La Première Guerre mondiale: essai sur l’état de la recherche

Introduction

La Grande Guerre de 1914-1918 n’est pas uniquement « grande » pour la terminologie de l’époque. Elle l’est également, peut-être trop, pour les historiens qui tentent humblement d’en saisir tous ses aspects. Son caractère d’immensité en fait une période de l’histoire difficile à achever par la force de l’écriture. On a commencé à s’y intéresser historiquement au moment même où la tuerie se poursuivait dans les tranchées, sur mer et dans les airs. Faire le bilan d’un conflit dont l’historiographie globale comprend plus de 50,000 titres seulement pour les monographies s’avère un défi plutôt irréaliste. Ce qui est plus concevable dans le cadre de cet article, c’est de dégager les principales thématiques d’étude reliées au conflit afin de mieux en saisir l’évolution.

Il est donc clair dès le départ que le présent essai a ses limites. La première d’entre elles fut établie par nous, dans la mesure où nous avons restreint l’analyse aux publications depuis le dernier quart de siècle. Cela est mieux ainsi, étant donné qu’il y eut au cours des derniers 25 ans un accroissement phénoménal du nombre de thématiques et d’historiens intéressés par ce conflit. Néanmoins, le lecteur nous pardonnera quelques accrocs, car des ouvrages plus « anciens » font toujours autorité, comme quoi il est certainement d’actualité de ne pas perdre de vue ces historiens qui ont su anticiper, qui avaient une vision avant-gardiste de ce que serait la recherche dans un futur rapproché.

Nous nous sommes par ailleurs imposé une seconde limite, celle de mettre de côté les articles spécialisés. Nous privilégions pour cet article les études détaillées qui ont marqué tel ou tel aspect de la recherche sur 1914-1918 depuis 25 ans. Cela n’empêche pas de penser que de nombreux articles ont apporté des contributions essentielles à la recherche. De plus, et sauf quelques exceptions, les études et courants historiographiques envisagés dans ce texte concernent les principaux belligérants de la guerre (France, Empire britannique, Allemagne et États-Unis) sauf la Russie. Nous avons écarté ce dernier pays pour des raisons évidentes de manque de sources, de difficultés d’accès à celles-ci et de notre méconnaissance de la langue russe.

L’esprit initial dans lequel nous avons abordé cet essai a certes déterminé ces choix. Le lecteur sentira au cours des prochaines lignes une approche tout simplement historienne, qui tient compte du contexte dans lequel les chercheurs ont été amenés à produire leurs travaux. Par exemple, on doit garder en tête l’influence des autres événements majeurs du siècle sur la recherche pour 1914-1918, le changement des valeurs dans les sociétés, l’internationalisation des débats sous l’égide de meilleures communications, de centres de recherches, etc.

Afin de mieux resituer l’évolution récente de la recherche dans un contexte plus large, nous évoquerons brièvement pour chacune des thématiques traitées des ouvrages ou approches considérés comme majeurs avant 1980. On pourra ainsi mieux saisir quelles étaient les préoccupations des chercheurs d’autrefois. De plus, on pourra avoir une certaine idée de ce qu’a été la recherche à une époque où les archives étaient fermées (jusqu’aux années 1960), où la philosophie de l’histoire était différente et où des institutions entièrement dédiées à la guerre de 1914-1918 n’existaient pas.

C’est donc par la voie d’une méthodologie thématique que nous approchons la question de l’évolution des études historiques de la Grande Guerre depuis 25 ans. Nous centrerons l’objet principalement sur les années de guerre, de même que sur les mois qui ont marqué les négociations pour la paix de Versailles.

Une première tentative : des configurations d’ordre chronologique

Les historiens de la Grande Guerre s’entendent généralement sur le principe de découper chronologiquement l’historiographie de leur objet d’étude en trois périodes ou trois « configurations[1] ». Une première configuration en est une d’ordre militaire et diplomatique qui s’inscrit dans une périodisation allant des années 1920 jusqu’à la fin des années 1950. C’est l’époque des mémoires des généraux (Joffre, Foch, l’ex-Kronprinz impérial et Ludendorff, 1928) et hommes politiques importants (Lloyd George, 1933), de même que des thèses sur les responsabilités de la guerre (Droz, 1997). Militaires, politiciens et gouvernements, tous tentent de légitimer « scientifiquement » leurs actes par la publication de documents officiels. Certains cherchent à faire porter, lorsque nécessaire selon eux, le blâme des erreurs commises sur les rivaux du temps de la guerre[2].

Mutilé à la suite de la bataille du Chemin des Dames (1917), l'historien français Pierre Renouvin devint une sommité dans le champ de la recherche sur la guerre de 1914-1918.

Mais la première véritable thèse publiée par celui qui était alors considéré comme le premier spécialiste de réputation internationale de l’histoire de la guerre mondiale fut La crise européenne et la Grande Guerre (1914-1918) (1934) par Pierre Renouvin. Bien que l’ouvrage ne comporte que très peu de traitements des aspects sociaux et économiques de la guerre, il reflète néanmoins une des premières tentatives d’écriture d’une histoire globale du conflit par un auteur qui est lui-même un vétéran. Ayant mis l’accent sur les aspects politiques et militaires, Renouvin ne s’écarte pas de la manière traditionnelle d’écrire l’histoire dans les années 1930, tout comme son homologue Liddell Hart (1930). Ils n’ont répondu qu’aux préoccupations propres à leur métier à l’époque. La situation est similaire en ce qui concerne la Revue d’histoire de la guerre mondiale dont le premier numéro paraît en 1923. Contenant des articles de fond, la revue s’attarde à l’analyse des phénomènes politico-militaires. Ses comptes-rendus de lecture ont ignoré les rares, mais importants ouvrages alors publiés qui abordaient les questions sociales et économiques (Oualid et Picquenard, 1928 ; Huber, 1931). C’est une époque où l’histoire vue par le haut est de mise, où le général passe devant le troupier, hormis l’étude de Norton Cru (1929) consacrée à la critique de témoignages de guerre d’anciens combattants. Par ailleurs, l’écriture « scientifique » d’ouvrages d’histoire de la guerre mondiale s’inscrit dans un contexte où peu d’historiens sont issus des milieux universitaires, ceux-ci étant restreints en terme d’effectifs.

La seconde configuration marque les recherches publiées dans les années 1960 et 1970. On commence à s’interroger sur l’histoire « par en bas », sur une histoire plus axée sur les soldats, sur l’« Arrière » et vers les structures sociales et économiques de la société. Bien que démoli par la critique universitaire, car il fut écrit par trois historiens amateurs, l’ouvrage pionnier de ce courant intitulé Vie et mort des Français 1914-1918 (Ducasse, Meyer et Perreux, 1959) ouvre en quelque sorte la voie à une nouvelle histoire de la Grande Guerre. Le succès phénoménal de l’ouvrage auprès du grand public amène progressivement un accroissement de l’intérêt des historiens professionnels pour la guerre de 1914-1918. Le recul du temps, le vieillissement des combattants, le développement des médias, l’intérêt de la nation pour d’autres guerres la concernant (ex : l’Algérie pour la France), la hausse des effectifs universitaires et le cinquantenaire du début du conflit, tous ces facteurs contribuent forcément à mieux faire connaître la guerre de 1914, à l’inscrire dans un nouveau discours intéressé au social, à l’économique. Une vision populaire, peut-être plus « démocratique », de la guerre s’installe à travers des histoires illustrées dont les images sont accompagnées de légendes, certaines d’elles étant par moments décapantes (Taylor, 1964).

C’est donc une époque qui inspire les chercheurs à explorer de nouvelles thématiques telles l’opinion publique (J.-J. Becker, 1977), l’organisation économique des États en guerre (Feldman, 1966 ; Feldman et Hombourg, 1977) et les anciens combattants comme groupe social (Prost, 1977). Cet engouement pour le social et l’économique ne signifie pas pour autant que la traditionnelle histoire politico-militaire ait cédé du terrain. Au contraire, la diplomatie est toujours à la mode, mais elle est désormais orientée vers la politique intérieure. Les chercheurs se sont penchés sur la justification des buts de guerre de l’État, justification souvent nécessaire devant la montée des protestations publiques à partir de 1917 face à une diplomatie au demeurant trop secrète. La question a brutalement été amorcée en Allemagne à une époque (années 1960) où les historiens débattaient sur le nazisme comme « accident » de l’histoire, ou comme rangé dans une tradition plus ancienne de l’histoire allemande. Avec son Griff nach der Weltmacht, Fritz Fischer (1961) met le clou dans la tombe du vieux débat des années 1920 et 1930 sur les responsabilités allemandes. Il soutient que l’Allemagne a délibérément provoqué la guerre afin d’assurer sa domination sur le continent européen via la constitution d’une Mitteleuropa. La thèse de Fischer a provoqué une intense polémique parmi les historiens universitaires du pays. Bon nombre s’efforçaient d’infirmer la responsabilité allemande de la guerre de 1914 dans le contexte d’une Allemagne en mal avec son passé, surtout récent, et qui faisait face à la construction du Mur de Berlin. Les historiens français sont restés à l’écart du débat allemand, les Anglais s’y sont quelque peu intéressés (Prost et Winter, 2004 : 40). Ce faisant, Fischer a tout de même ouvert de nouvelles possibilités à l’histoire diplomatique.

C’est ce que les historiens britanniques ont par ailleurs continué de faire. L’histoire diplomatique standard se porte bien et l’élément de politique purement étrangère est toujours d’actualité. Les chercheurs attachés à la London School of Economics ont exploité le champ relativement nouveau alors de l’histoire des mentalités appliquée à l’histoire diplomatique. Ils ont tenté de comprendre, par exemple, pourquoi les politiciens britanniques de 1914 n’ont pu faire face à la Crise de Juillet. L’une des problématiques consistait à comprendre pourquoi, avec leur bagage intellectuel et culturel du XIXe siècle, les décideurs politiques britanniques n’ont pu se mesurer efficacement aux réalités de 1914 (Joll, 1968). Notons enfin que l’histoire militaire délaisse le volet purement « bataille » pour se tourner vers le domaine du social, comme en fait foi l’étude de Guy Pedroncini (1967) sur les mutineries dans l’armée française en 1917. L’accès aux archives militaires récemment ouvertes a permis à l’auteur de faire la lumière et de corriger certains mythes entourant la répression par les autorités de ces fameuses mutineries.

La troisième et dernière configuration émerge progressivement à partir des années 1980 et continue d’alimenter les débats et recherches sur l’histoire de la guerre de 1914-1918. Si la cassure semblait évidente entre la première et la seconde configuration, notamment à cause du trou créé par la guerre de 1939-1945 et d’une évolution radicale des champs de la recherche dans les années 1960, la troisième période est davantage en continuité et en fusion avec la seconde. Deux aspects structurent l’évolution de ce troisième et actuel courant. D’abord, les chercheurs, comme nous le verrons plus loin, s’intéressent à l’histoire culturelle, ou plus précisément à ce que les historiens français qualifient de « cultures de guerre » (J.-J. Becker et Audoin-Rouzeau, 1990). Ensuite, dans un esprit d’interdisciplinarité, l’étude de la Grande Guerre implique d’autres disciplines comme la sociologie, l’anthropologie et même l’archéologie. L’intérêt pour les modèles de structures sociales et économiques qui caractérisent la seconde configuration ne disparaît pas du champ de la recherche. En revanche, le paradigme marxiste, qui intéressait déjà peu les chercheurs sur le sujet dans les années 1960 et 1970, finit par être ignoré, appelé à disparaître. La chute du communisme en 1989 n’est probablement pas étrangère à tout cela.

Longtemps du domaine du champ historique, la guerre de 1914-1918 fut investie par d'autres disciplines telles l'ethnologie, l'archéologie, l'anthropologie, etc.

N’ayant pas véritablement connu l’influence marxiste, l’historiographie anglo-saxonne a pu concentrer plus tôt ses énergies à l’étude de la Grande Guerre sous un angle culturel (Fussell, 1975). Certaines méthodes empruntées à l’anthropologie ont inspiré les travaux d’historiens soucieux de cerner le « vrai visage » du combat, ce que cela implique au niveau des efforts physiques, mentaux, des habiletés et difficultés techniques, etc[3]. (Keegan, 1976). Ces historiens de la culture en guerre, a contrario du paradigme marxiste, ne cherchent plus nécessairement à comprendre une société ou un événement dans un ensemble structurel. Plus près de ce que les Allemands appellent l’Alltagsgeschichte, ils vouent leurs efforts à l’étude de cas particuliers, au quotidien, à cette histoire « par le bas ». L’idée n’est plus d’analyser un fait qui assure la représentativité d’un phénomène, mais plutôt d’en faire ressortir tout son caractère subjectif. Nul ne s’étonne alors de l’émergence de la question « mémoire/identité » dans le champ de la recherche sur 1914-1918. Par exemple, tout l’aspect « devoir de mémoire » constitue encore pour les chercheurs un terrain fertile, voire un véritable « Klondike », car l’objet s’étudie aussi bien par le haut (commémoration officielle) que par le bas (commémoration individuelle ou communale). Les historiens analysent les interrogations suscitées par l’envahissement de la pratique du devoir de mémoire dans nos sociétés, au sens littéraire (publications de livres, recherches en chaires d’études sur la mémoire, etc.) comme dans la perspective matérielle (visite des cimetières, des monuments aux morts et des circuits touristiques tels Verdun ou la crête de Vimy).

Nous pensons par ailleurs que l’éclosion de cette histoire culturelle à partir des années 1980 s’est formalisée en paradigme une dizaine d’années plus tard. Il suffit d’évoquer la contribution de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, qui a donné à l’histoire culturelle l’impulsion décisive dont elle avait apparemment besoin. C’est à tout le moins une idée bien ancrée chez les historiens français du conflit, dans une optique où le statut européen de ce centre de recherche permet concrètement la diffusion de cette histoire culturelle, de ces « cultures de guerre ». Ce dernier concept est en fait l’appellation officielle de ce nouveau paradigme.

En s’intéressant à des sujets aussi intéressants que variés tels la médecine, l’art, la littérature et la sexualité, les historiens de l’« École de Péronne » espèrent, dans une optique de comparaison avec nos sociétés d’aujourd’hui, parvenir à répondre à une question que Jean-Baptiste Duroselle posait en 1994 dans son livre La Grande Guerre des Français : l’incompréhensible : comment ont-ils fait pour tenir? Les publications qui ressortent de cette interrogation se veulent des tentatives de réponses à la question de Duroselle. Elles sont des alternatives d’explications palliant aux supposées lacunes ou incapacités de l’histoire politico-militaire à élucider le pourquoi de l’endurance des civils et des soldats pendant cette guerre. Considérant donc que les histoires « bataille », diplomatique et même sociale ne peuvent fournir adéquatement les réponses, ces chercheurs se tournent vers l’histoire culturelle qui fait de la Grande Guerre l’événement fondateur du siècle des hécatombes. Ils jugent pertinent de ce point de vue de comparer les horreurs de 1914-1918 avec le génocide juif ou les camps de concentration soviétiques. Comparer pour mieux comprendre, telle est la philosophie de l’École de Péronne.

Voilà pourquoi, comme nous l’avons évoqué, cette histoire culturelle n’hésite pas à emprunter aux autres disciplines telles la littérature (Hynes, 1990; Trévisan, 2001) ou l’ethnologie (Pourcher, 1994). C’est une histoire qui s’intéresse fortement à toute la question des représentations, par exemple à celle de la perception des atrocités allemandes commises en Belgique en 1914. Dans le livre conjointement écrit par John Horne et Alan Kramer intitulé German Atrocities, 1914 : A History of Denial (2001), le lecteur voit une confirmation de la part active d’une partie du haut commandement allemand dans ces crimes. Il y décèle également la part implicite, mythique et symbolique jouée par la mémoire des francs-tireurs de 1870. Ceux-ci « canardaient » les envahisseurs en y semant une véritable « psychose du résistant embusqué ». L’image de cette peur était présente à divers degrés dans l’esprit des soldats allemands qui marchaient sur la Belgique et la France en 1914.

Parmi les autres mythes qui s’insèrent à l’histoire culturelle de la guerre sont ceux relatifs à la vie dans les tranchées. Il est faux de prétendre que les soldats se battaient constamment. Au contraire, les périodes d’intenses combats constituaient l’exception plutôt que la règle, à tel point qu’on s’est penché sur ce que les historiens anglo-saxons nomment le “Live and Let Live System” (Ashworth, 1980). C’est l’étude de la routine au front, la compréhension de ce qu’on appellerait en usine un « horaire de travail[4] ». L’intérêt pour cette routine de tranchées amène les historiens à réfléchir sur les aspects techniques de la vie au front, sur l’organisation des pelotons par exemple, sur la répartition du matériel, etc. (Rawling, 1997). Bien comprendre ces phénomènes peut faciliter l’apport de réponses à la question de Duroselle : comment ont-ils fait pour tenir? C’est pourquoi nous pouvons élaborer le concept d’histoire « culturo-militaire », c’est-à-dire une histoire qui, par son caractère technique évident, offre un terrain propice aux futures recherches dans le champ des cultures de guerre. Toujours est-il que la compréhension du mode de vie des soldats, et de celui des peuples en guerre, passe aussi par celle de leurs revendications dans ce contexte (Smith, 1994; Robert, 1995).

En somme, nous pouvons dire que les seconde et troisième configurations sont parfaitement intégrées l’une à l’autre de nos jours. Les grandes synthèses structurelles socio-économiques des années 1960 et 1970, qui analysaient le jeu des alliances, les réalités sociales et économiques, de même que l’opinion publique, ont jeté les bases à l’histoire culturelle. Celle-ci s’en inspire dès lors afin de construire le particulier des cultures de guerre. L’histoire militaire n’est pas reléguée aux oubliettes, car on oublie souvent de préciser à quel point histoire culturelle et histoire militaire sont redevables l’une de l’autre[5].

C’est dans cette optique que nous procédons maintenant à l’examen des historiographies spécifiques à certains champs de la recherche particulièrement actifs, à commencer par celui des origines et des conséquences de la guerre.

De Sarajevo à Versailles ou les débats sur les origines et les conséquences de la guerre

La réédition en 1997 de l’ouvrage de Jacques Droz sur l’historiographie des causes de la Grande Guerre nous montre que l’histoire diplomatique a toujours une place de choix dans le concert des débats entre historiens. En Angleterre, James Joll (1984) aimait juxtaposer à l’historiographie classique des causes immédiates du conflit des raisons beaucoup plus profondes de son déclenchement. Comme on l’a vu, Joll s’intéressait à l’histoire des mentalités politiques prises dans un large contexte remontant jusqu’au XIXe siècle. Cela l’a amené à mieux juger les décisions individuelles prises par les politiciens de l’époque, et ce, face aux fortes pressions qu’ils subissaient. La guerre était-elle inévitable, à cette date précise de 1914? Joll dit qu’il n’est pas possible de répondre avec certitude, sinon que de tenter des approches vers les niveaux des responsabilités individuelles des décideurs d’alors.

Cela dit, on remarque depuis les vingt-cinq dernières années un déplacement, de même qu’un élargissement de l’histoire diplomatique. Plutôt que de parler continuellement de causes et des origines, on a transféré le débat sur les conclusions du conflit, à savoir la paix de Versailles. Les historiens ont concentré leurs intérêts sur la question des buts de guerre. Pourquoi le conflit n’a-t-il pas fini plus tôt et pourquoi s’est-il conclu par une paix du modèle de celle de Versailles? Dans L’Or et le Sang (1989), Georges-Henri Soutou rappelle l’importance des facteurs sociaux et économiques ainsi que de leurs influences sur la justification des buts de guerre des belligérants. Pour Soutou, Versailles fut relativement un bon traité de paix. Le document, que nous avons aussi longuement épluché, n’est pas uniquement un traité politique et territorial, mais il est également économique et commercial. Les Alliés franco-britanniques auraient eu gain de cause sur les clauses les plus importantes qui correspondent à leurs buts du temps des hostilités. Manfred F. Boemeke (1998) et Alan Sharp (1991) abordent dans le même sens que Soutou et ils spécifient que Versailles était un compromis acceptable compte tenu des circonstances exceptionnelles de la situation internationale du moment. Quant aux réparations monétaires, certains historiens s’entendent pour dire que l’Allemagne avait les moyens de payer selon les exigences du traité (Feldman, 1993 ; Ferguson, 1999).

L'assassinat de l'archiduc François Ferdinand à Sarajevo fut l'élément déclencheur de la Première Guerre mondiale. Mais qu'en est-il des origines du conflit?

Ces nouvelles conclusions remettent en cause les rôles tenus par Clemenceau, Lloyd George et Wilson lors de la conférence de paix. Les énormes divergences entre ces trois hommes d’État et la mise à l’écart imposée par eux dès le début des débats à des pays telle la Chine ont causé bon nombre de déceptions qui finissent par fragiliser les bases sur lesquelles on avait espoir d’ériger la paix (MacMillan, 2001 ; Krumeich, 2001). Plus que de la simple politique, ces états de fait affectent les mentalités collectives des peuples sur lesquels l’histoire diplomatique commence à s’ouvrir. Comme le soulignait Jean-Jacques Becker (1977), l’importance accordée à l’étude de l’opinion publique dans le champ de l’histoire diplomatique revêt son importance. En analysant la célèbre « Loi des Trois Ans[6] » en France, Gerd Krumeich (1980) souligne l’idée d’une mise en scène de la « psychose de l’invasion allemande » par le gouvernement français afin de justifier le vote de crédits pour accroître les effectifs de l’armée. L’idée de psychose est en partie reprise par Mommsen (1990) qui travaille sur l’opinion publique allemande, notamment auprès des classes moyennes supérieures et bourgeoises qui désiraient, selon l’auteur, que l’État ne se laisse pas provoquer. Celles-ci accepteraient donc la guerre pour la défense de ses intérêts propres.

Bref, le champ actuel de l’histoire politique et diplomatique s’intéresse grandement aux questions relatives à la définition des buts de guerre, de même qu’à celles toujours actuelles de l’opinion publique. Mentionnons seulement que les historiens britanniques n’y sont pas en reste. L’analyse du courant de défaitisme qui plana en Angleterre parmi le peuple et les classes dirigeantes (sauf les généraux), surtout après l’échec confirmé de la bataille de la Somme (1916), a forcément joué dans le calcul de la politique intérieure et extérieure du pays dans la définition de ses buts de guerre (French, 1995; Millman, 2000 et 2001). Diriger une nation n’est pas chose évidente en temps de guerre, au pays comme sur le terrain.

Apprendre tout en commandant : les chefs militaires dans le prétoire de l’Histoire

D’une histoire-bataille traditionnelle qui faisait généralement l’éloge des chefs (années 1920 et 1930), d’une interrogation sur les formes de commandement dans la guerre industrielle (années 1960 et 1970), on en est venu depuis un quart de siècle à ce questionnement d’ensemble : suite à une série de défaites de 1914 à 1917, comment les généraux parvinrent-ils à reprendre la maîtrise du terrain en 1918 pour mener leurs troupes à la victoire? Disons d’entrée de jeu que ce questionnement s’inscrit dans des historiographies où l’accent national est privilégié, notamment chez les chercheurs britanniques qui ont tendance à fondre la question du commandement et celle du fondement de la guerre en une seule interrogation.

Un concept existe cependant pour identifier cette problématique. Il s’agit du learning curve ou « courbe d’apprentissage ». C’est la base sur laquelle repose une partie des explications des chercheurs britanniques qui veulent comprendre comment les chefs militaires et leurs soldats ont adapté leurs stratégies et tactiques afin de répondre aux nouvelles exigences du combat qui, en 1918, n’avaient plus rien à savoir à ce qu’on apprenait avant 1914 à Sandhurst, à Saint-Cyr ou à la KriegsAkademie. Le learning curve offre une vision linéaire de la guerre, dont les erreurs fournissent des éléments d’apprentissage qui doivent permettre d’en arriver à une conclusion victorieuse. De plus, les défenseurs britanniques de cette explication soutiennent que le learning curve est une manière de réfuter les thèses de ceux qui jugent que l’Angleterre ne s’est jamais remise de cette saignée perçue comme inutile (Travers, 1987 et 1992; Rawling, 1997; Griffith, 1994). Un débat existe entre, d’un côté, Travers et Griffith qui prônent la validité de la théorie du learning curve comme vecteur d’explication aux erreurs de commandement en 1914-1918. À l’opposé, l’« école australienne » autour de Prior et Wilson (1996) met en doute la solidité de ce principe. Dans leur livre sur la Troisième bataille d’Ypres (juillet-novembre 1917), Prior et Wilson rappellent l’inefficacité du bombardement anglais contre les positions allemandes. On a selon eux répété les mêmes erreurs qu’à l’été précédent sur la Somme. Qu’a-t-on appris depuis qui permet de justifier que les troupes britanniques (anglaises, australiennes et canadiennes) perdirent plus de 250,000 des leurs pour une avancée de quelques kilomètres? Le débat peut être polémique. Les chercheurs allemands et français vont plutôt s’en tenir aux responsabilités directes ou non des chefs militaires, dans la victoire comme dans la défaite. Les erreurs stratégiques de commandement à divers échelons leur apparaissent secondaires.

Le commandement des armées et la planification des batailles sont des tâches bien complexes. Autant l'on peut auréoler un général vainqueur, autant va-t-on le blâmer en cas d'échec.

Les désastres sur les champs de bataille amènent la problématique sur le terrain politique, d’où l’intérêt pour l’historiographie de prendre en considération la collaboration entre les autorités militaires et politiques. Notons l’exemple français avec l’ouvrage de Fabienne Bock (2002) sur le parlementarisme de guerre. L’auteure soutient que, contrairement à l’Allemagne, le déplacement de la sphère du pouvoir des assemblées législatives vers l’exécutif, de même que du pouvoir civil vers le pouvoir militaire, ne s’est pas produit en France au cours des hostilités. Les parlementaires avaient beaucoup plus d’influence, notamment par la constitution de « comités secrets » et de leurs pouvoirs en matière d’armement (Castex, 1998).

La question de l’exercice du commandement en temps de guerre implique par ailleurs que les généraux sont régulièrement mis depuis quelques années au banc d’accusation de l’Histoire. En France, le maréchal (ou général du temps de la guerre) Pétain a eu un excellent défenseur en la personne de Guy Pedroncini par son livre Pétain, le Soldat et la Gloire (1989). À demi hagiographique, l’ouvrage n’en est pas moins une convaincante démonstration en faveur de celui qui a barré la route aux Allemands à Verdun, et qui a su, contrairement au général Nivelle, respecter le contrat tacite entre le soldat et son chef : savoir pourquoi on se bat. Le souci de préserver le sang de ses hommes et sa résistance face aux pressions des politiciens donne de Pétain une image qui continue de diviser la société française. De leur côté, les historiens allemands et britanniques n’ont pas écrit envers leurs généraux des livres élogieux dans le style de Pedroncini. En Angleterre, les attaques contre le maréchal Haig (D. Winter, 1991) sont de mise.

Toujours est-il que l’historiographie purement militaire n’existe plus sous la troisième configuration. De l’histoire « par en haut », on est passé « par le bas », comme quoi la question des combattants et des tranchées finit par intéresser.

De la bataille à la culture : les soldats comme objets d’études

Comme groupe, les soldats finissent par susciter une première attention auprès des historiens britanniques. Les ouvrages de John Keegan et de Tony Ashworth déjà cités sont des études pionnières en la matière, car elles posent la question : qu’est-ce que cela implique, que d’être sur un champ de bataille? Pour Peter Simkins (1988), ce sont les fameux Pals Battalions (« Bataillons de copains ») qui méritent d’être étudiés, ne serait-ce qu’en fonction de l’origine géographique, sociale ou professionnelle commune à ces groupes d’hommes[7]. De quelle manière les rapports socioprofessionnels d’avant-guerre se sont-ils transposés au front? Du marteau au fusil, les hommes se sentaient-ils autant solidaires? Quelle était la nature des rapports entre les hommes du rang et leurs officiers, dont bon nombre furent élus par la troupe? Voilà des exemples de problématiques qui intéressent les Britanniques.

L’historiographie britannique du trench warfare est en fusion avec l’intérêt général pour l’histoire ouvrière, comme le montre le cas des Pals Battalions. Dans cette optique, les chercheurs se demandent comment les soldats de Sa Majesté, qui proviennent d’un pays où la classe ouvrière est nombreuse et conscientisée, ne sont jamais allés en mutineries ouvertes, comme il est arrivé dans l’armée française. On pense qu’il y eut un transfert de la culture ouvrière vers le monde de la guerre dans un contexte où les hiérarchies et les divers rapports de force d’avant-guerre furent somme toute respectés au front (MacDonald, 1978 et 1998). On ajoute également l’idée d’un certain stoïcisme qui aurait aidé les soldats britanniques à traverser les épreuves. Dans un même ordre d’idées, Leonard V. Smith (1994) compare les mutins français à des grévistes qui gardent confiance en leurs officiers subalternes. À l’instar des représentants syndicaux, les officiers doivent porter les revendications de la troupe aux cadres supérieurs de l’armée et du gouvernement. Les soldats français se perçoivent comme des électeurs, c’est ce qui les distingue notamment de leurs adversaires allemands. L’historiographie française a néanmoins un retard d’une bonne dizaine d’années dans l’étude du champ social des soldats, et ce, en rapport avec ce qui se fait dans les îles Britanniques. La priorité pour les chercheurs français de la seconde configuration était de régler des questions plus urgentes, tels Vichy et le phénomène collaborationniste.

Q'ils soient des étudiants d'une même faculté ou des ouvriers d'un même corps professionnel, le désir était le même: s'enrôler ensemble et faire la guerre ensemble.

C’est d’abord à travers les journaux de tranchées (Audoin-Rouzeau, 1986) que la France fait de l’étude des soldats au front un objet d’histoire. Quelle identité les soldats avaient-ils d’eux-mêmes? De l’arrière? Comment la guerre est perçue dans les témoignages intimes (Canini, 1988)? Le regain d’intérêt pour l’histoire individuelle est caractéristique de l’historiographie française à partir des années 1980 (Cazals, 1983). Remplis de défauts et teintés évidemment de subjectivité, les témoignages comme objet d’histoire ont ouvert la porte à d’autres disciplines comme la sociologie et l’anthropologie. On cherche à comprendre l’âme profonde du combattant (Bourke, 1996), sa masculinité, la dislocation de son corps, de même que sa rééducation ultérieure.

Les aspects psychologiques et émotionnels ont par ailleurs capté l’attention des chercheurs allemands. Les ouvrages de Brockling (1998) et de Lipp (2003) ont comme point commun de traiter de l’opinion des soldats ordinaires du Reich, de leurs sentiments face à la guerre. Les correspondances privées et les journaux de tranchées sont aussi pour les historiens allemands une source essentielle d’informations. L’idée est alors tentante d’écrire une histoire européenne des combattants à partir d’une sorte d’« expérience commune » du front (Rousseau, 1999). Aribert Reimann (2000) s’y est essayé en mettant en évidence les similitudes entre les soldats anglais et allemands, mais il dit, à l’opposé de Rousseau, qu’il n’y a pas d’expérience commune de la guerre. Les Britanniques sont plus nuancés, ils acceptent de joindre les deux interprétations (Cecil et Liddle, 1996.).

Le débat est lancé, mais il reste à savoir s’il est possible d’écrire une histoire commune, ou du moins européenne, d’une guerre qui concerne autant les soldats que les civils.

Écrire la violence ou l’histoire d’une guerre « totale »

Un premier type de « violence de guerre » est celui pratiqué contre les populations civiles et les prisonniers de guerre (Farcy, 1995; A. Becker, 1998; McPhail, 2001; Abbal, 2001; Horne et Kramer, 2001).  Horne et Kramer sont ceux qui nous apparaissent poser les questions les plus intéressantes et controversées. Pourquoi a-t-on pendant si longtemps nié les crimes allemands en Belgique? Qui les a ordonnés? De plus, les auteurs s’interrogent sur la férocité des propagandes à convaincre les populations dans un sens comme dans l’autre, en plus de souligner le caractère démoniaque de l’ennemi.

Les chercheurs ont également pensé la violence dans l’orbite du retour à la paix, et un bon exemple en ce sens consiste en l’étude des mutilés de guerre. En France, on s’est attardés sur les blessés de la face, les tristement célèbres « Gueules cassées » (Delaporte, 2004). Cet engouement pour la thématique du corps amène par ailleurs les historiens à écrire sur les pratiques sexuelles des soldats (Le Naour, 2002). Par la violence qu’ils pratiquent et qu’ils subissent, les combattants deviennent désormais des victimes « brutalisées » aux yeux des historiens (Mosse, 1990). Audoin-Rouzeau et J.-J. Becker (2000) notent que le pacifisme de l’entre-deux-guerres a forcé les vétérans à se censurer eux-mêmes. Ils ont coupé des faits plus morbides afin de se donner une image de soi socialement plus acceptable.

Comment ont-ils fait pour tenir? Le consentement civil et militaire face à la guerre

La question de Duroselle constitue à elle seule un objet historiographique. Curieusement, les historiens anglo-saxons, à l’exception notable de Jay Winter, sont peu nombreux à s’y consacrer. Ce qui n’est pas le cas en France, où la thématique a envahi le champ de la recherche. Le livre d’Audoin-Rouzeau (1986) sur les journaux de tranchées avait accordé une place d’honneur à la question du consentement à la guerre. L’ouvrage reflète une première analyse de l’image que se font les soldats de l’« Arrière » souvent détesté. La fascination et la haine vont paradoxalement de pair dans le cadre d’une cohésion nationale renforcée, chez les soldats comme chez les civils. Selon l’École de Péronne, la réponse qui est actuellement jugée la plus valide pour aborder la question du consentement est l’attachement aux cultures de guerre. Il s’agit d’une convergence de représentations, de comportements (ou attitudes), de productions artistiques et littéraires et autres pratiques qui servent de modèles afin d’amener les populations civiles et militaires à s’investir corps et âme dans le conflit. Les aspects de la cohésion nationale et du patriotisme jouent un rôle assurément important dans ces cultures de guerre.

Il n’y a toutefois pas de consensus en France sur la question. Un débat existe entre ceux qui disent que les cultures de guerre sont les réponses au consentement des populations (les historiens de Péronne), et ceux qui pensent plutôt que civils et militaires n’avaient pas le choix, qu’ils ont subi la guerre et ses contraintes, comme les historiens Cazals et Rousseau (2001) et ceux attachés au Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918. Pour en arriver à ce constat, l’historiographie de la question a évolué en trois étapes.

Dans les années 1920 et 1930, ce qu’on appelle aujourd’hui le « front intérieur » était présenté comme la toile de fond du « vrai front », de l’avant. Les masses civiles n’avaient que peu de droits de parole. Elles devaient être mobilisées et prêtes à fournir tous les sacrifices attendus d’elles. Les années 1960 et 1970 ont produit des études attachées aux mouvements ouvriers, en particulier à ses dissensions internes. C’est alors que la question du consentement à la guerre suscita naturellement l’intérêt à partir des années 1980, notamment au moment où l’ouverture des archives permit d’en apprendre davantage sur le nombre et la nature des grèves. Le nombre de celles-ci augmente rapidement à partir de 1917, le tout dans un contexte de lassitude générale face à la guerre. On tente d’explorer le terrain des mentalités par une meilleure compréhension des comportements des ouvriers. Des emprunts sociologiques des années 1960 et 1970 (étude des conflits sociaux dans le monde ouvrier), on est passé progressivement aux emprunts anthropologiques (études des modes de comportement) pour faire la lumière sur la question du consentement à la guerre.

Plus de quatre années de deuils, de misères et de privations de toutes sortes. Une question demeure: comment, civils et soldats, ont-ils fait pour tenir?

Les tentatives de comprendre comment les populations civiles ont « accepté » la mort de millions de soldats font croire plus que jamais aux historiens de Péronne à la nécessité de fusionner monde civil et monde militaire autour des cultures de guerre. Comme l’a démontré l’équipe d’historiens allemands travaillant autour de Gerhard Hirschfeld (1997), c’est en expliquant comment la guerre a pénétré tous les aspects de la vie domestique que l’on parvient à dénicher des réponses. C’est un pas dans la bonne direction, mais peut-être insuffisant pour éclairer sur la manière dont les différents groupes sociaux résistent aux pressions de la guerre, de même qu’à leur compréhension respective de la nature du conflit et des contributions qu’ils y apportent. La meilleure solution serait, une fois de plus, d’y aller par l’approche comparative, de voir comment se définit et se vit le consentement à la guerre parmi les principales nations belligérantes (Winter et Robert, 1997).

Nous pouvons dans cette veine développer le même débat en matière d’économie : comment a-t-on pu relever et accepter le défi économique et financier que posait la guerre de 1914-1918?

L’argent : l’un des nerfs de la guerre

L’historiographie économique de 1914-1918 se découpe en trois phases, similaires à celles qui caractérisent la périodisation d’ensemble des recherches. Une première configuration dans les années 1920 et 1930 s’intéressait aux politiques économiques officielles de l’État (ex : les travaux de la Fondation Carnegie). Une seconde période dans les années 1960 et 1970 analyse l’activité industrielle en fonction des alliances entre les hommes d’affaires, les experts et les officiels civils et militaires au sens large. Enfin, l’actuelle configuration de la recherche se veut une combinaison des deux premières approches. Elle vise une compréhension des économies de guerre, notamment sous l’angle de la répartition des biens et services entre civils et militaires, et ce, dans le contexte où les moyens logistiques sont limités (ex : problème du tonnage maritime).

Des études sur l’organisation de l’économie de guerre, par exemple celle en France de Godfrey (1987), vont mesurer la place qu’occupait l’État dans la production industrielle. Sous l’égide d’hommes politiques dynamiques, tel le ministre français du Commerce Clémentel, l’économie franco-britannique devait concevoir de nouveaux systèmes de production et de ravitaillement qui prennent la forme de consortiums opérant dans le cadre des commissions de contrôles interalliées. Ce sont les membres de ces commissions qui décident ce que l’on va produire, et non les industriels eux-mêmes comme ce fut souvent le cas en Allemagne. Les Alliés n’avaient guère le choix d’opérer ainsi, puisque les commissaires et les industriels savaient pertinemment que toute la production dépendait d’un ravitaillement régulier en matières premières (Wrigley, 1976). Le système interallié comptait sur la solidité de la flotte britannique.

C’est donc dans cet esprit que les historiens vont questionner la gestion étatique des économies de guerre. Il y a un débat entre les chercheurs qui, d’une part, sont d’avis que les Alliés ont gagné la guerre parce qu’ils avaient plus de ressources économiques (Offer, 1989; Vincent, 1985), face à ceux qui croient, d’autre part, qu’ils ont su mieux gérer que leurs ennemis les ressources à leur disposition (Wall et Winter, 1988). Ceci est un débat léger, qui n’a rien à voir avec la demi-polémique lancée par les thèses de Niall Ferguson (1999) sur l’efficacité de l’économie de guerre allemande. Il affirme clairement que l’Allemagne a administré superbement bien son économie en dépit de toutes les carences en matière de ravitaillement. Son économie aurait été performante au point où, comme nous l’avons évoqué, elle avait les moyens de payer les réparations exigées par le traité de Versailles.

Nous pensons que Ferguson a profité du fait que l’historiographie de l’économie en 1914-1918 soit relativement jeune pour pouvoir mieux contester dès le départ des paradigmes qui commencent à s’installer[8]. Malgré que Ferguson maîtrise bien l’allemand, et qu’il ait eu accès aux archives du Reich, ses thèses n’ont pas effrayé les communautés historienne et nationale comme l’avait fait Fischer en 1961. Par ailleurs, il s’avère difficile d’ouvrir une polémique d’envergure nationale ou internationale à partir du terrain économique. Celui-ci, souvent complexe et technique, peut échapper à l’intérêt du public. Jusqu’à présent, les chercheurs ont essayé de recadrer la question dans l’optique plus large d’une histoire simultanément politique, sociale et culturelle.

Dans un autre ordre d’idées, on s’est demandé dans quelle mesure les industriels ont « profité » de la guerre ou « collaboré » bon gré mal gré en s’endettant pour mettre leurs installations au service de l’État. Dans L’Or et le Sang (1989) déjà cité, Soutou parle d’une « résistance industrielle » pour le cas allemand, dans la mesure où ce ne sont pas tous les industriels qui appuyaient les projets d’annexion de la caste militaire. Soutou a sans doute raison, mais il n’empêche que la guerre a profité à plusieurs industriels. On peut penser à ceux qui ont su reconvertir avec profits leurs installations pour la production d’armements, et à ceux qui eurent suffisamment de flair pour décrocher d’autres alléchants contrats gouvernementaux. Au niveau de la finance, la guerre a certes accru la dépendance de l’Angleterre et de la France envers le riche et futur « associé » que furent les États-Unis (Burk, 1985).

Arme mortelle mais surtout psychologique, l'utilisation du gaz de combat sous-entend que les États investirent les énergies de leurs scientifiques afin de développer des variantes toujours plus dangereuses les unes que les autres.

Les États qui parviennent à débloquer les capitaux peuvent également investir davantage dans la recherche. L’importance des sciences dans l’économie de guerre tire ses preuves dans le développement de l’aéronautique, la médecine, etc. (Hartcup, 1988). L’accélération de la recherche scientifique à des fins militaires a permis de faire ressortir une arme déjà connue, mais dont l’utilisation était jugée amorale : les gaz de combat (Lepick, 1998). Cela impliquait que son développement a mobilisé une bonne partie de la communauté scientifique des pays belligérants (Richter, 1992).

Nous sommes donc en présence d’une historiographie qui traite de questions qui nous semblent toujours d’actualité : la nationalisation d’entreprises, leurs fusions, la mobilisation et l’exode des cerveaux, etc. L’influence du taylorisme et du travail à la chaîne fournissent des explications sur la gestion des grandes entreprises (Renault, Woolwich, Krupp, etc.) dans des contextes nationaux. Les historiens britanniques et allemands s’y sont longuement penchés, mais il n’y a pas en France de véritables études d’ensemble sur l’économie française en 1914-1918, exception faite de l’ouvrage du Canadien Godfrey (1987). Un livre qui s’intitulerait Histoire économique, financière, industrielle et commerciale de la France en 1914-1918 reste encore à écrire.

Néanmoins, le bilan de la guerre économique offre la possibilité à plusieurs débats, dont la problématique la plus générale et sans nuance qu’on puisse soumettre serait : la gestion des économies de guerre : réussite ou désastre? Des réponses existent peut-être dans l’analyse du monde ouvrier en guerre.

Faux, marteau et histoire culturelle : le monde du travail en 1914-1918

D’une histoire du mouvement ouvrier jusqu’aux années 1960, la configuration historiographique du monde du travail en 1914-1918 a fait glisser l’objet vers une histoire ouvrière. Pour la première période, les historiens voulaient légitimement comprendre pourquoi les ouvriers faisaient la grève en temps de guerre. Depuis un quart de siècle, on a tenté de fouiller à l’intérieur même du monde ouvrier, d’en comprendre les structures sociales, leurs modes et conditions de vie, les contraintes (familiales, professionnelles…) qui pesaient sur eux, etc. L’aspect politique et revendicateur de la question n’a pas disparu, mais plutôt que de parler de « classe ouvrière », les chercheurs désirent mieux connaître la « société ouvrière ». Il en va de même pour le monde agricole (Ziemann, 1997).

Le pays qui a vu naître la Révolution industrielle a produit d’importantes études sur le monde ouvrier. Incontournable est l’étude comparative de John Horne intitulée Labour at War : France and Britain 1914-1918 (1991). L’une des principales thèses défendues est celle d’une situation de dépendance qui se créer entre les gouvernements et les syndicats. Les cercles des Comités d’action (France) et du War Emergency Committee (Grande-Bretagne) deviennent les lieux privilégiés de rencontres entre administrateurs et administrés. Les syndicats découvrent donc, à travers la relative ouverture d’esprit des représentants gouvernementaux de ces comités, que le gouvernement maîtrise la situation et n’est pas à la solde du capital. L’avantage de ces comités est d’assurer à l’État un rôle fort dans la médiation des conflits entre syndicats et industriels.

La question des conflits de travail vient alors naturellement. Leopold H. Haimson et Charles Tilly (1989) ont produit une étude quantitative et comparative des grèves en 1914-1918, dans l’optique de souligner les changements et les continuités du monde ouvrier avant, pendant et après les hostilités. On assiste à une modification de la composition et de la structure du monde ouvrier (ex : afflux de nombreux ruraux dans les usines de guerre urbaines). Les historiens ont cependant conclu qu’en dépit de ces bouleversements internes, les noyaux solides de la classe ouvrière d’avant-guerre sont demeurés vivants, même que leur stabilité et leur influence politique s’en sont accrues. Dobson (2001) illustre bien le cas à Leipzig.

L’une des raisons expliquant pourquoi l’afflux de nouveaux ouvriers n’a pas profondément changé la classe dans son ensemble est que les gouvernements avaient décidé de maintenir en usine les ouvriers spécialisés dans leur métier technique et donc habitués au monde industriel. Ceux-ci dirigeaient de fait. De plus, les changements dans le monde ouvrier s’opéraient souvent à l’interne, c’est-à-dire que les « nouveaux » arrivants dans les usines de guerre provenaient eux-mêmes d’autres secteurs industriels comme le textile par exemple. C’est ce qui fait dire aux auteurs précédemment cités, de même qu’à Jean-Louis Robert (1995), qu’il faut chercher ailleurs les raisons des grèves. Il en va de même pour la femme qui voit certes ses responsabilités prendre de l’importance, mais son statut général évolue peu, à l’instar de l’ensemble de la composition sociologique et structurelle du monde ouvrier auquel elle appartient (Thébaud, 1986). Elle aussi change de milieu industriel, du textile à l’armement, où les salaires sont plus élevés (Woollacott, 1994 ; Nolan, 1981). Laura Downs (1995) pense plutôt que l’arrivée des femmes en usine ne doit pas être perçue comme un simple remplacement au travail masculin, mais qu’elle a permis l’émergence d’une nouvelle et durable catégorie de travailleurs à la fois féminins et spécialisés.

Quiconque s'intéresse à l'histoire du monde du travail trouvera dans la guerre de 1914-1918 un champ d'exploration des plus intéressants. Les relations entre les gouvernements, les patronats et les syndicats furent complexes, ambivalentes, voire coopératives, selon les contextes.

Qui dit émergence dit droits au travail. La guerre favorisa une hausse significative des effectifs syndicaux dans tous les pays belligérants. L’importance du rôle des « délégués d’atelier » permit de mettre en évidence les querelles qui pouvaient exister à l’intérieur du monde ouvrier, entre ce premier groupe (collé à l’usine) et les représentants syndicaux (attachés à la défense des intérêts de l’ensemble d’un secteur industriel). Par ailleurs, la guerre n’a pas mis en évidence une accentuation de l’écart entre classe moyenne et classe ouvrière. Bien au contraire, les différences de classes à ce niveau font place à une conscience de classe plus développée et élargie, dont certains auteurs (Waites, 1987) attribuent la cohésion à la méfiance envers les « profiteurs de guerre ».

L’historiographie récente du travail tient compte également de celle des genres. De la même manière où dans les années 1960 et 1970 on s’intéressait à une « histoire politique du social » (ex : le mouvement ouvrier, le droit de vote des femmes, etc.), on en vient depuis une vingtaine d’années à mieux connaître le côté vraiment social des populations civiles. Mary L. Roberts (1994) s’est interrogée notamment sur les images contemporaines de la femme sans enfants, qu’on pense voir s’ériger en classe sociale pendant et après le conflit. L’auteure analyse pourquoi les Français ont décidé après la guerre de réévaluer les notions globales de stabilité et d’instabilité face aux rôles respectifs des sexes dans la société. Là aussi, l’histoire « politique » intéressée à tout ce qui est un mouvement se tourne vers une histoire davantage culturelle. La guerre eut quelques effets bénéfiques pour l’émancipation des femmes, mais le rapide retour à l’ordre des choses n’a pas vraiment donné suite à ce qui avait été accompli en 1914-1918 (Daniel, 1989; Downs, 1995; Grayzel, 1999). Les auteures citées, qui s’inscrivent toutes dans cet engouement pour l’histoire culturelle, s’entendent généralement pour dire que les rôles respectifs des genres ont évolué (radicalement pour les femmes). Cependant, les inégalités sociales entre sexes sont aussi profondes en 1918 qu’elles ne l’étaient en 1914.

La guerre au fond de l’âme : foi, intellectualité et mémoire

Le dernier volet de cet article sur l’évolution des études historiques depuis le dernier quart de siècle apporte également une variété de pistes à la célèbre question de Duroselle. Guerres, deuils et religions vont bien ensemble, et c’est ce qui a poussé Annette Becker (1994), Nadine-Josette Chaline (1993) et Jacques Fontana (1990) à tenter d’y voir plus clair. Ces deux derniers ont travaillé sur le rôle de la papauté et de son offre de médiation de paix. Leurs études ont mis en évidence les divisions qui régnaient, par exemple, entre les catholiques attachés à leur nationalisme respectif, face à ceux pénétrés d’un sentiment de fraternité universelle. Il empêche que la guerre apporte son cortège de deuils, dont Annette Becker (1994) et Jay Winter (1995) ont tenté d’en dégager les rites, les pratiques et les significations dans les cadres serrés de la religion officielle, mais aussi à travers un ensemble plus flou de pratiques spirituelles diversifiées. L’idée, comme toujours, est de tenir.

Guerre, foi et spiritualité. Comment ont-ils fait pour tenir? Comment font-ils pour commémorer?

C’est aussi ce que bon nombre d’intellectuels engagés ont voulu faire pendant la guerre. Si on avait tendance, des années 1920 jusqu’aux années 1970, à associer le discours culturel avec l’intellectuel, on préfère désormais en confirmer la séparation depuis les années 1980. L’intérêt consiste à explorer, par exemple, l’ensemble de la sociabilité et de la vie associative des savants et intellectuels. Rompus par la guerre, comment ces réseaux et associations parvinrent-ils à survivre? Quelle fut, le cas échéant, la nature de leur collaboration avec l’appareil étatique? Comme on l’a vu dans le cas des chercheurs au service de l’armement, les savoirs scientifique et intellectuel sont partiellement nationalisés. Le passage de l’avant-guerre à l’après-guerre témoigne d’une dislocation relative du tissu social des élites pensantes. Ce que déplorent plusieurs auteurs, c’est la perte physique d’intellectuels morts au combat, certes, mais par-dessus tout la disparition temporaire d’une « culture internationale » scientifique et intellectuelle (Wohl, 1980; Soulez, 1988; Eksteins, 1989; Hanna, 1996; Porchasson et Rasmussen, 1996). Le monde des arts et du spectacle n’est pas tellement différent. L’idée d’un « retour à l’ordre » domine l’ensemble des études consacrées au sujet, dans la mesure où les artistes, ceux qui ont survécu, veulent aussi reprendre leur souffle et tenter de reconstruire d’anciennes solidarités perdues par la guerre (Cork, 1994; Dagen, 1996; Rearick, 1997; Roshwald et Stites, 1999; Pépin, 2003).

Ce sont également les objectifs que cherchent à atteindre les gens qui participent à la commémoration de cette guerre. Ils veulent se souvenir, mais pour certains il s’agit également d’exorciser la douleur par cette confrontation avec le passé, récent ou lointain. L’historiographie de la mémoire de 1914-1918 peut être divisée en deux phases. Une première période où le débat public est dominé par les combattants et leurs familles. La seconde, avec la disparition du premier groupe, permet aux historiens d’examiner les rites mémoriels et commémoratifs.

Pour Paul Fussell (1975), l’ironie devient le symbole, voire l’emblème du discours commémoratif issu de la guerre. La pratique mémorielle de l’entre-deux-guerres avait certains problèmes à développer un discours de l’expérience du combat. Fussell dit que l’ironie fut une solution afin d’en faciliter l’expression. Avec 1914-1918, la guerre est parvenue à développer un langage propre, ironique, et stéréotypé qui se reflète souvent au cinéma dans un mariage informel entre histoire militaire et histoire culturelle (Hynes, 1990). Dans son Sites of Memory. Sites of Mourning (1995), Jay Winter reproche en partie à Fussell et Hynes de fournir une image de la guerre ne tenant pas suffisamment compte des traditions propres à une société, traditions dérivées par plusieurs racines romantiques, classiques et chrétiennes. Dans Rites of Spring (1989), Modris Eksteins voit l’image de 1914-1918 comme le début de la modernité. Sans cette guerre matrice d’un siècle de catastrophes, il serait difficile d’envisager l’émergence de la modernité pour laquelle le « restant de siècle » est redevable.

Sur le terrain, la commémoration de la Grande Guerre prend des aspects plus concrets. La seule étude des monuments aux morts peut fournir des sujets de thèses pour des décennies. Ils sont aussi nombreux que les diverses formes de commémorations qui les accompagnent (Vance, 1997; King, 1998; Inglis, 1998; Bouillon et Petzold, 1999; Connelly, 2002). Comme nous l’avons indiqué, le vétéran comme « objet-culte » et « objet-physique » de la commémoration tend à disparaître. Depuis une vingtaine d’années, l’historiographie a suivi cette réalité humaine en déplaçant son axe de gravité vers l’étude des sociétés face à leur passé, un passé que la commémoration tente souvent de déguiser en mission éducative auprès des générations qui n’ont pas connu la guerre. Qui dit « éducation » dit que l’on peut faire passer n’importe quel message, étant donné que les vétérans, trop peu nombreux désormais, ne constituent plus le principal contre-poids afin de rectifier un discours mémoriel qui dérape trop souvent[9].

Il empêche que ces hommes avaient des histoires à raconter ou à oublier. Les traumatismes de l’expérience du combat ont affecté les soldats à différents degrés. Ce que les Britanniques nomment le shell-shock (« choc de l’obus ») a été amplement étudié. Des chercheurs comme Eric J. Leed (1979) considèrent que les traumatismes des soldats trouvent une première explication dans le caractère stérile, voire immobile, de la guerre des tranchées sur le front franco-belge. Ensuite, on s’est penché sur la problématique de la reconnaissance officielle par les autorités médicales et militaires de la possible existence du shell-shock. Comment fait-on pour séparer les « tricheurs » de ceux qui ont vraiment besoin de soin? Entre leur conscience professionnelle et leurs obligations envers l’armée, les médecins britanniques avaient un choix souvent pénible à faire (Leese, 2002). Les médecins allemands tentèrent autant que possible de faire abstraction du problème en renvoyant les soldats malades au front (Lerner, 2003). L’accès aux archives médicales et militaires[10] a aussi ouvert la porte à une troisième explication sur le shell-shock. L’idée est de discerner la frontière entre, d’une part, ce qui est qualifié de réel désordre psychologique et, d’autre part, ce qui ressort davantage de la « mutinerie ». C’est sur cet aspect définitionnel que se fonde la problématique actuelle. Les autorités de l’époque craignaient qu’une définition officielle, mais inadéquate du shell-shock ne finisse par avoir les conséquences les plus désagréables sur le moral de l’armée. Là encore, on touche à la question générale du consentement à la guerre, plus précisément à ses limites chez les militaires.

Conclusion

Comment ont-ils fait pour tenir?

En résumé, nous pensons que le premier élément que l’on doive considérer par rapport à l’évolution des études sur la Première Guerre mondiale depuis 25 ans est l’explosion des thématiques de recherche. Dans ce contexte, c’est l’émergence de l’histoire culturelle qui marque une tendance encore forte de nos jours de tenter de comprendre les stratégies des populations civiles et militaires afin de « tenir », d’accepter les hécatombes et les privations de toutes sortes. En deuxième lieu, ce que les chercheurs français ont appelé les « cultures de guerre » a lancé l’étude de la guerre de 1914-1918 vers de nouvelles orientations disciplinaires. Les emprunts à la sociologie, à l’anthropologie ou à la littérature sont désormais monnaie courante. Ils ont permis de porter un regard différent sur des aspects méconnus de la vie des gens lors de ce conflit.

Ce que l’on pourrait appeler le « nouveau paradigme de l’histoire culturelle » ne bénéficie pas de la même stature dans chacune des historiographies nationales. Les Français l’ont initié pour en faire un dogme, les Allemands suivent pas à pas, mais les chercheurs anglo-saxons hésitent encore à délaisser l’histoire militaire plus traditionnelle. Il n’empêche que l’ouverture des archives et la fondation de divers centres de recherches entièrement dédiés à la Grande Guerre (Historial de la Grande Guerre, France; Western Front Association, Grande-Bretagne; Great War Society, États-Unis) ont largement contribué à la pluridisciplinarité des recherches. Ce dernier quart de siècle a donc permis d’accroître les échanges entre les chercheurs et les institutions. On n’étudie plus seulement l’histoire de son pays, mais celle des autres également. Notons enfin que, sous cet angle, il est désormais permis d’envisager l’écriture d’une histoire de la Première Guerre mondiale qui pourrait être à l’image de ce que tente de devenir l’Europe actuellement, à savoir européenne.


[1] Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, coll. « Points-Histoire », 2004. 340 p. Compte tenu du nombre limité de pages, et pour ne pas alourdir les notes de bas de page, les références ultérieures sont renvoyées à la bibliographie incluse dans le présent exercice. Nous nous limiterons à mentionner dans le texte le nom de (ou des) l’auteur(s), la date de publication de l’ouvrage dans sa langue originelle, ainsi que le numéro de la page de la référence, le cas échéant.

[2] Notons par exemple la très cinglante critique de Lloyd George envers le commandement du maréchal Douglas Haig, alors commandant en chef des troupes de l’Empire britannique déployées sur le front de l’Ouest (France et Belgique). L’auteur, ancien premier ministre, avait un accès privilégié aux archives du War Cabinet et a publié sa critique contre son ancien rival lorsque celui-ci était déjà décédé (1928).

[3] Nous référons le lecteur au chapitre consacré à la bataille de la Somme (1916).

[4] À l’aube, en première ligne : période de l’« alerte » où les soldats restent pendant au moins une heure devant le parapet; fin de l’alerte, certains demeurent aux créneaux pour surveiller, les autres vaquent aux corvées (ravitaillements, terrassement, entretien du matériel, repos, loisirs, etc.); canonnade à 17 heures qui dure de 5 à 10 minutes en secteur rapproché; retour aux activités normales de tranchées; au crépuscule, période de l’alerte; activités de tranchées pendant la nuit. Le manège peut durer quatre ou cinq jours, ensuite les compagnies de l’avant sont relevées et passent en deuxième ou troisième ligne pour quelques jours. Le bataillon au complet s’en va finalement au « repos » à l’arrière pendant quelques jours avant de remonter en ligne.

[5] Un bon exemple de ce point est tiré du livre sur les soldats canadiens et la technologie militaire écrit par Bill Rawling (voir bibliographie). Il a étudié les témoignages de soldats et d’officiers qui se plaignaient de la mauvaise qualité de la carabine d’infanterie Ross. Les hommes décrivaient parfois en détail à leur famille (malgré le danger de la censure) le fonctionnement de cette arme dans le but d’exprimer leur frustration de se l’être faite imposée. Certains hommes ont par ailleurs raconté qu’ils ont été punis pour avoir tronqué leur Ross contre la carabine britannique Lee-Enfield, beaucoup mieux adaptée aux conditions humides et boueuses des tranchées.

[6] Votée en 1913, la loi faisait à nouveau porter de deux à trois ans la durée du service militaire obligatoire dans l’armée d’active en France. Cette hausse des effectifs militaires permanents permettrait, selon les défenseurs de la loi, de mieux protéger la nation en cas d’agression.

[7] Les Pals Battalions sont des unités d’infanterie d’où les recrues proviennent, théoriquement, d’une même ville (ou quartier), d’un même milieu social, des milieux étudiants ou professionnels. On donnait à ces unités un nom bien caractéristique de l’origine sociale ou professionnelle des recrues, le tout dans le but d’assurer un certain esprit de corps parmi la nouvelle troupe.

[8] Deux de ces paradigmes : le premier, que le camp qui possède le plus de ressources ait davantage de chances d’arracher la victoire dans une guerre d’usure; le second, qu’il est « normal » pour un camp d’avoir des difficultés à assurer son ravitaillement lorsque ses navires sont systématiquement torpillés par les sous-marins ennemis.

[9] Sans doute influencés inconsciemment par l’« ironie fussellienne », plusieurs vétérans canadiens et allemands de 1939-1945 ont confié à l’auteur de ces lignes leur malaise face à l’exploitation de leurs épreuves à des fins commerciales.

[10] Selon la législation nationale spécifique à chaque pays en matière de libre accès à ce type d’archives.

Bibliographie sélective

(COLLECTIF). Revue d’histoire de la Guerre mondiale, Paris, A. Costtes, 1923-1939. 17 volumes.

ABBAL, Odon. Soldats oubliés : les prisonniers de guerre français, Betz-et-Esparon, Études et CommunicationÉditions, 2001. 188 p.

ASHWORTH, Tony. Trench Warfare, 1914-1918 : the Live and Let Live System, New York, Holmes & Meyer, 1980.266 p.

AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane. 14-18, les combattants des tranchées : à travers leurs journaux, Paris, A. Colin,1986. 223 p.

AUDOIN-ROUZEAU et Annette BECKER. 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000. 272 p.

BECKER, Annette. La guerre et la foi : de la mort à la mémoire, 1914-1930, Paris, A. Colin, 1994. 141 p.- Oubliés de la Grande guerre : humanitaire et culture de guerre, 1914-1918 : populations

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BECKER, Jean-Jacques. 1914 : comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude de l’opinion

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3 réflexions sur “La Première Guerre mondiale: essai sur l’état de la recherche

  1. Bonjour Robert,

    Je te remercie pour ton commentaire et je vais répondre à tes commentaires et questions au meilleur de mes connaissances.

    La théorie du learning curve fut contestée par nombre d’historiens, mais je veux seulement apporter une précision. Je ne crois pas que les chercheurs de l’École australienne aient voulu banaliser les pertes effarantes de certains engagements, ni déresponsabiliser les généraux. En fait, certains généraux à tout le moins ont fait l’impossible pour minimiser les pertes.

    Tu connais peut-être l’exemple du commandant en chef du Corps canadien, le général Arthur Currie. A Passchendale à la fin de 1917, Currie avait prédis des pertes minimales de 15,000 hommes pour son Corps et c’est ce qui est arrivé, malgré qu’il était contre le lancement de cet assaut. L’important est qu’il ait atteint les objectifs. C’est dans cette optique que résonne l’École australienne, à savoir l’atteinte brute des objectifs.

    Un autre aspect qui alimente la théorie du learning curve réside dans la nature ds rapports entre le haut commandement militaire et les officiers subalternes. En clair, un général donne ses ordres de bataille, mais dans quelle mesure peut-il la contrôler une fois qu’elle est engagée? La guerre de 14-18 vit des armées aux effectifs énormes (donc plus difficile à commander) et amena un autre problème, soit celui de la relation entre les différentes armes issues des nouvelles technologies (artillerie, aviation, infanterie, etc), d’où le fait qu’il soit encore plus difficile de contrôler sa bataille.

    Par contre, là où la théorie semble perdre un peu de crédit est lorsque l’on se penche sur le retour à une guerre semi-mobile en 1918. Par exemple, l’extrême minutie appliqué lors de la bataille de Vimy en 1917 était facilement gérable, dans la mesure où le terrain était parfaitement délimité, on a eu des mois de préparation, d’entraînement, de répétition avant l’Assaut etc.

    En août 1918, à Amiens, les armées alliées doivent pour la plupart improviser et c’est le cas du Corps canadien qui est en tête d’assaut des armées britanniques. Le front bouge vite, il est étiré, on se bat souvent à découvert, etc. Cela étant, les pertes montent vite, d’autant qu’il faut maintenir le contact avec l’ennemi, ce qui sous-entend que les régiments se battent plus souvent et connaissent une plus grande rotation de leur personnel, affaiblissant ainsi une certaine cohésion.

    Tu parles Robert de la période des Cent-Jours (août – novembre 1918) pour les Canadiens. Notre armée a subi un taux de pertes frôlant les 40% pour cette période. Est-ce que c’est énorme. Peut-être que oui si l’on s’en tient aux pertes brutes, mais compte tenu des remplacements, de l’usure de l’ennemi, de la reddition de comptes quant à l’atteinte des objectifs, etc, alors on peut relativiser je crois.

    En ce qui concernant ta question sur la Grande Guerre et le (non) nazisme, cela est bien étudié. Seulement du côté des Britanniques, les ouvrages sont très nombreux sur l’armée allemande de 14-18 et sur la société allemande en temps de guerre.

    Pour ta question sur le livre « scientifique » allemand, il faudrait que je vérifie. Je peux te revenir là-dessus.

    Cordialement,

    C. Pépin

  2. Excellent, vraiment excellent. J’aurais une observation et deux questions.

    Observation. Pour moi il est clair que l’école du « learning curve » constitue rien moins qu’un courant « révisionniste » quant à la responsabilité des généraux dans la mort inutile de dizaines de milliers de soldats. Au lendemain immédiat de la guerre que la cause était entendue : les soldats étaient des lions menés par des ânes. Il y eu même une pièce de théâtre à cet effet, dont le titre est (je cite de mémoire) « Les généraux meurent dans leur lit ». Quelle est la proportion des pertes canadiennes dans la période dite des Cents-jours ? 50% des pertes ? Si c’est le cas, mais qu’est-ce que les généraux ont tant appris lors des 1464 jours précédents ?

    Question 1 : il me semble avoir lu quelque part que l’historiographie allemande s’intérèsse relativement peu à la Grande Guerre, sauf pour y trouver les germes du nazisme. Est-ce bien le cas ? Si oui, pourquoi ?

    Question 2 : quel serait le meilleur livre Allemand (disponible en français ou en anglais) qui traite de la Grande Guerre ? J’ai lu les classiques d’usage (À l’ouest rien de nouveau, Orage d’acier), mais je cherche un bon livre scientifique. Merci.

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