Catégorie : Guerres mondiales et conflits contemporains

Entre espionnage et trahison: petite histoire de l’Abwehr

L'amiral Wilhelm Canaris, le directeur de l'Abwehr de 1935 à 1944.

L’Abwehr (qui signifie littéralement défense) était l’organisation qui s’occupait du renseignement militaire de l’état-major allemand entre 1925 et 1944. Bien que cette agence soit née dans le contexte de la réorganisation de l’armée allemande après la Première Guerre mondiale, et également pour respecter certaines clauses du Traité de Versailles, l’Abwehr devait au départ orienter ses activités de renseignement à des fins purement défensives, comme le sous-tend son appellation.

Dans les faits, l’Abwehr était une organisation somme toute insignifiante, de sa création jusqu’en janvier 1935, date à laquelle Hitler décida de lui fournir de plus amples moyens et d’y nommer l’amiral Wilhelm Canaris pour la diriger. D’ailleurs, rappelons qu’il y avait à l’époque une féroce compétition entre les différents services de renseignement du IIIe Reich, qui se voyaient tous octroyer davantage de ressources. À titre d’exemple, le service de renseignement de la S.S., connu sous le nom de Sicherheitsdienst (SD), vit une véritable explosion de ses effectifs, tout comme celui de la police secrète d’État, la Geheime Staatspolizei (Gestapo). Par conséquent, tant la SD que la Gestapo percevaient l’Abwehr comme une rivale.

Au niveau organisationnel, l’Abwehr était découpée en trois départements, identifiés simplement sous les appellations d’Abwehr I, d’Abwehr II et d’Abwehr III. Le premier département était responsable de collecter des informations sur les nations étrangères, notamment en y envoyant des espions recueillir toutes sortes de renseignements qu’ils jugeraient pertinents. Dans cette tâche, il s’avéra que l’Abwehr I performa de façon médiocre, si bien que les dirigeants nazis ignorèrent la majorité des informations qu’elle amassa. Par exemple, nombreux étaient les agents de l’Abwehr I qui opéraient en Angleterre, mais les officiers de contre-espionnage britanniques parvinrent à repérer tous les espions allemands sur leur territoire.

De son côté, l’Abwehr II reçut le mandat d’exécuter des missions de sabotage et d’autres opérations spéciales selon les besoins et situations. Parmi ses agents, on comptait ceux du fameux « commando brandebourgeois » qui était passé maître dans l’art de la ruse et du déguisement lorsqu’il opérait derrière les lignes ennemies. À cet égard, la peur face à la soi-disant « 5e colonne » de l’Abwehr II se transforma en panique en France, en Belgique et aux Pays-Bas pendant la campagne militaire de 1940. Les Brandebourgeois accomplirent probablement leur opération la plus spectaculaire en août 1942, lorsque l’une de leurs équipes trompa les forces soviétiques qui défendirent les champs pétrolifères autour de Maikop (Caucase), forçant ces dernières à battre en retraite devant la supposée puissance de l’armée allemande dans ce secteur.

Vêtus de l'uniforme soviétique, ces soldats allemands du "commando brandebourgeois" furent particulièrement actifs au cours d'opérations spéciales, comme celle du raid de Maikop à l'été de 1942. Au niveau hiérarchique, ils relevaient de l'Abwehr II.

Enfin, notons que l’Abwehr III avait le mandat du contre-espionnage. Dans l’accomplissement de cette tâche, et à l’instar de l’Abwehr I, ses agents ne connurent guère plus de succès. Il y eut malgré tout certaines exceptions notables. Mentionnons entre autres l’exploit de l’agent Hugo Bleicher qui, en novembre 1941, parvint à capturer Mathilde Carre, une infirmière française qui espionnait pour le compte des Alliés. Bleicher força Carre à devenir une agente double et il l’envoya en Angleterre espionner pour lui, bien que les Britanniques finirent par la capturer. De plus, au cours d’une autre mission, Bleicher accomplit le double exploit d’avoir mis au grand jour non pas un, mais deux réseaux britanniques d’espionnage qui opéraient sous les noms de code SPINDLE et PROSPER, des réseaux qui travaillaient essentiellement à appuyer la Résistance française.

Relevant officiellement de l'Abwehr III, Hugo Bleicher joua un rôle important dans la déstabilisation des réseaux britanniques d'espionnage qui opéraient dans la France occupée.

En dépit de ces exploits, et comme nous l’avons mentionné, les performances générales de l’Abwehr étaient médiocres, si bien qu’elle souleva de plus en plus de critiques, voire la suspicion des dirigeants du IIIe Reich. Un autre élément qui ne contribua en rien à l’amélioration de la réputation de l’Abwehr était que cette agence comprenait dans ses rangs des gens qui semblaient comploter contre Adolf Hitler. Wilhelm Canaris lui-même, malgré qu’il était politiquement un ultra-conservateur, n’avait que peu de goût pour l’idéologie nazie et il fournit de l’aide à certains membres de la clique anti-hitlérienne.

Sur ce point, et dès le début des années 1930, des agents de l’Abwehr tentèrent d’avertir les puissances occidentales d’Europe afin qu’elles se méfient des ambitions de Hitler vis-à-vis la Pologne et la Tchécoslovaquie. Par ailleurs, des agents de l’Abwehr vinrent en aide à des Juifs qui fuyaient la S.S., malgré que l’ensemble de l’Abwehr contribua à l’implantation de politiques anti-juives sous le régime nazi.

Les faits évoqués relatifs aux activités « suspicieuses » de l’Abwehr commencèrent à sérieusement attirer l’attention des autres services compétitifs du renseignement allemand. Dans cette optique, la Gestapo enquêta sur l’Abwehr en avril 1943. C’est alors que la Gestapo procéda à l’arrestation de quelques-uns de ses agents et elle fit en sorte que d’autres soient suspendus ou congédiés. L’année suivante, en juin 1944, Hitler ordonna le remplacement de Wilhelm Canaris par Heinrich Himmler. En d’autres termes, il ne manquait qu’un prétexte pour mettre fin aux activités de l’Abwehr.

La tentative d'assassinat contre Hitler du 20 juillet 1944 mit en lumière le rôle joué par certains agents de l'Abwehr. Il n'en fallait pas plus, désormais, pour fournir à Himmler le prétexte parfait pour dissoudre l'agence.

Le moment se présenta le mois suivant, lors de la tentative ratée d’assassinat contre Hitler. Cela fournit à Himmler l’occasion rêvée de dissoudre l’Abwehr et absorber ses fonctions à l’intérieur du SD. C’est ainsi que s’était achevée brutalement l’existence de l’Abwehr, où nombre de ses agents furent placés en état d’arrestation ou carrément exécutés, incluant son chef Canaris en avril 1945.

Une institution essentielle et problématique : l’importance de l’American Expeditionary Force dans l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis pendant la Grande Guerre (1917-1918)

Introduction

Le Sammy.

Lorsque les États-Unis se déclarent en état de guerre avec le Reich allemand, le 6 avril 1917, leur président, Woodrow Wilson, est loin d’en être à sa première intervention militaire outremer.[i] La façon qu’a celui-ci d’appliquer sa politique étrangère ne se solde pas toujours par de retentissants succès, mais elle est révélatrice de sa volonté de recourir régulièrement à la force pour décider des événements.

Dans cet article, nous allons nous interroger sur le principe de l’engagement militaire comme facteur prépondérant de la politique étrangère américaine en 1917-1918. Plus précisément, nous analyserons le cas de l’envoi par l’Administration Wilson d’un corps d’armée expéditionnaire en Europe afin de réaliser l’objectif premier de cette nouvelle politique européenne : la victoire sur l’Allemagne. Mieux connu sous le nom d’American Expeditionary Force (AEF), ce corps constitue l’instrument par lequel Wilson entend défendre une fois de plus les intérêts de son pays, mais cette fois dans le contexte spécifique de la guerre européenne.

En effet, dans quelle mesure l’AEF, en tant qu’institution essentielle et problématique de soutien d’une politique européenne, comme nous le verrons, coopère et répond aux objectifs de Wilson pendant la période de la belligérance (1917-1918)?  Pour E. Coffman et F.S. Calhoun, les historiens « politico-militaires » ont longuement étudié le volet diplomatique de la politique européenne de Wilson, mais auraient quelque peu négligé les moyens concrets de son application.[ii]

Le Président des États-Unis Thomas Woodrow Wilson. De tous les présidents de l’histoire des États-Unis, Wilson semble détienir le record pour le plus grand nombre d’interventions militaires (7). Sous son Administration, les forces américaines sont intervenues au Mexique (1914 et 1916), à Haiti (1915), en République dominicaine (1916), en Europe (1917) puis en Russie et en Sibérie (1918-1920).

Par ailleurs, en guise d’introduction à ce problème, Coffman souligne le manque de coordination entre les autorités politiques et militaires de l’époque : “The foreign policy makers thus would not take into consideration the military aspects of their problems and actions while the military planners had little or no information, much less guidance, from the diplomats and political leaders in planning for potential conflicts”.[iii]

Sans exagérer l’ampleur réelle du problème, on peut néanmoins partir du postulat que les départements américains, qui ne bénéficient pas en 1917 de la longue expérience de leurs équivalents franco-britanniques, ont de véritables difficultés à coordonner leurs actions. C’est pourquoi on peut concevoir que l’évolution et les résultats de la politique européenne des États-Unis, en 1917-1918, sont les tenants et aboutissants d’une situation d’interdépendance entre, d’une part, les ambitions politiques de l’Administration Wilson, et, d’autre part, l’état général de l’armée au fil du conflit.

Beaucoup d’espoir… sur le papier

En ce printemps de 1917, Wilson est amené à expliquer l’importance qu’il accorde à l’usage de la force dans sa politique européenne. Cette « nouvelle diplomatie » du temps de guerre se caractérise par une volonté de coopérer militairement avec les Alliés, tout en préservant l’indépendance d’action politique des États-Unis. En effet, si le but premier est d’abattre le « militarisme allemand », Wilson donne alors son aval pour une entière collaboration interalliée. Paradoxalement, le président s’assure que son pays est entré en guerre pour ses propres raisons et qu’il y participe en tant qu’associé, et non allié.

Le commandant en chef du Corps expéditionnaire américain en Europe, le général John Pershing.

Concrétisée par la force, Wilson souhaite que sa « nouvelle diplomatie » européenne devienne le fondement par lequel l’Amérique sera à la tête d’une coalition dont la finalité est de réaliser une soi-disant « Société des Nations ». En nommant le général John Pershing comme commandant de l’AEF en Europe, Wilson lui confie aussi une autorité extraordinaire qui dépasse la sphère militaire. Lorsque nécessaire, le président lui accorde la responsabilité d’agir au nom du gouvernement américain dans les dossiers de nature politique. En considérant les distances physiques et l’état des communications à l’époque (par câblogramme), cela signifie que Pershing a presque les mains libres pour mener à bien les opérations de l’AEF et atteindre les objectifs fixés par l’embryonnaire diplomatie européenne du président.

D’un côté comme de l’autre de l’océan, on fonde beaucoup d’espoir et on conçoit de grands projets pour l’AEF. Optimistes et réalistes à la fois, les diplomates américains ne peuvent ignorer qu’il faille justement mettre au point cet outil militaire. Le manque cruel de militaires professionnels dans l’armée n’est que le premier d’une longue série de symptômes. Par ailleurs, les soldats américains n’ont pour ainsi dire aucune expérience de la guerre des tranchées. Il n’empêche néanmoins que l’Amérique témoigne d’un désir sincère de faire sentir à ses partenaires qu’ils sont justifiés dans leur enthousiasme de voir l’arrivée massive des fameux Sammies en Europe. Ce sont donc les promesses militaires qui alimentent pour un certain temps le discours de l’appareil diplomatique américain.[iv]

Les pieds sur terre, le général Pershing doit initialement penser aux problèmes stratégiques. Il sait qu’il doit engager son armée future dans une coalition franco-britannique où les partenaires ne collaborent qu’en surface afin de sauver les apparences devant les Américains. Ensuite, des défaites militaires sur divers fronts ne font qu’accroître l’urgence pour l’aide américaine.[v] Pour ce faire, Pershing propose de monter les effectifs de l’AEF à trois millions d’hommes pour 1919.

Croquis d'un soldat et d'un officier américains (France, 1918).

Le projet est difficilement réalisable, car le tonnage maritime disponible est insuffisant pour le transport des troupes. Néanmoins, sur le plan politique, on veut faire circuler ce projet afin de montrer que l’AEF constitue un bassin illimité d’hommes qui se porteront à la rescousse des Alliés. Dans cette optique, on aimerait à Washington que l’AEF puisse y apporter sa contribution en tant qu’organisation unifiée et indivisible. Il n’en va pas ainsi du côté de Londres et de Paris qui désirent amalgamer des troupes américaines dans leurs armées respectives pour, officiellement, les habituer à la guerre des tranchées.

Pershing et Wilson connaissent parfaitement bien les intentions des Alliés. La fragmentation de l’AEF serait une option à considérer afin de faire taire les critiques franco-britanniques qui se plaignent que l’Amérique tarde à s’impliquer. Cependant, l’idée d’éparpiller l’AEF contredit ce principe de base énuméré dès le début de la belligérance, à savoir que l’armée des États-Unis ira combattre en Europe comme un corps unifié.

Par ailleurs, Pershing dit clairement que, même si l’on morcelait son armée, son pays n’a pas les moyens d’intervenir à la vitesse désirée par les Alliés. L’emploi immédiat au front de troupes américaines pourrait, à court terme, stimuler le moral des Alliés. Par contre, les pertes potentiellement surélevées reliées à l’inexpérience et à l’impréparation provoqueront l’effet contraire dont Wilson entendra assurément parler. Déjà embarrassée par la question de l’impréparation, l’Administration Wilson ne pourra probablement pas supporter politiquement une première défaite militaire.

L’AEF prend forme, l’ennemi va attaquer

La création du Conseil Suprême de Guerre (CSG) le 7 novembre 1917 constitue pour les Alliés une tentative afin de mieux coordonner leurs actions, et d’être en mesure d’encaisser le choc des offensives allemandes prévues pour le printemps 1918. La défection russe peut libérer un million de soldats allemands qui seront aussitôt transférés sur le front franco-belge, affichant pour un temps une évidente supériorité numérique sur les Alliés.

Ce qui fait hésiter les États-Unis à accorder leur pleine participation aux travaux du nouveau conseil interallié c’est l’éternelle question de l’amalgamation de leurs troupes. L’Administration pense tirer des bénéfices de la participation américaine au conseil interallié dans l’optique de considérations purement stratégiques face aux prochaines offensives ennemies. Autrement dit, on suppose qu’une armée américaine autonome va tout bonnement prendre sa place aux côtés des armées alliées, sans qu’il soit question de la fragmenter afin de boucher les trous quand les Allemands attaqueront. L’Administration préfère ainsi s’en tenir aux questions militaires.

L'ambassadeur des États-Unis en France, William G. Sharp.

À la suite d’une autre réunion du conseil interallié tenue à Paris en janvier 1918, l’ambassadeur américain dans la Ville Lumière, William Sharp, câble à Washington que la question de l’amalgamation est un objet fréquent de débat. Il fait pression sur l’Administration pour qu’elle envoie immédiatement au CSG un représentant politique accrédité, ce qui lui est refusé.[vi]

À l’instar de plusieurs généraux alliés, Pershing dénonce l’article nº 4 des statuts du CSG (surnommé entre temps le « Soviet ») qui accorde aux politiciens une sorte de veto lorsque ces derniers sont en désaccord avec les plans d’opérations soumis par les militaires compétents. Dans ce contexte, les chefs militaires ont l’impression d’être de simples « conseillers techniques ».

De plus, cette non-ingérence politique dans les affaires du conseil interallié maintient dans son intégralité l’autorité de Pershing comme représentant officiel de son pays en Europe. Ce non catégorique traduit la position commune de Wilson et de Pershing sur le danger de cette main mise du pouvoir politique dans la sphère militaire. Constatant que l’AEF commence à se constituer en France, les dirigeants militaires franco-britanniques multiplient les suggestions d’amalgamation. L’intransigeance de Pershing, même pour les projets les plus minimes d’intégration de troupes, reflète encore cette réalité politique qui veut que les États-Unis fassent partie d’une association et non d’une alliance.

Toujours est-il que les Britanniques, flairant une paix séparée sur le front russe, formulent un projet concret pour amener le plus rapidement possible les Américains en France.[vii] Le 30 janvier 1918, le général anglais Sir William Robertson suggère à Pershing d’envoyer l’équivalent de 150 bataillons d’infanterie (150,000 hommes) basés sur le modèle organisationnel britannique. Exceptionnellement, ceux-ci seraient composés uniquement de fantassins et de mitrailleurs, et ne seraient pas accompagnés des compléments standards tels des unités d’artillerie, de génie, de transport, etc.

Déjà envoyées outre-mer, ces futures formations incomplètes d’infanterie permettraient à tout le moins d’accélérer leur entraînement et, on s’en doute, de les fondre dans les divisions britanniques. Les Britanniques se chargeraient de fournir le transport, de même que le matériel lourd de combats et autres unités auxiliaires qui font d’une division d’infanterie une formation combattante entièrement autonome. Pershing s’y oppose, mais consent de temps à autre à prêter certaines de ses divisions aux Alliés à des fins spécifiques d’entraînement, en échange desquelles il récupère par la suite ses hommes.[viii]

Croquis de mitrailleurs américains utilisant une mitrailleuse française Hotchkiss (1917-1918).

6,000 canons allemands parlent

Le 21 mars 1918 commence la bataille tant redoutée par les Alliés et les Américains. Appuyées par 6,000 canons, quelque 60 divisions allemandes attaquent sur un front large de 60 km, à la jonction des armées franco-britanniques devant Amiens.  Alors qu’on réalise à Washington qu’une paix de compromis n’est pas possible dans ces conditions, des divisions de l’AEF montent en ligne dans des secteurs « calmes » comme en Lorraine, et ce, dans le but de libérer des divisions françaises qui font aussitôt mouvement vers la Picardie.

Les pressions se font fortes sur Pershing pour qu’il fasse intervenir massivement les Américains dans la bagarre. Le 31 mars, Lloyd George et Clemenceau outrepassent Pershing et câblent à Wilson sur l’urgence d’envoyer des troupes malgré les carences quant au niveau d’entraînement. Les dirigeants franco-britanniques ne comprennent pas que, en dépit de la situation précaire sur le front, l’Administration et Pershing s’entendent toujours pour maintenir le statut d’unité de l’AEF.

Pershing ne partage pas les craintes exprimées par les Alliés. Selon lui, un repli du front, si grave soit-il, ne provoque pas une débâcle, tant et aussi longtemps qu’une cohésion est observée entre les divers groupes d’armées. Cela peut être juste, sauf que les Alliés s’en étaient tenus à ses promesses du 21 mars d’envoyer à brève échéance des troupes de l’AEF là où elles seraient le plus utiles.

L'apprentissage de la guerre des gaz fait aussi partie de la réalité des soldats américains en France (septembre 1918).

Cette armée aurait-elle pu sauver les meubles? Peut-être, en supposant que seul l’apport d’une infanterie américaine inexpérimentée, composée de fantassins et de mitrailleurs, constituerait l’unique possibilité d’arrêter les Allemands. Ce fameux et urgent besoin de fantassins et de mitrailleurs se justifie pour deux raisons : l— les fantassins prenaient à l’époque moins de temps à former et à équiper; 2— on peut aisément fournir aux Américains les mitrailleuses manquantes, celles-ci dégagent une puissance de feu considérable, ce dont on avait réellement besoin. À l’instar de bon nombre de généraux alliés, Lloyd George et Clemenceau tentent de convaincre Wilson, à défaut de Pershing, du bien-fondé de l’amalgamation, dont on se convainc plus que jamais de la nécessité.

Au plus fort de la crise militaire, le général américain consentira à prêter quelques divisions, mais pour un temps limité. Une fois les offensives ennemies contenues, Pershing met à nouveau ses bémols sur l’amalgamation. Sa critique se fonde cette fois-ci sur le fait que le maréchal Foch, récemment chargé de coordonner les armées alliées, tarde à reconnaître la réalité de l’AEF comme corps combattant. En juillet, Pershing obtient la confirmation à l’effet que les Allemands sont arrêtés sur la Marne et passent définitivement en mode défensif.

L’urgence levée, il décide alors de ne plus prêter ses soldats afin de remplir les vides des armées franco-britanniques. De plus, le général américain constate que l’unité de commandement autour du leadership de Foch est fragile. Cela le renforce dans son opinion en faveur d’une armée américaine autonome. Dans les faits, les troupes de l’AEF sont présentes derrière le front. Elles sont réparties plus ou moins également dans les armées franco-britanniques à des fins d’entraînement.

Des fantassins américains dans la forêt de l'Argonne (France, 1918).

Les divers programmes et promesses d’envois de troupes de l’AEF dans les contingents alliés ne se sont pas toujours traduits par des expériences concrètes, mais plutôt aléatoires. L’unité d’action de l’AEF est subordonnée à l’urgence de la situation pour la période de mars à juillet 1918. Pershing envoie néanmoins quelques divisions au feu. Les pertes sont considérables, mais l’expérience gagnée y est précieuse. Dans ces circonstances quotidiennes qui mènent les Alliés et les Américains au bord de la défaite, le président Wilson soutient sans relâche son commandant en chef.

Grandeurs et misères d’une victoire

Le 10 août 1918 est une date importante dans l’histoire de l’AEF en France. À partir d’un certain nombre de divisions déjà en ligne, Pershing crée la First U.S. Army, ce qui officialise l’existence même de l’armée américaine comme organisation combattante, au même titre que les armées françaises et britanniques. Des contingents de plus en plus importants débarquent en France, si bien qu’à ce rythme les effectifs de l’armée américaine seront en janvier de 1919 plus nombreux que les armées françaises et britanniques réunies.

Les Alliés craignent, non sans raison, que l’Amérique ne s’accapare la part du lion lors d’une éventuelle conférence de paix. Les Allemands, qui savent à partir du mois d’août que la victoire militaire n’est plus possible, souhaitent au contraire que les événements aillent dans cette direction. Ils reconnaissent en octobre qu’il va dans leurs intérêts de négocier un armistice sur la base des propositions de paix de Wilson. C’est dans ce contexte que Pershing insiste pour que l’AEF devienne le fer de lance de la contre-offensive générale lancée par Foch depuis le 18 juillet. À l’instar de Wilson, Pershing pense aussi à l’après-guerre.

D’autre part, l’Administration a tout intérêt à maintenir en Europe une armée puissante et autonome pour réaliser l’objectif premier de Wilson qui est de vaincre l’Allemagne. Le problème est que l’AEF livre à l’automne 1918 une série d’offensives qui, bien que victorieuses en apparence, démontrent par le nombre anormalement élevé des pertes un manque évident d’expérience qui persiste.

Célèbre cliché de la guerre de 1914-1918 montrant des soldats américains qui opèrent un canon français de 37mm sous le feu ennemi, possiblement lors de la seconde bataille de la Marne (été 1918).

De plus, les chefs militaires américains se plaignent fréquemment du grand nombre de « visiteurs » qui flânent dans leurs états-majors afin d’y trouver des arguments supplémentaires pour discréditer la participation de l’AEF. L’un de ces visiteurs, Clemenceau, digère mal que les pouvoirs politiques et militaires soient encore concentrés dans les mains d’un seul homme. Tout comme Lloyd George, il fait appel à Wilson à maintes reprises pour dénoncer cette situation. Encore une fois, le silence de l’Administration peut être perçu comme un consentement tacite aux manières de faire du général du Missouri.

Dans un autre ordre d’idées, on peut imaginer l’impression créée chez les Alliés par l’arrivée massive des contingents américains. Or, le problème du transport maritime de ces troupes est un objet constant d’angoisse pour l’Administration. En effet, les Américains sont dépendants des Britanniques pour plus de 50 % du tonnage maritime nécessaire au transport des troupes. En août 1918, une fois l’orage allemand passé, les Britanniques font effectivement connaître aux dirigeants de l’AEF leurs intentions de réduire le tonnage mensuel réservé au transport des troupes. Pershing en appelle à Washington pour que Wilson intervienne personnellement dans l’affaire.

Bien loin de la problématique de l'amalgamation, le Roi d'Angleterre George V décore un soldat américain (équipé d'une carabine britannique!).

En effet, l’Administration peut-elle expliquer que des 307,000 soldats expédiés en France en juillet, les effectifs chutent à 188,000 en octobre?[ix] Peut-on parler ici de chantage de la part des Britanniques? Si on répond par l’affirmative, on pourrait aussi blâmer Wilson dont la politique à l’égard des Anglais manquait nettement de fermeté. Ce qui semble étonnant, et même troublant pour l’AEF, c’est que de juillet à octobre, il s’écoule une période d’au moins trois mois avant que quelqu’un à Washington ne tire la sonnette d’alarme. Fort heureusement pour les Alliés et les Américains, l’Allemagne sollicite auprès de Wilson un armistice en octobre 1918.

C’est à ce moment qu’on peut finalement mesurer le poids de l’AEF à l’étape des négociations d’armistice. Celui-ci a un contenu proprement militaire, mais les conséquences seront politiques. Dans cette optique, Wilson ne tient pas à être relégué au second plan par Pershing. Le président veut empêcher l’Allemagne de reprendre les armes, certes, mais sans l’affaiblir au point de permettre à la caste militaire radicale de ce pays de revenir au pouvoir.

C’est là où se trouve le principal désaccord entre lui et Pershing, car ce dernier veut écraser l’appareil militaire allemand. Par contre, fidèle à son habitude, Wilson préfère s’en tenir aux avis de son général pour diriger conjointement avec les Alliés le processus d’émission des conditions d’armistice à partir d’octobre. Le président désapprouve généralement les conditions qui impliquent une intervention directe d’une AEF plus ou moins rodée. Ce que l’on cherche avant tout, c’est d’éviter que les divergences au sein de l’appareil politico-militaire américain ne soient affichées ouvertement.

Or, c’est ce qui arriva le 29 octobre quand Pershing prétend publiquement rejeter en totalité l’« armistice de compromis » des Alliés, armistice pour lequel il a soumis ses recommandations pour sa rédaction quelques jours auparavant! En rendant public le désaccord entre lui et son président, Pershing désavoue en quelque sorte son gouvernement devant les Alliés et le monde.

Conclusion

Que l’on se positionne du côté des Alliés ou de l’Administration, l’AEF fut régulièrement au cœur des litiges. Rappelons simplement les dossiers de l’amalgamation, de la « coopération » interalliée lors des batailles de 1918, de l’imbroglio du transport maritime et, enfin, de l’AEF comme moyen de pression lors des négociations d’armistice.

Ce que l’on retient d’abord, c’est que les machines politique et militaire américaines étaient insuffisamment huilées pour affronter les paramètres d’une crise devenue mondiale par l’intervention de Washington en 1917. Plus inquiétant, l’Administration et les Alliés ont été carrément chanceux de s’en être tirés face aux Allemands, vu l’entêtement de Pershing qui voulait que ses soldats combattent sous leurs drapeaux.

D’un autre côté, Wilson a fait preuve d’une trop grande largesse d’esprit, ou de naïveté, en accordant carte blanche à son général. L’AEF a néanmoins livré la marchandise par sa contribution essentielle à la victoire finale. Toutefois, son inexpérience fit d’elle une mine d’or d’embarras pour l’Administration.  Si la guerre ne s’était poursuivie en 1919, sans doute que le bilan de son action eut été différent, voire meilleur. Mais, pressés d’en finir avec les querelles européennes, le Congrès américain dit non la ratification du traité de Versailles en 1920, dissout l’AEF la même année et signe une paix séparée avec l’Allemagne en 1921.

Des officiers américains levant leur verre pour la caméra (France, 1918).

Notes

i Mexique (1914 et 1916), Haïti (1915) et République dominicaine (1916).

i i Edward M. Coffman, « The American Military and Strategic Policy in World War I » dans Adrian W. Preston et Barry D. Hunt (dir.), War Aims and Strategic Policy in the Great War, 1914-1918, Totowa (NJ), Rowman and Littlefield, 1977, p. 67-84  et Frederick S. Calhoun, Uses of Force and Wilsonian Foreign Policy, Kent (OH), Kent State University Press, 1993. 172 p.

i i i Edward M. Coffman, Ibid., p. 69. Ce n’est qu’en 1938 qu’est créé un « comité de liaison » entre les Secrétariats d’État, de la Guerre et de la Marine.

iv U.S. Department of State, Papers Relating ttto the Foreign Relations of the United States, 1917. Supplement 2. The World War. Volume 1, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1932, p. 76-77.

v 1917 : pertes navales dues à la guerre sous-marine, une partie de l’armée française en mutinerie, échec britannique devant Ypres (juillet-nov.), débâcle italienne devant Caporetto (oct.-nov. ), armistice germano-russe (déc.).

vi Ibid. 1918. Supplement 1. The World War. Volume 1, p. 63.

vii La paix est scellée le 3 mars 1918 par la signature du traité de Brest-Litovsk entre les Allemands et les Bolcheviks.

viii John J. Pershing (général), My Experiences in the World War. Volume 1, New York, Frederick A. Stokes Company, 1931, p. 309.

ix Edward B. Parsons, « Why the British Reduced the Flow of American Troops to Europe in August-October 1918 » dans Canadian Journal of History, no. 12 (décembre 1977), p. 173.

1914-1918: La guerre du Canada. Valenciennes, Mons et la fin d’un long parcours

La prise de Valenciennes

Nous sommes le 17 octobre 1918. Le Corps canadien se trouvait au nord-est de Cambrai, à mi-chemin de la petite ville de Valenciennes, dernière étape en importance avant d’entrer à nouveau en Belgique, toujours à la poursuite des Allemands en plein repli.

L’artillerie se mit à tonner et les troupes de la 1ère Division reçurent l’ordre de marcher sur Valenciennes. Pendant les quatre jours qui suivirent, les forces canadiennes n’ont fait que marcher. Elles suivaient de près les Allemands qui reculaient à un rythme régulier, n’offrant pour ainsi dire aucune résistance sérieuse. Cependant, les ingénieurs du Corps canadien ne manquèrent pas de boulot. Ils devaient réparer les routes, déminer le terrain lorsque nécessaire et voir à ce que les unités de support du Corps (artillerie, ravitaillement, etc.) puissent suivre la cadence rapide de l’infanterie.

Carte des opérations des forces canadiennes dans le secteur entre Valenciennes et Mons (octobre - novembre 1918).

Les Canadiens avaient atteint la portion du Canal de l’Escaut devant Valenciennes le 25 octobre. Contrairement à la semaine qui venait de passer, il semblait évident que cette fois les Allemands entendaient offrir une résistance. La preuve étant que le Canal de l’Escaut était couvert de fils de fer barbelés sur les deux rives et que le terrain situé au nord-est et au sud-ouest de Valenciennes avait été inondé. Les approches à partir de l’est et du sud de la cité étaient dominées par une série de hauteurs (Valenciennes étant en quelque sorte au creux d’une vallée) fortement défendues, dont le Mont Houy au sud.

Le lieutenant-général Currie discutait avec les généraux britanniques sur les manières de prendre rapidement Valenciennes avec un taux acceptable de pertes. L’idée était que le 22e Corps britannique prendrait le Mont Houy et le village d’Aulnoy au sud. Une fois ces objectifs pris, le Corps canadien se glisserait entre ces derniers et Valenciennes afin de se positionner sur les hauteurs au sud et au sud-est de la ville.

À l'assaut de Valenciennes (octobre 1918).

Le 28 octobre, la 51e Division écossaise mena la charge sur le Mont Houy et parvint à se rendre au sommet, mais ne put s’y maintenir face à des contre-attaques ennemies bien orchestrées. Cet imprévu occasionna un changement de dernière minute, car la prise du Mont Houy était importance avant l’assaut sur Valenciennes. On ordonna alors au Corps canadien d’attaquer le Mont Houy. L’assaut débuta le lendemain à 5h15 et les Canadiens parvinrent à prendre l’objectif. Les Allemands avaient reçu plus de 2,000 tonnes d’obus d’artillerie uniquement sur le Mont Houy et durent reculer.

La chute du Mont Houy eut comme corollaire l’évacuation par les Allemands de Valenciennes. Les pertes canadiennes avaient été relativement légères, comme prévu. Environ 400 soldats étaient tombés dont 80 tués. On estima les pertes ennemies à un peu plus de 800 soldats tués (essentiellement sous le tir de l’artillerie) et près de 2,000 prisonniers furent faits. Une Croix de Victoria fut remportée le 29 octobre, la dernière attribuée au Corps canadien pendant la guerre.

Vers Mons

Plus que jamais, les forces allemands reculaient, toujours vers l’est et il fallait les suivre. Le prochain objectif d’importance était la ville de Mons en Belgique. Ce furent les troupes de la 3e Division qui entrèrent les premières dans la municipalité, dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918.

La ville revêtait une dimension symbolique pour les forces britanniques. C’était là en effet que le premier affrontement eut lieu entre les Britanniques et les Allemands le 22 août 1914.

La cavalerie canadienne dans Mons, d'après une peinture de Harry Sheldon-Williams.

Le Corps canadien finit par se trouver au complet dans et autour de Mons lorsque débuta la journée du 11 novembre. L’état-major de Currie avait reçut un avis à l’effet qu’un armistice entrerait en vigueur à 11 heures. Toujours sur leur garde avec leurs équipements complets et prêts pour la bataille, les soldats canadiens attendaient leurs prochains ordres, tout en prenant soin de consolider leurs positions en vue d’éventuelles contre-attaques qui ne vinrent jamais. L’artillerie continuait de tirer et la guerre se poursuivait. Le dernier soldat canadien à tomber fut le soldat George Lawrence Price du 28e bataillon, tué à 10h58 par un tireur embusqué.

La fin de la guerre marqua également la fin de la campagne des Cent Jours qui avait vu le Corps canadien combattre à un rythme effréné du 8 août au 11 novembre 1918. Au cours de cette période, le Corps avait fait près de 32,000 prisonniers, capturé 620 canons et près de 3,000 mitrailleuses. Les Canadiens avaient libéré 228 localités et 800 kilomètres carrés de terrain. Les quatre divisions d’infanterie du Corps avaient affronté 47 divisions différentes de l’armée allemande, soit près du quart des forces ennemies présentes sur le front Ouest.

Le bilan de guerre du Canada

Le Canada était entré en guerre avec une armée embryonnaire d’à peine 3,000 hommes et s’appuyant sur une force irrégulière de 60,000 à 70,000 hommes. Dès le printemps de 1915, la première des quatre divisions d’infanterie combattait sur le front Ouest. Elle était arrivée en France dans le but de renforcer le Corps expéditionnaire britannique. De plus, la 1ère Division canadienne avait été la première formation de ce type à être, pour l’essentiel, composée de soldats-citoyens.

À mesure que le Corps expéditionnaire canadien en France prit de l’expansion, le professionnalisme des soldats et de leurs chefs suivit une ascension parallèle. Le fait d’armes que l’on retient de nos jours fut la capture de la crête de Vimy en avril 1917 où, pour la première et seule fois, les quatre divisions canadiennes combattaient simultanément, côte à côte.

Comme bien d’autres batailles, Vimy avait été un massacre où l’histoire du Canada s’était écrite par le sang. Il était indéniable dans ces circonstances qu’au sortir de cette bataille, les soldats du Corps canadien se sentaient davantage unis. Le Corps en était sorti transformé et il était véritablement l’une des formations d’élite sous commandement britannique sur le continent.

Des soldats du 28e bataillon défilant devant le Premier ministre Borden et le lieutenant-général Currie (1918).

D’autres dures batailles suivirent celle de Vimy et la contribution du Corps canadien à la victoire des forces alliées fut immense. Le Canada sortait de la guerre avec une réputation rehaussée et surtout un nouveau statut sur la scène internationale. Bien que symbolique, la signature du Canada sur le Traité de Versailles constituait un premier pas vers son autonomie en politique étrangère.

Les statistiques peuvent varier, mais les chiffres sur la contribution du Canada à la Grande Guerre parlent d’eux-mêmes. Environ 625,000 hommes et femmes avaient porté l’uniforme canadien. De ce nombre, 400,000 ont servi sur le continent en France et en Belgique.

Environ 212,000 soldats canadiens ont été blessés au moins une fois et à des degrés divers. On recense 65,000 soldats tués ou morts de leurs blessures entre le mois de février 1915 et celui de novembre 1918.

Cette série d’articles sur le Corps canadien s’est surtout concentrée sur les affrontements et peu a été dit sur les Canadiens (dont les femmes) qui ont servi le pays en dehors Corps en tant que tel. Par exemple, approximativement 38,000 membres du personnel des forces canadiennes servaient en dehors du Corps à la fin de la guerre. Cela incluait entre autres du personnel ferroviaire (Canadian Railway Troops), du Corps forestier, la Brigade de Cavalerie et le personnel médical et auxiliaire (Army Service Corps). Des Canadiens ont également service dans des unités minières (Tunnelling Companies).

La démobilisation

L’armistice étant signé et les négociations en vue de la paix amorcées, il fallait néanmoins garder les soldats sous les drapeaux pour encore quelques mois. Les troupes des 1ère et 2e Divisions furent sélectionnées pour rejoindre l’armée d’occupation en Allemagne sous les ordres du général britannique Plumer. De leur côté, les 3e et 4e Divisions resteraient dans Mons.

La marche de la 1ère Division l’amena à Cologne et celle de la 2e Division à Bonn. Dans une marche au style cérémonial, le lieutenant-général Currie avait pris la peine, le 13 décembre 1918, de se tenir sur une estrade sur le Rhin et de saluer le passage de tous les bataillons des divisions canadiennes en partance pour l’Allemagne.

Le 22e bataillon (canadien-français) fait son entrée dans Bonn au début de 1919.

Au-delà du cérémonial, le problème le plus pressant pour Currie était celui de la démobilisation de ses troupes. Le gouvernement canadien avait proposé un schéma du style « premier arrivé, premier servi », à savoir que la priorité serait accordée aux hommes mariés et aux veufs avec enfants.

Currie s’était vivement opposé à ce plan, dans la mesure où le Corps canadien était directement visé. Son argument était relativement simple et circonstanciel. Currie croyait que les hommes ne devaient pas être séparés et devaient rentrer au pays avec leur unité au complet, dans le but de préserver le moral et la discipline.

Par ailleurs, si des hommes devaient être immédiatement démobilisés sur la base de leur ancienneté, de leur situation familiale ou en raison de compétences professionnelles particulières, ce serait l’efficacité du Corps canadien qui en serait affectée. Currie donnait aussi l’exemple des forces australiennes qui étaient rapatriées à la maison par unités entières sous le commandement des mêmes officiers avec lesquels elles avaient combattu.

Finalement, Currie obtint l’appui du Premier ministre Borden et son schéma fut accepté. Toutes les troupes du Corps canadien allaient cependant rentrer au pays selon le plan « premier arrivé, premier servi », ce qui implique un scénario au niveau divisionnaire qui entraînerait le départ de la 1ère Division, celle-ci étant en ligne depuis 1915.

Les autorités canadiennes et britanniques avaient été surprises de constater qu’à peu près aucun incident sérieux d’indiscipline ne se produisit au sein des troupes combattantes du Corps canadien à leur retour. En fait, ce fut parmi les unités auxiliaires non attachées administrativement au Corps qu’on observa de sérieux désordres (entraînant la mort d’hommes par moment) en Angleterre dans les municipalités de Witley, Epsom et Kimmel dans la première moitié de 1919.

Le séjour des Canadiens en Allemagne fut de courte durée. Dès le mois de février 1919, les derniers soldats quittaient le territoire allemand. La démobilisation progressive du Corps s’amorça, en commençant par la 3e, la 1ère, la 2e et enfin la 4e Division. À la fin de mai 1919, à peu près tous les soldats étaient de retour au Canada.

La guerre était terminée. Les hommes retournaient à la vie civile, laissant en Europe une partie d’eux-mêmes.

1914-1918: La guerre du Canada. La traversée du Canal du Nord (septembre – octobre 1918)

Aucun répit

Les combats depuis août 1918 se déroulaient à un rythme soutenu, mêlant des affrontements redoutables aux marches ininterrompues des soldats. Sur leur front, les Canadiens reçurent l’ordre de marcher en direction de Cambrai. Le Canal du Nord situé quelque peu à l’ouest de la ville constituait un autre obstacle formidable qu’il fallait franchir. Les Allemands avaient naturellement fait sauter les ponts.

Avant l’assaut, les Canadiens avaient bien tenté de pousser des patrouilles sur les bancs du canal. Cependant, le terrain était exposé et les patrouilles étaient systématiquement prises sous le feu de l’artillerie, des mitrailleuses et des tireurs ennemis embusqués.

Des soldats canadiens traversant le Canal du Nord.

Plus haut, dans la chaîne de commandement, le maréchal Haig et son état-major préparaient la prochaine phase de l’offensive. Il était prévu que les 3e et 4e Armées britanniques prennent d’assaut la Ligne Hindenburg entre Cambrai au nord et Saint-Quentin au sud. Haig avait réservé au Corps canadien une mission complexe en plusieurs étapes. D’abord, traverser le Canal du Nord et capturer le Bois Bourlon. Ensuite, sécuriser les hauteurs au nord-est du Bois Bourlon, dont l’objectif d’ensemble était de protéger le flanc gauche de la 3e Armée britannique un peu plus au sud. Enfin, saisir les hauteurs au nord de Cambrai, de manière à poser une menace directe contre cette ville, un important centre de communications allemand à l’époque.

Carte des opérations de la bataille du Canal du Nord et de la poussée canado-britannique dans Cambrai (septembre - octobre 1918).

La date de l’assaut était fixée au 27 septembre à l’aube. Dire que la tâche du Corps canadien relevait de l’impossible est une fois de plus un euphémisme. Une fois le canal franchi, il y avait immédiatement de l’autre côté un puissant système de trois lignes de tranchées dotées d’une excellente protection de fils de fer barbelés. La première ligne était simplement nommée « Canal du Nord » et se trouvait à environ 300 mètres à l’est du canal. La seconde, la ligne Marquion, à 1,5 kilomètre à l’est. Enfin, la ligne Marcoing qui se trouvait entre le Bois Bourlon et Cambrai.

Toujours sur le front du Corps canadien, le Canal du Nord était en soi un obstacle formidable. Le Canal avait une largeur moyenne de 30 mètres avec des étendues marécageuses sur ses deux rives, que les Allemands s’étaient bien assurés d’inonder. Dans ces conditions, le lieutenant-général Currie ne croyait pas qu’il serait possible de franchir le canal à la hauteur du Corps.

Son plan était de légèrement bifurquer la ligne d’avance de sa formation vers le sud en empiétant quelque peu dans la zone d’assaut du 17e Corps britannique à sa droite. Là se trouvait un mince passage un peu plus au sec et, fait extrêmement important dans son calcul, le canal n’était pas achevé à cet endroit. En effet, le Canal du Nord était en construction lorsque la guerre débuta en 1914. Cela signifiait qu’il fallait faire passer les dizaines de milliers de soldats Corps canadien dans cette zone, dans un passage large à peine de 2,500 mètres. Ensuite, une fois le canal franchi, les troupes qui menaient l’avance devaient marcher au pas cadencé vers le nord et le nord-est pour rapidement se déployer en vue de la capture du Bois Bourlon.

Le temps était compté. Il fallait se dépêcher à traverser le Canal du Nord.

Cette manœuvre du « sablier » fit l’objet de critiques, à commencer par le quartier général de la 1ère Armée britannique du général Horne de laquelle relevait le Corps canadien pour l’opération. Horne tenta de persuader Currie de changer son plan, mais ce dernier insista et le maréchal Haig finit par donner son aval.

La bataille

La bataille du Canal du Nord débuta le 27 septembre 1918 à 5h20 par le feu concentré de centaines de canons qui pilonnèrent directement les positions allemandes sur l’autre rive. L’assaut s’effectua par l’avance conjointe des 1ère et 4e Divisions qui suivaient de très près le barrage d’artillerie.

L’efficacité du tir des canons avait assuré une couverture efficace aux troupes canadiennes qui avaient rapidement franchi le canal. À la tombée du jour, les Canadiens avaient pris la ligne Marquion et le Bois Bourlon. L’assaut fut renouvelé le lendemain contre la ligne Marcoing qui fut percée en partie, face à des forces allemandes qui réagirent avec une plus grande vigueur.

Poste de secours au front.

De quatre divisions d’infanterie à la disposition du commandement allemand le 27 septembre, le chiffre était monté à 10 le 1er octobre, sans compter un important renfort de mitrailleuses. Toujours le 1er octobre 1918, après ces dures journées de combat, Currie décida de suspendre temporairement l’offensive, car les Allemands lancèrent des contre-attaques à répétition. Le butin était somme toute intéressant pour les Canadiens. Environ 7,000 prisonniers et un peu plus de 200 canons figuraient au palmarès.

La prochaine phase de l’opération visait à la capture en deux étapes de Cambrai par une manœuvre d’enveloppement par le nord de la ville. Pour ce faire, le 17e Corps britannique opérant au sud de Cambrai devait avancer vers la banlieue d’Awoingt au sud-est. Cette manœuvre se voulait une sorte de diversion avant l’assaut canadien dans la ville. Ensuite, les Canadiens devaient s’emparer de la portion nord-est du Canal de l’Escaut qui traversait Cambrai, avancer vers Escaudoeuvres et faire la liaison avec le 17e Corps britannique, complétant ainsi l’enveloppement de la ville.

Les soldats canadiens entrent dans les ruines de Cambrai (octobre 1918).

L’assaut contre Cambrai débuta à 4h30 le 8 octobre 1918, mais les opérations ne se déroulèrent pas exactement au rythme initialement prévu. Il y eut un contretemps de 24 heures, dans la mesure où le 17e Corps britannique connut des difficultés. Son assaut fut renouvelé le lendemain avec plus de succès. De leur côté, les Canadiens attaquèrent en pleine nuit, à 1h30, le 9 octobre sous une pluie battante. Ils avaient rapidement sécurisé la rive droite du Canal de l’Escaut et s’avançaient vers Escaudoeuvres. À la levée du jour, les premières patrouilles canadiennes de la 3e Division pénétrèrent dans Cambrai. Mis à part quelques troupes chargées d’y mettre le feu (sans trop de succès), les Allemands avaient rapidement évacué Cambrai.

Les deux jours suivants ont vu le Corps canadien se diriger vers le nord-est pour sécuriser les villages sur les abords du Canal de la Sensée. Les combats qui se sont déroulés du 27 septembre au 11 octobre 1918 ont également été durs. À preuve, huit autres Croix de Victoria furent remportées.

Le bilan

Le lieutenant-colonel Henri Desrosiers, le commandant du 22e bataillon (canadien-français). Les soldats du Québec pénétrèrent dans le faubourg nord de Cambrai en octobre 1918.

Le 11 octobre marquait donc la fin de la bataille du Canal du Nord et de Cambrai. Du début de la bataille d’Arras en août jusqu’à la prise de Cambrai, le Corps canadien avait progressé de plus de 35 kilomètres vers l’est, faisant plus de 18,500 prisonniers, prenant près de 400 canons et 2,000 mitrailleuses.

Le prix payé fut fort élevé. Le Corps canadien avait perdu environ 30,000 hommes. De ce nombre, 4,300 tués, 24,500 blessés et près de 2,000 soldats portés disparus.

Au centre, le major-général Louis Lipsett. Né en Irlande et soldat de carrière, Lipsett commandait le 8e bataillon en 1915 puis la 3e Division canadienne en 1918. Il fut tué le 14 octobre 1918 alors qu'il commandait la 4e Division britannique. Figure très populaire auprès des Canadiens, avec lesquels il avait combattu depuis 1915, de nombreux soldats de son ancien 8e bataillon étaient présents à ses funérailles.

Le Corps canadien s’en allait relever le 22e Corps britannique situé sur sa gauche, quelque peu au sud de Douai, sur le Canal de la Sensée. Le prochain objectif serait la cité de Valenciennes, non loin de la frontière belge.

Nous sommes en octobre 1918. La guerre continue. Les soldats canadiens marchent.

1914-1918: La guerre du Canada. À l’assaut de la Ligne Hindenburg (août-septembre 1918)

De retour d’Amiens

La première phase de la campagne des Cent Jours s’était achevée avec la bataille d’Amiens vers la mi-août 1918. Jusqu’à la fin des hostilités, le Corps canadien ne connaîtrait à peu près aucun repos. Dès la fin août, le Corps était transféré au nord dans le secteur familier d’Arras-Lens-Vimy, sous les ordres de la 1ère Armée britannique.

Les instructions avant l'assaut.

Face aux Canadiens se trouvait une portion de la formidable ligne de défense nommée en l’honneur du maréchal allemand Hindenburg. Les Allemands avaient eu du temps pour aménager ces positions jugées imprenables, tant les réseaux de tranchées, de fortifications et de barbelées s’étendaient à perte de vue. Les Alliés devaient néanmoins reprendre l’offensive, surtout en cet été de 1918 où l’on sentait les forces allemandes fléchir à la suite de leur défaite devant Amiens.

Le Corps canadien occuperait la droite de la 1ère Armée britannique. L’idée était d’attaquer plein est en suivant la route reliant Arras à Cambrai, comme on peut le voir sur la carte. Les Canadiens devaient s’emparer d’une portion de la Ligne Hindenburg nommée la Ligne Drocourt-Quéant, en référence à l’étendue du front couvert entre ces deux villages. La prise de Cambrai demeurait l’objectif final de l’offensive.

Un réseau de fils de fer barbelés de la ligne Drocourt-Quéant.

Impossible

Pour quiconque observe le front allemand aux endroits nommés, un seul mot vient en tête: IMPOSSIBLE.

Pour atteindre Cambrai (voir la carte), il y avait au moins trois lignes de défense à percer. La première à l’ouest consistait en une ligne reliant Orange Hill vers le village de Monchy-le-Preux, qui représentait en fait l’ancienne position tenue par l’armée britannique avant l’offensive allemande du 21 mars précédent. À un peu plus de 3 kilomètres à l’est se trouvait la seconde position, la ligne Fresnes-Rouvroy et, environ 2 kilomètres à l’est, la troisième ligne, celle de Drocourt-Quéant. Cette dernière ligne était la mieux fortifiée des trois positions. Elle disposait à elle seule d’un système de quatre lignes de tranchées profondes liées chacune d’entre elles par des tunnels bétonnés, le tout protégé par un épais réseau de fils de fer barbelés.

Carte des opérations de la Seconde bataille d'Arras de la fin août et début septembre 1918. Les rectangles bleus représentent les trois principales lignes de défense allemandes. Les cercles verts représentent quelques-uns des objectifs capturés par le Corps canadien au cours de ces opérations.

La bataille

Ce qu’on appela a posteriori la Seconde bataille d’Arras (la première étant celle d’avril 1917) débuta le 26 août 1918 à 3h. Les 2e et 3e Divisions eurent l’honneur de mener la charge (la 1ère venant juste d’arriver d’Amiens et la 4e n’était pas encore arrivée). Les Allemands furent pris par surprise. Comme le souhaitait Currie, le village de Monchy fut rapidement capturé avec des pertes d’environ 1,500 hommes. Ce premier succès représentait un beau fait d’armes compte tenu de la qualité du système défensif ennemi. Le bilan de cette première journée d’offensive semblait intéressant. Les Canadiens avaient repris les villages de Guemappe, Wancourt et la crête d’Heninel, de même qu’Orange Hill.

Une section d'infanterie lors de la bataille d'Arras (août 1918).

L’offensive fut renouvelée le lendemain, le 27, toujours par les 1ère et 2e Divisions. Le but était cette fois de percer la seconde ligne, celle de Fresnes-Rouvroy sur laquelle s’étaient repliés les Allemands. Contrairement à la veille, ceux-ci étaient beaucoup mieux organisés et la résistance fut féroce, d’autant que l’ennemi avait pu faire monter des renforts provenant de Douai et de Cambrai.

Les combats des 27 et 28 août furent terribles. La 3e Division était arrivée et avait pris la relève d’une partie du front sur la gauche. À droite, la 2e Division avait subi un taux de pertes alarmant et avait été obligée de s’arrêter, voire de reculer en certains endroits. L’un des bataillons de la 2e Division, le 22e (5e Brigade) fut anéanti en prenant d’assaut Chérisy. Tous ses 23 officiers furent tués ou blessés et l’effectif du bataillon était tombé à 39 hommes commandés par un sergent-major de compagnie. Parmi les blessés, le major Georges Vanier, futur Gouverneur général du Canada, qui y laissa une jambe.

Tableau du peintre belge Alfred Bastien illustrant la charge du 22e bataillon (canadien-français) au cours de la bataille d'Arras.

Les 2e et 3e Divisions étaient à bout de souffle et décimées. En trois jours, elles avaient progressé d’environ 8 kilomètres pour des pertes de 6,000 hommes. Ces divisions furent relevées en fin de journée le 28. La 2e Division fut remplacée par la 1ère et la 3e par la 4e Division britannique (temporairement prêtée à Currie pour cette offensive). La ligne Fresnes-Rouvroy fut finalement prise le 31 août. Le prochain obstacle était la ligne Drocourt-Quéant.

Face à l’ampleur de la tâche qui l’attendait, tout en essayant de reconstituer les effectifs de ses bataillons décimés, Currie demanda au commandement britannique une pause de quelques jours avant de se lancer à l’assaut de la ligne Drocourt-Quéant. « Quelques jours » étant à prendre avec un grain de sel dans le contexte de la guerre de 1914-1918. L’assaut était prévu pour le 2 septembre.

Le major Georges Vanier en juin 1918. Il perdit une jambe au combat lors de la tentative infructueuse du 22e bataillon de capturer le village de Chérisy sur la ligne Fresnes-Rouvroy (27 et 28 août 1918).

Dans la nuit du 31 août, la 4e Division canadienne arriva finalement en ligne, se glissant entre la 1ère Division et la 4e Division britannique. La journée du 1er septembre 1918 fut consacrée à un intense tir d’artillerie visant à détruire le réseau de barbelés de la ligne Drocourt-Quéant. Malgré tout, l’infanterie canadienne fut passablement occupée à repousser des contre-attaques allemandes visant à reprendre des positions sur la ligne Fresnes-Rouvroy.

L’assaut sur Drocourt-Quéant débuta comme prévu le 2 septembre, toujours derrière un barrage roulant, avec en appui des chars qui s’occuperaient à détruire les barbelés restants. Contrairement à toutes les prédictions, la résistance allemande sur la troisième ligne fut moindre que celle sur la seconde. La résistance semblait moins bien coordonnée et les assaillants parvinrent à pénétrer dans le réseau Drocourt-Quéant, allant même plus à l’est, vers un « affluent » de Drocourt-Quéant nommé la ligne de support Buissy. Devant l’avance canadienne, l’armée allemande se replia derrière le Canal du Nord.

Le bilan

La capture de la ligne Drocourt-Quéant marque la fin de la Seconde bataille d’Arras. Depuis le 26 août, le Corps canadien avait progressé à l’est de près de 20 kilomètres et capturé 9,000 prisonniers. Les pertes du 26 août au 1er septembre se chiffrent à 11,400 hommes. Neuf Croix de Victoria furent attribuées.

Le major Arthur Dubuc, commandant du 22e bataillon à la bataille d'Arras. Il fut blessé au début de l'assaut, atteint d'une balle à l'oeil. Le major Vanier prit le commandement pour tomber à son tour quelques heures plus tard, à l'instar de l'ensemble des 23 officiers qui encadraient le bataillon.

Les Canadiens avaient subi un coup dur sur la route Arras-Cambrai. Des bataillons étaient en piteux état et il avait fallu faire venir d’urgence d’Angleterre des troupes dont commençaient à poindre un plus grand nombre de soldats conscrits. L’un de ces bataillons, le 22e, tentait de se refaire. Deux semaines après la bataille, il remontait en ligne avec des renforts qui avaient peu d’expérience du combat et d’autres soldats encore blessés qui devaient y retourner.

La bataille avait aussi été un choc pour le lieutenant-général Currie et ses conséquences une grande source d’inquiétude. D’abord, Cambrai était toujours aux mains des Allemands. Ensuite, la ville se trouvait derrière le Canal du Nord où s’étaient puissamment retranchés les Allemands.

Cette timide reprise de la guerre de mouvement depuis la bataille d’Amiens avait créé une cadence de marches et de combats qui était difficile à arrêter, ne serait-ce que pour souffler.

Arras était loin derrière maintenant. Devant, toujours à l’est: Cambrai.

On marche.