Représentation d'un soldat éthiopien lors de la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936.
L’Abyssinie était un terme autrefois employé par les Européens afin d’identifier la partie de la corne africaine constituée aujourd’hui de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du moins pour la période étudiée dans cet article. Le territoire et la période furent marqués par une série d’offensives militaires de la part de l’Italie entre 1887 et 1941 afin d’y ériger un empire colonial. D’ailleurs, l’absence d’un tel empire s’était fait sentir dans l’Italie nouvellement unifiée en 1861, si bien que les différents gouvernements qui se sont succédé firent régulièrement du colonialisme une pierre angulaire de leur politique étrangère d’alors.
Le colonialisme était donc perçu comme une manière de rehausser le prestige d’une nation sur la scène internationale, en particulier en Europe, et de se créer une « place au soleil » vers laquelle les Italiens pourraient émigrer. De plus, l’argumentaire soutenu par les partisans italiens de la doctrine coloniale se basait sur des justifications similaires à celles d’autres colonialistes du monde, soit cette idée centrale d’accomplissement d’une « mission civilisatrice ». Par le fait même, cet argumentaire constituait la base d’un discours raciste qui était exalté dans la culture italienne à partir du dernier quart du XIXe siècle. Bien entendu, et au-delà du discours idéologique, les partisans italiens de l’aventure africaine prétextèrent l’importance des enjeux économiques, ce qui incluait le contrôle de ports de mer stratégiques. Dans cette optique, les divers gouvernements italiens subissaient également de fortes pressions de la part des lobbies industriels, en particulier ceux œuvrant dans les domaines de l’acier et de l’armement.
La quête d’un empire colonial était également une conséquence des désirs des nouvelles élites militaires et d’affaires de se faire valoir dans cette Italie née de l’unification. Cet État qui avait aussi conservé sa monarchie, elle-même en quête de gloire outre-mer. Étant donné que le terrain de chasse colonial se faisait de plus en plus restreint à la fin du XIXe siècle, il ne restait presque plus de territoires non loin de l’Italie afin d’édifier ce fameux empire. La destination qui apparaissait évidente était l’Afrique de l’Est, où de petits contingents italiens étaient déjà à l’œuvre sur les côtes érythréennes et abyssiniennes depuis 1885, dans le but de faire la chasse à certains partisans responsables de la mort d’explorateurs compatriotes l’année précédente.
Carte de l'actuelle Éthiopie, dont le territoire composait autrefois une large partie de l'Afrique orientale italienne. Dans le cercle, le secteur où se déroula la bataille d'Adoua du 1er mars 1896.
La campagne de 1887-1896
La première véritable campagne africaine débuta en 1887 et se termina neuf années plus tard. Elle fut caractérisée par une désastreuse série de défaites militaires momentanément interrompues par quelques victoires mineures pour l’armée italienne. Les deux plus importantes défaites de l’Italie furent celles de Dogali (26 janvier 1887) et d’Adoua (1er mars 1896). À Dogali, la colonne de 540 soldats du colonel De Cristoforis, qui était en chemin afin de renforcer une base italienne à Saati, fut attaquée et mise en déroute par les combattants éthiopiens sous le commandement de Ras Alula. Parmi les 430 soldats italiens tués au cours de ce bref engagement, on dénombre De Cristoforis.
En dépit de l’évidence de la défaite, l’épisode de Dogali fut présenté au public italien comme un chapitre glorieux de son histoire. Par exemple, de nombreuses œuvres d’art et littéraires montrèrent régulièrement la même image, soit celle d’un colonel De Cristoforis en train d’agoniser avec ses soldats et entouré de guerriers éthiopiens à moitié nus. D’ailleurs, il se trouve aujourd’hui à Rome un square nommé Piazza del Cinquecento (Place des Cinq Cents) en référence à la bataille de Dogali. Bref, il semble qu’à l’époque, peu de leçons aient été tirées de cette défaite militaire.
Cette peinture de Michele Cammarano réalisée en 1896 évoque la bataille de Dogali (1887) dans laquelle la colonne du colonel De Cristoforis fut massacrée par des guerriers éthiopiens qui la prirent en embuscade.
Il semble également évident que la présence militaire italienne en Abyssinie puisse être perçue comme une sauvage agression, mais il faut y apporter une certaine nuance. Au lendemain de Dogali, en 1894, un contingent italien de 18,000 hommes fut dépêché en renfort dans la région, mais cela se fit à la suite de longues et difficiles négociations avec plusieurs chefs africains locaux. Cette campagne impérialiste et punitive coûta très cher au trésor public italien, d’autant plus que les résultats n’étaient pas au rendez-vous.
Rappelons le désastre sans précédent subit lors de la bataille d’Adoua du 1er mars 1896. Encore une fois, l’armée italienne fut mise en déroute par un ennemi éthiopien largement supérieur en nombre avec environ 70,000 soldats. Ceux-ci étaient bien équipés et dirigés, sans compter que la lutte livrée sur le sol national ne fit qu’accentuer leur motivation à chasser l’envahisseur européen. Par ailleurs, la bataille d’Adoua constitue l’un des rares exemples où une puissance européenne fut chassée d’une colonie potentielle par une armée indigène.
Le désastre de 1896 ne fut pas sans conséquence sur le front intérieur italien. En effet, la nouvelle de l’anéantissement du contingent italien divisa l’opinion publique. Celle-ci était beaucoup plus réfractaire face à de nouvelles aventures coloniales, qu’elle n’a pu l’être au lendemain de Dogali. Il est probable que, dans ce contexte et en sachant que l’opinion publique allait mal réagir, le gouvernement italien de l’époque ait gardé pendant de nombreuses années le secret sur les méthodes brutales de l’armée à l’endroit des populations locales.
La bataille d'Adoua (1896), représentée par un artiste éthiopien inconnu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les forces éthiopiennes étaient toutes équipées d'un fusil et elles livrèrent une bataille féroce contre l'envahisseur italien.
Cependant, bien qu’Adoua mit un frein à l’expansion coloniale pendant plus de dix ans, il apparaît que les Italiens n’ont pas davantage retiré de leçons que lors de la déroute de 1887. En effet, le désastre d’Adoua fut interprété par les intellectuels nationalistes comme un affront pour lequel la vengeance était requise. Le premier ministre Benedetto Crispi fut contraint de démissionner, ce qui mit un terme à sa carrière politique. À cet égard, l’appui inconditionnel qu’il avait donné à l’expédition était inspiré par son désir de détourner l’attention du public des problèmes domestiques. Dans ce même ordre d’idées, l’influence d’un courant nationaliste, inspiré des idées « garibaldiennes », fit probablement en sorte que l’expédition de 1896 fut planifiée à la hâte. Quoi qu’il en soit, ce désastre militaire fut la cause directe de la chute de Crispi, dont le nom fut à jamais associé à Adoua.
À l’heure de gloire du fascisme (1935-1936)
Dès l’avènement du fascisme au début des années 1920, la question de l’Abyssinie revint à l’ordre du jour. Une politique agressive de colonisation et de conquête allait voir le jour, puis s’accompagner d’un idéal nostalgique de rebâtir l’Empire romain, grand et glorieux comme il le fut jadis. Benito Mussolini n’hésitait pas à parler d’une renaissance de l’empire, au plus grand profit de la grandeur de l’Italie de l’époque.
Cela dit, les colonies héritées de l’époque de l’Italie libérale figuraient parmi les plus pauvres du monde, d’où le fait que Mussolini souhaitait étendre l’empire pour accroître la richesse. À la suite d’une vaste campagne de propagande, l’Italie envahit l’Éthiopie à partir de ses bases d’Érythrée le 3 octobre 1935. Une campagne militaire effrénée faisant appel à de larges effectifs vit une série de victoires rapides pour l’armée italienne, sans compter la reprise hautement symbolique d’Adoua et l’occupation de la capitale Addis-Abeba, le 5 mai 1936.
Bien que courte dans le temps, la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936 fut loin d'être une simple promenade pour l'armée italienne. L'Italie jeta le poids de tout son arsenal militaire, tels ses avions, ses canons et ses gaz de combat, contre une armée éthiopienne qui se battit sur son terrain, avec les moyens du bord et l'énergie du désespoir.
L’Italie avait alors mis la main sur un pays beaucoup plus riche en ressources naturelles et d’une superficie d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés avec quelque 13 millions d’habitants. Non sans surprise, la guerre engendra l’indignation des démocraties occidentales, dont plusieurs s’empressèrent de voter à la Société des Nations des résolutions de sanctions économiques contre l’Italie en novembre 1935. Il n’en demeure pas moins que la victoire souleva l’enthousiasme de l’opinion publique italienne, ce qui marqua également l’apogée de la popularité du régime de Mussolini.
Sur le terrain, la campagne de 1935-1936 fut aussi accompagnée d’une intense propagande à connotations racistes. Elle vit aussi l’armée italienne faire preuve d’une brutalité sans précédent, notamment par l’utilisation de gaz de combat contre des Éthiopiens qui n’étaient pas équipés pour y faire face. L’Éthiopie et une partie de l’Érythrée furent alors unifiées à la Somalie afin de créer l’Afrique orientale italienne (AOI).
La fin du rêve colonial (1940-1941)
Après être entrée dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, l’Italie dut mener une lutte navale acharnée en Méditerranée, ce qui eut pour première conséquence qu’elle ne parvint pas à protéger adéquatement ses lignes de ravitaillement vers ses colonies africaines. Les armes, les chars et autres matériels de guerre devinrent plus rares, si bien que les troupes déployées en Afrique de l’Est furent laissées à leur sort.
Figure légendaire de la résistance éthiopienne face à l'invasion italienne, l'empereur Hailé Sélassié 1er, qui régna de 1930 à 1936, puis de 1941 à 1974.
De plus, une offensive très ambitieuse fut lancée par l’Italie contre l’Égypte le 13 septembre 1940, ce qui fit en sorte d’étirer davantage ses lignes de ravitaillement pour les colonies, dans la mesure où les renforts allaient prioritairement vers le front égyptien. L’adversaire principal dans ce théâtre d’opérations était l’armée britannique, qui lança une contre-offensive le 6 novembre, ce qui força les Italiens à reculer de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest.
En AOI, des villes telles Asmara et Addis-Abeba tombèrent aux mains des Alliés, respectivement les 2 et 6 avril 1941. Ces chutes mirent pratiquement un terme à l’existence de l’empire italien en Afrique. Par contre, on peut penser que ce résultat était prévisible. En effet, d’un point de vue tactique, les troupes britanniques étaient largement plus efficaces que leurs adversaires italiens. La victoire des Britanniques s’explique aussi par l’épuisement physique et surtout par l’effondrement du moral des soldats italiens. Nombreux étaient les combattants désireux de rentrer à la maison, car ils étaient fatigués, sinon écœurés de servir comme forces d’occupation dans un théâtre colonial qui leur a toujours été hostile.
C’est pour cela que des centaines de milliers de combattants italiens furent faits prisonniers sur l’ensemble du continent africain au cours de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié 1er, qui avait naturellement été expulsé par les Italiens, put revenir prendre sa place sur le trône.
La bataille d'Adoua de 1896 fut un véritable désastre pour l'armée italienne. Plus important encore peut-être, cet affrontement occupe aujourd'hui une place prépondérante dans la mémoire collective des Éthiopiens.
Un fusillier-mitrailleur de l'armée britannique (1916).
La bataille de la Somme en France pendant la Première Guerre mondiale était constituée d’une série d’affrontements qui s’étalèrent sur plusieurs mois de l’année 1916 et qui impliquèrent nombre d’unités des armées française, britannique et allemande. À titre d’exemple, des bataillons provenant de tous les régiments de l’armée britannique furent, à un moment ou un autre, déployés dans ce secteur, si bien que la Somme occupe une place importante, voire uniques, dans l’histoire sociale et militaire de la Grande-Bretagne. C’était en effet le premier assaut d’envergure mené par l’armée britannique au cours de la guerre de 1914-1918.
Le choix du terrain n’alla pas de soi au départ. Le commandant en chef de l’armée britannique, le maréchal Douglas Haig, aurait préféré monter un assaut plus au nord de la France, vers la frontière belge dans les Flandres. Néanmoins, Haig se laissa convaincre par les Français que le coup devrait être porté plus au sud, soit dans la vallée de la Somme, où les armées française et britannique faisaient leur jonction.
Cependant, ce furent les Allemands qui assénèrent le premier coup en cette année de 1916 avec leur assaut sur Verdun le 21 février, ce qui força la France à déployer d’importantes ressources dans ce secteur qui se transforma rapidement en une cruelle bataille d’usure. Par conséquent, en plus de voir la participation de la France réduite, l’assaut allemand contre Verdun força les Alliés sur la Somme à lancer plus tôt leur offensive dans le but de soulager la pression sur le front de la Meuse.
La préparation de l’assaut
Le champ de bataille de la Somme s’étend du village de Gommecourt au nord vers celui de Chaulnes au sud, ce qui représente un front d’une largeur approximative de 40 kilomètres. Ce front était initialement divisé en deux secteurs d’assaut découpés par la rivière de la Somme. Les Britanniques étaient censés attaquer au nord de cette rivière et les Français s’étaient vus confier la partie sud du secteur.
Carte du théâtre des opérations sur la Somme en 1916. (Cliquez pour plus de précisions.)
Ce serait donc les troupes britanniques qui auraient à soutenir l’effort principal de l’offensive. Au nord de la Somme, le secteur d’assaut se divisait par la route reliant Albert à Bapaume. Dans cette zone, le champ de bataille ressemblait à une série de petites crêtes au sous-sol crayeux dans lesquelles les Allemands avaient creusé d’importants réseaux de tranchées fortifiées.
Le maréchal Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique en France (1915-1918).
Le plan envisagé par Haig consistait à faire attaquer la 4e Armée du général Henry Rawlinson au centre du front britannique. Plus précisément, l’objectif initial consistait à capturer la crête de Pozières, puis l’Armée de Réserve du général Hubert Gough (renommée plus tard la 5e Armée), qui comprenait le corps de cavalerie, avait reçu pour mission d’exploiter une éventuelle brèche du front ennemi et foncer prendre Bapaume. Au nord, la 3e Armée du général Edmund Allenby avancerait vers Gommecourt afin de faire diversion. L’objectif initial était donc Bapaume, qui devait normalement être pris la première journée de l’offensive.
Des bombardements préliminaires massifs de l’artillerie britannique censés détruire les défenses allemandes avaient débuté à 6h le matin du 24 juin 1916. Pour ce faire, les Britanniques avaient tiré environ 1,7 million d’obus en une semaine, tandis que des compagnies de tunneliers s’affairaient à creuser sous les positions ennemies dans le but de faire exploser certains points fortifiés. Au cours de ces sept journées de bombardements ininterrompus, environ 30% des obus n’ont pas explosé, alors que d’autres ne purent détruire les barbelés ou les abris souterrains ennemis.
Le bombardement avait donc débuté le 24 juin (le Jour-U) et il s’était poursuivi sans relâche les jours suivants. L’assaut de l’infanterie aurait dû commencer le 29 (le Jour-Z). Cependant, de fortes précipitations compliquèrent grandement les préparatifs britanniques. Par exemple, l’accès aux routes et aux tranchées s’avéra des plus difficile, sans compter que le champ de bataille à proprement parlé s’était transformé en un marécage de boue, si bien qu’il était impossible de respecter le calendrier opérationnel initialement prévu. En conséquence, le Jour-Z fut reporté au 1er juillet.
L’assaut
La bataille de la Somme débuta officiellement le 1et juillet 1916 à 7h30. Avant la sortie de l’infanterie des tranchées, on avait fait exploser dix-sept mines géantes préalablement posées sous les positions ennemies, tandis que l’artillerie éleva son tir pour bombarder les voies de communication. En dépit de certains succès locaux, comme la prise temporaire de Thiepval par la 36e Division Ulster et celle du village de Montauban au sud de la ligne, on ne peut affirmer que cette journée du 1er juillet fut un succès. Bien au contraire, la journée du 1er juillet 1916 fut dans l’ensemble un désastre pour l’armée britannique.
Les soldats d'infanterie qui partaient à l'assaut craignaient notamment la présence des fils de fer barbelés, qui gênaient sérieusement la progression. Lorsque ceux-ci n'étaient pas préalablement détruits par le tir de l'artillerie, les soldats devaient les couper à l'aide de lourdes pinces, souvent sous le feu ennemi.
En effet, les Britanniques perdirent environ 57,400 officiers et soldats. De ce nombre, on recense 19,200 tués, plus de 2,000 combattants portés disparus et le reste en blessés. Ce ratio de pertes fut une expérience sans précédent dans l’histoire de l’armée britannique. À titre d’exemple, on dénote également 32 bataillons (d’un effectif théorique de 1,000 hommes chacun) qui perdirent plus de 500 soldats, soit la moitié de leurs effectifs, en cette seule journée du 1er juillet.
Parmi ces bataillons, il y en a vingt qui étaient formés de combattants issus de la « Nouvelle Armée » levée par le ministre Lord Kitchener en 1915. Il s’agissait de soldats recrus, sans expérience militaire préalable, qui s’étaient enrôlés ensemble dans des unités de Pals et de Chums, c’est-à-dire des bataillons qui recrutaient régulièrement sur une base locale, si bien que tout le monde ou presque se connaissait à l’intérieur de ces formations.
Les "Pals". Ici des soldats du 14th Battalion (London Scottish Regiment) montent en ligne sur la Somme (juin 1916). Qu'ils soient ouvriers, étudiants, paysans ou chômeurs avant la guerre, ces soldats de la Nouvelle Armée de Kitchener allaient former le coeur des forces britanniques qui amorcèrent la bataille de la Somme, à 7h30, le 1er juillet 1916.
Réunis, ces bataillons constituaient sept divisions de la Nouvelle Armée qui attaquèrent le 1er juillet, aux côtés de trois divisions territoriales (des soldats réservistes un peu plus âgés) et quatre divisions régulières. Cela amène à penser que l’assaut du 1er juillet se livra somme toute avec des forces britanniques issues de divers milieux socio-professionnels et d’expériences militaires variables.
Pour leur part, les forces françaises qui avancèrent au sud de la Somme en ce 1er juillet, sur la droite des Britanniques et avec moins de ressources consacrées, connurent un certain succès. D’ailleurs, et c’est quelque peu ironique, les canons lourds de l’artillerie française sur la Somme contribuèrent à l’avancée des forces britanniques dans la partie sud de leur propre front, soit dans le secteur à la jonction des armées sur la rivière.
La campagne subséquente
Avec environ 80 livres d'équipements, il était virtuellement impossible pour le soldat de courir sur le champ de bataille lorsqu'il sortait de la tranchée vers la position ennemie. Les soldats ont donc marché à découvert, dans le champ, jusqu'à ce que l'ennemi ouvre le feu. On remarque sur cette photo des pinces fixées sur le canon des fusils afin de couper les fils de fer barbelés.
Pour l’armée britannique, le massacre du 1er juillet tend à obscurcir l’ensemble des opérations subséquentes qui marquèrent a posteriori la campagne de la Somme. Le nombre de combattants perdus par cette armée ce jour-là doit être mis en perspective face aux pertes d’ensemble de ces 142 journées d’opérations, à savoir quelque 415,000 hommes tués, blessés et disparus.
Dans ce contexte, la perception des pertes disproportionnées du 1er juillet demeure encore forte dans l’imaginaire des Britanniques, mais il ne faut pas oublier que de leur côté, les Allemands perdirent environ 650,000 soldats de juillet à novembre 1916, le temps que dura la campagne sur la Somme. Si l’on fait une moyenne des pertes subies par les Britanniques pendant ces 142 journées de bataille, cela donne un nombre approximatif de 3,000 hommes tombés quotidiennement. En clair, la journée du 1er juillet, bien qu’horrifiante, n’est nullement représentative d’une « journée typique » de combat en 1916, et encore moins pour l’ensemble de la guerre.
Par ailleurs, la campagne de la Somme est officiellement constituée de douze batailles séparées, dont la dernière se conclut le 18 novembre 1916 lorsque la 51e Division écossaise prit le village de Beaumont-Hamel (un objectif du 1er juillet). Malgré les premiers revers, la 5e Armée de Gough parvint à prendre Pozières au nord, tandis que la 4e Armée de Rawlinson s’attarda à sécuriser une série de crêtes dans le secteur de Mametz-Montauban au sud. C’est au cours de cette phase que la 38e Division galloise subit de lourdes pertes lors de la capture de Mametz Wood (selon la terminologie britannique) et que la 4e Armée perdit un autre 25,000 hommes entre le 1er et le 13 juillet.
D’autres objectifs importants tels Longueval et Bazentin tombèrent au cours d’un assaut de nuit bien coordonné le 14 juillet, ce qui ouvrit une brèche dans la seconde ligne allemande, malgré que Delville Wood prit plus de temps avant de tomber lors de violents affrontements qui impliquèrent la brigade sud-africaine. Entre temps, les Allemandes envoyèrent des renforts pour stabiliser le front de leur seconde ligne, ce qui permit de tenir des positions importantes entre High Wood et Delville Wood sur la crête de Longueval jusqu’à la fin de l’été. Le 15 septembre, des chars d’assaut furent employés pour la première fois en théâtre de guerre afin de supporter l’assaut mené par les forces canadiennes dans le secteur de Flers-Courcelette. Leur utilisation contribua entre autres à la capture de High Wood et à la percée vers la troisième ligne allemande.
Dans cet ordre d’idées, alors que le 1er juillet n’avait pas apporté la percée tant souhaitée par Haig, la fin de la campagne en novembre sembla avoir donné aux Britanniques la victoire tant attendue, bien que celle-ci fut chèrement payée aux coûts de nombreuses batailles d’usure. Des gains de terrain appréciables étaient enregistrés et les Allemands avaient reculé, tout en subissant d’énormes pertes comme mentionnées. Rappelons encore une fois que la bataille de la Somme vit une implication non négligeable de l’armée française, qui laissa sur le terrain quelque 200,000 de ses soldats entre juillet et novembre.
Malgré qu'ils étaient enterrés dans leurs profonds abris souterrains, les soldats allemands sur la Somme connurent une semaine d'enfer sous l'incessant bombardement de l'artillerie britannique, entre le 24 juin et le 1er juillet 1916.
Conclusion
La bataille de la Somme demeure un épisode controversé dans l’histoire et la société britanniques de nos jours. Les apologistes de la bataille diront que l’armée britannique en est sortie plus expérimentée et aguerrie, ce qui la prépara en quelque sorte pour les prochains affrontements de 1917 et 1918. De plus, notons qu’aux assauts ratés des Britanniques, surtout au début de la campagne, s’ajoutèrent des contre-attaques systématiques et infructueuses qui coûtèrent extrêmement cher aux Allemands.
Cependant, il est impossible d’exonérer des généraux comme Haig et Rawlinson pour leurs performances plus qu’ordinaires à titre de commandant, d’autant que ces hommes avaient des conceptions fondamentalement différentes de la bataille. Rawlinson était un partisan des assauts par « bonds », c’est-à-dire prendre un objectif et s’assurer de le sécuriser avant de s’emparer du suivant. Quant à Haig, celui-ci préférait une bataille d’envergure où il fallait concentrer en un point les ressources nécessaires pour obtenir la fameuse percée du front.
Notons également que le principe de la guerre d’usure peut avoir un effet démoralisant pour des troupes d’assaut. Dans le cas de la 4e Armée britannique, ses soldats durent attaquer à maintes reprises les mêmes objectifs, où la vue des cadavres et des blessés des assauts précédents n’améliora en rien leur moral. Il en va de même pour les Allemands qui appliquèrent le concept de la contre-attaque systématique avec des résultats qui furent loin d’être heureux. Trop souvent, ces assauts répétés étaient improvisés et ils manquaient de préparation, notamment au niveau de l’utilisation de l’artillerie.
Finalement, dans le cadre stratégique de 1916, Haig n’avait d’autres choix que de maintenir ses troupes sur la Somme. En pratique, un constat demeure: la bataille fut mal dirigée.
Peinture montrant des soldats de la 36e Division (Ulster) qui sortent de leur tranchée lors de la bataille de la Somme (1916).
Illustration du Petit Journal de mars 1904 montrant des artilleurs russes à la défense de Port-Arthur assiégé par les Japonais.
La guerre de 1904-1905 entre la Russie et le Japon fut un conflit majeur du début du XXe siècle. Celui-ci eut des conséquences politiques considérables (ex: la révolution en Russie après la défaite), mais plus important encore, la nature des combats préfigura à un détail près celle des affrontements de la guerre de 1914-1918 une décennie plus tard en Europe.
La guerre russo-japonaise fut un conflit aux fronts étendus, où l’on assista à des batailles d’usure qui mirent à rude épreuve les compétences des généraux dans l’exercice du commandement de leurs larges armées. De plus, ce fut une guerre de tranchées où les mitrailleuses, les mortiers, les grenades, les mines (terrestres et marines), voire les sous-marins et les radios, furent utilisés en quantités non négligeables.
C’est probablement ce contexte combinant la masse et la technologie qui attira nombre d’observateurs étrangers des États-Unis, de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, pour ne nommer que quelques états qui dépêchèrent des représentants afin de suivre le déroulement des combats. Ceux-ci étaient présents dans les deux armées qui s’affrontèrent et leurs rapports des événements furent régulièrement rapportés dans la presse. À cet égard, on peut dire que la guerre russo-japonaise fut probablement le meilleur documentaire de style « photo-reportage » réalisé jusqu’à cette époque.
Les origines du conflit
En 1898, la Russie loua la péninsule du Kwantung au Japon et y installa une base navale à Port-Arthur (l’actuelle ville chinoise de Lüshunkou) dans le but d’avoir un débouché sur la Mer Jaune, puis vers l’Océan Pacifique. Plus tard, à l’automne de 1900, les Russes prirent la décision d’occuper en entier le territoire de la Mandchourie afin de sécuriser l’accès à Port-Arthur, naturellement au grand déplaisir du Japon qui y vit une profanation de l’accord de 1898.
Cela dit, les Japonais analysèrent la situation et ils décidèrent en 1902 de conclure un accord de neutralité avec l’Angleterre (qui contestait certaines des prétentions russes dans le monde), ce qui leur laissa les coudées franches pour se préparer à la guerre inévitable contre la Russie. De son côté, l’habileté de la Russie à influencer la tournure des événements dans cette région fort éloignée de son centre Moscou dépendait de l’efficacité de son chemin de fer transsibérien. Il s’agissait là d’un élément stratégique d’une importance capitale, dont on avait envisagé la construction en 1860, entamé des études en 1875 et entrepris finalement les travaux en 1891. Cinq années plus tard, la portion ouest de la ligne (qui allait d’Irkoutsk au Lac Baïkal) puis la portion est (partant de Sretensk près de la rivière Amur) étaient complétées.
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Cependant, les Russes décidèrent alors de ne pas contourner la grande boucle frontalière de l’Amur, mais plutôt de couper à travers la Mandchourie à partir de Chita, quelque 480 kilomètres à l’est du Lac Baïkal, via la cité de Harbin jusqu’à Vladivostok (voir la carte). En fait, pour la dernière portion du trajet jusqu’à Vladivostok, les Russes décidèrent carrément de prendre possession de la ligne de chemin de fer chinoise alors en construction et qui appartenait à la compagnie Chinese Eastern Railway.
Bref, en raison des intérêts stratégiques représentés par la ligne transsibérienne et Port-Arthur, l’occupation russe de la Mandchourie choqua les Japonais. Peut-être plus encore que pour Port-Arthur, la ligne transsibérienne fut une cause majeure de la guerre russo-japonaise, malgré que cette ligne, aussi ironique que cela puisse paraître, installée à la hâte était loin de constituer un chef-d’œuvre d’ingénierie.
Les forces en présence
Au début de la guerre, la Russie disposait de la plus large armée professionnelle du monde (environ 1,350,000 hommes), mais la plupart de ses unités étaient stationnées en Europe. En Extrême-Orient, la Russie alignait deux corps d’armée totalisant près de 100,000 hommes, plus une réserve d’environ 25,000 soldats recrutés localement et 200 canons. Ces effectifs étaient dispersés un peu partout en Mandchourie, sur la côte pacifique et dans la région du Lac Baïkal. Enfin, la flotte de guerre russe en Extrême-Orient comprenait officiellement 63 bâtiments, dont 7 cuirassés et 11 croiseurs, la plupart d’un modèle désuet. Pour sa part, le Japon, qui était à une distance beaucoup plus rapprochée du théâtre des opérations, disposait d’une armée de 375,000 soldats à la mobilisation, avec un peu plus de 1,100 canons, 150 mitrailleuses, en plus d’une flotte de guerre de 80 bâtiments incluant six cuirassés et 20 croiseurs.
Des soldats russes dans une tranchée.
Comme nous l’avons mentionné au début de l’article, la guerre russo-japonaise en était une où la technologie était au rendez-vous. À titre d’exemple, et malgré ses faiblesses initiales, l’armée russe qui se trouvait en Europe était équipée d’une artillerie moderne avec ses canons de campagne de 76mm (modèles 1900 et 1902) décrits par les observateurs étrangers comme étant d’excellentes pièces. Cependant, la majorité de l’artillerie russe en place dans le théâtre qui nous concerne était une artillerie dite « de forteresse » localisée à Port-Arthur et dont les canons dataient d’une autre époque.
Si l’on prend en considération le rôle majeur que jouera l’artillerie dans les conflits du XXe siècle, à commencer par la guerre russo-japonaise, on ne peut pas conclure, à première vue, que la Russe fut parfaitement prête à livrer un affrontement contre le Japon. D’ailleurs, le commandement japonais le savait et les Russes en étaient aussi conscients. Sur ce point, le plan russe consistait à retarder aussi longtemps que possible l’avancée éventuelle des Japonais en Mandchourie et y concentrer l’essentiel des forces dans le secteur ferroviaire de Liao-Yang en Chine, à mi-chemin entre Port-Arthur et la rivière Yalu, l’endroit par où déboucherait logiquement l’avance terrestre japonaise. En théorie, le plan russe semblait cohérent au niveau stratégique.
En face, les Japonais.
On peut cependant émettre des doutes quant à la qualité du haut commandement de l’armée russe et son habileté à appliquer le plan décrit précédemment. Le commandant de l’Armée de Mandchourie était le général Aleksey Kuropatkin, un officier qui avait la réputation d’être, sous un vocable quelque peu péjoratif, un « général académicien », préférant davantage naviguer dans la théorie et l’étude stratégiques. Cet ancien ministre de la Guerre avait été nommé à la tête de l’Armée de Mandchourie en février 1904, mais ce faisant, Kuropatkin se trouvait à être subordonné au commandant en chef en Extrême-Orient, le général Yevgeniy Alekseyev, ce qui amena inévitablement des frictions entre ces deux officiers. D’ailleurs, pour la « petite histoire », Kuroptakin prit le poste d’Alekseyev en octobre de la même année, mais au lendemain des batailles de Liao-Yang et de Mukden, il fut rétrogradé au commandement de la 1ère Armée.
Le début du conflit: la première phase (1904)
Le 6 février 1904, le Japon rompit ses relations diplomatiques avec la Russie et deux jours plus tard, les forces de l’empire du Soleil Levant lancèrent une attaque surprise avant même que ne soit déclarée officiellement la guerre (une tactique qui serait répétée en 1941). Dans la nuit du 8 au 9 février, des navires-torpilleurs japonais attaquèrent l’escadre russe de Port-Arthur et, le jour suivant, ils parvinrent à couler deux bâtiments de guerre ennemis près du port d’Inchon en Corée.
En dépit de ses lourdes pertes, l’escadre russe de Port-Arthur demeurait une menace, même si elle fut confinée en raison du blocus du port. Cela fut néanmoins bénéfique pour les Japonais, car ce blocus permit de dégager la Mer Jaune, ce qui rendit sécuritaire le transport des troupes dans la péninsule de Corée, une opération nécessaire avant la marche vers la Mandchourie.
Carte du théâtre des opérations de la guerre russo-japonaise (1904-1905).
Les troupes japonaises ayant mis le pied en Corée étaient sous le commandement du maréchal Oyama. À la fin d’avril 1904, la 1ère Armée japonaise du général Kuroki Tamemoto, forte de 45,000 hommes, progressa vers le nord à travers la Corée. Les premiers accrochages sérieux avec l’armée russe eurent lieu le long de la rivière Yalu. Les Russes battirent en retraite, dans ce qui sembla être le premier d’une série de replis ordonnés par le très prudent général Kuropatkin. Le 5 mai, les 35,000 hommes de la seconde armée japonaise du général Yasukata Oku débarquèrent dans la péninsule de Liao-dun (près de la rivière Yalu), coupant ainsi les communications entre Port-Arthur et le reste de l’armée russe en Mandchourie.
Représentation artistique de soldats japonais (1904-1905). En bas à droite un officier et un soldat vu de face et de dos.
Les Russes tentèrent tant bien que mal de rétablir les communications avec Port-Arthur en ordonnant au 1er Corps sibérien d’attaquer les Japonais lors de la bataille de Wafangkou (Telissu) du 14 et 15 juin 1904. La tentative échoua, si bien que les Japonais purent assiéger la forteresse de Port-Arthur, avec les 60,000 hommes et 400 canons de la 3e Armée sous les ordres du général Nogi Maresuke. Pendant ce temps, la 2e Armée japonaise s’affairait à repousser les Russes au nord à la bataille de Tashichao (23 juin au 4 juillet) et ainsi dégager la zone pour permettre à la 3e Armée de manœuvrer librement autour de Port-Arthur. L’engagement autour de Taschichao est considéré comme une victoire tactique russe, mais Kuroptakin ordonna néanmoins le repli vers le nord, ce que souhaitaient les Japonais.
Il est probable que Kuropatkin voulut affronter l’ennemi sur des positions bien établies par ses propres troupes dans la région de Liao-Yang, qui était un endroit important du dispositif russe dans la région, tel que nous l’avons mentionné auparavant. Les Japonais s’y attendaient et là, du 24 août au 3 septembre, la grande bataille de Liao-Yang fut livrée. Une fois de plus, les Russes s’étaient enterrés sur un front très large, ce que leur permirent leurs larges effectifs, d’autant que le défenseur dispose généralement d’un avantage tactique sur l’assaillant. Comme à Taschichao, les Russes remportèrent théoriquement la victoire, mais Kuropatkin ordonna à nouveau la retraite. Le 6 septembre, les Russes reculèrent non loin jusqu’à Shah-ho, entre Liao-Yang et Mukden, où Kuropatkin avait l’intention de refaire les forces de son armée puis de lancer une contre-offensive.
Là aussi, le plan de Kuropatkin n’était pas dépourvu de logique. En effet, l’Armée de Mandchourie alignait en septembre 1904 quelque 215,000 hommes et 750 canons, face aux 170,000 soldats et 650 canons de l’armée japonaise dans la région. Croyant toujours à la possibilité de livrer une bataille décisive, Kuropatkin décida que le temps était maintenant venu de passer pour de bon à l’offensive. Celle-ci fut livrée dans le secteur de Shah-ho du 5 au 17 octobre, mais le résultat s’avéra décevant. Le front finit par se stabiliser sur une largeur de 60 kilomètres, ce qui n’était pas sans rappeler ce qui allait se passer une décennie plus tard en Europe.
La seconde phase: de Port-Arthur à Mukden (janvier – mars 1905)
Il y eut au lendemain de la bataille de Shah-ho une relative accalmie sur la ligne de front. Voulant profiter de la situation, les Russes entreprirent à la fin de 1904 et au début de 1905 un raid sous les ordres du général Mischenko afin de contourner le flanc gauche du front japonais et ainsi couper le ravitaillement ennemi par voie ferrée au nord de Liao-Yang. Ce raid fut mené par une force mobile composée de 7,500 cosaques et les Russes parvinrent effectivement à couper la ligne ferroviaire en maints endroits, dans ce qui apparaît être une manœuvre, voire une stratégie classique où l’on fit usage de la cavalerie à des fins de reconnaissance et de débordement des flancs du front adverse.
Fort audacieux, ce raid finit par renforcer la position stratégique des Russes et, par le fait même, inquiéter le haut commandement japonais. Par conséquent, le général Oyama en conclut que pour sécuriser une fois pour toutes les arrières de son front stabilisé à la hauteur de Liao-Yang, il était impératif de prendre Port-Arthur. La forteresse qui protégeait les installations portuaires était soumise au blocus naval japonais depuis février 1904 et elle avait contenu un assaut terrestre effectué en mai.
Assiégés pendant une année, les soldats russes en garnison dans la place forte de Port-Arthur, qui posent ici devant un amoncèlement de cadavres de soldats japonais, repoussèrent plusieurs vagues d'assaut ennemies avant de rendre les armées au début de 1905.
Réalisant l’ampleur de la tâche à accomplir, Oyama fit porter de 70,000 à 100,000 le nombre de ses soldats qui allaient donner l’assaut contre Port-Arthur. En réaction, des escadrons navals russes tentèrent à deux reprises de briser le blocus maritime, les 23 juin et 10 août 1904, mais ils échouèrent. Dans la forteresse, la Russie pouvait compter sur une garnison de 50,000 hommes bien enterrés dans leurs tranchées. Ceux-ci réussirent à repousser plusieurs vagues d’assaut ennemies, notamment par une utilisation judicieuse de mortiers de tranchées et de grenades à main. C’est à l’usure que les Japonais purent finalement enlever Port-Arthur, si bien que le 2 janvier 1905, le commandant russe de la place-forte, le général Anatoliy Stoessel, signa l’acte de capitulation.
Le général russe Anatoliy Stoessel, le commandant de la garnison de Port-Arthur.
Au final, et malgré la défaite subie par la Russie, la prise de Port-Arthur avait coûté extrêmement cher aux Japonais. Les Russes avaient infligé à leurs ennemis des pertes de 60,000 hommes en une année d’affrontements. Bien que l’on ait pu critiquer la qualité des installations militaires de Port-Arthur, notamment en ce qui concerne les modèles désuets de l’artillerie de cette place forte, on retient de ce siège qu’une force installée dans un dispositif défensif adéquat peut longtemps tenir en échec une armée ennemie supérieure en nombre. Ce fut le cas ici, car les Japonais durent consacrer une quantité considérable de ressources pour le siège de Port-Arthur, et ce, au détriment d’autres opérations ailleurs sur le front.
Port-Arthur tombé, le centre des opérations se déplaça à nouveau vers le nord, toujours le long de la voie ferroviaire reliant la défunte forteresse à Harbin. Du 25 au 28 janvier 1905, les Russes tentèrent une autre manœuvre de débordement du flanc gauche japonais à la hauteur de San-de-pu, mais l’engagement terrestre décisif de la guerre russo-japonaise eut lieu le mois suivant lors de la bataille de Mukden (actuelle ville chinoise de Shenyang). Cet engagement majeur dura dix-neuf jours et nuits de combats incessants. Cette bataille serait caractéristique des affrontements subséquents sur le continent européen à partir de 1914.
De part et d’autre, les commandants russes et japonais essayèrent, avec de grandes manœuvres qui n’étaient pas sans rappeler la manière napoléonienne de la pratique de la guerre, d’anéantir l’armée adverse. Tous les deux échouèrent, en dépit de la victoire japonaise, si bien qu’à la mi-mars 1905 les opérations militaires terrestres d’envergure cessèrent.
Le chemin de fer: un élément stratégique capital
Pendant ce temps, au lendemain de la bataille de Mukden, les forces russes entamèrent leur repli vers le nord dans le but de réorganiser un front à la hauteur de Sypingai, toujours sur la voie ferrée reliant Harbin à Port-Arthur. Malgré la défaite, la situation ne semblait pas désespérée pour l’armée russe, bien au contraire. Celle-ci avait en effet reçu des renforts par les voies ferroviaires du transsibérien et de la Chinese Eastern Railway qui, rappelons-le, couvraient alors une distance de 6,400 kilomètres entre le front et la frontière européenne de la Russie, puis de 8,600 kilomètres entre ce même front et les principales bases militaires, à l’intérieur de la Russie européenne.
Dans ce cas, la distance explique en grande partie les délais dans l’acheminement (en retard) des renforts, mais il faut également prendre en compte le fait que sur la majorité du parcours, la voie ferrée est simple et non double, ce qui peut occasionner de sérieux problèmes de congestion selon la demande. De plus, la portion du parcours ferroviaire autour du Lac Baïkal n’avait pas encore été achevée. D’ailleurs, l’ingéniosité et les efforts déployés par les Russes afin de pallier à ce problème avaient suscité la curiosité et l’admiration des observateurs étrangers. Leur solution était relativement simple et circonstancielle.
Un petit sous-marin russe est installé sur un train, pour un long voyage qui le transporta de Saint-Pétersbourg à Vladivostok.
Les Russes avaient attendu que le Lac Baïkal soit gelé, ce qui était chose faite en janvier 1904, juste au moment de la déclaration de guerre. Lorsque la glace atteignit une épaisseur de 1,5 mètre, des rails de chemin de fer totalisant 40 kilomètres furent posés sur le lac, ce qui permit aux renforts et au ravitaillement de traverser et ainsi gagner un temps précieux. Pendant ce temps, les Russes continuèrent les travaux d’achèvement de la voie ferrée autour du Lac Baïkal. Pour ce faire, le trésor public fut encore plus sollicité qu’à l’habitude, car le coût de chaque kilomètre de pose de rails s’avéra deux fois plus élevé qu’en temps normal en Russie, surtout en raison de l’injection massive de ressources humaines pour accélérer les travaux.
Cette ligne simple de chemin de fer fut finalement complétée en septembre 1904. Les Russes purent alors transporter de vastes quantités de munitions, de barbelés et tout le matériel nécessaire à cette première guerre majeure du XXe siècle. Qui plus est, les Russes parvinrent même à transporter des sous-marins construits à Saint-Pétersbourg via cette ligne de chemin de fer, et ce, jusqu’à Vladivostok où ils purent les déployer dans l’Océan Pacifique.
Au lendemain de Mukden: réexamen de la donne stratégique (mars – mai 1905)
Comme nous l’avons mentionné, la sanglante bataille de Mukden se solda par une victoire japonaise, mais on ne peut affirmer hors de tout doute que la guerre fut bel et bien perdue pour la Russie. Non sans raison, le général Kuropatkin était d’avis qu’au lendemain de Mukden, son armée poursuivait sa montée en puissance. En fait, lorsque s’achève la guerre russo-japonaise, les Russes alignent un million d’hommes sur les champs de bataille (quoique les deux tiers sont des recrues), de nouvelles mitrailleuses, plus de canons et d’obus, de même qu’une augmentation de la disponibilité de matériel de communications (téléphone, télégraphe et radio).
Bien qu’en apparence prometteuse en Extrême-Orient, la situation de la Russie commença sérieusement à se dégrader sur le front intérieur, dans la partie européenne de l’empire. La révolution avait éclaté, en débutant avec le massacre d’une foule composée de manifestants pacifistes à Saint-Pétersbourg le 22 janvier 1905. Les protestations avaient débuté au sein des ouvriers industriels, mais la révolution s’étendit rapidement à l’armée et à la marine. D’ailleurs, le général Kuropatkin ne se gêna pas pour porter le blâme de ses échecs militaires sur le dos du peuple russe dont la grève ouvrière aurait, selon lui, nui à la mise sur pied d’un réseau ferroviaire qui aurait pu transporter et déployer d’importantes forces russes au moment décisif. En d’autres termes, Kuropaktin sentait qu’il était près de la victoire, mais le peuple russe (puis une partie de l’armée) l’aurait lâché.
La cavalerie russe se replie au lendemain de la bataille de Mukden, le plus importante engagement terrestre de la guerre russo-japonaise.
Dans un autre ordre d’idées, le contrôle serré qu’exerçaient les Japonais sur les Mers Jaune et du Japon fut un problème majeur pour les Russes. Pour tenter de reprendre le contrôle de cette zone, le haut commandement russe ordonna, en octobre 1904 et en février 1905, à des escadres de la flotte en Mer Baltique de traverser l’Europe, l’Afrique puis de se rendre en Asie afin de reconstituer une force navale pour affronter la marine japonaise. Peu de temps après avoir quitté la Mer Baltique, les marins russes furent pris de panique lorsqu’ils aperçurent des chalutiers britanniques en Mer du Nord, qu’ils prirent pour des navires-torpilleurs japonais. Par conséquent, les Russes ouvrirent le feu sur ces embarcations de pêcheurs et ils en coulèrent certaines, entraînant ainsi la mort de nombreux marins britanniques et causant naturellement la colère de l’Angleterre.
Après avoir traversé la moitié de la planète, les escadres russes arrivèrent finalement en théâtre d’opérations. Elles furent prises à mal le 27 mai 1905 par la marine japonaise qui les attendait de pied ferme. La flotte japonaise attira l’ennemi dans le détroit de Tsushima, entre le Japon et l’actuelle Corée du Sud. Le vice-amiral russe Zinoviy Rozhdestvenskiy était à la tête des escadres qui s’apprêtèrent à tomber dans le piège japonais. En observant la carte, on constate que la marine de guerre japonaise était déployée grosso modo dans une large zone où elle pouvait aisément manœuvrer. Ce périmètre s’étendait de Pusan en Corée du Sud, de Shimonoseki au Japon et il s’étirait vers le nord et le nord-est sur une profondeur d’environ 300 kilomètres. En face, selon le souhait des Japonais, la flotte russe fut contrainte de traverser le mince détroit de Tsushima où le déploiement en vue de la manœuvre s’avéra beaucoup plus difficile.
La bataille navale de Tsushima (27 – 28 mai 1905)
Croquis d'une scène de la bataille navaille de Tsushima. Ici, des bâtiments russes sous le feu de la flotte japonaise.
Pour la bataille navale qui allait s’engager, Rozhdestvenskiy disposait d’une flotte composée de 8 cuirassés, 9 croiseurs (dont un seul était blindé), 3 navires de défense côtière, en plus d’un assortiment de plus petites embarcations diverses. Le vice-amiral russe fonça directement dans le piège tendu par l’amiral Togo Heihachiro. Celui-ci pouvait compter sur une force de 4 cuirassés, 24 croiseurs (dont 8 étaient blindés). Le total des canons de la marine russe se chiffrait à 228 pièces face aux 910 qu’embarquaient les bâtiments japonais. Plus précisément, en ce qui a trait à l’artillerie lourde d’un calibre variant entre 8 et 12 pouces, les forces s’équivalaient, car les Russes disposaient de 54 canons de ce type face aux 60 des Japonais.
À 7h le 27 mai 1905, les Russes repérèrent un croiseur japonais qui servit probablement d’élément d’avant-garde à la flotte de Togo. En début d’après-midi vers 13h15, la flotte russe entra en contact avec le gros de la marine japonaise qui tenta de lui barrer la route entre le détroit de Tsushima et Vladivostok. Le temps d’aligner leurs navires, les Russes furent les premiers à ouvrir le feu une demi-heure plus tard. Ils le firent à partir d’une distance de 6,400 mètres avec leurs grosses pièces.
La bataille navale qui s’ensuivit vit la marine russe soumise aux tirs croisés des Japonais. Celle-ci perdit la totalité de ses 8 cuirassés, de même qu’une large partie de ses autres bâtiments. L’un des rares navires russes à avoir survécu fut le croiseur Aurora, qui plus tard signala l’assaut du Palais d’Hiver en tirant quelques salves lors de la révolution de 1917. Ce dernier bâtiment parvint à s’échapper et trouva refuge à Manille. Par ailleurs, seuls un croiseur et deux navires-torpilleurs réussirent à se rendre à leur destination finale qui était Vladivostok. Le reste de la flotte russe fut par conséquent anéanti au cours de cette célèbre bataille navale.
La fin de la guerre russo-japonaise
La destruction de la flotte russe fut un désastre parmi d’autres que subit l’empire du tsar en ce début de XXe siècle. Alors que les manifestations sur le front intérieur prirent de l’ampleur, les Russes furent contraints à demander la paix. Les belligérants se rencontrèrent à Portsmouth aux États-Unis le 5 septembre 1905 afin de négocier la fin des hostilités.
D’abord, la Russie fut contrainte de reconnaître que la Corée était désormais sous la sphère d’influence du Japon, comme elle dut abandonner la partie sud de l’île Sakhaline et mettre fin à sa prétention sur les territoires de la péninsule de Liao-dun, de Port-Arthur et de Dalny (quelque peu au nord-est de Port-Arthur). Le Traité de Portsmouth obligea aussi les belligérants à retirer leurs troupes de la Mandchourie. Il était difficile de prévoir si ce traité de paix entre le Japon et la Russie serait durable. Malgré tout, la Russie vaincue l’honora et l’Union soviétique en fit de même après la révolution de 1917. On peut affirmer que le traité fut en vigueur au moins jusqu’en 1931, au moment du retour en force de l’armée japonaise en Mandchourie.
Les signataires du traité de paix de Portsmouth furent réunis à l'iniative du Président des États-Unis Theodore Roosevelt (au centre).
Enfin, mentionnons que la guerre russo-japonaise est régulièrement évoquée afin de souligner la soi-disant faiblesse de l’armée russe. Bien que cela soit difficilement contestable à la lumière du désastre naval de Tsushima, les observateurs étrangers qui assistèrent aux affrontements terrestres dans le camp russe furent impressionnés de constater la qualité des équipements des fantassins et leur bonne performance d’ensemble. Plus précisément, les observateurs notèrent la judicieuse utilisation de l’artillerie, notamment en ce qui concerne le tir indirect (et non à vue), une technique qui fut utilisée pour la première fois lors de ce conflit. Le décompte des pertes indique également que l’armée russe perdit environ 45,000 soldats morts au combat, de maladies ou de leurs blessures, alors que l’armée japonaise comptabilisa la perte de 80,000 combattants selon les mêmes paramètres. Ce rapport du simple au double fournit un autre élément nous permettant d’analyser les performances globales des armées russe et japonaise.
En fin de compte, peut-être que le général Kuropatkin avait raison, dans la mesure où la Russie aurait pu l’emporter, n’eut été de la désastreuse situation sur son front intérieur.
Un mémorial russo-japonais de la guerre de 1904-1905.
Peinture réalisée à partir d'une célèbre photographie de la prise de l'île d'Iwo Jima par les forces américaines en mars 1945.
La campagne du Pacifique de 1941 à 1945 tire ses origines dans la réticence du Japon à accepter un statu quo géopolitique dicté par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis le début du XXe siècle. À la suite de ce qui était perçu comme une victoire écrasante des Japonais face aux Russes lors de la guerre de 1904-1905, le Japon se sentit trahi au lendemain du traité de paix négocié par le président américain de l’époque, Theodore Roosevelt. Le Japon n’était pas plus satisfait de la part du gâteau qu’il avait reçu des anciennes colonies allemandes en Asie au lendemain de la Première Guerre mondiale, étant donné qu’il avait été dans le camp des Alliés lors de ce conflit.
D’ailleurs, les récriminations japonaises n’allaient pas s’arrêter là. La conférence de Washington de 1921-1922 sur la limitation des armements navals, qui visait ni plus ni moins à limiter la puissance maritime du Japon face à celle des États-Unis, était une fois de plus perçue comme une insulte par Tokyo. Le sentiment anti-occidental des Japonais n’allait que s’accroître avec le krach économique de 1929 qui fut aussitôt exploité par les éléments chauvinistes du pays, surtout parmi ceux au sein de l’armée, qui étaient hostiles à l’Ouest et anxieux d’établir un empire économique autarcique. Par conséquent, la politique japonaise devint ouvertement agressive et expansionniste. Le temps venu, cela mena à une alliance avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste (pour former l’Axe), deux régimes également insatisfaits du nouvel ordre mondial né des ruines de la guerre de 1914-1918.
Illustration d'une carte postale japonaise représentant la bataille de Mukden de 1904 lors de la guerre contre la Russie, au cours de la première phase de l'expansion japonaise au début du XXe siècle.
L’expansion de l’empire japonais (1931-1941)
Les Japonais ne tardèrent pas à mettre en œuvre leur politique expansionniste. En 1931, l’armée japonaise présente en Mandchourie s’empara de l’ensemble de la province. À cela, ajoutons de nombreux incidents frontaliers avec la Chine qui finirent par engendrer une guerre générale avec celle-ci en 1937, ce qui amena le Japon à conquérir la majeure partie du nord de la Chine en 1941. La défaite militaire de la France en 1940 avait également permis au Japon de déployer ses forces en Indochine française, et ce, sans tirer un coup de feu.
Pour leur part, bien qu’ils aient eu depuis longtemps des intérêts avoués en Chine, les États-Unis furent lents à réagir à l’expansion japonaise, alors que les puissances coloniales européennes ne firent à peu près rien pour la contrer, de peur de provoquer une guerre généralisée dans le Pacifique, un conflit qu’elles ne pouvaient pas se permettre. Cependant, à mesure que s’achevait l’année 1940, le président américain Franklin Roosevelt se sentit suffisamment confiant pour porter des gestes qui iraient au-delà d’une simple aide économique et militaire semi-officielle à la Chine. Roosevelt entreprit une campagne économique de plus en plus agressive face au Japon. En juillet de la même année, les exportations de pétrole et de ressources métallurgiques furent restreintes et, suivant l’occupation de l’Indochine par le Japon, un embargo encore plus serré sur le pétrole fut imposé.
La conquête japonaise de la province chinoise de la Mandchourie était une réalité à partir de 1932, malgré que ce ne fut qu'en 1937 que le Japon et la Chine ne se retrouvent officiellement en état de guerre.
L’enjeu stratégique que représentait le pétrole contraignit les dirigeants militaires du Japon à agir promptement. Ils durent planifier un déploiement de forces vers le sud afin de s’emparer des ressources pétrolifères des Indes orientales néerlandaises et de la Malaisie britannique. Pour ainsi dire, ils croyaient que la guerre avec les États-Unis serait inévitable, mais leurs calculs reposaient sur le principe que la conquête des ressources pétrolifères permettrait à la marine japonaise de tenir un périmètre dans le sud du Pacifique afin de protéger leur nouvel empire. Ce périmètre, croyaient-ils, les Américains n’oseraient pas s’y aventurer, par manque de volonté ou par leurs incapacités logistiques.
Suite à l’échec des négociations diplomatiques avec les États-Unis à l’automne de 1941, l’empereur japonais approuva finalement, le 1er décembre, le plan de conquête du Pacifique Sud tel que mentionné précédemment. Cela ne signifia pas que la tâche serait facile pour autant. En effet, le commandant en chef de la flotte combinée japonaise, l’amiral Isoroku Yamamoto, était bien au fait de la puissance économique des États-Unis et il n’était pas chaud à l’idée d’une aventure militaire dans le Pacifique Sud. Malgré tout, Yamamoto prépara un plan d’offensive dans lequel l’aviation navale transportée par des porte-avions aurait un rôle crucial à jouer. Elle devait neutraliser la flotte américaine du Pacifique, tandis que les forces au sol compléteraient la conquête des objectifs mentionnés.
Carte du théâtre des opérations dans le Pacifique de 1941 à 1945, de l'arrête de l'expansion japonaise à Midway (juin 1942) jusqu'à bataille d'Iwo Jima (février - mars 1945).
De Pearl Harbor à Midway (1941 – 1943)
Comme l’avait prédit Yamamoto, l’armée japonaise mena de brutales offensives lors des six premiers mois de la campagne. Un peu par chance, les porte-avions américains dans la région sud ne subirent pas le même sort que les cuirassiers à Pearl Harbor le 7 décembre (où la moitié de la flotte américaine du Pacifique fut détruite), bien que l’avance japonaise dans le Pacifique Sud s’avéra impossible à enrayer compte tenu de la piètre qualité du dispositif défensif. Dans ce contexte, Hong Kong tomba le 25 décembre et la conquête de la Malaisie fut complétée avec la chute de Singapour le 15 février 1942.
De leur côté, les forces américaines aux Philippines furent rapidement prises dans un étau et elles durent capituler le 6 mai, tandis que les Indes orientales néerlandaises, les îles Salomon et une large partie de la Nouvelle-Guinée tombèrent également aux mains des Japonais au cours des six premiers mois de 1942. De plus, les forces navales et aériennes britanniques, néerlandaises et américaines dans ce théâtre furent également détruites, malgré qu’une petite force aéronavale américaine soit parvenue à infliger un premier revers aux Japonais lors de la bataille de la Mer de Corail du 5 au 7 mai 1942. Cette défaite malencontreuse, combinée à un raid aérien symbolique mené par des bombardiers américains au lendemain de Pearl Harbor, conforta les dirigeants militaires japonais qu’il fallait étendre puis sécuriser le périmètre océanique. En clair, l’amiral Yamamoto reçut l’ordre et les ressources nécessaires pour annihiler la flotte américaine dans le Pacifique.
La capture de Singapoure (photo) et de l'ensemble des archipels du Pacifique Sud par le Japon au cours de l'année 1942 ne fit que confirmer les prétentions expansionnistes qu'entretenait l'empire du Soleil Levant depuis bien des décennies.
Les Alliés avaient donc convenu de confier la direction des opérations dans le Pacifique aux États-Unis, surtout que les forces du Commonwealth britannique peinaient à contenir l’avancée japonaise à travers la Birmanie vers l’Inde. Bien que le président Roosevelt souhaitait donner la priorité au théâtre européen à la suite de la déclaration de guerre de l’Allemagne à son pays le 11 décembre 1941, il appert que son commandant en chef de la marine, l’amiral Ernest King, de même que l’opinion publique dans sa majorité, préféra que l’emphase soit mise sur le Pacifique. Sans tarder, des troupes furent déployées pour tenir ce qui restait des possessions alliées dans le Pacifique et pour la défense de l’Australie, mais la quantité de matériel disponible et d’hommes entraînés obligèrent les Alliés à rester sur la défensive pour un certain temps, du moins jusqu’à ce que la production américaine atteigne son niveau de croisière en 1943.
Le point tournant de cette première phase de la campagne du Pacifique fut l’échec du plan naval ambitieux mis au point par les Japonais dans le but d’obtenir la domination stratégique du centre du Pacifique à Midway entre le 4 et le 6 juin 1942 (voir la carte). C’est en effet à Midway, non loin des îles hawaiiennes, qu’une force aéronavale américaine sous les ordres de l’amiral Raymond Spruance coula quatre porte-avions et détruisit la fine fleure des pilotes de l’aviation japonaise. N’étant pas désireux d’afficher l’esprit kamikaze caractéristique de la fin des hostilités (qui au final ne servit à rien), l’amiral Yamamoto ordonna à sa gigantesque flotte de se replier et rentrer dans ses bases.
Cette décision de battre en retraite fut par la suite critiquée. En effet, étant donné que Yamamoto était sur le bord de remporter une victoire avant que les États-Unis n’aient pu étaler toute leur puissance industrielle, pourquoi n’a-t-il pas mis toute la pression nécessaire? Une éventuelle victoire japonaise à Midway aurait pu avoir un effet décisif sur la tournure des événements dans le Pacifique, car sur le long terme, il était de plus en plus difficile pour le Japon de rivaliser économiquement et militairement avec les États-Unis.
Une guerre d'un genre nouveau impliquant la combinaison de forces aéronavales fut livrée dans le ciel et sur la mer de Midway, près des îles hawaiiennes, à l'été de 1942. Cette bataille fut un point tournant de la guerre du Pacifique et elle marqua l'arrête de l'expansion japonaise.
La reconquête du Pacifique: la première phase (janvier – septembre 1944)
Alors que l’Amérique déploya le gros de son armée de terre vers le théâtre européen, il était évident que le Pacifique était la zone privilégiée des forces aéronavales, de même que pour le corps des Marines. Il n’empêche que le général Douglas MacArthur, qui deviendra le commandant en chef du théâtre d’opérations, s’assura de faire un lobbying efficace afin que le front du Pacifique dispose de suffisamment de troupes terrestres. La stratégie de MacArthur consistait effectivement à attaquer ou contourner les îles fortement défendues par l’ennemi, tandis que serait lancée une guerre sous-marine à outrance dans le but d’éliminer le ravitaillement et le commerce japonais.
L'un des artisans de la victoire des Alliés dans le Pacifique et une figure emblématique de la Seconde Guerre mondiale, le général amércain Douglas MacArthur.
Non sans surprise, les Japonais durent adopter une posture défensive et se battre pour la préservation de leurs conquêtes, tout en conservant suffisamment de forces aéronavales pour ralentir la progression américaine. Comme nous l’avons dit, la lutte pour la supériorité matérielle était perdue d’avance pour les Japonais. Par exemple, sur une période d’une année, celle de 1943-1944, les chantiers navals japonais produisirent 7 porte-avions, alors que la production américaine atteignit 90 pour la même période. De plus, les avions japonais étaient techniquement inférieurs à ceux de leurs adversaires.
Au début de 1944, on estime à 4,000 le nombre d’appareils de toutes sortes dans l’aviation japonaise, face aux 11,400 appareils américains. De manière encore plus significative, ce qui fit réellement mal aux Japonais fut les énormes pertes de pilotes entraînés qu’ils subirent. En 1944, la moitié des pilotes qui partaient en mission ne revenaient pas à leurs bases. Pendant ce temps, les sous-marins américains réduisirent la flotte marchande japonaise de 5 millions de tonnes en 1942 à 670,000 en 1945, sans compter le tonnage de navires de guerre coulés qui s’élevait à 2 millions de tonnes.
L’année 1944 dans le Pacifique fut marquée par des gains importants des Américains d’archipels stratégiques, par exemple la Nouvelle-Guinée, les îles Salomon vers le nord, puis également vers l’ouest aux îles Marshall et Gilbert & Ellice. La conquête de ces archipels fut accélérée afin de sécuriser des bases à partir desquelles les bombardiers américains à long rayon d’action pourraient effectuer leurs missions, notamment pour les B-29 Superfortress qui pouvaient atteindre le Japon.
En juin, la marine américaine était en position d’attaquer puis de s’emparer des îles Mariannes pour y installer également des bases aériennes. Cette fois, les dirigeants japonais étaient déterminés à conserver ces positions, car ils croyaient que les îles Mariannes étaient le point crucial de leur front du Pacifique. Par conséquent, l’amiral Jisaburo Ozawa concentra une force composée de 9 porte-avions et 450 appareils, mais cette force demeurait largement inférieure en nombre face aux 15 porte-avions et 900 appareils américains. Le résultat de la bataille des îles Mariannes fut un désastre pour l’armée japonaise. Tous ses porte-avions furent détruits et à peine 35 avions sur les 450 engagés purent s’échapper.
La capitulation ne fait pas partie du code du guerrier japonais. Cela se traduisit sur le terrain par de sauvages mais combien suicidaires assauts de l'infanterie nipponne. Le temps de rapidement recharger leurs armes, les soldats américains attendent le prochain assaut ennemi lors de la bataille de Saipan (îles Mariannes) en juin et juillet 1944.
Par la suite, les forces américaines furent engagées dans la bataille de la Mer des Philippines où elles remportèrent une autre éclatante victoire qui pava le chemin pour l’occupation de l’île stratégique de Saipan le 10 juillet, de même que Guam le 8 août 1944. Ce que l’on remarque au cours de ces batailles c’est que sur chacune de ces îles, les soldats japonais refusaient de capituler, ce qui rendit la conquête des archipels plus longue et coûteuse que ce que peut suggérer la balance des forces matérielles. Par exemple, sur la seule île de Saipan (archipel des Mariannes), il est estimé qu’environ 27,000 soldats japonais furent tués.
La reconquête du Pacifique: la seconde phase ( octobre 1944 – 1945)
La prochaine étape dans la reconquête du Pacifique allait être l’assaut contre l’île de Leyte en octobre 1944, où les Américains assemblaient le plus grand détachement spécial vu jusqu’à présent. La marine japonaise avait calculé qu’une contre-attaque faisant usage des divers canaux entre les îles, de même que le recours à ce qui restait de l’aviation nipponne, pourrait faire échec à cette force américaine qui aurait assurément des problèmes à manœuvrer. La bataille du Golfe de Leyte fut probablement le plus important engagement naval de l’Histoire. La coopération entre les flottes de surface et sous-marines américaines parvint à contrer la résistance navale japonaise. En effet, le Japon perdit 28 navires de guerre contre 6 pour les États-Unis.
Dans la jungle de l'île de Leyte (Philippines), octobre 1944. La chaleur, les éléments hostiles de la nature et la détermination de l'ennemi à ne pas capituler auront été autant d'éléments qui caractérisèrent la sauvagerie des affrontements dans le Pacifique.
Dans un autre ordre d’idées, la précédente conquête des îles Mariannes permit aux bombardiers américains de se déployer pour un assaut concentré contre l’économie de guerre japonaise. Le 21e Groupe de Bombardiers, qui se trouvait auparavant en Chine, fut transféré à Saipan où il put entreprendre ses opérations à partir de novembre. Leur cible, l’économie nipponne, était déjà lourdement affectée par le manque de matières premières en raison de l’efficacité de la campagne sous-marine américaine.
Par ailleurs, l’armée de l’air américaine dirigea ses efforts afin d’éliminer du ciel la menace ennemie tout en s’en prenant, à l’instar des sous-marins, aux navires marchands chargés de ravitailler les archipels. Enfin, comme c’était le cas en Europe, les États-Unis entreprirent une campagne de bombardements aériens des villes japonaises sur une base régulière, une campagne qui fut possible grâce aux conquêtes terrestres qui permirent d’établir des bases rapprochées du Japon.
En dépit du fait que les Américains s’approchaient du Japon, des préparations étaient en cours pour un assaut amphibie d’envergure vers Tokyo ayant pour nom de code OLYMPIC. À cette fin, la marine américaine avait prévu 90 porte-avions et 14,000 avions, ce qui représentait une plus grande force aérienne que ce qui avait été déployé pour la campagne de Normandie. Pour leur part, les dirigeants japonais se préparaient à l’ultime défense de la mère patrie, notamment par la construction de milliers de petits sous-marins primitifs destinés à des missions suicide, tout comme en reconvertissant ce qui restait de l’aviation afin d’adapter les appareils pour des missions dites de kamikazes.
Non sans surprise, la crainte de subir de lourdes pertes advenant une invasion des îles nippones força les Américains à revoir leurs plans. D’un autre côté, Washington souhaitait une capitulation sans condition des Japonais. Cette situation amena le gouvernement américain à recourir à la bombe atomique à deux reprises contre les villes de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. À cette date, le Japon était déjà en ruines et le conflit de nature politique entre les militaristes de la « ligne dure » et les dirigeants civils désireux de capituler fut résolu par l’empereur en personne. Au cours d’une allocution à la radio le 15 août, l’empereur Hiro-Hito annonça à son peuple, d’une manière quelque peu surréaliste, que la guerre livrée par la nation n’avait pas nécessairement tournée selon le scénario prévu. Au moment de cette allocution, les dernières armées japonaises opérationnelles venaient d’être anéanties en Birmanie et en Mandchourie. Même avant cela, les Japonais auraient probablement capitulé si on leur avait donné la garantie qu’ils pourraient conserver leur empereur, ce qui au final leur fut accordé.
Les ruines de Hiroshima au lendemain du largage de la bombe atomique, le 6 août 1945. La décision du Président Truman de recourir à la bombe atomique alimente toujours le débat de nos jours. Les estimations de l'époque prévoyèrent qu'une campagne livrée en sol japonais engendrait au minimum des pertes de 100,000 hommes parmi les forces américaines. De plus, Washington voulait une capitulation sans condition du Japon. La solution? La bombe.
Conclusion: la nature et les conséquences de la guerre du Pacifique
La guerre dans le Pacifique fut livrée avec une férocité, voire avec une barbarie qui n’avait d’égal que la nature des combats sur le front russe à la même époque. En plus d’être une série d’affrontements entre deux puissances militaires, c’était également une lutte entre deux cultures qui se détestaient, si bien que l’on assista à une véritable orgie de violence mêlée à d’extraordinaires gestes de bravoure de part et d’autre.
Un élément central de la guerre du Pacifique qui affecta la nature des combats fut que les soldats japonais ne se rendaient pas. La capitulation était un geste contraire au code du guerrier japonais, ce qui signifia à maintes reprises que des garnisons nipponnes complètement isolées et largement dépassées en nombres luttèrent jusqu’à la fin. Non sans surprise, les prisonniers de guerre alliés capturés par les Japonais furent traités de manière barbare, et ce, dans l’irrespect total des conventions internationales de l’époque. Même après la fin de la guerre, l’aviation alliée dut lâcher sur les dernières positions japonaises encore actives des tracts afin de leur expliquer ce que la capitulation signifiait dans la culture occidentale. L’idée était de les amener à se rendre, car la paix était déjà signée. D’ailleurs, ce ne fut que vingt-cinq ans après la fin de la guerre que le dernier soldat japonais se rendit.
D'une fidélité sans borne à leur empereur et faisant preuve d'une obéissance absolue face à leurs officiers, les soldats de l'armée impériale japonaise constituaient une machine de guerre redoutable. Les mots "honneur" et "sacrifice", qui sont au coeur du code du guerrier, ne firent qu'accroître les disparités culturelles face à l'ennemi occidental. Dans ce contexte particulier, la sauvagerie des combats fut conséquente.
Dans un autre ordre d’idées, et bien que les États-Unis s’assurèrent l’hégémonie dans le Pacifique, la guerre avait aussi anéanti la « force morale » des empires coloniaux européens dans la région, en particulier celle de la France, des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. À cet égard, chaque ex-puissance coloniale tenta à sa façon de gérer la problématique au lendemain de 1945. La France s’embarqua dans une désastreuse campagne militaire pour reconquérir et garder l’Indochine. De son côté, la Grande-Bretagne y alla de manière plus « posée », en consentant malgré tout à se retirer au lendemain de ses campagnes malaisiennes et indonésiennes où elle parvint à vaincre les insurrections locales.
Il est important également de prendre en considération la montée en puissance de l’Union soviétique qui devint un nouvel acteur dans la région. Après quarante ans de mise en échec par le Japon, l’URSS put revenir à l’avant-scène, d’autant qu’en Chine, le régime nationaliste de Chian Kai-Shek, qui fut largement affaibli par l’occupation japonaise, fut vaincu par les communistes de Mao Zedong en 1949. Ces changements menèrent à la guerre de Corée et, ultimement, à celle du Vietnam. Ironiquement, les vainqueurs occidentaux de la Seconde Guerre mondiale se retrouvèrent plus tard vaincus lors des conflits subséquents, des guerres nées de la fin de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique.
Inspiré d'une célèbre photographie, ce mémorial de la bataille de Leyte (Philippines) présente le général MacArthur et son état-major foulant le sol philippin, lors de ce retour symbolique suite à la capitulation de mai 1942.
Célèbre photo du caporal Victor Deblois de St-Georges-de-Beauce (Régiment de la Chaudière) tenant en joue des prisonniers allemands (juin 1944).
1944. Les forces alliées à l’ouest de l’Europe avaient convenu depuis longtemps de la nécessité d’une invasion du continent dès que les conditions militaires, logistiques et météorologiques le permettraient. Pour leur part, les Soviétiques réclamaient également, depuis au moins trois ans, l’ouverture de ce fameux second front afin de réduire la pression allemande à l’Est. Cependant, les Britanniques avaient des réticences et des doutes quant à la faisabilité d’une telle opération de débarquement sur les côtes de la France. On se souvenait trop bien du désastre du raid de Dieppe d’août 1942, qui avait été mené par l’un des partenaires de l’Empire britannique, le Canada.
En effet, l’assaut sur Dieppe par des éléments d’une division canadienne et un commando britannique avait échoué avec de lourdes pertes. L’opération ratée avait illustré la panoplie des problèmes logistiques, dont celui de la traversée de la Manche. Dès lors, les planificateurs stratégiques réalisèrent que les prochaines vagues d’assaut auraient besoin d’être appuyées par des véhicules blindés spécialement conçus pour ce genre d’opération, de même que d’être transportées par des péniches permettant une attaque amphibie.
Cela dit, si l’on se ramène à un niveau stratégique, l’idée même d’un débarquement sur les côtes ouest de l’Europe était dans l’air depuis un certain temps. Ce fut surtout à partir de la conférence de Casablanca de janvier 1943 que Churchill et Roosevelt s’entendirent à l’effet que les Alliés allaient maintenir la pression sur les Allemands. Leur stratégie d’ensemble reposait essentiellement sur trois éléments.
La conférence de Casablanca (1943). De gauche à droite, le général Giraud, le président Roosevelt, le général de Gaulle et le premier ministre Churchill.
Le premier consistait en un assaut prévu à l’été en Méditerranée, c’est-à-dire un débarquement dans la péninsule italienne. Ensuite, on s’était entendu pour maintenir et intensifier la cadence de l’offensive aérienne contre l’Allemagne. Enfin, le moment venu, un débarquement en France serait tenté. Bien que la conférence de Casablanca ne permit pas de nommer sur le champ un commandant suprême pour une opération en France, on confia néanmoins au lieutenant-général britannique Frederick Morgan, le dirigeant du Chief of Staff to Supreme Allied Commander (COSSAC), le soin de préparer des plans d’invasion avec comme date exécutoire le 1er mai 1944.
Logistique et tromperie
Le lieutenant-général Frederick Morgan, l’un des artisans d’Overlord.
L’état-major du COSSAC envisagea deux principaux sites d’invasion en France: le Pas de Calais, qui se trouvait de l’autre côté de la Manche en son point le plus exigu, puis la Normandie. On opta finalement pour le second site. L’argument de base reposait sur le fait que la Normandie paraissait, d’une part, être un endroit moins naturel pour un débarquement, compte tenu de la distance beaucoup plus éloignée et, d’autre part, le secteur était moins bien défendu. À cela, il faut ajouter la possibilité de capturer rapidement le port de Cherbourg et, bien que le théâtre d’opérations soit plus loin que celui du Pas-de-Calais, la Normandie demeurait à l’intérieur du rayon d’action de l’aviation alliée basée en Angleterre. Par ailleurs, la Normandie se situait vis-à-vis la côte anglaise et de ses nombreux ports, ce qui faciliterait le ravitaillement des troupes débarquées.
Le général Morgan croyait qu’à elle seule la capture du port de Cherbourg nécessiterait un délai de deux semaines et qu’entre temps les conditions météorologiques de la Manche rendraient plus ardu le ravitaillement des troupes sur la plage. D’ailleurs, dans le but de remédier aux difficultés logistiques, deux immenses ports artificiels flottants (les Mulberries) seraient remorqués en France. Conscient par conséquent de l’imposante contrainte logistique, le général Morgan s’était allié toutes les technologies et les compétences nécessaires à la réussite de cette gigantesque opération amphibie. À cet égard, il avait fait appel à son ancien collègue sorti de la retraite, le major-général Percy Hobart, un pionnier de l’arme blindée, afin de prendre le commandement d’une division composée de funnies, ces véhicules spécialement conçus pour aider les assaillants à débarquer sur la plage et avancer à travers les défenses ennemies.
Une partie d’un port artificiel (Mulberry) érigé sur la côte normande en 1944 afin d’assurer le ravitaillement des forces terrestres sur le continent. À noter les batteries anti-aériennes installées sur la structure supérieure.
À l’élément logistique, il fallait ajouter celui de la tromperie. En effet, le plan naval de l’opération portait le nom de code NEPTUNE, celui de l’offensive en tant que telle OVERLORD, puis un troisième allait porter le nom de code FORTITUDE. L’idée à la base de ce dernier plan consistait à faire croire aux Allemands que le Pas de Calais serait le lieu du débarquement et que l’opération en Normandie ne serait qu’une diversion.
Concevoir l’invasion
Les plans de l’invasion du continent européen se peaufinèrent au cours de l’année 1943 jusqu’au moment où, en décembre, le général américain Dwight Eisenhower fut nommé commandant suprême des forces alliées avec comme adjoint le maréchal de l’air britannique Arthur Tedder. D’ailleurs, fait étonnant s’il en est un, tous les autres commandants adjoints d’Eisenhower pour l’opération étaient britanniques. Par exemple, les forces navales étaient sous les ordres de l’amiral Bertram Ramsay, celles au sol (le 21e Groupe d’Armées) sous le commandement du maréchal Bernard Montgomery et, enfin, l’aviation sous la direction du maréchal de l’air Trafford Leigh-Mallory.
Parmi ces officiers, Montgomery ne s’était pas gêné pour critiquer certains aspects du plan d’invasion préparé par le COSSAC, notamment celui de la dotation en troupes pour l’assaut initial qu’il jugeait insuffisante. Montgomery fit pression afin que l’on fasse passer à cinq le nombre de divisions d’infanterie qui allaient donner l’assaut. Ces divisions seraient réparties en différents secteurs d’est en ouest face à la plage. Cette première vague d’assaut était donc composée de deux divisions américaines, deux divisions britanniques et une division canadienne. Leurs flancs seraient protégés par trois divisions aéroportées, soit la 6e Division aéroportée britannique à l’est de la zone d’opération, puis les 82e et 101e Divisions aéroportées américaines à l’ouest.
Dans le but que l’invasion réussisse, il fallait l’appuyer par toute une série de manœuvres opératoires, que certains jugeront au final secondaires, mais qui eurent malgré tout leur importance, ne serait-ce qu’au niveau de la diversion engendrée. À titre d’exemple, notons l’important travail réalisé par la résistance française sur le terrain afin d’amasser un maximum d’informations à jour sur la zone d’invasion.
Préalablement au débarquement, la résistance française joua un rôle important dans la collection d’informations, de même que lors d’opérations de sabotage des lignes de communication ennemies.
Il faut également considérer les opérations aériennes préalablement menées afin d’observer le dispositif défensif de l’ennemi, sans négliger la collecte d’informations qui, une fois le tri fait et les sources confrontées, permettaient d’établir un portrait général de la situation sur le terrain. À cela, ajoutons des attaques aériennes sporadiques contre les lignes de communication ennemies (chemins de fer et routes) en divers endroits. Le but de ces derniers assauts était de ne pas privilégier la Normandie, histoire de ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi.
Le temps, la tromperie et la logistique constituaient trois éléments fondamentaux au succès potentiel de l’opération. Le temps fut en effet une variable importante, ne serait-ce qu’en considérant le moment propice dans l’année où il fallait attaquer (idéalement l’été), puis la lenteur à monter une force d’invasion d’ampleur. À cet effet, Montgomery avait demandé encore plus de péniches d’assaut, ce qui forcément allait reporter la date de l’invasion, qui passa du 1er mai au 5 juin 1944. Pour sa part, l’opération FORTITUDE prit son rythme de croisière, ce qui persuada les Allemands que les Américains sous le commandement du général George Patton étaient positionnés au sud-est de l’Angleterre, fin prêts pour une invasion du Pas-de-Calais.
Un char d’assaut de type Sherman gonflable utilisé dans le cadre de l’opération FORTITUDE.
La perspective allemande
Les Allemands savaient qu’une invasion du continent était imminente. Leurs forces en France, en Belgique et aux Pays-Bas, sous les ordres du commandant en chef à l’Ouest Gerd von Rundstedt, comprenaient le Groupe d’Armées G, au sud de la France, puis le Groupe d’Armées B au nord sous les ordres d’Erwin Rommel. La 7e Armée, appartenant à ce dernier Groupe, occupait le front de la Normandie, puis la 15e Armée s’était vue confier la défense du Pas de Calais, de la Belgique et des Pays-Bas.
Les Allemands travaillaient au renforcement de leurs dispositifs défensifs sur le continent, en particulier avec la construction du fameux Mur de l’Atlantique à partir de 1942. L’ampleur de la tâche à exécuter inquiéta Rommel, qui faisait des pressions afin que s’accélèrent les travaux. Sa propre expérience des combats en Afrique du Nord l’avait persuadé que la théorie alors enseignée dans les manuels militaires quant à la mise en place de dispositifs défensifs contre des assauts amphibies ne tiendrait pas la route sur le front normand. En effet, la théorie générale de l’époque enseignée aux généraux allemands consistait vaguement à l’identification de la principale menace, puis concentrer les réserves nécessaires pour la contrer.
Le maréchal Rommel inspectant le dispositif du Mur de l’Atlantique.
Par conséquent, Rommel était d’avis que cette manière de voir les choses ne fonctionnerait pas en Normandie, pour la simple raison que les Alliés contrôlaient totalement le ciel, si bien que les manœuvres au sol (surtout en plein jour) étaient dangereuses. De plus, le maréchal allemand pensait qu’une invasion ennemie devait être immédiatement arrêtée sur la plage, ce qui signifiait que, tant pour les Alliés que pour les Allemands, le premier jour de la campagne militaire serait déterminant.
Cependant, il s’avéra que von Rundstedt et le commandant du Panzergruppe West, le général Geyr von Schweppenburg, étaient en désaccord avec la vision de Rommel. Leur thèse, qui essentiellement contredisait la sienne quant à la faisabilité de repousser une invasion dès le premier jour, s’appuyait sur un seul argument, mais un de taille. En partant du principe que l’appui des divisions blindées situées en Normandie et dans le Pas de Calais était vital, leur utilisation nécessitait au préalable le consentement personnel de Hitler. Dans les faits, Rommel ne disposait à sa guise que d’une seule division blindée de qualité moyenne, la 21e Panzer, qu’il pouvait immédiatement utiliser sans demander quelconque permission.
Au niveau stratégique, l’autre facteur qui jouait à la défaveur des généraux allemands à l’ouest était que la majorité des ressources de l’armée étaient consacrées au front est. Le commandement à l’ouest n’avait à sa disposition que peu de divisions parfaitement opérationnelles. La plupart des unités n’étaient pas à effectifs complets et dépendaient largement du cheval comme principal moyen de transport. Par ailleurs, nombre de ces divisions étaient composées de soldats « étrangers » (non allemands), dont des prisonniers de guerre soviétiques qui parlaient très peu la langue de Goethe.
Quant au ravitaillement des troupes, notons que les bombardements de l’aviation alliée menés depuis quelques années avaient affecté, dans une certaine mesure, la production industrielle d’armements. Quoiqu’on en dise sur l’efficacité de ces raids aériens, ils forcèrent le commandement allemand à consacrer d’importantes ressources humaines et matérielles à la défense anti-aérienne du Reich, le tout au détriment des différents fronts terrestres. D’ailleurs, la plupart des escadrons de chasse allemands étaient affectés à la couverture aérienne de l’Allemagne, et non à celle des autres fronts comme la Normandie.
Des soldats allemands des fameuses divisions de Panzer-SS, celles dont Rommel aurait bien eu besoin le Jour J.
L’assaut
La mauvaise température contraignit Eisenhower à repousser de 24 heures l’invasion prévue le 5 juin. Le soir même, les prévisions météorologiques n’étaient guère encourageantes, si bien que le général américain fut confronté à une grave décision. Le matin du 5 juin, il convoqua son état-major à Southwick House, près de Portsmouth, afin d’informer ses généraux que le Jour J serait prévu pour le lendemain, et ce, peu importe les caprices de la nature.
Ce faisant, Eisenhower ordonna aux 5,000 embarcations maritimes de larguer leurs amarres et aux parachutistes de monter dans leurs appareils pour des largages qui débuteraient aux alentours de minuit, le 6 juin. C’est dans ce contexte que les premiers accrochages entre les soldats alliés et allemands eurent lieu, lorsque des soldats britanniques transportés par planeurs parvinrent à sécuriser des ponts près de Caen et de la rivière Orne au nord de la capitale normande.
Peu de temps après, les divisions aéroportées américaines furent larguées et, bien qu’elles furent largement dispersées (avec nombre d’hommes perdus en mer ou noyés dans les rivières), elles parvinrent à semer la confusion dans le commandement allemand. Celui-ci était en effet indécis, dans la mesure où son chef Rommel était parti en permission en Allemagne et que plusieurs des officiers supérieurs de la 7e Armée étaient absents pour des exercices militaires à Rennes.
Carte des opérations en Normandie en 1944. On y voit les principaux secteurs de débarquement du Jour J, de même que les zones de parachutage. Les villes et dates indiquent les lieux des principaux engagements qui suivirent le débarquement, jusqu’à la libération de Paris à la fin d’août 1944.
Les opérations aéroportées entreprises dans la nuit furent suivies tôt le matin par l’assaut amphibie principal. Les Britanniques et les Canadiens débarquèrent sur la plage dans des secteurs aux noms de code de GOLD (brit.), JUNO (can.) et SWORD (brit.) (voir la carte). L’opération anglo-canadienne se déroula somme toute conformément à ce qui était prévu, bien que la pénétration à l’intérieur de terres fut par la suite beaucoup plus difficile que ce qui avait été anticipé (la 3e Division britannique ayant échoué à capturer Caen le premier jour).
De leur côté, les troupes américaines qui prirent d’assaut la plage UTAH à l’extrémité ouest de la ligne de front progressèrent rapidement avec peu de pertes en cette première journée. Cependant, les Américains qui débarquèrent à OMAHA furent accueillis par un feu d’enfer qui faillit compromettre le succès de l’invasion, d’autant que leurs véhicules blindés furent détruits ou coulés. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que ces forces d’assauts ne disposaient pas d’autant de véhicules spécialisés dans les assauts amphibies comme en possédaient les Britanniques.
Image tirée du film « Il faut sauver le soldat Ryan » montrant l’horreur des combats dans le secteur d’Omaha Beach le 6 juin 1944.
En dépit des difficultés rencontrées à OMAHA, la première journée du débarquement en Normandie fut considérée comme un succès. Environ 150,000 soldats alliés étaient déployés et la contre-offensive tant attendue de la part des Allemands ne parvint pas à se matérialiser. La 21e Panzer, seule division blindée à la disposition immédiate de Rommel, se trouvait tout près du secteur SWORD et de la zone de parachutage près de l’Orne, mais elle ne fut engagée que de longues heures après le début du débarquement.
Pendant les jours qui suivirent, les Alliés firent la liaison entre les différentes têtes de pont à la suite du débarquement. Pour leur part, les Américains entreprirent la capture de la péninsule du Cotentin, tandis que les Britanniques tentèrent le premier d’une série d’assauts pour prendre Caen bien défendu. D’ailleurs, la célèbre 7e Division blindée britannique (les Rats du Désert), avec son expérience de l’Afrique, connut maintes difficultés à manœuvrer dans le difficile terrain du bocage, si bien qu’elle fut battue lors de la bataille de Villers-Bocage du 12 au 14 juin.
L’un des objectifs majeurs, le port de Cherbourg, tomba à la fin de juin, mais les installations étaient si endommagées qu’il fallut des mois pour les réparer. Ce n’était que le début de longues frustrations pour les Alliés. La pire d’entre elles était probablement la résistance qu’exerçaient les Allemands dans et autour de Caen. Les Britanniques avaient lancé du 24 au 30 juin l’opération EPSOM, qui visait essentiellement à prendre la capitale normande par le flanc ouest. Encore une fois, les progrès étaient bien lents et les combats d’une rare violence.
Un objectif du Jour J, la ville de Caen ne tomba qu’un mois et demi plus tard.
La guerre en Normandie: usure et immobilisme
Les caractéristiques de la bataille pour la Normandie, où l’intensité des combats ressemblait par moment à s’y méprendre à celle de la guerre de 1914-1918, n’étaient que trop évidentes. Il faut d’abord considérer que les Alliés avaient à leur disposition une quantité de ressources que les Allemands ne purent jamais égaler, ni même s’en approcher. Les Alliés étaient même parvenus à maintenir un minimum de ravitaillement des troupes, malgré une tempête qui détruisit le port artificiel américain et qui endommagea sévèrement celui des Britanniques.
Par ailleurs, l’aviation anglo-américaine fit des ravages dans les unités allemandes en partance pour le front, si bien qu’elle rendit leurs mouvements sur le champ de bataille presque impossible en plein jour. Malgré tout, cette supériorité matérielle des forces alliées ne pouvait immédiatement compenser pour leur manque relatif d’expérience du combat, qui eut un impact non négligeable par moment sur le moral des troupes dans la campagne normande. En effet, la particularité du bocage, présent surtout dans l’ouest de la Normandie, favorisait les défenseurs et on pouvait même se demander, à l’état-major d’Eisenhower, si les difficultés du terrain n’allaient pas compromettre l’ensemble des opérations.
Des soldats américains à plat ventre dans le bocage normand. Ces hautes haies épaisses favorisent la défense et la précaution est toujours de mise face aux tireurs embusqués.
Ces doutes quant à l’issue de la campagne étaient partagés à l’état-major allemand, mais pour d’autres raisons. En plus d’une carence évidente en ressources, il y avait assurément des problèmes au niveau du haut commandement. Par exemple, Hitler déplorait le manque d’énergie et le pessimisme de von Rundstedt, qui fut bientôt remplacé par Günther von Kluge, un officier qui arriva plein de confiance en théâtre d’opérations, mais qui désenchanta rapidement à son tour. De son côté, Rommel avait été grièvement blessé lors d’une attaque aérienne le 17 juillet, sans compter que trois jours plus tard, l’attentat à la bombe raté visant à tuer Hitler ne fit qu’accroître les tensions entre ce dernier et ses officiers supérieurs.
Toujours dans l’optique des problèmes de direction, les Alliés connurent leur lot d’ennuis. À titre d’exemple, le rôle de Montgomery lors de cette campagne se prête à la controverse. Le maréchal britannique croyait en l’importance de « fixer » les divisions blindées allemandes à l’est, tandis que les Américains feraient face à moins de résistance pour percer à l’ouest. En clair, les forces anglo-canadiennes allaient absorber, en principe, le principal choc des meilleures troupes ennemies. Un mois après le débarquement, Montgomery était confronté à une impasse militaire, à savoir que Caen était toujours aux mains des Allemands.
Toujours dans le bocage normand, des soldats britanniques font face aux Waffen-SS dans le cadre de l’opération GOODWOOD (19 juillet 1944).
C’est alors que Montgomery se trouva sous pression et il dut lancer une opération de dégagement le 18 juillet sous le nom de code GOODWOOD. Trois divisions blindées allaient prendre Caen par l’est, le tout précédé par une offensive aérienne d’envergure. Bien que Montgomery ne sembla pas de cet avis, les historiens ont par la suite critiqué GOODWOOD, qualifiant même cette opération de « désastre ». En effet, les forces anglo-canadiennes perdirent en l’espace de quelques heures plus de 6,000 hommes et 400 blindés, sans qu’aucune percée du front ne soit obtenue. Montgomery n’accordait pas tant d’importance au résultat de l’offensive. Ce qui lui importait, c’était d’attirer sur son front les réserves allemandes, donnant ainsi au général Omar Bradley, le commandant de la 1ère Armée américaine, la marge de manœuvre nécessaire pour la percée.
La percée
Par conséquent, Bradley mit au point l’opération COBRA qui débuta le 25 juillet à l’ouest de Saint-Lô. Les objectifs initiaux étaient modestes, mais le lieutenant-général Joseph Collins, qui commandait le 7e Corps sous Bradley, réalisa la percée tant attendue et exploita la brèche jusqu’à Avranches. Ce déblocage du front à l’ouest de la Normandie permit également au commandement américain de se réorganiser. L’arrivée massive de renforts permit l’activation de la 3e Armée sous les ordres du général George Patton, tandis que le général Courtney Hodges remplacerait Bradley à la 1ère Armée, qui lui-même prendrait le commandement du nouveau 12e Groupe d’Armées.
Une autre figure emblématique de la bataille de Normandie, le général américain George Patton.
Agressif et parfaitement rompu aux tactiques de la guerre mobile, le général Patton semblait être l’homme de la situation. Sitôt la percée réalisée par Collins, Patton déploya ses troupes vers la Bretagne, tout en n’hésitant pas pour en disperser vers l’est si une opportunité de percée se présentait. Cette guerre mobile dans laquelle combattaient les Américains ne semblait pas avoir d’égal sur le front anglo-canadien qui stagnait, toujours autour de Caen.
Les Britanniques avaient pris le point stratégique du Mont Pincon et les Canadiens montèrent deux assauts méthodiques, soit les opérations TOTALIZE et TRACTABLE, le long de la route Caen-Falaise. Ce renouvellement d’assauts combinés anglo-canadiens permit enfin de prendre Caen et de percer momentanément le front à l’est de la Normandie. Face à la situation, Hitler ordonna que soit montée une contre-offensive afin de briser ce fragile équilibre, dans le secteur de Mortain, dans le but de disloquer le dispositif allié à la jonction du front anglo-américain. En dépit de progrès initiaux le 7 août, l’assaut tourna rapidement au désastre pour les Allemands, dont les forces croulèrent sous le poids des assauts venant du ciel.
La fin de la campagne
En ce mois d’août de 1944, les troupes allemandes se trouvèrent au piège dans une poche autour de Falaise. Les Américains avancèrent à partir du sud, alors que les Britanniques, les Canadiens et une division blindée polonaise en firent de même au nord. Malgré que les Alliés furent quelque peu lents à fermer la poche, ce qui permit à plusieurs milliers de soldats allemands déterminés de s’échapper, la bataille de Falaise fut le point culminant de la campagne de Normandie.
L’aviation anglo-américaine fut sans pitié face aux colonnes de l’armée allemande qui s’aventurèrent sur les routes à découvert, comme en témoigne ce cliché pris lors de la bataille de la poche de Falaise à la fin de la campagne de Normandie (août 1944).
Les Allemands avaient perdu la majorité de leurs canons et véhicules blindés, essentiellement en raison de la supériorité aérienne de leurs ennemis. La chute de Falaise ouvrit la route vers Paris, qui fut libéré le 25 août, et le front se déplaça rapidement vers le Rhin. Ainsi s’acheva la campagne de Normandie. La défaite allemande était sérieuse en elle-même, et elle prenait davantage d’ampleur si on l’ajoute à une autre défaite majeure subie sur le front de l’Est, où le Groupe d’Armée Centre fut anéanti lors de l’offensive soviétique du nom de code BAGRATION.
La position stratégique de l’Allemagne devenait dès lors intenable à partir de la fin de l’été de 1944. Ce n’était désormais plus qu’une question de temps avant que ne s’effondre le Reich.
Lorsque la porte de la péniche s’abaisse, les soldats sortent et avancent vers la plage. L’écran de fumée au loin les dissimulent partiellement. Entre temps, au moment jugé opportun, l’ennemi ouvrira le feu.