Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

Du côté des cabinets politico-militaires: les premières inquiétudes

Il n’y a pas que les hommes de lettres qui s’interrogent sur la qualité de la contribution québécoise à l’effort de guerre. Les politiciens et militaires français également. Dès l’été 1915, le gouvernement français est mis au courant du difficile recrutement canadien-français. Du moins, une note trouvée dans les archives relatant une conversation tenue le 22 juillet, à Paris, entre le colonel Le Roy Lewis, attaché militaire britannique en France, et l’ambassadeur de Grande-Bretagne dans la capitale française, semble le montrer. «Les Canadiens français, au nombre de 2.000.000 [sic] ont à présent fourni au contingent un bataillon. Ceci tient à ce que S[ir]. Robert Borden n’est pas leur homme. Les Canadiens français pensent ne devoir fournir davantage[i].» Devant ce manque supposé d’enthousiasme des Canadiens français, les deux hommes auraient pensé profiter du passage de Borden en France à l’été 1915 pour le recommander au titre de Chevalier de la Légion d’honneur. Cette décoration lui permettrait de retourner au Canada pour «[…] obtenir beaucoup de ses compatriotes d’origine française[ii]».

L’ambassadeur d’Angleterre aurait alors rejeté cette approche et l’affaire en serait restée là. Décorer un premier ministre pour s’attirer les faveurs du peuple semble être une solution saugrenue, mais elle témoigne de la préoccupation des autorités franco-britanniques face au faible recrutement canadien-français.

Le premier ministre canadien promet en janvier 1916 de porter à un demi-million d’hommes les effectifs du Corps expéditionnaire, ce qui mettra une pression inutile sur son gouvernement. Les pertes subies lors des batailles de la Somme (1916) et de Vimy (1917), combinées aux «[…] pressions exercées de part et d’autre exigeant que le Québec contribue à la guerre en proportion de sa population[iii]…», placent le premier ministre devant l’éventualité d’avoir à renier sa promesse. De son côté, le consul de France à Montréal, Charles Bonin, informe régulièrement le Ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay) de ce qui circule, au Canada, depuis la campagne de la Carte du Service national (recensement national) en 1916 jusqu’à l’adoption de la loi de la conscription. Quant à la Carte, cette sorte de «recensement» fait à la hâte, il apparaît évident qu’Ottawa cherche à démontrer officieusement aux Canadiens qu’un bassin d’hommes valides existe qui ne pourrait être exploité autrement que par la conscription[iv].

Le premier représentant de la France au Canada, le consul Charles Bonin, qui occupa son poste à Montréal de 1912 à 1918.

Le consul Bonin explique au Quai d’Orsay que c’est surtout dans les milieux ouvriers que les oppositions au recensement sont les plus prononcées, les associations de travailleurs enjoignant leurs membres à ne pas remplir ces cartes. Les Canadiens associent la Carte à une éventuelle conscription, et la «[…] même attitude réservée s’est manifestée parmi les Canadiens-Français [sic], malgré la propagande faite par leurs journaux et par les plus hauts prélats […] Il sera intéressant, quand les chiffres auront été publiés, de connaître quel a été l’accueil fait à cette nouvelle mesure de guerre par les différents éléments du peuple canadien[v]

Bonin se penche aussi sur les débats dans la presse qui traitent d’une éventuelle formation d’une brigade d’infanterie canadienne-française, soit pour l’armée canadienne ou française. Il pourrait s’agir d’un autre moyen pour encourager le recrutement, en offrant de meilleures chances de promotions aux candidats. Le problème le pique au vif depuis sa visite du camp de Valcartier à l’été de 1916. Persuadé que cette brigade existait bel et bien, Bonin a rapidement déchanté lorsque le brigadier-général E. W. Wilson, commandant du camp, a ordonné de mettre fin au projet. Le consul est déçu de l’ineptie des ministres francophones Casgrain et Blondin qui, lors de leur passage au camp, n’ont rien fait pour renverser la décision. Il conclut: «Il est évident que les autorités militaires anglaises ne voient pas d’un très bon œil la formation de ces bataillons canadiens-français pour qui le drapeau tricolore semble passer avant l’Union Jack[vi]

La déception du consul est atténuée à la suite d’un entretien avec le colonel Arthur Mignault, qui s’occupe au Canada de recrutement en ce début de 1917. Mignault «[…] m’a entretenu de son désir d’arriver à l’incorporation de certaines unités canadiennes-françaises dans notre armée, dans des conditions analogues à celles où se trouvent les contingents russes combattant en France[vii]…» Mignault tient ces propos, même s’il connaît les obstacles qui se dresseront sur son chemin à Ottawa, et surtout à Londres, où justement un autre officier canadien-français, le lieutenant-colonel Henri Duverger, a rencontré le haut-commissaire canadien Georges Perley pour discuter de la situation québécoise[viii].

De son côté, l’aumônier Charles Thellier de Poncheville est l’un de ces officiers français qui aurait pu «cultiver» les ardeurs canadiennes-françaises, même s’il ne se fait pas d’illusion sur l’avenir du recrutement au Québec. Indulgent, il écrit: «Il leur serait pénible qu’on les jugeât [les Canadiens français], en France, injustement, en attribuant à une défaillance de leur amour pour nous leur peu d’empressement à prendre les armes[ix].» Il invite ses lecteurs à se questionner sur cette absence d’enthousiasme. Il propose, à cet égard, des hypothèses dont l’une consiste à l’examen du statut socio-économique du Canadien français moyen. Cultivateur, vivant loin de la ville, donc moins influencé par la politique, selon Poncheville, le Canadien français se marie tôt et fonde en conséquence une famille nombreuse et dépendante du fruit de son travail[x]. Les autorités militaires canadiennes ne l’aident guère à bien s’intégrer dans les rangs, le dispersant trop souvent dans des régiments unilingues anglais et sans chefs parlant sa langue. Ses compatriotes et lui se sentent «[…] placés dans des conditions d’infériorité qui leur assuraient peu d’avenir comme simples soldats, et rendaient difficile l’avancement de leurs officiers[xi]».

Par-dessus tout, Poncheville note que la pire atteinte faite au peuple canadien-français est de lui faire sentir qu’il est toujours conquis, celui-ci préférant parler de cession. De plus, le dernier volet  réside dans le Règlement 17 sur les écoles francophones d’Ontario: «Ce dernier coup toucha au cœur un peuple qui lutte depuis un siècle et demi pour garder sa langue, enveloppe de son âme, et qui se redresse avec fièvre, presque avec colère, chaque fois qu’il voit surgir une menace nouvelle contre ses droits[xii]

L’aumônier militaire résume en quelques lignes ce que les autorités françaises mettront un certain temps à comprendre, soit seulement vers 1916-1917. De son bureau de Londres, l’attaché militaire français, le colonel de la Panouse, adresse au général Robert Nivelle une synthèse de la situation. Selon l’officier, le recrutement pour l’année 1914 s’est déroulé à merveille au Québec. Les municipalités, institutions et divers corps de Milice ont rivalisé d’audace pour savoir qui allait envoyer le premier un bataillon complet au nouveau camp de Valcartier. La frénésie passée, c’est vers l’été de 1916 que le recrutement a fléchi, où l’une des erreurs est d’avoir mis trop l’accent sur la mobilisation des villes au détriment des campagnes: «Les campagnes ont beaucoup moins donné, qu’elles soient françaises ou anglaises. On peut même remarquer que dans l’Ontario, […] une certaine opposition s’est manifestée contre le service obligatoire[xiii]…» En admettant que la campagne tire de l’arrière, il n’empêche que, toutes proportions gardées (et chiffres à l’appui), le colonel de la Panouse croit que le Québec n’a pas envoyé un nombre équitable de recrues.

Le déficit de 60 000 hommes qu’il attribue à cette province (et de 30 000 à 40 000 pour le reste du Canada français) en février 1917 est la conséquence de l’abstention relative des Canadiens français qui «[…] forment un peuple essentiellement casanier, replié sur son autonomie locale, sur ses libertés et privilèges, étranger au courant impérial […] Les Canadiens Français [sic] n’ont plus guère de relations de famille avec la France […], et, par conséquent, aucun sentiment de famille ne pousse les jeunes Canadiens Français [sic] à venir en Europe[xiv].» En plus d’invoquer comme Poncheville le statut militaire précaire des Canadiens français, le colonel ajoute que ce peuple, qui aime «rester à la maison», est négativement influencé par la politique anti-cléricale de la France depuis le début du siècle. La République aurait en ce sens coupé le dernier lien l’unissant à son ancienne colonie.

Au-delà de toutes les injustices dont peuvent être victimes les Canadiens français, la véritable cause de l’échec des enrôlements volontaires «[…] a été la violente campagne de nationalisme étroit que mène depuis des années M. Henri Bourassa, avec beaucoup de talent et d’éloquence d’ailleurs, et qui a eu une très grande répercussion populaire depuis qu’a commencé la malheureuse controverse des écoles françaises de l’Ontario[xv]». Le colonel de la Panouse qualifie la campagne de Bourassa de «Sinn Fenisme canadien-français[xvi]», que seule une propagande française adroitement menée pourrait arrêter, ou à tout le moins ralentir les effets pervers. Il suggère de mandater des représentants du clergé et de l’armée pour conduire les campagnes de recrutement au Québec.

La situation ne s’améliore pas au fur et à mesure qu’avance l’année 1917. De plus, le rapport de la Panouse en dit long sur les espoirs des autorités françaises relativement au travail d’Arthur Mignault, qui avait été nommé agent recruteur du gouvernement fédéral au début de cette même année[xvii].

La conscription et la montée de certaines tensions franco-québécoises

Le ministre de l'Agriculture du Québec en 1917, Joseph-Édouard Caron. Celui-ci fit violemment savoir au représentant de la France à Québec, le consul Raoul de Saint-Victor, qu'il n'approuvait pas les critiques de l'anciènne mère patrie sur la question de la qualité de la contribution du Québec à l'effort de guerre.

À la fin mai 1917, au marché Montcalm à Québec, une foule estimée à 3000 personnes manifeste contre le projet de loi de la conscription. Elle applaudit chaudement le lieutenant-colonel de milice et député Armand Lavergne, qui s’oppose au service militaire obligatoire. Convaincu que les Canadiens français iront se battre pour les guerres de l’Angleterre, Lavergne veut des élections puis un référendum sur l’adoption de cette éventuelle loi[xviii]. Comme l’avait rapporté Robert Rumilly, cette scène avait offusqué le consul de France à Québec, Raoul de Saint-Victor[xix], qui voit cet officier de milice déshonorer l’uniforme. Ses remarques choquent son voisin dans la foule, le ministre de l’Agriculture Joseph-Édouard Caron, qui rabroue le consul, au point où une sévère altercation se produit[xx]. La situation est si tendue qu’au printemps, Paris réclame des rapports périodiques sur l’évolution du climat politique au Canada. Les premiers rapports envoyés à partir de la mi-juin attestent la montée progressive des tensions, dont la démission du ministre francophone des Mines Ésioff-Léon Patenaude et la quasi-certitude de scission du Parti libéral canadien en constituent les prémices[xxi].

Gabriel Hanotaux intervient alors. Selon l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le Canada français (entendu le Québec francophone) fait fausse route et ne paraît pas être conscient de la gravité des événements. Il donne raison aux Canadiens français de s’inquiéter de l’avenir de leur langue et de leurs droits historiques, «[…] mais c’est précisément, parce que nous savons cela, […] que nous pouvons nous adresser à nos amis du Canada en toute franchise et cordialité, usant de notre droit d’aînesse et du douloureux privilège d’un peuple qui souffre[xxii]».

Contrairement au colonel de la Panouse, Hanotaux croit que les «liens parentaux» constituent une raison valide d’enrôlement. Plus encore, la guerre devient mondiale. Les pays de l’Amérique latine s’alignent les uns après les autres aux côtés des Alliés en 1917, et il n’est plus possible pour le Québec de rester ainsi à l’écart. Au paysan canadien-français installé sur sa terre, dans le confort du foyer familial, risquant de perdre cette seule jouissance, dans une armée anglophone qui ne peut lui offrir l’«asile» de sa langue maternelle, à cet homme, Hanotaux répond qu’il lui faut faire abstraction de ces injustices, puisque: «La guerre n’est plus seulement européenne, elle devient mondiale. Le sort de l’humanité se décide[xxiii]

Ancien ministre des Affaires Étrangères de France, Gabriel Hanotaux fut un observateur intéressé de la scène politique québécoise lors de la guerre de 1914-1918.

Pour sa part, Mgr Alfred Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, veut prouver que le Québec a justement accompli son devoir en rapport à sa situation démographique dans le Canada, tout en reconnaissant à demi-mot que le Canada anglais respecte peu les francophones: «Et nous ne saurions en outre ne pas être touchés de cette considération que l’idée de venir au secours de la France toujours chère a été déterminante pour tant de Canadiens-Français qui auraient eu de si valables raisons pour ne pas s’engager[xxiv]…»

Cela dit, à la fin août 1917, le parlement puis le sénat canadiens votent le projet de loi, ce  qui scinde le Parti libéral entre les tenants et les opposants à la loi[xxv]. Le consul Bonin fait savoir au Quai d’Orsay que face à des élections anticipées à l’automne, Wilfrid Laurier reviendra malgré tout au pouvoir et qu’il pourra trouver «[…] en dehors de la loi, le moyen de recruter assez d’hommes pour maintenir les effectifs des divisions canadiennes au front[xxvi]». Aux yeux des autorités françaises, Laurier paraît être le seul politicien canadien-français capable d’exercer une influence positive sur ses compatriotes[xxvii]. En novembre, au moment où Borden parvient à consolider son nouveau Parti unioniste, avec les libéraux anglophones qui ont lâché Laurier, Paris apprend la confirmation que l’alliance des Canadiens anglais sur le service militaire obligatoire va accentuer «[…] les différences de race et de religion et donne[r] de nouveau une signification politique aux termes “Canada anglais, Canada français” qui n’avaient plus qu’un sens géographiques [sic][xxviii]».

Les élections fédérales et les émeutes de Québec

La campagne électorale prend son envol en novembre 1917. Bourassa s’allie temporairement à Laurier, sous la promesse de recourir à un référendum avant de poursuivre l’application la loi. Les autorités françaises sont certaines que Borden l’emportera. Son optimisme affiché au cours de la campagne se traduit, d’une part, par l’adhésion des libéraux anglophones à son parti et, d’autre part, par les recommandations de Laurier exhortant les jeunes Canadiens français à se conformer à la loi, même s’il s’engage à l’abroger en cas de victoire[xxix]. L’éclatant succès de Borden le 17 décembre[xxx] amène Bonin à conclure: «Il est fâcheux, pour l’avenir, que le Canada français presque seul ait donné une majorité à Sir Wilfrid Laurier[xxxi].» La loi contraint les jeunes Canadiens français à se plier aux premières mesures d’enregistrement. Des signes d’insoumission à la législation se font déjà sentir[xxxii].

Du 28 mars au 2 avril 1918, la ville de Québec vit les pires émeutes de son histoire. Un millier de soldats arrivés de Toronto, livrent un bref mais sanglant affrontement avec les émeutiers, faisant cinq morts et des dizaines de blessés. Le 2 avril, le consul Bonin câble la nouvelle au Quai d’Orsay[xxxiii], qui a une idée d’ensemble de la situation quelques heures après les événements[xxxiv]. Les communiqués sont parfois confus: «[…] les Canadiens français ne comprennent pas le sens de la guerre […] L’opposition du Canada français à la guerre paraît surtout motivée par des raisons religieuses. […] la présence à Montréal d’une Mission [sic] d’officiers français [celle menée par le capitaine Duthoit] a produit une excellente impression et semble avoir ranimé les sentiments francophiles[xxxv]

Les responsables politiques français ne se firent probablement jamais d'illusions quant à leurs chances de mobiliser davantage les Canadiens français à l'effort de guerre. À la lecture des journaux sur la situation politique au Québec au printemps de 1918, leurs espoirs furent largement anéantis.

Fin avril, Bonin envoie à Paris un rapport détaillé, où il rappelle le fil des événements, tout en tentant d’analyser les causes des émeutes. Il soulève plusieurs hypothèses, à commencer par celle voulant que des gens étrangers à la ville de Québec soient derrière le coup, ou encore que les journaux nationalistes et anticonscriptionnistes y soient impliqués. Bonin croit aussi que l’agitation dans la Vieille Capitale ne constitue qu’un premier chapitre d’un complot plus vaste dans l’ensemble du Canada, se basant ainsi sur une importante saisie d’armes à Toronto au même moment[xxxvi].

Le consul de France à Montréal assure que la situation se résorbera rapidement. Et les engagements volontaires dans le Dominion ont sensiblement repris depuis les émeutes: «On signale un nouvel esprit patriotique chez les Canadiens français qui s’enrôlent particulièrement dans les services de l’aviation et des tanks. […] Les Provinces anglaises reconnaissent le changement d’attitude des Canadiens français[xxxvii]…» Pèche-t-on par excès d’optimisme? D’après les calculs du printemps 1917 et les exemptions anticipées, la conscription devrait fournir 100 000 hommes au Corps expéditionnaire. Les statistiques officielles révèlent qu’au 11 novembre 1918, il y a précisément 99 651 enrôlements dans le cadre de la loi[xxxviii].

Seul le quart de ces conscrits est allé au front dans les derniers mois des hostilités. Les archives sont muettes quant à l’opinion des autorités françaises sur l’efficacité réelle de la conscription canadienne d’un point de vue strictement militaire. Paris constate, par contre, jusqu’à quel point la loi sur le service militaire obligatoire engendre le chaos, et qu’elle est perçue comme le symbole majeur de division entre Canadiens français et anglais. Les autorités françaises sont sympathiques, voire comprennent, la cause de la défense des droits des Canadiens français, mais les nombreuses correspondances dévoilent des inquiétudes, sinon de la stupeur devant une «indifférence» difficilement justifiable des Canadiens français.

Conclusion

Les chroniqueurs français ont tenté de commenter la qualité de l’intervention du Québec entre 1914 et 1918. La plupart étaient relativement indulgents, mais certains, dont Philippe Millet, eurent le courage quasi suicidaire d’écrire: «les Canadiens français ont failli à leurs devoirs». Il fut l’un des rares à ne pas se cacher derrière les proportionnalités mathématiques, pour dire plus franchement ce que les Poncheville, Leau, Baudrillart et autres n’osaient affirmer. Lesquels sont le plus à blâmer? Lesquels font le plus preuve d’hypocrisie? Millet qui écrit clairement et publiquement ce qu’il pense, ou encore François Veuillot qui, au Québec, fait l’apologie de la contribution canadienne-française, alors qu’à bord du bateau le ramenant en France, il s’en plaignit au Quai d’Orsay[xxxix]?

Cet article ne se voulait pas une étude exhaustive des relations entre la France et le Québec entre 1914 et 1918. Nous avons bien entendu dû circonscrire le sujet et avons surtout tenté de l’aborder sous l’angle de la perception qu’avait la France de la mobilisation des Canadiens français. Ce qui étonne, c’est de voir que les élites tant françaises que canadiennes-françaises ont tenté de développer ces liens entre la France et le Québec. Cependant, nous l’avons vu, tant le contexte national fragile que le faible enrôlement a donné des rapports que l’on pourrait qualifier de «mitigés». Les Canadiens français, tiraillés entre des intérêts propres à la défense du Canada (et de l’Empire britannique) et le combat moral pour la France, n’ont jamais réellement choisi leur camp.

L’enthousiasme de 1914 s’est progressivement effrité, au point où la crise de la conscription de 1917 a sérieusement érodé, sans toutefois l’anéantir, cet attachement. Les mois qui ont suivi les émeutes de Québec ont vu une hausse de l’enrôlement que l’on ne peut toutefois pas rattacher à un renouveau du sentiment d’attachement au combat de la France, mais plutôt à l’obligation de respecter la nouvelle loi en vigueur.

Mais les Canadiens français connaissaient-ils réellement la France? Que savaient-ils d’elle? Peu ou pas grand-chose, si ce n’est ce que les journaux voulaient bien en dire ou encore ce que les curés en chaire décrivaient. Peu de Canadiens français avaient alors les moyens de se rendre en France et d’y constater par eux-mêmes ce qu’elle était devenue[xl].

Selon les contemporains français, il semble que le Québec n’a pas fourni une contribution militaire à l’égal de sa population. La France a pris conscience de ce problème et a tenté d’y remédier en 1917, notamment en envoyant des « missions » dans la province. Mais, compte tenu du faible enrôlement, les Français doutaient tout de même de la valeur que les Canadiens français accordaient à la cause alliée. Affichant généralement une grande retenue, certains commentateurs critiquaient les Canadiens français. Plus modérés, d’autres mesuraient l’effort de guerre du Québec à la lumière des tentatives françaises de faire connaître la cause de la France et celle des Alliés.


[i] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), 5 N 132. Cabinet du Ministre. Renseignements d’origines diverses. Janvier-Octobre 1915. Dossier no 2. Lettre manuscrite et anonyme datée du 22 juillet 1915. Souligné dans l’original.

[ii] Ibid.

[iii] Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes. Tome I. 1763-1969: le spectre d’une armée bicéphale, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, coll. «Histoire socio-militaire», no 2, 1987, p. 76.

[iv] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Copp Clark Pitman Ltd., 1985, p. 47.

[v] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[vi] SHAT, 7 N 1296. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Attachés militaires. Grande-Bretagne. 1917. Lettre de Bonin à l’État-major de l’Armée, via le Quai d’Orsay, datée du 15 septembre 1916. À noter que l’allusion de Bonin au drapeau tricolore (français) n’est probablement qu’une image pour illustrer le fait français dans l’armée canadienne.

[vii] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[viii] Ibid.

[ix] Charles Thellier de Poncheville (abbé), La France vue d’Amérique, Paris, Bloud & Gay, 1918, p. 35.

[x] Ibid., p. 35-36.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid., p. 36.

[xiii] SHAT, 16 N 3007. Grand-Quartier-Général. Théâtre d’Opérations Extérieures (2e Bureau). Campagne contre l’Allemagne (1914-1918). Entrées Angleterre. Série E. Janvier-juin 1917. Dossier no 2. Rapport non titré et non paginé du colonel de la Panouse au général Nivelle daté du 16 février 1917. Voir aussi le même rapport paginé au Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37, p. 5.

[xiv] Ibid.

[xv] Ibid., p. 6.

[xvi] Il fait une allusion au parti politique irlandais Sinn Fein qui avait été fondé en 1905 par Arthur Griffith. Les objectifs initiaux du parti étaient d’opposer une résistance passive à l’occupant britannique, de s’abstenir de participer aux débats au parlement de Westminster à Londres, avec les autres députés britanniques, et de développer une économie nationale (irlandaise) qui ignorerait l’Angleterre. Il est probable que le colonel de la Panouse ait fait cette allusion douteuse, dans la mesure où il aurait cru qu’à leur façon, les Canadiens français, par leur refus de participer à l’effort de guerre, seraient à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.

[xvii] Ibid.

[xviii] Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec. Tome XXIII. «La conscription», Montréal, Montréal-Éditions, s. d., p. 86.

[xix] Ibid. Il est probable que le sentiment du consul soit exacerbé par le fait que son fils sert comme lieutenant dans les rangs du 22e bataillon en France.

[xx] Ibid.

[xxi] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletins datés du 13 juin et du 14 juillet 1917. Des extraits de ces bulletins se trouvent au SHAT, mais c’est le Quai d’Orsay qui reçoit les rapports, dont le contenu est par la suite partagé avec le ministère de la Guerre.

[xxii] Le Figaro, 2 juillet 1917, p. 1; La Presse, 27 juillet 1917, p. 11. L’article paraît aussi dans le journal franco-américain Le Courrier des États-Unis le 1er juillet 1917, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Dominion.

[xxiii] Ibid., pour tous les journaux cités à la note précédente.

[xxiv] Alfred Baudrillart (Mgr), L’effort canadien, Paris, Bloud & Gay Éditeurs, 1917, p. 13.

[xxv] Rappelons qu’à cette époque, des députés libéraux anglophones se sont joints à la coalition «unioniste» qu’était en train de constituer le premier ministre conservateur Robert Borden (une alliance de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription). Ces anciens libéraux sont devenus les «libéraux-unionistes», et ils ont ainsi voté en faveur de la conscription, dans le nouveau Parti unioniste en octobre 1917. De leur côté, les «opposants» à la loi du service militaire obligatoire formaient un bloc constitué de députés libéraux qui s’étaient ralliés à Wilfrid Laurier.

[xxvi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 21 août 1917.

[xxvii] Sur la compréhension du gouvernement français relativement au problème de la conscription en Amérique, voir André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 82.

[xxviii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 1er novembre 1917. Sur l’aspect «racial» des élections, J. L. Granatstein et J. M. Hitsman écrivent: «No other conclusion can be drawn from this election campaign, one of the few in Canadian history deliberately conducted on racist grounds», op. cit., p. 78.

[xxix] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 5 décembre 1917.

[xxx] Les résultats des élections fédérales tenues le 17 décembre 1917 voient le nouveau parti unioniste sortir gagnant avec 153 sièges face aux libéraux qui ont obtenu 82 sièges (dont 62 au Québec sur une possibilité de 65). Les unionistes n’ont emporté que 3 sièges au Québec, tous situés dans des circonscriptions majoritairement anglophones. C’est dire que le Québec francophone s’est rallié derrière Laurier.

[xxxi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 25 décembre 1917.

[xxxii] Jean-Paul de Lagrave, Histoire de l’information au Québec, Montréal, Les Éditions La Presse, coll. «Jadis et Naguère», 1980, p. 161. A noter que cette loi prévoyait, en cas d’insoumission à l’enregistrement, de sévères amendes et des peines d’emprisonnement.

[xxxiii] Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 2 avril 1918.

[xxxiv] Ibid. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 5 avril 1918.

[xxxv] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 19 avril 1918.

[xxxvi] CADN, État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Rapport de Bonin au Quai d’Orsay daté du 30 avril 1918.

[xxxvii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 11 mai 1918.

[xxxviii] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, op. cit., p. 98.

[xxxix] MAE, Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37. Rapport de F. Veuillot au Quai d’Orsay intitulé «Note sommaire sur mon voyage au Canada et aux États-Unis (Octobre 1917 – Mai 1918)». 114 p.

[xl] Pierre Savard, «Les Canadiens français et la France. De la “Cession” à la “Révolution tranquille”», dans Paul Painchaud (dir.), Le Canada et le Québec sur la scène internationale, Québec et Montréal, CQRI, Les Presses de l’Université du Québec, 1977, p. 490.

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2 réflexions sur “Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

  1. Salut Simon,

    Je te remercie pour ton commentaire. Je suis d’accord avec ton intervention et il serait effectivement intéressant d’évaluer l’opinion de Bourassa face au mouvement Sinn Fein. Je sais que Frédéric Demers à travers dans le passé sur Bourassa, peut-être pourrait-il nous éclairer.

    Cordialement,

    C. Pépin

  2. Bonjour Carl,
    Très bon article. Très intéressant de voir les notes diplomatiques ou les opinions modérées (ou non) de certaines élites françaises; pas extrêmement différent des opinions que l’on peut retrouver dans les papiers du gouvernement britannique d’ailleurs (notamment sur le «nationalisme étroit» des Canadiens français)! Bien sûr, j’ai beaucoup aimé la référence au Sinn Féinisme de Bourassa, par le colonel de la Panouse! Par contre, il faut dire que même si les idées de Bourassa n’étaient pas d’implanter un « sinn féinisme » au Canada, il reste qu’il approuvera les actions du Sinn Féin et la mise en place de son gouvernement parallèle à Dublin de janvier 1919 à décembre 1921. Ceci dit, en 1917-1918, il n’approuvait peut-être pas tous les actes du Sinn Féin ni la violence de son allié, l’Irish Republican Brotherhood, mais il sympathisait certainement avec ceux-ci. Bref, je suis d’accord quand tu dis que l’allusion devait probablement mettre les Canadiens français «à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.» J’enlèverais peut-être simplement le mot « douteuse » parce que des liens existaient entre la pensée de Bourassa et le nationalisme à la Sinn Féin. Mais, ça se discute; tout ça reste pas encore très clair… On ne sait pas encore <a quel point Bourassa approuvait tous les actes rebelles du Sinn Féin.
    En somme, excellent texte et c'est rare de voir le côté de la France dans les articles sur le Québec et la Première Guerre.
    Bonne continuation,
    Simon

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