n’avaient plus audience à la cour royale. Cet incident fut interprété comme une insulte par les Britanniques, qui déclarèrent à nouveau la guerre en 1878.

Le repli d'une unité d'artillerie britannique à la suite de la bataille de Maiwand (1880) lors de la Seconde Guerre anglo-afghane.

De leur côté, les Russes conseillèrent à Shir Ali de faire la paix avec les Britanniques, mais sa mort subite laissa cet épineux problème entre les mains de son fils Mohammed Ya’qub Khan. Suivant à son tour les conseils des Russes, celui-ci signa le Traité de Gandamak, dont la principale clause disait que ce serait désormais un envoyé spécial britannique qui allait s’occuper de la politique étrangère afghane. Non sans surprise, ce traité suscita la colère des Afghans, notamment celle d’une partie de l’armée et des civils qui prirent d’assaut la Résidence Générale britannique le 3 septembre 1879, tuant l’émissaire spécial et son escorte de soldats indiens après une brève, mais féroce lutte.

Une fois de plus, les forces britanniques marchèrent sur Kaboul, forçant ainsi Mohammed Ya’qub Khan à l’exil en Inde et à son éventuel renversement qui fut officialisé en 1881. L’Afghanistan fut alors placé sous la direction d’un souverain plus « malléable » en la personne d’Abdur Rahman Khan. Celui-ci prit le contrôle du pays en prenant soin de moderniser l’armée qui à son tour réprima pas moins de vingt révoltes au cours du règne de cet « émir de fer » jusqu’au début du XXe siècle.

La Troisième Guerre anglo-afghane (1919)

Carte montrant la délimitation de la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan basée sur la Durand Line de 1893.

Pendant ce temps, Abdur Rahman Khan négocia une série de traités avec les Britanniques et les Russes pour tenter de stabiliser la région. C’est ainsi qu’en 1893, avec l’aide de fonctionnaires afghans, les Britanniques établirent plus ou moins scrupuleusement une frontière officielle entre l’Afghanistan et l’actuel Pakistan, que l’on nomma la Durand Line. Celle-ci établissait aussi une zone démilitarisée le long de la frontière nord-ouest de l’Inde, tout en définissant les responsabilités conjointes afghano-indiennes afin de faire respecter la paix et la loi.

Le successeur d’Abdur Rahman Khan, Habibullah Khan, continua le programme de modernisation du pays lancé par son prédécesseur, mais il fut assassiné en 1919 par des membres se réclamant de la faction anti-britannique, en raison de son refus d’appuyer les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Dans le contexte de cet événement tragique, Amanullah Khan prit de force le pouvoir et déclencha la Troisième Guerre anglo-afghane en mai 1919 en dirigeant une attaque-surprise en Inde, espérant ainsi fomenter une révolte islamique contre l’autorité coloniale britannique.

Sur le plan militaire, les Britanniques parvinrent à contenir l’offensive afghane, notamment par la puissance de feu de leur aviation et de leurs mitrailleuses, mais au final, ils durent conclure un armistice en 1921. Ce faisant, les Britanniques reconnaissaient l’indépendance pleine et entière de l’Afghanistan.

Un bombardier lourd britannique Handley Page V/1500 employé en 1919 afin de bombarder des positions afghanes autour de Kaboul.

Introduction

Représentation d'un soldat éthiopien lors de la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936.

L’Abyssinie était un terme autrefois employé par les Européens afin d’identifier la partie de la corne africaine constituée aujourd’hui de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du moins pour la période étudiée dans cet article. Le territoire et la période furent marqués par une série d’offensives militaires de la part de l’Italie entre 1887 et 1941 afin d’y ériger un empire colonial. D’ailleurs, l’absence d’un tel empire s’était fait sentir dans l’Italie nouvellement unifiée en 1861, si bien que les différents gouvernements qui se sont succédé firent régulièrement du colonialisme une pierre angulaire de leur politique étrangère d’alors.

Le colonialisme était donc perçu comme une manière de rehausser le prestige d’une nation sur la scène internationale, en particulier en Europe, et de se créer une « place au soleil » vers laquelle les Italiens pourraient émigrer. De plus, l’argumentaire soutenu par les partisans italiens de la doctrine coloniale se basait sur des justifications similaires à celles d’autres colonialistes du monde, soit cette idée centrale d’accomplissement d’une « mission civilisatrice ». Par le fait même, cet argumentaire constituait la base d’un discours raciste qui était exalté dans la culture italienne à partir du dernier quart du XIXe siècle. Bien entendu, et au-delà du discours idéologique, les partisans italiens de l’aventure africaine prétextèrent l’importance des enjeux économiques, ce qui incluait le contrôle de ports de mer stratégiques. Dans cette optique, les divers gouvernements italiens subissaient également de fortes pressions de la part des lobbies industriels, en particulier ceux œuvrant dans les domaines de l’acier et de l’armement.

La quête d’un empire colonial était également une conséquence des désirs des nouvelles élites militaires et d’affaires de se faire valoir dans cette Italie née de l’unification. Cet État qui avait aussi conservé sa monarchie, elle-même en quête de gloire outre-mer. Étant donné que le terrain de chasse colonial se faisait de plus en plus restreint à la fin du XIXe siècle, il ne restait presque plus de territoires non loin de l’Italie afin d’édifier ce fameux empire. La destination qui apparaissait évidente était l’Afrique de l’Est, où de petits contingents italiens étaient déjà à l’œuvre sur les côtes érythréennes et abyssiniennes depuis 1885, dans le but de faire la chasse à certains partisans responsables de la mort d’explorateurs compatriotes l’année précédente.

Carte de l'actuelle Éthiopie, dont le territoire composait autrefois une large partie de l'Afrique orientale italienne. Dans le cercle, le secteur où se déroula la bataille d'Adoua du 1er mars 1896.

La campagne de 1887-1896

La première véritable campagne africaine débuta en 1887 et se termina neuf années plus tard. Elle fut caractérisée par une désastreuse série de défaites militaires momentanément interrompues par quelques victoires mineures pour l’armée italienne. Les deux plus importantes défaites de l’Italie furent celles de Dogali (26 janvier 1887) et d’Adoua (1er mars 1896). À Dogali, la colonne de 540 soldats du colonel De Cristoforis, qui était en chemin afin de renforcer une base italienne à Saati, fut attaquée et mise en déroute par les combattants éthiopiens sous le commandement de Ras Alula. Parmi les 430 soldats italiens tués au cours de ce bref engagement, on dénombre De Cristoforis.

En dépit de l’évidence de la défaite, l’épisode de Dogali fut présenté au public italien comme un chapitre glorieux de son histoire. Par exemple, de nombreuses œuvres d’art et littéraires montrèrent régulièrement la même image, soit celle d’un colonel De Cristoforis en train d’agoniser avec ses soldats et entouré de guerriers éthiopiens à moitié nus. D’ailleurs, il se trouve aujourd’hui à Rome un square nommé Piazza del Cinquecento (Place des Cinq Cents) en référence à la bataille de Dogali. Bref, il semble qu’à l’époque, peu de leçons aient été tirées de cette défaite militaire.

Cette peinture de Michele Cammarano réalisée en 1896 évoque la bataille de Dogali (1887) dans laquelle la colonne du colonel De Cristoforis fut massacrée par des guerriers éthiopiens qui la prirent en embuscade.

Il semble également évident que la présence militaire italienne en Abyssinie puisse être perçue comme une sauvage agression, mais il faut y apporter une certaine nuance. Au lendemain de Dogali, en 1894, un contingent italien de 18,000 hommes fut dépêché en renfort dans la région, mais cela se fit à la suite de longues et difficiles négociations avec plusieurs chefs africains locaux. Cette campagne impérialiste et punitive coûta très cher au trésor public italien, d’autant plus que les résultats n’étaient pas au rendez-vous.

Rappelons le désastre sans précédent subit lors de la bataille d’Adoua du 1er mars 1896. Encore une fois, l’armée italienne fut mise en déroute par un ennemi éthiopien largement supérieur en nombre avec environ 70,000 soldats. Ceux-ci étaient bien équipés et dirigés, sans compter que la lutte livrée sur le sol national ne fit qu’accentuer leur motivation à chasser l’envahisseur européen. Par ailleurs, la bataille d’Adoua constitue l’un des rares exemples où une puissance européenne fut chassée d’une colonie potentielle par une armée indigène.

Le désastre de 1896 ne fut pas sans conséquence sur le front intérieur italien. En effet, la nouvelle de l’anéantissement du contingent italien divisa l’opinion publique. Celle-ci était beaucoup plus réfractaire face à de nouvelles aventures coloniales, qu’elle n’a pu l’être au lendemain de Dogali. Il est probable que, dans ce contexte et en sachant que l’opinion publique allait mal réagir, le gouvernement italien de l’époque ait gardé pendant de nombreuses années le secret sur les méthodes brutales de l’armée à l’endroit des populations locales.

La bataille d'Adoua (1896), représentée par un artiste éthiopien inconnu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les forces éthiopiennes étaient toutes équipées d'un fusil et elles livrèrent une bataille féroce contre l'envahisseur italien.

Cependant, bien qu’Adoua mit un frein à l’expansion coloniale pendant plus de dix ans, il apparaît que les Italiens n’ont pas davantage retiré de leçons que lors de la déroute de 1887. En effet, le désastre d’Adoua fut interprété par les intellectuels nationalistes comme un affront pour lequel la vengeance était requise. Le premier ministre Benedetto Crispi fut contraint de démissionner, ce qui mit un terme à sa carrière politique. À cet égard, l’appui inconditionnel qu’il avait donné à l’expédition était inspiré par son désir de détourner l’attention du public des problèmes domestiques. Dans ce même ordre d’idées, l’influence d’un courant nationaliste, inspiré des idées « garibaldiennes », fit probablement en sorte que l’expédition de 1896 fut planifiée à la hâte. Quoi qu’il en soit, ce désastre militaire fut la cause directe de la chute de Crispi, dont le nom fut à jamais associé à Adoua.

À l’heure de gloire du fascisme (1935-1936)

Dès l’avènement du fascisme au début des années 1920, la question de l’Abyssinie revint à l’ordre du jour. Une politique agressive de colonisation et de conquête allait voir le jour, puis s’accompagner d’un idéal nostalgique de rebâtir l’Empire romain, grand et glorieux comme il le fut jadis. Benito Mussolini n’hésitait pas à parler d’une renaissance de l’empire, au plus grand profit de la grandeur de l’Italie de l’époque.

Cela dit, les colonies héritées de l’époque de l’Italie libérale figuraient parmi les plus pauvres du monde, d’où le fait que Mussolini souhaitait étendre l’empire pour accroître la richesse. À la suite d’une vaste campagne de propagande, l’Italie envahit l’Éthiopie à partir de ses bases d’Érythrée le 3 octobre 1935. Une campagne militaire effrénée faisant appel à de larges effectifs vit une série de victoires rapides pour l’armée italienne, sans compter la reprise hautement symbolique d’Adoua et l’occupation de la capitale Addis-Abeba, le 5 mai 1936.

Bien que courte dans le temps, la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936 fut loin d'être une simple promenade pour l'armée italienne. L'Italie jeta le poids de tout son arsenal militaire, tels ses avions, ses canons et ses gaz de combat, contre une armée éthiopienne qui se battit sur son terrain, avec les moyens du bord et l'énergie du désespoir.

L’Italie avait alors mis la main sur un pays beaucoup plus riche en ressources naturelles et d’une superficie d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés avec quelque 13 millions d’habitants. Non sans surprise, la guerre engendra l’indignation des démocraties occidentales, dont plusieurs s’empressèrent de voter à la Société des Nations des résolutions de sanctions économiques contre l’Italie en novembre 1935. Il n’en demeure pas moins que la victoire souleva l’enthousiasme de l’opinion publique italienne, ce qui marqua également l’apogée de la popularité du régime de Mussolini.

Sur le terrain, la campagne de 1935-1936 fut aussi accompagnée d’une intense propagande à connotations racistes. Elle vit aussi l’armée italienne faire preuve d’une brutalité sans précédent, notamment par l’utilisation de gaz de combat contre des Éthiopiens qui n’étaient pas équipés pour y faire face. L’Éthiopie et une partie de l’Érythrée furent alors unifiées à la Somalie afin de créer l’Afrique orientale italienne (AOI).

La fin du rêve colonial (1940-1941)

Après être entrée dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, l’Italie dut mener une lutte navale acharnée en Méditerranée, ce qui eut pour première conséquence qu’elle ne parvint pas à protéger adéquatement ses lignes de ravitaillement vers ses colonies africaines. Les armes, les chars et autres matériels de guerre devinrent plus rares, si bien que les troupes déployées en Afrique de l’Est furent laissées à leur sort.

Figure légendaire de la résistance éthiopienne face à l'invasion italienne, l'empereur Hailé Sélassié 1er, qui régna de 1930 à 1936, puis de 1941 à 1974.

De plus, une offensive très ambitieuse fut lancée par l’Italie contre l’Égypte le 13 septembre 1940, ce qui fit en sorte d’étirer davantage ses lignes de ravitaillement pour les colonies, dans la mesure où les renforts allaient prioritairement vers le front égyptien. L’adversaire principal dans ce théâtre d’opérations était l’armée britannique, qui lança une contre-offensive le 6 novembre, ce qui força les Italiens à reculer de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest.

En AOI, des villes telles Asmara et Addis-Abeba tombèrent aux mains des Alliés, respectivement les 2 et 6 avril 1941. Ces chutes mirent pratiquement un terme à l’existence de l’empire italien en Afrique. Par contre, on peut penser que ce résultat était prévisible. En effet, d’un point de vue tactique, les troupes britanniques étaient largement plus efficaces que leurs adversaires italiens. La victoire des Britanniques s’explique aussi par l’épuisement physique et surtout par l’effondrement du moral des soldats italiens. Nombreux étaient les combattants désireux de rentrer à la maison, car ils étaient fatigués, sinon écœurés de servir comme forces d’occupation dans un théâtre colonial qui leur a toujours été hostile.

C’est pour cela que des centaines de milliers de combattants italiens furent faits prisonniers sur l’ensemble du continent africain au cours de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié 1er, qui avait naturellement été expulsé par les Italiens, put revenir prendre sa place sur le trône.

La bataille d'Adoua de 1896 fut un véritable désastre pour l'armée italienne. Plus important encore peut-être, cet affrontement occupe aujourd'hui une place prépondérante dans la mémoire collective des Éthiopiens.

L'amiral Wilhelm Canaris, le directeur de l'Abwehr de 1935 à 1944.

L’Abwehr (qui signifie littéralement défense) était l’organisation qui s’occupait du renseignement militaire de l’état-major allemand entre 1925 et 1944. Bien que cette agence soit née dans le contexte de la réorganisation de l’armée allemande après la Première Guerre mondiale, et également pour respecter certaines clauses du Traité de Versailles, l’Abwehr devait au départ orienter ses activités de renseignement à des fins purement défensives, comme le sous-tend son appellation.

Dans les faits, l’Abwehr était une organisation somme toute insignifiante, de sa création jusqu’en janvier 1935, date à laquelle Hitler décida de lui fournir de plus amples moyens et d’y nommer l’amiral Wilhelm Canaris pour la diriger. D’ailleurs, rappelons qu’il y avait à l’époque une féroce compétition entre les différents services de renseignement du IIIe Reich, qui se voyaient tous octroyer davantage de ressources. À titre d’exemple, le service de renseignement de la S.S., connu sous le nom de Sicherheitsdienst (SD), vit une véritable explosion de ses effectifs, tout comme celui de la police secrète d’État, la Geheime Staatspolizei (Gestapo). Par conséquent, tant la SD que la Gestapo percevaient l’Abwehr comme une rivale.

Au niveau organisationnel, l’Abwehr était découpée en trois départements, identifiés simplement sous les appellations d’Abwehr I, d’Abwehr II et d’Abwehr III. Le premier département était responsable de collecter des informations sur les nations étrangères, notamment en y envoyant des espions recueillir toutes sortes de renseignements qu’ils jugeraient pertinents. Dans cette tâche, il s’avéra que l’Abwehr I performa de façon médiocre, si bien que les dirigeants nazis ignorèrent la majorité des informations qu’elle amassa. Par exemple, nombreux étaient les agents de l’Abwehr I qui opéraient en Angleterre, mais les officiers de contre-espionnage britanniques parvinrent à repérer tous les espions allemands sur leur territoire.

De son côté, l’Abwehr II reçut le mandat d’exécuter des missions de sabotage et d’autres opérations spéciales selon les besoins et situations. Parmi ses agents, on comptait ceux du fameux « commando brandebourgeois » qui était passé maître dans l’art de la ruse et du déguisement lorsqu’il opérait derrière les lignes ennemies. À cet égard, la peur face à la soi-disant « 5e colonne » de l’Abwehr II se transforma en panique en France, en Belgique et aux Pays-Bas pendant la campagne militaire de 1940. Les Brandebourgeois accomplirent probablement leur opération la plus spectaculaire en août 1942, lorsque l’une de leurs équipes trompa les forces soviétiques qui défendirent les champs pétrolifères autour de Maikop (Caucase), forçant ces dernières à battre en retraite devant la supposée puissance de l’armée allemande dans ce secteur.

Vêtus de l'uniforme soviétique, ces soldats allemands du "commando brandebourgeois" furent particulièrement actifs au cours d'opérations spéciales, comme celle du raid de Maikop à l'été de 1942. Au niveau hiérarchique, ils relevaient de l'Abwehr II.

Enfin, notons que l’Abwehr III avait le mandat du contre-espionnage. Dans l’accomplissement de cette tâche, et à l’instar de l’Abwehr I, ses agents ne connurent guère plus de succès. Il y eut malgré tout certaines exceptions notables. Mentionnons entre autres l’exploit de l’agent Hugo Bleicher qui, en novembre 1941, parvint à capturer Mathilde Carre, une infirmière française qui espionnait pour le compte des Alliés. Bleicher força Carre à devenir une agente double et il l’envoya en Angleterre espionner pour lui, bien que les Britanniques finirent par la capturer. De plus, au cours d’une autre mission, Bleicher accomplit le double exploit d’avoir mis au grand jour non pas un, mais deux réseaux britanniques d’espionnage qui opéraient sous les noms de code SPINDLE et PROSPER, des réseaux qui travaillaient essentiellement à appuyer la Résistance française.

Relevant officiellement de l'Abwehr III, Hugo Bleicher joua un rôle important dans la déstabilisation des réseaux britanniques d'espionnage qui opéraient dans la France occupée.

En dépit de ces exploits, et comme nous l’avons mentionné, les performances générales de l’Abwehr étaient médiocres, si bien qu’elle souleva de plus en plus de critiques, voire la suspicion des dirigeants du IIIe Reich. Un autre élément qui ne contribua en rien à l’amélioration de la réputation de l’Abwehr était que cette agence comprenait dans ses rangs des gens qui semblaient comploter contre Adolf Hitler. Wilhelm Canaris lui-même, malgré qu’il était politiquement un ultra-conservateur, n’avait que peu de goût pour l’idéologie nazie et il fournit de l’aide à certains membres de la clique anti-hitlérienne.

Sur ce point, et dès le début des années 1930, des agents de l’Abwehr tentèrent d’avertir les puissances occidentales d’Europe afin qu’elles se méfient des ambitions de Hitler vis-à-vis la Pologne et la Tchécoslovaquie. Par ailleurs, des agents de l’Abwehr vinrent en aide à des Juifs qui fuyaient la S.S., malgré que l’ensemble de l’Abwehr contribua à l’implantation de politiques anti-juives sous le régime nazi.

Les faits évoqués relatifs aux activités « suspicieuses » de l’Abwehr commencèrent à sérieusement attirer l’attention des autres services compétitifs du renseignement allemand. Dans cette optique, la Gestapo enquêta sur l’Abwehr en avril 1943. C’est alors que la Gestapo procéda à l’arrestation de quelques-uns de ses agents et elle fit en sorte que d’autres soient suspendus ou congédiés. L’année suivante, en juin 1944, Hitler ordonna le remplacement de Wilhelm Canaris par Heinrich Himmler. En d’autres termes, il ne manquait qu’un prétexte pour mettre fin aux activités de l’Abwehr.

La tentative d'assassinat contre Hitler du 20 juillet 1944 mit en lumière le rôle joué par certains agents de l'Abwehr. Il n'en fallait pas plus, désormais, pour fournir à Himmler le prétexte parfait pour dissoudre l'agence.

Le moment se présenta le mois suivant, lors de la tentative ratée d’assassinat contre Hitler. Cela fournit à Himmler l’occasion rêvée de dissoudre l’Abwehr et absorber ses fonctions à l’intérieur du SD. C’est ainsi que s’était achevée brutalement l’existence de l’Abwehr, où nombre de ses agents furent placés en état d’arrestation ou carrément exécutés, incluant son chef Canaris en avril 1945.

Introduction

Un fusillier-mitrailleur de l'armée britannique (1916).

La bataille de la Somme en France pendant la Première Guerre mondiale était constituée d’une série d’affrontements qui s’étalèrent sur plusieurs mois de l’année 1916 et qui impliquèrent nombre d’unités des armées française, britannique et allemande. À titre d’exemple, des bataillons provenant de tous les régiments de l’armée britannique furent, à un moment ou un autre, déployés dans ce secteur, si bien que la Somme occupe une place importante, voire uniques, dans l’histoire sociale et militaire de la Grande-Bretagne. C’était en effet le premier assaut d’envergure mené par l’armée britannique au cours de la guerre de 1914-1918.

Le choix du terrain n’alla pas de soi au départ. Le commandant en chef de l’armée britannique, le maréchal Douglas Haig, aurait préféré monter un assaut plus au nord de la France, vers la frontière belge dans les Flandres. Néanmoins, Haig se laissa convaincre par les Français que le coup devrait être porté plus au sud, soit dans la vallée de la Somme, où les armées française et britannique faisaient leur jonction.

Cependant, ce furent les Allemands qui assénèrent le premier coup en cette année de 1916 avec leur assaut sur Verdun le 21 février, ce qui força la France à déployer d’importantes ressources dans ce secteur qui se transforma rapidement en une cruelle bataille d’usure. Par conséquent, en plus de voir la participation de la France réduite, l’assaut allemand contre Verdun força les Alliés sur la Somme à lancer plus tôt leur offensive dans le but de soulager la pression sur le front de la Meuse.

La préparation de l’assaut

Le champ de bataille de la Somme s’étend du village de Gommecourt au nord vers celui de Chaulnes au sud, ce qui représente un front d’une largeur approximative de 40 kilomètres. Ce front était initialement divisé en deux secteurs d’assaut découpés par la rivière de la Somme. Les Britanniques étaient censés attaquer au nord de cette rivière et les Français s’étaient vus confier la partie sud du secteur.

Carte du théâtre des opérations sur la Somme en 1916. (Cliquez pour plus de précisions.)

Ce serait donc les troupes britanniques qui auraient à soutenir l’effort principal de l’offensive. Au nord de la Somme, le secteur d’assaut se divisait par la route reliant Albert à Bapaume. Dans cette zone, le champ de bataille ressemblait à une série de petites crêtes au sous-sol crayeux dans lesquelles les Allemands avaient creusé d’importants réseaux de tranchées fortifiées.

Le maréchal Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique en France (1915-1918).

Le plan envisagé par Haig consistait à faire attaquer la 4e Armée du général Henry Rawlinson au centre du front britannique. Plus précisément, l’objectif initial consistait à capturer la crête de Pozières, puis l’Armée de Réserve du général Hubert Gough (renommée plus tard la 5e Armée), qui comprenait le corps de cavalerie, avait reçu pour mission d’exploiter une éventuelle brèche du front ennemi et foncer prendre Bapaume. Au nord, la 3e Armée du général Edmund Allenby avancerait vers Gommecourt afin de faire diversion. L’objectif initial était donc Bapaume, qui devait normalement être pris la première journée de l’offensive.

Des bombardements préliminaires massifs de l’artillerie britannique censés détruire les défenses allemandes avaient débuté à 6h le matin du 24 juin 1916. Pour ce faire, les Britanniques avaient tiré environ 1,7 million d’obus en une semaine, tandis que des compagnies de tunneliers s’affairaient à creuser sous les positions ennemies dans le but de faire exploser certains points fortifiés. Au cours de ces sept journées de bombardements ininterrompus, environ 30% des obus n’ont pas explosé, alors que d’autres ne purent détruire les barbelés ou les abris souterrains ennemis.

Le bombardement avait donc débuté le 24 juin (le Jour-U) et il s’était poursuivi sans relâche les jours suivants. L’assaut de l’infanterie aurait dû commencer le 29 (le Jour-Z). Cependant, de fortes précipitations compliquèrent grandement les préparatifs britanniques. Par exemple, l’accès aux routes et aux tranchées s’avéra des plus difficile, sans compter que le champ de bataille à proprement parlé s’était transformé en un marécage de boue, si bien qu’il était impossible de respecter le calendrier opérationnel initialement prévu. En conséquence, le Jour-Z fut reporté au 1er juillet.

L’assaut

La bataille de la Somme débuta officiellement le 1et juillet 1916 à 7h30. Avant la sortie de l’infanterie des tranchées, on avait fait exploser dix-sept mines géantes préalablement posées sous les positions ennemies, tandis que l’artillerie éleva son tir pour bombarder les voies de communication. En dépit de certains succès locaux, comme la prise temporaire de Thiepval par la 36e Division Ulster et celle du village de Montauban au sud de la ligne, on ne peut affirmer que cette journée du 1er juillet fut un succès. Bien au contraire, la journée du 1er juillet 1916 fut dans l’ensemble un désastre pour l’armée britannique.

Les soldats d'infanterie qui partaient à l'assaut craignaient notamment la présence des fils de fer barbelés, qui gênaient sérieusement la progression. Lorsque ceux-ci n'étaient pas préalablement détruits par le tir de l'artillerie, les soldats devaient les couper à l'aide de lourdes pinces, souvent sous le feu ennemi.

En effet, les Britanniques perdirent environ 57,400 officiers et soldats. De ce nombre, on recense 19,200 tués, plus de 2,000 combattants portés disparus et le reste en blessés. Ce ratio de pertes fut une expérience sans précédent dans l’histoire de l’armée britannique. À titre d’exemple, on dénote également 32 bataillons (d’un effectif théorique de 1,000 hommes chacun) qui perdirent plus de 500 soldats, soit la moitié de leurs effectifs, en cette seule journée du 1er juillet.

Parmi ces bataillons, il y en a vingt qui étaient formés de combattants issus de la « Nouvelle Armée » levée par le ministre Lord Kitchener en 1915. Il s’agissait de soldats recrus, sans expérience militaire préalable, qui s’étaient enrôlés ensemble dans des unités de Pals et de Chums, c’est-à-dire des bataillons qui recrutaient régulièrement sur une base locale, si bien que tout le monde ou presque se connaissait à l’intérieur de ces formations.

Les "Pals". Ici des soldats du 14th Battalion (London Scottish Regiment) montent en ligne sur la Somme (juin 1916). Qu'ils soient ouvriers, étudiants, paysans ou chômeurs avant la guerre, ces soldats de la Nouvelle Armée de Kitchener allaient former le coeur des forces britanniques qui amorcèrent la bataille de la Somme, à 7h30, le 1er juillet 1916.

Réunis, ces bataillons constituaient sept divisions de la Nouvelle Armée qui attaquèrent le 1er juillet, aux côtés de trois divisions territoriales (des soldats réservistes un peu plus âgés) et quatre divisions régulières. Cela amène à penser que l’assaut du 1er juillet se livra somme toute avec des forces britanniques issues de divers milieux socio-professionnels et d’expériences militaires variables.

Pour leur part, les forces françaises qui avancèrent au sud de la Somme en ce 1er juillet, sur la droite des Britanniques et avec moins de ressources consacrées, connurent un certain succès. D’ailleurs, et c’est quelque peu ironique, les canons lourds de l’artillerie française sur la Somme contribuèrent à l’avancée des forces britanniques dans la partie sud de leur propre front, soit dans le secteur à la jonction des armées sur la rivière.

La campagne subséquente

Avec environ 80 livres d'équipements, il était virtuellement impossible pour le soldat de courir sur le champ de bataille lorsqu'il sortait de la tranchée vers la position ennemie. Les soldats ont donc marché à découvert, dans le champ, jusqu'à ce que l'ennemi ouvre le feu. On remarque sur cette photo des pinces fixées sur le canon des fusils afin de couper les fils de fer barbelés.

Pour l’armée britannique, le massacre du 1er juillet tend à obscurcir l’ensemble des opérations subséquentes qui marquèrent a posteriori la campagne de la Somme. Le nombre de combattants perdus par cette armée ce jour-là doit être mis en perspective face aux pertes d’ensemble de ces 142 journées d’opérations, à savoir quelque 415,000 hommes tués, blessés et disparus.

Dans ce contexte, la perception des pertes disproportionnées du 1er juillet demeure encore forte dans l’imaginaire des Britanniques, mais il ne faut pas oublier que de leur côté, les Allemands perdirent environ 650,000 soldats de juillet à novembre 1916, le temps que dura la campagne sur la Somme. Si l’on fait une moyenne des pertes subies par les Britanniques pendant ces 142 journées de bataille, cela donne un nombre approximatif de 3,000 hommes tombés quotidiennement. En clair, la journée du 1er juillet, bien qu’horrifiante, n’est nullement représentative d’une « journée typique » de combat en 1916, et encore moins pour l’ensemble de la guerre.

Par ailleurs, la campagne de la Somme est officiellement constituée de douze batailles séparées, dont la dernière se conclut le 18 novembre 1916 lorsque la 51e Division écossaise prit le village de Beaumont-Hamel (un objectif du 1er juillet). Malgré les premiers revers, la 5e Armée de Gough parvint à prendre Pozières au nord, tandis que la 4e Armée de Rawlinson s’attarda à sécuriser une série de crêtes dans le secteur de Mametz-Montauban au sud. C’est au cours de cette phase que la 38e Division galloise subit de lourdes pertes lors de la capture de Mametz Wood (selon la terminologie britannique) et que la 4e Armée perdit un autre 25,000 hommes entre le 1er et le 13 juillet.

D’autres objectifs importants tels Longueval et Bazentin tombèrent au cours d’un assaut de nuit bien coordonné le 14 juillet, ce qui ouvrit une brèche dans la seconde ligne allemande, malgré que Delville Wood prit plus de temps avant de tomber lors de violents affrontements qui impliquèrent la brigade sud-africaine. Entre temps, les Allemandes envoyèrent des renforts pour stabiliser le front de leur seconde ligne, ce qui permit de tenir des positions importantes entre High Wood et Delville Wood sur la crête de Longueval jusqu’à la fin de l’été. Le 15 septembre, des chars d’assaut furent employés pour la première fois en théâtre de guerre afin de supporter l’assaut mené par les forces canadiennes dans le secteur de Flers-Courcelette. Leur utilisation contribua entre autres à la capture de High Wood et à la percée vers la troisième ligne allemande.

Dans cet ordre d’idées, alors que le 1er juillet n’avait pas apporté la percée tant souhaitée par Haig, la fin de la campagne en novembre sembla avoir donné aux Britanniques la victoire tant attendue, bien que celle-ci fut chèrement payée aux coûts de nombreuses batailles d’usure. Des gains de terrain appréciables étaient enregistrés et les Allemands avaient reculé, tout en subissant d’énormes pertes comme mentionnées. Rappelons encore une fois que la bataille de la Somme vit une implication non négligeable de l’armée française, qui laissa sur le terrain quelque 200,000 de ses soldats entre juillet et novembre.

Malgré qu'ils étaient enterrés dans leurs profonds abris souterrains, les soldats allemands sur la Somme connurent une semaine d'enfer sous l'incessant bombardement de l'artillerie britannique, entre le 24 juin et le 1er juillet 1916.

Conclusion

La bataille de la Somme demeure un épisode controversé dans l’histoire et la société britanniques de nos jours. Les apologistes de la bataille diront que l’armée britannique en est sortie plus expérimentée et aguerrie, ce qui la prépara en quelque sorte pour les prochains affrontements de 1917 et 1918. De plus, notons qu’aux assauts ratés des Britanniques, surtout au début de la campagne, s’ajoutèrent des contre-attaques systématiques et infructueuses qui coûtèrent extrêmement cher aux Allemands.

Cependant, il est impossible d’exonérer des généraux comme Haig et Rawlinson pour leurs performances plus qu’ordinaires à titre de commandant, d’autant que ces hommes avaient des conceptions fondamentalement différentes de la bataille. Rawlinson était un partisan des assauts par « bonds », c’est-à-dire prendre un objectif et s’assurer de le sécuriser avant de s’emparer du suivant. Quant à Haig, celui-ci préférait une bataille d’envergure où il fallait concentrer en un point les ressources nécessaires pour obtenir la fameuse percée du front.

Notons également que le principe de la guerre d’usure peut avoir un effet démoralisant pour des troupes d’assaut. Dans le cas de la 4e Armée britannique, ses soldats durent attaquer à maintes reprises les mêmes objectifs, où la vue des cadavres et des blessés des assauts précédents n’améliora en rien leur moral. Il en va de même pour les Allemands qui appliquèrent le concept de la contre-attaque systématique avec des résultats qui furent loin d’être heureux. Trop souvent, ces assauts répétés étaient improvisés et ils manquaient de préparation, notamment au niveau de l’utilisation de l’artillerie.

Finalement, dans le cadre stratégique de 1916, Haig n’avait d’autres choix que de maintenir ses troupes sur la Somme. En pratique, un constat demeure: la bataille fut mal dirigée.

Peinture montrant des soldats de la 36e Division (Ulster) qui sortent de leur tranchée lors de la bataille de la Somme (1916).