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Les guerres israélo-arabes (1948-1973)

Introduction

Les guerres israélo-arabes (1948; 1956; 1967; 1973) furent des conflits majeurs entre l’État d’Israël et ses voisins arabes, entrecoupés de nombreuses perturbations mineures, qui au final ponctuèrent plusieurs décennies d’antagonismes au Proche et Moyen-Orient. Dès le début de l’immigration juive en Palestine dans les années 1930, les Juifs et les Arabes furent en conflit sur l’enjeu d’une terre que chaque religion en présence considère comme sacrée. Notons aussi que les années séparant les guerres à grande échelle de 1948 à 1973, puis celles depuis 1973, virent une agitation relativement continue de la part des rebelles palestiniens désireux d’employer tous les moyens jugés nécessaires afin d’établir un État palestinien indépendant. Cela étant, ces événements combinés firent de cette région l’une des plus instables du monde.

1948

Tant les Arabes que les Juifs avaient des réclamations, voire des prétentions historiques sur ce territoire que l’on appelle la Palestine, de même que sur la cité sacrée de Jérusalem. Après un long exil, les Juifs commencèrent à réaliser leur vieux rêve d’immigrer sur ces terres qui furent alors sous la tutelle britannique au cours des années 1930. Par contre, ce fut surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte des horreurs de l’Holocauste, que les Juifs de par le monde furent convaincus que seul un État juif indépendant pourrait assurer leur avenir et celui de leur religion.

Par conséquent, les immigrants juifs vers la Palestine arrivèrent par dizaines de milliers, si bien que la population juive de Palestine se chiffra à 650,000 personnes en 1948, malgré les tentatives des Britanniques de limiter, voire stopper cette immigration de masse. Dans ce contexte, certains militants juifs commencèrent à attaquer les garnisons britanniques et à se battre contre les Palestiniens, qui furent loin de bien accueillir ces immigrants soucieux d’établir un État indépendant juif dans cette région.

Des soldats arabes en 1948.

Incapable de garder le contrôle sur cette situation hautement volatile, la Grande-Bretagne décida de confier le problème à l’Organisation des Nations-Unies (ONU) nouvellement créée, dans le but de trouver une solution pacifique. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée Générale des Nations-Unies ratifia un plan de partition de la région en deux États, l’un juif et l’autre palestinien. Bien accueilli par les Juifs de la région, ce plan de partition fut dénoncé et qualifié d’inacceptable par les Palestiniens et les gouvernements des États arabes limitrophes, ce qui amena ces États à faire des préparatifs de conquête militaire de la Palestine.

En prévision du conflit, les Israéliens accumulèrent des stocks considérables d’armes de toutes sortes, soit un matériel militaire qu’ils parvinrent à se procurer en bonnes quantités sur le marché noir au lendemain de la guerre en Europe, de même qu’ils entraînèrent des hommes, toujours en prévision des hostilités contre les voisins arabes. En fait, chaque camp n’eut guère de difficultés à recruter, dans la mesure où les armées purent combler leurs effectifs, entre autres, grâce à l’afflux de vétérans de la guerre de 1939-1945, dont nombreux étaient ceux ayant servi dans les rangs britanniques.

Des soldats israéliens lèvent leur drapeau national en 1948: c'est la déclaration d'indépendance.

Après l’annonce de la résolution onusienne de novembre 1947, de violentes et sanglantes émeutes, de même que des attaques au style terroriste, balayèrent la région au moment où chaque camp tenta d’acquérir des parcelles de territoire avant l’annonce de la partition officielle. Les forces britanniques, qui officiellement administrèrent la Palestine, tentèrent tant bien que mal de contenir ces violences, mais elles ne voulurent commettre aucun geste brusque qui aurait pu être interprété comme une prise de position partiale envers un camp au détriment de l’autre. Au moment où la date butoir d’application de la résolution onusienne approcha, les Britanniques procédèrent à un repli systématique de leurs troupes en Palestine, laissant la région dans un véritable chaos. Sans attendre l’entrée en vigueur de la partition, les dirigeants juifs prirent, pour leur part, la décision de déclarer l’indépendance d’Israël le 14 mai 1948.

Quant aux dirigeants palestiniens, ceux-ci refusèrent de reconnaître cette nouvelle nation juive et ils lui déclarèrent la guerre presque immédiatement. Six nations arabes (Égypte, Syrie, Transjordanie, Liban, Irak et Arabie Saoudite) s’allièrent et envoyèrent leurs soldats écraser cet État naissant dans ce qui fut appelé ultérieurement la Guerre israélo-arabe de 1948. En dépit de ses nets désavantages militaires, tant en hommes qu’en matériel, les forces israéliennes de défense parvinrent non seulement à survivre, mais aussi d’étendre le contrôle juif sur une plus large part de la Palestine. En ce sens, les Israéliens furent aidés par deux trêves concoctées par l’ONU qui accordèrent à chaque camp un temps de répit et pour se réarmer. Finalement, la pression internationale contraignit les belligérants à conclure un armistice qui fut signé au début de 1949. L’Égypte fut la première à le signer le 24 février et le tout se conclut le 20 juillet lorsque la Syrie accepta à son tour de cesser les hostilités.

Ces accords laissèrent Israël en contrôle d’un territoire beaucoup plus vaste que ce que prévoyait la résolution onusienne, en plus de 800,000 Palestiniens désormais sous administration israélienne. Cette première campagne militaire réussie permit à Israël de mettre sur pied une armée de métier, en plus de procéder à l’acquisition de matériel militaire de la France et d’autres nations occidentales. Dans l’autre camp, de nouveaux dirigeants firent leur apparition, dont le plus notable peut-être, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser.

Des réfugiés arabes marchent sur une route du nord d'Israël vers le Liban (novembre 1948).

1956

Ces nouveaux chefs qui prirent le pouvoir dans les nations arabes se trouvèrent du coup rejetés par les puissances de l’Ouest et courtisés par l’Union soviétique, dans le contexte de la Guerre froide grandissante entre les blocs idéologiques. Alors que l’Union soviétique fournissait une aide militaire aux nations arabes, celles-ci en retour fournirent des appuis de toutes sortes à la résistance palestinienne et encouragèrent par le fait même un nationalisme panarabe en pleine croissance.

Dans cette optique, en 1956, Nasser provoqua une confrontation directe avec la France et la Grande-Bretagne en s’emparant du stratégique canal de Suez et coupant du même coup l’accès d’Israël à la Mer Rouge. Fort des encouragements franco-britanniques, Israël envahit la péninsule du Sinaï le 29 octobre de la même année et ses troupes reçurent des renforts appréciables des contingents français et britanniques débarqués dans la région. Ces forces combinées parvinrent rapidement à vaincre les troupes égyptiennes, si bien qu’elles purent contrôler toute la péninsule, du moins pour une courte période de temps. En effet, les vainqueurs ne purent savourer bien longtemps leur victoire, car la pression exercée par les États-Unis et la menace d’intervention soviétique forcèrent le retrait des forces d’invasion, et ce, moins d’un mois après le début des hostilités. Cette seconde guerre israélo-arabe pour le canal de Suez et le Sinaï s’avéra être un conflit sans réel lendemain, dans la mesure où il fit peu afin de solidifier la solidarité arabe, tout en alignant ces pays dans le camp soviétique.

Mieux équipée qu'en 1948, l'armée israélienne qui entame sa seconde guerre avec ses voisins arabes en 1956 se voyait fournie d'un important armement en blindés et avions de combat.

1967

Au cours de la décennie suivante, l’Union soviétique encouragea et appuya les développements militaires dans les nations arabes qui entouraient Israël. L’armée israélienne fit de même, notamment en mettant l’accent sur le développement d’une puissante force blindée et d’une aviation à toute épreuve. L’armée et le gouvernement israéliens interprétaient la montée en puissance des pays arabes comme une menace sérieuse, d’autant que les services de renseignements attestaient tous d’une autre imminente offensive contre l’État hébreu.

En conséquence, Israël mobilisa discrètement les unités de réserve de son armée puis, le 5 juin 1967, lança une attaque préventive contre l’aviation égyptienne. Au cours des deux journées suivantes, les forces israéliennes décimèrent les troupes égyptiennes, capturèrent la Bande de Gaza et à nouveau la péninsule du Sinaï. L’assistance fournie à l’Égypte par le Liban, la Jordanie, la Syrie et l’Irak s’avéra inefficace, car Israël avait pris soin d’éliminer rapidement les armées de l’air de ses ennemis. Lorsque Gaza et le Sinaï furent sécurisés, Israël tourna son attention vers la Jordanie et la Syrie. Au cours des quatre derniers jours dans ce qui sera appelé plus tard la Guerre des Six Jours, Israël s’empara de la Cisjordanie, du plateau du Golan et des secteurs de Jérusalem autrefois sous contrôle arabe.

L'offensive aérienne surprise d'Israël contre l'Égypte de juin 1967 permit de détruire la presque totalité de l'aviation égyptienne qui se trouvait toujours au sol.

Malgré ses succès, Israël se retrouva vite condamné par la communauté internationale après sa Guerre des Six Jours, parce que ses offensives apparaissaient aux yeux de plusieurs comme de purs actes d’agression, surtout lorsque l’on considère l’ampleur des gains territoriaux à la fin de ces brèves hostilités. L’Union soviétique ne cacha pas son appui renouvelé aux nations arabes défaites, s’attardant ainsi à refaire leurs forces militaires. À leur tour, les nations arabes réitérèrent leur appui à la résistance palestinienne, notamment à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) alors dirigée par Yasser Arafat, un mouvement qui mena de nombreuses attaques terroristes en Israël et ailleurs dans le monde contre les intérêts juifs. Tout de même, Israël devait constamment sous-peser le degré de menace que représentaient ses voisins arabes, même si les dirigeants de ces nations n’affichaient plus la même unité, qu’ils avaient perdu d’importants territoires et trois guerres successives.

1973

Deux généraux israéliens d'expérience: Moshe Dayan et Ariel Sharon, lors de la guerre du Yom Kippour (1973).

Les nations arabes choisirent d’attaquer à nouveau Israël lors du congé férié du Yom Kippour, le 6 octobre 1973. Lancées simultanément de l’Égypte et de la Syrie, ces offensives prirent les forces israéliennes par surprise, leur infligeant de lourdes pertes lors des premières journées d’engagement. Conséquemment, les forces arabes connurent certains succès, reprenant entre autres une large partie du Sinaï au sud et du plateau du Golan au nord. Les choses commencèrent à tourner à la faveur des Israéliens le 10 octobre alors qu’une série de contre-attaques parvinrent à repousser les forces syriennes dans leurs pays, comme elles arrêtèrent également les Égyptiens sur la portion sud de la ligne de front.

Les États-Unis et l’Union soviétique répondirent à la crise en ravitaillant leurs alliés respectifs par la voie des airs. De plus, les Américains déployèrent trois groupes de porte-avions et mirent en état d’alerte maximale leur Strategic Air Command. Quant aux Soviétiques, ceux-ci menacèrent d’envoyer des troupes dans la région et placer leurs forces aériennes en état d’alerte. Dans le but d’éviter que ce nouveau conflit israélo-arabe ne dégénère en confrontation nucléaire entre les superpuissances, les diplomates s’activèrent frénétiquement afin de trouver une issue politique qui sache ramener la paix.

Leurs efforts prirent de plus en plus d’importance le 21 octobre, lorsque les troupes israéliennes traversèrent le canal de Suez et parvinrent à encercler la 3e Armée égyptienne. Devant la situation, l’Union soviétique réitéra sa menace d’envoyer des troupes pour secourir cette armée égyptienne, ce qui n’aida en rien les diplomates dans leurs tentatives de localiser le conflit et ramener la paix. Cependant, les diplomates purent conclure deux cessez-le-feu. Le premier échoua, mais le second put tenir jusqu’à la conclusion des hostilités le 25 octobre. Lors de ces deux semaines d’affrontements, les pertes totales arabes s’élevèrent à 8,500 hommes contre 6,000 pour les Israéliens. Ajoutons à cela les pertes financières considérables qu’encaissa chaque camp, des sommes qui pourraient avoisiner l’équivalent du PIB au cours d’une année.

Des soldats égyptiens posent pour la caméra sur le toit d'un bunker situé sur la ligne Bar-Lev, quelque peu à l'est du canal de Suez (1973).

La guerre du Yom Kippour convainc Israël d’être plus flexible dans ses négociations avec les États arabes. À titre d’exemple, une initiative américaine amena la signature des accords de Camp David en 1978 dans lesquels Israël rendit la péninsule du Sinaï à l’Égypte en retour de la reconnaissance égyptienne du droit d’exister de la nation juive. Le retrait de la menace égyptienne mit effectivement fin aux guerres israélo-arabes à grande échelle, du moins jusqu’au moment d’écrire ces lignes, mais le conflit dans la région perdure. Rappelons l’invasion par Israël du Liban en 1982, dans le but d’éliminer les bases de l’OLP en ce pays. Les troupes syriennes, qui occupaient la moitié nord du Liban, opposèrent une résistance à l’invasion, mais elles furent défaites. En conséquence, Israël maintint une force militaire d’occupation au Liban, tout en supportant des groupes paramilitaires chrétiens jusqu’en 2000.

Conclusion

Israël et l’OLP conclurent une entente en 1993 dans le cadre des accords d’Oslo, qui étaient censés fournir une base pour la négociation d’une paix permanente. Israël consentit à la création d’un État palestinien, de même qu’à une Autorité palestinienne dirigée par Arafat. Situé en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, sur des terres conquises par Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967, le nouvel État palestinien ne fut doté que d’une autonomie limitée qui n’apporta pas une paix, ni une indépendance totale aux Palestiniens. Ironiquement, des attaques par des extrémistes des deux camps tuèrent davantage de personnes dans les huit années suivant la signature des accords d’Oslo que lors, par exemple, des quinze années qui les précédèrent depuis Camp David.

L'évolution des gains et des pertes de territoires dans le contexte des guerres israélo-arabes depuis 1948.

La Guerre civile américaine (1861-1865, 2e partie)

1863: l’année des grands tournants

Des prisonniers de guerre confédérés posent pour la caméra.

La seconde partie de notre article sur la Guerre civile américaine nous retrouve au printemps de 1863, à une époque où Lincoln avait congédié son général McClellan, l’ex-commandant de l’Armée du Potomac. Pour le remplacer, le président nomma le général Joseph Hooker, qui avait donné à la classe politique la garantie qu’il allait réussir là où son prédécesseur avait échoué.

Hooker profita de l’accalmie de l’hiver de 1862-1863 afin de réorganiser son armée, refaire le moral de celle-ci et se préparer pour une nouvelle campagne qui allait commencer au printemps. Dès le mois d’avril 1863, Hooker avait pris soin de fixer (sinon d’emprisonner) le général Lee dans ses lignes derrière Fredericksburg (Virginie), tandis qu’il déploya le gros de son armée dans une large manœuvre pour prendre Lee de flanc en amont de la rivière Rappahannock. Comme s’y attendait Hooker, une fois que son armée avait traversé la rivière, il trouva Lee dans une position inconfortable, avec des troupes fédérales devant lui à Fredericksburg, puis sur ses flancs de côté et en arrière.

Ce faisant, Hooker espérait contraindre Lee à battre en retraite tandis qu’il était temps afin d’éviter un encerclement complet, ce qui permettrait ainsi de dégager non seulement Fredericksburg, mais de refouler la menace confédérée un peu plus loin de la capitale Washington. Du moins, dans la position de Lee, c’est ce que n’importe quel général aurait logiquement fait en ces circonstances. Par contre, Lee n’était pas du genre à se laisser manœuvrer, si bien qu’il voulut imposer son agenda. Ce faisant, le général confédéré divisa son armée en deux parties, dont l’une tenta de prendre de flanc l’armée de Hooker, qui elle-même, rappelons-le, tentait de faire de même contre Lee. Le commandant de la force sudiste de flanquement était le général bien connu Stonewall Jackson, qui dirigea contre le flanc de Hooker une attaque dévastatrice. Malgré tout ce succès, qu’on appellera par la suite la bataille de Chancellorsville (2-3 mai 1863) Jackson fut victime d’un malheureux incident. Dans la nuit du 2 au 3 mai, en pleine noirceur et dans la confusion, Jackson fut abattu par des soldats sudistes qui l’ont confondu avec l’ennemi, l’atteignant au bras, forçant l’amputation de celui-ci et le général décéda de complications quelques jours plus tard.

La victoire confédérée à Chancellorsville donna une fois de plus l’initiative à Lee, qui envisagea à nouveau une invasion du Nord. À nouveau, le haut commandement et la classe politique du Nord étaient placés devant une délicate situation, qui rappelait quelque peu l’année 1862. Là encore, considérant que la victoire n’avait pas été obtenue, Lincoln exigea une reddition de comptes du général Hooker. Les deux hommes se disputèrent et dans ce genre de circonstances, l’expérience démontre que le général « fautif » s’en tire rarement. Par conséquent, Hooker fut à son tour congédié puis remplacé par le général George G. Meade, qui prit alors l’Armée du Potomac et la transféra au nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie pour affronter Lee.

Carte des principales campagnes militaires de la Guerre civile américaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les coups fatals: Gettysburg et Vicksburg (été 1863)

Les deux armées se rencontrèrent à la bataille de Gettysburg (1er au 3 juillet, 1863), dans laquelle le total des pertes approcha les 50,000 hommes. Au troisième jour de l’affrontement, qui fut le plus important de la guerre en terme d’effectifs engagés de part et d’autre (environ 165,000 hommes), Lee tenta le tout pour le tout en concentrant quelque 12,500 soldats pour charger de plein fouet sur le centre du front ennemi. Cet épisode hautement symbolique et dramatique pour la Confédération est connu sous le nom de la Charge Pickett, en l’honneur du général qui mena l’assaut (même si seulement le tiers de cette force était composée effectivement d’hommes appartenant à Pickett). Cette attaque échoua, ce qui contraint Lee à se replier au sud et renter à nouveau en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler représentant un épisode épique de l'histoire de la Confédération: la charge de la division Pickett, dernière tentative des Confédérés de remporter la bataille de Gettysburg (juillet 1863).

Virtuellement à la même époque, où Lee et Meade s’affrontaient à Gettysburg, les événements se bousculaient également sur le front ouest. Là, le général Grant fit équipe avec le contre-amiral David D. Porter afin de prendre de flanc les défenses confédérées de Vicksburg, dans l’ouest de l’état du Mississippi, sur le fleuve du même nom. Les canonnières de Porter transportèrent l’infanterie de Grant à travers le fleuve au sud de la ville et, suite à un bref, mais vain combat à Champion Hill (16 mai 1863), l’armée confédérée commandée par le général John C. Pemberton se replia derrière des défenses préalablement établies autour de Vicksburg.

Bien que ce repli derrière un bon système défensif apparut comme une sage décision, la réalité fut que les soldats sudistes s’enfermèrent dans leur propre piège, car Grant prit aussitôt la décision de faire le siège de Vicksburg. Celui-ci dura 47 jours jusqu’à ce que finalement, le 4 juillet (le même jour où Lee amorça sa retraite vers la Virginie), Pemberton déposa les armes, abandonnant à Grant son armée de 30,000 hommes et la cité de Vicksburg. Ce double échec (Gettysburg et Vicksburg) atteignit de plein fouet la Confédération, mais il ne mit pas fin aux espoirs de terminer la guerre. En fait, ces épisodes marquèrent le début d’une nouvelle phase du conflit, une phase dans laquelle les forces de l’Union prirent une fois pour toutes l’initiative et imposèrent leur agenda.

Le siège de Vicksburg (été 1863).

Les difficultés du commandement

Du point de vue sudiste, les désappointements occasionnés après la défaite de Gettysburg, et surtout après le désastre de Vicksburg, amenèrent Lee à prendre la décision de diviser une partie de son armée de Virginie dans le but de stabiliser le front ouest. Lee accorda à son général James Longstreet la permission de prendre deux divisions d’infanterie de la Virginie et les déployer sur le théâtre ouest. Ces renforts furent les bienvenus, dans la mesure où les Confédérés purent arrêter la progression de l’ennemi en Géorgie, à la bataille de Chickamauga (19-20 septembre, 1863). Par contre, les Confédérés ne purent retirer des bénéfices stratégiques de leur victoire tactique, car il y avait de sérieuses mésententes au sein du haut commandement confédéré opérant dans ce secteur.

En effet, les généraux Longstreet et Bragg ne s’entendaient pas sur la suite à donner aux opérations et sur l’allocation des ressources militaires face à un ennemi qui semblait être partout. Par exemple, l’armée de Bragg au Tennessee conduisit plus ou moins brillamment un siège des forces de l’Union à Chattanooga, mais Longstreet, avec l’approbation du président Davis, alla pour sa part entreprendre le siège de la cité de Knoxville, à l’autre extrémité de l’état du Tennessee. Considérant alors que les ressources militaires de la Confédération furent limitées, comme nous l’avons mentionné, il aurait été possible d’envisager une concentration des forces en un lieu, en supposant que la bonne entente eut régné entre Bragg et Longstreet.

Un aperçu du champ de bataille de Chickamauga (Géorgie, septembre 1863).

Pendant ce temps, la prise de Vicksburg par le général Grant allait lui conférer de plus grandes responsabilités. Il fut d’abord nommé commandant de l’ensemble des forces de l’Union qui opéraient au Tennessee. Son premier geste fut de dégager Chattanooga, toujours menacée par Bragg. Ainsi, Grant dépêcha son commandant subordonné favori, le général William T. Sherman à la pointe de la ligne confédérée qui se situait à la hauteur de Missionary Ridge et, lorsque les Confédérés furent fixés, Grant envoya le général George Thomas et son Armée du Cumberland avancer vers le centre ennemi afin d’y faire diversion. Par contre, les soldats de Thomas prirent l’initiative non autorisée de charger l’ennemi sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863. Par chance pour les nordistes, les confédérés se replièrent et Bragg dut retraiter vers la Géorgie. Pour sa part, et bien qu’il fut probablement en colère face à l’assaut non autorisé de Missionnary Ridge, Grant reçut une importante récompense de Lincoln, qui lui se fiait aux résultats. Grant fut en effet rappelé à Washington pour prendre la direction de toutes les forces armées de l’Union.

L’Union reprend l’initiative (1864)

Deux figures légendaires de la Guerre civile américaine: les généraux Ulysses Grant et Robert Lee.

Le début de l’année 1864 allait bien mal s’amorcer pour la Confédération. Sur le terrain, il n’y avait pour ainsi dire que deux armées en état de combattre. D’une part, l’armée décimée (mais dangereuse) de Virginie sous les ordres de Lee puis, d’autre part, celle du Tennessee désormais sous la direction de Joseph E. Johnston, au lendemain de la disgrâce de Bragg dans le contexte de son échec à Chattanooga. En mai de la même année, Grant joignit l’Armée du Potomac, toujours sous les ordres de Meade en Virginie, et on entreprit la poursuite de Lee, tandis que Sherman, à la tête de trois armées en Géorgie, se concentra sur Johnston.

Les deux campagnes militaires, celle en Virginie puis celle en Géorgie, étaient très différentes à certains égards. Lors des combats en Virginie, qu’on appela la Campagne Terrestre (ou Wilderness Campaign), chaque camp frappa l’autre dans une série de batailles majeures et rangées, que ce soit à Wilderness (4-7 mai), à Spotsylvania (8-20 mai) et à Cold Harbor (3 juin). Au cours de cette période de quarante jours, les forces en présence encaissèrent de terribles pertes: 60,000 pour l’Union et 40,000 pour la Confédération, tués ou blessés.

En Géorgie, la situation fut différente, car les généraux en présence manœuvrèrent avec précaution, tentant à maintes reprises d’éviter la bataille. Une seule fois Sherman se risqua à lancer une offensive à outrance contre Johnston à Kennesaw Mountain (27 juin), avec des résultats si médiocres que le commandant nordiste ne se laissa plus jamais prendre au piège. Pour sa part, Johnston n’avait surtout pas les moyens d’une telle aventure, si bien qu’il resta sur la défensive. Par conséquent, alors que les pertes en Virginie atteignirent des niveaux affolants, celles de Géorgie furent relativement modestes, par rapport aux nouveaux standards en vigueur issus de l’expérience des trois dernières années de guerre.

Peinture de Mort Kunstler montrant au centre le général Grant et à sa droite le général Meade, le commandant de l'Armée du Potomac, lors de la bataille de Wilderness (Virginie, mai 1864).

Malgré ces disparités, le résultat fut sensiblement le même. En effet, Lee fut contraint de se replier derrière ses défenses dans Richmond, tandis que Johnston prit la décision de retraiter dans Atlanta. Pour le président Davis, le repli de Lee sembla justifié, mais pas celui de Johnston. Davis était d’avis que le front de Géorgie aurait dû tenir, si bien que le 17 juillet 1864, il congédia Johnston et le remplaça par le général John B. Hood. Ce dernier sembla déterminé à restaurer cette sorte de mobilité et d’esprit de manœuvre qui avait caractérisé les deux premières années de la guerre pour la Confédération. C’est dans ce contexte que Hood se lança dans une série d’offensives contre les forces supérieures de Sherman à Peachtree Creek (20 juillet) et Atlanta (22 juillet), dans l’espoir d’assainir à Sherman un coup terrible qui le forcerait à retraiter vers le nord.

Les assauts de Hood connurent certains succès tactiques, mais les pertes engendrées diminuèrent de façon dramatique les effectifs de sa propre armée. Pour donner un autre portrait de la situation, mentionnons simplement qu’entre juillet et septembre 1864, les effectifs de l’armée de Hood en Géorgie avaient fondu de moitié. De plus, comme si ce n’était pas assez, les lignes de ravitaillement par chemins de fer autour d’Atlanta furent précipitamment coupées par Sherman, dans un mouvement tactique judicieux qui contraignit Hood à évacuer la capitale géorgienne.

Le général Hood fit face à une situation si désespérée, qu’il se mit à concevoir des plans qui sortirent de la réalité. Par exemple, Hood envisagea d’ignorer carrément la présence de Sherman dans Atlanta, puis de porter ses efforts pour « envahir » à nouveau le Tennessee. Sherman (et à peu près personne) ne comprit où Hood s’en allait avec cette manœuvre, si bien que le général nordiste laissa aller son adversaire, se contentant de se départir d’une petite troupe sous les ordres de George Thomas et John M. Shofield afin de garder un œil sur les Confédérés.

Nullement intimidé par la présence potentielle de l'ennemi sur ses flancs, le général William T. Sherman entreptit à la fin de 1864 une longue marche d'Atlanta à Savannah en Géorgie, avant de monter au nord vers Richmond et faire la jonction avec Grant.

Sherman ne voulut pas se laisser distraire par la manœuvre de Hood, car l’intention du général nordiste était claire: marcher à travers la Géorgie d’Atlanta à Savannah sur la côte. Une autre preuve que Sherman entendait contrôler l’agenda, l’armée de Hood fut brutalement accrochée à la bataille de Franklin (30 novembre). Au lieu d’adopter une posture défensive, compte tenu de ses maigres ressources, Hood ordonna un assaut frontal qui relevait de la pure folie. Non sans surprise, l’assaut fut un échec, voire un massacre qui n’apporta aucun gain, mais davantage de pertes. En conséquence, l’armée de Hood fut mise en déroute et presque complètement anéantie au lendemain de la bataille de Nashville, le 15 décembre. Pendant ce temps, Sherman suivit son plan de marche à travers la Géorgie lors de sa fameuse Marche à la Mer. Ce général agressif ne s’était pas gêné pour faire vivre ses soldats à même le pays. D’une certaine manière, ces pillages de toutes sortes se volaient un message envoyé à la rébellion à l’effet que le gouvernement fédéral disposait de tous les moyens pour asseoir sa domination sur le pays.

Sherman arriva à Savannah la semaine précédant Noël, où il offrit la ville en « cadeau » au président Lincoln. Le général tourna ensuite au nord et marcha à travers la Caroline du Sud en dictant à ses soldats d’adopter le même comportement que lors de leur passage en Géorgie. À Columbia, la capitale de l’état, la majeure partie de la ville brûla, si bien que les historiens ont longuement débattu à savoir si ces incendies étaient délibérés ou accidentels. Pour sa part, Sherman ne s’en formalisa pas, se contentant de dire que toutes ces destructions avaient été engendrées par ceux qui avaient déclenché les hostilités.

1865: la fin

Chose certaine, l’avenir de la Confédération était pour ainsi dire inexistant au tournant de 1864-1865. Un règlement politique du conflit était toujours écarté et ce serait les armes qui parleraient à nouveau, histoire de mater ce que Lincoln considérait être une rébellion depuis 1861. Désespéré, le président confédéré Davis sortit le général Johnston de sa disgrâce et il lui confia un nouveau commandement. Le général engagea ses 21,000 soldats restants contre les 60,000 combattants de Sherman à Bentonville (Caroline du Nord) le 25 mars 1865. Cependant, Johnston dut se rendre à l’évidence que la marche des forces de l’Union était impossible à enrayer.

Photo prise à l'intérieur d'Appomattox Court House. On y voit la table blanche en marbre sur laquelle le général confédéré Robert E. Lee s'est installé pour signer l'acte de capitulation de son armée.

Au niveau stratégique, quiconque observe la situation de près se rend compte que l’étau se resserre autour de Lee qui se trouve dans Richmond. En effet, Grant arriva par le nord, puis Sherman par le sud, à travers la Caroline du Nord. Les retranchements de Lee se trouvant dans Richmond et à Petersburg un peu plus au sud furent durement mis à l’épreuve. Grant lança le 1er avril une offensive à Five Forks, près de Pertersburg, que Lee dut évacuer à la hâte. Le seul espoir de Lee de prolonger quelque peu la lutte aurait été de faire la liaison avec la petite armée de Johnston qui se trouvait en Caroline du Nord dans le but de conduire un assaut final.

Or, Lee fut coupé de Johnston par la présence de l’ennemi dans Appomattox Court House (Virginie), ce qui signifia que tout espoir était vain. De toute façon, Lee avait pris la décision de capituler, ce qui se produisit en effet à Appomattox Court House le 9 avril. Pour sa part, Johnston se rendit à Sherman près de Durham Station (Caroline du Nord) le 26 avril suivant, ce qui marqua virtuellement la fin des hostilités.

Il y eut quelques capitulations plus tardives, comme celle des troupes confédérées du Texas en mai, puis celle du capitaine de vaisseau James I. Waddell. Ce dernier préféra se rendre avec l’équipage de son navire CSS Shenandoah aux Britanniques le 6 novembre de la même année.

Pendant ce temps, à Washington, alors que l’on célébrait la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et que l’on préparait ce grand mouvement de réconciliation nationale, un individu nommé John Wilkes Booth assassina le président Lincoln au théâtre Ford, le 14 avril 1865. À l’instar de la guerre, l’assassinat de Lincoln aura eu aussi des conséquences incalculables sur l’évolution de l’histoire de cette nation qui demeurait encore divisée sur ses antagonismes de toutes sortes: disparités économiques nord-sud, différentes mentalités, esclavage…

Scène de Mort Kunstler illustrant la capitulation des forces confédérées en avril 1865. Nous retranscrivons ici un extrait de la légende qui figure sur cette oeuvre: "They faced each other in two long straight lines - just as they had so many times before on so many bloody fields of fire. This time was different. (...) At Chamberlain's command, the Northern troops receiving the surrender shifted their weapons to "carry arms" - a soldier's salute, delivered in respect to the defeated Southerners standing before them. Confederate General John B. Gordon, immediately recognized this remarkable, generous gesture offered by fellow Americans - and responded with a like salute. Honor answering honor. Then it was over. And a new day had begun - built on this salute of honor at Appomattox. Former foes both North and South - in mutual respect and mutual toleration - now faced the future together. As Americans all."

La Guerre civile américaine (1861-1865, 1ère partie)

Introduction

La Guerre civile américaine de 1861 à 1865, qui fut de loin le conflit le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis, constitua aux plans politique, social et culturel un tournant majeur qui vit une refonte complète des bases sur lesquelles s’était édifiée la nation américaine. La guerre transforma à jamais le pays en renforçant les pouvoirs du gouvernement central au détriment de celui des états, comme elle vit une modification en profondeur du système économique et celui des infrastructures de transport. En dépit des pertes en vies humaines (qui sont estimées à 620,000, soit plus que toutes les autres guerres américaines réunies) et de la destruction massive (surtout dans les états du Sud), la Guerre civile américaine ne mit pas seulement fin à l’esclavage, mais elle finit par mettre en place les conditions qui allaient faire des États-Unis une future puissance mondiale.

La Guerre civile américaine fut aussi le premier conflit de type « moderne » dans lequel la nation expérimenta à grands frais l’émergence d’un large éventail de nouvelles technologies militaires. À notre avis, la plus remarquable (et meurtrière) de ces technologies fut l’introduction à grande échelle du mousquet à canon rayé qui tirait la très dangereuse cartouche Minié, soit le Springfield 1861, ce qui permit aux fantassins d’étendre de 80 à 800 mètres la portée du tir.

Cette technologie rendit les assauts frontaux des plus dangereux et elle contribua en conséquence au taux élevé de pertes enregistrées au cours de ce conflit. De plus, la Guerre civile américaine vit l’emploi massif de nouveaux moyens de communication tels le télégraphe et les chemins de fer, en plus du recours aux premiers navires de guerre cuirassés, des sous-marins et des ballons à air chaud pour l’observation. Notons également que les armées prirent soin à s’enterrer dans des systèmes de tranchées relativement sophistiquées. Cela fut particulièrement le cas au cours de la dernière année de la guerre, ce qui laissa présager la nature des combats du XXe siècle, comme lors de la Première Guerre mondiale.

Carte des États-Unis à l'époque de la Guerre civile. Les états colorés en gris représentent ceux où l'on pratiquait l'esclavage.

La sécession: la joute politique et l’incident de Fort Sumter (1860-1861)

Abraham Lincoln, le Président des États-Unis d'Amérique de 1860 à 1865.

Bien que les différends qui affectaient les relations entre les états du Nord et ceux du Sud des États-Unis avant la guerre furent nombreux, le problème qui en apparence semblait insolvable, et qui symbolisait par-dessus tout la division, était celui de l’esclavage. Plus précisément, il s’agissait de la question de l’expansion de l’esclavage dans les territoires de l’Ouest américain, qui un jour deviendraient à leur tour des états. En 1860, Abraham Lincoln fut élu chef du nouveau Parti Républicain et il devint par conséquent le candidat de cette formation pour les prochaines élections présidentielles à Washington. Lincoln fit campagne en 1860 sur une plate-forme électorale qui reposait sur la promesse qu’il n’allait pas interférer, ni empêcher le développement de l’esclavage dans les états où il existait déjà. Lincoln promit également qu’il ferait tout en son pouvoir afin d’empêcher que l’esclavage ne s’étende vers l’Ouest.

De leur côté, les Sudistes étaient convaincus que sans une expansion, l’esclavage serait appelé à s’éteindre. À la surprise générale, lorsque Lincoln fut élu Président des États-Unis en 1860 (bien qu’étant le moins populaire et le moins connu parmi les quatre candidats qui s’étaient présentés), l’état de la Caroline du Sud réagit durement en faisant sécession du reste de l’Union, le 20 décembre de la même année. Six autres états empruntèrent à leur tour la voie sécessionniste et, lorsque Lincoln prêta serment comme président le 4 mars 1861, ces sept états (Caroline du Sud, Mississippi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas) formèrent les États confédérés d’Amérique (Confederate States of America) et ils nommèrent Jefferson Davis au titre de Président.

Jefferson Davis, le Président des États confédérés d'Amérique de 1861 à 1865.

À partir du moment où il s’installa à Washington, le président Lincoln fut confronté à une situation pour le moins inaltérable. Il ne crut pas que la sécession des états confédérés fut légitime d’un point de vue constitutionnel. Son idée était que dans une démocratie, la minorité avait une obligation d’accepter la décision de la majorité, sinon les élections ne signifieraient rien finalement. Par conséquent, Lincoln insista afin que l’Union ne soit pas fragmentée.

Dans le but de concrétiser sa parole en geste, Lincoln dépêcha une expédition militaire à Fort Sumter en Caroline du Sud. L’objectif principal de cette expédition était de prêter assistance au major Robert Anderson qui commandait une petite garnison de troupes fédérales sur cette île. Situé au milieu de l’estuaire portuaire de Charleston, le Fort Sumter fut rapidement encerclé par des forces confédérées, ce qui n’améliora en rien une situation déjà tendue.

Avant que le tout ne dégénère, Lincoln avait clairement averti le gouverneur de la Caroline du Sud Francis Pickens de ses intentions. Pickens relaya alors l’information au Président Davis. Déterminé à ce que le Sud entame son destin politique par un énoncé public fort, Davis ordonna au brigadier-général Pierre Beauregard d’exiger la capitulation du major Anderson dans Fort Sumter. Si ce dernier venait à refuser, Beauregard avait alors carte blanche pour disposer de Fort Sumter par la force si nécessaire. Quelques minutes après la fin de l’ultimatum, l’artillerie confédérée ouvrit le feu sur Fort Sumter, un peu après 4h, le 12 avril 1861.

La Guerre civile américaine avait commencé.

Représentation du pilonnage de Fort Sumter par l'artillerie confédérée en avril 1861.

La donne stratégique initiale

Le jour suivant la capitulation de Fort Sumter, le 14 avril, Lincoln lança un appel public afin de recruter des volontaires qui iraient « supprimer » ce que l’on considérait être une insurrection localisée. Pour sa part, la Confédération interpréta ce mot d’ordre de Lincoln comme une déclaration de guerre, si bien que quatre autres états limitrophes du Nord (Caroline du Nord, Tennessee, Arkansas et Virginie), qui attendaient de voir quelle direction allait prendre la crise, décidèrent finalement de joindre la Confédération. Reconnaissant alors l’importance de la riche Virginie pour son succès futur, le gouvernement confédéré déménagea sa capitale de Montgomery (Alabama) vers Richmond.

Dès le début du conflit, l’attention du public se concentra sur les campagnes militaires qui allaient démarrer dans le nord de la Virginie. Il faut noter que les deux capitales, Richmond et Washington, ne sont séparées que par 160 kilomètres, si bien que plusieurs des grandes batailles de la Guerre civile américaine entre l’Armée de l’Union du Potomac et l’Armée confédérée de Virginie du Nord se sont livrées à l’intérieur de ce corridor. Par contre, il ne faut pas oublier qu’en plus du théâtre virginien des opérations, d’autres campagnes allaient être conduites plus à l’ouest, dans une zone globalement définie entre les montagnes appalachiennes et le fleuve Mississippi. Ces campagnes furent aussi importantes, sinon décisives par moment sur l’issue de la guerre.

Carte illustrant les principales campagnes militaires de la Guerre civile, de 1861 à 1865. (Cliquez pour un agrandissement.)

Dans cet ordre d’idées, Lincoln fut dorénavant un président qui exerça son mandat en temps de guerre, soit un homme d’État qui s’empressa de se tourner vers le général de l’armée qui eut alors le plus d’ancienneté pour y recevoir des conseils. Ce général était Winfield Scott, d’origine virginienne, et qui était en fait un général nommé à ce grade en 1814. Sa loyauté à l’Union ne faisait ainsi aucun doute. Ce que Scott proposa à Lincoln fut un plan de campagne divisé en trois parties, qui fut subséquemment (et péjorativement) nommé le Plan Anaconda en référence à ces variétés de serpents aquatiques.

Ce plan reposait sur une prémisse somme toute assez simple. L’idée fut de faire réaliser au Sud à quel point l’économie de ses états était dépendante de celle du Nord pour leur survie. Pour ce faire, Scott suggéra que le Nord maintienne, dans un premier temps, une imposante armée de terre positionnée dans le corridor Washington-Richmond précédemment évoqué afin de fixer les forces ennemies. Deuxièmement, que l’on procède au blocus naval de la côte et des principaux ports sudistes avec la U.S. Navy et, enfin, envoyer sur une base régulière des expéditions du nord au sud de l’axe fluvial du Mississippi dans le but de couper en deux la Confédération par l’isolement du Texas, de la Louisiane et de l’Arkansas. Bien que les espoirs de Scott d’une guerre courte et peu sanglante n’aient nullement survécu au test de la réalité, son grand plan stratégique servit néanmoins de principale assise à partir de laquelle le Nord conduisit les hostilités.

Carte caricaturale illustrant, non sans ironie, les doutes quant à la validité du Plan Anaconda conçu par le général Winfield Scott en 1861.

La mobilisation et les premiers affrontements

De son côté, l’opinion publique dans le Nord ne voulut pas attendre que le Sud ne réalise son « erreur » d’être entrée en guerre afin de se mobiliser et marcher sur Richmond. Dans ce contexte, l’appel aux volontaires de Lincoln se basait sur la loi de la milice de 1792 (1792 Militia Act) qui autorisait le président à demander aux milices de chaque état de se mobiliser pour une période de 90 jours, mais le problème était que dès le mois de juillet 1861 (la guerre débute en avril), le délai serait expiré. Par conséquent, Lincoln pressa ses commandants militaires, qui s’étaient rassemblés à Washington avec leurs troupes, de lancer une offensive, même si ces soldats étaient inexpérimentés, selon l’avis du général en chef Irvin McDowell, qui avait pris soin d’en informer le président. Lincoln lui rétorqua qu’il était vrai que ces soldats étaient inexpérimentés, mais la situation était similaire dans le camp ennemi. Contraint d’agir, McDowell fit marcher ses hommes vers le sud, dans le but de se positionner à la jonction ferroviaire située à Manassas (Virginie).

Cette première bataille de Bull Run ou de Manassas (les Confédérés nommant généralement leurs engagements selon la localité la plus proche, alors que les partisans de l’Union le font à partir du nom du cours d’eau avoisinant) prit place le 21 juillet 1861. D’emblée, la première conclusion qui vient à l’esprit est à l’effet que la guerre n’allait pas se gagner en un seul engagement. McDowell exécuta une manœuvre dans le but de contourner le flanc des forces confédérées le long du ruisseau Bull Run. Les Sudistes étaient alors commandées par Pierre Beauregard, qui était considéré comme le « héros » de Fort Sumter. Cette attaque de flanc des Nordistes se buta sur la colline Henry House, où le colonel Thomas Jackson tint son front comme un mur, d’où son surnom de Stonewall Jackson qui lui fut accolé par la suite. À la fin de la journée, des renforts confédérés arrivés entre autres par chemins de fer contraignirent les soldats de l’Union à reculer dans une retraite désorganisée qui frôla la déroute. Le Sud put ainsi réclamer ses premiers lauriers.

Peinture du célèbre artiste Mort Kunstler illustrant le colonel Stonewall Jackson à la première bataille de Manassas (21 juillet 1861). À noter que Jackson porte un uniforme bleu, de l'époque où il était officier et professeur à l'Institut militaire de Virginie avant la guerre.

La suite d’Anaconda: guerre navale et économique

Pendant ce temps, considérant que la guerre sera plus longue que prévu suite à la défaite de Bull Run, la marine de l’Union s’affaira à construire ses forces afin de mettre à exécution le plan du blocus naval des états du Sud, conformément à une déclaration publique qu’avait faite Lincoln en ce sens. La marine connut une fulgurante expansion de 90 à 600 navires de guerre et le blocus, qui fut relativement inefficace au départ, se resserra de plus en plus.

Étrangement, environ 75% des embarcations rapides qui tentèrent de percer le blocus y parvinrent, mais la seule présence de cet étau convainquit nombre de marines marchandes du monde à ne plus s’essayer à le traverser. La conséquence fut que la quantité totale des échanges commerciaux sous forme d’importations et d’exportations déclina dangereusement pour n’atteindre que 15% du volume d’avant-guerre dans certains états. Précisons cependant que ce blocus naval n’eut que peu d’impacts sur les batailles terrestres, mais il eut assurément un effet néfaste à long terme sur l’économie de la Confédération, avec comme conséquences visibles des carences en ravitaillement et une inflation incontrôlée.

Pour entretenir ce blocus, la marine du Nord dépendait du charbon et de bases de proximité le long de la côte atlantique sud. C’est en ce sens qu’en novembre 1861, la flotte à vapeur de Samuel F. Du Pont, un officier supérieur de la marine nordiste, parvint à capturer Port Royal (Caroline du Sud), démontrant ainsi à quel point les défenses côtières sudistes étaient faibles. En conséquence, la Confédération prit la décision d’abandonner tout effort sérieux de défense des côtes maritimes, sauf pour une demi-douzaine de ports stratégiques tels Galveston (Texas), la Nouvelle-Orléans, Mobile (Alabama), Savannah (Géorgie), Charleston (Caroline du Sud) et Wilmington (Caroline du Nord).

La marine de l’Union joua aussi un rôle prépondérant dans le théâtre ouest des opérations sur les rivières Tennessee, Cumberland et le fleuve Mississippi. À titre d’exemple, le 6 février 1862, un escadron composé de quatre canonnières cuirassées sous les ordres d’Andrew H. Foote attaqua puis s’empara de Fort Henry sur la rivière Tennessee. Dix jours plus tard, le brigadier-général Ulysses S. Grant prit Fort Donelson sur la rivière Cumberland. Il est à noter que ces engagements à petite échelle eurent malgré tout des impacts stratégiques considérables, en ce sens où ils accordèrent à l’Union le contrôle simultané des rivières Tennessee et Cumberland, en plus de couper les communications ferroviaires confédérées d’est en ouest. Ce faisant, les forces confédérées déployées dans l’état du Tennessee durent se replier plus au sud, dans le nord du Mississippi.

Vue de la rivière Cumberland à partir du Fort Donelson.

C’est alors qu’en avril suivant, une force combinée navale et terrestre de l’Union parvint à sécuriser ce qui était considéré comme le bastion confédéré sur la rivière Mississippi, à savoir l’Île no. 10. Le même mois, le commandant naval nordiste David G. Farragut put avancer sa flotte à travers les forts qui gardèrent la Nouvelle-Orléans et prendre la ville, la plus importante de la Confédération en terme de population.

L’une des raisons qui expliquent pourquoi Farragut rencontra une faible opposition réside dans le fait que la Confédération en était alors à consolider ses forces pour une contre-offensive contre Grant, un peu plus au nord-ouest vers Fort Donelson. En effet, une fois le fort prit, Grant avança au sud sur la rivière Tennessee jusqu’à Pittsburgh Landing, près d’une petite église de campagne nommée Shiloh. Là, le 6 avril 1862, les forces confédérées sous le commandement du général Albert S. Johnston prirent Grant par surprise au cours d’un violent assaut qui força les soldats de l’Union à se replier vers la rivière Tennessee. Par contre, Grant ordonna une contre-attaque pour le lendemain et il parvint à reprendre le terrain perdu la veille.

Plus encore qu’à Manassas l’année précédente, on peut penser que Shiloh fut la première bataille qui démontra hors de tout doute à quel point la Guerre civile américaine serait sanglante. Près de 24,000 hommes furent tués, blessés ou capturés en seulement deux journées d’affrontements, ce qui constitua un taux de pertes sept fois plus élevé qu’à Manassas.

Illustration de la bataille de Shiloh (Tennessee) d'avril 1862.

Une occasion manquée: la Campagne Péninsulaire (printemps 1862)

Au lendemain du choc et du désappointement occasionnés par la défaite à Bull Run, les forces de l’Union entreprirent de se réorganiser. McDowell fut remplacé par un général plus jeune (et apparemment confiant) nommé George B. McClellan. Après avoir passé l’hiver 1861-1862 à entraîner et faire manœuvrer ses troupes, McClellan envisagea la capture de la capitale confédérée Richmond pour le printemps de 1862. Le plan de McClellan consistait en un mouvement amphibie d’envergure contre Fort Monroe, qui se trouvait à la pointe de la péninsule formée par les rivières York et James. C’est pour cette raison que la campagne que McClellan allait entreprendre allait se nommer la Campagne Péninsulaire.

Cependant, il en fallut de peu pour que le plan de McClellan ne vît jamais le jour. En effet, le navire de guerre confédéré CSS Virginia, qui avait été construit à partir de l’épave du navire nordiste USS Merrimack, un bâtiment abandonné par les Nordistes lorsqu’ils évacuèrent précédemment Norfolk, fut le premier et plus célèbre navire de guerre cuirassé propulsé par la vapeur. Le CSS Virginia fit une sortie en mer à la hauteur de Hampton Roads, près du Fort Monroe, le 9 mars 1862. Il parvint à couler deux navires de guerre ennemis, avant d’être lui-même entraîné dans un violent affrontement le jour suivant avec le navire blindé à vapeur USS Monitor. Le résultat de l’engagement se conclut par une partie nulle, mais le CSS Virginia dut se replier et la voie terrestre vers Fort Monroe fut dégagée, ce qui permit le débarquement de l’armée de McClellan.

Le CSS Virginia à l'assaut des navires de guerre (en bois) fédéraux, avant l'arrivée de son rival le USS Monitor, dans la rade de Hampton Roads (mars 1862).

Par contre, McClellan s’avéra être un commandant prudent (peut-être trop selon ses critiques). Il était en effet hésitant à pousser ses forces vers l’avant, et ce, tant et aussi longtemps qu’il considérait que tous les éléments de sa vaste armée n’étaient pas en position. Cela étant, bien que les forces confédérées lui faisant face semblaient faibles selon ce qu’indiquaient les reconnaissances, le délai que s’imposa McClellan donna la chance à l’ennemi d’envoyer des renforts. Donc, vers la fin de mai 1862, l’armée confédérée aux alentours de Richmond, sous le commandement de Joseph E. Johnston, fut presque aussi puissante que celle de McClellan. Johnston attaqua son adversaire à la bataille de Seven Pines le 31 mai.

En dépit du fait que les Confédérés parvinrent à repousser les forces fédérales d’un kilomètre et demi vers la mer, l’assaut ne peut être perçu comme un succès qui aurait permis au Sud de renverser le tempo. Seule « bonne nouvelle » pour le Nord, dans ces circonstances: le très capable général Johnston fut grièvement blessé. Le président Davis nomma alors le général Robert E. Lee à la tête de l’Armée de Virginie.

Le premier geste posé par Lee fut d’en appeler à Stonewall Jackson afin d’obtenir des renforts de la vallée de la Shenandoah, où Jackson donnait du fil à retorde aux forces de l’Union dans se secteur à l’ouest de la Virginie. Ce surcroît de troupes sudistes permit à Lee d’engager une véritable lutte d’usure contre McClellan, dans ce qu’on appela ultérieurement les batailles des Sept Jours (Seven Days’ Battles), du 25 juin au 1er juillet 1862. Aucun des assauts de Lee ne permit un gain quelconque d’ordre stratégique, ni même une percée tactique, mais ces assauts soutenus affectèrent l’état d’esprit et le comportement de McClellan.

Les généraux qui s'affrontèrent à la bataille des Sept Jours (été 1862). À gauche, George McClellan. À droite, Robert Lee.

Prétextant qu’il était largement inférieur en nombre (ce qui était faux), McClellan ordonna le repli de son armée vers les rives de la rivière James afin d’être sous le couvert des canons de la marine près de la côte. Les batailles des Sept Jours furent, elles aussi, coûteuses en vies humaines. L’armée de Lee perdit plus de 20,000 hommes et celle de McClellan environ 15,000. Comme nous l’avons mentionné, ces affrontements avaient affecté l’état d’esprit du commandant nordiste. Cela se vit par les appels nombreux et incessants de McClellan à Lincoln afin que ce dernier lui envoie des renforts, jusqu’au moment où Lincoln se fatigua et ordonna à McClellan et à son armée de rentrer à Washington.

De Bull Run à Fredericksburg (août – décembre 1862)

Pendant ce temps, en plus de son Armée du Potomac, l’Union mobilisait une autre armée, celle de Virginie sous les ordres du major-général John Pope, à qui on avait donné le crédit de la victoire à l’Île no. 10 au moins d’avril précédent. De son côté, lorsqu’il devint évident que les forces de l’Union étaient en train de se retirer de la péninsule, Lee décida de faire mouvement vers le nord pour affronter Pope et sa nouvelle armée.

La bataille eut lieu le 30 août 1862, encore une fois à Bull Run. Cette seconde bataille en ce lieu se solda par une victoire convaincante des Confédérés. Pope en sortit discrédité, car non seulement il fut défait, mais Lee put prendre cette fois l’initiative pour porter le prochain coup à sa guise. Dans le but de maintenir cette cadence opérationnelle, Lee décida de faire traverser le Potomac à son armée et la déployer au Maryland, où il espérait enrôler de nouvelles recrues et porter la guerre en dehors de sa bien-aimée Virginie natale, qui avait largement fait les frais de la guerre jusqu’à présent.

Des Afro-Américains fuient la zone des combats dans le contexte de la seconde bataille de Manassas d'août 1862.

Est-ce que cette manœuvre stratégique de Lee aurait pu réussir? Rien n’est impossible dans ce cas, mais il arrive parfois dans l’Histoire où certains incidents dictent la tournure finale des événements. Ce fut le cas pour Lee, dans la mesure où un soldat de l’Union mit la main sur une copie de ses ordres (qu’on appela l’Ordre no. 191) dans un champ près de Frederick (Maryland). En lisant le document, le général McClellan apprit non seulement où se trouvait son adversaire, mais aussi où il comptait se diriger.

Empreint d’une promptitude qui ne lui semblait plus caractéristique, McClellan partit à la poursuite de Lee, tentant de faire son chemin à travers certains engagements mineurs visant à le retarder, jusqu’à ce qu’il arrive sur les rives du ruisseau Antietam. Cette position surplombait quelque peu l’armée de Lee, qui se trouvait non loin, dans une petite ville nommée Sharpsburg. Évidemment, même s’il aurait préféré se battre ailleurs, le général confédéré savait que son rival s’approchait. Il prit alors la décision de ne pas bouger, préférant ainsi rassembler ses forces dispersées et sécuriser la localité de Harper’s Ferry, où se trouvait un important arsenal fédéral. Lorsqu’on l’informa que cet objectif était sécurisé et que son armée serait bientôt réunifiée, Lee décida de rester dans Sharpsburg, consolider son front, puis attendre l’assaut de McClellan. Ce fut une décision audacieuse, mais risquée, quoique Lee fut confiant en la force combattive de ses soldats.

Le jour de la bataille d’Antietam (Sharpsburg), le 17 septembre 1862, fut le plus meurtrier de la Guerre civile américaine, de même que de toute l’histoire militaire des États-Unis, avec plus de 22,000 hommes qui tombèrent, dont quelque 3,600 tués. Le général McClellan disposait d’une large supériorité numérique, mais il sacrifia cet avantage en envoyant ses divisions d’infanterie à tour de rôle, en formation dite d’« échelon » et, plus tard dans la journée, il retint la division du général Fitzjohn Porter en réserve en cas de désastre.

Comme on peut le penser, si McClellan avait autorisé le déploiement du corps de Porter, le Nord aurait peut-être pu remporter une victoire décisive, un succès qui aurait assurément eu un impact considérable sur l’issu de la guerre. À la place, Lee fut en mesure de tenir le coup jusqu’à la tombée du jour puis, après une journée étrangement calme le lendemain, il s’échappa avec ce qui restait de son armée. Il repassa le Potomac pour revenir en Virginie.

Le champ de bataille d'Antietam vu à partir des positions confédérées. Au moment d'écrire ces lignes, le 17 septembre 1862 demeure la journée la plus meurtrière de l'histoire militaire des États-Unis.

Une conséquence importante de cette bataille sans lendemain fut qu’elle fournit à Lincoln la victoire (relative) qu’il avait besoin afin d’émettre la Proclamation d’émancipation. La qualifiant de « mesure de guerre », Lincoln déclara que dans toutes les zones qui seraient encore sous le contrôle de la rébellion au 1er janvier 1863, le droit de posséder des esclaves serait aboli, ce qui signifie que ceux-ci deviendraient libres. Lincoln se doutait qu’il ne pourrait pas mettre sa déclaration à exécution, tant et aussi longtemps que l’Union n’aurait pas remporté la guerre. Par contre, si la victoire était acquise, il deviendrait à peu près sûr que l’esclavage disparaîtrait.

Entre temps, sur le terrain, le président américain commença à perdre patience face à son général McClellan, que l’on surnommait plus ou moins péjorativement le « Petit Napoléon ». Au lendemain d’Antietam, celui-ci revint à son habitude prudente, préférant se déplacer lentement et appelant sans cesse des renforts. N’ayant pu apporter la victoire, ni répondre aux espoirs du peuple et de la classe politique de l’Union, McClellan fut congédié par Lincoln qui le remplaça par un général que l’on disait être plus agressif: Ambrose Burnside.

Le président Lincoln discutant avec son jeune général McClellan en octobre 1862, dans les semaines qui suivirent la sanglante bataille d'Antietam. N'ayant pu fournir à la classe politique la victoire définitive qu'elle réclamait, les jours de McClellan à la tête de l'Armée du Potomac étaient comptés.

Sachant très bien que sa nomination était attribuable à la piètre reddition de comptes de son prédécesseur, Burnisde porta son armée dans le nord de la Virginie, à la hauteur de la rivière Rappahannock près de Fredericksburg, dans l’espoir de tourner le flanc droit de Lee. Très large, la rivière Rappahannock constituait un obstacle naturel considérable et Burnside s’en rendit rapidement compte. Il avait alors demandé d’urgence à Washington qu’on lui fournisse une aide logistique sous forme de larges pontons.

Le problème fut que ces pontons n’arrivèrent pas à temps, ou du moins pas assez rapidement au goût de Burnside. Non sans surprise, cela fournit à Lee tout le temps nécessaire pour constituer son dispositif défensif, anéantissant du coup tout effet de surprise. La bataille de Fredericksburg qui s’ensuit (13 décembre 1862) fut un massacre pour les forces de l’Union. En plein hiver, Burnside envoya ses vagues d’assaut les unes après les autres, directement contre les hauteurs nommées Maryes’s Heights où s’étaient retranchées les troupes confédérées derrière un solide mur de pierres. À la fin de la journée, quelque 12,000 soldats de l’Union reposaient morts ou blessés sur la pente de la colline, tandis que les pertes confédérées s’élevèrent à 5,000 combattants.

Peinture de Mort Kunstler illustrant l'assaut de Maryes's Heights par le 20e Régiment d'Infanterie du Maine. Comme d'autres unités, ce régiment fut décimé sous le feu d'un ennemi bien entranché sur les hauteurs, derrière un mur de pierres.

Conclusion: la fin de l’année 1862

L’année 1862 se termina sur une note sanglante et particulièrement décourageante pour le Nord, qui n’avait pu conclure la victoire rapide tant espérée. Par contre, les succès de la Confédération demeurèrent relatifs, dans la mesure où quiconque à l’époque observant le potentiel militaro-industriel des deux camps put se rendre compte qu’à terme, le Sud ne disposa pas des ressources suffisantes pour remporter la lutte.

Après l’hécatombe de Fredericksburg sur le front virginien, on examina la situation sur les autres théâtres d’opérations. À l’automne, le général confédéré Braxton Bragg (qui avait succédé à Beauregard) fit usage du système ferroviaire du Sud afin de transférer son armée du Mississippi vers le Tennessee, puis de là, il fit marcher ses hommes encore plus au nord vers le Kentucky. Bragg se fit accrocher puis battre à la bataille de Perryville (8 octobre 1862), ce qui le contraint à se replier à nouveau au Tennessee. Là, il fut à nouveau attaqué par un nouveau commandant nordiste, le général William S. Rosecrans, à la bataille de Stones River (Murfreesboro), le dernier jour de l’année 1862. À sa décharge, Bragg avait anticipé le geste de Rosecrans en tentant de le prendre de court par un bref assaut qui faillit réussir. Par contre, le front nordiste tint le coup et, après une autre tentative ratée le 2 janvier 1863, Bragg se décida enfin à retraiter, abandonnant tout espoir de menacer le front nordiste à la hauteur du Kentucky.

(La suite dans le prochain article…)

La Guerre d’Algérie (1954-1962)

Introduction

La Guerre d’Algérie qui se déroula de 1954 à 1962 fut une guerre de « libération nationale » dans laquelle les populations indigènes musulmanes d’Algérie obtinrent leur indépendance de la France. Suivant la conquête et la colonisation de l’Algérie dans les années 1840, la France n’avait fait que très peu afin de rendre aux populations arabes et berbères musulmanes dépossédées leurs droits politiques et économiques.

Par ailleurs, la perte de puissance, d’influence et de prestige de la France sur la scène internationale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale eut des impacts dans les colonies sous son administration. Ces limites de la France furent démontrées par les succès des insurgés du Viet Minh lors de la Guerre d’Indochine (1946-1954). La victoire de ces derniers finit par convaincre les nationalistes algériens, dont nombreux étaient de jeunes hommes issus de classes moyennes, que l’indépendance politique ne pourrait se réaliser que par une rébellion armée.

L’organisation politico-militaire de la rébellion

Le 10 octobre 1954, des représentants des principaux groupes nationalistes algériens se rencontrèrent à Alger. De cette rencontre naquit le Front de Libération nationale (FLN) qui s’embarqua dans une révolte armée débutant le 31 octobre de la même année, par des attaques contre des installations militaires françaises, des civils et des lignes de communication et routes à travers l’Algérie.

Les six chefs du Front de Libération Nationale photographiés le 1er novembre 1954, au moment du déclenchement des hostilités. Deuxième rang, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf. Premier rang : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M'Hidi à droite.

La rébellion s’étendit rapidement et le FLN s’attira efficacement des appuis et sympathies, ce qui lui permit d’établir une structure organisationnelle. La direction politique de la rébellion et la responsabilité encourue d’obtenir des appuis d’États étrangers « amis » furent confiées à une « délégation externe » basée au Caire. À cela, notons que le FLN avait divisé l’Algérie en six provinces administratives et militaires (wilayas), dont les commandants se reconnaissaient sous l’étiquette de « délégation interne ».

Pour leur part, les forces militaires actives du FLN, l’Armée algérienne de Libération nationale (ALN), virent leurs effectifs croître de façon rapide, où elles atteignirent un sommet à l’été de 1959 avec près de 47,000 hommes (plus de 31,000 à Alger, 10,000 en Tunisie et environ 5,000 au Maroc). Cette armée était divisée en trois branches: les soldats réguliers (moudjahidine), les réservistes (moussebeline) et les terroristes (fidayine). Ajoutons à ces effectifs un autre contingent de 90,000 sympathisants non armés du FLN qui évoluaient dans l’Organisation Politico-Administrative (OPA). Celle-ci s’occupait du renseignement, des finances et du support logistique de l’ALN. Notons enfin que vers la fin de 1958, le FLN avait une armée somme toute conventionnelle dirigée par Haouri Boumédiène et dont les bases opérationnelles se trouvaient en Tunisie et au Maroc voisins.

Les stratégies et tactiques du FLN reposaient sur une conception en trois phases de la guerre révolutionnaire inspirée de Mao Zedong, au plan stratégique, et qui prônait au niveau tactique le recours aux manœuvres de guérillas pratiquées contre les forces françaises par le Viet Minh en Indochine. De plus, le terrorisme constitua une part importante du programme du FLN. Celui-ci fit preuve d’un zèle remarqué dans ses attaques à la bombe, ses assassinats, ses enlèvements ou la torture rituelle de prisonniers de guerre français, de Pieds Noirs (les colons européens) ou de musulmans pro-français. Bref, toutes ces tactiques furent amplement employées par le FLN, en particulier lors de la soi-disant bataille d’Alger en 1957, qui s’acheva brutalement par la répression du soulèvement par des unités parachutistes d’élite de l’armée française.

Des soldats de l'Armée de Libération Nationale s'entraînant au tir anti-aérien avec des fusils-mitrailleurs britanniques Lewis.

Malgré des désavantages de toutes sortes, le FLN parvint à mettre en place une structure logistique relativement fonctionnelle basée sur un financement soutenu et un support matériel provenant de l’Égypte, de la Ligue Arabe, de régimes communistes (Chine, Yougoslavie…), voire de la Turquie, qui pourtant était une alliée de la France dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Ainsi, le FLN put se procurer avec une relative aisance le matériel militaire dont il avait besoin pour ses opérations, du matériel qu’il prenait soin de cacher dans ses bases sur les frontières algériennes, toujours avec la complicité des régimes amis tunisien et marocain. Par contre, le transport de ce matériel en sol algérien s’avéra beaucoup plus difficile que ce qui était initialement envisagé. Nous y reviendrons.

Sur les champs de bataille

Bien que surprises par le déclenchement de la rébellion, les autorités civiles et militaires françaises dépêchèrent d’urgence des renforts militaires en Algérie, en même temps qu’elles instituèrent des programmes politiques, économiques et sociaux dans l’espoir de décourager et mater la rébellion. En 1956, la France avait déjà engagé plus de 400,000 soldats dans sa colonie, incluant des unités d’élite parachutistes et de la Légion Étrangère, de même que quelque 170,000 troupes composées d’Algériens musulmans loyaux. L’année suivante, le général Raoul Salan institua une stratégie défensive reposant sur la technique du « quadrillage », dans laquelle les Français divisèrent le territoire algérien en petits secteurs, tout en s’assurant le contrôle de points stratégiques afin de nuire aux opérations rebelles.

Carte du théâtre des opérations lors de la Guerre d'Algérie (1954-1962). Les tracés en rouge indiquent les différents barrages érigés par l'armée française afin d'empêcher l'entrée de troupes et de matériels ennemis sur le territoire algérien. (Cliquez pour agrandir.)

Ce fut dans ce contexte que les Français achevèrent la construction d’un système défensif constitué de puissantes barrières le long des frontières algériennes avec le Maroc et la Tunisie. Ces fameuses barrières étaient composées de clôtures électriques, de barbelés, de mines, de même que de dispositifs de détection sophistiqués, le tout appuyé sur des forces de réaction mobiles qui pouvaient rapidement réagir afin de colmater d’éventuelles brèches dans ce système. À cela, les Français disposaient d’une surveillance aérienne constante. Le but du système défensif du général Salan était relativement simple: isoler les rebelles d’Algérie de leurs bases tunisiennes et marocaines.

Par conséquent, les dirigeants du FLN furent contraints de trouver une façon de faire passer leurs troupes et matériels à travers les barrages. Ils y sont allés de manière « classique », soit par des assauts frontaux contre ces barrages. La bataille dite des « Barrages » eut lieu dans la première moitié de 1958, alors que l’ALN s’engagea dans une série d’attaques sanglantes, mais futiles, afin d’infiltrer quelconques points sur la partie est des barrages d’Algérie connus sous le nom de la Ligne Morice, qui faisait une longueur de 320 kilomètres. D’autres tentatives de ravitailler les forces de l’ALN d’Algérie s’effectuèrent via de petites caravanes de chameaux qui tentèrent d’infiltrer la partie sud du dispositif à travers le désert du Sahara. Ces manœuvres ne furent pas plus couronnées de succès, tout comme d’autres assauts frontaux sur différents barrages à la fin de 1959 et au début de 1960.

Une jeep de l'armée française en position d'observation le long de la Ligne Morice.

Face à l’efficacité du système défensif français, l’ALN en Algérie fut contrainte à dissoudre ses larges unités et réduire ses opérations à plus petite échelle dans le but de les rediriger sous forme d’attaques terroristes, de sabotages ou de raids occasionnels contre des avant-postes français isolés. Le restant des bandes rebelles fut anéanti lors d’une série d’offensives conduites en 1959 et 1960 par le général Maurice Challe, qui assembla les forces mobiles nécessaires. Ce faisant, Challe débuta une nouvelle campagne dans la partie ouest de l’Algérie en février 1959, le tout appuyé par une utilisation massive d’hélicoptères. Au moment où Challe quitta le théâtre des opérations en avril 1960, la branche de l’ALN opérant en Algérie avait été réduite à moins de 9,000 hommes, ce qui signifia qu’en tant que force militaire effective, elle était virtuellement détruite. Le FLN dut abandonner tout espoir d’établir une Algérie indépendante par la voix des armes.

Dans un pays essentiellement désertique et comprenant peu de voies de communication terrestres, l'hélicoptère se révéla être un moyen de transport indispensable à la mobilité des forces françaises.

Vers un règlement politique

En mai 1958, des officiers dissidents de l’armée française et des Pieds Noirs prirent le pouvoir à Alger et travaillèrent au retour du général Charles De Gaulle qui, croyaient-ils, empêcherait l’abandon de l’Algérie aux rebelles du FLN. Au contraire, une fois élu président de la nouvelle Ve République en février 1959, De Gaulle reconnut publiquement l’écœurement généralisé qu’éprouvaient les Français face à cette guerre d’usure qui durait depuis plusieurs années, sans compter que la lutte coûtait cher à la France, et ce, dans tous les sens du terme.

Un soldat français "dissident" arborant l'insigne de l'Organisation de l'Armée Secrète.

C’est alors que De Gaulle envisagea une solution politique au conflit et alla de l’avant avec des propositions pour mettre fin à la guerre. Celles-ci furent bien mal accueillies en Algérie et elles rencontrèrent une opposition violente de la part des Pieds Noirs nouvellement insurgés à Alger en janvier 1960, comme ces propositions furent aussi mal reçues dans l’armée. Ce fut particulièrement le cas dans les unités parachutistes d’élite et la Légion Étrangère, dont nombre d’officiers avaient illégalement formé l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) en avril 1961. Cette rébellion à l’intérieur de la rébellion fut durement réprimée par des unités militaires loyales au régime gaulliste et le gouvernement ouvrit officiellement des négociations avec les rebelles à Évian le 20 mai suivant. Un cessez-le-feu fut conclu et celui-ci entra en vigueur le 19 mars 1962. La même année, lors d’un référendum tenu le 1er juillet, plus de 90% des électeurs algériens éligibles votèrent en faveur de l’indépendance.

Ainsi, le 3 juillet, le FLN achevait par des moyens politiques et diplomatiques ce qu’il n’avait pu réaliser sur les champs de bataille, soit l’indépendance pleine et entière de l’Algérie. Cependant, les coûts de cette victoire s’avérèrent très élevés. Selon les sources, les pertes algériennes lors de cette guerre de huit années s’élevèrent entre 350,000 et 1,500,000 morts, en plus des 2 millions de déplacés algériens composés de civils qu’on avait regroupés à partir de leurs villages natals dans le but de les déplacer ailleurs pour mieux les contrôler. De son côté, la France perdit quelque 28,500 soldats tués, sans compter des dizaines de milliers de blessés. Ajoutons enfin ces nombreux Pieds Noirs et Algériens musulmans loyaux qui quittèrent l’Algérie pour la France.

Au final, la France remporta la victoire militaire, mais l’issue politique primait par-dessus tout. En cela, l’Algérie sortit comme grande gagnante de la lutte. Cette guerre insurrectionnelle inspira probablement d’autres soulèvements armés en cette période de décolonisation d’après-guerre.

Invasions à répétition: la présence britannique en Afghanistan (1839-1919)

La quête d’influence

Un combattant afghan à l'époque de la Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880).

L’Afghanistan est un pays qui fut envahi à maintes reprises par des puissances étrangères au cours de sa longue histoire. Ce fut particulièrement le cas à l’époque des invasions britanniques de la région. Ce qu’on appela ultérieurement les « Guerres afghanes » consista en une série de trois invasions qui se transformèrent en d’âpres campagnes militaires pour les belligérants de 1839 à 1842, de 1878 à 1880 puis en 1919.

Ce qui attira l’attention du gouvernement britannique sur la région survint lors d’une série d’incidents au milieu du XVIIIe siècle, incidents que l’on nomme les « raids des Durani ». Ceux-ci font référence à la dynastie du même nom qui tenta à plusieurs occasions d’ébranler l’Empire moghol à sa frontière nord-ouest, notamment contre la ville de Delhi. Quelques décennies plus tard, à l’époque des guerres napoléoniennes, les Britanniques craignaient que les Français ou les Russes ne profitent de l’instabilité de la région, et de l’assistance perse ou afghane, afin d’étendre leur influence respective, en particulier sur l’Inde via la passe de Khyber, un important défilé reliant l’Afghanistan au Pakistan moderne dans cette zone montagneuse.

Par conséquent, les Britanniques s’allièrent avec l’Iran (Perse) et l’Empire sikh du Punjab. Pendant un certain temps, il s’avéra que l’Angleterre et l’Afghanistan furent des alliées, notamment en vertu d’un traité signé en 1809 avec le roi Shah Shuja. Celui-ci souhaitait par le fait même empêcher que l’Inde ne soit envahie par la France ou la Russie. Très rapidement, et malheureusement pour lui, il est renversé par son demi-frère Mahmud Shah. Shah Shuja ne parvint pas à rallier les sikhs à sa cause, et ce, même en tentant de les corrompre, si bien qu’il dut s’exiler dans le Raj britannique en 1815 où il entretint un puissant lobby probritannique.

Carte montrant les frontières actuelles de l'Afghanistan. (Cliquez pour un meilleur aperçu.)

En Afghanistan, pendant ce temps, Mahmud Shah fut à son tour renversé en 1826 par des membres du clan des Barakzai alors dirigés par l’émir Dost Mohammed Khan. Cet événement inquiéta les Britanniques et l’avenir leur donna en quelque sorte raison. En 1837, les Britanniques constatèrent que les Russes fournirent une aide militaire aux forces perses qui assiégèrent la région du Hérat, sans compter que les Britanniques critiquèrent la soi-disant inhabileté de Dost Mohammed Khan à contenir l’influence militaire et commerciale de la Russie.

La Première Guerre anglo-afghane (1839-1842)

Ce fut dans ce contexte que débuta la Première Guerre anglo-afghane en 1839, dont le but était de remplacer Dost Mohammed Khan par son demi-frère Shah Shuja. Les troupes britanniques pénétrèrent dans Kandahar en avril de la même année et elles prirent d’assaut la forteresse de Ghazna (juillet), après laquelle Kaboul tomba à son tour sans affrontement au mois d’août.

Shah Shuja revint à nouveau sur le trône, mais il était évident que sa mainmise du pouvoir dépendait entièrement de la présence militaire britannique dans son royaume. De son côté, Dost Mohammed Khan avait tenté pendant un certain temps d’organiser la résistance, mais il fut fait prisonnier par une patrouille britannique et contraint de s’exiler en Inde. Son arrestation et son départ d’Afghanistan n’empêchèrent pas ses partisans, dirigés par son fils, d’infiltrer les sphères du pouvoir afghan, en particulier dans Kaboul. Une émeute éclata, dans laquelle le Résident britannique Sir William MacNaughten et Shah Shuja furent tués.

Une représentation de l'assaut de la forteresse de Ghazna par l'armée britannique lors de la Première Guerre anglo-afghane (juillet 1839).

Pour ne rien arranger, la garnison britannique dans Kaboul fut coincée dans son propre camp, si bien qu’elle ne put attaquer ni tenir son terrain. L’ordre fut alors donné de battre en retraite, ce que firent les soldats britanniques à travers les montagnes enneigées, le 6 janvier 1842. L’expulsion de Kaboul n’était rien en comparaison du désastre qui allait atteindre les Britanniques. Leur petite force composée de 4,500 soldats et de 12,000 accompagnateurs fut anéantie par les rebelles afghans avant qu’elle n’ait pu atteindre l’avant-poste britannique situé à Jalalabad.

La Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880)

Au printemps de la même année, les Britanniques voulurent prendre leur revanche et ils dépêchèrent un autre contingent aux effectifs plus importants afin de brûler et piller Kaboul, mais il était évident qu’ils ne pourraient plus, du moins à court terme, y installer un gouvernement fantoche. Les Britanniques se retirèrent complètement d’Afghanistan et ils n’engagèrent plus aucune opération militaire sur la frontière nord-ouest, jusqu’au moment où éclatèrent de nouveaux troubles dans le contexte de la Seconde Guerre anglo-sikh de 1848-1849. D’une certaine manière, les Britanniques avaient été chanceux à cette époque, dans la mesure où leur ennemi juré Dost Mohammed Khan ne tenta pas d’étendre sa victoire de 1842 afin de leur causer des ennuis lors de la guerre de 1848-1849 mentionnée, ni même lors de la Révolte de Cipayes (Inde) en 1857-1858.

Encore une fois, les troubles en Afghanistan doivent toujours être mis dans le contexte de la rivalité entre les grandes puissances de l’époque. Les Britanniques gardaient toujours un œil sur les tentatives d’expansion de l’influence russe dans la région, surtout à partir des années 1870 où la Russie ne cacha plus ses prétentions. Par exemple, le troisième fils de Dost Mohammed Khan, Shir Ali, accueillit les émissaires russes avec tous les honneurs, tandis que les représentants britanniques n’avaient plus audience à la cour royale. Cet incident fut interprété comme une insulte par les Britanniques, qui déclarèrent à nouveau la guerre en 1878.

Le repli d'une unité d'artillerie britannique à la suite de la bataille de Maiwand (1880) lors de la Seconde Guerre anglo-afghane.

De leur côté, les Russes conseillèrent à Shir Ali de faire la paix avec les Britanniques, mais sa mort subite laissa cet épineux problème entre les mains de son fils Mohammed Ya’qub Khan. Suivant à son tour les conseils des Russes, celui-ci signa le Traité de Gandamak, dont la principale clause disait que ce serait désormais un envoyé spécial britannique qui allait s’occuper de la politique étrangère afghane. Non sans surprise, ce traité suscita la colère des Afghans, notamment celle d’une partie de l’armée et des civils qui prirent d’assaut la Résidence Générale britannique le 3 septembre 1879, tuant l’émissaire spécial et son escorte de soldats indiens après une brève, mais féroce lutte.

Une fois de plus, les forces britanniques marchèrent sur Kaboul, forçant ainsi Mohammed Ya’qub Khan à l’exil en Inde et à son éventuel renversement qui fut officialisé en 1881. L’Afghanistan fut alors placé sous la direction d’un souverain plus « malléable » en la personne d’Abdur Rahman Khan. Celui-ci prit le contrôle du pays en prenant soin de moderniser l’armée qui à son tour réprima pas moins de vingt révoltes au cours du règne de cet « émir de fer » jusqu’au début du XXe siècle.

La Troisième Guerre anglo-afghane (1919)

Carte montrant la délimitation de la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan basée sur la Durand Line de 1893.

Pendant ce temps, Abdur Rahman Khan négocia une série de traités avec les Britanniques et les Russes pour tenter de stabiliser la région. C’est ainsi qu’en 1893, avec l’aide de fonctionnaires afghans, les Britanniques établirent plus ou moins scrupuleusement une frontière officielle entre l’Afghanistan et l’actuel Pakistan, que l’on nomma la Durand Line. Celle-ci établissait aussi une zone démilitarisée le long de la frontière nord-ouest de l’Inde, tout en définissant les responsabilités conjointes afghano-indiennes afin de faire respecter la paix et la loi.

Le successeur d’Abdur Rahman Khan, Habibullah Khan, continua le programme de modernisation du pays lancé par son prédécesseur, mais il fut assassiné en 1919 par des membres se réclamant de la faction anti-britannique, en raison de son refus d’appuyer les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Dans le contexte de cet événement tragique, Amanullah Khan prit de force le pouvoir et déclencha la Troisième Guerre anglo-afghane en mai 1919 en dirigeant une attaque-surprise en Inde, espérant ainsi fomenter une révolte islamique contre l’autorité coloniale britannique.

Sur le plan militaire, les Britanniques parvinrent à contenir l’offensive afghane, notamment par la puissance de feu de leur aviation et de leurs mitrailleuses, mais au final, ils durent conclure un armistice en 1921. Ce faisant, les Britanniques reconnaissaient l’indépendance pleine et entière de l’Afghanistan.

Un bombardier lourd britannique Handley Page V/1500 employé en 1919 afin de bombarder des positions afghanes autour de Kaboul.