Les conférences de Québec de 1943 et 1944

Causerie prononcée au Cégep de Limoilou le 31 mai 2008 dans le cadre du congrès annuel de l’Association des professeurs d’histoire de cégep du Québec.

Bonjour Mesdames et Messieurs,

Tout d’abord, je tiens à vous remercier de votre présence et à remercier les organisateurs du congrès de l’Association des Professeurs d’Histoire de Cégep de cette province pour l’accueil qui m’est offert.

L’une de vos collègues, Madame Martine Dumais, m’a contacté il y a de cela quelques semaines afin que je vous entretienne d’un sujet qui, je pense, saura trouver sa pertinence dans un contexte où la ville de Québec célèbre 400 ans d’histoire.

En effet, dans la longue liste des événements d’importance historique qui ont marqué cette ville, c’est un honneur pour moi de venir vous entretenir des conférences de Québec de 1943 et 1944.

Vous n’êtes pas sans savoir que ces conférences se sont déroulées à une époque trouble de notre histoire. C’était une époque ravagée par la guerre, probablement l’une des guerres les plus sanglantes que le monde ait connues.

Histoire de mieux saisir la teneur de ces événements, on peut peut-être rappeler le contexte, qui comme vous le savez, est toujours important lorsque l’on aborde les problèmes historiques.

J’ai donc divisé mon exposé en quatre phases: 1) le contexte de la guerre de 1939-1945; 2) que sont les conférences?; 3) les enjeux débattus; 4) le rôle du Canada.

En approfondissant ces points, l’accent sera surtout mis sur le fond, c’est-à-dire les enjeux qui auront été débattus, mais je ne ferme pas la place, s’il me reste du temps, pour parler quelque peu de la « petite histoire » entourant ces conférences.

Le contexte de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

Dans le contexte de la montée des mouvements totalitaires en Europe dans les années 1930, en particulier en Allemagne, en Italie et en Union soviétique, le monde pouvait à juste titre craindre qu’une autre conflagration semblable à celle de 1914-1918 puisse éclater.

En effet, le 1er septembre 1939, les armées hitlériennes envahissaient la Pologne, déclenchant ainsi la Seconde Guerre mondiale. Rapidement, les pays d’Europe s’écroulaient les uns après les autres sous la pression des armées allemandes. Outre la Pologne en 1939, les pays scandinaves, les Pays-Bas, la Belgique et même la France avaient déjà capitulé à la fin de l’année 1940.

De son côté, seule l’Angleterre résistait de peine et de misère aux tentatives allemandes de conquête. Devant la résistance offerte par les Britanniques, grâce notamment à l’aide matérielle que lui avaient envoyée les États-Unis et le Canada, Hitler s’était résigné à surseoir à son projet de conquête des îles britanniques. En juin 1941, Hitler avait décidé de retourner ses forces contre le géant soviétique, de même que les États-Unis avaient joint la coalition des Alliés suite à la brusque attaque aéronavale des Japonais à Pearl Harbor en décembre de la même année. D’autre part, devant la rapide progression des forces de l’Axe (Allemagne, Italie et Japon), les pays alliés n’avaient eu d’autre choix que d’emboîter le pas et mobiliser leurs armées et leurs économies pour la reconquête des territoires perdus.

Que sont les conférences de Québec?

Cela dit, dans tout ce contexte, on peut se poser la question suivante : que sont les conférences de Québec?

D’entrée de jeu, les conférences de Québec sont deux événements figurant dans la longue liste des diverses réunions de haut niveau stratégique organisées par les Alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Pour vous donner une idée de l’importance des événements, en effectuant mes recherches, j’ai remarqué que dès 1946, soit moins de trois ans après la tenue des événements, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada reconnaissait les conférences de Québec comme des événements historiques d’une importance nationale. Autrement dit, les contemporains de l’époque avaient jugé bon d’inscrire dans le grand livre de l’Histoire, voire la liste des sites patrimoniaux, ces événements où s’étaient prises des décisions majeures.

Effectivement, au moment où la Seconde Guerre mondiale déchirait le monde, le Président des États-Unis Franklin Roosevelt et le premier ministre britannique Winston Churchill se rencontrent à Québec pour faire le point sur les opérations du moment et celles à venir. Comme hôte des événements, le premier ministre canadien Mackenzie King ne participe cependant pas aux discussions, signe que c’était les « grands » qui allaient s’en charger. Quant à Joseph Staline, le dirigeant de l’Union soviétique, son pays n’a pas participé aux conférences, mais il sera l’hôte d’une autre importante conférence à la fin du conflit, soit celle de Yalta au début de 1945.

Vous l’aurez compris, les conférences de Québec auront eu non seulement un impact sur le déroulement de la guerre, mais aussi sur la configuration du monde une fois la paix revenue. D’après les archives, c’est le président américain qui aurait eu l’idée de tenir les conférences à Québec, plus précisément à la Citadelle. La première d’entre elles a eu lieu du 10 au 24 août 1943, et la seconde du 11 au 16 septembre 1944.

En un mot, on pourrait dire qu’une décision majeure est sortie pendant chacune de ces conférences. À Québec, en 1943, on décide que finalement ce sera la Normandie qui deviendra le futur théâtre des opérations en Europe de l’Ouest occupée. Au sortir de la seconde conférence de 1944, les dirigeants anglo-américains vont coordonner leurs plans d’après-guerre, notamment en ce qui a trait au mode d’occupation future du territoire allemand.

Bien entendu, il serait trop simple de s’en tenir à ces conclusions sommaires et on examen approfondi mérite d’être fait.

« Quadrant » (août 1943)

C’est donc dire qu’au moment où se tient la première des deux conférences de Québec en août 1943, le monde est en guerre depuis presque 4 ans déjà.

Histoire de vous donner une idée de la situation sur les divers fronts, toujours en ce mois d’août 1943, on peut brosser le constat suivant :

– Sur le front de l’Est, en Union soviétique, les Allemands avaient été défaits dans Stalingrad, et leurs armées affrontaient celles des Russes, notamment au centre de l’Ukraine;

– En Afrique, les armées du maréchal Erwin Rommel étaient forcées d’abandonner le continent devant la poussée anglo-américaine;

– Dans le pourtour de la Méditerranée, les Alliés venaient d’envahir la Sicile le mois précédent et l’Italie était sur le point de capituler;

– Sur le front Ouest, soit en France, le pays était toujours fermement occupé par les Allemands et un malheureux raid tenté par les Canadiens à Dieppe en août 1942 avaient fourni deux enseignements: 1) on était pas prêt pour un débarquement face à une armée bien organisée; 2) les Allemands étaient prêts à nous recevoir;

– Dans le Pacifique, les troupes américaines reprenaient petit à petit les territoires perdus au profit des Japonais depuis 1941;

– Dans les airs, les Alliés bombardaient jour et nuit l’Allemagne, espérant ainsi affaiblir la production de guerre du Reich;

– Sur les mers, l’année 1943 voyait une sauvage bataille se dérouler dans l’Atlantique, où les sous-marins allemands causaient des dommages terribles à la flotte marchande alliée.

C’est donc dire qu’au moment où se réunissent les dirigeants alliés à Québec en août 1943, le sort des armes commençait déjà à favoriser leur camp, mais on était encore bien loin de la coupe aux lèvres. D’autres batailles allaient devoir être engagées, l’Allemagne et le Japon étaient loin d’être battus. Dans cet ordre d’idées, il faut aussi comprendre que la première conférence de Québec est la troisième conférence majeure à se dérouler en 1943.
La première avait été la conférence de Casablanca en janvier, où on avait planifié l’invasion de l’Italie pour la même année, dressé quelques plans pour une invasion à travers la Manche pour 1944. À Casablanca avait aussi été publiée une importante déclaration, soit celle d’exiger des forces de l’Axe une capitulation sans condition.

La seconde conférence de 1943 s’était tenue à Washington, au mois de mai. Les Alliés avaient poursuivi la planification de l’invasion de l’Italie, de même que d’intensifier les bombardements aériens sur l’Allemagne et la guerre dans le Pacifique.

On comprend alors qu’au moins d’août, à Québec, les dirigeants alliés sont habitués de se voir! D’autres décisions devront par contre être confirmées à Québec.

Au cours de la première conférence de Québec, les Alliés vont décider d’augmenter les effectifs militaires employés contre le Japon. D’ailleurs, on s’était donné un délai d’un an pour défaire le Japon à la suite de la défaite éventuelle de l’Allemagne. On considérait que l’Allemagne serait défaite vers octobre 1944, donc le Japon en octobre 1945.

Par ailleurs, et sur un très court terme, les Alliés prévoyaient un débarquement au sud de la ville de Naples, une fois que l’Italie aurait capitulé, dans le but de prendre à revers les Allemands qui défendaient le sud de la péninsule.

Au sujet de la situation dans les Balkans, on s’était entendu pour ne tenter aucune opération militaire dans la région, sauf peut-être poursuivre quelques opérations de ravitaillement des guérillas locales et d’effectuer des bombardements, puis de maintenir des négociations avec la Turquie pour qu’elle sorte de sa neutralité.

Dans la logique des conférences précédentes, il est également décidé de poursuivre l’offensive aérienne contre l’Allemagne à partir des bases aériennes établies en Angleterre et en Italie envahie. Les buts des bombardements contre l’Allemagne étaient d’anéantir la force aérienne ennemie, de disloquer son potentiel industriel et de préparer la voie pour l’ouverture d’un autre front en Europe.

De plus, une déclaration avait été émise au sujet de la Palestine afin de calmer les tensions dans la région, où l’occupation britannique devenait de plus en plus difficile.

C’est aussi lors de cette conférence que l’on émit une condamnation commune des atrocités allemandes qui s’exerçaient en Pologne.

Enfin, et c’est une décision majeure pour les événements à moyen terme, on confirme une invasion de la Normandie pour mai 1944, de même qu’une planification d’un second débarquement dans le sud de la France. Pour l’invasion de la Normandie, Churchill avait accepté que le commandement opérationnel soit confié à un général américain, ici Eisenhower.

Certaines pommes de discorde sont aussi apparues à Québec, en 1943. Au sujet du Projet Manhattan, celui de développer une bombe atomique, Churchill voulait que l’Angleterre y participe à fond, mais Roosevelt voulait restreindre la participation britannique. Par contre, les deux s’étaient entendus pour ne pas partager leurs informations avec Staline.

« Octagon » (septembre 1944)

Les Alliés ont par conséquent poursuivi les opérations en 1944, dans la logique des décisions prises à Québec l’année précédente.

Au moment de la seconde conférence de septembre 1944, la situation des Alliés sur un plan militaire avait grandement progressé. On peut faire ici le résumé, et vous verrez l’évolution par rapport à 1943 :

– Sur le front Est, les troupes de Staline avaient libéré tout le territoire russe et s’étaient bien installées en Pologne, dans les pays baltes, en Hongrie et marchaient déjà sur l’Allemagne;

– Le continent africain n’était plus un front en soi, libéré depuis plus d’un an déjà;

– Dans le pourtour de la Méditerranée, les Alliés venaient de libérer Rome, mais piétinaient dans leur progression vers le nord, face à des troupes allemandes aguerries et aux difficultés de terrain et de ravitaillement;

– Sur le front Ouest, le fameux débarquement en Normandie en juin avait réussi et en septembre 1944, les Alliés étaient installés en Belgique, tout en poursuivant leur progression vers le Rhin;

– Dans le Pacifique, les Américains poursuivaient leur lutte contre les Japonais dans la Mer des Philippines;

– Dans les airs, les Alliés frappaient de plus en plus durement l’Allemagne, comme sur la mer leur flotte remportait progressivement la lutte face aux sous-marins allemands, malgré que ceux-ci demeureront une menace jusqu’à la fin du conflit;

Bref, au moment où l’on se réunit pour une seconde fois à Québec, les Alliés savent qu’ils vont gagner la guerre. La question est de savoir quand.

Vous aurez aussi compris qu’au moment de se réunir à nouveau en septembre 1944, il ne s’agit pas de la première conférence interalliée de l’année. En fait, dès novembre et décembre 1943, Churchill, Roosevelt et Staline (les 3 « Grands ») se rencontrent pour la première fois les trois à Téhéran pour discuter à nouveau de stratégie.

En juillet 1944, à Bretton Woods aux États-Unis, se tient une autre célèbre conférence réunissant les représentants de 44 nations. On crée notamment le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale de reconstruction et de développement. L’idée même de créer une organisation des « Nations Unies » était bien avancée sur le papier, au moment où va s’amorcer la seconde conférence de Québec en septembre.
On le sent, l’esprit de 1944 est différent. Il est axé sur l’après-guerre, donc sur des questions qui toucheront aussi la politique, l’économie, bref le partage du monde une fois les hostilités terminées.

En simplifiant, on peut dire que la première conférence avait été militaire, alors que la seconde sera politique. Ce sont les Britanniques qui d’ailleurs avaient insisté pour se réunir à nouveau.

L’un des grands dossiers de la conférence était l’évolution de la guerre dans le Pacifique. L’Angleterre souhaitait jouer un plus grand rôle sur ce théâtre d’opérations, notamment dans le but de maintenir sa position qu’elle avait perdue dans la région avant les hostilités. C’est en ce sens que les Britanniques avaient offert aux Américains des bâtiments de guerre supplémentaires.

Toujours en ce qui concerne le Pacifique, les Anglo-Américains s’étaient entendus pour poursuivre l’extension de leur prêt-bail à la Chine, de matériel de guerre, du moins tant et aussi longtemps que la guerre n’était pas terminée.

En ce qui concerne l’Allemagne, on a bien sûr discuté de son statut futur. Il a été question de diviser le pays sous une occupation militaire. De plus, l’idée était carrément de désindustrialiser le pays. On voulait séparer l’Allemagne en deux et aucune réparation monétaire ne lui serait exigée, comme cela avait été le cas lors de la fin de la guerre de 1914-1918.

Deux conférences au Canada…sans le Canada

L’une des polémiques qui a fait surface par rapport aux conférences de Québec, et qui est encore débattue de nos jours, peut-être dans une moindre mesure, est le pourquoi de l’absence du Canada dans le processus décisionnel.

Si vous voulez une réponse froide, voire objective (sinon arrogante!), je vous dirais que la direction de l’effort de guerre sur le front Ouest n’étaient que de l’unique ressort des États-Unis et de la Grande-Bretagne, les deux grandes puissances à l’Ouest.

Comme premier ministre, et donc comme dirigeant de tout l’Empire britannique, Churchill disait que c’était sa responsabilité de représenter le Canada et de le tenir informé des événements (même si le pays était officiellement indépendant depuis 1931). Cependant, Churchill avait concédé que l’on pourrait accorder au Canada le droit de participer uniquement aux sessions plénières, soit les réunions préparatoires.

C’est le président américain Roosevelt qui a alors apposé son veto face à l’intention de Churchill. Pourquoi? Dites-vous ceci : si on laisse le Canada participer aux réunions, des pays comme le Brésil, la Chine et autres Dominions de l’Empire britannique qui sont en guerre voudront un siège et un droit de regard sur les décisions.

Ce qui fait aussi que l’affaire n’a pas été plus loin à l’époque, et qui n’a pas trop nui au déroulement des séances (malgré certaines critiques dans la presse), c’est que Mackenzie King lui-même a accepté de jouer le rôle de l’hôte, de se faire photographier avec les grands de ce monde.

Plus sérieusement, bien que le Canada n’ait joué qu’un rôle de figurant lors des conférences de Québec, cela ne signifie pas que sa contribution à l’effort de guerre ait été minime, au contraire. Le problème dans ce genre de situation est qu’il est simplement difficile de gérer une coalition d’États de puissances inégales. Mackenzie King se serait cru davantage utile en jouant un rôle de liaison entre Churchill et Roosevelt (qui se méfie l’un de l’autre), plutôt que de tenir un rôle plus que mineur dans la planification stratégique.

Les conférences ou ce qu’il en reste

Les traces tangibles des conférences de Québec de 1943 et 1944 se font rares dans le paysage mémoriel québécois. Après discussions avec certains d’entre vous, je remarque que certains abordent la question lorsqu’ils traitent de la Seconde Guerre mondiale dans leurs cours, ce qui est très bien.

Malgré l’importance capitale de ces événements à l’époque, le sujet me semble peu enseigné, comme c’est le cas généralement de l’histoire militaire aussi.

À défaut de me fier à mon instinct, certaines traces des conférences demeurent. Par exemple, des plaques rappelant les événements sont présentes à la Citadelle de Québec. Des archives audio-visuelles existent aussi. Les touristes et passants dans Québec remarquent au coin des rues Saint-Louis et de la Côte de la Citadelle les statuts des trois principaux personnages des conférences: Churchill, Roosevelt et King.

D’un point de vue historiographique, une recherche en surface nous indique à première vue que le sujet pourrait davantage être approfondi. Nous avons retracé une étude de plus de 500 pages de l’historien américain Maurice Matloff portant sur la planification stratégique des Alliés pour les années 1943 et 1944. Consacrée surtout au volet militaire de la question, cette étude accorde néanmoins quelque 60 pages aux conférences de Québec. Le problème, peut-être, est que l’étude fut publiée à la fin des années 1950 et un renouvellement serait le bienvenu, malgré la grande qualité de l’ouvrage.

Voilà en somme pour ce qui concerne les conférences de Québec de 1943 et 1944. Comme vous le constatez, le sujet a son importance, de grandes décisions se sont prises, des décisions qui ont eu des impacts décisifs sur la tournure des événements subséquents. Le tout s’étant déroulé non loin d’ici, à une époque qui nous semble déjà lointaine.

Je vous remercie de votre attention.

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