Mois : janvier 2011

Le musée militaire: messager de la paix

J’ai l’honneur de présenter sur ce blogue un texte de M. André Kirouac, directeur du Musée naval de Québec depuis 1997. Depuis plus de 30 ans, M. Kirouac a œuvré dans des musées, tant au Québec qu’aux États-Unis, qui abordent l’histoire navale ou maritime. Il est également détenteur d’une maîtrise en muséologie de l’Université du Québec à Montréal. Si vous êtes de passage à Québec, je vous recommande la visite du Musée naval, l’une des grandes institutions muséales du Canada. Je vous souhaite une agréable lecture.

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Carl Pépin

Le musée militaire: messager de la paix

Le Musée naval de Québec.

Le musée militaire est le seul type de musée qui ne peut espérer voir l’expansion future de ses collections car cela équivaudrait à espérer la suite des guerres.

Depuis des millénaires, l’humain conserve les objets issus de ses guerres. Toutefois, rapportés comme prises de guerre, comme souvenirs personnels ou comme objets potentiellement muséologiques, les objets témoins des guerres n’ont eu aucun effet perceptible sur les décisions relatives au déclenchement ou non d’un conflit. Y a-t-il, un jour, un dirigeant qui a choisi de ne pas aller en guerre après avoir vu un objet de musée qui lui a démontré la cruauté de celles-ci et leurs impacts sur l’humanité? Serait-ce utopique de penser que les musées militaires pourraient un jour influencer les dirigeants? Pourrait-on imaginer que tous les musées militaires ne transmettront plus que des messages de paix à leurs visiteurs? Le directeur du Musée naval de Québec, André Kirouac, examine ici le rôle des musées militaires en tant que messagers de la paix.

Le musée militaire

Pour un musée militaire, il est aussi nécessaire que pour tout autre musée de collectionner et d’interpréter les objets afin de présenter le cours de l’histoire et, dans ce cas, les impacts des guerres. Il serait alors logique, bien qu’utopique, de penser que l’exposition d’objets militaires devrait entraîner une conscientisation telle que la population et ses dirigeants choisiraient de faire la paix et non la guerre. C’est ainsi, qu’en référence à la définition du musée établie par l’ICOM (Conseil international des musées), la nouvelle définition de ce qu’est un musée militaire pourrait prendre cette formulation :

Le musée militaire est une institution permanente, sans but lucratif, qui souhaite ultimement n’acquérir que les témoins matériels et immatériels militaires du passé, qui les conserve et les communique à l’humanité pour des fins de recherche et d’éducation et qui sert la société en la conscientisant aux enjeux et aux  impacts des guerres ainsi qu’aux valeurs de paix.

Cette définition fait référence à l’idée de n’acquérir ultimement que les témoins du passé. Bien que ce souhait soit l’objectif ultime à atteindre, il sera toujours important de conserver, en mémoire et en action, la prépondérance de présenter les impacts dévastateurs des guerres. Au fil des ans, espérons que cette définition de ce qu’est réellement la mission de tous les musées militaires s’internationalise et que le musée militaire soit l’un des vecteurs principaux des valeurs de paix.

L’architecture classique de l’Imperial War Museum, dont la façade à colonnades est adossée à un impressionnant canon qui accueille les visiteurs. Que dire de plus? (Photo. A. Kirouac)

Mission pacifique

Dans le monde muséal, une institution se démarque par sa mission pacifique : le Mémorial de Caen (France); Cité de l’histoire pour la paix. Ce qui est frappant, de prime abord, c’est le fait que la dénomination connue de l’institution soit « Mémorial » et non « Musée ». Malgré cela, toutes les actions du Mémorial sont orientées vers l’objectif souhaité, soit celui de paix et de réconciliation. Ces actions représentent une réelle volonté de souligner les fondements muséologiques du Mémorial et sa mission de conservation des collections historiques.

La signature du Mémorial pour la paix, à Caen (France), rappelle aussi la fracture que laisse les guerres dans la société. (Photo: A. Kirouac)

Selon la mission pacifique du Mémorial, peut-on la généraliser à l’ensemble des musées qui traitent de la question militaire? Les effets, ou impacts, des guerres sont nombreux. L’utopiste dira que l’on apprend de l’histoire. Et pourtant! Doit-on nous aider, nous les réalistes, à apprendre de nos erreurs en utilisant la muséologie militaire comme facilitateur?

Au Canada, le Musée naval de Québec tente aussi de servir la société en la conscientisant aux impacts des guerres et aux valeurs de paix. Au début de l’année 2008, le commandement de la Réserve navale du Canada propriétaire du musée, une entité des Forces canadiennes, a entériné une nouvelle mission qui implique le souhait de voir un jour la disparition des guerres telle que celle qui a été présentée précédemment. Aucun militaire ne peut espérer qu’il y aura toujours des guerres et les responsables militaires du Musée naval de Québec ont osé enchâsser cette notion, par écrit, dans la mission du musée.

Architecture symbolique

En termes de choix pratiques concernant l’architecture même du musée ou de ses composantes techniques, il importe de planifier ces aspects en accord avec l’objectif d’une mission pacifique. De ce fait, de plus en plus de musées militaires construits récemment, le Mémorial de Caen ou le Musée canadien de la Guerre (Ottawa) par exemple, ont choisi de donner à l’architecture de leur édifice un lien étroit avec leur thématique. Une fois de plus, le Mémorial se distingue par son enveloppe extérieure taillée d’un seul bloc fracturé en son centre telle une fissure apparue dans le cours du temps, symbole des guerres qui brisent l’harmonie.

Le Heeresgeschichtliches Museum (Musée militaire autrichien à Vienne). Le grand hall d’entrée de ce musée militaire est orné des statues des héros militaires autrichiens qui accueillent les visiteurs. Le musée abrite entre autres l’automobile dans laquelle l’archiduc Françcois-Ferdinand a été assassiné en 1914. Un intéressant parallèle avec la voiture dite d’Hitler conservé au Musée canadien de la guerre! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée canadien de la Guerre, quant à lui, s’est doté d’une architecture toute en angle rappelant la fragilité de la paix. Comme le soulignait le texte de la mention du prix du Gouverneur général, le concept architectural exprime la notion de régénération qui intègre les diverses étapes de la dévastation, de la renaissance et de l’adaptation. La guerre détruit la nature qui se régénère pourtant, car la force de la vie l’emporte : un processus qui ranime la foi et le courage. Nous basant sur cette description, pouvons-nous y voir une volonté de transmettre des valeurs de paix?

Il semble clair que l’architecture même du musée peut faire office de symbole. Mais, au-delà de cette enveloppe, c’est bien plus au niveau de la transmission du message, via les expositions, que nous pouvons savoir si le musée militaire oriente ses actions selon les valeurs de paix.

Mise en exposition transformée

Sur le plan de l’aménagement intérieur, le lien entre la mission du musée et sa compréhension par le visiteur devient primordial. Il faut savoir qu’au Canada et dans plusieurs pays, à quelques exceptions près, la mise en exposition des musées militaires tient souvent du cabinet de curiosités. On retrouve ainsi un étalage d’objets de toutes sortes placés ensemble en fonction de la thématique d’un conflit particulier ou regroupés de manière chronologique et en fonction des guerres pour lesquelles les musées possèdent des objets. Souvent, l’objectif est de montrer l’ensemble de la collection du musée en une seule, unique et très longue exposition permanente.

Libérer la muséologie militaire de cette sclérose ne sera pas facile, car la tâche éducative à entreprendre demandera que les responsables de ces musées, souvent des militaires, acceptent une transformation de leur façon de penser en matière de muséologie.

Le Musée naval de Québec a développé une approche ethnosociale qui lui permet de passer de la théorie à la pratique muséologique en matière de diffusion et d’exposition. Le Musée postule que la majorité de son public entretient certains préjugés face aux musées militaires.

Le National Maritime Museum à Greenwich en Angleterre a subi une cure de rajeunissement qui se poursuit toujours. La cour intérieure a été recouverte d’une immense verrière qui confère à l’ensemble une ouverture sur l’extérieur. Ce qui ne change toutefois rien à l’appréhension du visiteur devant les objets qui font souvent l’éloge de la Marine anglaise! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée naval de Québec a regroupé les impacts des guerres en sept catégories. Sous le vocable de la Théorie des Impacts©, le Musée a défini qu’une guerre génère des impacts socio-culturels, économiques, politiques, scientifiques et technologiques, militaires, environnementaux et psychologiques. Chacun de ces impacts agit directement sur la société et ses composantes. Chacun, avant, pendant et après un conflit, entraîne une modification des comportements et du futur des sociétés.

C’est ainsi que la mise en exposition proposée comporte trois niveaux de lecture. L’ensemble de la démarche, que ce soit du design de l’exposition jusqu’à la rédaction des cartels, repose sur la présentation première d’un objet vedette qui illustre le mieux les impacts d’une guerre. Cet objet est choisi soigneusement selon lien entre l’objet potentiel et une ou des personnes qui y sont associées, par exemple. Le simple contact avec l’objet vedette est ainsi le premier niveau de lecture alors que le récit qui décrit la relation entre le témoin et l’objet constitue le deuxième niveau de lecture. Le visiteur, par cette mise en relation avec l’objet, s’identifie au témoin et se découvre un intérêt pour l’histoire que l’on veut lui raconter. L’intérêt capté, le visiteur est ensuite amené à, dans le troisième niveau de lecture, approfondir la guerre ou le fait militaire en découvrant ses impacts.

Si la transformation est réussie, le visiteur aura une meilleure compréhension, à la fois d’une guerre et de ses différents impacts.

Un canon accueille les visiteurs devant ce célèbre musée anglais. Nul ne peut y entrer sans contourner ce symbole guerrier. (Photo: A. Kirouac)

Le visiteur tourné vers la paix

Devant les objets témoins soigneusement sélectionnés, le visiteur est mis en relation, par le biais d’un récit historique, avec les acteurs qui étaient en contact avec l’objet présenté. La conjonction de la relation objet et acteur(s) permet au visiteur de s’identifier aux personnes et de pénétrer dans l’histoire de l’objet, dans celle de l’acteur et, ultimement, au cœur de l’histoire.

Cette plus grande conscience des impacts d’un conflit devrait susciter un désir de paix qui orientera les décisions du visiteur et ses actions vers cet objectif pacifique afin d’éviter le plus possible les guerres puisqu’elles génèrent de conséquences désastreuses pour la société et sa population. Peut-on ensuite espérer que cette compréhension amènera à une conscientisation relative à la pertinence de se battre? Et que la perception du visiteur sera modifiée et qu’il sera enclin à penser et à agir en termes de paix plutôt que de guerre?

Conclusion

En introduction nous nous demandions, s’il était utopique de penser que les musées militaires pourront un jour influencer les dirigeants et si nous pouvions imaginer un musée militaire transmettant un message de paix à ses visiteurs? La réponse est simple, car la simple logique et l’éthique nous obligent de répondre par l’affirmative. Le musée militaire doit être l’un des acteurs principaux de la promotion de la paix auprès des dirigeants et de la population, car c’est lui qui conserve la mémoire tangible des guerres et c’est son devoir de faire témoigner ses objets et de transmettre le message des combattants qui disent tous « plus jamais la guerre ». Ces combattants disparus, que reste-t-il sinon les objets? Et, qui les conserve? Qui les présente? Qui doit faire vivre le message? Réponse : le musée militaire! Le visiteur agira-t-il par la suite en termes de paix? Un dirigeant modifiera-t-il sa décision de partir en guerre? Nul ne peut le savoir, mais il est du devoir du musée militaire d’être messager de paix.

Personne ne peut souhaiter que les guerres perdurent afin de poursuivre l’enrichissement de sa collection. Dans ce cas, il orientera ses actions vers l’éventualité de ne plus avoir à collectionner les objets d’un présent ou d’un futur, faute de guerres! Qui sait si les objets ne pourraient pas aussi conduire les militaires eux-mêmes à une réflexion sur les notions de guerre et de paix comme si les combattants d’autrefois avaient voulu introduire, inconsciemment par leurs objets rapportés, les germes de la paix au sein même des troupes du futur?

Il sera donc toujours primordial de chercher à comprendre, à interpréter et à présenter ce que sont et furent les guerres.

Plage de Bernières-sur-Mer, Normandie (France). Sur cette plage baptisée JUNO, devant cette maison devenue célèbre, les troupes canadiennes mirent pied à terre le 6 juin 1944. Les objets témoins de ce moment historique demeurent alors que la majorité des combattants sont disparus. Quel est le message que ces objets nous transmettent si ce n’est que de favoriser les valeurs de paix? (Photo: A. Kirouac)

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Du Cartel au Front populaire : la droite française et la violence à travers son nationalisme (1924-1936)

Introduction

La politique répond à un besoin sensible des hommes, celui de faire valoir leurs idées quand il ne s’agit pas tout simplement de les imposer. Ces deux attitudes tendent parfois à se confondre, ce qui explique en partie pourquoi la violence constitue un élément du jeu politique. Non pas qu’il faille la valoriser ou encore faire son procès, mais la violence caractérise le déroulement des enjeux politiques depuis toujours, notamment au XXe siècle. Un facteur ayant inspiré la violence physique et verbale en politique est le nationalisme. Doctrine prônant les intérêts de la nation devant ceux des individus, le nationalisme oriente, sous une définition un peu simpliste, les idées des acteurs politiques dans un cadre où les paroles dites et les gestes posés se réfèrent à la nation à laquelle ils appartiennent, et ce, dans tous les domaines (institutionnels, économiques, sociaux, culturels, etc.).

En s’inspirant de ce contexte, le présent article se veut une esquisse afin d’identifier les facteurs économiques, culturels, institutionnels et autres qui expliquent que certains nationalismes deviennent violents. Il n’existe pas, à proprement dit, de réponse unique à cette problématique. Cependant, nous avons choisi de traiter du nationalisme français entre 1924 et 1936. Ces deux dates se réfèrent respectivement à l’arrivée au pouvoir de deux coalitions politiques : le Cartel des gauches (avec Édouard Herriot en 1924) et le Front populaire (avec Léon Blum en 1936). De plus, cet article privilégie les diverses variantes du nationalisme pratiqué par la droite française au cours de ces années. Devrions-nous dire « les droites » ou « les nationalismes de droite »? Comme on peut le constater, il peut y avoir des facteurs de divergences influençant les conceptions du nationalisme en France. Dans ce brouhaha d’idées, il demeure une réalité : le nationalisme subit les contrecoups des événements et ses réflexes face à ceux-ci façonnent le visage de la violence verbale et physique pratiquée alors.

C’est en ce sens que nous tenterons d’analyser les objets de violence du nationalisme français, de 1924 à 1936, sous les thèmes suivants : le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre, les ligues politiques et la remise en question de la République, la tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent et, enfin, la crise économique des années 1930.

Le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre

En dépit des nombreuses déceptions causées par le gouvernement du Bloc National (droite) au lendemain de la guerre, la victoire du Cartel aux élections de 1924 ne signifiait pas pour autant que le nationalisme d’après-guerre de la droite ait fléchi. Dans une France dévastée moralement et physiquement par la Grande Guerre, le nationalisme (et celui de droite notamment) se remettait en question. Certains prônaient un nationalisme « actuel », qui chercherait à se définir par rapport aux événements du temps présent. Le Traité de Versailles, la crise du franc, les relations avec l’Allemagne et l’agitation des ligues face au pouvoir républicain constituaient l’argumentaire de ce que Charles Maurras avait coutume d’appeler depuis 1905 le nationalisme intégral. D’autres, via le message du défunt Maurice Barrès, cherchaient un nationalisme moins radical et davantage préoccupé par le retour à la terre, le culte des traditions, l’acceptation de la République et la lutte face au désenchantement d’après-guerre. Au centre de ces deux courants se situaient les adeptes d’un nationalisme républicain et civique influencé par la Révolution de 1789.

La victoire de 1918 allait annoncer des lendemains difficiles pour la société française (chômage, inflation, dévaluation de la monnaie, crises politiques, etc.).

Contrairement à l’Allemagne qui adoptait un nationalisme nettement plus violent dans son discours, un nationalisme fondé sur la notion de race, la défaite de 1918 et l’absence d’une tradition démocratique prolongée, la France transmettait à sa génération issue de la guerre les héritages de la Révolution de 1789 ainsi que le travail idéologique accompli par la République et ses instituteurs entre 1880 et 1914. Selon Beatrice Fry Hylson, le nationalisme français au début du XXe siècle suivait quatre voies : le patriotisme, le respect de la démocratie, la foi en l’étatisme et l’adoption d’une conscience nationale. Si l’on applique ces idées combinées avec l’expression de Michel Leymarie suggérant le triomphe de la République en 1918, serait-il juste de croire que l’aspect belliqueux d’un nationalisme agressif et xénophobe (Maurras, Daudet, etc.) d’après-guerre serait atténué dans une France tentée par le pacifisme et obsédée par la question du déclin démographique?

Si l’on compare la France avec l’Italie et l’Allemagne des années 1920, nous pouvons croire que l’absence de traditions démocratiques dans ces deux derniers États mentionnés pèse lourd sur la nature du nationalisme. Nous avons en France une République qui, après 1918, ne fait pas la promotion de la violence. De plus, la République est devenue acceptée au sortir de la guerre, elle est même un « réflexe » pour la majorité des Français. Tel est le paradoxe si l’on juge que Weimar est rejeté par une proportion nettement plus importante d’Allemands ou que l’Italie ne connaît le suffrage universel que depuis 1919. Dans ce contexte, le pacifisme français effectue un travail remarqué de dissolution de la violence, car celui-ci finit par dominer l’opinion étant donné qu’on ne veut plus entendre parler de la guerre, d’agressivité impérialiste ou de conquêtes outre-mer. Le point énoncé auparavant nous amène à tenir compte de l’opinion de l’historien Pierre Birnbaum en ce sens. Il soumet l’hypothèse que, depuis 1880 environ, la grande légitimité de la République limite les conséquences de la mobilisation nationaliste extrémiste (mise à part la parenthèse de l’Affaire Dreyfus).

Toujours est-il que l’idée de continuité entre les valeurs républicaines d’avant-guerre et la réalité politique de la France des années 1920 bute sur les accrocs d’un gouvernement soumis à maintes difficultés (instabilité ministérielle, crise du franc, etc.). La droite devait donc saisir les occasions quand elles se présentaient. Face à l’essoufflement du pays provoqué par la Grande Guerre, une partie de la droite nationaliste chercha une protection dans la défense des clauses du Traité de Versailles. À défaut de faire la guerre outre-Rhin, la montée agressive du nationalisme se traduisait par la dénonciation d’un gouvernement de gauche peinant à appliquer les clauses de Versailles, et ce, pour deux raisons. La première est celle qui liait la France à ses alliés et la seconde est la question des réparations de guerre que l’Allemagne devait payer. Directement, la guerre de 1914-1918 incita les nationalistes à rappeler au Cartel, et même à l’Union Nationale de Poincaré par la suite (1926), que le sang versé dans les tranchées ne devait pas sécher sur un traité inappliqué dans son intégralité.

L’action politique de la droite dans les ligues

En dehors des partis, les nationalistes français militaient, pour bon nombre d’entre eux, dans des ligues politiques de tendances conservatrices et parfois fascisantes. Ces ligues n’étaient pas soumises aux règles parlementaires (ni aux activités électorales) et s’organisaient en regroupements de propagande et d’action. Leur action politique reposait sur la réaction aux déboires de la République d’après-guerre. Bref, il s’agissait de s’en prendre au régime du Cartel des gauches (1924) ou encore au retour de la gauche au pouvoir (1932). Dans leur finalité, les ligues voulaient diminuer les pouvoirs de la République, voire la rejeter tout simplement.

Une des plus violentes ligues fut sans doute l’Action Française dirigée par Charles Maurras. Fondée en 1905, cette ligue ne se disait pas fasciste, mais elle affirmait son extrémisme face aux actions gouvernementales. Par exemple, elle dénonçait activement les institutions libérales et les traditions républicaines, au profit d’un monarchisme renouvelé. Pierre Gaxotte, Léon Daudet, Georges Blond et Robert Brasillach furent des figures dominantes de ce mouvement. Catholique et farouchement antiparlementaire, l’Action Française n’hésita pas à descendre dans la rue alors qu’Herriot, le leader du Cartel, avait fait voter de nouvelles mesures anticléricales, fit évacuer la Ruhr et reconnut le gouvernement de l’U.R.S.S. au milieu des années 1920. Sur le plan de son nationalisme, l’Action française défendait une doctrine « pseudo-nationaliste » (selon l’expression de Stephen Wilson). Le mouvement ne voulait pas défendre la France telle qu’elle était (le « pays légal »), mais une France mythique de sa propre création (le « pays réel »). Dans la conception de la violence de l’Action Française, il ne s’agit pas d’attaquer des ennemis réels de l’État à l’étranger, mais plutôt de se convaincre qu’il faut combattre des ennemis intérieurs et mythiques, tout en tentant de rationaliser sa propre xénophobie. Les étrangers et les communautés « suspectes » germent en France : Juifs, francs-maçons, protestants, etc..

Ce que propose l’Action Française entre 1924 et 1936 est presque clair : renverser la République, « purifier » la France de ses ennemis intérieurs et rétablir la monarchie. Le nationalisme de l’Action Française s’était inspiré de ce que Jacques Bainville (de l’Académie française) avait écrit en 1911 : « Le nationalisme est une attitude de défense, rendue nécessaire par la faiblesse de l’État ». Face à l’Allemagne, à Versailles et au Cartel, l’Action Française avait une attitude intransigeante. Son nationalisme appuyait une politique d’annexion sur le Rhin, soit une partition circonscrite de l’Allemagne. L’Action Française voyait donc en Versailles la consécration de l’unité allemande.

Défilé en 1934 de militants de l'Action Française sunommés les "Camelots du Roi".

De toutes les ligues politiques de France, il est évident que c’est l’Action Française, bien que n’étant pas la plus importante en termes d’effectifs, qui a reçu le plus de publicité étant donné les confrontations régulières entre ses membres (notamment les Camelots du roi) et les forces de l’ordre. Cependant, d’autres ligues remettaient en question la passivité gouvernementale dans les dossiers criants au tournant des années 1920-1930. Sans aller jusqu’à dire qu’elles adhéraient à des solutions de type fascistes ou totalitaires, bon nombre de ces ligues optaient pour un autoritarisme dans la pratique politique au quotidien. Tel fut le cas des Croix-de-feu fondées en 1928 par le colonel de La Rocque.

Soucieux de réunir les anciens combattants autour des souvenirs de la Grande Guerre, le chef des Croix-de-feu privilégiait un État doté d’un exécutif autoritaire réduisant le rôle du Parlement, mais en même temps respectueux de la représentation nationale. Il défendait alors un nationalisme « traditionnel », ce qui, vers 1932, revenait à soutenir l’économie nationale (à une époque où la crise de 1929 frappait la France) contre la concurrence étrangère, tout en protégeant la main-d’œuvre française.

De plus, en collaboration avec les continuateurs de l’Action Française, les Croix-de-feu (fortes de 80,000 membres en 1934) furent impliquées dans des manifestations violentes au mois de février 1934, au cours de l’affaire Stavisky. D’origine ukrainienne, Stavisky fut l’auteur d’une escroquerie envers le Crédit Municipal de Bayonne. Sa mort suspecte et l’implication de certains membres du gouvernement dans le scandale alimentèrent les actions des ligues tout en contribuant à la chute du Ministère Chautemps. Par ailleurs, les Croix-de-feu, via leurs troupes de choc « dispos » (disponibles), organisèrent des manifestations violentes à Paris devant le Palais-Bourbon, où les affrontements entre la police et les membres de la ligue firent 15 morts du côté des Croix-de-Feu et 700 blessés, répartis également entre les deux factions. Les événements du 6 février 1934 étaient, dans l’esprit des ligues, une occasion en or afin d’exploiter une crise institutionnelle qui frappait la République.

Défilé des Croix-de-feu du colonel de La Rocque en 1934.

La tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent

Nous enchaînons sur l’étude du fascisme, ou plutôt de la tentative d’un fascisme en France. Bon nombre d’historiens, tels Pierre Milza et Serge Berstein, ont longtemps averti leurs lecteurs de ne pas comparer à tort la droite et même l’extrême-droite française avec les modèles fascistes en Allemagne et en Italie.

Bien entendu, il existait des partis fascistes en France dans les années couvertes par cet article. Mais ces formations n’entretenaient pas nécessairement de bons rapports avec les ligues ou autres mouvements de droite, d’extrême droite, voire même avec leurs « confrères » germano-italiens. Le fascisme français s’est donc toujours préoccupé de prendre ses distances de ses homologues allemand et italien, ainsi que d’affirmer son caractère distinct. Ces quelques précisions initiales nous aideront à mieux éclairer la violence pratiquée par les mouvements se réclamant du fascisme.

C’est Georges Valois, un ancien combattant, qui en 1925 fonda le Faisceau, premier parti fasciste de France. Crée au-dessus des partis, dans le contexte de la tourmente de 1925 (le Cartel était au pouvoir, la valeur du franc ne cessait de chuter, le traité de Versailles était de moins en moins respecté, etc.), le Faisceau des combattants et des producteurs voulait que la France devienne un État véritablement national. Valois avait mathématisé sa définition du fascisme sous la célèbre formule : nationalisme + socialisme = fascisme. Ouvert à un syndicalisme ouvrier, Valois disait qu’il n’avait rien à voir avec Mussolini, car son fascisme était à gauche, dans la défense des petits et à droite pour son désir de voir à l’installation d’un gouvernement autoritaire. De plus, le type de fascisme que l’on trouvait en France alors n’utilisait pas à leur pleine efficacité les techniques de propagande effrénée, de violence verbale massive à l’égard des adversaires ou de militarisation des adhérents. Bien sûr, le Faisceau et le Francisme (de Marcel Bucard) ont tenté d’embrigader des escouades à l’image des S.A. et des S.S. d’Allemagne, mais sans grands succès. Pour la majorité des Français, la guerre n’était pas une nouvelle expression de vitalité, ni une revanche de la passion sur le rationalisme politique.

Les Francistes de Marcel Bucard défilent à Paris à la fin de 1934.

Inspirateur des autres mouvements fascistes tels Solidarité française, le Francisme ou le Parti populaire français, le Faisceau n’avait pas de prétention à la violence. Ses actions étaient davantage liées à une dénonciation pacifique du gouvernement. Souvent associé au militarisme, le fascisme français soutenu par Valois regrettait que la France, depuis 1918 au moins, ne fût plus en phase de conquête coloniale. La violence n’a jamais été exploitée à fond dans le nationalisme du fascisme français, notamment parce que celui-ci était surtout un « état d’esprit », bien plus qu’une volonté de passer à l’action. C’est un nationalisme qui n’a pas su s’imposer, étant donné que la droite française demeurait forte dans la légalité républicaine. Les organisations fascistes étaient en ce sens vulnérables aux coups portés par les circonstances extérieures (retour de la droite au pouvoir en 1926, rétablissement temporaire du franc, etc.). Par ailleurs, ironie du sort, l’Action Française de Maurras ne se gênait pas pour bousculer le Faisceau pour son manque de convictions dans la défense de ses idées.

À l’instar du fascisme « traditionnel », Valois était un anticapitaliste et réfutait la propriété privée. Autrement dit, il défendait un programme politique de tendance socialisante, mais flou et difficilement crédible à une époque où le « Français moyen » cherchait la stabilité, tant politique qu’économique. Notre analyse nous amène à penser que l’expulsion de Valois de son propre mouvement en 1928 ne marqua pas la fin d’une quête d’identité d’un fascisme français, un fascisme qui voudrait se servir de la violence afin d’exposer de nouvelles thèses sur le nationalisme.

La même année, Henri Halliun, dit « Dorgères » ajouta, sous le concept de dorgérisme, de nouvelles idées au fascisme français. À un corporatisme, devait se mêler un catholicisme social. Sa dénonciation de l’État bureaucratique se combinait cependant à un respect de la représentation nationale proche des idées du colonel de La Rocque et de ses Croix-de-feu. Les divers groupements fascistes de France étaient nationalistes, certes, mais prônaient-ils la violence d’une manière spéculative? Par ceci, nous entendons que la violence de l’extrême-droite servirait surtout comme élément de menace, plutôt que d’outil concret de combat afin de bousculer le régime en place.

La crise économique des années 1930

La violence de la droite nationaliste française trouva de précieux arguments lorsque la crise économique frappa la France de plein fouet. Quand Herriot (gauche) forma son troisième cabinet à l’été de 1932, les maux de la crise se faisaient déjà sentir dans une France jusque-là relativement épargnée par les effets immédiats du krach de 1929. Pour la droite, le premier effet de la crise économique en France fut une nouvelle prolifération des ligues devant la passivité du gouvernement à enrayer le chômage, la crise des exportations, et ainsi de suite. La vigueur du nationalisme des ligues était par ailleurs alimentée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, par le coup de force italien en Éthiopie, la remilitarisation de la Rhénanie et le rexisme de Degrelle en Belgique.

Concrètement, la crise économique ne pouvait qu’entretenir les haines nationalistes à l’égard de la République. À la fin de septembre 1931 (sous le deuxième ministère Laval, droite), il y avait déjà une véritable chute des indices de production industrielle en France, suivie par une dévaluation volontaire de la livre sterling. Ce qui nous amène à dire que les problèmes reliés aux produits étrangers importés par la France vinrent porter un rude coup aux produits nationaux. Par exemple, la mise en place de barrières protectionnistes et d’un système de licences et de contingentements ne suffirent pas à assurer la compétitivité des produits français. Ce système n’encadrait que 58 % des importations. En mai 1936, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire (Blum le socialiste, Thorez le communiste et Salengro le radical), la crise économique atteignait une ampleur sans précédent. Voulant à tout prix bousculer le franc et ramener celui-ci à sa valeur de 1928 (empêchant ainsi les produits français d’être compétitifs à l’étranger), ce nouveau gouvernement n’agissait pas devant l’incapacité des Français à augmenter leur niveau de consommation de produits nationaux, car la crise démographique limitait leur pouvoir d’achat.

La victoire du Front Populaire aux élections du printemps de 1936 causa une onde de choc en France, notamment dans les cercles politiques de l'extrême-droite qui s'empressa de combattre ce mouvement.

Avec la gauche de Blum au pouvoir, la droite n’hésita pas à s’en prendre à la personne même du Président du Conseil et aux agissements de son cabinet. L’occasion lui était donnée de déchaîner un antisémitisme traditionnel dans certains milieux. Sommes-nous alors surpris de constater que, dans une France minée économiquement en cet été de 1936, les Français ne voulaient guère d’un Juif au pouvoir? Persuadés que Blum était une farce, Pierre Gaxotte, Jean Boissel, Charles Maurras et Léon Daudet ont traité respectivement le Président du Conseil de : « femme énervée », de « prostituée en délire », de « chamelle parfumée » et de « gentleyoutre ». La crise fut, dans ce contexte houleux, un élément catalyseur de la violence de la droite nationaliste.

Conclusion

S’il existe une période dite de « l’entre-deux-guerres », il pourrait alors y en avoir une dite de « l’entre-deux gauches ». L’arrivée au pouvoir du Cartel en 1924 puis du Front Populaire en 1936, a permis à la droite française de mener un combat parfois spéculatif, parfois concret contre la dégradation de la société aux plans politiques, économiques, institutionnels, etc. Le nationalisme de ces années fut teinté de violence, sous le découpage et le tri minutieux des souvenirs du passé (Grande Guerre, 1789…), de l’action des ligues, du questionnement entre l’absence ou l’existence d’un fascisme (importé ou typiquement français) et de la crise économique (même si ses effets se firent sentir un peu plus tard en France que dans les autres nations). Tous ces éléments furent autant de prétextes pour nourrir le fascisme.

Nous espérons que ces quelques lignes auront apporté une manière d’approcher les objets de violence du nationalisme français de 1924 à 1936. La France c’est la République, la République c’est la diversité des opinions et des tendances, donc le bassin d’idées nées de ce système politique nous amène à penser la violence en conceptualisation permanente de la « non-violence » et vice versa.

Malgré tout, la IIIe République disparut dans l’indifférence en juillet 1940. Suite à la parenthèse de Vichy, d’autres Républiques ont émergé et ont agi dans un nouveau climat qui rend désormais impossible la résurgence des desseins nationalistes et de la violence qui ont marqué spécifiquement les années 1920 et 1930 (du moins, on peut le souhaiter). Cela invite à réfléchir, par exemple, sur les liens éventuels que l’on pourrait faire entre le niveau de violence pratiqué par un peuple et l’implication active d’une majorité de gens dans la vie politique au quotidien (ligues, partis, etc.), le tout en rapport avec les événements présents.

Bibliographie

  • Bainville, Jacques, La Troisième République (1870-1935), Paris, Sequana, 1935, 317 p.
  • Bernstein, Serge, La France des années 30, Paris, Armand Colin, 1993, 186 p.
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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Seconde partie)

Ni surveillance, ni gestion : les raisons et tentatives d’écarter le Comité central

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune ne vont qu’en s’aggravant, à tel point que plusieurs membres siégeant à l’Hôtel de Ville souhaitent la disparition de cet organe directif de la Garde nationale. La Commune va réfléchir et débattre sur les moyens à prendre afin d’écarter le Comité central de la gestion des services publics, bref à délibérer dans un premier temps sur les raisons de voir le Comité central disparaître. Ensuite, c’est le Comité central qui prend position et qui justifie son importance dans la conduite des affaires. Finalement, les sous-comités d’arrondissements, qui gèrent parfois de manière trop autonome au goût de la Commune les quartiers à l’instar du Comité central, feront l’objet de réflexions comparables à celles visant à écarter le Comité central. Le pouvoir de la rue devient nuisible, voilà le constat a priori.

Dessin de Jacques Tardi montrant l'atmosphère de l'époque des barricades de la Commune de Paris.

Le Comité central à la porte : les raisons de le voir disparaître

Dès le 30 mars, alors que la Commune émit ses premiers décrets, le Comité central voulut y adhérer en apposant sa signature au bas de chaque communiqué. Par contre, plusieurs membres de la Commune voulaient déjà que l’on refuse tout pouvoir politique au Comité central, y compris l’administration de la Garde nationale. Le premier incident connu survint le 1er avril au département de la Guerre alors que le Comité central avait nommé le général Cluseret comme chef de ce département afin qu’il réorganise l’administration de la Garde nationale. Offusqués, plusieurs membres de la Commune demandèrent la suppression du Comité central qui, selon eux, n’avait nul droit de nommer un homme à un poste sans consulter la Commune. Cluseret désavoua sa propre nomination et l’affaire en resta là temporairement.

Cet incident est un exemple intéressant de l’irresponsabilité du Comité central, qui peut s’expliquer par l’extrême confusion de ses idées politiques. Il ne parvient pas à trouver une solution afin de régler ses problèmes avec la Commune. Autrement dit, il ne sait pas faire la différence entre le contrôle (lui) et l’administration (la Commune). Ce constat, qui semble être une conclusion, n’est en fait qu’une amorce à l’étude du problème, voire une première raison émise par la Commune pour se débarrasser de cet organe devenu gênant. La Commune indique qu’il y a une confusion parmi les troupes chargées de défendre la capitale. Elle est d’avis que la contestation de ses décrets engendre cette confusion, car il se développe alors des « initiatives contradictoires » qui se transforment en plusieurs petits pouvoirs autonomes agissant chacun de leur côté. Au cours d’une séance le 2 mai à l’Hôtel de Ville, Chalain, un membre de la Commune, dit: « Le Comité central fait tous ses efforts, tout ce qu’il est possible de faire pour supplanter la Commune. Je proclame que tous les membres de la Commune qui siègent ici et qui siègent au Comité central, qui soutiennent beaucoup plus les intérêts du Comité central que les intérêts de la Commune, font œuvre de trahison. »

Si la défense occupe une place importante dans ce conflit juridictionnel, il faut considérer que l’argent est le nerf de la guerre. À cet égard, le délégué aux Finances Jourde se plaint de l’insertion du Comité central dans son département, notamment en ce qui concerne la question des ordonnancements. Le 8 mai, Jourde affirme: « (…) je sens le besoin de protester et de vous demander si le Gouvernement s’appelle le Comité central ou la Commune. »

Il est difficile d’énumérer toutes les raisons invoquées par la Commune pour voir le Comité central disparaître. Par contre, la Guerre et les Finances sont encore une fois les pivots de la question résumant l’ingérence du Comité central dans les affaires. La Commune veut le destituer, car il bloque le bon fonctionnement de la « bureaucratie communale ». Veut-il contrôler ou gérer? Pour Camille Pelletan, la réponse est ambivalente: « Aussi le Comité central cherche-t-il tous les moyens de reconquérir le pouvoir: tantôt il fait fonder un journal qui plaide sa cause; tantôt il accueille les mécontents de la Commune, Rossel, par exemple, qui a fini par lui faire donner officiellement une part du pouvoir; tantôt enfin le comité, à qui l’on s’adressait encore, suscite des embarras, désigne des officiers, présente des réclamations. »

La qualité de la défense de Paris alla de pair avec la survie du régime communal. Elle fut également une pomme de discorde importante entre les élus de la Commune et les dirigeants du Comité central de la Garde nationale.

Le Comité central se défend

Le Comité central ne tarda pas à donner réplique aux attaques dont il fait l’objet. Son premier argument consiste à valoriser le rôle capital qu’il a tenu lors de la semaine du 18 au 26 mars alors que Paris était sans gouvernement. Le Comité central se perçut ensuite comme cet organe révolutionnaire qui seul peut propager les valeurs communales dans Paris. Son contact direct avec le peuple parisien justifie par ailleurs son utilité vitale dans la défense des quartiers. Le Comité central ne veut pas administrer la Garde nationale dans un contexte où celle-ci serait fondue dans un quelconque ministère. Pour P.-O. Lissagaray, le Comité central ne peut tenir sa promesse de se dissoudre étant donné qu’il demeure ce trait d’union entre la Commune et les Gardes nationaux (le peuple en armes). Le Comité central voulait convaincre les Parisiens qu’il défendait le prolétariat et les libertés municipales. Ceci constituant deux arguments concrets qui amènent à croire que le Comité central se définissait comme le « bras de la Révolution ».

Ce n’est pas tant le bras qui est contesté, mais plutôt l’étiquette qui est apposée dessus. Même écarté, le Comité central demeure, car les hommes qui le composent continuent d’apporter leur soutien à l’administration communale. Par exemple, la délicate question des ordonnancements, dans laquelle Jourde reprochait l’ingérence du Comité central, est défendue par Gérardin le 8 mai: « En employant le Comité central, nous avons obéi aux nécessités de la situation, (…). En s’adjoignant le Comité central, le Comité de Salut public s’est assuré des auxiliaires utiles, sérieux et dévoués. (…) Les services de la Guerre se trouvaient entre les mains d’une commission militaire, composée de quatre ou cinq membres de la Commune en nombre insuffisant pour faire un travail de quatre-vingts. »

En s’impliquant dans l’administration communale, le Comité central voulait poursuivre l’œuvre de la révolution qu’il croyait menacée. Par son soutien apporté à la gestion de certains services (Guerre et Finances par exemple), le Comité central ne prétendait pas prendre la place des délégués communaux, mais tout simplement veiller à ce que tout se fasse dans l’ordre. Cet ordre, c’est la guerre contre Versailles qui va le justifier et qui oriente cette ambivalence entre gestion et contrôle. Georges Bourgin semble conclure dans ce sens: « Il (le Comité central) était sincère; mais la guerre avec Versailles était déjà commencée, et c’est la guerre qui va orienter de plus en plus le Comité central vers l’action de contrôle, car, à mesure que les événements se précipiteront, il s’inquiètera de voir son œuvre compromise. »

La question des sous-comités d’arrondissement et le problème de leur dissolution

La Commune ne veut plus de contre-pouvoirs. Il existe cependant dans la capitale des sous-comités d’arrondissement qui gèrent de manière relativement autonome les quartiers, et ce, depuis septembre 1870. La Commune veut éliminer ces sous-comités tandis que le Comité central de la Garde nationale tente de les récupérer par la bande. Les sous-comités s’attribuaient vers la fin d’avril 1871 des pouvoirs de surveillance des mairies et d’organisation de la défense.

Les sous-comités n’étaient pas bien implantés dans tous les arrondissements. Par exemple, les IIe, XVIe, XVIIe et XIXe arrondissements accueillirent mal l’existence de ces contre-pouvoirs locaux, alors que des arrondissements, tel le XVe, s’en accommodèrent assez bien depuis la chute du Second Empire. Encore une fois, c’est la question urgente de la défense de Paris qui contraignit la Commune à statuer le 6 avril sur le sort des sous-comités: « (…) l’unité de commandement militaire est une nécessité de salut public; que cette unité est tous les jours compromise par des ordres émanant des sous-comités d’arrondissement; les sous-comités d’arrondissement sont dissous. » Ce décret communal a, selon ce que nous disent les Procès-verbaux, peu d’impact. Theisz, responsable des Postes, dit que les sous-comités n’ont été nullement dissous et, pire encore, le XVIIIe arrondissement a vu un sous-comité réinstallé sous l’égide du Comité central.

Tous sous le contrôle du Comité central, selon plusieurs membres de la Commune, les sous-comités font également l’objet d’accusation d’entrave au commerce. Par exemple, on signale que des Gardes nationaux, sous les ordres d’un soi-disant sous-comité stationné sur la Rue d’Aligre, entraveraient la circulation ferroviaire. Si certains nient l’existence de ce sous-comité, d’autres vont au contraire affirmer qu’il faudrait arrêter tous les hommes « (…) qui se réunissent, soit sous le nom de comité de légion, comité d’arrondissement ou autre chose, tant qu’ils resteront à l’état d’associations gouvernementales. » Voilà que cet exemple du comité de la Rue d’Aligre soulève à nouveau les tensions entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique. La rue refuse de se laisser conduire par des décrets qui ne tiennent souvent pas compte de la réalité. Jules Andrieu, délégué aux Services publics, fait remarquer le 26 avril que la Commune devrait frapper les membres dissidents des sous-comités, tout en ayant soin de confier au Comité central l’application de cette décision.

Peinture d'Édouard Detaille illustrant le siège de Paris dans le secteur de Villejuif.

Andrieu et Allix (maire du VIIIe) soutenaient l’action des sous-comités d’arrondissement, dans la mesure où ceux-ci pouvaient s’occuper de subsistance et de défense. En d’autres termes, il s’agissait de décentraliser une partie du pouvoir afin d’alléger la tâche des membres de l’Hôtel de Ville. Paris est trop vaste pour qu’un pouvoir central puisse la gérer de façon efficace, surtout en temps de crise. Il faut alors déléguer des pouvoirs et faire confiance à la rue, comme le laisse entendre l’historien Georges Bourgin: « Les jacobins qui constituaient sa majorité (de la Commune) ont bien pu, le cas échéant, dire les mots, faire les gestes qui correspondaient à un idéal, en grande partie périmé, de révolution principalement verbale; le contenu de leur système hétérogène est toujours demeuré abstrait, inapte à passer dans la réalité. »

Une étude de cas : la défense de Paris et la place du Comité central en matière de surveillance et de gestion de l’organisation militaire

La menace d’une invasion de Paris par les troupes versaillaises force les responsables de la Commune à prendre des décisions en matière de défense et de stratégie. Aux yeux du Comité central, la Commune semble à tel point déconnectée de la réalité que bon nombre de ses décisions ne sont même pas exécutées. Ceci fait monter à son paroxysme le vieux conflit juridictionnel entre le Comité central et la Commune. Alors que la logique voudrait l’unité dans la prise et l’application des décisions militaires en temps de crise, c’est plutôt l’anarchie et l’inaction qui règnent.

La défense de Paris vue par le Comité central

Le front à Paris détermine la stratégie des Gardes nationaux. Ses ponts, ses rues et ses immeubles sont plus ou moins exposés aux attaques versaillaises selon l’endroit où l’on se trouve. C’est dans cet espace urbain de barricades, de tranchées et de fortifications que le Comité central organise, en misant sur le contrôle total de la Garde nationale, la défense de la capitale, sans toujours se soucier des décisions de l’Hôtel de Ville. Le 27 mars 1871, il indiquait déjà ses intentions en matière de défense: « Le Comité central (…) représente la force militaire. (…) il lui appartient de faire l’organisation de la Garde nationale, d’en assurer le fonctionnement, et de proposer à l’acceptation de la Commune toutes les mesures politiques et financières nécessaires à la mise à exécution des décisions prises par le Comité. »

En clair, c’est le Comité central qui mène et sa vision stratégique repose finalement sur l’exploitation des divisions internes à la Guerre. Par exemple, le Comité central s’imposait partout où une décision n’était pas rendue, publiait des arrêtés et ordonnançait des dépenses sans l’accord du délégué communal à la Guerre. Par ailleurs, le Comité central basait sa vision de la stratégie militaire sur le principe d’abolition des armées permanentes. Pour lui, c’est la milice des Parisiens en armes qui compte et rien d’autre. Il ne sait d’ailleurs pas comment agir face aux soldats permanents, fidèles ou non à la Commune, se trouvant dans Paris. On décide de leur allouer la somme quotidienne de 1,50 franc, sans toutefois les obliger à servir effectivement.

Une autre mesure du Comité central voulait l’amélioration du commandement. Plutôt que de faire passer un examen technique aux cadres de l’armée, comme le souhaitait la Commune, le Comité central faisait passer des « examens politiques » visant à vérifier les convictions révolutionnaires des candidats. C’est devant ce genre d’attitude que deux des délégués communaux à la Guerre, les saint-cyriens Cluseret et Rossel, démissionnèrent devant ce qu’ils qualifiaient d’« incompétence militaire ».

Un autre exemple de décret publié par la Commune.

La défense de Paris vue par la Commune

Pour la Commune, l’idée centrale afin d’assurer la défense de Paris est la militarisation de la Garde nationale, c’est-à-dire la création de corps permanents organisés autour de la structure classique et centralisée des compagnies, des bataillons et des régiments. Le général Cluseret veut obliger les Parisiens âgés de 19 à 40 ans, mariés ou non, à servir dans la Garde nationale afin d’accroître ses effectifs dans la lutte contre Versailles. C’est de lui qu’émane l’idée de l’examen technique mentionné précédemment et que le Comité central a transformé en examen politique. Son objectif était donc de donner à Paris une armée digne de la révolution qu’elle organise.

La Commune tente également de hiérarchiser l’organisation de la défense. La Commission militaire de la Commune proposait le 27 mars de délimiter les pouvoirs entre la Commune et le Comité central. Cette proposition consistait à enlever tout pouvoir politique au Comité central pour ne lui laisser que l’administration de la Garde nationale. La Commune a par conséquent le rôle principal par l’émission de décrets militaires tandis que le Comité central doit se contenter d’exécuter les ordres. Le 27 avril, un rapport de la Commission militaire indiquait: « Pouvoir communal délégué aux municipalités; intermédiaire et concours actif par les conseils de légion et le Comité central; ordres militaires exécutés par l’autorité des chefs de légion. »

La Commune veut centraliser ce qu’elle croit être une armée régulière, où il ne manque que le caractère de l’organisation. Le Journal officiel publiait le 5 avril des décisions relatives à la répartition des tâches, confiant par exemple au général Bergeret le commandement de la Place de Paris alors que Cluseret se contenterait d’administrer son « ministère ». Dans les faits, l’espace urbain parisien n’offrait pas à la Commune l’opportunité de centraliser l’organisation de la Garde nationale, et ce, en dépit des courtes distances à parcourir de l’Hôtel de Ville au front.

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune en matière de défense

Misère et désolation dans le Paris de 1870-1871.

Les troupes versaillaises causèrent des défaites, mais également de lourdes pertes aux Fédérés. Les problèmes juridictionnels entre la Commune et le Comité central font perdre du temps et empêchent de combler les vides dans les rangs. Au plan technique, la Commission militaire, au lieu de se trouver au front afin d’orienter la stratégie, prenait la plupart de son temps à recevoir les cadres de la Garde nationale qui réclamaient des vivres, des munitions, tout en se plaignant de ne pas être relevés. De plus, la Commission possédait une imposante batterie d’artillerie au Champ-de-Mars, alors que le Comité central en avait également une à Montmartre, d’où l’impossibilité de créer un parc central d’artillerie.

Devant ces lacunes administratives, qui contribueront à la défaite de la Commune, la Commission militaire semble être la seule à pouvoir trouver une solution. Cluseret tente en effet d’inclure dans son administration des hommes du Comité central, mais ces derniers perçoivent la manœuvre comme dictatoriale. Il le fait malgré que le Comité central avait renoncé à tout contrôle sur la Commission militaire le 29 mars: « Ils (les membres du Comité central) déclarent qu’ils ne cesseront d’être toujours en accord avec la Commune, qu’ils considèrent comme le seul pouvoir régulier. Le Comité (…) ne saurait s’immiscer dans les actes directs de la Commune (…) ».

Cette relative irresponsabilité du Comité central, à nouveau soulignée, peut rendre celui-ci dangereux pour la Commune, mais c’est surtout son influence auprès de la Garde nationale qui est à considérer. D’ailleurs, Edward S. Mason écrit: « The conflict of authorities during April, while serious enough to hamper the administration of war, as Cluseret later insisted, was not serious enough to disturb the Commune greatly. »

Conclusion

Il est difficile de statuer de manière catégorique sur l’attitude de gestion ou de surveillance du Comité central entre le 18 mars et le 21 mai 1871. Le contexte politique de la forte dualité des pouvoirs (théorique et pratique) de la Commune de Paris créa, dans une atmosphère de crise née du double siège sur la capitale, un environnement particulier et confus, où le pouvoir de la rue comptait beaucoup plus que les décrets. Chose certaine, le Comité central voulait que le peuple de Paris participe directement au pouvoir, y compris dans sa forme suprême qu’est la défense.

Par cette étude du Comité central de la Garde nationale, j’ai voulu démontrer jusqu’à quel point l’espace politique pouvait cadrer avec la Ville, car l’influence de cet organe civil détermine des rapports de prises de décisions au quotidien. De plus, la présence du Comité central dans l’espace aussi vaste qu’occupe Paris force la création de ce trait d’union entre l’Hôtel de Ville et la rue. Cette communication n’aurait pas, à mon sens, été possible si le Comité central n’avait pas existé afin de répandre ces idées révolutionnaires, des idées qui ont su malgré tout à prendre des formes concrètes, voire matérielles. Le Comité central désirait être simultanément le représentant d’un socialisme révolutionnaire ainsi que du prolétariat.

Peut-être le Comité central fit preuve de trop d’ambition dans la gérance ou le contrôle administratif de la capitale pendant la crise de 1871.

Bibliographie

 

Sources

 

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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Première partie)

Introduction

C’est un Paris humilié par la défaite et affamé par le blocus des Prussiens qui se trouve au bord de la révolution en février 1871, alors qu’une Assemblée nationale à majorité monarchiste vient d’être élue pour négocier la paix. La vie dans la capitale est malsaine, car la misère y règne avec une intensité telle que la révolution paraît inévitable. De la mi-février à la mi-mars, les Parisiens endurent les misères et déceptions nées du siège de la capitale. Ils doivent aussi supporter les maladresses d’une Assemblée sourde à leurs revendications, telles la suspension du moratoire des loyers et la suppression de la solde des Gardes nationaux, pour ne nommer que quelques facteurs ayant poussé à la révolution du 18 mars. Enfin, les tentatives de Versailles de reprendre les canons de Montmartre, appartenant à la Garde nationale, viendront mettre le feu aux poudres d’une révolution. De celle-ci émergera une Commune désireuse d’assurer à la population la garantie de l’autonomie municipale et de la République universelle.

Dessin de Jacques Tardi montrant la répression de la Commune de Paris par les forces versaillaises au printemps de 1871.

C’est dans ce contexte de révolution et d’anarchie que le Comité central de la Garde nationale, seule force encore capable de restaurer l’ordre, se trouve en possession du pouvoir le 18 mars, trois jours après sa formation définitive. Ce conseil civil, seul « gouvernement de fait » placé à la tête d’une force armée de 200,000 hommes, veut cependant rendre légitime le pouvoir et propose de faire des élections en ce sens. Tenues le 26 mars, les élections aboutiront à la formation de la Commune de Paris qui ne fut pas uniquement un gouvernement insurrectionnel, mais davantage une tentative de gouvernement de tendance révolutionnaire à l’intérieur d’un cadre municipal. Ce gouvernement se dit être en dehors des griffes de l’État, sous l’auspice d’une confrontation des pouvoirs où le théorique (décisions, décrets, réflexions…) entra en conflit ouvert avec le pratique (pouvoir de la rue, actions, manœuvres…). Pour ma part, je crois que la Commune représentait le pouvoir du théorique et le Comité central le pouvoir d’ordre pratique.

Cette manière de voir les choses constitue, si l’on veut, un cadre méthodologique permettant de chercher et comprendre si, face aux responsabilités relatives au fonctionnement quotidien des services publics dans le cadre urbain parisien, le Comité central de la Garde nationale a adopté une attitude de gestion ou de surveillance, selon qu’il ait dû se confronter aux représentants de la Délégation (maires, adjoints et députés) ou à ceux de la Commune.

D’abord, le Comité central a dû gérer Paris entre le 18 et le 26 mars 1871. De cette date, la Commune prit la relève. Le problème, et c’est ce qui justifie toute cette problématique, est que l’attitude du Comité central n’est pas claire. Avant les élections du 26 mars, je pense qu’il a « géré » Paris, sauf que l’autonomie des arrondissements était encore assez forte. Sous la Commune, le Comité central a remis ses pouvoirs à cette dernière, mais en gardant toujours un œil sur les affaires, voire à en assurer l’administration. Le cas de l’administration de la Guerre (la défense de Paris) est percutant sur ce point.

Voilà donc pourquoi nous pouvons parler d’une « dualité des pouvoirs ». Au niveau du pouvoir politique, je pense que la Commune de Paris est génératrice d’un espace urbain se divisant en deux branches. Premièrement, que ce soit de manière directe ou non, il existait sous la Commune un type d’espace que nous pouvons qualifier de la rue. Cet espace met surtout en scène le Comité central dans l’application concrète du pouvoir. En d’autres termes, la gérance des décisions prises en haut relève de l’immédiat, du concret, de la prise de contact directe avec la rue. C’est tout le contraire du second type d’espace urbain que j’ai identifié. Cet espace, représenté dans un premier temps par la Délégation et ensuite par la Commune, est théorique et argumentaire. Il met l’accent sur la société civile, car il constitue un ensemble qui étudie les décisions au sens théorique sans se soucier nécessairement des conséquences dans la rue. Cet espace politique parisien est indirect, médiatisé et, on s’en doute, en conflit ouvert avec le premier type d’espace ayant pour acteur principal le Comité central.

Un symbole fort de la résistance parisienne: la barricade.

Cette catégorisation en deux volets de l’espace urbain parisien n’est pas étanche, car le théorique et le pratique s’entrecoupent selon les circonstances, mais le portrait global demeure, soit que le Comité central travaille sur le terrain et la Commune dans les « décrets », à l’Hôtel de Ville. Notre approche pour une histoire politique de la ville est soutenue par une série de sources tels les Procès-verbaux et le Journal officiel de la Commune qui, bien que se contredisant entre elles quelques fois et ne rapportant pas fidèlement les décisions et gestes commis, n’en demeurent pas moins une mine d’or d’informations relatives à l’attitude du Comité central au cours des 73 jours que dura la Commune.

De la révolution aux élections: l’administration de Paris par le Comité central et les conflits juridictionnels avec les élus parisiens de la Délégation

Après l’échec de l’assaut contre Montmartre, Adolphe Thiers et le gouvernement évacuèrent Paris pour Versailles, laissant derrière une ville sans administration. Les maires, adjoints et députés parisiens élus à l’automne de 1870, et mieux connus sous le nom de Délégation, se sentaient légitimés à gouverner la capitale. Fort d’un appui populaire massif, le Comité central de la Garde nationale pense quant à lui être le plus apte à gérer Paris. C’est dans ce contexte que le Comité central fut placé à la tête de Paris entre le 18 et le 26 mars, jour des élections de la Commune.

Le programme politique du Comité central

Organe puissant d’une révolution qui prend de l’ampleur, le Comité central est placé à la tête de Paris avec un programme politique qu’il entend réaliser afin de montrer à la population qu’il sait respecter ses promesses. D’abord, le Comité central se composait de nouveaux venus en politique, peu préoccupés par les systèmes, mais soucieux de sauver la République. De plus, la plupart de ses membres ne voulaient pas prendre part à une direction effective des affaires, mais plutôt contrôler l’administration de la Garde nationale et des services publics. Plus précisément, les hommes du Comité central prônaient un programme à partir de deux thèmes centraux: sauver la République et assurer à Paris sa municipalité. Dans l’immédiat, le Comité central se proposait de combattre la misère du peuple parisien et son président, Édouard Moreau, résuma cette idée: « (…) faire les élections dans le plus bref délai, pourvoir aux services publics, préserver la ville d’une surprise. »

La question de préserver la République constituait pour le Comité central l’artère vitale de sa raison d’exister, dans la mesure où persistait la double menace des sièges prussien et versaillais autour de Paris. La partie théorique de son programme avance que le Comité central n’était pas responsable de la présente guerre civile, qu’il n’avait fait que répondre à une agression des Versaillais, qu’il a suivi le peuple en occupant l’Hôtel de Ville abandonné par Ferry et que Paris devenait le « symbole d’une thèse de complot contre la République », alors que Versailles voulait réduire au silence la capitale (décapitalisation, ruine du commerce, etc.).

N’ayant pas ou peu d’opposition sérieuse dans la capitale, et encore moins du côté de la Délégation, le Comité central doit s’appuyer sur ces bases afin de rendre concrète la gestion des affaires, car il se trouve seul aux commandes. En réponse à une question de Georges Clemenceau sur les intentions du Comité central, Eugène Varlin, le délégué aux Finances, réplique que son organisme veut un conseil municipal élu (confirmé par la rédaction d’une charte), des franchises communales pour Paris, la suppression de la Préfecture de Police, une plus grande autonomie pour la Garde nationale, un moratoire sur les paiements de loyers en dessous de 500 francs et le retrait de l’armée à vingt lieus de la capitale. Outre le dernier point, le Comité central s’efforça d’appliquer ce programme politique, malgré l’anarchie régnant dans Paris. Un de ses membres, Arthur Arnould, dit que ce programme gestionnaire n’a rien d’utopiste, car, dans pareille situation, la Délégation n’aurait pas mieux administré la capitale. Par ailleurs, le Comité central pouvait appliquer un certain nombre de mesures simples et efficaces voulues depuis longtemps par Paris comme: le droit d’association, le droit de réunion et la liberté de la presse et du citoyen.

La destruction de la Colonne Vendôme.

Le programme du Comité central fut-il appliqué dans son intégralité? La réponse semble être non, car le temps manqua pour une tâche qui fut trop lourde. Le Comité central pouvait difficilement répondre aux attentes de Paris alors que la population désirait davantage. Selon W. Serman, Paris souhaitait l’abolition pure et simple de toute forme de gouvernement, même républicain, tout en se protégeant d’un éventuel rétablissement d’une autorité urbaine quelconque. Le nouvel espace politico-urbain de Paris devait se définir par une décentralisation massive de l’administration en passant par la régénération sociale fondée sur la paix et le travail, comme le proposait Charles Beslay du Comité central. En attendant, les intentions du Comité central étaient honnêtes quand celui-ci affirma, le 26 mars, que son mandat était terminé et qu’il confiait à des mains prétendument plus qualifiées le pouvoir dans la capitale.

Le programme politique de la Délégation

L’autorité légale, telle qu’elle se nommait, s’occupa pendant la semaine du 18 au 26 mars à bâtir un contre-argumentaire au programme politique du Comité central. La « priorité administrative » de la Délégation relève du théorique, dans la mesure où elle voulait voir le Comité central disparaître et elle jouait souvent la carte du mensonge en affirmant que Versailles reconnaissait certaines réclamations de Paris telles celles mentionnées précédemment. Dans les faits, c’est Clemenceau, maire du XVIIIe arrondissement, qui représente ou dissimule le mieux les intentions de la Délégation en recevant le 19 mars au soir les membres du Comité central. Clemenceau construit son argumentation en trois points, dont le premier vise directement la conduite du Comité central. Clemenceau lui dit qu’il fait fausse route, qu’il ne gère nullement Paris, qu’il est illégitime et responsable de la panique dans la population.

Le médecin-maire reconnaît par contre que Paris, et non le Comité central, a des revendications légitimes et que l’Assemblée nationale doit reconnaître le statut particulier de la métropole dans la France. Enfin, Clemenceau demande au Comité central de laisser sa place à la Délégation en promettant que celle-ci ira négocier avec Thiers toutes les concessions nécessaires. Cette promesse prit une forme plus concrète, le 22 mars, par la déclaration suivante des maires et députés dans le Journal officiel : « (…) nous avons résolu de demander aujourd’hui même à l’Assemblée nationale l’adoption de deux mesures qui, nous avons espoir, contribueront, si elles sont adoptées, à ramener le calme dans les esprits. Ces deux mesures sont: l’élection de tous les chefs de la Garde nationale et l’établissement d’un conseil municipal élu par tous les citoyens. »

Tous républicains, les maires et députés analysaient d’une manière réaliste la situation dans Paris. Benoît Malon, membre de la Délégation, dit à Varlin que seuls les élus de 1870 peuvent récupérer une partie des revendications, dont celle d’un conseil municipal élu et le report des échéances sur les loyers, mais sans pousser plus loin. Le 21 mars, le Journal officiel traduit cette attitude de la Délégation: « Nous estimons, en outre, que notre présence au poste que vos suffrages nous ont assigné ne saurait être inutile, soit qu’il s’agisse de consolider la République, soit qu’il y ait à la défendre. » Malon se base aussi sur une circulaire émise par le ministre de l’Intérieur Ernest Picard, le 19 mars, qui confiait de façon provisoire l’administration de Paris à la réunion des maires et députés. Ce désir d’un retour à la normale était le point central du programme de la Délégation qui n’a pu être appliqué, car le Comité central décida de faire les élections qui ont amené la Commune au pouvoir. La Délégation et le Comité central aspiraient tous deux à la légalité. Le premier disait déjà la détenir tandis que le second entendait y parvenir par les prochaines élections. Cette pression des maires et députés sur le Comité central constituait une autre revendication, soit celle de prendre la place de ce dernier.

L’Hôtel de Ville, les ministères et les mairies : lieux et symboles des enjeux politiques

Si les deux points précédents nous ont permis de saisir brièvement l’accaparement d’un espace politique théorique, via la promotion des programmes politiques respectifs, il faut également tenir compte de la prise de possession physique des lieux et symboles de l’espace politique parisien. Pour le Comité central, la possession de l’Hôtel de Ville, des ministères et des mairies influença la fixation des priorités administratives pendant la courte gestion des affaires du 18 au 26 mars 1871.

Cela dit, le départ du gouvernement Thiers pour Versailles laisse un vide dans Paris au 18 mars. Immédiatement, le Comité central envoie des hommes se saisir des édifices publics d’importance. Par exemple, des figures jusque-là inconnues de la politique parisienne (Jourde et Varlin aux Finances, Eudes à la Guerre, Duval et Rigault à l’ex-Préfecture de Police, Assis à l’Hôtel de Ville, etc.) iront s’emparer des lieux du pouvoir. L’occupation de l’Hôtel de Ville fixe d’entrée de jeu une priorité administrative qui consiste à rassurer la population: « Le nouveau Gouvernement de la République vient de prendre possession de tous les ministères (…) Cette occupation, opérée par la Garde nationale, impose de grands devoirs aux citoyens qui ont accepté cette tâche difficile. » Ensuite, il fallait organiser des élections: « Maître (le Comité central) du Palais municipal (…), sa première pensée fut d’abdiquer (…) et de convoquer les électeurs pour l’établissement d’une Assemblée communale qui prendrait sa place. »

Les ruines de l'Hôtel de Ville incendié sous la Commune.

La possession, mais surtout l’occupation obstinée des lieux du pouvoir, en attendant les élections, devient le prétexte d’un bras de fer livré avec la Délégation sur la question bien connue de la légitimité de ce « pouvoir ». Camille Pelletan résume ce début d’empoignade: « Qu’était-ce en effet que le pouvoir de l’Hôtel de Ville? Une assemblée municipale qui prétendait être une Assemblée politique souveraine. » C’est à ce moment que la Délégation voudra intensifier son désir de voir le Comité central quitter le pouvoir. Le 20 mars, au matin, le maire Bonvalet du IIIe arrondissement vint avec deux adjoints réclamer les franchises à l’Hôtel de Ville, en pensant que le Comité central, qui avait envoyé la veille quelques délégués pour discuter, allait céder.

L’occupation des édifices publics aurait dû, en théorie, faciliter la réorganisation de l’administration, mais le Comité central devait surveiller l’agitation constante des opposants à sa politique. À titre d’exemple, la mairie du IIe arrondissement fut un important bastion de résistance regroupant certains maires (Tirard, Dubreuil, Héligon) qui avaient récupéré les éléments fidèles de l’ordre afin de lancer une offensive contre l’Hôtel de Ville. Des endroits comme les rues Vivienne, Richelieu, du Quatre-Septembre, la Place Vendôme ainsi que la gare de Saint-Lazare constituaient des postes avancés des forces de la Délégation. Autrement dit, la possession de l’Hôtel de Ville et des ministères, censés être les bâtiments les plus importants, n’empêcha pas la résistance dans les quartiers, où des mairies (IXe et XVIe arrondissements) se présentaient comme des bâtons dans les roues du Comité central.

Les clés du pouvoir et les autonomies municipales

L’occupation de l’Hôtel de Ville et des ministères par la Garde nationale donna l’opportunité à son comité central de freiner l’élan de la Délégation dans ses tentatives de récupérer le pouvoir. Or, cette centralisation du pouvoir n’empêcha pas cependant les municipalités ou arrondissements de Paris de garder une certaine forme d’autonomie dans la gestion des affaires courantes. Autrement dit, la Délégation semble détenir quelque pouvoir via les mairies, mais celui-ci peut être contré par l’action des institutions politiques occupées physiquement par la Garde nationale.

La désorganisation de l’administration parisienne, suite au départ des fonctionnaires et au sabotage des cachets, registres et caisses des mairies, obligea le Comité central à tout réorganiser (octroi, voirie, éclairage, assistance publique, etc.). Par contre, bien que le Comité central pouvait assurer une sécurité physique contre une agression de l’extérieur, les mairies étaient encore les symboles de la sécurité sociale tant recherchée (nourriture, habillement et logement). Ces autonomies municipales, que tente de garder la Délégation et que veut récupérer le Comité central, existent amplement depuis septembre 1870, car « (…) le peuple a progressivement créé les cadres communautaires et libertaires de sa vie quotidienne, en marge des institutions régulières sur les bases de la fraternité et du principe fédératif. » Les institutions parisiennes ne disparaissent pas pour autant, mais elles doivent se plier à l’idée communaliste, donc aux principes de gestion en commun de l’administration parisienne.

Malgré ses efforts, la Délégation perdait progressivement de sa puissance et n’était plus en mesure d’orienter la population vers ses vues. Le Comité central a par conséquent géré Paris en comblant les vides dans les ministères, mais il a dû contrôler l’action de la résistance qui voulait l’empêcher de faire des élections. Le résultat de la victoire du Comité central sur la Délégation se traduit dans ce manifeste du 25 mars : « Le Comité central de la Garde nationale, auquel se sont ralliés les députés de Paris, les maires et adjoints, convaincus que le seul moyen d’éviter la guerre civile, l’effusion de sang à Paris et, en même temps, d’affermir la République, est de procéder à des élections immédiates, convoque pour dimanche (26 mars) tous les citoyens dans les collèges électoraux. »

Entre surveillance et gestion : la place du Comité central dans la répartition des services publics parisiens et les relations avec les arrondissements

La journée du 26 mars 1871 est donc celle de l’élection de la Commune de Paris, qui sera proclamée officiellement deux jours plus tard. Le « danger » de la Délégation est maintenant écarté et il se passe une période de transition entre ces deux journées afin de laisser du temps aux élus de la Commune dans chaque arrondissement de prendre leur place à l’Hôtel de Ville. Normalement, le Comité central laisse ses pouvoirs à la Commune sauf qu’il continue de garder un œil sur les affaires, notamment en ce qui a trait aux commissions communales (« ministères ») et aux relations avec les municipalités.

L’étendue des pouvoirs des commissions communales : quelques exemples

L’étude des pouvoirs réels détenus par chacune des commissions communales est révélatrice de l’influence du Comité central, qui tente de contrôler tant bien que mal les affaires. Le premier constat est simple: l’ampleur du travail est écrasante. Les besoins de Paris sous la Commune sont nombreux, comme: le vote du budget, la fixation et la répartition des impôts, l’organisation de la magistrature et de la police, la garantie des libertés individuelles, l’organisation de la défense urbaine, etc. Ce sont donc neuf commissions qui doivent se partager l’exercice du pouvoir et chaque délégué passe la majorité de son temps à faire la navette entre l’Hôtel de Ville, son bureau de commission et les mairies.

Selon Max Pol-Flouchet, cette articulation de l’administration devait se découper en trois plans hiérarchiques, en passant de la rue aux décrets: 1) les membres de la Commune et leurs relations avec les arrondissements (plan horizontal); 2) la création de neuf commissions se partageant les affaires au niveau de la cité (plan vertical); 3) une commission exécutive de 19 membres coordonnant le tout (plan central). Le problème le plus urgent à régler implique directement le Comité central au niveau de la solde des Gardes nationaux. Varlin et Jourde, délégués aux Finances, doivent d’abord, pour ne pas mettre inutilement de la pression sur les coffres du Trésor public de Paris, emprunter au banquier Rothschild la somme de 500,000 francs pour régler les comptes immédiats. Cet événement se passait avant les élections du 26 mars et c’est que qui nous amène à croire que le Comité central voulait d’autant plus garder un œil sur l’action des gens dont la tâche était de verser la solde aux Gardes nationaux sous la nouvelle Commune.

Une pièce d'artillerie en position près d'une barricade.

Au niveau des services publics, Jules Andrieu, commissaire à cette tâche, se plaint de l’anarchie qui règne dans Paris sous la forme d’une mauvaise division du travail et accuse le Comité central d’en être responsable : « (…) on reconnaîtra sans peine dans cette mauvaise classification des besoins d’une grande cité, voulant vivre en gardant son autonomie, l’insuffisance politique et administrative qui avait présidé à la création de ces neufs rouages (commissions), dont quelques-uns étaient superflus et dont beaucoup se contrariaient les uns les autres. La division du travail communal qu’avait faite le Comité central et qu’avait conservée la Commune était malheureusement calquée sur le double groupement municipal et gouvernemental des administrations des anciens régimes. »

La vision idéale qu’avait Andrieu d’une organisation communale efficace devait faire fi de tout antagonisme entre le Comité central et la Commune. Il va même jusqu’à dire que les membres les plus doués du Comité central auraient dû siéger pleinement aux postes dont on croyait déceler certaines compétences. Cela éviterait de sentir constamment le poids du contrôle pour passer à celui d’une gestion en continuité avec ce qui s’était passé avant le 26 mars. Le problème était justement que ce qui s’était produit avant le 26 mars était le fruit des actions du Comité central pour la capitale. Voulait-il perdre ses acquis, ses réalisations administratives au profit d’une Commune composée de 80 membres et dont seulement une vingtaine venait directement de ses rangs? Il est peut-être plus facile, dans ce contexte, de comprendre pourquoi le Comité central a alors eu « peur » de se voir reléguer au second rang, à la simple administration de la Garde nationale dont il émane.

Ce que dénonçaient par ailleurs certains membres du Comité central était la façon dont on nommait les fonctionnaires communaux. Il n’y avait aucun des principes démocratiques connus dans la nomination de ceux-ci. L’élection ou le concours ne faisaient pas partie des procédures d’embauche sous la Commune et le tout se faisait de façon arbitraire, souvent par un décret, que l’on peut associer à du patronage. Par exemple, le service télégraphique, selon Andrieu, était en si mauvais état qu’il devenait abandonné: « (…) à des vanités incompétentes et au système des élections si déplorables quand il ne s’arme pas de la garantie d’examens préalables (…) » Cette manière de procéder, combinée avec le « vide administratif qui caractérise la capitale au lendemain de l’insurrection », amène le Journal officiel à publier, le 25 avril par la voix de son Directeur: « (…) le devoir pénible, mais aujourd’hui nécessaire, de sonder la conscience du fonctionnaire, afin d’assurer les intérêts généraux de l’administration et de justifier la confiance mise en nous par la Commune de Paris et par le peuple. » Que pouvait faire le Comité central devant les accusations d’ingérence qu’on lui portait, alors qu’il ne faisait que constater une situation de débordements causés par l’incompétence et le manque d’effectifs de l’administration?

Malgré toutes les défaillances des commissions communales dans les circonstances, Jean Bruhat trace un portrait somme toute positif des 73 jours que dura la Commune. Il cite les cas du délégué Viard, qui assura le service des subsistances en luttant contre la spéculation et les taxes exagérées, tout en faisant appel au concert des municipalités. Le ciseleur Theisz s’occupa des Postes avec un brio tel qu’il remit, selon Bruhat, les services en marche en 48 heures. La Santé, sous la direction de Treillard, était vidée de son parc d’ambulances (situé au Palais de l’Industrie), mais put néanmoins réorganiser les services, notamment aux soins apportés aux nombreux soldats blessés.

Les municipalités, la Commune et le pouvoir autonome : la place du Comité central dans ce processus

Le Comité central n’est pas uniquement aux prises avec les commissions communales, car il désire aussi surveiller la réorganisation forcée des administrations municipales dans ce contexte de révolution. En fait, le Comité central voulait, selon W. Serman, « institutionnaliser l’anarchie » en renonçant à gouverner les hommes pour n’administrer que les choses, la matérialité.

C’est avec cette pesante dualité des pouvoirs entre le Comité central et la Commune que les municipalités de Paris doivent vivre au jour le jour. Dans ses relations avec les arrondissements, la Commune fixe le 30 mars les règles qui visent à s’assurer de la direction administrative de chaque municipalité, de l’adjonction à chacune d’elle des commissions pour l’expédition des affaires et, enfin, de la bonne gérance des actes de l’état civil. Cette déclaration ne limite pas cependant le pouvoir de fait constitué par le Comité central, et ce, malgré sa promesse de se retirer après l’avènement de la Commune. Cette dernière a souvent accusé les municipalités de ne pas appliquer les décisions prises en haut. Or, dans les faits, le Comité central est en partie responsable de la discorde ainsi causée. Par exemple, la Commune voulait que les municipalités se chargent de l’organisation civile de la défense des quartiers. Outre le cas du Ve arrondissement, le pouvoir civil n’a jamais pu prendre concrètement la direction des légions, car le Comité central exerçait sur elles un contrôle déjà effectif. Plus tard, le 16 avril, la Commune demande à nouveau aux municipalités de gérer les Conseils de légion contre ceux refusant de se battre. Ce décret communal vient mettre le feu aux poudres dans les relations entre le Comité central et les municipalités, car, selon le Comité, les Conseils de légion relèvent de l’organisation interne de la Garde nationale et, en somme, les arrondissements (le pouvoir civil) n’ont rien à voir dans le domaine militaire.

Un exemple de décret publié sous la Commune.

Un autre problème résidait dans le fait que la Commune avait confié aux municipalités le soin de réquisitionner les armes et de poursuivre les réfractaires. Encore une fois, le Comité central, pour les mêmes raisons, s’insurge devant ce problème de juridiction. Pire encore, les municipalités prenaient parfois les devants quand il s’agissait de nommer les chefs des légions. La réorganisation des bataillons passait d’abord par la nomination d’un chef. Celui-ci devait, en théorie, être élu par le Comité central de la Garde nationale, mais les arrondissements nommaient parfois les dirigeants sans consulter le Comité central. Il n’y a, selon André Decouflé, que deux arrondissements (les IXe et XIe), qui obéirent au doigt et à l’œil aux décrets de la Commune. Le IXe avait perquisitionné à domicile les armes et équipements militaires, tandis que le XIe ordonna à la Garde nationale d’évacuer les églises, temples et synagogues de sa municipalité.

Le terrain de l’enseignement offrit d’autres possibilités de conflits à trois. Plus précisément, les questions de la laïcité et de l’enseignement professionnel posèrent des tracas. La Commune voulait, dans un premier temps, centraliser le dossier du recrutement des maîtres. La plupart des municipalités adhéraient au principe de la promotion de la laïcité de l’enseignement sauf que le délégué communal à la question, Vaillant, s’empressa de devancer ces dernières. Bien que les historiens n’en fassent guère mention, je pense que le Comité central était préoccupé par la question de l’enseignement, dans la mesure où celui-ci tenait fièrement à défendre les principes classiques de la Révolution et que c’est l’école, organe performant de diffusion, qui devait s’en charger. Voilà donc pourquoi les municipalités qui ne voulaient pas adhérer à la laïcité de l’enseignement faisaient l’objet d’une surveillance plus étroite selon mon hypothèse.

Par ailleurs, la Commune ne cherche pas à froisser les libertés religieuses. Cependant, des arrondissements comme le IVe s’écartaient des décrets communaux en affirmant simplement la « neutralité de l’école publique ». Plus libérale encore, la municipalité du VIIIe arrondissement, dirigée par l’excentrique Jules Allix, admettait la coexistence des écoles laïques et confessionnelles. Quant aux XIIIe et XVe arrondissements, ceux-ci prônaient l’enseignement confessionnel et rejetaient les tentatives du pouvoir central de laïciser l’éducation. Nous avons donc un portrait se divisant en trois catégories bien distinctes, où le Comité central avait des intérêts à défendre, selon la politique éducationnelle adoptée, car de là dépendait le bon cheminement de la révolution.

Les membres de la Commune sont déchirés entre eux quant à l’attitude à adopter face aux municipalités. Pour le citoyen Lefrançais, il importe que les arrondissements soient autonomes afin de pourvoir aux besoins de la population. Beslay, le doyen des communards, pense plutôt qu’il ne faut pas laisser d’autorité aux municipalités. La question des douanes stigmatise encore une fois cette opposition lors des réunions tenues à l’Hôtel de Ville. Par exemple: « Le citoyen Meillet donne lecture d’une lettre, au sujet d’un nouvel empiétement du Comité central, qui prétend se réserver le droit de viser les passeports. Un citoyen, ayant un passeport en règle de la Commune, n’a pu passer aux portes de Paris, parce que son passeport ne portait pas les cachets de la douzième légion. »

Ce fait survenu dans le XIIe arrondissement à la porte de Vincennes n’est qu’un exemple d’une accumulation d’incidents, si l’on se rapporte aux Procès-verbaux. Cluseret, délégué à la Guerre, statuait sur l’interdiction faite à la Garde nationale d’entraver le commerce dans les gardes et postes frontaliers. Dorénavant, cette forme de « guerre non officielle », mais bien présente entre la Commune et le Comité central ira en s’accentuant jusqu’au 21 mai, date à laquelle les troupes versaillaises entrèrent dans Paris. Edward S. Mason résume la situation: « In addition to the municipal commission, every arrondissement has its Legion Council and Legion General Staff, under the general supervision of the Central Committee. These organizations had a finger in the administration and the inexact division of function was a cause of considerable friction. »

(La suite dans la seconde partie.)

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

Du côté des cabinets politico-militaires: les premières inquiétudes

Il n’y a pas que les hommes de lettres qui s’interrogent sur la qualité de la contribution québécoise à l’effort de guerre. Les politiciens et militaires français également. Dès l’été 1915, le gouvernement français est mis au courant du difficile recrutement canadien-français. Du moins, une note trouvée dans les archives relatant une conversation tenue le 22 juillet, à Paris, entre le colonel Le Roy Lewis, attaché militaire britannique en France, et l’ambassadeur de Grande-Bretagne dans la capitale française, semble le montrer. «Les Canadiens français, au nombre de 2.000.000 [sic] ont à présent fourni au contingent un bataillon. Ceci tient à ce que S[ir]. Robert Borden n’est pas leur homme. Les Canadiens français pensent ne devoir fournir davantage[i].» Devant ce manque supposé d’enthousiasme des Canadiens français, les deux hommes auraient pensé profiter du passage de Borden en France à l’été 1915 pour le recommander au titre de Chevalier de la Légion d’honneur. Cette décoration lui permettrait de retourner au Canada pour «[…] obtenir beaucoup de ses compatriotes d’origine française[ii]».

L’ambassadeur d’Angleterre aurait alors rejeté cette approche et l’affaire en serait restée là. Décorer un premier ministre pour s’attirer les faveurs du peuple semble être une solution saugrenue, mais elle témoigne de la préoccupation des autorités franco-britanniques face au faible recrutement canadien-français.

Le premier ministre canadien promet en janvier 1916 de porter à un demi-million d’hommes les effectifs du Corps expéditionnaire, ce qui mettra une pression inutile sur son gouvernement. Les pertes subies lors des batailles de la Somme (1916) et de Vimy (1917), combinées aux «[…] pressions exercées de part et d’autre exigeant que le Québec contribue à la guerre en proportion de sa population[iii]…», placent le premier ministre devant l’éventualité d’avoir à renier sa promesse. De son côté, le consul de France à Montréal, Charles Bonin, informe régulièrement le Ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay) de ce qui circule, au Canada, depuis la campagne de la Carte du Service national (recensement national) en 1916 jusqu’à l’adoption de la loi de la conscription. Quant à la Carte, cette sorte de «recensement» fait à la hâte, il apparaît évident qu’Ottawa cherche à démontrer officieusement aux Canadiens qu’un bassin d’hommes valides existe qui ne pourrait être exploité autrement que par la conscription[iv].

Le premier représentant de la France au Canada, le consul Charles Bonin, qui occupa son poste à Montréal de 1912 à 1918.

Le consul Bonin explique au Quai d’Orsay que c’est surtout dans les milieux ouvriers que les oppositions au recensement sont les plus prononcées, les associations de travailleurs enjoignant leurs membres à ne pas remplir ces cartes. Les Canadiens associent la Carte à une éventuelle conscription, et la «[…] même attitude réservée s’est manifestée parmi les Canadiens-Français [sic], malgré la propagande faite par leurs journaux et par les plus hauts prélats […] Il sera intéressant, quand les chiffres auront été publiés, de connaître quel a été l’accueil fait à cette nouvelle mesure de guerre par les différents éléments du peuple canadien[v]

Bonin se penche aussi sur les débats dans la presse qui traitent d’une éventuelle formation d’une brigade d’infanterie canadienne-française, soit pour l’armée canadienne ou française. Il pourrait s’agir d’un autre moyen pour encourager le recrutement, en offrant de meilleures chances de promotions aux candidats. Le problème le pique au vif depuis sa visite du camp de Valcartier à l’été de 1916. Persuadé que cette brigade existait bel et bien, Bonin a rapidement déchanté lorsque le brigadier-général E. W. Wilson, commandant du camp, a ordonné de mettre fin au projet. Le consul est déçu de l’ineptie des ministres francophones Casgrain et Blondin qui, lors de leur passage au camp, n’ont rien fait pour renverser la décision. Il conclut: «Il est évident que les autorités militaires anglaises ne voient pas d’un très bon œil la formation de ces bataillons canadiens-français pour qui le drapeau tricolore semble passer avant l’Union Jack[vi]

La déception du consul est atténuée à la suite d’un entretien avec le colonel Arthur Mignault, qui s’occupe au Canada de recrutement en ce début de 1917. Mignault «[…] m’a entretenu de son désir d’arriver à l’incorporation de certaines unités canadiennes-françaises dans notre armée, dans des conditions analogues à celles où se trouvent les contingents russes combattant en France[vii]…» Mignault tient ces propos, même s’il connaît les obstacles qui se dresseront sur son chemin à Ottawa, et surtout à Londres, où justement un autre officier canadien-français, le lieutenant-colonel Henri Duverger, a rencontré le haut-commissaire canadien Georges Perley pour discuter de la situation québécoise[viii].

De son côté, l’aumônier Charles Thellier de Poncheville est l’un de ces officiers français qui aurait pu «cultiver» les ardeurs canadiennes-françaises, même s’il ne se fait pas d’illusion sur l’avenir du recrutement au Québec. Indulgent, il écrit: «Il leur serait pénible qu’on les jugeât [les Canadiens français], en France, injustement, en attribuant à une défaillance de leur amour pour nous leur peu d’empressement à prendre les armes[ix].» Il invite ses lecteurs à se questionner sur cette absence d’enthousiasme. Il propose, à cet égard, des hypothèses dont l’une consiste à l’examen du statut socio-économique du Canadien français moyen. Cultivateur, vivant loin de la ville, donc moins influencé par la politique, selon Poncheville, le Canadien français se marie tôt et fonde en conséquence une famille nombreuse et dépendante du fruit de son travail[x]. Les autorités militaires canadiennes ne l’aident guère à bien s’intégrer dans les rangs, le dispersant trop souvent dans des régiments unilingues anglais et sans chefs parlant sa langue. Ses compatriotes et lui se sentent «[…] placés dans des conditions d’infériorité qui leur assuraient peu d’avenir comme simples soldats, et rendaient difficile l’avancement de leurs officiers[xi]».

Par-dessus tout, Poncheville note que la pire atteinte faite au peuple canadien-français est de lui faire sentir qu’il est toujours conquis, celui-ci préférant parler de cession. De plus, le dernier volet  réside dans le Règlement 17 sur les écoles francophones d’Ontario: «Ce dernier coup toucha au cœur un peuple qui lutte depuis un siècle et demi pour garder sa langue, enveloppe de son âme, et qui se redresse avec fièvre, presque avec colère, chaque fois qu’il voit surgir une menace nouvelle contre ses droits[xii]

L’aumônier militaire résume en quelques lignes ce que les autorités françaises mettront un certain temps à comprendre, soit seulement vers 1916-1917. De son bureau de Londres, l’attaché militaire français, le colonel de la Panouse, adresse au général Robert Nivelle une synthèse de la situation. Selon l’officier, le recrutement pour l’année 1914 s’est déroulé à merveille au Québec. Les municipalités, institutions et divers corps de Milice ont rivalisé d’audace pour savoir qui allait envoyer le premier un bataillon complet au nouveau camp de Valcartier. La frénésie passée, c’est vers l’été de 1916 que le recrutement a fléchi, où l’une des erreurs est d’avoir mis trop l’accent sur la mobilisation des villes au détriment des campagnes: «Les campagnes ont beaucoup moins donné, qu’elles soient françaises ou anglaises. On peut même remarquer que dans l’Ontario, […] une certaine opposition s’est manifestée contre le service obligatoire[xiii]…» En admettant que la campagne tire de l’arrière, il n’empêche que, toutes proportions gardées (et chiffres à l’appui), le colonel de la Panouse croit que le Québec n’a pas envoyé un nombre équitable de recrues.

Le déficit de 60 000 hommes qu’il attribue à cette province (et de 30 000 à 40 000 pour le reste du Canada français) en février 1917 est la conséquence de l’abstention relative des Canadiens français qui «[…] forment un peuple essentiellement casanier, replié sur son autonomie locale, sur ses libertés et privilèges, étranger au courant impérial […] Les Canadiens Français [sic] n’ont plus guère de relations de famille avec la France […], et, par conséquent, aucun sentiment de famille ne pousse les jeunes Canadiens Français [sic] à venir en Europe[xiv].» En plus d’invoquer comme Poncheville le statut militaire précaire des Canadiens français, le colonel ajoute que ce peuple, qui aime «rester à la maison», est négativement influencé par la politique anti-cléricale de la France depuis le début du siècle. La République aurait en ce sens coupé le dernier lien l’unissant à son ancienne colonie.

Au-delà de toutes les injustices dont peuvent être victimes les Canadiens français, la véritable cause de l’échec des enrôlements volontaires «[…] a été la violente campagne de nationalisme étroit que mène depuis des années M. Henri Bourassa, avec beaucoup de talent et d’éloquence d’ailleurs, et qui a eu une très grande répercussion populaire depuis qu’a commencé la malheureuse controverse des écoles françaises de l’Ontario[xv]». Le colonel de la Panouse qualifie la campagne de Bourassa de «Sinn Fenisme canadien-français[xvi]», que seule une propagande française adroitement menée pourrait arrêter, ou à tout le moins ralentir les effets pervers. Il suggère de mandater des représentants du clergé et de l’armée pour conduire les campagnes de recrutement au Québec.

La situation ne s’améliore pas au fur et à mesure qu’avance l’année 1917. De plus, le rapport de la Panouse en dit long sur les espoirs des autorités françaises relativement au travail d’Arthur Mignault, qui avait été nommé agent recruteur du gouvernement fédéral au début de cette même année[xvii].

La conscription et la montée de certaines tensions franco-québécoises

Le ministre de l'Agriculture du Québec en 1917, Joseph-Édouard Caron. Celui-ci fit violemment savoir au représentant de la France à Québec, le consul Raoul de Saint-Victor, qu'il n'approuvait pas les critiques de l'anciènne mère patrie sur la question de la qualité de la contribution du Québec à l'effort de guerre.

À la fin mai 1917, au marché Montcalm à Québec, une foule estimée à 3000 personnes manifeste contre le projet de loi de la conscription. Elle applaudit chaudement le lieutenant-colonel de milice et député Armand Lavergne, qui s’oppose au service militaire obligatoire. Convaincu que les Canadiens français iront se battre pour les guerres de l’Angleterre, Lavergne veut des élections puis un référendum sur l’adoption de cette éventuelle loi[xviii]. Comme l’avait rapporté Robert Rumilly, cette scène avait offusqué le consul de France à Québec, Raoul de Saint-Victor[xix], qui voit cet officier de milice déshonorer l’uniforme. Ses remarques choquent son voisin dans la foule, le ministre de l’Agriculture Joseph-Édouard Caron, qui rabroue le consul, au point où une sévère altercation se produit[xx]. La situation est si tendue qu’au printemps, Paris réclame des rapports périodiques sur l’évolution du climat politique au Canada. Les premiers rapports envoyés à partir de la mi-juin attestent la montée progressive des tensions, dont la démission du ministre francophone des Mines Ésioff-Léon Patenaude et la quasi-certitude de scission du Parti libéral canadien en constituent les prémices[xxi].

Gabriel Hanotaux intervient alors. Selon l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le Canada français (entendu le Québec francophone) fait fausse route et ne paraît pas être conscient de la gravité des événements. Il donne raison aux Canadiens français de s’inquiéter de l’avenir de leur langue et de leurs droits historiques, «[…] mais c’est précisément, parce que nous savons cela, […] que nous pouvons nous adresser à nos amis du Canada en toute franchise et cordialité, usant de notre droit d’aînesse et du douloureux privilège d’un peuple qui souffre[xxii]».

Contrairement au colonel de la Panouse, Hanotaux croit que les «liens parentaux» constituent une raison valide d’enrôlement. Plus encore, la guerre devient mondiale. Les pays de l’Amérique latine s’alignent les uns après les autres aux côtés des Alliés en 1917, et il n’est plus possible pour le Québec de rester ainsi à l’écart. Au paysan canadien-français installé sur sa terre, dans le confort du foyer familial, risquant de perdre cette seule jouissance, dans une armée anglophone qui ne peut lui offrir l’«asile» de sa langue maternelle, à cet homme, Hanotaux répond qu’il lui faut faire abstraction de ces injustices, puisque: «La guerre n’est plus seulement européenne, elle devient mondiale. Le sort de l’humanité se décide[xxiii]

Ancien ministre des Affaires Étrangères de France, Gabriel Hanotaux fut un observateur intéressé de la scène politique québécoise lors de la guerre de 1914-1918.

Pour sa part, Mgr Alfred Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, veut prouver que le Québec a justement accompli son devoir en rapport à sa situation démographique dans le Canada, tout en reconnaissant à demi-mot que le Canada anglais respecte peu les francophones: «Et nous ne saurions en outre ne pas être touchés de cette considération que l’idée de venir au secours de la France toujours chère a été déterminante pour tant de Canadiens-Français qui auraient eu de si valables raisons pour ne pas s’engager[xxiv]…»

Cela dit, à la fin août 1917, le parlement puis le sénat canadiens votent le projet de loi, ce  qui scinde le Parti libéral entre les tenants et les opposants à la loi[xxv]. Le consul Bonin fait savoir au Quai d’Orsay que face à des élections anticipées à l’automne, Wilfrid Laurier reviendra malgré tout au pouvoir et qu’il pourra trouver «[…] en dehors de la loi, le moyen de recruter assez d’hommes pour maintenir les effectifs des divisions canadiennes au front[xxvi]». Aux yeux des autorités françaises, Laurier paraît être le seul politicien canadien-français capable d’exercer une influence positive sur ses compatriotes[xxvii]. En novembre, au moment où Borden parvient à consolider son nouveau Parti unioniste, avec les libéraux anglophones qui ont lâché Laurier, Paris apprend la confirmation que l’alliance des Canadiens anglais sur le service militaire obligatoire va accentuer «[…] les différences de race et de religion et donne[r] de nouveau une signification politique aux termes “Canada anglais, Canada français” qui n’avaient plus qu’un sens géographiques [sic][xxviii]».

Les élections fédérales et les émeutes de Québec

La campagne électorale prend son envol en novembre 1917. Bourassa s’allie temporairement à Laurier, sous la promesse de recourir à un référendum avant de poursuivre l’application la loi. Les autorités françaises sont certaines que Borden l’emportera. Son optimisme affiché au cours de la campagne se traduit, d’une part, par l’adhésion des libéraux anglophones à son parti et, d’autre part, par les recommandations de Laurier exhortant les jeunes Canadiens français à se conformer à la loi, même s’il s’engage à l’abroger en cas de victoire[xxix]. L’éclatant succès de Borden le 17 décembre[xxx] amène Bonin à conclure: «Il est fâcheux, pour l’avenir, que le Canada français presque seul ait donné une majorité à Sir Wilfrid Laurier[xxxi].» La loi contraint les jeunes Canadiens français à se plier aux premières mesures d’enregistrement. Des signes d’insoumission à la législation se font déjà sentir[xxxii].

Du 28 mars au 2 avril 1918, la ville de Québec vit les pires émeutes de son histoire. Un millier de soldats arrivés de Toronto, livrent un bref mais sanglant affrontement avec les émeutiers, faisant cinq morts et des dizaines de blessés. Le 2 avril, le consul Bonin câble la nouvelle au Quai d’Orsay[xxxiii], qui a une idée d’ensemble de la situation quelques heures après les événements[xxxiv]. Les communiqués sont parfois confus: «[…] les Canadiens français ne comprennent pas le sens de la guerre […] L’opposition du Canada français à la guerre paraît surtout motivée par des raisons religieuses. […] la présence à Montréal d’une Mission [sic] d’officiers français [celle menée par le capitaine Duthoit] a produit une excellente impression et semble avoir ranimé les sentiments francophiles[xxxv]

Les responsables politiques français ne se firent probablement jamais d'illusions quant à leurs chances de mobiliser davantage les Canadiens français à l'effort de guerre. À la lecture des journaux sur la situation politique au Québec au printemps de 1918, leurs espoirs furent largement anéantis.

Fin avril, Bonin envoie à Paris un rapport détaillé, où il rappelle le fil des événements, tout en tentant d’analyser les causes des émeutes. Il soulève plusieurs hypothèses, à commencer par celle voulant que des gens étrangers à la ville de Québec soient derrière le coup, ou encore que les journaux nationalistes et anticonscriptionnistes y soient impliqués. Bonin croit aussi que l’agitation dans la Vieille Capitale ne constitue qu’un premier chapitre d’un complot plus vaste dans l’ensemble du Canada, se basant ainsi sur une importante saisie d’armes à Toronto au même moment[xxxvi].

Le consul de France à Montréal assure que la situation se résorbera rapidement. Et les engagements volontaires dans le Dominion ont sensiblement repris depuis les émeutes: «On signale un nouvel esprit patriotique chez les Canadiens français qui s’enrôlent particulièrement dans les services de l’aviation et des tanks. […] Les Provinces anglaises reconnaissent le changement d’attitude des Canadiens français[xxxvii]…» Pèche-t-on par excès d’optimisme? D’après les calculs du printemps 1917 et les exemptions anticipées, la conscription devrait fournir 100 000 hommes au Corps expéditionnaire. Les statistiques officielles révèlent qu’au 11 novembre 1918, il y a précisément 99 651 enrôlements dans le cadre de la loi[xxxviii].

Seul le quart de ces conscrits est allé au front dans les derniers mois des hostilités. Les archives sont muettes quant à l’opinion des autorités françaises sur l’efficacité réelle de la conscription canadienne d’un point de vue strictement militaire. Paris constate, par contre, jusqu’à quel point la loi sur le service militaire obligatoire engendre le chaos, et qu’elle est perçue comme le symbole majeur de division entre Canadiens français et anglais. Les autorités françaises sont sympathiques, voire comprennent, la cause de la défense des droits des Canadiens français, mais les nombreuses correspondances dévoilent des inquiétudes, sinon de la stupeur devant une «indifférence» difficilement justifiable des Canadiens français.

Conclusion

Les chroniqueurs français ont tenté de commenter la qualité de l’intervention du Québec entre 1914 et 1918. La plupart étaient relativement indulgents, mais certains, dont Philippe Millet, eurent le courage quasi suicidaire d’écrire: «les Canadiens français ont failli à leurs devoirs». Il fut l’un des rares à ne pas se cacher derrière les proportionnalités mathématiques, pour dire plus franchement ce que les Poncheville, Leau, Baudrillart et autres n’osaient affirmer. Lesquels sont le plus à blâmer? Lesquels font le plus preuve d’hypocrisie? Millet qui écrit clairement et publiquement ce qu’il pense, ou encore François Veuillot qui, au Québec, fait l’apologie de la contribution canadienne-française, alors qu’à bord du bateau le ramenant en France, il s’en plaignit au Quai d’Orsay[xxxix]?

Cet article ne se voulait pas une étude exhaustive des relations entre la France et le Québec entre 1914 et 1918. Nous avons bien entendu dû circonscrire le sujet et avons surtout tenté de l’aborder sous l’angle de la perception qu’avait la France de la mobilisation des Canadiens français. Ce qui étonne, c’est de voir que les élites tant françaises que canadiennes-françaises ont tenté de développer ces liens entre la France et le Québec. Cependant, nous l’avons vu, tant le contexte national fragile que le faible enrôlement a donné des rapports que l’on pourrait qualifier de «mitigés». Les Canadiens français, tiraillés entre des intérêts propres à la défense du Canada (et de l’Empire britannique) et le combat moral pour la France, n’ont jamais réellement choisi leur camp.

L’enthousiasme de 1914 s’est progressivement effrité, au point où la crise de la conscription de 1917 a sérieusement érodé, sans toutefois l’anéantir, cet attachement. Les mois qui ont suivi les émeutes de Québec ont vu une hausse de l’enrôlement que l’on ne peut toutefois pas rattacher à un renouveau du sentiment d’attachement au combat de la France, mais plutôt à l’obligation de respecter la nouvelle loi en vigueur.

Mais les Canadiens français connaissaient-ils réellement la France? Que savaient-ils d’elle? Peu ou pas grand-chose, si ce n’est ce que les journaux voulaient bien en dire ou encore ce que les curés en chaire décrivaient. Peu de Canadiens français avaient alors les moyens de se rendre en France et d’y constater par eux-mêmes ce qu’elle était devenue[xl].

Selon les contemporains français, il semble que le Québec n’a pas fourni une contribution militaire à l’égal de sa population. La France a pris conscience de ce problème et a tenté d’y remédier en 1917, notamment en envoyant des « missions » dans la province. Mais, compte tenu du faible enrôlement, les Français doutaient tout de même de la valeur que les Canadiens français accordaient à la cause alliée. Affichant généralement une grande retenue, certains commentateurs critiquaient les Canadiens français. Plus modérés, d’autres mesuraient l’effort de guerre du Québec à la lumière des tentatives françaises de faire connaître la cause de la France et celle des Alliés.


[i] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), 5 N 132. Cabinet du Ministre. Renseignements d’origines diverses. Janvier-Octobre 1915. Dossier no 2. Lettre manuscrite et anonyme datée du 22 juillet 1915. Souligné dans l’original.

[ii] Ibid.

[iii] Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes. Tome I. 1763-1969: le spectre d’une armée bicéphale, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, coll. «Histoire socio-militaire», no 2, 1987, p. 76.

[iv] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Copp Clark Pitman Ltd., 1985, p. 47.

[v] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[vi] SHAT, 7 N 1296. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Attachés militaires. Grande-Bretagne. 1917. Lettre de Bonin à l’État-major de l’Armée, via le Quai d’Orsay, datée du 15 septembre 1916. À noter que l’allusion de Bonin au drapeau tricolore (français) n’est probablement qu’une image pour illustrer le fait français dans l’armée canadienne.

[vii] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[viii] Ibid.

[ix] Charles Thellier de Poncheville (abbé), La France vue d’Amérique, Paris, Bloud & Gay, 1918, p. 35.

[x] Ibid., p. 35-36.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid., p. 36.

[xiii] SHAT, 16 N 3007. Grand-Quartier-Général. Théâtre d’Opérations Extérieures (2e Bureau). Campagne contre l’Allemagne (1914-1918). Entrées Angleterre. Série E. Janvier-juin 1917. Dossier no 2. Rapport non titré et non paginé du colonel de la Panouse au général Nivelle daté du 16 février 1917. Voir aussi le même rapport paginé au Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37, p. 5.

[xiv] Ibid.

[xv] Ibid., p. 6.

[xvi] Il fait une allusion au parti politique irlandais Sinn Fein qui avait été fondé en 1905 par Arthur Griffith. Les objectifs initiaux du parti étaient d’opposer une résistance passive à l’occupant britannique, de s’abstenir de participer aux débats au parlement de Westminster à Londres, avec les autres députés britanniques, et de développer une économie nationale (irlandaise) qui ignorerait l’Angleterre. Il est probable que le colonel de la Panouse ait fait cette allusion douteuse, dans la mesure où il aurait cru qu’à leur façon, les Canadiens français, par leur refus de participer à l’effort de guerre, seraient à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.

[xvii] Ibid.

[xviii] Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec. Tome XXIII. «La conscription», Montréal, Montréal-Éditions, s. d., p. 86.

[xix] Ibid. Il est probable que le sentiment du consul soit exacerbé par le fait que son fils sert comme lieutenant dans les rangs du 22e bataillon en France.

[xx] Ibid.

[xxi] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletins datés du 13 juin et du 14 juillet 1917. Des extraits de ces bulletins se trouvent au SHAT, mais c’est le Quai d’Orsay qui reçoit les rapports, dont le contenu est par la suite partagé avec le ministère de la Guerre.

[xxii] Le Figaro, 2 juillet 1917, p. 1; La Presse, 27 juillet 1917, p. 11. L’article paraît aussi dans le journal franco-américain Le Courrier des États-Unis le 1er juillet 1917, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Dominion.

[xxiii] Ibid., pour tous les journaux cités à la note précédente.

[xxiv] Alfred Baudrillart (Mgr), L’effort canadien, Paris, Bloud & Gay Éditeurs, 1917, p. 13.

[xxv] Rappelons qu’à cette époque, des députés libéraux anglophones se sont joints à la coalition «unioniste» qu’était en train de constituer le premier ministre conservateur Robert Borden (une alliance de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription). Ces anciens libéraux sont devenus les «libéraux-unionistes», et ils ont ainsi voté en faveur de la conscription, dans le nouveau Parti unioniste en octobre 1917. De leur côté, les «opposants» à la loi du service militaire obligatoire formaient un bloc constitué de députés libéraux qui s’étaient ralliés à Wilfrid Laurier.

[xxvi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 21 août 1917.

[xxvii] Sur la compréhension du gouvernement français relativement au problème de la conscription en Amérique, voir André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 82.

[xxviii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 1er novembre 1917. Sur l’aspect «racial» des élections, J. L. Granatstein et J. M. Hitsman écrivent: «No other conclusion can be drawn from this election campaign, one of the few in Canadian history deliberately conducted on racist grounds», op. cit., p. 78.

[xxix] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 5 décembre 1917.

[xxx] Les résultats des élections fédérales tenues le 17 décembre 1917 voient le nouveau parti unioniste sortir gagnant avec 153 sièges face aux libéraux qui ont obtenu 82 sièges (dont 62 au Québec sur une possibilité de 65). Les unionistes n’ont emporté que 3 sièges au Québec, tous situés dans des circonscriptions majoritairement anglophones. C’est dire que le Québec francophone s’est rallié derrière Laurier.

[xxxi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 25 décembre 1917.

[xxxii] Jean-Paul de Lagrave, Histoire de l’information au Québec, Montréal, Les Éditions La Presse, coll. «Jadis et Naguère», 1980, p. 161. A noter que cette loi prévoyait, en cas d’insoumission à l’enregistrement, de sévères amendes et des peines d’emprisonnement.

[xxxiii] Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 2 avril 1918.

[xxxiv] Ibid. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 5 avril 1918.

[xxxv] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 19 avril 1918.

[xxxvi] CADN, État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Rapport de Bonin au Quai d’Orsay daté du 30 avril 1918.

[xxxvii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 11 mai 1918.

[xxxviii] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, op. cit., p. 98.

[xxxix] MAE, Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37. Rapport de F. Veuillot au Quai d’Orsay intitulé «Note sommaire sur mon voyage au Canada et aux États-Unis (Octobre 1917 – Mai 1918)». 114 p.

[xl] Pierre Savard, «Les Canadiens français et la France. De la “Cession” à la “Révolution tranquille”», dans Paul Painchaud (dir.), Le Canada et le Québec sur la scène internationale, Québec et Montréal, CQRI, Les Presses de l’Université du Québec, 1977, p. 490.

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Première partie)

Introduction

L’histoire des relations entre la France et le Québec depuis le XVIIIe siècle est généralement bien circonscrite[i], mais l’important chapitre de la Grande Guerre est jusqu’à présent relativement ignoré[ii]. En effet, malgré que la France, l’«ancienne mère patrie» des Canadiens français traverse entre 1914 et 1918 la pire guerre de son histoire, l’intérêt que certains de ses représentants portent sur le Québec ne s’est jamais totalement effacé. Dans un sens comme dans l’autre, les Français et les Canadiens français ont mutuellement contribué à l’effort de guerre des Alliés, que ce soit par des contributions en or et en biens aux diverses oeuvres philanthropiques ou par une présence active dans les tranchées.

Et les chroniqueurs français apprécient généralement la contribution canadienne-française, du moins officiellement. Malgré tout, certains d’entre eux aimeraient que le Québec fasse davantage pour cette «ancienne mère patrie» envahie qui lutte littéralement pour sa survie. Des bureaux du Haut-commissariat canadien à Londres jusqu’au Grand Quartier Général de l’armée française à Paris, la question de la mobilisation du Québec à la guerre de 1914-1918 soulève régulièrement l’attention. Si les Canadiens français ne veulent pas se battre pour l’Empire britannique, leur patrie «légale» vu que le Canada est un Dominion, peut-on au moins les convaincre de faire quelque chose pour la France?

Pour en arriver à ce constat, il importe de rappeler le contexte international de l’époque. Fort de sa victoire en 1871, le nouvel empire allemand veut sa part de colonies pour alimenter son économie en plein essor. Meurtrie de sa défaite et amputée de deux provinces, la France peut partiellement compenser par l’acquisition de nouvelles colonies et procéder ainsi à l’extension de son empire. De leurs côtés, les Britanniques et les Russes sont soucieux de maintenir leurs possessions dans leurs sphères d’influence respectives. A toutes ces causes l’on peut ajouter les rivalités politiques relevant de la nature des nationalismes parfois exacerbés et des tensions ethniques, en particulier dans les Balkans[iii].

Comme on pouvait s’y attendre, l’« étincelle » qui fait éclater ce baril de poudre survient le 28 juin 1914, à Sarajevo, au moment de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Globalement, cet attentat sert de prétexte (parmi d’autres) à l’Allemagne pour déclarer la guerre à la Russie, le 1er août. En réaction, la France mobilise ses armées le lendemain. Le 3, l’Allemagne déclare la guerre à la France et fait marcher ses troupes sur son territoire en violant la neutralité de la Belgique. Cela pousse, le 4 août, le Royaume-Uni à prendre part au conflit, alléguant intervenir officiellement dans le but de sauver la Belgique violée dans sa neutralité.

En août 1914, l’opinion générale est que cette guerre, annoncée comme « fraîche et joyeuse », va rapidement se conclure. Ce serait les résultats des affrontements entre les armées françaises et allemandes qui décideraient de l’issue finale du conflit. L’état-major allemand souhaite jeter contre la France la presque totalité des forces du Reich, au cours d’une campagne qui durerait au plus six semaines. La France vaincue, il ne resterait qu’à se retourner contre la Russie. Face aux armées françaises, britanniques et belges qui offrent une surprenante résistance, les forces allemandes qui marchent sur Paris sont forcées de marquer une pause, de s’enterrer, laissant en plus des morts sur le terrain la perspective d’une guerre beaucoup plus longue que prévu.

La marche à la guerre: combattre pour la «France»?

Par son statut de Dominion au sein de l’Empire britannique, le Canada se trouve aussi, le 4 août, automatiquement en guerre contre l’Allemagne et ses alliées. Libre cependant de déterminer la nature de la contribution, le gouvernement fédéral procède d’emblée à la levée d’un premier contingent de 30,000 hommes qui s’entraînent initialement à Valcartier, au Québec. Ces premiers efforts sont conjugués avec une opinion publique qui, généralement, accueille avec un relatif enthousiasme cette guerre. Naturellement, les Canadiens d’origine britannique s’enrôlent massivement pour leur patrie d’origine, qu’ils ont quittée, pour bon nombre d’entre eux, il y a une décennie à peine. Il est probable que du côté des Canadiens français, séparés de la France depuis plus de cent cinquante ans, il en faudrait davantage pour les convaincre de s’enrôler dans une pareille mesure. Vont-ils donc le faire pour la France?

La France de 1914-1918 n’est peut-être pas, sur le plan militaire, la puissance qui peut dicter la stratégie des alliés, mais elle représente une force morale, voire celle de la Civilisation contre la Barbarie. Les journaux d’époque parlent alors d’une France à la tête d’une «coalition» pour le Droit, la Liberté et l’Humanité. Ainsi, la France cherche à se rallier les nations, dont la canadienne-française, par le biais de cette stratégie qu’on pourrait qualifier d’«émotive[iv]». Il s’agit de redresser les liens avec l’Amérique[v].

Que pensent les Canadiens français de cette guerre? De l’attitude de la France dans ce conflit? La censure n’empêche pas les Canadiens français d’être au courant, grâce aux télégrammes des agences de presse filtrés par leurs propres journaux, du drame vécu par les populations franco-belges au début de la guerre. Le Québec n’est pas épargné par les vagues d’enthousiasme associées à l’entrée automatique du Canada dans la guerre au sein de l’Empire britannique, et par extension aux côtés de la France. «[…] les foules en délire à Montréal et Québec furent plus nombreuses que celles de la très britannique Toronto[vi]». La presse canadienne décrit l’unité temporaire affichée par Canadiens français et anglais face à l’effort de guerre. Ce n’est que bien des mois plus tard, dans les principaux journaux du Québec à partir de 1917, que des appels patriotiques au nom spécifique des anciennes mères patries (France et Angleterre) seront lancés de manière plus systématique afin de stimuler ce consensus en train de s’effriter.

Henri Bourassa.

Cependant, avant de suivre la France, les Canadiens français pourraient croire que celle-ci paye, en quelque sorte, le juste prix pour ne pas être restée dans le droit chemin de la religion catholique[vii]. Il est doublement tentant de le croire à la lumière des écrits de l’un de leurs plus brillants intellectuels, soit Henri Bourassa. Celui-ci est un catholique ultramontain, voire un réactionnaire qui ne peut concevoir l’idée que l’on aille défendre une France qui a mis les curés à la porte au début du siècle. Sa foi profonde et ultramontaine va guider son attitude et en partie celle de son lectorat envers l’ancienne mère patrie. Pour Bourassa, la fracture de 1760, ce fameux «accident de l’histoire» désiré par Dieu a fait que ce peuple a dû lutter pour sa survie et a donc constitué une nouvelle race n’étant pas constitutionnellement redevable ni à la France ni à l’Angleterre. De plus, la société canadienne-française étant de plus en plus détachée de la société française, rien ne justifie la défense acharnée au profit d’un peuple qui, depuis quelques décennies, est imprégné de valeurs révolutionnaires et républicaines[viii].

C’est pourquoi, selon Susan Mann Trofimenkoff, des membres de l’élite canadienne-française tels Wilfrid Laurier, Henri Bourassa (en 1914), les maires de Montréal et de Québec, Médéric Martin et Olivier-Napoléon Drouin[ix], encouragent plutôt l’aide à la Grande-Bretagne, s’il faut absolument y aller. Ce qui aurait amené la presse locale à emboîter le pas[x]. Les leçons de la guerre du Transvaal ou d’Afrique du Sud (1899-1902), et par extension l’accrochage avec la France à Fachoda (1898) ont montré, selon Bourassa, que l’Angleterre poursuit néanmoins une politique visant simplement à la défense de ses intérêts et que, pour ce faire, tous les moyens sont bons.

Pour lui, l’obligation de servir l’Angleterre ne sauvera pas la civilisation française, comme le laissent entendre plusieurs. Cette façon de voir les choses est un leurre. Bourassa a forgé cette thèse bien avant le début de la guerre et, comme on vient de le voir, au fil des événements. Pour lui, l’impérialisme de Londres est la doctrine officielle de la politique étrangère britannique depuis les années 1890 et elle s’est traduite concrètement au Canada par l’obligation juridique de contribuer aux entreprises guerrières de l’Empire[xi]. Bourassa croit plutôt que le premier devoir des Canadiens français va envers le Canada, malgré qu’ils puissent se sentir comme des citoyens de seconde classe au sein de la Confédération. De plus, il ne prétend pas combattre pour la Civilisation même pour la France et sous le drapeau anglais. Il réfléchit davantage au sort des Canadiens français hors Québec qui subissent le joug des Boches de l’Ontario, plutôt que dans l’optique d’affronter les vrais Prussiens dans les Flandres[xii].

Omer Héroux.

Bien sûr, la France n’a pas cherché la guerre. L’héroïsme de ses soldats et l’impression d’un renouvellement de la foi catholique en 1914 ont pu amener certains intellectuels à l’appuyer, du moins moralement. Pour Omer Héroux, journaliste au Devoir, l’ampleur des sacrifices consentis par la France est incomparable. Son héroïsme est symptomatique de la conservation de ses vertus traditionnelles (chrétiennes). Par conséquent: «Quel souhait former aujourd’hui pour la France si ce n’est qu’elle voit bientôt l’ennemi hors de ses frontières et qu’elle puisse reprendre, dans la fidélité à ses traditions et à ses croyances, le cours de ses glorieuses destinées[xiii].» Bourassa et son équipe s’en remettent aux arguments politiques et constitutionnels afin de justifier leur position face à la France, tout comme ils le font généralement au sujet des droits et devoirs du Canada quant à la participation à la guerre en son propre nom ou celui de l’Empire britannique.

On retrouve toutefois des discours d’appuis à la France et à l’Angleterre, tant au début qu’à mi-parcours du conflit. Selon les contemporains, la nature des rapports entre Canadiens anglais et français reflète tout de même, à plus petite échelle, les rapports entre la France et l’Angleterre. Par exemple, le député Armand Larvergne devant une foule réunie à Québec: «Toutes les divisions cessent en France et en Angleterre. […] Ici, nous voyons le spectacle des citoyens de toutes les origines accueillant avec joie la nouvelle de la déclaration de la guerre contre l’Allemagne. Et je suis sûr que si, demain, nous sommes appelés à aller combattre, tous les Canadiens, à quelque race qu’ils appartiennent, répondront bravement à l’appel[xiv]

Armand Lavergne.

Dans son ensemble, le Québec de 1914 semble désireux de participer à l’effort de guerre, même si la plupart des gens ignorent la réalité des combats. À l’exemple des pays belligérants comme la France et l’Angleterre, une trêve est proclamée au Canada entre les partis politiques fédéraux, le 18 août. Voulant projeter une image d’unité nationale, les membres du parlement espèrent qu’à travers cette trêve les Canadiens puissent se reconnaître en une cause, soit celle de la défense des intérêts canadiens ou plus simplement l’idée de porter secours à une ancienne mère patrie. Comme mentionné précédemment, c’est surtout les Canadiens français qu’il faut convaincre.

En même temps, il ne faut pas être dupe, surtout lorsque l’on songe à l’intérêt, au type de soutien, voire même à la «loyauté» qu’un Canadien français peut manifester à l’égard de la France. Cette dernière est une alliée, mais ce n’est pas au nom officiel de la France qu’on évoque la notion de loyauté. Par exemple, les observateurs français de l’espace politique québécois savent à quel point les Canadiens anglais tiennent à ce que leurs compatriotes francophones, issus d’une «race étrangère» conquise par l’Angleterre, témoignent non pas d’une fidélité aveugle, mais d’une loyauté circonstancielle à l’Empire. On peut parler d’une «loyauté intéressée», mais pas nécessairement d’une «loyauté morale» des Canadiens français à l’Angleterre[xv].

On pourrait expliquer ce manque relatif d’intérêt des Canadiens français par leur faible poids au gouvernement fédéral, les trois ministres francophones du Cabinet Borden détenant des portefeuilles sans importance[xvi]. Bref, personne à Ottawa n’a le pouvoir de promouvoir le fait que l’appui à l’empire est légalement garant des libertés. Mais en fait, rien ne prouve que ces ministres canadiens-français «forts» auraient eu des impacts significatifs sur le support moral ou intéressé à la France, toujours perçue comme corrompue et décadente.

C’est donc davantage l’environnement politique canadien qui empêche les Canadiens français de se prononcer librement sur la nature du consentement qu’ils auraient voulu offrir à l’Empire britannique ou à la France. L’enthousiasme et les espoirs initiaux sont nettement palpables en 1914. Les manifestations urbaines constituent à ce titre de notables exemples. Certains croient que cette guerre (et sa conclusion rapide) permettra de développer les relations entre la France et le Canada[xvii].

Jugements français du recrutement au Québec : la réaction journalistique

Pour leur part, la plupart des chroniqueurs français qui traitent de l’épineuse problématique du recrutement et de la participation générale des Canadiens français à l’effort de guerre sont indulgents. Ils s’efforcent en effet de replacer la question dans son contexte politique, social, économique, tout en faisant les parallèles nécessaires avec la contribution factuelle, ici perçue en chiffres absolus. Ces interprétations masquent-elles une sorte d’hypocrisie ou d’auto-censure? La montée du débat sur la conscription à partir de 1916 autorise-t-elle certains chroniqueurs à dire clairement ce qu’ils pensent de l’attitude du Québec?

Parmi les premiers accrochages sérieux, du moins publics, entre Français et Canadiens français sur le recrutement, on note la réplique du député libéral de Montmagny Armand Lavergne à Henri-Lefebvre d’Hellencourt, un Français d’origine devenu rédacteur en chef du Soleil. Celui-ci accuse Lavergne, au début de 1916, de vouloir être davantage un «Allemand» qu’un «Anglais», et d’empêcher la participation du Canada à la présente guerre. Outré, mais désirant sans doute jouir de son immunité parlementaire, Lavergne lui donne une cinglante réplique dans l’enceinte de l’Assemblée législative le 21 janvier. Pour ce dernier, d’Hellencourt n’a aucune leçon de morale à prodiguer aux Canadiens français. D’après son âge et son ancien rang de capitaine dans l’armée française, il serait tenu d’être mobilisé à l’heure actuelle. «Si le capitaine d’Hellencourt continue à injurier les Canadiens qui jugent à propos de ne pas s’en aller, il pourrait bien avoir la répétition de la seule bataille qu’on lui connaisse, celle de la terrasse de Québec, contre un avocat de la place[xviii]

Le zèle de patriote d’Hellencourt et son ardeur à vouloir embrigader le plus de Canadiens français possible dans la cause française lui auraient fait prononcer des paroles qui dépassent sa pensée. Par contre, en fin observateur de la scène québécoise, d’Hellencourt remarque, comme à peu près tout le monde, que le Québec, et plus généralement le Canada français, n’a pas fourni un nombre proportionnel de recrues en ce début de 1916 par rapport à la partie anglophone du pays.

Le Québec a-t-il dès lors manqué à ce «rendez-vous du patriotisme canadien»? Non, d’après cette expression de l’abbé français Charles Thellier de Poncheville[xix], qui est d’avis que l’opposition d’une de ces provinces canadiennes ne doit pas faire passer sous silence le nombre relativement important de ses concitoyens qui se trouvent sur les champs de bataille à l’été de 1917: «Et pour juger équitablement cette attitude particulière au pays de Québec, il n’en faut pas ignorer les motifs, dans lesquels ni la fidélité à la France ni la loyauté à l’Angleterre ne sont directement en cause[xx].» Poncheville veut ramener le débat dans une orbite plus spirituelle, tout en ajoutant que le devoir des peuples croyant aux principes de la Civilisation «[…] mis en péril par l’iniquité allemande est de se porter à leurs secours[xxi]». Est-il plus important de sauver un lambeau de terre disputé entre deux belligérants ou, mieux encore, les lambeaux de l’Évangile par lesquels s’est forgée la civilisation occidentale chrétienne? Dans un Québec hautement catholique qui s’oppose à la conscription, cet argument est recevable.

L'abbé de Poncheville en compagnie d'officiers de l'hôpital militaire canadien-français de Saint-Cloud (Paris) en mai 1917. Photo: Michel Litalien.

Or, c’est précisément l’opposition d’une de ces provinces canadiennes qui amène le journaliste Philippe Millet[xxii] à rédiger, le 11 août 1917, pour L’Œuvre un article dénigrant presque totalement l’effort de guerre du Québec. Millet écrit: «On doit la vérité à ses amis. Il est difficile de cacher plus longtemps aux Canadiens-français [sic] la profonde déception que cause en France leur attitude à l’égard de la guerre[xxiii].» En plus d’applaudir au caractère désintéressé de l’intervention canadienne depuis 1914, Millet admire la qualité du débat démocratique qui a mené au vote de la loi sur le service militaire obligatoire. Malheureusement, ce geste audacieux, que va entériner le Parlement canadien, est entièrement attribuable au zèle patriotique des Canadiens anglais: «Non seulement les Canadiens-français [sic] y ont fort peu participé, mais ils ont fait, et continue [sic] à faire tout leur possible pour mettre des bâtons dans les roues[xxiv].» Les parlementaires canadiens-français vont donc grandement nuire à l’établissement d’une loi qui sera quand même votée, confirmant ainsi une contribution «dérisoire» qu’il vaut mieux tenir secrète, de peur de faire honte aux Canadiens français.

Millet s’en prend également à Bourassa, à Laurier, à Lavergne et même à l’Église catholique canadienne à qui il reproche sa division interne face à une évidente question d’urgence nationale. Les élites canadiennes-françaises ne font rien pour empêcher une sécession nationale anticipée par Millet, une fois la loi appliquée. Il ajoute: «L’attachement aux vieux souvenirs [ceux de la France de jadis] a été aussi impuissant que le loyalisme à l’égard de l’Angleterre quant [sic] il s’est agi, pour les Canadiens de race française, de vaincre leur égoïsme provincial. Et nous constatons aujourd’hui ce fait paradoxal que le seul point de l’Amérique du Nord où l’on n’épouse pas avec ardeur la cause de la France est celui où l’on parle notre langue[xxv]

La réplique ne tarde pas sous la plume de Joseph Canada, pseudonyme conjoint de Joseph Lavoie et de Moïse Martin, tous deux infirmiers à l’Hôpital Laval de Troyes, un établissement canadien-français au service de la France. La rédaction du journal régional français La Tribune de l’Aube est saisie de l’article de Millet et accorde une pleine page à Lavoie et Martin le 13 août 1917. Les auteurs invitent Millet à étudier davantage l’histoire et la politique canadiennes avant d’oser critiquer la conduite actuelle des Canadiens français face à la conscription. Ils ajoutent: «Vous dites, M. Millet, qu’il n’y a que les Canadiens-Français [sic] qui sont contre la conscription. Demandez donc au gouvernement canadien les centaines de pétitions des ouvriers canadiens-anglais comme canadiens-français demandant le rejet de la conscription ou de soumettre cette question au peuple[xxvi]

Avançant des arguments «à la Bourassa», ils demandent quels sacrifices fait la France pour venir en aide au Canada français, et ce qu’elle serait prête à faire si tant est que le pays soit attaqué par les Américains ou les Japonais: «N’est-ce pas un devoir sacré pour tous les Français de défendre les leurs, […] au lieu de les critiquer et de les injurier sans connaître les raisons qui les font agir. Votre article paraîtra dans tous les journaux canadiens-français. Songez au désappointement et au peu d’encouragement qu’il provoquera. Pensez-vous que les Canadiens-Français [sic] seront bien enthousiastes à venir vous défendre quand vous les jugez si mal[xxvii]

Les auteurs rappellent le sang qui a coulé sur les Plaines d’Abraham en 1759, ou encore leur stupéfaction de voir la France abandonner, de «gaîté de cœur», le Canada quatre années plus tard. La guerre de 1870 et celle de 1914 avaient vu des milliers de Canadiens français combattre pour leur ancienne mère patrie. Qu’a fait la France en retour? Rien, ou très peu. Ce n’est que cent ans après la capitulation de Québec qu’elle a daigné envoyer son navire La Capricieuse mouiller dans le Saint-Laurent, et ce, sans compter qu’elle avait «[…] mis plus d’enthousiasme, d’honneur et de gloire à aider les Américains à conquérir leur indépendance que vous en avez mis en 1759 à conserver le Canada, votre plus belle et plus riche colonie[xxviii]».

Le navire de guerre "La Capricieuse" mouilla dans le port de Québec en 1855. Ce faisant, il marqua officiellement le retour au Québec de la première unité militaire de la France depuis la Conquête de 1759.

Le Comité France-Amérique, une organisation culturelle de promotion des relations franco-canadiennes, intervient à son tour dans le débat. Léopold Leau[xxix] consacre un article aux Canadiens français qui présente une avalanche de chiffres estimant que 20 000 militaires francophones se sont volontairement enrôlés dans le Corps canadien jusqu’en mai 1917. Leau indique que ce chiffre doit être analysé à sa juste valeur, en proposant une réflexion purement hypothétique: combien faudrait-il «[…] lever de volontaires en France afin de secourir les Canadiens français luttant pour leur existence nationale. De 300 000 à 400 000[xxx].» Il croit que cette comparaison donne une idée de la part prise par les Canadiens français dans la guerre, et ce, même s’il ne peut nier que l’effort canadien-anglais soit nettement plus important.

Par contre, il croit que le Canada anglais est justifié de remettre en cause le patriotisme des francophones du pays. Leau s’attaque à la pensée de Bourassa qu’il accuse d’être ni plus ni moins à la tête d’une campagne planifiée de dénigrement au profit de l’Allemagne, même si le directeur du Devoir a prévu, avec justesse depuis 1899, que tôt ou tard les guerres impériales de l’Angleterre finiraient par amener la conscription au Canada et la dislocation à petit feu de l’Empire.

Leau ne le nie pas, mais pourquoi Bourassa revient-il constamment sur cette théorie qui ne fait que servir les intérêts allemands? Les propagandistes allemands ne font-ils pas assez de tort, sans qu’un intellectuel de la trempe du fondateur du Devoir ne s’approprie les arguments allemands en les adaptant «[…] à son propre caractère, à sa situation, à sa politique[xxxi]»? Pour Leau, Bourassa fournit à la propagande du Reich tout l’outillage argumentatif nécessaire pour dénigrer l’engagement du Canada. Deuxièmement, la campagne qu’il orchestre contre cette participation finit par isoler le Québec du reste du pays, ce qui a pour conséquence une faible présence canadienne-française dans les tranchées.

François Veuillot, autre intellectuel français connu au Québec, n’est pas de cet avis. Il refuse que les Canadiens français soient des «tire-au-flanc». Pour lui, des campagnes de presse inopportunes fournissent à certains écrivains canadiens-français des prétextes pour militer en faveur ou en défaveur d’un engagement accru. Or, un prétexte n’est pas une raison. L’infériorité numérique de cette participation canadienne-française a des causes générales (historiques et socio-économiques propres aux Canadiens français) et particulières (mauvaise gestion canadienne de l’effort de guerre), mais n’est nullement attribuable à un fléchissement des sympathies pour la France et les Alliés. «Le problème angoissant de leur participation [celle des Canadiens français] à la guerre est désormais résolu. Quel que soit le jugement que l’on veuille porter sur leur attitude en face de l’enrôlement volontaire, il ne peut y avoir qu’un avis sur leur obéissance loyale et courageuse à la conscription. Donc, encore un coup, ce problème est résolu. Celui qui reste à résoudre, c’est le problème de leur avenir[xxxii]

(La suite dans la seconde partie.)

[i] Pour la période de la guerre de Sept Ans jusqu’à la fin du Premier Empire, notons l’ouvrage de Claude Galarneau, La France devant l’opinion canadienne, (1760-1815), Québec et Paris, Les Presses de l’Université Laval et Librairie A. Colin, coll. «Cahiers de l’Institut d’Histoire, 16», 1970, 401 p. Sur les rapports au XIXe siècle: Claude Galarneau, «Les Canadiens en France (1815-1855)», Les Cahiers des Dix, Québec, no 44 (1989), p. 135-181; Sylvain Simard, Mythe et reflet de la France: l’image du Canada en France, 1850-1914, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Cahiers du Centre de recherche en civilisation canadienne-française», 1987, 440 p.; Armand Yon, Le Canada français vu de France (1830-1914), Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. «Vie des Lettres québécoises», 1975, 235 p. Sur les rapports depuis le XIXe siècle: Louise Beaudoin, Les relations France-Québec: deux époques, 1855-1910, 1960-1972, Québec, Université Laval (mémoire de maîtrise, M.A.), 1974, 196 p.; Philippe Prévost, Les relations franco-canadiennes de 1896 à 1911, Paris, Université de Paris–Sorbonne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1984, 201 p., et Philippe Prévost, La France et le Canada. D’une après-guerre à l’autre (1918-1944), Saint-Boniface (Manitoba), Les Éditions du Blé, coll. «Soleil», 1994, 492 p.; Eric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945, Montréal, Fides, 1999, 365 p.; Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le lobby du Québec à Paris. Les précurseurs du Général de Gaulle, Montréal, Québec-Amérique, 2002, 207 p.; Frédéric Bastien, Relations particulières: la France face au Québec après de Gaulle, Montréal, Boréal, 1999, 423 p.; Gabrielle Mathieu, Les relations franco-québécoises de 1976 à 1985, Québec, Centre québécois de relations internationales, Département de science politique, Université Laval, coll. «Cahiers du CQRI, no 8», 1992, 203 p.

[ii] Pour la période de la guerre de 1914-1918, on note les ouvrages suivants: Sylvie Guillaume, Les Québécois et la vie politique française (1914-1969). Parenté et dissemblances, Bordeaux, Université de Bordeaux-III (Thèse, Ph. D.), Institut d’études politiques, Centre d’études canadiennes, 1975, 292 p. ; Alban Lachiver, Le soutien humanitaire canadien-français à la France durant le premier conflit mondial à travers l’action du Comité France-Amérique de Montréal (1914-1918), Amiens, Université de Picardie-Jules Verne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1994, 184 p. ; Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918. Devant l’opinion française», Les Cahiers des Dix, Québec, no 38 (1973), p. 9-32.

[iii] L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1908-1909 et les guerres balkaniques de 1912-1913 avaient amené l’Europe au bord de la guerre générale.

[iv] C’est aussi ce que Robert Young comprend lorsqu’il évoque cette «association naturelle» entre la France et la Civilisation dans son interprétation de la promotion de la culture et des idéaux français par le Quai d’Orsay (à travers sa Maison de la Presse au début de 1916 et son Commissariat à l’Information à la fin de 1917), une fois les États-Unis devenus belligérants. Robert Young, Marketing Marianne: French Propaganda in North America, 1900-1940, New Brunswick, New Jersey et London, Rutgers University Press, 2004, p. 60.

[v] Gabriel Hanotaux, La France vivante en Amérique du Nord, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1913, p. 245. L’auteur ajoute que le resserrement des liens avec l’Amérique fait partie d’une stratégie globale de redressement de la France sur le plan international. L’amélioration des finances, de l’armée, le dégagement de l’isolement diplomatique (alliance franco-russe) et l’expansion coloniale, autant de voies connues et empruntées par Hanotaux dans son raisonnement sur le futur statut international de la France.

[vi] Desmond Morton, «La Guerre d’indépendance du Canada: une perspective anglophone», dans Roch Legault et Jean Lamarre (dir.), La Première Guerre mondiale et le Canada: contributions sociomilitaires québécoises, Montréal, Méridien, 1999, p. 12.

[vii] Rappelons que l’Église et l’État en France sont officiellement séparés depuis 1905. Susan Mann Trofimenkoff, «Quebec and the Great War», dans Interpreting Canada’s Past. Volume Two. Post-Confederation, Don Mills (ON), Oxford University Press, 1993, p. 380.

[viii] Sylvie Lacombe, La rencontre entre deux peuples élus. Comparaison des ambitions nationale et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002, p. 234.

[ix] Médéric Martin a été maire de Montréal de 1914 à 1924 (réélu en 1916, puis a fait un cours mandat de 1926 à 1928). Olivier-Napoléon Drouin a été maire de Québec de 1910 à 1916, puis Henri-Edgar Lavigueur a pris sa succession jusqu’en 1920.

[x] Susan Mann Trofimenkoff, loc. cit.

[xi] On peut à cet égard rappeler la brochure publiée en décembre 1915 par Bourassa et intitulée Que devons-nous à l’Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l’Empire, Montréal, s. é., 1915, 420 p. L’auteur démontre (p. 27-28) l’imposition progressive de la doctrine impérialiste dans les mentalités de la classe politique canadienne et de ses conséquences dans l’enchaînement des événements politico-militaires entre 1890 et 1914, qui se traduit au Canada par un affaiblissement de sa force politique au sein de l’Empire. Voir Robert Rumilly, Henri Bourassa, Stanstead, Éditions du Marais, 2000 (1953, 1re éd.), p. 542 et Robert Lahaise, Une histoire du Québec par sa littérature, 1914-1939, Montréal, Guérin, 1998, p. 39.

[xii] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 92.

[xiii] Le Devoir, 14 juillet 1915. Cité dans Alban Lachiver, « Le soutien humanitaire canadien-français à la France en 1914-1918. », Guerres mondiales et conflits contemporains. Les entrées en guerre en 1914, no. 179 (juillet 1995), p. 163. À noter que les propos de Héroux sont publiés dans le contexte des célébrations du 14 juillet (ch. 5).

[xiv] L’Événement, 5 août 1914, p. 1. Cité dans Réal Bélanger, «Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre», Revue Internationale d’Histoire Militaire, no 51 (1982), p. 82.

[xv] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 248.

[xvi] Sur le faible poids des ministres francophones dans le cabinet Borden, la qualité des relations entretenues entre le Premier ministre et ces derniers, et l’influence du parti conservateur au Québec, voir Robert C. Brown, Robert Laird Borden. A Biography. Volume I : 1854-1914, Toronto, MacMillan of Canada, 1975, p. 250-253.

[xvii] Bibliothèque et Archives Canada (BAC), MG 26 H-1 (a), Borden Papers, vol. 47, p. 21927. Lettre de Philippe Roy (haut-commissaire canadien à Paris) à Borden datée du 14 septembre 1914.

[xviii] Les débats de l’Assemblée législative, 13e législature, 4e session (du 11 janvier 1916 au 16 mars 1916), séance du 21 janvier 1916, disponible à: www.assnat.qc.ca/rd/rd13l4se/index/seance.asp?se=160121. Site consulté le 11 septembre 2006.

[xix] Le chanoine Charles Thellier de Poncheville (1875-1956) était un conférencier de grande réputation. Vétéran de la bataille de Verdun comme brancardier, de février 1916 à janvier 1917, ses exploits comme aumônier militaire auprès des soldats français avaient été salués dans la presse de par le monde, notamment au Québec. Thellier de Poncheville connaissait bien le Canada, qu’il avait visité à quelques reprises, en particulier en 1917 alors qu’il était venu prêcher le carême à Montréal.

[xx] Charles Thellier de Poncheville (abbé), «Le sang de France au Canada. Discours prononcé à la Madeleine de Paris le 2 juillet 1917», Revue canadienne. Nouvelle série, volume XXI (mai 1918), p. 345.

[xxi] Ibid.

[xxii] En plus de sa collaboration à L’Œuvre, le professeur agrégé Philippe Millet a également été chroniqueur au journal parisien Le Temps. Il a aussi été directeur politique de la revue hebdomadaire L’Europe Nouvelle fondée au début de 1918, revue qui se proposait d’analyser objectivement les problèmes politiques en Europe d’après-guerre.

[xxiii] Cité dans Oval, E. I. et E. Rastus (i.e. J. A. Lavoie et M. E. Martin), Une Unité Canadienne. «Coq-à-l’Âne». Sério-Comique, Québec (s. e.), 1920, p. 154. Lavoie et Martin sont tous deux des infirmiers qui servent au sein de l’Hôpital Laval pendant la guerre. Rappelons aussi que l’article de Millet est publié sous le titre Les Canadiens-Français, le 11 août 1917, soit avant les élections canadiennes de décembre et l’application intégrale de la loi.

[xxiv] Ibid., p. 155.

[xxv] Ibid., p. 156.

[xxvi] Ibid., p. 157.

[xxvii] Ibid., p. 158.

[xxviii] Ibid.

[xxix] Léopold Leau (1868-1940) était un mathématicien français de réputation internationale qui s’était aussi fait un nom par ses travaux sur les mécanismes scientifiques associés aux langues parlées. Il s’était par conséquent intéressé à la question de l’adoption d’une «langue auxiliaire internationale».

[xxx] Léopold Leau, «Le Canada et la guerre», France-Amérique. Revue mensuelle du Comité France-Amérique, no 76 (avril 1918), p. 112. Leau sympathise constamment avec les difficultés que vivent les Canadiens français dans leur propre pays, notamment sur leurs problèmes d’intégration dans les forces armées (manque d’unités francophones distinctes) et la question des écoles francophones d’Ontario. Voir Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918…», p. 13. Hanotaux plaide aussi dans Le Figaro (2 juillet 1917) sur le manque d’unités distinctes francophones au sein du Corps canadien comme explication aux problèmes de recrutement, ibid., p. 17-18.

[xxxi] Léopold Leau, loc. cit., p. 114.

[xxxii] François Veuillot, «Le voyage de M. François Veuillot au Canada», La Semaine religieuse de Montréal, 36e année, vol. LXXII, no 10 (2 septembre 1918), p. 153.

Histoire de l’artillerie: Seconde partie

1914-1918: une guerre d’artillerie

Toutes les avancées technologiques en matière d’artillerie au tournant du XXe siècle seront testées quelques années plus tard lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Cette guerre en fut une d’artillerie, même si les armées européennes étaient mal équipées dans ce domaine au début des hostilités. À mesure que la guerre progressa, l’impasse tactique et opérationnelle força les belligérants à s’enterrer dans des tranchées, notamment parce que la technologie de la puissance de feu, tant dans l’infanterie que dans l’artillerie, fut temporairement beaucoup plus développée que les technologies associées à la mobilité et à la manœuvre. Parmi les exemples les plus spectaculaires d’avancées technologies, notons l’immense obusier allemand de 420mm communément appelé la Grosse Bertha, qui démolit sans trop de difficultés les forteresses belges pendant l’invasion de 1914. On peut penser aussi à cet autre immense canon allemand de 210mm, le Canon de Paris, qui pouvait bombarder la capitale française en 1918 d’une distance de 120 kilomètres.

Un obusier allemand de la firme Krupp de calibre 420mm vulgairement nommé la "Grosse Bertha". C'est avec ce type d'artillerie que les Allemands parvinrent à détruire le système de fortifications belges lors de l'invasion de 1914.

En fait, du début de la guerre jusqu’à l’été de 1917 au moins, toutes les armées de l’époque tentèrent d’obtenir la destruction complète de l’ennemi grâce à l’artillerie. Il va sans dire que cela ne fonctionna jamais. À titre d’exemple, on observe qu’en dépit d’une préparation d’artillerie ininterrompue d’une semaine, où un million d’obus furent tirés, l’infanterie britannique sur la Somme encaissa des pertes de 60,000 hommes pour la seule journée du 1er juillet 1916. À cette époque, cependant, les experts artilleurs commencèrent à raisonner autrement, dans la mesure où l’artillerie devrait plutôt être utilisée à des fins de neutralisation, au lieu de destruction de l’ennemi. L’idée était de contraindre l’ennemi à garder la tête baissée suffisamment longtemps afin que l’infanterie amie puisse atteindre son objectif.

Dans les faits, cette approche en apparence « nouvelle » ne l’était pas, puisqu’elle consistait à revenir au vieux principe de coordination du tir et de la manœuvre. Néanmoins, certains officiers se firent les promoteurs de la neutralisation. Parmi eux, le colonel allemand Georg Bruchmüller, dont l’influence se fait encore sentir de nos jours en ce qui concerne les principes de l’appui-feu au niveau tactique. Plutôt que d’effectuer des tirs de préparation qui pouvaient durer des semaines, le colonel Bruchmüller suggéra que l’attention de l’artillerie allemande soit concentrée sur la neutralisation au lieu de la destruction, ce qui permettrait d’atteindre de meilleurs résultats, et ce, en l’espace de quelques heures.

Le colonel Georg Bruchmüller, dont l'influence sur le développement des tactiques d'artillerie se fait encore sentir de nos jours.

Dans ce contexte, on peut affirmer que la Première Guerre mondiale fut une époque de développements technologiques considérables pour l’artillerie, car de nombreuses techniques et tactiques mises au point alors sont toujours utilisées. Par exemple, l’un des officiers sous les ordres de Bruchmüller, le capitaine Erich Pulkowski, développa une méthode mathématique visant à neutraliser l’influence des conditions météorologiques sur le tir. À la fin de la guerre, la complexité de la science entourant les méthodes de tir avait fait en sorte que toutes les armées d’alors comprenaient dans leurs rangs des détachements d’artilleurs entraînés à ajuster le tir selon le son et la lumière de l’obus. Ces techniques existent toujours au XXIe siècle, à la différence qu’elles sont désormais informatisées.

En ce qui a trait aux obus utilisés pendant la guerre de 1914-1918, disons qu’en premier lieu, le shrapnel était la munition de prédilection en 1914. Par contre, quatre ans plus tard, le shrapnel avait à peu de chose près disparu parce que, bien qu’étant efficace contre des troupes en terrain ouvert, il était terriblement mauvais contre des soldats bien enterrés. Ce furent les obus explosifs qui prirent le relais du shrapnel, du moins pour détruire les tranchées et les barbelés, quoique la taille des morceaux fragmentés lors de l’explosion était trop grosse, ce qui le rendit plus ou moins efficace pour éliminer simultanément une certaine quantité de soldats ennemis. Cela étant, la technologie s’améliora à son tour, si bien qu’à la fin des hostilités, les obus étaient plus dangereux que jamais. En effet, la composition chimique de la charge explosive et la composition métallurgique du boîtier avaient été perfectionnées au point que l’effet de fragmentation de l’obus explosif était égal, voire meilleur que le shrapnel. De plus, l’introduction d’amorces mécaniques à cadran permit de mieux calculer le moment de l’explosion en plein vol, surtout pour le shrapnel. Enfin, notons que la guerre de 1914-1918 vit l’utilisation d’autres types d’obus, tel l’obus à gaz, à fumée et à illumination du style flashbang.

La Première Guerre mondiale vit également l’apparition de deux nouvelles formes d’artillerie, celle antiaérienne et celle antichar. L’artillerie antichar fut restreinte en 1914-1918, surtout en comparaison d’autres conflits comme la guerre de Corée, tout comme son emploi releva rapidement de l’infanterie. En effet, l’infanterie fut dotée d’armes sans recul comme le bazooka (ou le Panzerfaust allemand) lors de la Seconde Guerre mondiale. Spécifions aussi qu’au tournant du XXIe siècle, l’hélicoptère reprit à l’infanterie le gros de la tâche d’éliminer les chars ennemis. Quant à l’artillerie antiaérienne, sa fonction était originellement assumée par le personnel de l’artillerie côtière, étant donné leurs compétences pour engager des cibles mouvantes. Il est clair cependant que le développement de l’avion et du missile rendit l’artillerie côtière obsolète vers la fin de la guerre de 1939-1945, si bien que la plupart des unités d’artillerie antiaérienne sont armées elles aussi de missiles, tendant ainsi à délaisser le canon.

En plus d'une production massive de canons et d'une consommation effarante de munitions, la Première Guerre mondiale démontre, comme n'importe quelle autre conflit passé et présent, que l'opération d'une pièce relève d'abord et avant tout d'un travail d'équipe.

Les années qui précédèrent le début de la Première Guerre mondiale virent les armées du monde se départir majoritairement de leurs arsenaux de mortiers. Par contre, l’apparition de complexes systèmes de tranchées marqua en quelque sorte une période de renaissance de cette arme. Vers 1916, on peut dire que toutes les armées disposaient d’unités de mortiers de tranchées spécialisées, des formations équipées de ces armes aux mécanismes plus sophistiqués. Par exemple, les Britanniques introduisirent le mortier Stokes, qui consista simplement en un tube creux alimenté par la bouche avec un percuteur fixé à la base. La simple gravité entraînait l’obus vers le bas, frappait le percuteur, amorçant ainsi la charge qui repartait dans les airs. En fait, tous les mortiers modernes sont des descendants directs du Stokes et sont affectés comme arme d’infanterie depuis la guerre de 1914-1918.

La Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide: les innovations et la contrainte atomique

À quelques exceptions près, la période de l’entre-deux-guerres connut peu de développements majeurs en matière d’artillerie. On peut néanmoins préciser qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Américains innovèrent au plan tactique en introduisant un « Centre de direction du tir » (CDT). Le CDT rendit la concentration du tir des canons plus commode, car il était possible de faire tirer plusieurs batteries sur un objectif précis, plutôt que d’avoir à déplacer physiquement les pièces pour atteindre le même résultat. En soi, le concept n’était pas nouveau, ni révolutionnaire. Les belligérants de la Première Guerre mondiale cherchaient aussi à concentrer le tir sans avoir à déplacer leurs canons. Pour ce faire, ils envoyèrent dans les airs des observateurs d’artillerie, d’abord installés dans des ballons puis des avions, mais les difficultés de communications avec les batteries au sol limitèrent leur efficacité. Ce fut la radio qui résolut le problème au moment où éclata la guerre mondiale suivante, donnant ainsi à l’avion un rôle de plate-forme d’observation, c’est-à-dire les yeux nécessaires à l’artillerie.

Parmi les premières pièces d'artillerie autotractées figure le Birch Gun de l'armée britannique.

Par ailleurs, la guerre de 1914-1918 sonna le glas des unités d’artillerie à cheval si efficaces au temps de Frédéric de Prusse, même si les nations continuèrent de fabriquer des canons tractés par des chevaux au lendemain des hostilités. Cette guerre vit les belligérants expérimenter des modèles de canons autotractés, qui furent souvent des pièces montées sur des châssis de chars. Sitôt la guerre terminée, les Britanniques mirent en service le Birch Gun, que l’on peut considérer comme la première véritable pièce autotractée. Vers 1945, à peu près toutes les armées du monde disposaient de canons autotractés, ce qui confirmait aussi que la Seconde Guerre mondiale avait été la dernière à voir le recours à l’artillerie de siège et de garnison. Cette dernière avait connu une brève, mais non concluante « heure de gloire » dans les tourelles de la Ligne Maginot en France.

Aussi, le Traité de Versailles qui mit fin à la Première Guerre mondiale posa de sérieuses contraintes à l’armée allemande en matière de dotation d’artillerie. En effet, le document limitait à 240 le nombre de pièces, dont aucune ne pouvait avoir un calibre supérieur à 105mm. Dépourvue d’artillerie lourde, l’armée allemande de l’entre-deux-guerres dut adopter ses tactiques en conséquence, dont l’élément le plus notable fut l’étude consacrée au principe de combinaison offensive du char et de l’avion en piqué. Cette formule s’avéra un succès en Pologne (1939) et en France (1940), mais elle échoua misérablement contre la Russie (1941), lorsque la Luftwaffe ne put concentrer ses ressources sur des objectifs précis et limités, tant l’espace soviétique est immense.

Polyvalent et d'une redoutable puissance de feu, le canon allemand de 88mm figurait parmi les objectifs prioritaires à neutraliser lors de n'importe quelle bataille de la Seconde Guerre mondiale.

Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande souffrit constamment de la faiblesse de son artillerie. On remarque que, plusieurs années après la prise du pouvoir par Hitler, l’artillerie de la Wehrmacht plafonnait à 240 canons (comparativement aux 60,000 pièces soviétiques en 1941), sans oublier que pendant le conflit, la plupart de ceux-ci étaient tirés par des chevaux jusqu’à la fin. Les Allemands mirent en service une variété de canons d’excellentes qualités, en particulier le redoutable 88mm. Originellement conçu comme une arme antiaérienne, sa haute vélocité et l’angle de son canon en firent une pièce antichar efficace, surtout lorsqu’elle était armée d’un projectile approprié. D’ailleurs, il existe un certain débat à savoir qui eut l’idée, dans l’armée allemande, d’utiliser le canon de 88mm comme arme antichar. Au-delà du mythe, notons que dès 1933, la doctrine tactique disait clairement que les canons antiaériens pourraient avoir un rôle antichar au besoin. D’autres canons utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale s’avérèrent aussi de véritables chefs-d’œuvre mécaniques. On pense entre autres au canon britannique de 25 livres ou à la pièce américaine de 105mm. Cette dernière figure parmi les modèles les plus reproduits de l’Histoire, et elle vit du service tant en Corée qu’au Vietnam, sans oublier qu’elle fait partie de l’arsenal de nombreuses armées du monde actuellement.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les Américains furent les premiers à introduire des obus à têtes nucléaires. À cet égard, ils conçurent un canon de 280mm surnommé Atomic Annie qui tira un premier obus nucléaire lors d’essais au Nevada en 1953. Vers le milieu des années 1960, un canon américain de 155mm parvint à tirer un arsenal qui comprenait à la fois des obus conventionnels et nucléaires, comme les Soviétiques purent à leur tour mettre en service des canons aux propriétés similaires. À la fin de la Guerre froide, le président américain George Bush (père) ordonna le retrait des arsenaux de son pays de tous les obus d’artillerie aux têtes chimiques et nucléaires.

Le canon américain de 280mm surnommé "Atomic Annie", lors d'un exercice de tir avec un obus à tête atomique au Nevada en 1953.

Durant la Guerre du Vietnam, ce fut l’hélicoptère qui révolutionna les tactiques d’artillerie, comme ce fut le cas pour celles de l’infanterie. Avec leurs capacités de vol stationnaire, les hélicoptères constituèrent une plate-forme d’observation idéale, comme ils furent employés afin de transporter des pièces légères comme l’obusier de 105mm et ses munitions dans des endroits difficilement accessibles. Toujours au Vietnam, les hélicoptères donnèrent un nouveau visage à l’artillerie, puisqu’ils disposaient de lances-roquettes et de lances-grenades automatiques qui peuvent entrer dans la catégorie de l’artillerie aérienne.

Parmi les dernières particularités que l’on observe dans cette petite histoire de l’artillerie, on note celle de l’introduction de la donne informatique. Ce fut dans les années 1950 qu’un premier ordinateur parvint à remplacer les calculs exécutés par une demi-douzaine de soldats dans leur centre de tir. Cependant, ces premiers systèmes, comme celui des Américains nommé Field Artillery Digital Automatic Computer (FADAC), étaient lents et encombrants, d’autant qu’ils étaient sujets à des pannes fréquentes. Ces systèmes étaient si peu performants par moment, qu’une équipe d’artilleurs expérimentés utilisant des calculs mathématiques manuels pouvait tirer plus d’obus sur les bonnes cibles et en moins de temps. Évidemment, comme dans toute chose, la technologie s’améliora.

Vers la fin du XXe siècle, les systèmes directionnels informatiques devinrent la norme, rendant de plus en plus rares les artilleurs de la « vieille école » qui furent encore capables de calculer les coordonnées de tir en suivant les méthodes mathématiques traditionnelles. La période qui suivit la Guerre du Vietnam vit également l’introduction de toute une gamme d’obus sophistiqués et conçus pour neutraliser des cibles spécifiques. Dans ce lot figurent des obus guidés au laser ou par la chaleur, des projectiles antichars, de brouillage de radars, de dispersion de mines et ainsi de suite.

Un exemple d'un ordinateur censé remplacer l'Homme dans les calculs des coordonnées du tir d'artillerie, le "Field Artillery Digital Automatic Computer" (FADAC). Loin d'être un succès à ses premiers pas, le FADAC amorçait néanmoins une ère nouvelle, celle de l'informatisation de l'artillerie.

Conclusion: la fin de l’artillerie?

Probablement séduits par cette demi-vérité voulant que l’aviation soit supérieure en tous points à l’artillerie, certains experts militaires à l’aube du XXIe siècle seraient tentés de remettre en question l’utilité et l’efficacité de l’artillerie sur les champs de bataille du futur. Au contraire, bien que l’aviation fasse l’objet d’innovations technologiques constantes, il y a bien des tâches dont elle ne peut s’acquitter. Par exemple, les avions demeurent tributaires des conditions météorologiques, comme ils sont vulnérables face aux batteries antiaériennes, de même qu’aux contre-mesures électroniques. De plus, une fois que l’avion a épuisé ses munitions, ou qu’il doit faire le plein, il doit quitter la zone d’opération.

D’ailleurs, comme nous l’avons nous-mêmes observé en Afghanistan, le maintien d’une couverture aérienne constante demande énormément de ressources et d’autorisations, et ce, même pour certaines puissances militaires comme les États-Unis. De plus, il est beaucoup plus difficile pour un appareil de changer sa munition avant d’engager une cible, d’autant que la quantité de projectiles qu’il peut emporter limite forcément la variété de ceux-ci. Enfin, on remarque qu’en dépit de l’extrême précision de ses bombes téléguidées, un avion coure toujours le risque de lâcher sa cargaison près des troupes amies, comme on l’a vu lorsque quatre soldats canadiens de la force internationale furent tués au début de 2002 sur ce même front afghan.

Dans un contexte où les forces alliées en Afghanistan se trouvent dans des avant-postes isolés soumis aux attaques fréquentes de l'ennemi, la présence de l'artillerie s'avère cruciale. Elle sert notamment à interdire l'approche de l'ennemi dans un certain rayon autour du poste, comme à appuyer des offensives lorsque l'aviation ne peut fournir un appui-feu immédiat. Le recours à l'artillerie n'est nullement une mesure palliative. Au contraire, l'artillerie figure au coeur de l'ordre de bataille du haut commandement de la force internationale.

Plus encore, nous avons noté un autre élément en Afghanistan qui ne nous permet pas de conclure à la mort éventuelle de l’artillerie. En effet, considérant que les meilleurs canons d’aujourd’hui peuvent tirer un projectile entre 30,000 et 35,000 mètres, l’artillerie demeure une arme très précise, flexible et amplement capable d’appuyer l’infanterie amie qui attaque ou qui doit se défendre dans un poste entouré de forces ennemies. En partant du principe que les calculs de tir sont justes, l’artillerie n’est, à peu de chose près, aucunement dépendante de la température. Lorsque l’obus est dans les airs, aucun système de défense antiaérienne ou de contre-mesures électroniques ne peut l’empêcher d’atteindre sa cible. Tant et aussi longtemps qu’elle est bien approvisionnée avec les bons types de munitions, une batterie d’artillerie peut tirer pendant des heures. Cela se vit sur les champs de bataille de la guerre de 1914-1918 comme sur ceux de l’Afghanistan depuis 2001.

En somme, et malgré de nombreuses prédictions hâtives et prématurées qui circulèrent dans les rangs militaires depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’artillerie a sa place sur les champs de bataille. Elle constitue une source primordiale capable de fournir une puissance de feu lorsque le besoin se fait sentir, et c’est ce qui explique pourquoi les gouvernements continueront d’entretenir ce type d’unité pour les années à venir.