Catégorie : Champs de bataille

Les campagnes napoléoniennes (1803-1815)

Les guerres révolutionnaires: la paix hypothétique

Les guerres ou campagnes napoléoniennes furent une série de conflits, impliquant toutes la France, qui dominèrent l’histoire européenne au début du XIXe siècle, et qui perdurèrent longtemps après leur conclusion, au moins jusqu’à la fin de ce même siècle. Leurs origines remontent au moins aux guerres de la Révolution et dans la réorganisation des rapports de force en Europe.

En effet, le Traité de Lunéville (1801) et la Paix d’Amiens (1802) tentèrent de conserver la fragilité de la balance des rapports de force au lendemain des guerres révolutionnaires de la France. Bien que ces traités n’apportèrent pas entièrement satisfaction aux différentes parties, ils pouvaient faire l’affaire dans l’immédiat. Par exemple, l’Angleterre était lasse de la guerre et elle avait envoyé à la France des signes comme quoi elle était ouverte à la négociation. De son côté, l’Autriche était désireuse de retrouver son influence en Italie et en Allemagne, bien que son épuisement la contraignit à la négociation en échange de la paix avec la sécurité. Pour sa part, la Russie, qui jouissait d’une ferme influence à l’est de l’Europe, se portait garante du Traité de Lunéville, ce qui lui assurait une certaine influence à l’ouest. Enfin, la France sortait des guerres révolutionnaires agrandie et plus forte que jamais. Elle avait restauré son prestige international.

Il est plus que possible que les traités mentionnés aient pu forger la base d’une paix durable en Europe, ne serait-ce que si les puissances avaient désiré de les honorer dans la lettre comme dans l’esprit. Cependant, des tensions initiales entre la Russie et l’Angleterre eurent des ramifications inéluctables sur l’ensemble des relations internationales de l’époque. Il n’en fallut pas plus pour que de leur côté, la France et l’Angleterre se trouvent à nouveau confrontées. C’est effectivement ce qui arriva lorsque l’Angleterre déclare à nouveau la guerre à la France en mai 1803.

Les méthodes de Napoléon

Comme Premier Consul de France, Napoléon tenta de profiter au maximum de la très brève Paix d’Amiens conclue avec l’Angleterre afin de refaire des forces à la France. Dans le but de revitaliser son pays et consolider sa propre position, Napoléon entama d’importantes réformes des appareils économiques, administratifs et militaires. En plus d’accroître la robustesse et la prospérité de la France, les réformes devaient permettre à l’État de mobiliser ses ressources avec une efficacité sans précédent. À titre d’exemple, la puissance militaire était largement dépendante du bassin d’hommes et d’argent disponibles. Donc, pour mobiliser de puissantes et nombreuses forces, Napoléon avait besoin de systèmes efficaces de taxation et de conscription. Ces systèmes devaient naturellement être administrés par une bureaucratie compétente.

L’objectif ultime de Napoléon consistait à professionnaliser les appareils bureaucratique et militaire. Par conséquent, Napoléon misait grandement sur une méritocratie qui donnait la chance aux personnes les plus talentueuses et intelligentes d’être admises dans un système éducationnel rodé pour servir le régime. Bien que le favoritisme ne disparut jamais complètement, Napoléon tenta de l’endiguer pour faire des appareils bureaucratique et militaire des institutions beaucoup plus solides que celles de ses homologues (ou adversaires) européens.

En effet, dans nombre d’engagements livrés contre Napoléon, les puissances européennes apprirent à la dure qu’elles allaient devoir à leur tour imiter au moins quelques-unes de ses méthodes, si elles désiraient avoir une chance de remporter la lutte. En d’autres termes, cela suggérait le besoin de réformes qui iraient au-delà de la modification des appareils militaires. Des changements à cet égard signifieraient des transformations profondes dans les sociétés, dont justement les forces armées tentaient de protéger des maléfices de la Révolution. Cela constituait un paradoxe alarmant pour les adversaires de la France. Malgré tout, ils étaient confrontés au dilemme d’adopter certaines méthodes de Napoléon ou périr.

La réorganisation de tout l'appareil militaire français fut un élément central des campagnes napoléoniennes.

Quelques-unes de ces méthodes concernent la taille et l’organisation des armées. Au début des campagnes napoléoniennes, les armées européennes étaient des blocs unitaires assemblées sur une base ad hoc comprenant des bataillons d’infanterie, des canons et des escadrons de cavalerie, le tout sans trop d’agencements organisationnels précis. De son côté, Napoléon avait dès 1800 mis en place une structure organisationnelle permanente pour l’armée française. Cette structure était le « corps d’armée » subdivisé en divisions et brigades.

La division était la plus petite unité qui comprenait toutes les armes, de l’infanterie à la cavalerie en passant par l’artillerie et les services du génie. Cette notion d’une unité de combat semi-autonome interarmes n’était pas inédite en soi. Napoléon tentait plutôt de raffiner les théories des grands penseurs militaires de son époque, tout en les combinant avec son expérience pratique, si bien qu’on lui attribua les premiers usages efficaces de la division. Au niveau tactique, Napoléon avait habilement coordonné le travail des éclaireurs, de l’infanterie lourde, de la cavalerie et de l’artillerie. Ces deux derniers éléments étant employés d’une manière concentrée afin d’obtenir un maximum de puissance de ces armes complémentaires.

L’établissement de la division eut comme conséquence une plus grande flexibilité au plan tactique, ce qui permit aussi d’obtenir des bénéfices au niveau stratégique. Chaque corps formait une petite armée en soi. Habilitées à exécuter des manœuvres tactiques et stratégiques indépendantes selon divers axes, et censées être en mesure de vivre sur le terrain, les forces napoléoniennes bouleversèrent la pratique de la guerre au tournant du XIXe siècle. Bien que nombreuses, ces armées pouvaient néanmoins manœuvrer rapidement sur des superficies restreintes, choisissant le terrain où elles voulaient combattre et forçant ainsi l’ennemi à livrer bataille. En effet, et à l’inverse d’une majorité de commandants militaires du XVIIIe siècle, Napoléon avait un objectif stratégique bien précis, soit celui d’anéantir les moyens militaires de l’ennemi, et non pas uniquement le vaincre par une stratégie d’usure.

Napoléon exploita cette forme primitive de « guerre éclair » aussi loin que ses immenses capacités intellectuelles et les avancées technologiques le lui permirent. Par contre, si l’on considère que la portée maximale des plus gros canons de l’époque était de 1,000 mètres, les armées devaient être en contacts rapprochés si l’on souhaitait voir une bataille s’engager. Cela dit, Napoléon était néanmoins un expert dans la manœuvre et ce type de contraintes n’était pas pour l’effrayer.

L’importance qu’accordait Napoléon à la manœuvre se refléta dans les mouvements qu’effectuèrent ses armées sur les vastes théâtres d’opérations de l’Europe. Régulièrement, sinon constamment, ses armées devaient effectuer de longues marches forcées, le tout ponctué de batailles sporadiques. Les campagnes napoléoniennes exigeaient donc la mobilisation d’armées aux dimensions sans précédent. Cela se refléta entre autres dans les pertes que subissaient ses troupes. Pour chaque soldat tué au combat, plusieurs autres étaient blessés ou rendus invalides par la maladie, la malnutrition ou l’épuisement. De plus, des milliers de chevaux périrent au cours de ces campagnes. C’est dans ce contexte que l’on peut prétendre, non sans trop exagérer, que les adversaires de Napoléon, à l’instar de ce qu’il faisait, mobilisèrent de plus en plus leurs ressources afin de l’affronter sur des bases égales, si bien que la guerre sembla être devenue « totale » par moment.

La situation géostratégique

Pour commencer, la situation géostratégique imposa des limites considérables quant à l’étendue et l’aspect de ces campagnes. Ayant déclaré la guerre à la France, l’Angleterre était à peu près incapable de lui asséner immédiatement un coup fatal. D’un autre côté, de par sa position insulaire, il était à peu près impossible pour la France d’envahir l’Angleterre en retour, ce qui limitait du coup l’influence de Londres sur les affaires continentales.

Carte de l'Europe sous Napoléon en 1810.

Bien que la Royal Navy parvint à enfermer rapidement la marine française dans ses ports et qu’elle harcela son commerce, il y avait une crainte persistante voulant qu’une armada hostile puisse menacer les Îles Britanniques et ses comptoirs commerciaux. La stratégique britannique du blocus naval était certes pertinente, mais elle étira les ressources maritimes à leurs limites.

L’Angleterre était donc l’ennemi numéro un de la France, même si la menace n’apparaissait pas comme immédiate. L’armée britannique fut assignée dans un premier temps à la défense insulaire, celle de ses colonies, de même qu’à la protection des bases stratégiques comme en Méditerranée, ce qui lui laissait peu de soldats pour une éventuelle expédition continentale. Plus encore, dans le but de pouvoir déplacer des forces outre-mer, l’Angleterre avait besoin de navires. Or, la seule défense des eaux territoriales et la protection de la marine marchande, de laquelle dépendaient le commerce et la prospérité britanniques (et sa capacité de payer ses dépenses militaires), imposèrent à la Royal Navy des demandes pour lesquelles il lui était difficile de répondre.

Même le triomphe naval à Trafalgar en 1805 avait soulevé ceci: l’Angleterre disposait de la suprématie navale et cela était une condition pour défaire la France. Par contre, cela n’était pas l’unique condition. En effet, bien que l’Angleterre, qui comptait sur la flexibilité de sa puissance navale, allait commettre une série de raids sur le littoral du continent européen (tout en entretenant une force non négligeable dans la péninsule ibérique après 1807), il était évident qu’elle ne pouvait fournir une puissance militaire terrestre capable de battre la France. Seules les grandes puissances du centre et de l’est de l’Europe pouvaient y parvenir.

Celles-ci, pour leur part, manquaient des ressources nécessaires pour vaincre la France, du moins dans la phase initiale des campagnes. Les puissances continentales du centre et de l’est de l’Europe se querellaient régulièrement, mais elles semblaient désireuses de contenir l’expansionnisme français. Ces puissances ne disposaient pas des fonds nécessaires, ni de la motivation pour se commettre à nouveau. Cependant, à la fin de 1804, la Russie et l’Autriche accumulaient des rancunes face aux actions françaises en Italie et en Allemagne pour ainsi former une coalition avec l’Angleterre. D’ailleurs, l’Angleterre était un pays industrialisé et au titre de puissance la plus prospère, elle était en mesure de fournir à ses alliés des fonds et des équipements militaires nécessaires. C’est ce qu’elle fit de façon généreuse, à défaut de pouvoir fournir suffisamment de troupes.

Des débuts incertains et la marche vers Austerlitz (1804-1805)

Donc, une Troisième Coalition pour faire la guerre à la France était née. Napoléon, qui fut proclamé empereur en décembre 1804, assembla une armée le long de la Manche en préparation à une invasion de l’Angleterre. Pour ce faire, l’empereur espérait gagner une suprématie navale locale, du moins pour la durée de la traversée. Par contre, il apparut clair que la Royal Navy allait entraver la manœuvre amphibie française. Averti du fait que la Russie et l’Autriche se préparaient pour la guerre, Napoléon abandonna l’idée d’invasion de l’Angleterre. L’empereur croyait que si les Britanniques perdaient leurs alliés continentaux, alors cela réduirait grandement la puissance de la « Perfide Albion ».

La bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).

Par conséquent, dans le plus grand secret, Napoléon ordonna à sa Grande Armée de faire mouvement vers le Rhin. Se déplaçant à très grande vitesse, les soldats français étaient présents dans la zone des opérations avant même que leur plus redoutable adversaire terrestre, la Russie, n’en fasse de même. Les Français avaient encerclé une armée autrichienne non méfiante à Ulm, qui dut capituler avant la marche de Napoléon sur Vienne. Les restants de l’armée autrichienne avaient tenté de se regrouper sur Austerlitz à la fin de 1805, sachant que les forces d’avant-garde russes étaient en approche.

C’est donc une armée combinée austro-russe d’un effectif considérable pour l’époque de 90,000 hommes qui fit face à Napoléon. Après huit semaines d’opérations incessantes qui les avaient transportés à 1,000 kilomètres de leur patrie, les forces françaises largement inférieures en nombre, fatiguées et apparemment démoralisées, semblaient être au bout du rouleau. Cependant, lorsque les Alliés tombèrent sur Napoléon le 2 décembre 1805, celui-ci lança une brillante riposte qui força ses adversaires à reculer avec des pertes considérables.

Bien que la victoire de l’amiral Nelson à Trafalgar quelques semaines auparavant avait mis fin à la menace navale française contre l’Angleterre, la victoire de Napoléon à Austerlitz avait anéanti la Troisième Coalition, si bien que les Autrichiens demandèrent la paix. Dès lors, Napoléon entreprit de redessiner la carte de l’Allemagne. L’empereur accorda à divers princes des titres et des terres pour les récompenser de l’avoir appuyé contre l’Autriche. De plus, il abolit le Saint-Empire romain germanique et il le remplaça par une Confédération du Rhin à l’été de 1806. Celle-ci variera de taille au cours des années à venir alors que de nouveaux territoires étaient annexés ou transférés. Cependant, en substituant trente nouveaux états de plus grande traille aux centaines de plus petits états qui avaient autrefois constitué le Saint-Empire, Napoléon transforma la carte géopolitique de la région, établissant ainsi les fondations de l’Allemagne moderne.

Cette situation alarma la Prusse, la rivale traditionnelle de l’Autriche dans la région. Incertaine quant à la façon de réagir face à la présence française, la Prusse opta pour la neutralité lors de la guerre de la Troisième Coalition. La Prusse faillit envoyer à Napoléon un ultimatum lorsque, contre toute attente, ce dernier l’emporta à Austerlitz. Face à cela, l’émissaire prussien tenta de manœuvrer Napoléon, mais celui-ci ne se laissa pas impressionner par les machinations de Berlin. Napoléon exigea de la Prusse qu’elle le joigne dans une alliance dirigée contre l’Angleterre et que Berlin abandonne ses possessions au sud et à l’ouest de l’Allemagne au profit de l’alliée de la France, la Bavière. En retour, la Prusse recevrait le Hanovre.

Aucun répit: Jena-Auerstadt, Eylau et Friedland (1806-1807)

L’Autriche vaincue, les armées russes eurent vite fait de se replier à l’est. Pour sa part, l’Angleterre ne pouvait rien faire et la Prusse se trouvait maintenant isolée et exposée à la puissance de l’Empire français. Après quelques manœuvres diplomatiques visant à gagner du temps pour mobiliser suffisamment de forces face à Napoléon, les Prussiens lui envoyèrent effectivement un ultimatum en octobre 1806. Napoléon avait cru que la guerre contre la Prusse et l’Europe aurait pu être évitée cette fois. D’ailleurs, un émissaire russe avait accepté l’ébauche d’un traité de paix, l’Angleterre semblait plus conciliante et Napoléon doutait que la Prusse soit si téméraire et imprudente pour défier seule la France. Choqué par les demandes prussiennes, Napoléon lâcha sa Grande Armée contre elle.

Napoléon observe la situation lors des batailles "jumelles" de Jena/Auerstadt le 14 octobre 1806.

La campagne militaire qui s’ensuit fut un désastre pour la Prusse. Son armée, réputée pour être l’une des meilleures en Europe, ne s’était pas renouvelée aux niveaux tactique et doctrinal, si bien qu’elle ne fut pas de taille à affronter l’armée française sur le champ de bataille. Le handicap de l’armée prussienne était à mettre dans le contexte des habiletés stratégiques de Napoléon, qui manœuvrait ses forces de manière brusque et imprévisible. L’empereur français imposa son agenda aux Prussiens qui furent contraints de livrer bataille lors de deux affrontements simultanés à Jena et Auerstadt le 14 octobre 1806. Vainqueurs, les forces napoléoniennes entreprirent ce qui allait devenir l’une des poursuites les plus agressives et rapides des annales militaires. Prises de court, les troupes prussiennes vaincues ne purent se replier efficacement, ni se réorganiser, si bien qu’elles furent contraintes à la capitulation alors que Napoléon s’approchait de Berlin.

La démoralisation dans les rangs de l’armée prussienne était si grande, que nombre de places fortes capitulèrent sans offrir de résistance. Alors que, pour sa part, l’empire des Habsbourg était parvenu à survivre malgré des années de guerre et de défaites accumulées face à la France, la Prusse, quant à elle, avait subi un anéantissement militaire et politique, et ce, à peine quatre semaines après le début de la campagne napoléonienne contre elle.

Alors que le roi Frédéric-Guillaume III trouva refuge dans la place forte de Königsberg, les quelques unités survivantes de son armée établirent une liaison avec les Russes en Pologne et tentèrent une contre-offensive. Le 8 février 1807, Napoléon les confronta à Eylau, mais les Français ne purent arracher la victoire, d’autant que la bataille fut livrée dans des conditions climatiques atroces. Se remettant de ses blessures, la Grande Armée parvint néanmoins à enlever Dantzig tout en attendant le prochain mouvement de ses adversaires. En juin de la même année, les Alliés reprirent en effet l’offensive, mais ils furent rapidement défaits par une habile contre-offensive de Napoléon dans ce qu’on appela ultérieurement la bataille de Friedland. Lors de cette seule bataille, la moitié des soldats russes furent tués ou blessés.

La bataille d'Eylau du 8 février 1807. Les difficiles conditions climatiques lors de cet affrontement n'ont en rien enlevé à la brutalité des combats. Au moins 30,000 hommes de part et d'autre tombèrent en cette journée qui s'avéra une partie nulle malgré le repli tactique des forces russes.

Choisir son camp: la guerre économique et la question de la neutralité

Le désastre de Friedland contraignit le tsar Alexandre 1er à faire la paix, sans égard aux conséquences que cela aurait pour son allié prussien. En effet, Frédéric-Guillaume dut se contenter d’observer de loin le démembrement de la Prusse. Les négociations entre Napoléon et Alexandre furent conclues à la signature du Traité de Tilsit qui changea dramatiquement la carte de l’Europe. Occupée et affaiblie par les réparations exigées, la Prusse cessa d’être une grande puissance. Ses provinces polonaises furent reconverties par Napoléon sous le Grand Duché de Varsovie et tous ses territoires à l’ouest de l’Elbe furent transférés pour former le nouveau royaume de Westphalie. La chute de la Quatrième Coalition ne put être plus évidente lorsque la Russie devint l’alliée de la France, se joignant entre autres au Blocus continental de Napoléon visant à empêcher l’Angleterre de commercer avec l’Europe.

La Grande Armée de Napoléon était en effet incapable de faire plier l’Angleterre, si bien que l’empereur dut se résoudre à tenter une strangulation économique de son puissant adversaire par ce blocus maritime continental. À la fin de 1806, Napoléon avait signé le Décret de Berlin qui fermait tous les ports et les côtes européennes sous contrôle français au commerce britannique. D’autres décrets du même genre viendront renforcer son Blocus continental qui sera étendu à d’autres régions à mesure que s’ajouteront de nouveaux territoires conquis.

Cependant, il apparaissait évident que le Blocus continental ne serait pas une réussite tant et aussi longtemps que, d’une part, tout le continent européen n’y serait pas engagé et, d’autre part, la stratégie ne verrait une application à long terme. De leur côté, les Britanniques réagirent avec des ordres en conseil qui allaient régulariser le commerce effectué par les États neutres avec l’Empire français et ses vassaux. Cela plaça, par exemple, les États-Unis et les pays non alignés de l’Europe dans une position inconfortable. Ils étaient contraints de choisir entre devenir des alliés ou des ennemis de la France ou de l’Angleterre. De plus, d’un strict point de vue économique, la neutralité ne leur apporterait rien. C’est dans ce contexte qu’en 1807, l’Angleterre attaqua le Danemark, détruisit sa flotte et bombarda Copenhague. De son côté, Napoléon jeta son dévolu sur le Portugal.

La brutalié de la campagne dans la péninsule ibérique, en particulier lors de l'occupation française en 1808, fut illustrée par cette célèbre toile de Francisco de Goya intitulée "Tres de Mayo" ("Trois Mai"). On y voit l'exécution de combattants espagnols par des soldats français.

Décidé à forcer le Portugal à joindre le Blocus continental, Napoléon conclut le traité secret de Fontainebleau avec l’Espagne. Ce traité envisageait la partition du Portugal. Cependant, Napoléon avait bien mal évalué le sentiment populaire en Espagne. Jouant à la fois de l’intrigue et de la force brute, Napoléon souhaitait expulser les Bourbons du trône et les remplacer par l’un de ses frères. Il n’en fallut pas plus pour qu’une insurrection s’enclenche, dans laquelle les troupes espagnoles, portugaises et britanniques livrèrent une lutte sauvage aux forces françaises jusqu’à l’expulsion de celles-ci de la péninsule ibérique à la fin de 1813.

Cet « ulcère espagnol », comme Napoléon qualifiait sa campagne ibérique, lui coûta cher, non seulement au plan militaire, mais aussi au niveau stratégique. Croyant que l’empereur français était totalement empêtré en Espagne, l’Autriche se joignit à une nouvelle coalition (la 5e) et se lança soudainement à l’offensive dans le sud de l’Allemagne en avril 1809. Ayant appris de ses défaites précédentes et ayant pris le temps de réformer son armée, l’Autriche s’avéra être un adversaire beaucoup plus redoutable que par le passé. Napoléon parvint à sauver la situation à l’aide de son habileté légendaire, mais il encaissa son premier revers sérieux à la bataille d’Aspern-Essling et, bien qu’ayant été vainqueur à Wagram (la plus grande bataille livrée à l’heure de la poudre à canon), il ne put soumettre l’Autriche avant octobre 1809. Dans l’intérim, une tentative ratée de débarquement des forces britanniques à Walcheren (Pays-Bas) mit en lumière la vulnérabilité du littoral sous contrôle français face à un assaut amphibie, de même que les limites logistiques de l’armée britannique. D’ailleurs, en 1812, la volonté de l’Angleterre de contrôler le commerce neutre avec son ennemi français l’emmena dans une guerre de distraction avec les États-Unis dont elle aurait pu se passer.

Vers la fin (1812-1815)

En dépit de la paix de Tilsit, il était dans l’air que la France et la Russie allaient à nouveau en découdre sur les champs de bataille, en particulier au sujet du Blocus continental et d’autres problèmes qui divisaient les deux puissances. Napoléon fit marcher sa Grande Armée en Russie en 1812. Il était à la tête d’une force militaire colossale qui parvint à encercler et annihiler les forces russes en trois semaines. Malgré tout, le succès serait de courte durée. Obligé de s’aventurer encore plus profondément à l’est, sur un territoire littéralement ravagé par les Russes, Napoléon ne put obtenir une victoire décisive, par exemple à Borodino en septembre. Ce dernier affrontement fut une victoire française chèrement payée, mais qui permit à Napoléon de prendre Moscou et de l’occuper brièvement avant d’y mettre le feu.

Le prince Bagration mène l'assaut d'une unité d'infanterie russe à la bataille de Borodino (7 septembre 1812).

La retraite qui s’ensuit fut un cauchemar pour la Grande Armée, si bien que la Prusse et l’Autriche en profitèrent pour reprendre les armes contre la France. Napoléon dut puiser dans les dernières réserves en hommes valides de la France, de même que dans le fond du trésor public, pour tenter de sauver son empire. À cet égard, la campagne livrée en Allemagne en 1813 fut marquée par de grandes victoires sans lendemain pour Napoléon. Sa Grande Armée fut coincée et défaite à Leipzig et ses alliés l’abandonnèrent tour à tour au moment où les forces triomphantes de la Sixième Coalition marchaient vers la France. Malgré tous ses talents, Napoléon ne pourrait contenir des forces ennemies aussi nombreuses pour une longue période. La capitale Paris finit par tomber, ses maréchaux se mutinèrent virtuellement et l’empereur fut contraint d’abdiquer à la faveur de son très jeune fils, le 6 avril 1814. Son fils n’aura aucune chance de régner.

La France avait été en état de guerre de manière presque incessante depuis plus de vingt ans. Elle avait perdu des millions d’hommes et nombre de ses colonies. Son commerce outre-mer était asphyxié et son trésor public faisait banqueroute. Bien qu’elle fut traitée de façon beaucoup plus indulgente par les Alliés qu’elle n’aurait pu s’attendre, les successeurs Bourbons de la France pouvaient à peine résoudre les problèmes dont ils avaient hérité. Le mécontentement populaire se fit bientôt sentir.

C’est alors que Napoléon saisit sa chance au vol, s’échappa de son exil et revint sur le continent afin d’expulser la monarchie dans un premier temps. Son pari téméraire ne dura que pour ce qu’on appela plus tard les Cent-Jours, avec comme point culminant sa défaite à Waterloo et sa seconde abdication. Leur pays défait et occupé, les Français semblaient également avoir perdu tout espoir de réconciliation, ce qui aura des impacts considérables sur les divisions politiques subséquentes au XIXe siècle.

Napoléon tenta un bref retour de "Cent-Jours" sur la scène européenne après son exil à l'île d'Elbe. L'empereur et ses ennemis réglèrent leurs comptes une dernière fois à la bataille de Waterloo le 18 juin 1815.

Conclusion

Les campagnes napoléoniennes s’étaient officiellement achevées le 18 juin 1815 avec la défaite française à Waterloo. En fait, elles avaient été livrées sur la majeure partie du continent européen, fait des millions de victimes, mobilisé la presque totalité des ressources des États impliqués et vu les plus grandes batailles que le monde ait vécues jusqu’au déclenchement de la guerre de 1914-1918.

Un bon nombre de ses conséquences politiques, socioéconomiques et culturelles continuèrent de se faire sentir sur plusieurs décennies, tout comme ces campagnes influencèrent la pensée et la doctrine militaires. Il suffit de penser à la structure organisationnelle pyramidale (corps, divisions, brigades…) en vogue dans les armées d’aujourd’hui pour se rendre compte qu’elle fut adoptée lors de ces campagnes qui s’apparentent à la première guerre « totale » de l’Histoire.

La Guerre américano-mexicaine (1846-1848)

La Destinée manifeste

Représentation de soldats américains lors de la guerre contre le Mexique (vers 1846-1848).

La Guerre américano-mexicaine de 1846 à 1848 peut être considérée comme la première guerre à l’échelle internationale menée par les États-Unis dans le contexte de la Destinée manifeste. Défendue par les démocrates-républicains sous la direction du président James Polk, la Destinée manifeste était une idéologie impérialiste disant que la nation américaine avait une « mission divine », c’est-à-dire étendre à l’Ouest la « civilisation » et la « démocratie ».

À cet égard, le président Polk provoqua délibérément un différend frontalier avec le Mexique, dans le but de s’emparer du territoire du Nouveau-Mexique et de la Californie. De plus, le Mexique n’avait jamais accepté l’indépendance du Texas, ni ses prétentions sur les cours d’eau du Rio Nueces et du Rio Grande. Suivant l’annexion du Texas par les États-Unis au début de 1845, une mission d’« observation » de l’armée américaine sous les ordres du général Zachary Taylor quitta la Louisiane pour se rendre sur le Rio Nueces.

Le premier accrochage avec les forces mexicaines eut lieu en mai de l’année suivante, où 3,700 Mexicains attaquèrent la force de Taylor composée de 2,300 soldats. Les Mexicains furent repoussés à Palo Alto puis défaits à Resaca de la Palma, ce qui les forcèrent à se replier derrière le Rio Grande. Par conséquent, le Congrès des États-Unis déclara officiellement la guerre au Mexique le 13 mai 1846.

Carte des opérations de la Guerre américano-mexicaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les intrigues politiques: le rôle d’Antonio Lόpez de Santa Anna

Hormis les incidents mentionnés précédemment, la Guerre américano-mexicaine débuta d’une manière encore plus sombre et dissimulée. En effet, les agents du président Polk encouragèrent le retour au Mexique de l’ancien dictateur en exil Antonio Lόpez de Santa Anna en août 1846. Dans le but probable de rétablir sa réputation, ce dernier consentit à un arrangement avec le gouvernement américain. Les principaux termes stipulaient que les forces américaines iraient occuper les points stratégiques de Saltillo, Tampico et Vera Cruz afin de lui assurer une base pour reprendre le pouvoir, puis Santa Anna vendrait aux États-Unis les territoires qu’ils réclamaient pour la somme de 30 M$.

Antonio Lόpez de Santa Anna.

Parallèlement, devant la faiblesse militaire et l’instabilité politique du Mexique, Santa Anna avait offert ses services « militaires » au président en fonction Gómez Farías afin de repousser l’invasion étrangère. Désespéré, le gouvernement mexicain accepta l’offre de Santa Anna qui, rappelons-le, négociait secrètement avec les États-Unis pour la vente des territoires mentionnés. Évidemment, aux yeux de plusieurs, Santa Anna passa pour un traître à sa patrie, mais celui-ci savait que le Mexique n’avait pas les moyens de garder les territoires convoités par les Américains. Or, une fois arrivé au pouvoir, Santa Anna brisa ses deux engagements (son coup d’État contre Gómez Farías et la guerre contre James Polk) et il dirigea ouvertement la lutte contre les États-Unis.

Le long du Rio Grande

Entre temps, sur le terrain, les territoires du Nouveau-Mexique et de la Californie tombèrent rapidement aux mains des forces américaines commandées par le général Stephen Kearny. Sur ses arrières, une révolte des Indiens Pueblo et de Mexicains non soumis fut écrasée par le général Sterling Price en janvier 1847, tandis que le colonel Alexander Doniphan dirigea ses 700 volontaires du Missouri contre les puissants Navajos. Par la suite, Doniphan marcha vers le Mexique sur un terrain difficile où il finit par vaincre un ennemi mexicain plus nombreux et bien abrité dans la ville de Chihuahua.

Sur le front du Rio Grande, le commandant mexicain local ignora les ordres de retraite vers Saltillo émis par Santa Anna et préféra se retrancher dans Monterrey. C’est alors que le général Taylor prit d’assaut cette ville en septembre 1846, mais il autorisa les défenseurs mexicains à battre en retraite à l’intérieur de leur pays. Ce qui amena Taylor à prendre cette décision reposait sur sa conviction qu’une invasion à partir du nord vers Mexico City n’était pas viable et il préféra repousser l’ennemi derrière ses frontières afin, notamment, de gagner du temps pour refaire ses forces. En effet, l’armée de Taylor était minée par les désertions (tout comme l’armée mexicaine), si bien qu’à elle seule, sa force encaissa la plupart des 9,000 désertions que subit l’armée américaine au cours de la guerre. Taylor perdit aussi autant d’hommes qui refusèrent de se réengager ou qui furent expulsés de l’armée en raison de problèmes d’indiscipline que l’armée peinait à gérer.

Probablement mis au fait des problèmes dans l’armée de Taylor, et aussi en raison que celui-ci s’apprêtait à détacher une partie de sa force pour une expédition maritime contre Vera Cruz, Santa Anna décida de lancer un assaut en février 1847 avec ses 15,000 hommes. À Buena Vista, au sud de Saltillo, la force supérieure en nombre de Santa Anna parvint à faire reculer les quelque 5,000 hommes de Taylor. Plutôt que d’entamer la poursuite, Santa Anna préféra à son tour battre en retraite et le théâtre d’opérations allait se transformer de manière à favoriser des actions de guérilla sans lendemain.

Représentation de la bataille de Monterrey (septembre 1846). Les forces américaines font mouvement vers la cité.

Le débarquement à Vera Cruz

Santa Anna craignait à juste titre une invasion ennemie par la mer, ce qui arriva par la capture initiale de Tampico par la marine américaine, puis le débarquement d’une expédition à Vera Cruz par les forces du général Winfield Scott en mars 1847. Ce port tomba après un bombardement de vingt jours. À Cerro Gordo à la mi-avril, une place forte aménagée par Santa Anna visant à maintenir les Américains dans les basses terres fut prise de flanc avec un minimum de pertes dans les rangs de ces derniers.

Le débarquement de troupes américaines à Vera Cruz (mars 1847).

De Vera Cruz, la force expéditionnaire américaine ne rencontra que peu de résistance organisée entre la plage et Mexico City, la capitale. Le 20 août 1847, les forces de Santa Anna furent défaites lors des batailles de Contreras et Churubusco. Ce dernier affrontement vit une résistance quasi fanatique offerte par des déserteurs d’origine irlandaise qui combattit avec Santa Anna dans le régiment San Patricio (Saint-Patrick). Les dernières résistances mexicaines furent éliminées à Molino del Rey le 8 septembre, de même que le fort de Chapultepec tomba cinq jours plus tard.

Au cours de ces dernières batailles autour de Mexico City, les Américains n’ont jamais aligné plus de 11,000 hommes face aux 30,000 défenseurs mexicains (soldats réguliers et partisans). Ces derniers subirent des pertes avoisinant les 7,000 hommes, sans compter les quelque 3,000 Mexicains qui capitulèrent. Pour leur part, les Américains avaient perdu un peu plus de 3,000 soldats tués, blessés et disparus.

Des soldats américains dans Churubusco (1847).

Le bilan

Le Président des États-Unis de l'époque: James Polk.

En tout, les forces américaines perdirent 5,800 hommes sur les champs de bataille, mais environ 11,500 tombèrent en raison de la maladie, ce qui représentait un peu plus de 20% des effectifs engagés. Néanmoins, les États-Unis remportèrent la guerre contre le Mexique et il est probable que la campagne qui se livra à partir de la plage de Vera Cruz fit la différence. D’ailleurs, les qualités militaires du général Winfield Scott furent louangées. Cependant, le président Polk vit la chose différemment et il dénigra les accomplissements de son général. Il y avait assurément une rivalité entre les deux hommes, si bien que Scott reçut l’ordre de rester au Mexique, alors que le général Taylor fut invité à parader devant le président.

La Guerre américano-mexicaine fut conclue par le traité de Guadalupe Hidalgo signé le 2 février 1848. Les États-Unis obtinrent le plein contrôle de l’actuel Texas et la frontière avec le Mexique fut fixée sur le Rio Grande. De plus, le Mexique dut abandonner ses prétentions sur les actuels États américains de la Californie, du Nevada et de l’Utah, de même que sur de larges parties du Colorado, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et du Wyoming. En échange, le Mexique reçut néanmoins une somme avoisinant les 20M$ pour ces territoires, ce qui représentait moins de la moitié du montant initialement offert par les États-Unis avant le début des hostilités.

Daguerréotype montrant des artilleurs américains dans la région de Buena Vista (nord du Mexique) vers 1847. La Guerre américano-mexicaine figure probablement parmi les premiers conflits à avoir été photographié.

La Guerre de Corée (1950-1953)

Une nation déchirée

Carte des principales opérations de la Guerre de Corée (1950-1953).

En 1945, la colonie japonaise de la péninsule coréenne fut divisée « temporairement » entre l’Union soviétique et les États-Unis le long de la ligne du 38e parallèle de latitude. Cinq ans plus tard, cette division était toujours effective, malgré les tentatives des Nations-Unies de procéder à une réunification.

De son côté, l’URSS de Staline installa un gouvernement satellite en Corée du Nord sous la direction de Kim Il-sung, alors que la Corée du Sud était érigée en République, sous la direction d’une coalition de droite somme toute autocratique qui avait été élue sous la supervision de l’ONU. Son président était Syngman Rhee, un homme qui était perçu comme un patriote. Les dirigeants des deux Corées souhaitent tous deux unir la péninsule par la force des armes. Par contre, ni les Américains, ni les Soviétiques ne désiraient fournir les moyens militaires nécessaires à cette fin. Sans attendre les appuis, les deux camps se livraient déjà à des escarmouches sur le terrain.

Le 9 février 1950, sentant que l’appui américain pour la République sud-coréenne déclinait, Staline consentit à une invasion du sud et le nouveau dirigeant de la Chine, Mao Zedong, y consentit à son tour. Le matériel de guerre qui approvisionnait les forces nord-coréennes (chars, canons et avions) provenait de la Sibérie afin d’être livré à l’Armée populaire de Corée. De plus, Mao avait libéré des rangs de l’armée chinoise des soldats nord-coréens vétérans pour qu’ils puissent retourner dans leur patrie. L’URSS avait aussi prêté à l’Armée populaire le concours d’officiers d’état-major pour aider à la planification opérationnelle.

Le Nord attaque

Prenant tout le monde par surprise, l’offensive nord-coréenne débuta sous les pluies d’été, le 25 juin 1950. C’était un dimanche et nombre de soldats sur les lignes de défense du sud de la péninsule étaient partis en congé pour le weekend, si bien que l’armée sud-coréenne dut battre en retraite avec les forces américaines qui agissaient en soutien. Bien que l’attaque fut immédiatement condamnée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et les états du Commonwealth, suivi d’une majorité d’états membres de l’ONU, ce fut seulement le fait que l’URSS avait boycotté le Conseil de Sécurité qui permit le vote d’une résolution onusienne qui ne condamnait pas spécifiquement l’attaque, mais qui autorisait la formation d’une force multinationale pour combattre cette agression.

L'artillerie de l'Armée populaire nord-coréenne bombarde les positions alliées lors de l'offensive de juin 1950.

Le commandement de la force internationale du théâtre d’opérations asiatique revint au général Douglas MacArthur, qui commandait déjà les forces américaines d’occupation au Japon. Deux divisions d’infanterie américaines furent immédiatement dépêchées en Corée à partir du Japon sous la protection d’une puissante escorte navale et aérienne. Par contre, ces troupes étaient mal équipées et mal entraînées. En clair, ce n’était pas des troupes de combats de première ligne. Elles ne pouvaient se battre à armes égales face aux forces bien équipées et entraînées de l’Armée populaire nord-coréenne.

Le général Douglas MacArthur, le commandant de la force internationale au début du conflit.

Éventuellement, cinq divisions américaines arriveront en renfort avec ces deux premières divisions mentionnées, en plus d’une brigade provenant du Commonwealth. Ces forces allaient former la 8e Armée placée sous les ordres du lieutenant-général Walton H. Walker. Avec ce qui restait de l’armée sud-coréenne, les forces internationales étaient prises dans un périmètre autour de la ville de Pusan, le principal port de mer du sud de la péninsule.

Pendant ce temps, MacArthur tentait de structurer un corps de réserve à partir du Japon consistant en la 1ère Division de Marines et la 7e Division d’infanterie. Il lança ces troupes dans un assaut amphibie contre le port d’Inchon sur la côte ouest de la péninsule, à plus de 300 kilomètres du principal front de bataille de la poche de Pusan (voir la carte). Cette manœuvre stratégique était risquée, mais elle s’avéra un succès.

Le dégagement de Pusan et l’avance alliée vers le nord

À la mi-septembre 1950, les marines avaient pris Inchon et ils furent rejoints par les forces de la 7e Division afin de marcher vers Séoul, la capitale. Ayant anticipé la manœuvre de MacArthur, Mao avait renforcé son 4e Groupe d’armées stationné au nord-est de la Chine. Plus encore, Mao craignait la destruction de l’Armée populaire nord-coréenne et il avait discuté de possibles contre-mesures avec Staline.

Les troupes américaines débarquent dans le port d'Inchon (septembre 1950).

À partir du 22 septembre, la 8e Armée de Walker et les éléments réorganisés de l’armée sud-coréenne commencèrent à pousser afin de briser le périmètre de la poche de Pusan. Fortement ébranlée par des bombardements aériens et les assauts de l’ennemi, l’Armée populaire dut reculer à travers la chaîne de montagnes du centre de la péninsule. Le 27, le 1er Corps d’armée américain fit sa jonction avec la 7e Division près de Séoul. C’est alors que MacArthur demanda à Washington des instructions sur la suite des choses. La question était de savoir si MacArthur devait s’arrêter au 38e parallèle ou poursuivre l’ennemi plus au nord.

Tandis que le Président Harry Truman réfléchissait à cette problématique, le premier ministre chinois Chou Enlai envoya un avertissement à travers la diplomatie indienne que si les forces américaines franchissaient le 38e parallèle, alors la Chine serait forcée d’agir en conséquence. Pour leur part, les Britanniques avaient interprété cette déclaration du gouvernement chinois comme une menace d’intervention militaire, ce qu’il fallait absolument éviter étant donné que Staline, en Europe, pouvait à son tour menacer la paix dans leur perspective.

Les gouvernements américain et britannique, qui étaient en contact constant, ne s’entendaient pas sur la stratégie à adopter. Peut-être que la Chine bluffait et le fait d’arrêter les troupes alliées au 38e parallèle fournirait à Kim du temps et des renforts pour renouer l’offensive. Face aux protestations des états du bloc communiste à l’ONU, où l’URSS avait accepté de retourner, la décision fut prise d’occuper militairement le nord de la Corée comme une étape préliminaire à l’unification du nord et du sud via un supposé processus démocratique d’élections.

Le 38e parallèle constitue toujours la ligne de démarcation de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

L’intervention chinoise

Malheureusement pour les Alliés, la Chine ne bluffait pas. Alors que les forces onusiennes et sud-coréennes faisaient mouvement vers le nord, le général chinois P’eng Te-huai déplaça 130,000 soldats du 4e Groupe d’armées vers la Corée, sous prétexte que ces soldats « volontaires » prêtaient assistance à des « frères ». Staline avait promis d’assurer une couverture aérienne, mais il retint ses avions, croyant que les chasseurs soviétiques n’auraient pu intervenir sur le même prétexte (si un avion soviétique était abattu, il aurait été difficile de justifier la neutralité). Les Chinois étaient choqués de l’attitude des Soviétiques. Face au manque de couverture aérienne, le général Peng dut restreindre le mouvement de ses troupes à la nuit, ce qui d’une certaine façon avantagea initialement les Chinois.

Ces troupes bien entraînées et expérimentées traversèrent la rivière Yalu dans le nord-ouest de la Corée le 26 octobre 1950, sans que l’aviation onusienne ait pu les repérer. Les Chinois étaient sur le point d’encercler les éléments d’avant-garde alliés qui s’approchaient. Combattant habituellement de nuit, parfois même en plein tempête de neige, l’infanterie légère de Peng avançait furieusement, changeant fréquemment l’axe de l’avance. Jusqu’au 6 novembre, la progression de l’infanterie chinoise vers le sud était à ce point inquiétante pour les forces onusiennes, qu’à nouveau la capitale sud-coréenne de Séoul se trouvait menacée.

Des fantassins chinois font mouvement vers le front.

Les gouvernements de l’alliance des Nations-Unies étaient stupéfaits par cette série de revers survenue si tôt après avoir vaincu l’Armée populaire nord-coréenne. Dans le but de stabiliser le front, une trêve fut suggérée comme une étape préliminaire afin d’en venir éventuellement à un véritable cessez-le-feu. Il était également question de créer une zone tampon entre les deux Corées au tournant de 1950-1951.

Tout cela ne signifiait rien pour les Chinois, qui se doutaient fortement que les Alliés allaient reprendre l’offensive sitôt qu’ils auraient repris leur souffle. C’est le général MacArthur qui insista pour que les troupes alliées reprennent l’offensive aussitôt que le 24 novembre, après avoir reçu des renforts appréciables. La force internationale se composait alors de 8 divisions onusiennes et 4 divisions de l’armée sud-coréenne.

Le général P'eng Te-huai, le commandant en chef des forces chinoises en Corée.

En apparence impressionnantes, les forces alliées furent assaillies par 30 divisions de l’armée chinoise. En dépit d’un appui-feu important de l’artillerie et de l’aviation, la 8e Armée et les forces sud-coréennes durent reculer devant les assauts agressifs des forces de Peng d’un bout à l’autre des côtes de la péninsule. Le général Walker décida tout simplement de rompre le contact avec l’ennemi à la fin de 1950. Il replia davantage ses forces vers le sud, abandonnant Séoul au passage. Les troupes alliées reculèrent la ligne de front de 240 kilomètres et se regroupèrent tout juste derrière la rivière du Han, sur les hauteurs. Cette situation n’augurait rien de bon pour le commandement allié, dans la mesure où l’on pouvait craindre à juste titre d’être expulsé de la péninsule coréenne.

Dans le contexte de l’offensive chinoise de la fin de 1950, les forces onusiennes en Corée avaient l’avantage de pouvoir généralement se déplacer en camions, alors que les soldats chinois marchaient. Lorsque ces derniers se rapprochèrent à nouveau des forces alliées en janvier 1951, ils souffrirent de l’exposition prolongée à la température qui pouvait atteindre -20 degrés la nuit. De plus, les forces chinoises manquaient de vêtements chauds et de ravitaillement de toutes sortes.

Le général Peng demanda une pause à Mao, mais celui-ci refusa. Entre temps, la 8e Armée reçut un nouveau commandant, le lieutenant-général Matthew Ridgway, qui remplaça Walker, tué dans un accident. Ridgway envoya immédiatement un message à ses subordonnés à l’effet que la 8e Armée cesserait de reculer et qu’elle tiendrait son front. Les Chinois s’essoufflaient, si bien que les troupes de Ridgway parvinrent à les arrêter, et même à contre-attaquer en certains secteurs. Peng fut par conséquent forcé à son tour de reculer.

Le rétablissement et l’enlisement du front sur le 38e parallèle

À la mi-avril de 1951, Ridgway était parvenu à rétablir la ligne de front sur le 38e parallèle. Ses effectifs étaient également plus nombreux qu’à l’automne précédent. Des bataillons et des brigades provenant de onze nations faisaient partie de la 8e Armée à cette date et, signe encourageant, l’armée sud-coréenne prenait de l’expérience. Les forces alliées étaient à nouveau prêtes à en découdre avec l’ennemi à mesure que l’été approchait.

Représentation artistique d'un soldat britannique en Corée (1950-1953).

Comme de fait, alors que l’hiver s’achevait, Peng préparait une nouvelle offensive vers le sud. Pour ce faire, il avait à sa disposition 40 divisions d’assaut. La marche des Chinois débuta le 21 avril 1951 avec comme objectifs la traversée des rivières Imjin et Kap’yong. Ces secteurs étaient respectivement défendus par des brigades (29e Britannique et 27e Commonwealth).  Ces deux brigades tinrent solidement leur front malgré la férocité des assauts ennemis. Les forces onusiennes durent néanmoins reculer, mais elles le firent à leurs conditions, à leur rythme, dans le but d’amener l’ennemi à s’éloigner de ses lignes de communication et à s’épuiser.

D’ailleurs, les 40 divisions de Peng encaissaient un taux de pertes assez élevé, sans oublier qu’une fois de plus, elles subissaient le feu violent de l’aviation onusienne et qu’elles étaient éloignées de leurs zones de ravitaillement. En clair, l’offensive chinoise d’avril 1951 perdit rapidement son tempo. Ce fut la dernière offensive chinoise au niveau stratégique de la guerre.

Cette guerre de grandes manœuvres qui caractérisa les années 1950 et 1951 fut suivie par des affrontements dans un style de guerre de tranchées. Ce type de combats localisés fut très coûteux pour les belligérants, qui avaient recours à des tactiques copiées sur celles des soldats de la guerre de 1914-1918, mais qui utilisaient un armement datant de la Seconde Guerre mondiale. Au moment où le front se stabilise en une guerre de tranchées vers l’été de 1951, les forces alliées comptent dans leurs rangs 7 divisions américaines, 1 du Commonwealth et 11 de l’armée sud-coréenne. À cela, il faut ajouter les effectifs formant des brigades ou des bataillons de quatorze autres nations de plus petite puissance. Ce front nouvellement stabilisé bougea peu jusqu’à la fin des hostilités.

Des soldats américains dans une tranchée soumise aux tirs des mortiers chinois. La stabilisation du front en Corée vers l'automne de 1951 força les belligérants à s'enterrer, ce qui n'est pas sans rappeler les combats de la guerre de 1914-1918.

Faire la guerre et négocier

La stabilisation du front coïncida également avec l’ouverture de pourparlers entre les commandants en chef. De son côté, Staline se contenta de jouer le jeu de l’attente. Pour sa part, Mao était plus ou moins persuadé que la campagne coréenne ne lui offrirait peut-être pas le triomphe escompté. À l’Ouest, il semblait que l’opinion publique américaine n’appuierait pas des projets d’offensive qui ne promettraient pas une victoire assurée, surtout lorsque l’ouverture de pourparlers signifiait que la paix faisait partie des options. Un cessez-le-feu aurait pu être négocié dès 1951, mais la question du rapatriement des prisonniers restait problématique.

En effet, les Américains et les Britanniques insistaient pour qu’aucun des prisonniers qu’ils avaient faits ne soit retourné contre son gré, une condition qui affectait principalement les détenus chinois et nord-coréens qui étaient bien traités. Les prisonniers des états des Nations-Unies et ceux de l’armée sud-coréenne avaient pour leur part été traités de façon inacceptable, si bien qu’il semblait évident qu’ils voudraient être libérés de leur « plein gré ». Il était par conséquent impossible d’obtenir un échange équilibré de prisonniers.

Un camp de prisonniers en Corée. Rappelons que la question de l'échange de prisonniers pendant la guerre était épineuse. L'objet du contentieux qui avait retardé la signature d'un armistice était la question du rapatriement des prisonniers. Au moins le tiers des prisonniers communistes capturés par les Alliés ne souhaitaient pas être rapratriés, ce qui constitua une sérieuse source d'embarras pour les gouvernements chinois et nord-coréen.

D’ailleurs, la vie dans les divers camps de prisonniers en Corée avait ses particularités. Par exemple, dans les camps du sud, les Chinois qui affichaient leurs préférences pour le régime nationaliste en exil à Taiwan, ou encore les membres de l’Armée populaire nord-coréenne qui affichaient leurs désillusions face au régime de Kim Il-sung, tous ces gens préféraient ne pas retourner dans leur patrie d’origine. À l’inverse, les prisonniers aux fermes convictions communistes se manifestèrent bruyamment dans ces camps, si bien que par moment, les autorités américaines perdaient temporairement le contrôle de la situation. En clair, le régime communiste de Beijing ne pouvait pas accepter qu’il puisse y avoir des Chinois qui préféraient le camp nationaliste. Par conséquent, la possibilité de conclure un armistice s’éloignait progressivement.

Le commandement américain tenta de profiter de l’impasse sur la ligne de front afin de bombarder par la voie des airs les positions ennemies. L’aviation alliée s’en prit régulièrement aux troupes, aux industries et aux voies de communication. Inévitablement, plusieurs civils furent tués au cours de ces raids aériens en 1952 et 1953. Les effets de ces bombardements étaient limités. L’ONU s’était fixé des règles afin de ne pas attaquer des cibles en Chine ou de recourir à la bombe atomique.

Les raisons étaient parfaitement justifiables, car cela aurait été contre-productif d’un point de vue politique et inefficace dans une perspective militaire. Par contre, en Corée du Nord, il semblait que la capacité de survie des gens excédait celle de destruction des bombardiers. Sur mer, les forces navales onusiennes maintinrent à longueur d’année un blocus serré sur les deux côtes de la péninsule. Au final, en dépit de leur supériorité matérielle, les forces de l’ONU ne parvenaient pas à briser les rangs serrés des troupes communistes chinoises et nord-coréennes leur faisant face.

Des soldats canadiens observent les positions ennemies en Corée.

L’armistice

Heureusement pour les belligérants, un facteur commun militait en faveur de la paix: les coûts humains et monétaires très élevés de la guerre. Au moment du décès de Staline en mars 1953, les coûts étaient devenus insupportables dans le camp communiste, en particulier du côté de la Chine qui fournissait le principal effort. À l’Ouest, l’année 1953 vit un changement de garde à Washington avec l’élection du président Dwight Eisenhower, qui était également préoccupé par les coûts montants de la guerre. Le président américain déclara qu’il n’hésiterait pas à reprendre les hostilités advenant que les négociations d’armistice demeurent improductives et le recours éventuel à la bombe atomique faisait toujours partie des options à sa disposition.

Dans ce contexte toujours tendu, les négociations reprirent vie. L’échange de prisonniers blessés et malades en constituait les prémisses. Avec l’adoption d’un système particulier de filtrage dans l’échange de prisonniers, afin d’amenuiser les sensibilités chinoises, le principal obstacle aux négociations d’un armistice avait été levé. En dépit de la libération rapide de prisonniers nord-coréens par les autorités sud-coréennes, et de certaines opérations militaires menées par les communistes afin de sécuriser des portions de terrain stratégiques, un accord put finalement être conclu. Les hostilités en Corée s’étaient officiellement terminées le 27 juillet 1953.

La première opération militaire de l’ONU avait échoué à réunir la nation coréenne, mais elle avait empêché les Sud-Coréens de tomber sous la tyrannie et l’incompétence du régime de Kim Il-sung. De plus, l’impasse militaire en Corée avait démontré les failles dans les habiletés de Mao à mener à terme une campagne militaire qui était censée monter la supériorité de ses forces et de l’idéologie communiste sur ses adversaires. Enfin, la victoire toute relative remportée par les Américains et leurs alliés en Corée encouragea une large partie de l’opinion publique à croire que les États-Unis pouvaient gagner n’importe quelle guerre qu’ils allaient livrer en Asie dans le but d’enrayer la progression du communisme. En ce sens, les fondations de la guerre du Vietnam étaient en train de se couler.

Le mémorial de la Guerre de Corée à Washington.

La Guerre d’Indochine (1946-1954)

Dans la période suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France était placée devant le défi de recouvrer ses colonies perdues non seulement aux mains de son ancien ennemi qu’était le Japon, mais également des mouvements de résistance indigènes qui s’étaient développés en Asie, de 1941 à 1945. En Indochine française, la résistance de la guérilla du Vietminh contre l’occupant japonais s’organisait. Les différents groupes s’unifiaient sous la direction de Ho Chi Minh et, forcément, ils devaient être dissouts advenant la restauration de l’autorité française.

À cette époque, plus de 80% du territoire de l’Indochine était classé comme forestier, à savoir une forêt généralement dense sous la forme d’une jungle humide. Les problèmes pour n’importe quelle force qui entreprend une campagne militaire sur un tel terrain apparaissent évidents. Dans le cas de la région qui est aujourd’hui le Vietnam, les difficultés étaient accrues en raison des conditions climatiques particulières. La mousson dans le sud-ouest du pays, à titre d’exemple, limitait le temps pendant lequel il était possible de faire campagne. Pendant la moitié d’une année, il était à peu près impossible et imprudent de déplacer des troupes parce que le moindre problème logistique prenait une ampleur exponentielle en raison des pluies torrentielles qui balayaient le pays.

Le contexte politique qui amena la guerre en Indochine est aussi important afin de comprendre le type de combats qui s’y sont livrés et l’issue finale. Sous la direction militaire du général Vo Nguyen Giap, le Vietminh amorça la campagne en 1946 avec des ressources inférieures, mais il parvint, à partir de 1949, à obtenir l’appui de la Chine communiste. En effet, la défaite des nationalistes chinois fut un élément crucial aux succès des insurgés vietnamiens dans les années qui ont suivi.

Le général Jean de Lattre de Tassigny, l'un des commandants des forces françaises en Indochine.

Par contraste, le gouvernement français ne reçut qu’un mince appui des États-Unis. Ceux-ci étaient divisés entre leur traditionnel anticolonialisme et leur appréciation plus récente de la menace communiste. De plus, le gouvernement français était entré dans la campagne d’Indochine à reculons, affaibli militairement au sortir de la guerre en 1945 et divisé politiquement. La plupart des généraux français qui furent dépêchés dans la région reçurent des ressources limitées, sans compter que l’opinion publique en France désapprouvait largement l’opération.

La campagne française d’Indochine débuta par une série d’escarmouches avec le Vietminh et une certaine controverse perdure à savoir lequel des camps tira le premier coup de feu. Les Français souhaitaient briser la fragile position sur laquelle les Vietnamiens s’étaient établis dans l’appareil de l’État au lendemain de la capitulation du Japon. Ces derniers bénéficiaient d’une sympathie dans la population, mais leurs forces militaires étaient faibles. Par conséquent, les Français parvinrent à les repousser vers le Vietbac (au nord de Hanoi) dès 1946. Cette région du nord du Vietnam parsemée de vallées creuses et de caves était à peu près impénétrable, d’autant plus que la frontière chinoise non loin permettait d’y trouver refuge.

Carte du théâtre des opérations en Indochine (1946-1954).

En 1947, le commandant français, le général Jean Valluy, prit le temps d’amasser suffisamment de ressources et se lança à l’assaut du Vietbac. L’opération au nom de code LÉA connut un succès initial, mais le plan, inspiré des tactiques de la Seconde Guerre mondiale, s’enlisa comme le reste des troupes françaises sur le terrain difficile. Les unités françaises se retrouvèrent isolées et le style de commandement du Vietminh semblait avoir moins de difficultés à s’adapter à une situation qui évoluait rapidement. À la fin de cette première opération, les Français parvinrent à s’extirper de la dangereuse région dans laquelle ils se trouvaient, alors que les forces du Vietminh demeuraient intactes et que leur moral fut rehaussé.

Une patrouille française dans un delta (1952).

Les deux prochaines années de la campagne française furent marquées par des batailles à petite échelle et par l’indécision quant aux actions à entreprendre. À preuve, le général Valluy fut remplacé par le général Roger Blaizot en 1948, qui lui-même fut relevé par le général Marcel Charpentier un an plus tard. Charpentier venait à peine de prendre le commandement sur le terrain que Giap lança sa première offensive majeure en 1950. Les forces du Vietminh entrèrent dans Dong Khe et Cao Bang à la fin de l’année (voir la carte). Le général Charpentier tenta une contre-attaque en envoyant deux colonnes de troupes qui furent prises en embuscade et anéanties par un ennemi qui possédait une connaissance intime du terrain.

L'homme qui dirigea les offensives contre les Français, le général Vo Nguyen Giap, qui fêta en août 2010 son 100e anniversaire.

À son tour, Charpentier fut relevé par le général Jean de Lattre de Tassigny qui connut un peu plus de succès que son prédécesseur face à la seconde offensive de Giap en 1951. Par exemple, les Français avaient arrêté le Vietminh à Vinh Yen, Mao Khe et lors de la bataille du Day (mai-juin 1951). Le général de Lattre entreprit de lever une Armée nationale vietnamienne dans le but évident d’appuyer les forces françaises, puis d’utiliser ces nouvelles troupes afin de défendre une série de forts et de bases nommée la Ligne de Lattre. Cela libéra des troupes françaises pour une offensive à Hoa Binh en novembre 1951, mais le Vietminh contre-attaqua, forçant les Français à reculer de cette position trois mois plus tard.

La maladie força de Lattre à rentrer en France à la fin de 1951 et son remplaçant, le général Raoul Salan, mit au point un plan d’offensives et de contre-offensives limitées, remportant notamment une victoire à la bataille de Na San en novembre 1952. Pour sa part, Giap connut quelques succès lors de la campagne de la Rivière Noire en 1952, de même que pendant sa campagne laotienne l’année suivante. Ces succès étaient largement attribuables à la rapidité de mouvements des forces de Giap, à tel point que la logistique du Vietminh ne parvenait pas à suivre.

Le succès de la campagne laotienne marquait en quelque sorte le début de la fin pour la France en Indochine. Le général Henri Navarre devint le dernier commandant français et il préparait une offensive majeure non pour gagner la guerre, mais pour assurer à la France une position de force dans l’éventualité de négociations de paix. Lorsque cette bataille planifiée de toutes pièces débuta, Giap prit aussitôt l’initiative. Le plan de Navarre reposait sur le principe qu’il pouvait tenir une tête de pont à Diên Biên Phu, où se trouvait un d’importantes pistes d’aviation près de la frontière laotienne. Cependant, lorsque la bataille commença autour de Diên Biên Phu le 12 mars 1954, les Français étaient inférieurs en nombre, en équipements et ils étaient par surcroît coincés dans une vallée surplombée de montagnes où se terrait l’artillerie du Vietminh qui les pilonnait.

La garnison tint son front pendant deux mois, mais la situation était sans issue au moment où l’artillerie française fut réduite au silence et que les forces ennemies s’approchaient des « bases » aériennes (souvent de simples pistes). Le 7 mai, les derniers défenseurs se rendirent et la délégation française envoyée à Genève pour négocier la paix ne put imposer ses conditions.

La plupart des combats de la guerre d’Indochine se sont déroulés dans la partie nord de l’actuel Vietnam. Sous la pression des États-Unis, un état non communiste du Sud Vietnam fut créé. Ho Chi Minh et Giap n’allaient pas en rester là. Cela leur prit un autre vingt ans avant de consolider leur conquête de l’ensemble du Vietnam, chose qui avait déjà été faite aux dépens des Japonais en 1945. Cette fois, l’ennemi était la France.

Des parachutistes français à Diên Biên Phu (1953).

La Guerre de Cent Ans (1337-1453)

Le roi anglais Henry V priant avant la bataille d'Azincourt (1415).

L’appellation Guerre de Cent Ans est apparue en France dans les années 1860 afin de décrire les guerres entre l’Angleterre et la France de 1337 à 1453. Dans les faits, il n’y avait pas un état de guerre constant entre les deux royaumes. Le conflit fut ponctué de plusieurs trêves et il y eut une période de paix stable entre 1360 et 1369. Cela dit, les périodes de paix relatives pouvaient, en exagérant un peu, être comparées au type de tension latente de la période de la Guerre froide au XXe siècle, mais cette fois entre la France et l’Angleterre. Même en temps de paix, leurs hostilités se sont à certaines reprises étendues ailleurs, comme en Espagne lors de la guerre civile pendant la paix officielle de 1360-1369.

Un conflit de longue date

L’Angleterre et la France ont été en conflit à plusieurs reprises avant 1337, plus récemment de 1294 à 1297, puis de 1324 à 1327. L’objet des litiges concernait l’étendue et les conditions d’occupations de parcelles du territoire de France que possédaient ou réclamaient les rois d’Angleterre. Au début du XIIIe siècle, les régions du Poitou, d’Anjou, du Maine et de la Normandie avaient été perdues par l’Angleterre et seul le duché d’Aquitaine demeurait en sa possession. La partie la plus importante de l’Aquitaine, en particulier en raison du commerce du vin, était la Gascogne, dont la capitale était Bordeaux. Au Traité de Paris de 1259, Henri III accepta de conserver l’Aquitaine comme fief de la couronne française. Cela fournit au roi français l’occasion d’intervenir dans les possessions anglaises de Gascogne, et même le droit de confisquer le duché. Cela amena la France et l’Angleterre en conflit en 1294 et en 1324.

Les relations entre les royaumes étaient donc orageuses lorsqu’un nouveau roi anglais, Édouard III, accède au trône en 1327. L’année suivante, le roi de France Charles IV meurt sans laisser d’héritier mâle de directe lignée. La couronne française passa aux mains de Philippe VI de Valois, qui se trouvait être l’héritier mâle le plus proche de la lignée directe. Cependant, Édouard prétendait aussi à la couronne sur la base qu’il était l’héritier le plus proche de Charles, mais à travers la lignée féminine. Il était le fils de la sœur de Charles, Isabelle.

Les menaces de confiscation du duché d’Aquitaine combinées avec sa position de faiblesse en Angleterre ont forcé Édouard à payer un hommage à Philippe en 1329. Ce faisant, Édouard reconnaissait Philippe comme roi de France. Malgré tout, le problème inhérent à la possession d’une partie du sol de France par le roi anglais persistait, jusqu’au moment où Philippe confisqua le duché en 1337. Ce geste consistait ni plus ni moins en une déclaration de guerre.

La première phase du conflit (1340-1369)

Après quelques hésitations, Édouard se déclara finalement roi de France en janvier 1340, et bien qu’il abandonna ce titre lors de la paix de 1360 à 1369, comme le fit aussi Henri V entre 1420 et 1422, les rois anglais ont continué de s’appeler « rois de France » jusqu’en 1801-1802. Entre 1337 et 1453, il y eut donc des périodes d’affrontements intensifs au sujet de la possession de la couronne de France, de même que sur des litiges territoriaux, dont celui de l’Aquitaine.

Carte montrant l'évolution des opérations entre 1337 et 1453.

Les premières phases de la Guerre de Cent Ans ont vu l’Angleterre et la France se battre l’une contre l’autre par le biais de leurs alliances respectives avec d’autres puissances, des alliances qu’elles avaient eu le temps de construire dans les années 1330, alors que l’on savait la guerre inévitable. D’ailleurs, la première campagne amorcée par Édouard III en est un bon exemple. En 1338, Édouard établit une base à Anvers, la capitale de son allié, le duc du Brabant. Par le fait même, Édouard négocia une alliance avec le dirigeant du Saint-Empire romain germanique, l’empereur Louis de Bavière qui fit de lui le vicaire général impérial en France et sur les territoires allemands.

Le premier assaut fut lancé en septembre 1339 dans le Cambrésis, cette partie de la France qui se trouvait à l’époque à la frontière avec le Saint-Empire. À Gand, en janvier 1340, Édouard se déclara roi de France afin de compter sur l’appui militaire de la population qui était en rébellion ouverte contre le comte qui dirigeait la cité, un pro-Valois. La seconde campagne d’Édouard de juillet à septembre 1340 fut contre Tournai, une ville du nord de la France que réclamaient les Flamands.

De leur côté, les Français réagirent en conduisant une série de raids sur la côte sud de l’Angleterre en 1338-1339, mais la menace sur l’Angleterre et la Manche avait été réduite par la victoire navale anglaise à L’Écluse (Pays-Bas), le 24 juin 1340. Toujours au plan stratégique, il faut aussi préciser que l’Écosse faisait partie des préoccupations. L’intervention anglaise dans la région dans les années 1290 avait amené les Écossais à s’allier aux Français. Au début des années 1330, Édouard III tenta de restaurer l’autorité anglaise en Écosse en y plaçant un de ses hommes. Par conséquent, David II d’Écosse dut s’exiler en France en 1334, mais il parvint à y retourner en 1341 afin de poursuivre la lutte.

Édouard III, roi d'Angleterre de 1327 à 1377.

La situation à l’automne de 1340 consiste en une impasse et une trêve est conclue. Édouard avait peu de ressources et ses alliés étaient de plus en plus réfractaires à lui fournir une assistance. C’est alors qu’une nouvelle opportunité se présenta à Édouard en 1341 au sujet d’une dispute quant à la succession au trône de Bretagne. Édouard offrit un appui militaire au prétendant de la famille Montfort. Il envoya ainsi ses troupes dans la région et il y fit campagne en personne en 1342. L’effort de guerre anglais devint plus aventureux dans les années 1340. En 1345, le duc de Lancaster étendit ses possessions en Aquitaine. L’année suivante, Édouard envahit la Normandie, saccageant la ville de Caen et poursuivant sa marche dans les terres pour s’arrêter non loin de Paris.

Alors qu’il faisait mouvement vers le nord-est, il fut intercepté par une armée française à Crécy, une localité située non loin de Ponthieu qui appartenait aux Anglais. La victoire d’Édouard à Crécy le 26 août 1346 asséna un coup terrible au moral des Français, tout comme le fit la victoire anglaise sur les Écossais à Neville’s Cross (17 octobre 1346) et la capitulation de Calais l’année suivante. Cette dernière ville fut par la suite convertie en une importance base commerciale et militaire anglaise et ne fut pas reprise par les Français avant 1558.

La fin des années 1340 connut une pause dans les affrontements en raison des ravages causés par la Peste Noire. Philippe VI en mourut en 1350 et son héritier, Jean II, effrayé par une alliance anglo-navarraise et d’autres succès militaires anglais, semblait plus disposé que son père à trouver une solution négociée. La papauté prit en main les négociations à Guînes en 1354, mais celles-ci échouèrent et la guerre reprit l’année suivante. Édouard Plantagenêt, le Prince de Galles (surnommé le « Prince Noir »), mena un raid à travers le sud de la France à partir de Bordeaux vers la côte méditerranéenne. En 1356, le duc de Lancaster poursuivait toujours sa campagne en Normandie et le Prince Noir faisait mouvement vers le nord. Celui-ci fut forcé de livrer bataille à Poitiers où il remporta une victoire catégorique, faisant du coup prisonnier Jean II.

Édouard lança par la suite sa dernière offensive d’envergure en 1359, dans l’espoir probable de reprendre Reims et ainsi être couronné roi de France. Par contre, son plan échoua et il consentit plutôt à un règlement négocié par le Traité de Brétigny signé le 8 mai 1360. Jean II fut libéré en échange d’une rançon de 3 millions d’écus et Édouard accepta d’abandonner ses prétentions à la couronne française, en retour d’un élargissement de ses possessions d’Aquitaine, du Poitou, de Ponthieu et de Calais. Tous ces territoires devraient être pleinement souverains, c’est-à-dire qu’Édouard n’aurait pas à payer un hommage ou à subir la tutelle française. Bien que ce règlement fut officialisé à Calais le 24 octobre 1360 entre Édouard et Jean, les clauses renonciatrices (à savoir qu’Édouard abandonne son titre français et que les Français laissaient tomber leur souveraineté sur ses dernières acquisitions) furent retirées du traité principal et elles ne furent jamais effectives. Ce faisant, il est probable qu’Édouard voulait garder ses options ouvertes.

Miniature de Jean Froissart représentant la bataille de Poitiers de 1356. Cet affrontement tourna au désastre pour l'armée française, pourtant trois fois plus nombreuse que l'armée anglaise.

La seconde phase (1389-1429)

Ce qui apparaît comme un flou juridique dans le Traité de Brétigny fut exploité par Charles V en 1369, lui permettant de confisquer à nouveau l’Aquitaine et d’envoyer des troupes dans les possessions d’Édouard. En revanche, Édouard décida de reprendre le titre de roi de France. Dans une autre phase du conflit (1369-1389), les Anglais connurent une série d’insuccès et ils perdirent la presque totalité de leurs gains des vingt dernières années. Les Français avaient bénéficié de leur alliance avec le royaume de Castille qui leur donna la suprématie en mer, leur permettant de harceler sporadiquement les côtes anglaises.

Les Anglais tentèrent diverses formes d’assaut, par exemple des raids dans le nord du territoire français, des tentatives d’établir des têtes de pont sur les côtes, des alliances avec les Flamands et le duc de Bretagne, mais le tout sans succès notable. Le schisme papal de 1378 à 1418 compliquant davantage les choses, car les Anglais et les Français donnèrent leurs appuis à chacun des papes qui s’opposaient et chaque royaume avait des rois qui n’étaient pas majeurs (Richard II en Angleterre et Charles VI en France).

Toutes ces problématiques ne semblaient pas trouver de solutions. Tout ce que l’on put convenir fut la conclusion d’une autre trêve en 1396, une trêve qui dura néanmoins trente ans, facilitée par le mariage de Richard II avec Isabelle, la fille de Charles VI. Cependant, les problèmes mentaux de Charles VI plongèrent la France dans une situation désespérée qui dégénéra en une guerre civile entre les Bourguignons et les Armagnacs (et d’autres factions orléanistes). La situation n’était guère mieux dans le camp anglais, où Richard II avait déposé son cousin Henry Bolingbroke (Henry IV). Bien que la longue trêve continuait de s’appliquer en théorie, les Français avaient envoyé de l’aide aux rebelles gallois qui combattaient Henry. Ils tentèrent également de reprendre Calais, la Gascogne et nuire au trafic anglais dans la Manche.

En 1410, la guerre civile en France avait atteint un tel sommet que chaque camp français alla demander une assistance aux Anglais. Cela finit par convaincre les Anglais qu’il était temps d’effectuer une autre tentative en France. Par conséquent, Henry V lança en 1415 sa première invasion qui mena à la capture de Harfleur et à la victoire d’Azincourt. Malgré qu’ils étaient largement dépassés en nombres et qu’ils étaient affaiblis par la longue marche, les Anglais battirent les Français dans ce qui s’avéra être un véritable massacre. Les Anglais capturèrent le neveu de Charles VI, Philippe duc d’Orléans, et plusieurs autres personnalités.

Miniature du XVe siècle représentant la bataille d'Azincourt (1415). Une autre victoire stratégique de l'armée anglaise.

Le vent était du côté des Anglais et les succès militaires des années suivantes étaient attribuables non seulement au génie militaire de Henry V et de ses commandants, mais également aux divisions qui minaient la France. La seconde campagne de Henry débuta le 1er août 1417 et elle consista en une conquête méthodique de la Normandie au moyen de sièges, ce qui était d’ailleurs la première fois que les Anglais tentèrent ce type de stratégie sur une grande échelle. La chute de Rouen en janvier 1419 (après un siège de huit mois) marqua la conquête complète du duché de Normandie et Henry commença à faire mouvement vers Paris.

Conscients des divisions qui les rongeaient, les Français devaient négocier entre eux. Or, ces négociations prirent fin de façon abrupte lorsque Jean, le duc de Bourgogne, fut assassiné par les hommes du dauphin (qui dirigeaient maintenant le clan des Armagnacs). Cela força les Bourguignons, qui étaient parvenus à contrôler le dangereux Charles VI, à faire une alliance avec Henry, qui était en position de dicter ses conditions. Par le Traité de Troyes du 21 mai 1420, Henry devint l’héritier de Charles VI (le dauphin, qui devint plus tard Charles VII, se trouvait donc déshérité) et régent de France.

Henry V, roi d'Angleterre de 1413 à 1422.

Bien entendu, ce traité ne fut pas reconnu dans les territoires hors des possessions anglaises et bourguignonnes. La conséquence fut que le roi Henry V vieillissant et les hommes qui agirent au nom de son fils Henry VI (qui était encore un bébé) reçurent la difficile mission d’étendre leurs possessions. Les victoires anglaises lors des batailles de Cravant (31 juillet 1423) et de Verneuil (16 août 1424) avaient permis aux Anglais et à leurs alliés bourguignons d’étendre le territoire jusqu’à la Loire vers 1428. Cependant, les forces du dauphin étaient parvenues à faire lever le siège sur Orléans, en partie grâce à la contribution morale de Jeanne d’Arc. L’armée de Charles VII finit par vaincre les Anglais à Patay le 18 juin 1429 et elle reprit la plupart des territoires à l’est de Paris, permettant ainsi au dauphin d’être couronné roi de France à Reims le mois suivant.

La reprise en main de la situation par la France (1429-1453)

À partir de cet instant, les Anglais durent adopter une posture défensive, malgré que Henry VI se soit fait couronner roi de France à Paris le 16 décembre 1431. Ce faisant, Henry devenait de fait le premier roi anglais à réaliser concrètement ce que son ancêtre réclamait presque un siècle auparavant. Les alliés bourguignons des Anglais se retirèrent de l’alliance en 1435 et Charles VII fit son entrée dans Paris l’année suivante. Il restait aux Anglais la Gascogne, Calais, la Normandie, bien que le contrôle de la Haute-Normandie fut contesté par une révolte 1435-1436 dans laquelle Harfleur fut perdue. Cette cité fut reprise en 1440, mais les Anglais perdaient du même coup Dieppe, ce qui rendait une fois de plus les côtes anglaises et la Manche vulnérables aux attaques.

Charles VII, roi de France de 1422 à 1461.

Les Anglais restèrent à nouveau sur la défensive dans les années 1440, car les coûts de la guerre devenaient de plus difficiles à supporter. Après la conclusion d’une trêve en 1444 et le mariage de Henry VI avec Marguerite d’Anjou, les défenses anglaises en Normandie furent grandement affaiblies, laissant le loisir à Charles VII de les prendre, ce qu’il fit lorsqu’il envahit le duché avec l’assistance du duc de Bretagne en 1449. Ce qui restait de la Normandie tomba en l’espace d’une année et la Gascogne tomba à son tour en 1451. Une rébellion contre l’autorité française à Bordeaux en 1453 encouragea les Anglais à y envoyer une armée sous le commandement de Lord John Talbot, mais lui et l’effort de guerre anglais furent anéantis à la bataille de Castillon du 17 juillet.

Les batailles de la Guerre de Cent Ans

Sur une période de plus de cent ans, il est certain que les buts de guerre des belligérants ne furent pas les mêmes. Par exemple, la prétention anglaise au trône de France fut moins significative après 1360 jusqu’au moment où elle revint à l’ordre du jour au lendemain du Traité de Troyes.

Les stratégies ont également varié. Pour ainsi dire, le XIVe siècle vit la domination de la chevauchée. Il s’agissait de la conduite d’un raid à grande échelle sur le territoire français dans le but d’affaiblir le moral, de créer des distorsions économiques et collecter autant de prisonniers que de butins possible. Ce genre de manœuvres militaires était populaire parmi les troupes anglaises qui y voyaient des opportunités de s’enrichir. Cela avait aussi un impact politique considérable, dans la mesure où les raids anglais remettaient en question la capacité du régime des Valois à défendre adéquatement la France et ses habitants.

Aussi attirante fût-elle, la stratégie des raids avait ses limites. Seule la conquête systématique de la France permettrait aux Anglais de traduire leurs prétentions sur le territoire, la souveraineté et la couronne en réalité. Sous Henry V et Henry VI, donc, la stratégie privilégiée fut le siège. Déjà à cette époque, l’artillerie était utilisée, et ce, autant à des fins offensives que défensives lors de sièges. Le XIVe siècle vit donc la conduite de sièges, le plus évident fut probablement celui de Calais, et il y eut également des actions de chevauchée au XVe siècle, dont celle exécutée par les Anglais en Bretagne en 1443.

Les XIV et XVe siècle virent aussi des actions à plus petites échelles, comme des raids et des patrouilles, de même que la fortification et l’envoie de garnisons dans des places fortifiées avaient leur importance. À cet égard, les Français eurent des difficultés à pénétrer en Gascogne anglaise, car la frontière était bien protégée par des structures défensives. De plus, étant donné que les Anglais menaient une guerre outre-mer, l’activité navale s’avéra importante pendant cette période, notamment pour le transport des troupes, pour la patrouille dans la Manche et pour la protection de la route commerciale entre l’Angleterre et la Gascogne.

Les archers: l'ennemi no. 1 de la chevalerie.

Autant sur terre que sur mer, les batailles à grande échelle furent peu nombreuses, mais on se souviendra toujours dans cette guerre de certains épisodes particuliers, comme les trois victoires anglaises à Crécy, Poitiers et Azincourt. Toutes ces batailles furent livrées de façon similaire, avec les soldats anglais démontés et qui comptaient sur l’efficacité du tir de leurs archers pour arrêter la charge de la chevalerie française. Dans toutes ces occasions, le commandant anglais déploya ses troupes sur un front relativement mince. Cela créa un effet d’entonnoir qui limita du coup la liberté d’action des Français (qui était importante pour eux étant donné qu’ils étaient largement supérieurs en nombre), tout en accroissant l’effet du tir des flèches sur les soldats ennemis trop serrés.

Étant donné que les Anglais devaient envoyer leurs armées outre-mer, il n’est pas étonnant qu’elles fussent moins nombreuses que celles de leurs adversaires. Par exemple, une armée anglaise envoyée en France au XVe siècle dépassait rarement 2,500 hommes (bien que des troupes aient été régulièrement envoyées en renforts entre 1415 et 1450) et les chevauchées dirigées par le Prince Noir en 1355 et 1356 le furent avec le même contingent, qui fut appuyé par des Gascons.

Dans un autre contexte, à Crécy, il est probable qu’Édouard III n’ait pas eu plus de 7,000 hommes et au maximum 10,000 lors de sa campagne de 1359. De son côté, Henry V avait quitté l’Angleterre avec 12,000 soldats, mais la maladie et le besoin de défendre Harfleur l’avaient dépossédé de la moitié de ses effectifs lorsque débuta la bataille d’Azincourt en 1415. Selon les sources, on pense qu’Édouard III aurait pu avoir une armée allant jusqu’à 32,000 hommes au siège de Calais, mais il n’y eut assurément aucune armée anglaise qui dépassa ce nombre au cours du long conflit.

Un exemple de canon tel qu'il put en exister dans la seconde moitié du XIVe siècle. Le canon s'avéra particulièrement utile lors du siège d'une place forte.

D’autre part, la Guerre de Cent Ans avait démontré l’importance des alliances. Celle entre les Français et les Écossais fut efficace et causa des ennuis aux Anglais. Une autre, celle entre la Castille et la France, fournit à celle-ci une précieuse assistance navale. De leur côté, mis à part les quatre premières années de la guerre, les Anglais ont essentiellement compté sur leurs troupes nationales et non sur des forces étrangères.

Lorsque la guerre reprit après 1369, les troupes anglaises étaient recrutées d’après un système contractuel où des capitaines devaient fournir un certain quota d’hommes qui percevaient une solde royale pour la durée du service. Plusieurs servaient pour une courte période, qui souvent ne dépassait pas six mois, bien que le besoin d’avoir des troupes de garnisons (surtout au XVe siècle en Normandie) finit par créer une sorte d’armée permanente avec des hommes qui contractaient une plus longue période de service.

On remarque également qu’au XIVe siècle, les soldats d’infanterie étaient en nombre à peu près égal à celui des archers. Sous Richard IV d’Angleterre, lors des guerres galliques, il n’était pas rare de voir un ratio de 1 pour 3, c’est-à-dire un fantassin pour trois archers. Ceux-ci avaient une valeur tactique reconnue, ils étaient disponibles en grand nombre et ils ne coûtaient pas chers à équiper. Les armées françaises comptaient aussi sur le rôle de la noblesse dans le recrutement et la direction des troupes. Par contre, ces forces étaient souvent recrutées à la suite d’obligations féodales (de vassalité) et elles provenaient en grande partie de milices urbaines. Les Français pouvaient mobiliser de grandes armées, mais celles-ci manquaient du niveau de cohésion et de professionnalisme que l’on retrouvait chez les Anglais.

Représentation de la bataille de Castillon (1453). Cette victoire française marqua le dernier affrontement de la Guerre de Cent Ans.

L’utilisation croissante de l’arc long dans les armées anglaises, de l’arbalète chez les Français, le perfectionnement des épées et le retour en force de l’infanterie, tout cela fit en sorte que le soldat de la Guerre de Cent Ans dut investir davantage sur son armure. Pour sa part, l’artillerie commençait à faire sa marque, et ce, dès la seconde moitié du XIVe siècle. À la fin du conflit, des armes à feu d’infanterie et des canons de plus fort calibre virent leur apparition dans les deux camps. En effet, la victoire ultime de la France est largement attribuable non seulement à l’usure chez l’adversaire, mais aussi grâce à l’utilisation accrue de l’artillerie et à la nécessaire réorganisation et à la professionnalisation de son armée. Ce fut une entreprise que le roi Charles VII avait jugé essentielle dans les années 1440.