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La guerre terrestre : perspectives historiques

Introduction

La coopération interarmes, un principe fondamental de la guerre terrestre.

Bien avant la considération de la pratique de la guerre en mer et dans les airs, il semble évident à première vue que les hommes firent la guerre au sol. Par contre, cette évidence, qui constitue la base des conflits depuis la nuit de temps, évolua au rythme de la progression des civilisations. À l’exception de quelques entités politiques isolées sur des îles et dans certaines péninsules, dont le recours à la voile serait plus naturel (ne serait-ce que pour une prise de contact avec l’ennemi), la conduite de la guerre terrestre domina les organisations militaires et les sociétés jusqu’au début du XXe siècle. Même à l’époque antique, certaines thalassocraties, qui disposèrent d’une puissance navale et commerciale non négligeable, durent développer des systèmes leur permettant d’exercer la guerre au sol, ne serait-ce que pour la défense de leur propre territoire et pour protéger leurs communications internes.

De la préhistoire

De la consistance d’une guerre terrestre un peu plus primitive dépendait les habiletés et compétences guerrières des individus regroupés autour d’organisations tribales. Dès la préhistoire, avant même le développement de l’écriture quelques milliers d’années avant notre ère, certaines armes de jet, de poing et de protection existaient et les recherches archéologiques attestent sans équivoque d’une utilisation groupée de celles-ci par les individus, utilisations que l’on pourrait à la limite associer à certaines formes primitives de tactiques. Ces armes étaient essentiellement des massues et des lances sommairement affutées et les guerriers disposaient d’une relative protection du corps avec des peaux et des fibres animales qu’ils portaient sur eux ou comme boucliers.

Par ailleurs, la protection plus large du groupe de guerriers par des ouvrages défensifs était déjà envisagée par eux. Ils savaient ériger des murs avec de la boue afin de repousser ou ralentir l’assaillant. Plus tard, les avancées en métallurgie permirent des améliorations au niveau de l’affûtage et de la dureté des armes blanches et des armes de jet (javelots, piques, haches…) et les peaux d’animaux ventrales faisaient progressivement place à d’autres formes d’armures plus évoluées, de meilleurs boucliers et des protections pour la tête et le visage.

Utiliser les ressources d'un environnement immédiat aux fins défensives, voilà un autre élément de la guerre terrestre compris par les hommes, et ce, dès les âges les plus anciens.

Vers le modèle grec

De ces premiers constats découle également un autre aspect de la guerre sous toutes ses formes qu’il est important de mentionner, à savoir qu’avec chaque nouvelle amélioration technologique, des tactiques émergent afin d’optimiser le rendement des armes sur les champs de bataille. À cet égard, la phalange fait partie de ces premières formes de manœuvres d’hommes tactiquement regroupés en largeur et en profondeur afin de délivrer le fameux « choc » lors d’une offensive, un choc qui est d’autant plus accru lorsque ce dernier s’accompagne d’une charge de cavalerie, de chariots, voire d’éléphants. À l’opposé, l’érection de systèmes défensifs sur des bases temporaires ou permanentes comprend toute une panoplie d’ouvrages tels des monticules de terre (ou de boue), de fossés (tranchées), le tout agrémenté de murs de bois ou de pierres dont la conception s’avérait possible avec l’amélioration des outils pour travailler ces matériaux. À l’efficacité défensive de ces ouvrages s’opposait donc une forme d’offensive fondée sur la surprise, le choc et la supériorité du nombre, lorsque possible.

Dans cet ordre d’idées, il apparaît évident pour plusieurs que la Grèce classique servit de modèle en Occident dans l’analyse des premières formes tactiquement organisées de la guerre terrestre. La force de l’infanterie, le choc de masse, le tir concentré des armes de jet (javelots, frondes, flèches…) et la contribution d’une cavalerie capable de reconnaître le terrain et de protéger les flancs des fantassins, tout cela représenta ce que nous appelons le « modèle grec » d’une guerre terrestre dont les principaux paramètres organisationnels et tactiques demeureront en vigueur jusqu’au début du XXe siècle. Défensivement, les cités étaient protégées par de hautes et épaisses murailles et ces fortifications permirent aussi d’asseoir l’organisation sociale et politique des cités État, et ce, même si à l’époque la masse combattante provenait du milieu agraire.

N’oublions pas également que ce modèle grec de la guerre terrestre fut augmenté, voire enrichi par la contribution fondamentale d’un dirigeant comme Alexandre le Grand qui fit des armes de siège une composante essentielle de la pratique de la guerre. Enfin, le modèle grec fut rendu possible par un autre élément non négligeable et qui perdure de nos jours, à savoir que les tensions politiques entre États ou civilisations, tensions qui aboutissent la plupart du temps à la guerre, fournissent les impulsions nécessaires aux développements technologiques des armes, tactiques et stratégies militaires. Après tout, le but étant toujours d’avoir les meilleures ressources à sa disposition pour remporter la lutte.

Le choc, cette capacité à frapper dans le but de créer à la fois un effet cinétique (détruire), mais également de causer chez l'adversaire un impact psychologique, voire la panique.

Rome : la perfection imparfaite

Naturellement, dans une perspective occidentale, un essai sur l’évolution historique de la guerre terrestre ne peut faire abstraction du modèle romain en la matière. Comme empire, comme modèle militaire et comme héritage historique, Rome continue de fasciner puis de forger l’imaginaire collectif. Le développement de la puissance militaire romaine tire ses origines des luttes d’unification de l’actuelle Italie et des guerres d’usure contre Carthage (guerres puniques).

Les soldats professionnels qui formèrent les légions romaines firent clairement la démonstration qu’il était possible pour un État et une société d’institutionnaliser l’entraînement, la discipline, les compétences tactiques et toutes autres composantes pertinentes à la formation d’une armée de métier. La possession d’un tel instrument de combat rendit également possibles des campagnes militaires d’une efficacité et d’une rapidité étonnantes. Par contre, la nature des batailles menées par les légions romaines demeurera fondamentalement inchangée par rapport à ce qu’accomplirent les phalanges grecques d’Alexandre.

À l’instar des Grecs, une infanterie bien équipée était chargée de délivrer le choc en plus d’arrêter puis fixer l’ennemi lorsque celle-ci se trouvait en position défensive. Les missiles étaient toujours projetés par des javelots, des frondes, des arcs maniés par une infanterie dite « légère » et/ou des unités auxiliaires recrutées parmi les populations non romaines sous la République ou l’Empire. De plus, la cavalerie se voyait confier des missions similaires, comme chez les Grecs, à savoir la reconnaissance du terrain, de l’ennemi et la protection d’ensemble des flancs de l’infanterie. Quant aux ingénieurs de combat, les Romains en disposaient et ces derniers étaient généralement responsables des armes de siège.

Une certaine cohésion sociale et politique sous Rome permit également une expansion territoriale majeure où l’armée tint le premier rôle. En contrepartie, le territoire à défendre fut immense et cela représenta tout un défi pour une armée qui allait faire face à des contestations inévitables, qu’elles proviennent de l’extérieur, mais également de l’intérieur des frontières. Notons en parallèle qu’une telle expansion terrestre eut comme corolaire une extension maritime, où les Romains apprirent à perfectionner le combat naval et à mettre en œuvre des opérations que l’on pourrait qualifier d’« amphibies », dans la mesure où ils étaient capables de projeter en territoire hostile une force terrestre à l’aide de l’élément naval.

À son apogée au Ier siècle de notre ère, l'Empire romain disposait d'une force militaire énorme avoisinant les 400,000 hommes. Doté d'un vaste et efficace réseau routier, les Romains purent déplacer des unités militaires d'un point à l'autre de l'Empire avec une rapidité étonnante. Il ne faut cependant pas oublier qu'en dépit de la capacité combattive de leurs troupes, les Romains devaient tenir compte d'un autre facteur dans la pratique de la guerre terrestre: le terrain. De la Bretagne à la Judée, chaque environnement varie.

De Rome à Byzance : une institutionnalisation incertaine

La chute de l’Empire et de la civilisation romaine mit un terme à la période classique de la guerre terrestre, malgré que Rome laissa un héritage dont certains paramètres furent repris par des civilisations subséquentes, en particulier en ce qui a trait aux troupes montées et à la mobilité tactique. Rome s’est en partie effondrée sous le poids des invasions et des migrations de peuples nomades venus d’Asie et qui traversèrent l’Europe. Les dernières cités qui eurent à se défendre contre l’envahisseur « barbare » avaient hérité du modèle romain de la pratique de la guerre terrestre, mais naturellement, des différences commencèrent à poindre à l’horizon. Autrement dit, la pratique de la guerre terrestre dans diverses régions d’un empire en décomposition refléta les particularités politiques, sociales et économiques locales qui firent en sorte que face à l’envahisseur, aucune cité ne put offrir un modèle défensif similaire et tactiquement conforme du point de vue institutionnel, comme Rome l’avait établi et comme mentionné auparavant.

Généralement, les systèmes de pratiques de la guerre terrestre qui suivirent reposèrent davantage un modèle milicien plutôt que professionnel et, par conséquent, la cavalerie obtint davantage la préférence étant donné que, justement, l’infanterie lourde professionnelle tendit à disparaître. Le remplacement du fantassin professionnel se fit par un ordre social féodalisé dans lequel quelques individus bien équipés, entraînés et montés avaient le droit de porter les armes, le tout dans une relation de vassalité où le port d’armes était associé aux services rendus à un seigneur et où l’économie était centrée sur une paysannerie fournissait son labeur sur un territoire spécifique et envers des maîtres particuliers.

Entre fortification et affrontement en terrain ouvert, entre la lutte entre troupes professionnelles ou miliciennes, la période médiévale offre une intéressante perspective de la pratique de la guerre terrestre. Il s'agit d'un chapitre qui s'étale sur environ mille ans, de la fin du Bas-Empire romain jusqu'au développement progressif des premières armes à feu.

Notons que plus à l’est, sous l’Empire byzantin, existait un modèle militaire « romain » modifié dans lequel une cavalerie lourde professionnelle assistée d’une infanterie légère transforma temporairement la pratique de la guerre terrestre à cette époque, mais qui à terme ne put tenir le coup sous les assauts répétés de royaumes barbares et de migrations nomades. L’époque fut également marquée par le développement de l’étrier, une composante majeure qui permit à la cavalerie lourde de délivrer le choc sur le champ de bataille en remplacement des légions. Toutes ces évolutions combinées avec un raffinement des tactiques permirent à l’Empire byzantin de survivre passablement longtemps, du moins jusqu’au moment où les assauts de l’extérieur et les troubles internes provoquèrent sa chute.

D’autre part, notons que le développement d’une chevalerie en Europe constituée de nobles armés s’avéra fort efficace dans la défense de plusieurs cités devant les invasions et raids des Vikings, des Arabes et autres cavaliers provenant des steppes de l’est. Une judicieuse stratégie reposant sur une combinaison de citées fortifiées qui servirent de points d’appui, d’une cavalerie lourde mobile et de quelques milices levées (le temps que dure la crise), permit l’établissement de royaumes durables dans la partie ouest de l’Europe notamment, des royaumes qui purent offrir une résistance crédible devant les invasions et qui purent à certains moments reprendre l’offensive.

D’ailleurs, on peut émettre l’hypothèse que cette même efficacité défensive des royaumes de l’ouest engendra de nombreuses difficultés lors d’offensives européennes à l’est comme au temps des Croisades contre l’islam, si bien que certaines techniques de fortification à l’est furent carrément importées à l’ouest, ce qui accrut encore l’efficacité défensive des châteaux des nobles. Mais il apparaissait évident que les armées islamiques de l’est, avec leurs canons et leurs troupes de choc, avaient le dessus sur la chevalerie de l’ouest. La chute de Constantinople en 1453 et les différents sièges contre Vienne dans les décennies qui suivirent illustrèrent l’urgence de réformes en Occident.

L’Europe moderne : la reprise du contrôle des armées par un État centralisé

Ces réformes furent facilitées par une stabilisation politique et sociale accrue, stabilisation qui autorisa la réintroduction de certains standards de discipline et de professionnalisme hérités de l’époque romaine. Naturellement, il fallut plusieurs siècles marqués d’essais et d’erreurs, mais l’idée étant que l’État, comme corps centralisé de régularisation de la vie politique et sociale, finit par reprendre le contrôle d’un appareil militaire nécessiteux de réformes.

À titre d’exemple, l’introduction des armes à feu ramena l’infanterie au premier plan, encourage une « re-fortification » des cités, tout en diminuant progressivement le rôle de la cavalerie lourde. Dans la péninsule ibérique, en pleine époque de la Reconquête et de l’Inquisition, certains royaumes comme celui de Castille innovèrent en réformant leur infanterie en une force équipée de piques, d’arquebuses, de mousquets, etc. De plus, la levée de régiments royaux et nationaux payés à même le trésor royal et équipés par le monarque engendra un nouveau chapitre de l’institutionnalisation d’armées permanentes.

Dirigées par des officiers issus de la noblesse et ré-énergisées par un certain esprit de discipline « classique », ces armées finirent par remplacer graduellement les milices et les compagnies de mercenaires. Une bureaucratie royale et un système de collecte de taxes plus efficient permirent une régularisation de la solde, si bien que la professionnalisation de ces nouvelles armées élargit l’inventaire des tactiques à la disposition des commandants. Par surcroit, il était possible d’être plus efficace sur le champ de bataille avec un plus petit corps de troupe.

De la modernisation de l'armement jusqu'à une professionnalisation et une bureaucratisation accrues, l'époque de l'Europe moderne (XVIe - XVIIIe siècles) se veut une sorte de transition entre le Moyen Âge et l'époque contemporaine, mais une transition qui comprenait ses propres particularités dans la pratique de la guerre terrestre.

Jusqu’au XXe siècle, les armées nationales (ou royales) en Occident utilisèrent l’arme à feu et le transport maritime afin d’ériger des empires coloniaux dont les populations autochtones ne disposèrent pas des mêmes ressources pour se défendre. Là encore, la répartition habituelle des fonctions tactiques est évidente. L’infanterie devait délivrer le choc et utiliser ses armes à feu défensivement pour tenir l’ennemi à distance, des formations organisées d’artillerie devaient fournir l’appui-feu nécessaire pour supprimer les fantassins, les animaux et les fortifications ennemis. Ces dernières allèrent de plus en plus être enterrées ou semi-enterrées. Quant à la cavalerie, celle-ci allait assumer ses traditionnels mandats de reconnaissance, de manœuvre et conserverait un rôle de choc et de protection des flancs lorsque nécessaire.

On l’aura compris, les progrès réalisés dans la réorganisation des institutions politiques en Occident eurent comme corollaires des améliorations au niveau de l’administration des armées et des équipements fournis. Vers la fin du XVIIIe siècle, on peut dire qu’à peu près toutes les armées et marines du monde étaient équipées de canons par exemple. Par contre, toujours à la même époque, leur nombre et leur degré de discipline n’avaient pas dépassé celui des armées impériales romaines.

Après les « standards romains » : la mobilisation de masse

Ce ne sera qu’un peu plus tard, vers le XIXe siècle, que la mobilisation nationale d’armées dépassera en nombre ce que l’on peut appeler les « standards romains » et, dans une certaine mesure, fournira une grande quantité de troupes de qualité. Comme premier signe de cette manifestation, notons que Napoléon avait perdu une armée aux effectifs plus importants que toutes les armées de la Rome impériale, mais il était parvenu à conquérir une capitale ennemie aussi loin que Moscou, une cité située bien au-delà des marches romaines de Germanie ou de Dacie.

Ses armées formées de citoyens conscrits et de réservistes de différents milieux géographiques et sociaux ont pu représenter à l’époque de 10 à 15 % de toute la population française mâle à notre avis. Cela peut paraître peu, mais c’est un ratio énorme compte tenu des standards technologiques et industriels d’alors. Non sans surprise, la gestion de formations militaires aussi nombreuses peut avoir dépassé les compétences des meilleurs généraux, ce qui amena forcément des réformes. On créa des états-majors généraux qui allèrent coordonner les mouvements et la concentration de millions d’hommes en un temps et un endroit donnés, entre autres grâce au télégraphe et plus tard à la radio, sans oublier les chemins de fer et les routes pavées entretenues par l’État. Et étant donné que le feu tue réellement, les tactiques durent à leur tour évoluer, par exemple le fait pour une formation d’infanterie d’avancer en rangs dispersés.

Dans cet ordre d’idées, la fin du XIXe siècle verra des progrès scientifiques au niveau de la chimie et de la métallurgie qui amèneront successivement des améliorations dans les armements, améliorations qui auront tendance à favoriser la défense. Les premiers conflits du début du XXe siècle démontrèrent sans équivoque la terrible efficacité de l’artillerie à tir rapide, des mitrailleuses, des fusils à répétition et autres fortifications pouvant servir de points d’appui à des manœuvres défensives.

Ce qui nous apparaît comme une évidence maintenant, à savoir l’efficacité défensive du feu meurtrier des armes modernes, n’était pas du tout perçut ainsi à l’époque où débuta la Première Guerre mondiale en 1914. Bien au contraire, les doctrines militaires de cette époque favorisèrent des stratégies offensives qui engendrèrent un carnage, l’épuisement des armées et au final une impasse sur la majorité des fronts. Les quatre années de guerre totale qui suivirent requirent la mobilisation pleine et entière des économies nationales, de même que des ressources politiques et sociales qui ont atteint des degrés sans précédent.

Une preuve que ces dernières composantes allèrent s’avérer vitales dans la gestion de la guerre, nombre d’empires vieux de plusieurs siècles (Russie, Autriche-Hongrie, Turquie et Allemagne) n’allèrent pas survivre, car la majorité manqua des ressources nécessaires afin de produire davantage de nouvelles armes, des chars et des avions que leurs adversaires. Ces empires ne purent également rivaliser sur le long terme avec leurs ennemis en ce qui a trait à la production de nourriture et de munitions pour entretenir leurs armées.

Par conséquent, après un peu plus d’un siècle d’évolution technologique, politique économique et sociale, la guerre terrestre entre des nations de puissance équivalente demanda un resserrement de la planification de la mobilisation, de l’équipement (la standardisation), une réorganisation du système politique, voire de la propagande, de même qu’une ré-allocation des ressources sociales et scientifiques dans le but avoué de soutenir une guerre de longue durée.

Les guerres mondiales du XXe siècle mirent à rude épreuve la justesse de certaines doctrines militaires élaborées dans les décennies précédentes. Ayant par moment sous-estimé ou surestimé l'efficacité de certaines armes modernes, les stratèges et tacticiens durent envisager de nouvelles approches afin de minimiser les pertes tout en économisant les ressources.

Alors que les grandes puissances avaient été prises de court en 1914, certaines d’entre elles prirent le temps de se préparer pour une autre guerre totale dans la période dite de l’« entre-deux-guerres. » On pense ici à l’Allemagne et au Japon. Sachant bien que ces deux puissances ne pourraient l’emporter lors d’une conflagration générale face à des adversaires aux ressources nettement supérieures, l’idée était donc d’exploiter la faiblesse des systèmes défensifs de leurs ennemis, de même que leurs difficultés économiques et leurs divisions idéologiques accrues au courant des années 1930. En clair, une victoire était possible, mais sur le court terme et contre un ennemi bien choisi et pouvant être isolé et vaincu par des forces certes inférieures en nombre, mais de niveau technologique supérieur.

Ainsi, un empire comme le Japon pouvait miser sur une guerre terrestre de courte durée par la conquête rapide de la Mandchourie, certaines plaines côtières de Chine et d’une portion importante de l’Asie du Sud-est compte tenu de l’entraînement et de la mécanisation de nombre d’unités de l’armée nippone. Pour sa part, l’Allemagne consacra maintes énergies au perfectionnement tactique et stratégique du duo avion-char ainsi qu’au contrôle des airs afin de vaincre des ennemis comme la Pologne pour ensuite de tourner contre les pays scandinaves, puis la Hollande, la Belgique, la France, l’Angleterre puis les États balkaniques.

L’Allemagne put remporter de nombreux succès jusque vers la fin de 1941, et ce, même si elle subit techniquement une défaite face à l’Angleterre l’année précédente. Cependant, la Grande-Bretagne, l’Union soviétique et les États-Unis n’étaient pas des puissances pouvant être vaincues au cours d’une soi-disant campagne éclair. Cette problématique ramène sur la table l’importance du nombre dans la guerre totale, où la prolongation des hostilités amène inévitablement une usure des machines de guerre et où les puissances aux abondantes ressources peuvent ultimement l’emporter.

Au tournant du XXIe siècle : repenser la guerre terrestre

Toutes les avancées technologiques de la période des « guerres totales » (1914-1945), combinées à la contribution avouée de la science aux dilemmes militaires, engendrèrent un nouveau paradigme dans lequel les armes seraient si destructives, au point de produire un effet dissuasif rendant pour ainsi dire toute guerre majeure impensable. En admettant comme principe que les guerres seraient devenues monétairement trop coûteuses et destructives pour être livrées à grande échelle, il semble que la période post-1945 en fut une où les affrontements terrestres se jouèrent davantage au niveau régional.

On parle essentiellement ici de différends frontaliers, comme entre l’Inde et le Pakistan, puis au Proche-Orient (Israël, Égypte, Liban, Syrie…), de même qu’entre l’Iran et l’Irak ou encore entre l’Indonésie et la Malaisie. Ces types d’affrontements terrestres d’envergure limitée voient toujours l’implication de puissances majeures. Pensons à l’intervention britannique contre l’Argentine dans les îles Falkland, de l’Union soviétique en Afghanistan, de la Belgique qui tenta de maintenir un statut au Congo, sans oublier les nombreuses interventions des États-Unis comme à Grenade ou dans le Golfe Persique en 1991.

La nature de la pratique de la guerre terrestre revêt également d’autres formes se rapprochant davantage de la guerre civile ou de la lutte anticoloniale. Des guerres civiles éclatèrent un peu partout, comme en Corée, au Vietnam et dans plusieurs pays d’Afrique, tout comme des luttes anticoloniales en Algérie, en Indochine et ailleurs donnèrent un autre portrait de la guerre terrestre.

Dans un autre ordre d’idées, à mesure qu’avançait le XXe siècle, les États finirent par modifier leurs politiques de défense. Celles-ci étaient de moins en moins orientées vers une pratique « classique » de la guerre terrestre. La stratégie militaire finit par voir l’allocation des ressources vers la protection du territoire national, à la stabilisation de crises politiques et puis à des fins dissuasives. Longtemps dominée par des penseurs tels Carl von Clausewitz, la stratégie militaire dut forcément évoluer afin de répondre aux nouveaux défis de cette pratique de la guerre terrestre.

Précisons cependant que l’organisation des armées à partir de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours ne connut pas d’évolution majeure, ni ne semble s’être parfaitement adaptée aux nouveaux paradigmes de la guerre terrestre. Mais il semble désormais admis qu’une relative « mondialisation » de la pratique de la guerre (terme à utiliser avec prudence), avec comme corollaires une multiplication des conflits régionaux engageant des effectifs réduits, constitue une différence notable par rapport aux guerres de niveau total du passé. Aussi, la pratique de la guerre terrestre a évolué dans la mesure où par le passé, les États devaient faire face aux dangers extérieurs le long de leurs frontières. Maintenant, la menace peut frapper partout, incluant des intérêts politiques et économiques et qui représentent des formes d’assaut allant au-delà du terrorisme classique.

C’est précisément la question des conflits dits de « faible intensité » qui, dans sa logique quelque peu a contrario de la pensée clausewitzienne capte dorénavant l’attention des stratèges militaires. Il est sans doute normal de croire que la défaite de l’ennemi sera le fruit de l’usure de son appareil militaire, industriel et financier. Or, les conflits des récentes décennies tendent à démontrer que ce n’est pas nécessairement le cas. Nombreux sont en effet les exemples où la confrontation directe ne rima pas automatiquement avec l’exécution d’actions dites « de police », de manœuvres indirectes ou toutes autres tactiques visant à vaincre un adversaire par le déploiement d’un strict minimum de ressources.

Bien qu'ayant leurs particularités propres, les guerres de notre époque ne diffèrent pas tellement des conflits passés, dans la mesure où certains principes tactiques et stratégiques demeurent. Il y a cependant un élément qui nous apparaît fondamental à retenir selon les situations: la capacité d'adaptation.

La crise en Irlande du Nord et les actions de l’armée britannique sur ce territoire pendant trente ans sont un cas de figure intéressant. Il se rapproche davantage d’une action de police classique, mais cette situation militaire résulte surtout du fait que Londres réduisit au minimum les effectifs de son contingent (et sa puissance de feu) pour finalement mettre un terme à la crise. Sans être parfaite, cette stratégie limita les pertes dans la population civile et les habitants purent vaquer à leurs occupations quotidiennes dans un calme relatif, calme qui, naturellement, fut perturbé par certaines violences cycliques au cours de ces décennies.

Politiquement parlant, il est clair qu’une résolution rapide des crises est toujours préférable, surtout face à l’opinion publique. La stratégie de Londres dans le dossier de l’Irlande du Nord serait difficilement envisageable de nos jours, par exemple en ce qui a trait à la situation en Irak. Là encore, les Britanniques firent les choses différemment des Américains dans leur gestion respective de la situation d’occupation de ce pays. Dans leur secteur du sud de l’Irak, autour de la ville portuaire de Bassora, les Britanniques parvinrent à circonscrire la violence et ils encaissèrent des pertes somme toute légères, bien que la solution politique désirée fut loin d’être achevée. Cependant, cette utilisation restreinte de la violence signifia que du côté ennemi, on ne put faire un grand nombre de martyrs, ni recruter un important contingent d’insurgés. De plus, les dommages collatéraux touchant directement la population civile furent minimisés.

Conclusion

L’idée que nous retenons de ce portrait historique de l’évolution de la pratique de la guerre terrestre est qu’on assiste assurément à un déclin de celle-ci dans sa forme classique et que les coûts élevés qu’elle entraîne en termes de pertes humaines, financières et matérielles exercent une pression accrue pour l’abandon de cette manière de faire la guerre. Dans ce contexte, certaines puissances devront probablement abandonner l’idée de la force brute, où le matériel est censé dominer le champ de bataille. L’exemple récent de la Seconde Guerre du Golfe en Irak remit en question ce paradigme bien ancré dans les mentalités des stratèges militaires et politiques.

Cela nous amène à dire que l’augmentation et la persistance du nombre de conflits régionaux de plus faible intensité auront des impacts sur l’organisation actuelle des forces armées conventionnelles des moyennes et grandes puissances. Qui plus est, la pratique de la guerre terrestre au XXIe siècle fait de plus en plus appel aux agences privées de sécurité, que d’aucuns peuvent carrément qualifier de « mercenaires des temps modernes ».

En plus d’investir dans ce type de services, les gouvernements prennent soin d’accroître les moyens des forces locales qu’ils tentent de mettre de leur côté, comme la police, l’armée et les formations paramilitaires. En conséquence, et bien qu’elles puissent s’adapter à un type de guerre moins conventionnel, les armées régulières des États peuvent être déployées afin d’assister les forces locales sur le terrain, ne serait-ce que pour fournir un appui-feu ou un support logistique selon ce que commande la situation.

Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.