Pierre Bonin, Les captifs de Rissani

Synopsis

Depuis son retour du Maroc, au printemps de 1928, à la suite de son départ de la Légion étrangère, le sergent Tanguay croyait avoir réintégré la vie civile dans la sérénité. Toutefois, il n’avait jamais vraiment réussi à faire le deuil de son engagement légionnaire, après cinq années de bons et loyaux services. La réception d’une lettre d’outre-mer, lui annonçant quatre années plus tard la mort du lieutenant Perrier, a fait ressurgir les vieux démons qui le hantaient. Accablé par le chagrin, le sergent Tanguay s’est réfugié dans l’alcool, au point de provoquer l’éclatement de sa famille.

L’arrivée à l’improviste du brigadier-chef Miller va plonger le sergent dans ses souvenirs. Son vieux frère d’armes va lui faire revivre à rebours les événements précédant son départ, jusqu’à la chute de Bel Kacem N’Gadi, le roi des pirates du Tafilalet. Avec ce recul dans le passé, le sergent pourra enfin tourner la dernière page du livre de son aventure africaine, espérant ainsi apaiser pour toujours son âme tourmentée.

Préface de Carl Pépin

En sollicitant ma plume pour rédiger une préface à son nouveau roman, Pierre Bonin me demande en quelque sorte d’apporter ma caution à une œuvre empreinte de fictions, mais qui s’inspire d’un réel contexte historique des plus troubles et dramatiques.

Ce contexte, c’est celui de la pacification française du Maroc. Long processus fait d’intrigues, de batailles et d’entreprises économiques, la pénétration française dans cette contrée d’Afrique du Nord s’est déroulée sur plusieurs décennies, pour se terminer officiellement en 1934.

En me faisant l’insigne honneur de rédiger cette préface, mon ami Pierre m’autorise par le fait même à rendre hommage à ces hommes, mais aussi à ces femmes qui se sont lancées dans cette aventure coloniale aux lendemains souvent incertains. On peut questionner et mettre en doute toute entreprise coloniale. À titre d’exemple, au-delà de l’appât du gain, une puissance comme la France avait-elle raison d’imposer sa force et ses valeurs sur un territoire où les habitants firent savoir, par la bouche de leurs moukhalas et les lames de leurs yatagans, qu’eux aussi avaient une identité et une culture à protéger? Cette question, le brigadier Miller, d’origine américaine, l’avait posé au sergent Tanguay, un Québécois qui comme lui, portait le képi blanc sous le même soleil.

Certes, les réponses peuvent aller dans bien des sens, selon la perspective adoptée et le recul temporel. Chose certaine, bien des gens de part et d’autre n’eurent pas toujours le temps, ni le goût de réfléchir à ce genre de question dans le feu de l’action. Ce fut notamment le cas de mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin, né à Saint-Martin-de-Beauce, au Québec, et ayant servi jusqu’au grade de sergent dans le 4e Régiment Étranger d’Infanterie en Algérie et au Maroc, de 1923 à 1928.

Du bureau de recrutement de Lille, où il s’était engagé sur un coup de tête, jusqu’aux confins du Tafilalet, mon ancêtre a participé à cette grande œuvre de pacification et de colonisation du Maroc. C’est du moins ce que j’ai pu apprendre dans son récit intitulé Mes Cinq Ans à la Légion, que j’ai lu une douzaine de fois assurément.

Alors que peu de gens se souviennent aujourd’hui de la Guerre du Rif, celle-ci signifiait pour mon grand-oncle des affrontements avec les féroces guerriers d’Abdel-Krim. De jour comme de nuit, ses guerriers s’en prenaient aux postes isolés qu’occupaient les légionnaires et les soldats de l’armée française, dans cet environnement hostile où la gestion de la chaleur, de la vermine, du sable et de la soif occupait le quotidien des belligérants entre deux combats.

Ce nouveau roman que nous présente Pierre Bonin est loin d’être un autre récit sur la Légion. La Légion est à la limite un « prétexte » dans son récit. J’oserais avancer que le cœur de l’intrigue de l’auteur, au-delà des paroles et des gestes des personnages, c’est le Maroc en lui-même, vu et vécu à travers l’infinie connaissance que possède l’auteur de ses mentalités, ses dialectes et expressions, sa géographie, sa toponymie, etc.

N’eut été de la guerre que se livrèrent les Français et les tribus sous l’autorité de Bel Kacem N’ Gadi, les décors, les saveurs et les odeurs du Tafilalet marocain auraient eu sans aucun doute une tout autre coloration. Or, le Tafilalet de la fin des années 1920 et du début des années 1930 se cherche. Qui devait-on écouter? Un Bel Kacem contestataire de l’autorité du Sultan et qui faisait régner la terreur dans la région, tout en mijotant son projet de prendre Marrakech? Ou encore, écouter les Français, pour qui la soumission à leur autorité serait signe de sécurité et de prospérité?

En contextualisant le problème de la sorte, Pierre Bonin raconte le Maroc et l’histoire de ses habitants. C’est l’histoire d’un peuple fier de sa culture et de son identité, tout comme à son attachement aux rites de l’islam. C’est en même temps l’histoire d’un peuple ouvert sur le monde, mais qui n’aime pas s’en laisser imposer.

Et c’est là ce qui fait toute la beauté et le charme du roman de Pierre Bonin, c’est qu’il est parvenu à cerner le Maroc non seulement comme décor, mais à la limite comme personnage. Dans cette optique, j’ai grandement reconnu en l’œuvre de l’auteur ce que mon grand-oncle avait tenté de faire de façon plus maladroite à une certaine époque, soit de capter ce Maroc vivant, pour ainsi donner un autre sens à son expérience de légionnaire.

De son premier roman Le Trésor du Rif jusqu’à Les captifs de Rissani, Pierre Bonin nous transporte dans un décor, dans un monde qui autorise l’Extrême. En ce sens, je comprends un peu mieux maintenant ce que voulait dire dans l’esprit de mon grand-oncle la devise Honneur et Fidélité.

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Retrouvailles sur fond de guerre

Le conflit de 1914-1918 a permis au Québec de renouer ses liens avec la France, liens que la Conquête avait rompus en 1760.

Par Yvon Larose

Au cours des quatre années qu’a duré la Première Guerre mondiale, quelque 35 000 Canadiens français ont été mobilisés pour combattre en Europe, principalement dans l’infanterie. Avec 1,8 million de citoyens, le Québec comptait alors pour le tiers de la population canadienne. En comparaison, le Canada anglais a mobilisé quelque 650 000 hommes et femmes durant la même période.

Selon Carl Pépin, historien officiel du Royal 22e Régiment et auteur d’une thèse de doctorat en histoire sur les relations entre le Québec et la France durant la Grande Guerre, thèse dont il a fait la soutenance cet été, plusieurs facteurs expliquent la faible participation des Québécois à ce conflit qui a débuté en août 1914 pour prendre fin en novembre 1918. «Le Canadien français moyen savait peu de choses de la France à cette époque, raconte Carl Pépin. Quant aux élites intellectuelles, elles avaient une perception très variable de ce pays. Elles admiraient la France monarchique de l’Ancien Régime qui défendait des valeurs conservatrices. Mais la France républicaine et laïque n’avait pas bonne presse, surtout depuis l’adoption des lois sur la séparation de l’Église et de l’État de 1905.»

Il reste que l’invasion de la France, le sort des réfugiés, la destruction des églises ont ravivé le vieux fond français des Québécois de l’époque. Au début du conflit, répondant à l’appel des autorités politiques, du clergé et d’organisations philanthropiques, la population a fait des dons en argent et en biens pour la France. Par la suite, les usines du Québec ont approvisionné ce pays avec de grandes quantités de munitions, de chaussures et d’équipements divers. Le Canada français a même fourni le personnel soignant et le matériel médical de deux hôpitaux militaires où furent soignés des milliers de blessés français durant le conflit.

Mais la durée de plus en plus longue de la guerre, ainsi que certains événements comme la crise de la conscription de 1917, ont fini par désintéresser les Canadiens français de l’effort de guerre. «Un autre facteur est la manière dont le gouvernement fédéral a conduit la mobilisation au Québec, indique Carl Pépin. Il n’a pas autorisé la création d’un régiment canadien-français, mais de bataillons francophones, dont le 22e.»

Promouvoir la cause
Dans le cours de la guerre, des organisations semi-officielles françaises, comme la Chambre de commerce française de Montréal, ont été mises sur pied au Québec dans le but d’encourager les Canadiens français à participer aux hostilités. Une partie du haut clergé d’ici soutenait officiellement l’effort de guerre et le réveil religieux observable en France faisait partie de son argumentaire. Des intellectuels canadiens-français comme Raoul Dandurand et des journaux comme La Presse ont apporté leur contribution. «Selon les intellectuels francophiles, explique Carl Pépin, le combat mené par la France était celui de la défense de la liberté, de l’humanité. Le devoir du Canada français était de voler au secours de ce pays.»

En 1917, la France a envoyé des missions militaires au Québec. «Le gouvernement français voulait-il faire du recrutement, de la propagande? écrit Carl Pépin. Sans doute essayait-il de mesurer l’intérêt réel des Canadiens français dans le conflit afin, ensuite, de mettre sur pied une politique cohérente.»

Carl Pépin qualifie la Première Guerre mondiale de «période fondamentale de structuration des rapports France-Québec». «Cet événement a ouvert la voie, écrit-il. Mais il faudra attendre les années 1960 pour voir ces relations se développer réellement.»

La polémique sur le projet de reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham

À la suite de la controverse déclenché par le projet de reconstituer la bataille des Plaines d’Abraham au cours de laquelle Montcalm a perdu la vie et la France, la Nouvelle-France, qui passait aux mains des Britanniques, M. Carl Pépin, Chef de Division au développement culturel, qui est aussi historien, a bien voulu apporter son point de vue sur ce projet.

Cette bataille qui n’aurait durée qu’une quinzaine de minutes mettait fin au siège de la ville de Québec qui durait depuis trois mois. C’était aussi la fin de l’Empire français en Amérique.

Selon M. Pépin, la soi-disant controverse entourant la reconstitution de la bataille des Plaines mérite, à son sens, que l’on rectifie le tir.

En premier lieu, M. Pépin se demande si les gens savent-ils réellement ce que c’est qu’une «reconstitution» ? Par exemple, comment un soldat écossais procédait pour escalader une falaise en pleine nuit, en terre inconnue avec 50 livres d’équipements sur le dos, sans savoir s’il n’y aura pas un comité de réception en haut de ladite falaise?

Autrement dit, le concept de reconstitution (« re-enactment ») pris au sens pur du terme comporte une dimension pédagogique. Par exemple, quand vous produisez un drame historique pour le cinéma, vous devez faire des recherches, engager des historiens, des figurants, dans le but de reproduire avec un maximum de fidélité une réalité donnée, tout en sachant qu’il s’agit au final d’une fiction basée sur des faits réels.

M. Pépin crois que ce qui choque certaines personnes c’est que l’événement annoncé relève davantage du spectacle pour touristes que d’une véritable reconstitution. «À mon sens, une reconstitution doit avoir une fin, soit pédagogique (ex : dire comment les hommes de l’époque ont vécu l’événement) ou commerciale (ex : la production d’un film)»..

Aux dires de l’historien, si erreur il y a de la part de la Commission des Champs de bataille nationaux (CCBN), c’est d’avoir, d’une part, manqué de clarté dès le départ sur les intentions et, d’autre part, d’avoir raté la mise en marché de leur produit auprès du public et des classes intellectuelles et politiques.

De plus, d’ajouter M. Carl Pépin, au-delà des controverses soulevées, le principe de la reconstitution est fortement critiqué, autant auprès des historiens que du grand public. Certains y voient une excellente façon de donner une idée de ce qui a pu se passer, alors que d’autres peuvent y voir une perversion de la réalité passée sans objectif défini.

M. Pépin soutient que «gagnant» ou «perdant», cela importe peu. L’histoire à la base, prise au sens du devoir de mémoire, est sujette à controverse. En septembre 2016 ce sera le centième anniversaire de la bataille de Courcelette, mais personne ne va commémorer cela, car ce n’est pas enseigné, même si nos soldats québécois en 1916 ont remporté cette bataille contre les Allemands. L’une de nos pires batailles de notre histoire militaire québécoise, dont même nos historiens les plus chevronnés ne connaissent pas…c’est pour dire à quel point on choisit bel et bien ce dont on veut se souvenir.

M. Pépin rappelle aussi un autre exemple, la bataille de Chérisy d’août 1918, «que je crois être notre pire défaite dans notre histoire militaire québécoise (700 hommes avant l’assaut ; 2 jours plus tard il en restait 39. Sur les 23 officiers au début de l’assaut, 0 à la fin)».

Question : qui s’en rappelle?
Et en ce qui concerne la récupération politique de tel événement, cela n’étonne pas du tout M. Pépin qui indique que les uns vont dire que c’est horrible, que cette défaite a scellé le destin de tout un peuple (vous connaissez la chanson) ; d’autres diront qu’au contraire, il faut accepter les faits et qu’on ne peut pas choisir les épisodes de l’Histoire qui font notre affaire (vous connaissez la chanson).

«La seule chose qui me dérange un peu, c’est l’investissement de fonds publics là-dedans, sans qu’il n’y ait eu de consultations préalables (du moins pas à ma connaissance). Oui, la CCBN le fait à partir de ses surplus budgétaires, mais on aurait quand même dû élargir la consultation, ne serait-ce que parce qu’il s’agit de fonds publics et que son président, M. Juneau, savait très bien la polémique engendrée essentiellement par ce déficit de transparence», de soutenir M. Pépin.

Au final, les gens feront bien ce qu’ils voudront
On pourrait débattre longtemps sur ce sujet passionnant, mais posez-vous toujours les questions suivantes : qu’est-ce qu’une reconstitution et qu’est-ce que cela implique ? Que veut-on enseigner ?

M. Pépin conclut en disant que l’ampleur que prend cet épisode est la résultante naturelle de notre méconnaissance collective de «notre» Histoire.