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La Guerre de 1812

Introduction

Guerre de 1812: des soldats américains. (Oeuvre de Henry Alexander Ogden)

Ce qu’on appelle la Guerre de 1812 se caractérise par une série de conflits qui, au final, fixèrent de manière presque définitive les frontières actuelles des États-Unis, notamment pour la période allant du début de la Guerre d’Indépendance en 1775 jusqu’à la Guerre américano-mexicaine de 1848. Précisément, la guerre déclenchée en 1812 dura jusqu’en 1815. Ses causes se trouvent, d’une part, dans une série de plaintes formulées par les États-Unis envers la Grande-Bretagne relativement à l’obstruction quasi systématique de celle-ci du libre commerce américain en haute mer puis, d’autre part, de l’appui de Londres aux guerriers amérindiens qui s’opposaient à l’expansionnisme américain vers l’Ouest.

Par contre, une autre façon d’envisager la problématique serait à l’effet que nombreux étaient les Américains de l’époque désireux d’annexer tout le territoire de l’actuel Canada, ou du moins une partie de celui-ci. Puisqu’il est question de réajustement de frontières, une autre cause du conflit résiderait dans cette volonté des Britanniques de stopper net l’expansionnisme américain à l’Ouest par la création d’un État tampon (et marionnette) amérindien.

Pour emprunter la voie expéditive, disons simplement que la Guerre de 1812 trouve ses origines dans toutes ces causes, mais une chose demeure: de véritables combats eurent lieu. La plupart de ces derniers se déroulèrent entre les lacs Michigan et Champlain, et bien que le gouvernement et le public canadiens nous semblent, non sans surprise, mettre l’accent sur des batailles comme Queenstown Heights (1812) et Châteauguay (1813), les épisodes de loin les plus marquants furent les batailles de la Nouvelle-Orléans, de la Louisiane et du raid britannique à Chesapeake, qui résulta en la composition de l’actuel hymne national américain (The Star-Spangled Banner). Or, ce qui nous apparaît étonnant et ironique, c’est de constater que la zone géographique qui connut la plus importante modification de frontière, soit la Floride-Occidentale espagnole, fut celle où les combats furent pratiquement inexistants.

La préparation militaire des belligérants

Cela dit, rarement une nation si encline à entrer en guerre le fit avec un niveau de préparation militaire aussi rudimentaire. Tel fut le cas des États-Unis, dont le gouvernement déclara la guerre à l’Angleterre, sans avoir au préalable vérifié si l’armée était prête. En effet, l’armée américaine du début du XIXe siècle était minée par toute une série de problèmes, notamment la paresse (disons les choses franchement) de ses chefs et administrateurs, le tout combiné à ce sentiment fortement ancré voulant que la Milice américaine (au sens absolu du terme) puisse affronter tous les dangers. Ici, le mythe tire sa source de ces révolutionnaires qui prirent les armes quelques décennies plus tôt contre l’autorité de Londres, mythe par la suite récupéré par les générations subséquentes d’officiers qui envisagèrent la lutte armée moderne avec les mêmes paramètres que leurs ancêtres.

Pourtant, en 1812, la réputation de l’armée britannique n’était plus à faire. Composée d’une armée de terre professionnelle et d’une redoutable marine de guerre, l’Angleterre avait vaincu plus d’un ennemi et elle avait fait chèrement payer aux Américains le prix de leur nouvelle indépendance. Bref, l’« armée régulière » des États-Unis forme en 1812 une structure obsolète, mal préparée et mal dirigée pour affronter à nouveau une puissance comme l’Angleterre.

Quant aux paramètres stratégiques du conflit qui allait débuter, plusieurs conseillers suggérèrent au président James Madison que l’objectif prioritaire de l’armée des États-Unis devrait être la capture de Montréal au Bas-Canada. Cependant, Madison préféra opter pour une stratégie qui peut apparaître moins agressive dans un premier temps, à savoir la défense de la frontière dans les environs de Détroit et du bassin du Lac Ontario.

Ici, le problème des Américains ne fut pas tant celui de la pertinence de la stratégie adoptée (celle de Madison), mais bien une méconnaissance de l’adversaire britannique. En 1812, les Américains ont à faire au très agressif général britannique Isaac Brock. Accompagné de ses alliés amérindiens, celui-ci captura assez tôt les forts Mackinac (17 juillet) et de Détroit (16 août), en plus de défaire une force américaine à Queenstown Heights le 13 octobre, après que cette dernière eut traversé la rivière Niagara vers le Haut-Canada.

Bien que Brock trouva la mort au cours de ce dernier engagement, la stratégie britannique d’ensemble avait sérieusement compromis l’effort de guerre américain en cette phase initiale du conflit. Seuls quelques forts tinrent le coup un peu plus à l’ouest, comme les forts Harrison, Wayne et Madison, pour ne nommer que ceux-ci. Vers la fin de 1812, la guerre terrestre alla de plus en plus mal pour les États-Unis, qui allèrent passer la majeure partie de 1813 à pallier leurs pertes.

Carte du théâtre d’opérations de la Guerre de 1812. (Cliquez pour agrandir.)

Une guerre plus longue que prévu

Entre temps, le Gouverneur Général canadien Sir George Prevost concentra logiquement ses ressources à la défense du fleuve Saint-Laurent et du bassin du Lac Ontario. Il confia ainsi la défense des lacs plus à l’ouest à un bataillon de réguliers britanniques sous les ordres du général Henry Proctor, qui succéda en fait à Brock. Proctor voulut maintenir la pression autour de Détroit, notamment en étant assisté de quelques unités navales dirigées par des marins britanniques et canadiens, voire des commerçants britanniques et leurs alliés amérindiens.

Par contre, les Américains furent loin d’être battus, surtout en mer. La manœuvre de Proctor n’alla pas suffire à empêcher la montée en puissance de la marine américaine dans la région d’Erie en Pennsylvanie (sous les ordres d’Oliver Perry), ni contrecarrer le déploiement de réguliers et de miliciens américains dans le théâtre du nord-ouest de l’Ohio (William Harrison). D’ailleurs, en mer, Perry vainquit une escadre britannique à la bataille du Lac Érié (10 septembre 1813), en plus de forcer l’ennemi à évacuer Détroit (29 septembre) et permettre aux forces de William Harrison d’avancer jusqu’à la vallée de la Thames River au Canada, où il défit une troupe anglo-amérindienne le 5 octobre. Mentionnons également que les Britanniques défendirent avec succès le Fort Mackinac en 1814 et parvinrent à garder le contrôle d’une partie de la péninsule du Michigan et de l’actuel Wisconsin, mais ils abandonnèrent leurs alliés amérindiens et les commerçants de fourrures lors des négociations de paix. En clair, cette région fut retournée aux États-Unis à la fin des hostilités.

Bien que les Britanniques semblent avoir débuté la guerre sous de favorables auspices, il semble évident que, d’un strict point de vue stratégique, l’année 1813 fut néanmoins difficile. Il est vrai que la dispersion des forces américaines rendit plus aisée la défense d’un secteur important comme le Lac Ontario, mais d’autres problèmes affectèrent la gestion des opérations. Le premier élément qui nous vient à l’esprit est celui de la qualité du haut commandement. George Prevost avait comme officiers subordonnés les généraux Sir Roger Hale Sheaffe, le baron Francis de Rottenburg et le commodore Sir James Lucas Yeo. D’emblée, ces commandants n’étaient pas du calibre de ceux qui luttèrent en Europe à la même époque, comme le duc de Wellington et Lord Nelson, mais heureusement pour eux, l’armée américaine était commandée par des généraux encore plus incompétents.

D’ailleurs, les forces navales américaines sur le Lac Ontario commandées par Isaac Chauncey ne parvinrent pas à obtenir une quelconque supériorité dans ce secteur vital du théâtre de guerre. Les Américains réalisèrent alors l’importance d’une efficace coopération entre l’armée et la marine, coopération qui fut démontrée avec un relatif succès au cours de l’attaque contre York (Toronto) le 27 avril 1813 et contre le Fort George à l’embouchure de la rivière Niagara le mois suivant.

Pendant ce temps, les Britanniques jouèrent également la carte de la coopération marine-armée. Celle-ci fut démontrée par Prevost et Yeo contre Sacketts Harbor (New York), le seul port américain en eau profonde du côté américain du Lac Ontario. Cet assaut britannique des 28 et 29 mai 1813 fut un échec, mais il amena le commodore américain Chauncey à renforcer ce secteur, le tout au détriment d’allocation de ressources aux opérations combinées, qui pourtant s’étaient montrées prometteuses autour de York le mois précédent.

Représentation de la bataille de Châteauguay d’octobre 1813, où des miliciens canadiens-français et leurs alliés mohawks parvinrent à enrayer la progression des forces américaines en direction de Montréal.

Cependant, l’échec pour les Britanniques de la prise de Sacketts Harbor mina les relations entre Prevost et Yeo, au point où subséquemment, leurs opérations combinées en furent également affectées. Il y eut certes un épisode en août 1813 où les belligérants auraient pu remporter une brillante victoire en mer, mais une prudence exagérée de part et d’autre ne put mettre fin à la guerre à court terme. Il empêche que sur le plus long terme, l’impasse des opérations dans les Grands Lacs allât favoriser les Britanniques, qui au fond n’avaient besoin que de gagner du temps afin de préserver leurs provinces canadiennes et contraindre les Américains à négocier.

C’est probablement dans cet esprit, à savoir que le temps jouait contre eux, que les Américains y allèrent d’une dernière offensive contre l’actuel Canada en 1813. Deux colonnes d’infanterie américaine firent mouvement vers le fleuve Saint-Laurent en direction de Montréal, colonnes commandées par les généraux Wade Hampton et James Wilkinson. Comme c’est le cas dans bien des chapitres de l’Histoire militaire, ces généraux se détestèrent au point qu’ils ne purent coordonner efficacement leurs opérations. Sans surprise, ils furent vaincus par une force anglo-canadienne inférieure en nombre. Hampton fut battu à Châteauguay (au sud de Montréal) le 26 octobre, tandis que Wilkinson subit le même sort à Crysler’s Farm au Haut-Canada le 11 novembre. Loin de s’améliorer pour les Américains, la situation empira le 18 décembre, lorsque les Britanniques lancèrent une contre-attaque contre le Fort Niagara, du côté américain de la rivière, établissant ainsi un contrôle effectif de cette artère vitale. De cet instant et jusqu’à la fin des hostilités, les Américains allèrent se trouver sur la défensive, du moins en ce qui a trait aux opérations terrestres.

Combats classiques et pirateries: la guerre en haute mer

En mer, la situation fut différente. La marine de guerre des États-Unis fut relativement performante et elle constitua un adversaire de taille pour la Royal Navy. En 1812, au commencement des hostilités donc, la Royal Navy disposait de plus de navires que les États-Unis ne possédaient de canons dans tout leur arsenal. Cependant, la longueur des côtes américaines, la nécessité de maintenir des effectifs contre la marine française (dans le conflit l’opposant à la France napoléonienne), la qualité assez bonne des navires américains (sans compter la compétence confirmée de nombre d’officiers et de marins américains), tous ces facteurs ont eu comme conséquence de nombreuses défaites pour les Britanniques.

À titre d’exemple de la force de la marine des États-Unis de l’époque, notons qu’elle avait en ses rangs de puissants vaisseaux tels le United States, President et Constitution, chacun équipé de 44 canons et voguant aisément en haute mer. Toujours en 1812, le capitaine américain Isaac Hull et son Constitution coulèrent le Guerrière le 19 août et un autre puissant navire de 38 canons, le Java, le 29 décembre (cette fois sous les ordres de William Bainbridge). De son côté, le United States de Stephen Decatur coula le 25 octobre le Macedonian, autre navire de 38 canons. Dans un même ordre d’idées, d’autres épisodes impliquant de plus petites embarcations firent mal paraître la Royal Navy. Le Essex (32 canons) coula le Alert (14 canons) le 13 août, comme le Wasp (18 canons) vint à bout du Frolic (18 canons) le 17 octobre.

La Royal Navy sut tout de même encaisser les coups et en porter à l’adversaire. Notons que certains de ses navires durent de regrouper afin de couler le navire américain Nautilus (12 canons) le 17 juillet, ainsi que le Vixen (14 canons) le 22 novembre, toujours en 1812. Non sans surprise, les Britanniques durent renforcer leur présence maritime en Amérique du Nord. On ajouta une dizaine de bâtiments de ligne, une trentaine de frégates et une cinquantaine de sloops (navires un peu plus petits que les frégates). À terme, ces renforts permirent à la Royal Navy d’isoler la marine des États-Unis dans le courant de 1813 et de 1814.

C’est en ce sens que les Américains tentèrent par tous les moyens de casser ce blocus naval et de porter ainsi la guerre en haute mer, ailleurs dans le monde, dans une sorte de gigantesque jeu de chat et de souris. Par exemple, le capitaine David Porter parvint à mener le Essex précédemment mentionné jusque dans le Pacifique, où il fit la vie dure aux navires marchands britanniques, et ce, jusqu’au moment où le célèbre navire de 32 canons fut emprisonné à Valparaiso au Chili (28 février 1814). Avec le U.S.S. Hornet (18 canons), James Lawrence coula le Peacock au large de la Guyane britannique le 24 février 1813. Une fois encore, les Britanniques purent mieux respirer lorsqu’arriva à Londres la nouvelle à l’effet que le capitaine américain Lawrence avait été neutralisé, cette fois bord du Chesapeake, coulé par le Shannon (38 canons) du capitaine Philip Broke le 1er juin 1813.

La Guerre de 1812 ne fut pas seulement une campagne terrestre. Elle comprit également un important volet maritime, voire un chapitre regroupant de nombreux épisodes d’opérations « combinées », où l’infanterie et la marine travaillèrent de concert afin de capturer des objectifs primordiaux. Face à la puissante Royal Navy britannique, la marine militaire des États-Unis sut se montrer capable de porter la guerre en haute mer et gagner des engagements.

Ceci ne constitue que quelques épisodes du volet naval de la Guerre de 1812. Il y en eut d’autres, mais notons simplement que, certes, les Britanniques eurent bien des maux de tête en luttant contre les navires américains ci-dessus mentionnés, mais cela ne fut rien, pour ainsi dire, en comparaison du danger que représenta pour leur commerce la piraterie américaine en haute mer. Vers novembre 1812, les pirates opérant pour le compte du gouvernement américain avaient capturé par moins de 150 navires marchands britanniques uniquement dans les eaux du Golfe du Saint-Laurent au Canada. Pendant toute la guerre, ce furent environ 500 navires-pirates américains qui saisirent quelque 1,300 navires marchands britanniques. Le blocus établi le long des côtés américains n’empêcha nullement les pirates de voguer en haute mer jusqu’en Europe. Cela eut d’ailleurs comme conséquence de faire tripler les frais d’assurance des transports intercontinentaux dans le contexte plus large des guerres napoléoniennes, sans compter que l’opinion publique britannique commença à s’énerver du fait que la Royal Navy, en apparence la plus puissante du monde, ne parvint pas à enrayer la menace de ces petites embarcations pirates américaines.

La modification des buts de guerre

La poursuite des hostilités et la difficulté à obtenir une décision militaire contraignirent l’Angleterre à repenser sa stratégie, notamment en ce qui a trait à ses buts de guerre. L’Angleterre avait certes obtenu du succès dans sa lutte contre la France napoléonienne en Europe, mais les États-Unis continuèrent à la défier. En clair, il appert que les Britanniques connurent des difficultés à faire une évaluation adéquate de la situation politico-militaire de l’ennemi américain.

Autrement dit, et contrairement à ce qui était véhiculé à Londres, les Américains, dans l’ensemble, ne semblèrent pas totalement insatisfaits de la gestion de la guerre de leur président Madison. De plus, il semble évident, après coup, que Londres sous-estima les forces militaires américaines en plus de surévaluer la qualité des siennes. Par conséquent, l’Angleterre modifia ses buts de guerre afin de les adapter à la situation du moment. De la stricte défense de l’actuel Canada, l’Angleterre mesura désormais ses gestes afin de les aligner vers un réajustement de la future frontière avec les États-Unis.

Concrètement, cela signifia que l’Angleterre chercherait à étendre le territoire de l’actuel Nouveau-Brunswick et du Haut-Canada dans le but d’inclure une plus large portion du Maine et de la vallée du Lac Champlain en poussant une pointe à Plattsburgh (État de New York). Londres tenterait aussi d’assoir son contrôle naval sur les Grands Lacs, en plus d’ajouter les actuels territoires du Michigan et du Wisconsin au Haut-Canada, tout en voyant à ce que la Louisiane soit retournée à l’Espagne.

Pour réaliser ces objectifs assurément ambitieux, Londres chercha d’abord à sécuriser les Grands Lacs avec des renforts terrestres et navals venus d’Europe. Ensuite, lancer une expédition au Maine, mener des raids sur la côte atlantique (en mettant l’emphase sur la Baie de Chesapeake) puis, enfin, capturer les villes de Mobile et de la Nouvelle-Orléans. Ajoutons à cela qu’un peu plus tard, lors des négociations de paix à Gand en Belgique, l’équipe de négociateurs britanniques reçut également comme instructions d’exiger que les territoires militairement occupés demeurent la possession de Londres.

L’autre problème majeur, nous semble-t-il, que les Britanniques ne surent pas voir dans l’immédiat, fut que l’armée américaine de 1812 et celle de 1815 n’était plus du tout la même. Il ne s’agissait plus de cette force mal dirigée, mal entraînée et mal équipée. Par exemple, des batailles livrées dans la péninsule du Niagara en 1814, dont Chippawa (5 juillet) et Lundy’s Lane (25 juillet), montrèrent la ténacité et l’endurance de l’armée du major-général américain Jacob Brown face à une force de réguliers britanniques. De plus, l’échec des Britanniques à mener à terme le siège du Fort Érié (août-septembre) confirma l’incapacité des Britanniques à sécuriser cette région stratégique en 1814. Il est vrai que les Britanniques défendirent avec succès l’important Fort Mackinac, en plus de garder le contrôle des Lacs Michigan et Supérieur. Ainsi, le théâtre des Grands Lacs demeura dans une impasse au courant de 1814.

Cette même année, le Gouverneur Général Prevost reçut des instructions d’avancer ses forces vers Plattsburgh. Pour ce faire, Londres lui fournirait quelque 10,000 soldats aguerris. L’année 1814 en fut également une de « course à l’armement», dans la mesure où les belligérants se lancèrent dans la construction effrénée de navires de guerre. Bref, Prevost avança vers Plattsburgh, mais il refusa d’attaquer la garnison américaine composée de quelques réguliers et surtout de miliciens sous les ordres du brigadier-général Alexander Macomb, du moins jusqu’à ce que l’escadron naval du capitaine George Downie vienne à bout de la flotte ennemie à Plattsburgh Bay. Downie échoua, en plus de perdre à l’ennemi d’importants navires de guerre (11 septembre). Constatant la défaite en mer, Prevost se résigna à abandonner le projet de prendre Plattsburgh et ordonna la retraite vers le Canada.

La guerre d’usure

Croquis représentant des soldats britanniques marchant devant un édifice en flammes lors de l’occupation de Washington (D.C.) en 1814.

L’Angleterre allait-elle abandonner la lutte? Sûrement pas, du moins si l’on se fit à l’arrivée en théâtre d’opérations du très agressif vice-amiral Sir Alexander Cochrane, le nouveau commandant du secteur de l’Atlantique Nord. Cochrane effectua divers raids le long de la côté américaine, de Chesapeake Bay jusqu’à la Nouvelle-Angleterre, allant même jusqu’à proposer d’étendre la manœuvre plus au sud vers la Caroline du Sud et la Géorgie, dans le but ici d’appuyer les Creeks et les esclaves noirs. Cette stratégie d’ensemble, en apparence désintéressée de la part des Britanniques, avait comme objectif, ambitieux certes, de mettre en colère l’opinion publique américaine contre son gouvernement. C’est en ce sens que le lieutenant-général Sir John Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, dirigea une opération combinée avec la Royal Navy afin de sécuriser une tête-de-pont sur la rivière Penobscot (Maine actuel, alors au Massachusetts). Cette avancée avait un objectif politique très clair, soit de contraindre les États-Unis à modifier la frontière Maine-Nouveau-Brunswick afin d’y aménager une route terrestre plus directe vers la vallée du Saint-Laurent.

Plus importante par contre, à notre avis, fut cette autre manœuvre britannique visant cette fois à l’exécution de raids directement contre la capitale Washington et Baltimore. En août 1814, Londres dépêcha le major-général Robert Ross et le contre-amiral George Cockburn dans la baie de Chesapeake. L’imposante force britannique vainquit l’armée américaine à la bataille de Bladenburg au Maryland, le 24 août. Les Britanniques eurent alors la voie libre et marchèrent sur Washington, dont ils brûlèrent plusieurs édifices publics et propriétés privées. Par contre, les Américains parvinrent à défendre Baltimore (12-14 septembre), ce qui inspira l’écriture de l’hymne national américain, tel que mentionné en introduction. La principale conséquence des opérations dans la baie de Chesapeake fut la diversion de fantassins et de marins américains des Grands Lacs, relâchant du coup la pression sur les Haut et Bas Canada.

Le même mois, les Britanniques encaissèrent successivement trois défaites importantes, soit à Fort Érié, Plattsburgh et Baltimore, ce qui obligea Londres à chercher une issue politique au conflit, tout en adoucissant ses termes à la table des négociations. La paix fut conclue à Gand (Belgique) le 24 décembre 1814, dans une optique de statu quo ante bellum.

Conclusion

Cette paix signée en Belgique nous donne l’impression, dans une optique nord-américaine, voire canado-centriste, que la Guerre de 1812 se limita au théâtre d’opérations du nord-est, soit autour des Grands Lacs et de la vallée du Saint-Laurent. Or, nous l’avons déjà brièvement évoqué, les États-Unis voulurent profiter des hostilités contre l’Angleterre pour saisir l’important et riche territoire qu’était la Floride espagnole, qui était aussi reconnue comme une source d’appuis aux Amérindiens et un refuge pour les esclaves noirs en fuite. Les Américains capturèrent Mobile en avril 1813. De plus, lorsque les Creek massacrèrent la garnison du Fort Mims (Alabama, août), les États limitrophes du Tennessee, de la Géorgie et de l’actuelle Louisiane dépêchèrent des troupes pour leur faire face. En dépit d’une bravoure et d’une ténacité exemplaires, les Creeks furent vaincus par la milice du Tennessee sous les ordres du major-général Andrew Jackson à la bataille de Horseshoe Bend, le 27 mars 1814. Cet épisode fit probablement réaliser aux Britanniques qu’ils auraient dû intervenir plus tôt dans le théâtre sud, celui du Golfe du Mexique, ne serait-ce que pour aider les Amérindiens à mieux diriger leurs coups et nuire à l’effort de guerre américain.

À l’évidence, le temps jouait en faveur des Américains, ce que l’épisode de la bataille de Baltimore avait confirmé, puisque leur armée avait fait la démonstration qu’elle était capable de, non seulement, porter de rudes coups, en plus de contraindre l’adversaire à engager davantage de ressources. Les Britanniques étaient-ils prêts à prendre ce risque, en 1814? On peut en douter, et ce, même si Cochrane poursuivait ses raids à l’utilité douteuse (ex: la défaite britannique à Fort Boyer, baie de Mobile, le 15 septembre). D’ailleurs, mentionnons qu’en ce début d’année de 1814, les Britanniques avaient subi une désastreuse défaite dans la région de la Nouvelle-Orléans, les privant déjà du point d’appui nécessaire pour mener une campagne à partir du sud.

En somme, et comme mentionné, la Guerre de 1812 trouva sa conclusion au Traité de Gand du 24 décembre 1814. Les belligérants acceptèrent de revenir au statut géopolitique d’avant les hostilités. Faisant quelques milliers de morts de part et d’autre, cette guerre laissa un goût amer dans chaque camp, si bien que l’on peut légitimement se demander à quoi elle servit.

Pour les Britanniques, à très peu de choses. Quant aux Américains, ceux-ci y vengèrent probablement un certain « honneur national », tandis que les Canadiens, eux, y gagnèrent un certain sentiment d’unité bien relatif.

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

Du côté des cabinets politico-militaires: les premières inquiétudes

Il n’y a pas que les hommes de lettres qui s’interrogent sur la qualité de la contribution québécoise à l’effort de guerre. Les politiciens et militaires français également. Dès l’été 1915, le gouvernement français est mis au courant du difficile recrutement canadien-français. Du moins, une note trouvée dans les archives relatant une conversation tenue le 22 juillet, à Paris, entre le colonel Le Roy Lewis, attaché militaire britannique en France, et l’ambassadeur de Grande-Bretagne dans la capitale française, semble le montrer. «Les Canadiens français, au nombre de 2.000.000 [sic] ont à présent fourni au contingent un bataillon. Ceci tient à ce que S[ir]. Robert Borden n’est pas leur homme. Les Canadiens français pensent ne devoir fournir davantage[i].» Devant ce manque supposé d’enthousiasme des Canadiens français, les deux hommes auraient pensé profiter du passage de Borden en France à l’été 1915 pour le recommander au titre de Chevalier de la Légion d’honneur. Cette décoration lui permettrait de retourner au Canada pour «[…] obtenir beaucoup de ses compatriotes d’origine française[ii]».

L’ambassadeur d’Angleterre aurait alors rejeté cette approche et l’affaire en serait restée là. Décorer un premier ministre pour s’attirer les faveurs du peuple semble être une solution saugrenue, mais elle témoigne de la préoccupation des autorités franco-britanniques face au faible recrutement canadien-français.

Le premier ministre canadien promet en janvier 1916 de porter à un demi-million d’hommes les effectifs du Corps expéditionnaire, ce qui mettra une pression inutile sur son gouvernement. Les pertes subies lors des batailles de la Somme (1916) et de Vimy (1917), combinées aux «[…] pressions exercées de part et d’autre exigeant que le Québec contribue à la guerre en proportion de sa population[iii]…», placent le premier ministre devant l’éventualité d’avoir à renier sa promesse. De son côté, le consul de France à Montréal, Charles Bonin, informe régulièrement le Ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay) de ce qui circule, au Canada, depuis la campagne de la Carte du Service national (recensement national) en 1916 jusqu’à l’adoption de la loi de la conscription. Quant à la Carte, cette sorte de «recensement» fait à la hâte, il apparaît évident qu’Ottawa cherche à démontrer officieusement aux Canadiens qu’un bassin d’hommes valides existe qui ne pourrait être exploité autrement que par la conscription[iv].

Le premier représentant de la France au Canada, le consul Charles Bonin, qui occupa son poste à Montréal de 1912 à 1918.

Le consul Bonin explique au Quai d’Orsay que c’est surtout dans les milieux ouvriers que les oppositions au recensement sont les plus prononcées, les associations de travailleurs enjoignant leurs membres à ne pas remplir ces cartes. Les Canadiens associent la Carte à une éventuelle conscription, et la «[…] même attitude réservée s’est manifestée parmi les Canadiens-Français [sic], malgré la propagande faite par leurs journaux et par les plus hauts prélats […] Il sera intéressant, quand les chiffres auront été publiés, de connaître quel a été l’accueil fait à cette nouvelle mesure de guerre par les différents éléments du peuple canadien[v]

Bonin se penche aussi sur les débats dans la presse qui traitent d’une éventuelle formation d’une brigade d’infanterie canadienne-française, soit pour l’armée canadienne ou française. Il pourrait s’agir d’un autre moyen pour encourager le recrutement, en offrant de meilleures chances de promotions aux candidats. Le problème le pique au vif depuis sa visite du camp de Valcartier à l’été de 1916. Persuadé que cette brigade existait bel et bien, Bonin a rapidement déchanté lorsque le brigadier-général E. W. Wilson, commandant du camp, a ordonné de mettre fin au projet. Le consul est déçu de l’ineptie des ministres francophones Casgrain et Blondin qui, lors de leur passage au camp, n’ont rien fait pour renverser la décision. Il conclut: «Il est évident que les autorités militaires anglaises ne voient pas d’un très bon œil la formation de ces bataillons canadiens-français pour qui le drapeau tricolore semble passer avant l’Union Jack[vi]

La déception du consul est atténuée à la suite d’un entretien avec le colonel Arthur Mignault, qui s’occupe au Canada de recrutement en ce début de 1917. Mignault «[…] m’a entretenu de son désir d’arriver à l’incorporation de certaines unités canadiennes-françaises dans notre armée, dans des conditions analogues à celles où se trouvent les contingents russes combattant en France[vii]…» Mignault tient ces propos, même s’il connaît les obstacles qui se dresseront sur son chemin à Ottawa, et surtout à Londres, où justement un autre officier canadien-français, le lieutenant-colonel Henri Duverger, a rencontré le haut-commissaire canadien Georges Perley pour discuter de la situation québécoise[viii].

De son côté, l’aumônier Charles Thellier de Poncheville est l’un de ces officiers français qui aurait pu «cultiver» les ardeurs canadiennes-françaises, même s’il ne se fait pas d’illusion sur l’avenir du recrutement au Québec. Indulgent, il écrit: «Il leur serait pénible qu’on les jugeât [les Canadiens français], en France, injustement, en attribuant à une défaillance de leur amour pour nous leur peu d’empressement à prendre les armes[ix].» Il invite ses lecteurs à se questionner sur cette absence d’enthousiasme. Il propose, à cet égard, des hypothèses dont l’une consiste à l’examen du statut socio-économique du Canadien français moyen. Cultivateur, vivant loin de la ville, donc moins influencé par la politique, selon Poncheville, le Canadien français se marie tôt et fonde en conséquence une famille nombreuse et dépendante du fruit de son travail[x]. Les autorités militaires canadiennes ne l’aident guère à bien s’intégrer dans les rangs, le dispersant trop souvent dans des régiments unilingues anglais et sans chefs parlant sa langue. Ses compatriotes et lui se sentent «[…] placés dans des conditions d’infériorité qui leur assuraient peu d’avenir comme simples soldats, et rendaient difficile l’avancement de leurs officiers[xi]».

Par-dessus tout, Poncheville note que la pire atteinte faite au peuple canadien-français est de lui faire sentir qu’il est toujours conquis, celui-ci préférant parler de cession. De plus, le dernier volet  réside dans le Règlement 17 sur les écoles francophones d’Ontario: «Ce dernier coup toucha au cœur un peuple qui lutte depuis un siècle et demi pour garder sa langue, enveloppe de son âme, et qui se redresse avec fièvre, presque avec colère, chaque fois qu’il voit surgir une menace nouvelle contre ses droits[xii]

L’aumônier militaire résume en quelques lignes ce que les autorités françaises mettront un certain temps à comprendre, soit seulement vers 1916-1917. De son bureau de Londres, l’attaché militaire français, le colonel de la Panouse, adresse au général Robert Nivelle une synthèse de la situation. Selon l’officier, le recrutement pour l’année 1914 s’est déroulé à merveille au Québec. Les municipalités, institutions et divers corps de Milice ont rivalisé d’audace pour savoir qui allait envoyer le premier un bataillon complet au nouveau camp de Valcartier. La frénésie passée, c’est vers l’été de 1916 que le recrutement a fléchi, où l’une des erreurs est d’avoir mis trop l’accent sur la mobilisation des villes au détriment des campagnes: «Les campagnes ont beaucoup moins donné, qu’elles soient françaises ou anglaises. On peut même remarquer que dans l’Ontario, […] une certaine opposition s’est manifestée contre le service obligatoire[xiii]…» En admettant que la campagne tire de l’arrière, il n’empêche que, toutes proportions gardées (et chiffres à l’appui), le colonel de la Panouse croit que le Québec n’a pas envoyé un nombre équitable de recrues.

Le déficit de 60 000 hommes qu’il attribue à cette province (et de 30 000 à 40 000 pour le reste du Canada français) en février 1917 est la conséquence de l’abstention relative des Canadiens français qui «[…] forment un peuple essentiellement casanier, replié sur son autonomie locale, sur ses libertés et privilèges, étranger au courant impérial […] Les Canadiens Français [sic] n’ont plus guère de relations de famille avec la France […], et, par conséquent, aucun sentiment de famille ne pousse les jeunes Canadiens Français [sic] à venir en Europe[xiv].» En plus d’invoquer comme Poncheville le statut militaire précaire des Canadiens français, le colonel ajoute que ce peuple, qui aime «rester à la maison», est négativement influencé par la politique anti-cléricale de la France depuis le début du siècle. La République aurait en ce sens coupé le dernier lien l’unissant à son ancienne colonie.

Au-delà de toutes les injustices dont peuvent être victimes les Canadiens français, la véritable cause de l’échec des enrôlements volontaires «[…] a été la violente campagne de nationalisme étroit que mène depuis des années M. Henri Bourassa, avec beaucoup de talent et d’éloquence d’ailleurs, et qui a eu une très grande répercussion populaire depuis qu’a commencé la malheureuse controverse des écoles françaises de l’Ontario[xv]». Le colonel de la Panouse qualifie la campagne de Bourassa de «Sinn Fenisme canadien-français[xvi]», que seule une propagande française adroitement menée pourrait arrêter, ou à tout le moins ralentir les effets pervers. Il suggère de mandater des représentants du clergé et de l’armée pour conduire les campagnes de recrutement au Québec.

La situation ne s’améliore pas au fur et à mesure qu’avance l’année 1917. De plus, le rapport de la Panouse en dit long sur les espoirs des autorités françaises relativement au travail d’Arthur Mignault, qui avait été nommé agent recruteur du gouvernement fédéral au début de cette même année[xvii].

La conscription et la montée de certaines tensions franco-québécoises

Le ministre de l'Agriculture du Québec en 1917, Joseph-Édouard Caron. Celui-ci fit violemment savoir au représentant de la France à Québec, le consul Raoul de Saint-Victor, qu'il n'approuvait pas les critiques de l'anciènne mère patrie sur la question de la qualité de la contribution du Québec à l'effort de guerre.

À la fin mai 1917, au marché Montcalm à Québec, une foule estimée à 3000 personnes manifeste contre le projet de loi de la conscription. Elle applaudit chaudement le lieutenant-colonel de milice et député Armand Lavergne, qui s’oppose au service militaire obligatoire. Convaincu que les Canadiens français iront se battre pour les guerres de l’Angleterre, Lavergne veut des élections puis un référendum sur l’adoption de cette éventuelle loi[xviii]. Comme l’avait rapporté Robert Rumilly, cette scène avait offusqué le consul de France à Québec, Raoul de Saint-Victor[xix], qui voit cet officier de milice déshonorer l’uniforme. Ses remarques choquent son voisin dans la foule, le ministre de l’Agriculture Joseph-Édouard Caron, qui rabroue le consul, au point où une sévère altercation se produit[xx]. La situation est si tendue qu’au printemps, Paris réclame des rapports périodiques sur l’évolution du climat politique au Canada. Les premiers rapports envoyés à partir de la mi-juin attestent la montée progressive des tensions, dont la démission du ministre francophone des Mines Ésioff-Léon Patenaude et la quasi-certitude de scission du Parti libéral canadien en constituent les prémices[xxi].

Gabriel Hanotaux intervient alors. Selon l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le Canada français (entendu le Québec francophone) fait fausse route et ne paraît pas être conscient de la gravité des événements. Il donne raison aux Canadiens français de s’inquiéter de l’avenir de leur langue et de leurs droits historiques, «[…] mais c’est précisément, parce que nous savons cela, […] que nous pouvons nous adresser à nos amis du Canada en toute franchise et cordialité, usant de notre droit d’aînesse et du douloureux privilège d’un peuple qui souffre[xxii]».

Contrairement au colonel de la Panouse, Hanotaux croit que les «liens parentaux» constituent une raison valide d’enrôlement. Plus encore, la guerre devient mondiale. Les pays de l’Amérique latine s’alignent les uns après les autres aux côtés des Alliés en 1917, et il n’est plus possible pour le Québec de rester ainsi à l’écart. Au paysan canadien-français installé sur sa terre, dans le confort du foyer familial, risquant de perdre cette seule jouissance, dans une armée anglophone qui ne peut lui offrir l’«asile» de sa langue maternelle, à cet homme, Hanotaux répond qu’il lui faut faire abstraction de ces injustices, puisque: «La guerre n’est plus seulement européenne, elle devient mondiale. Le sort de l’humanité se décide[xxiii]

Ancien ministre des Affaires Étrangères de France, Gabriel Hanotaux fut un observateur intéressé de la scène politique québécoise lors de la guerre de 1914-1918.

Pour sa part, Mgr Alfred Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, veut prouver que le Québec a justement accompli son devoir en rapport à sa situation démographique dans le Canada, tout en reconnaissant à demi-mot que le Canada anglais respecte peu les francophones: «Et nous ne saurions en outre ne pas être touchés de cette considération que l’idée de venir au secours de la France toujours chère a été déterminante pour tant de Canadiens-Français qui auraient eu de si valables raisons pour ne pas s’engager[xxiv]…»

Cela dit, à la fin août 1917, le parlement puis le sénat canadiens votent le projet de loi, ce  qui scinde le Parti libéral entre les tenants et les opposants à la loi[xxv]. Le consul Bonin fait savoir au Quai d’Orsay que face à des élections anticipées à l’automne, Wilfrid Laurier reviendra malgré tout au pouvoir et qu’il pourra trouver «[…] en dehors de la loi, le moyen de recruter assez d’hommes pour maintenir les effectifs des divisions canadiennes au front[xxvi]». Aux yeux des autorités françaises, Laurier paraît être le seul politicien canadien-français capable d’exercer une influence positive sur ses compatriotes[xxvii]. En novembre, au moment où Borden parvient à consolider son nouveau Parti unioniste, avec les libéraux anglophones qui ont lâché Laurier, Paris apprend la confirmation que l’alliance des Canadiens anglais sur le service militaire obligatoire va accentuer «[…] les différences de race et de religion et donne[r] de nouveau une signification politique aux termes “Canada anglais, Canada français” qui n’avaient plus qu’un sens géographiques [sic][xxviii]».

Les élections fédérales et les émeutes de Québec

La campagne électorale prend son envol en novembre 1917. Bourassa s’allie temporairement à Laurier, sous la promesse de recourir à un référendum avant de poursuivre l’application la loi. Les autorités françaises sont certaines que Borden l’emportera. Son optimisme affiché au cours de la campagne se traduit, d’une part, par l’adhésion des libéraux anglophones à son parti et, d’autre part, par les recommandations de Laurier exhortant les jeunes Canadiens français à se conformer à la loi, même s’il s’engage à l’abroger en cas de victoire[xxix]. L’éclatant succès de Borden le 17 décembre[xxx] amène Bonin à conclure: «Il est fâcheux, pour l’avenir, que le Canada français presque seul ait donné une majorité à Sir Wilfrid Laurier[xxxi].» La loi contraint les jeunes Canadiens français à se plier aux premières mesures d’enregistrement. Des signes d’insoumission à la législation se font déjà sentir[xxxii].

Du 28 mars au 2 avril 1918, la ville de Québec vit les pires émeutes de son histoire. Un millier de soldats arrivés de Toronto, livrent un bref mais sanglant affrontement avec les émeutiers, faisant cinq morts et des dizaines de blessés. Le 2 avril, le consul Bonin câble la nouvelle au Quai d’Orsay[xxxiii], qui a une idée d’ensemble de la situation quelques heures après les événements[xxxiv]. Les communiqués sont parfois confus: «[…] les Canadiens français ne comprennent pas le sens de la guerre […] L’opposition du Canada français à la guerre paraît surtout motivée par des raisons religieuses. […] la présence à Montréal d’une Mission [sic] d’officiers français [celle menée par le capitaine Duthoit] a produit une excellente impression et semble avoir ranimé les sentiments francophiles[xxxv]

Les responsables politiques français ne se firent probablement jamais d'illusions quant à leurs chances de mobiliser davantage les Canadiens français à l'effort de guerre. À la lecture des journaux sur la situation politique au Québec au printemps de 1918, leurs espoirs furent largement anéantis.

Fin avril, Bonin envoie à Paris un rapport détaillé, où il rappelle le fil des événements, tout en tentant d’analyser les causes des émeutes. Il soulève plusieurs hypothèses, à commencer par celle voulant que des gens étrangers à la ville de Québec soient derrière le coup, ou encore que les journaux nationalistes et anticonscriptionnistes y soient impliqués. Bonin croit aussi que l’agitation dans la Vieille Capitale ne constitue qu’un premier chapitre d’un complot plus vaste dans l’ensemble du Canada, se basant ainsi sur une importante saisie d’armes à Toronto au même moment[xxxvi].

Le consul de France à Montréal assure que la situation se résorbera rapidement. Et les engagements volontaires dans le Dominion ont sensiblement repris depuis les émeutes: «On signale un nouvel esprit patriotique chez les Canadiens français qui s’enrôlent particulièrement dans les services de l’aviation et des tanks. […] Les Provinces anglaises reconnaissent le changement d’attitude des Canadiens français[xxxvii]…» Pèche-t-on par excès d’optimisme? D’après les calculs du printemps 1917 et les exemptions anticipées, la conscription devrait fournir 100 000 hommes au Corps expéditionnaire. Les statistiques officielles révèlent qu’au 11 novembre 1918, il y a précisément 99 651 enrôlements dans le cadre de la loi[xxxviii].

Seul le quart de ces conscrits est allé au front dans les derniers mois des hostilités. Les archives sont muettes quant à l’opinion des autorités françaises sur l’efficacité réelle de la conscription canadienne d’un point de vue strictement militaire. Paris constate, par contre, jusqu’à quel point la loi sur le service militaire obligatoire engendre le chaos, et qu’elle est perçue comme le symbole majeur de division entre Canadiens français et anglais. Les autorités françaises sont sympathiques, voire comprennent, la cause de la défense des droits des Canadiens français, mais les nombreuses correspondances dévoilent des inquiétudes, sinon de la stupeur devant une «indifférence» difficilement justifiable des Canadiens français.

Conclusion

Les chroniqueurs français ont tenté de commenter la qualité de l’intervention du Québec entre 1914 et 1918. La plupart étaient relativement indulgents, mais certains, dont Philippe Millet, eurent le courage quasi suicidaire d’écrire: «les Canadiens français ont failli à leurs devoirs». Il fut l’un des rares à ne pas se cacher derrière les proportionnalités mathématiques, pour dire plus franchement ce que les Poncheville, Leau, Baudrillart et autres n’osaient affirmer. Lesquels sont le plus à blâmer? Lesquels font le plus preuve d’hypocrisie? Millet qui écrit clairement et publiquement ce qu’il pense, ou encore François Veuillot qui, au Québec, fait l’apologie de la contribution canadienne-française, alors qu’à bord du bateau le ramenant en France, il s’en plaignit au Quai d’Orsay[xxxix]?

Cet article ne se voulait pas une étude exhaustive des relations entre la France et le Québec entre 1914 et 1918. Nous avons bien entendu dû circonscrire le sujet et avons surtout tenté de l’aborder sous l’angle de la perception qu’avait la France de la mobilisation des Canadiens français. Ce qui étonne, c’est de voir que les élites tant françaises que canadiennes-françaises ont tenté de développer ces liens entre la France et le Québec. Cependant, nous l’avons vu, tant le contexte national fragile que le faible enrôlement a donné des rapports que l’on pourrait qualifier de «mitigés». Les Canadiens français, tiraillés entre des intérêts propres à la défense du Canada (et de l’Empire britannique) et le combat moral pour la France, n’ont jamais réellement choisi leur camp.

L’enthousiasme de 1914 s’est progressivement effrité, au point où la crise de la conscription de 1917 a sérieusement érodé, sans toutefois l’anéantir, cet attachement. Les mois qui ont suivi les émeutes de Québec ont vu une hausse de l’enrôlement que l’on ne peut toutefois pas rattacher à un renouveau du sentiment d’attachement au combat de la France, mais plutôt à l’obligation de respecter la nouvelle loi en vigueur.

Mais les Canadiens français connaissaient-ils réellement la France? Que savaient-ils d’elle? Peu ou pas grand-chose, si ce n’est ce que les journaux voulaient bien en dire ou encore ce que les curés en chaire décrivaient. Peu de Canadiens français avaient alors les moyens de se rendre en France et d’y constater par eux-mêmes ce qu’elle était devenue[xl].

Selon les contemporains français, il semble que le Québec n’a pas fourni une contribution militaire à l’égal de sa population. La France a pris conscience de ce problème et a tenté d’y remédier en 1917, notamment en envoyant des « missions » dans la province. Mais, compte tenu du faible enrôlement, les Français doutaient tout de même de la valeur que les Canadiens français accordaient à la cause alliée. Affichant généralement une grande retenue, certains commentateurs critiquaient les Canadiens français. Plus modérés, d’autres mesuraient l’effort de guerre du Québec à la lumière des tentatives françaises de faire connaître la cause de la France et celle des Alliés.


[i] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), 5 N 132. Cabinet du Ministre. Renseignements d’origines diverses. Janvier-Octobre 1915. Dossier no 2. Lettre manuscrite et anonyme datée du 22 juillet 1915. Souligné dans l’original.

[ii] Ibid.

[iii] Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes. Tome I. 1763-1969: le spectre d’une armée bicéphale, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, coll. «Histoire socio-militaire», no 2, 1987, p. 76.

[iv] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Copp Clark Pitman Ltd., 1985, p. 47.

[v] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[vi] SHAT, 7 N 1296. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Attachés militaires. Grande-Bretagne. 1917. Lettre de Bonin à l’État-major de l’Armée, via le Quai d’Orsay, datée du 15 septembre 1916. À noter que l’allusion de Bonin au drapeau tricolore (français) n’est probablement qu’une image pour illustrer le fait français dans l’armée canadienne.

[vii] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[viii] Ibid.

[ix] Charles Thellier de Poncheville (abbé), La France vue d’Amérique, Paris, Bloud & Gay, 1918, p. 35.

[x] Ibid., p. 35-36.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid., p. 36.

[xiii] SHAT, 16 N 3007. Grand-Quartier-Général. Théâtre d’Opérations Extérieures (2e Bureau). Campagne contre l’Allemagne (1914-1918). Entrées Angleterre. Série E. Janvier-juin 1917. Dossier no 2. Rapport non titré et non paginé du colonel de la Panouse au général Nivelle daté du 16 février 1917. Voir aussi le même rapport paginé au Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37, p. 5.

[xiv] Ibid.

[xv] Ibid., p. 6.

[xvi] Il fait une allusion au parti politique irlandais Sinn Fein qui avait été fondé en 1905 par Arthur Griffith. Les objectifs initiaux du parti étaient d’opposer une résistance passive à l’occupant britannique, de s’abstenir de participer aux débats au parlement de Westminster à Londres, avec les autres députés britanniques, et de développer une économie nationale (irlandaise) qui ignorerait l’Angleterre. Il est probable que le colonel de la Panouse ait fait cette allusion douteuse, dans la mesure où il aurait cru qu’à leur façon, les Canadiens français, par leur refus de participer à l’effort de guerre, seraient à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.

[xvii] Ibid.

[xviii] Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec. Tome XXIII. «La conscription», Montréal, Montréal-Éditions, s. d., p. 86.

[xix] Ibid. Il est probable que le sentiment du consul soit exacerbé par le fait que son fils sert comme lieutenant dans les rangs du 22e bataillon en France.

[xx] Ibid.

[xxi] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletins datés du 13 juin et du 14 juillet 1917. Des extraits de ces bulletins se trouvent au SHAT, mais c’est le Quai d’Orsay qui reçoit les rapports, dont le contenu est par la suite partagé avec le ministère de la Guerre.

[xxii] Le Figaro, 2 juillet 1917, p. 1; La Presse, 27 juillet 1917, p. 11. L’article paraît aussi dans le journal franco-américain Le Courrier des États-Unis le 1er juillet 1917, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Dominion.

[xxiii] Ibid., pour tous les journaux cités à la note précédente.

[xxiv] Alfred Baudrillart (Mgr), L’effort canadien, Paris, Bloud & Gay Éditeurs, 1917, p. 13.

[xxv] Rappelons qu’à cette époque, des députés libéraux anglophones se sont joints à la coalition «unioniste» qu’était en train de constituer le premier ministre conservateur Robert Borden (une alliance de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription). Ces anciens libéraux sont devenus les «libéraux-unionistes», et ils ont ainsi voté en faveur de la conscription, dans le nouveau Parti unioniste en octobre 1917. De leur côté, les «opposants» à la loi du service militaire obligatoire formaient un bloc constitué de députés libéraux qui s’étaient ralliés à Wilfrid Laurier.

[xxvi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 21 août 1917.

[xxvii] Sur la compréhension du gouvernement français relativement au problème de la conscription en Amérique, voir André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 82.

[xxviii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 1er novembre 1917. Sur l’aspect «racial» des élections, J. L. Granatstein et J. M. Hitsman écrivent: «No other conclusion can be drawn from this election campaign, one of the few in Canadian history deliberately conducted on racist grounds», op. cit., p. 78.

[xxix] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 5 décembre 1917.

[xxx] Les résultats des élections fédérales tenues le 17 décembre 1917 voient le nouveau parti unioniste sortir gagnant avec 153 sièges face aux libéraux qui ont obtenu 82 sièges (dont 62 au Québec sur une possibilité de 65). Les unionistes n’ont emporté que 3 sièges au Québec, tous situés dans des circonscriptions majoritairement anglophones. C’est dire que le Québec francophone s’est rallié derrière Laurier.

[xxxi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 25 décembre 1917.

[xxxii] Jean-Paul de Lagrave, Histoire de l’information au Québec, Montréal, Les Éditions La Presse, coll. «Jadis et Naguère», 1980, p. 161. A noter que cette loi prévoyait, en cas d’insoumission à l’enregistrement, de sévères amendes et des peines d’emprisonnement.

[xxxiii] Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 2 avril 1918.

[xxxiv] Ibid. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 5 avril 1918.

[xxxv] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 19 avril 1918.

[xxxvi] CADN, État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Rapport de Bonin au Quai d’Orsay daté du 30 avril 1918.

[xxxvii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 11 mai 1918.

[xxxviii] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, op. cit., p. 98.

[xxxix] MAE, Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37. Rapport de F. Veuillot au Quai d’Orsay intitulé «Note sommaire sur mon voyage au Canada et aux États-Unis (Octobre 1917 – Mai 1918)». 114 p.

[xl] Pierre Savard, «Les Canadiens français et la France. De la “Cession” à la “Révolution tranquille”», dans Paul Painchaud (dir.), Le Canada et le Québec sur la scène internationale, Québec et Montréal, CQRI, Les Presses de l’Université du Québec, 1977, p. 490.

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Première partie)

Introduction

L’histoire des relations entre la France et le Québec depuis le XVIIIe siècle est généralement bien circonscrite[i], mais l’important chapitre de la Grande Guerre est jusqu’à présent relativement ignoré[ii]. En effet, malgré que la France, l’«ancienne mère patrie» des Canadiens français traverse entre 1914 et 1918 la pire guerre de son histoire, l’intérêt que certains de ses représentants portent sur le Québec ne s’est jamais totalement effacé. Dans un sens comme dans l’autre, les Français et les Canadiens français ont mutuellement contribué à l’effort de guerre des Alliés, que ce soit par des contributions en or et en biens aux diverses oeuvres philanthropiques ou par une présence active dans les tranchées.

Et les chroniqueurs français apprécient généralement la contribution canadienne-française, du moins officiellement. Malgré tout, certains d’entre eux aimeraient que le Québec fasse davantage pour cette «ancienne mère patrie» envahie qui lutte littéralement pour sa survie. Des bureaux du Haut-commissariat canadien à Londres jusqu’au Grand Quartier Général de l’armée française à Paris, la question de la mobilisation du Québec à la guerre de 1914-1918 soulève régulièrement l’attention. Si les Canadiens français ne veulent pas se battre pour l’Empire britannique, leur patrie «légale» vu que le Canada est un Dominion, peut-on au moins les convaincre de faire quelque chose pour la France?

Pour en arriver à ce constat, il importe de rappeler le contexte international de l’époque. Fort de sa victoire en 1871, le nouvel empire allemand veut sa part de colonies pour alimenter son économie en plein essor. Meurtrie de sa défaite et amputée de deux provinces, la France peut partiellement compenser par l’acquisition de nouvelles colonies et procéder ainsi à l’extension de son empire. De leurs côtés, les Britanniques et les Russes sont soucieux de maintenir leurs possessions dans leurs sphères d’influence respectives. A toutes ces causes l’on peut ajouter les rivalités politiques relevant de la nature des nationalismes parfois exacerbés et des tensions ethniques, en particulier dans les Balkans[iii].

Comme on pouvait s’y attendre, l’« étincelle » qui fait éclater ce baril de poudre survient le 28 juin 1914, à Sarajevo, au moment de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Globalement, cet attentat sert de prétexte (parmi d’autres) à l’Allemagne pour déclarer la guerre à la Russie, le 1er août. En réaction, la France mobilise ses armées le lendemain. Le 3, l’Allemagne déclare la guerre à la France et fait marcher ses troupes sur son territoire en violant la neutralité de la Belgique. Cela pousse, le 4 août, le Royaume-Uni à prendre part au conflit, alléguant intervenir officiellement dans le but de sauver la Belgique violée dans sa neutralité.

En août 1914, l’opinion générale est que cette guerre, annoncée comme « fraîche et joyeuse », va rapidement se conclure. Ce serait les résultats des affrontements entre les armées françaises et allemandes qui décideraient de l’issue finale du conflit. L’état-major allemand souhaite jeter contre la France la presque totalité des forces du Reich, au cours d’une campagne qui durerait au plus six semaines. La France vaincue, il ne resterait qu’à se retourner contre la Russie. Face aux armées françaises, britanniques et belges qui offrent une surprenante résistance, les forces allemandes qui marchent sur Paris sont forcées de marquer une pause, de s’enterrer, laissant en plus des morts sur le terrain la perspective d’une guerre beaucoup plus longue que prévu.

La marche à la guerre: combattre pour la «France»?

Par son statut de Dominion au sein de l’Empire britannique, le Canada se trouve aussi, le 4 août, automatiquement en guerre contre l’Allemagne et ses alliées. Libre cependant de déterminer la nature de la contribution, le gouvernement fédéral procède d’emblée à la levée d’un premier contingent de 30,000 hommes qui s’entraînent initialement à Valcartier, au Québec. Ces premiers efforts sont conjugués avec une opinion publique qui, généralement, accueille avec un relatif enthousiasme cette guerre. Naturellement, les Canadiens d’origine britannique s’enrôlent massivement pour leur patrie d’origine, qu’ils ont quittée, pour bon nombre d’entre eux, il y a une décennie à peine. Il est probable que du côté des Canadiens français, séparés de la France depuis plus de cent cinquante ans, il en faudrait davantage pour les convaincre de s’enrôler dans une pareille mesure. Vont-ils donc le faire pour la France?

La France de 1914-1918 n’est peut-être pas, sur le plan militaire, la puissance qui peut dicter la stratégie des alliés, mais elle représente une force morale, voire celle de la Civilisation contre la Barbarie. Les journaux d’époque parlent alors d’une France à la tête d’une «coalition» pour le Droit, la Liberté et l’Humanité. Ainsi, la France cherche à se rallier les nations, dont la canadienne-française, par le biais de cette stratégie qu’on pourrait qualifier d’«émotive[iv]». Il s’agit de redresser les liens avec l’Amérique[v].

Que pensent les Canadiens français de cette guerre? De l’attitude de la France dans ce conflit? La censure n’empêche pas les Canadiens français d’être au courant, grâce aux télégrammes des agences de presse filtrés par leurs propres journaux, du drame vécu par les populations franco-belges au début de la guerre. Le Québec n’est pas épargné par les vagues d’enthousiasme associées à l’entrée automatique du Canada dans la guerre au sein de l’Empire britannique, et par extension aux côtés de la France. «[…] les foules en délire à Montréal et Québec furent plus nombreuses que celles de la très britannique Toronto[vi]». La presse canadienne décrit l’unité temporaire affichée par Canadiens français et anglais face à l’effort de guerre. Ce n’est que bien des mois plus tard, dans les principaux journaux du Québec à partir de 1917, que des appels patriotiques au nom spécifique des anciennes mères patries (France et Angleterre) seront lancés de manière plus systématique afin de stimuler ce consensus en train de s’effriter.

Henri Bourassa.

Cependant, avant de suivre la France, les Canadiens français pourraient croire que celle-ci paye, en quelque sorte, le juste prix pour ne pas être restée dans le droit chemin de la religion catholique[vii]. Il est doublement tentant de le croire à la lumière des écrits de l’un de leurs plus brillants intellectuels, soit Henri Bourassa. Celui-ci est un catholique ultramontain, voire un réactionnaire qui ne peut concevoir l’idée que l’on aille défendre une France qui a mis les curés à la porte au début du siècle. Sa foi profonde et ultramontaine va guider son attitude et en partie celle de son lectorat envers l’ancienne mère patrie. Pour Bourassa, la fracture de 1760, ce fameux «accident de l’histoire» désiré par Dieu a fait que ce peuple a dû lutter pour sa survie et a donc constitué une nouvelle race n’étant pas constitutionnellement redevable ni à la France ni à l’Angleterre. De plus, la société canadienne-française étant de plus en plus détachée de la société française, rien ne justifie la défense acharnée au profit d’un peuple qui, depuis quelques décennies, est imprégné de valeurs révolutionnaires et républicaines[viii].

C’est pourquoi, selon Susan Mann Trofimenkoff, des membres de l’élite canadienne-française tels Wilfrid Laurier, Henri Bourassa (en 1914), les maires de Montréal et de Québec, Médéric Martin et Olivier-Napoléon Drouin[ix], encouragent plutôt l’aide à la Grande-Bretagne, s’il faut absolument y aller. Ce qui aurait amené la presse locale à emboîter le pas[x]. Les leçons de la guerre du Transvaal ou d’Afrique du Sud (1899-1902), et par extension l’accrochage avec la France à Fachoda (1898) ont montré, selon Bourassa, que l’Angleterre poursuit néanmoins une politique visant simplement à la défense de ses intérêts et que, pour ce faire, tous les moyens sont bons.

Pour lui, l’obligation de servir l’Angleterre ne sauvera pas la civilisation française, comme le laissent entendre plusieurs. Cette façon de voir les choses est un leurre. Bourassa a forgé cette thèse bien avant le début de la guerre et, comme on vient de le voir, au fil des événements. Pour lui, l’impérialisme de Londres est la doctrine officielle de la politique étrangère britannique depuis les années 1890 et elle s’est traduite concrètement au Canada par l’obligation juridique de contribuer aux entreprises guerrières de l’Empire[xi]. Bourassa croit plutôt que le premier devoir des Canadiens français va envers le Canada, malgré qu’ils puissent se sentir comme des citoyens de seconde classe au sein de la Confédération. De plus, il ne prétend pas combattre pour la Civilisation même pour la France et sous le drapeau anglais. Il réfléchit davantage au sort des Canadiens français hors Québec qui subissent le joug des Boches de l’Ontario, plutôt que dans l’optique d’affronter les vrais Prussiens dans les Flandres[xii].

Omer Héroux.

Bien sûr, la France n’a pas cherché la guerre. L’héroïsme de ses soldats et l’impression d’un renouvellement de la foi catholique en 1914 ont pu amener certains intellectuels à l’appuyer, du moins moralement. Pour Omer Héroux, journaliste au Devoir, l’ampleur des sacrifices consentis par la France est incomparable. Son héroïsme est symptomatique de la conservation de ses vertus traditionnelles (chrétiennes). Par conséquent: «Quel souhait former aujourd’hui pour la France si ce n’est qu’elle voit bientôt l’ennemi hors de ses frontières et qu’elle puisse reprendre, dans la fidélité à ses traditions et à ses croyances, le cours de ses glorieuses destinées[xiii].» Bourassa et son équipe s’en remettent aux arguments politiques et constitutionnels afin de justifier leur position face à la France, tout comme ils le font généralement au sujet des droits et devoirs du Canada quant à la participation à la guerre en son propre nom ou celui de l’Empire britannique.

On retrouve toutefois des discours d’appuis à la France et à l’Angleterre, tant au début qu’à mi-parcours du conflit. Selon les contemporains, la nature des rapports entre Canadiens anglais et français reflète tout de même, à plus petite échelle, les rapports entre la France et l’Angleterre. Par exemple, le député Armand Larvergne devant une foule réunie à Québec: «Toutes les divisions cessent en France et en Angleterre. […] Ici, nous voyons le spectacle des citoyens de toutes les origines accueillant avec joie la nouvelle de la déclaration de la guerre contre l’Allemagne. Et je suis sûr que si, demain, nous sommes appelés à aller combattre, tous les Canadiens, à quelque race qu’ils appartiennent, répondront bravement à l’appel[xiv]

Armand Lavergne.

Dans son ensemble, le Québec de 1914 semble désireux de participer à l’effort de guerre, même si la plupart des gens ignorent la réalité des combats. À l’exemple des pays belligérants comme la France et l’Angleterre, une trêve est proclamée au Canada entre les partis politiques fédéraux, le 18 août. Voulant projeter une image d’unité nationale, les membres du parlement espèrent qu’à travers cette trêve les Canadiens puissent se reconnaître en une cause, soit celle de la défense des intérêts canadiens ou plus simplement l’idée de porter secours à une ancienne mère patrie. Comme mentionné précédemment, c’est surtout les Canadiens français qu’il faut convaincre.

En même temps, il ne faut pas être dupe, surtout lorsque l’on songe à l’intérêt, au type de soutien, voire même à la «loyauté» qu’un Canadien français peut manifester à l’égard de la France. Cette dernière est une alliée, mais ce n’est pas au nom officiel de la France qu’on évoque la notion de loyauté. Par exemple, les observateurs français de l’espace politique québécois savent à quel point les Canadiens anglais tiennent à ce que leurs compatriotes francophones, issus d’une «race étrangère» conquise par l’Angleterre, témoignent non pas d’une fidélité aveugle, mais d’une loyauté circonstancielle à l’Empire. On peut parler d’une «loyauté intéressée», mais pas nécessairement d’une «loyauté morale» des Canadiens français à l’Angleterre[xv].

On pourrait expliquer ce manque relatif d’intérêt des Canadiens français par leur faible poids au gouvernement fédéral, les trois ministres francophones du Cabinet Borden détenant des portefeuilles sans importance[xvi]. Bref, personne à Ottawa n’a le pouvoir de promouvoir le fait que l’appui à l’empire est légalement garant des libertés. Mais en fait, rien ne prouve que ces ministres canadiens-français «forts» auraient eu des impacts significatifs sur le support moral ou intéressé à la France, toujours perçue comme corrompue et décadente.

C’est donc davantage l’environnement politique canadien qui empêche les Canadiens français de se prononcer librement sur la nature du consentement qu’ils auraient voulu offrir à l’Empire britannique ou à la France. L’enthousiasme et les espoirs initiaux sont nettement palpables en 1914. Les manifestations urbaines constituent à ce titre de notables exemples. Certains croient que cette guerre (et sa conclusion rapide) permettra de développer les relations entre la France et le Canada[xvii].

Jugements français du recrutement au Québec : la réaction journalistique

Pour leur part, la plupart des chroniqueurs français qui traitent de l’épineuse problématique du recrutement et de la participation générale des Canadiens français à l’effort de guerre sont indulgents. Ils s’efforcent en effet de replacer la question dans son contexte politique, social, économique, tout en faisant les parallèles nécessaires avec la contribution factuelle, ici perçue en chiffres absolus. Ces interprétations masquent-elles une sorte d’hypocrisie ou d’auto-censure? La montée du débat sur la conscription à partir de 1916 autorise-t-elle certains chroniqueurs à dire clairement ce qu’ils pensent de l’attitude du Québec?

Parmi les premiers accrochages sérieux, du moins publics, entre Français et Canadiens français sur le recrutement, on note la réplique du député libéral de Montmagny Armand Lavergne à Henri-Lefebvre d’Hellencourt, un Français d’origine devenu rédacteur en chef du Soleil. Celui-ci accuse Lavergne, au début de 1916, de vouloir être davantage un «Allemand» qu’un «Anglais», et d’empêcher la participation du Canada à la présente guerre. Outré, mais désirant sans doute jouir de son immunité parlementaire, Lavergne lui donne une cinglante réplique dans l’enceinte de l’Assemblée législative le 21 janvier. Pour ce dernier, d’Hellencourt n’a aucune leçon de morale à prodiguer aux Canadiens français. D’après son âge et son ancien rang de capitaine dans l’armée française, il serait tenu d’être mobilisé à l’heure actuelle. «Si le capitaine d’Hellencourt continue à injurier les Canadiens qui jugent à propos de ne pas s’en aller, il pourrait bien avoir la répétition de la seule bataille qu’on lui connaisse, celle de la terrasse de Québec, contre un avocat de la place[xviii]

Le zèle de patriote d’Hellencourt et son ardeur à vouloir embrigader le plus de Canadiens français possible dans la cause française lui auraient fait prononcer des paroles qui dépassent sa pensée. Par contre, en fin observateur de la scène québécoise, d’Hellencourt remarque, comme à peu près tout le monde, que le Québec, et plus généralement le Canada français, n’a pas fourni un nombre proportionnel de recrues en ce début de 1916 par rapport à la partie anglophone du pays.

Le Québec a-t-il dès lors manqué à ce «rendez-vous du patriotisme canadien»? Non, d’après cette expression de l’abbé français Charles Thellier de Poncheville[xix], qui est d’avis que l’opposition d’une de ces provinces canadiennes ne doit pas faire passer sous silence le nombre relativement important de ses concitoyens qui se trouvent sur les champs de bataille à l’été de 1917: «Et pour juger équitablement cette attitude particulière au pays de Québec, il n’en faut pas ignorer les motifs, dans lesquels ni la fidélité à la France ni la loyauté à l’Angleterre ne sont directement en cause[xx].» Poncheville veut ramener le débat dans une orbite plus spirituelle, tout en ajoutant que le devoir des peuples croyant aux principes de la Civilisation «[…] mis en péril par l’iniquité allemande est de se porter à leurs secours[xxi]». Est-il plus important de sauver un lambeau de terre disputé entre deux belligérants ou, mieux encore, les lambeaux de l’Évangile par lesquels s’est forgée la civilisation occidentale chrétienne? Dans un Québec hautement catholique qui s’oppose à la conscription, cet argument est recevable.

L'abbé de Poncheville en compagnie d'officiers de l'hôpital militaire canadien-français de Saint-Cloud (Paris) en mai 1917. Photo: Michel Litalien.

Or, c’est précisément l’opposition d’une de ces provinces canadiennes qui amène le journaliste Philippe Millet[xxii] à rédiger, le 11 août 1917, pour L’Œuvre un article dénigrant presque totalement l’effort de guerre du Québec. Millet écrit: «On doit la vérité à ses amis. Il est difficile de cacher plus longtemps aux Canadiens-français [sic] la profonde déception que cause en France leur attitude à l’égard de la guerre[xxiii].» En plus d’applaudir au caractère désintéressé de l’intervention canadienne depuis 1914, Millet admire la qualité du débat démocratique qui a mené au vote de la loi sur le service militaire obligatoire. Malheureusement, ce geste audacieux, que va entériner le Parlement canadien, est entièrement attribuable au zèle patriotique des Canadiens anglais: «Non seulement les Canadiens-français [sic] y ont fort peu participé, mais ils ont fait, et continue [sic] à faire tout leur possible pour mettre des bâtons dans les roues[xxiv].» Les parlementaires canadiens-français vont donc grandement nuire à l’établissement d’une loi qui sera quand même votée, confirmant ainsi une contribution «dérisoire» qu’il vaut mieux tenir secrète, de peur de faire honte aux Canadiens français.

Millet s’en prend également à Bourassa, à Laurier, à Lavergne et même à l’Église catholique canadienne à qui il reproche sa division interne face à une évidente question d’urgence nationale. Les élites canadiennes-françaises ne font rien pour empêcher une sécession nationale anticipée par Millet, une fois la loi appliquée. Il ajoute: «L’attachement aux vieux souvenirs [ceux de la France de jadis] a été aussi impuissant que le loyalisme à l’égard de l’Angleterre quant [sic] il s’est agi, pour les Canadiens de race française, de vaincre leur égoïsme provincial. Et nous constatons aujourd’hui ce fait paradoxal que le seul point de l’Amérique du Nord où l’on n’épouse pas avec ardeur la cause de la France est celui où l’on parle notre langue[xxv]

La réplique ne tarde pas sous la plume de Joseph Canada, pseudonyme conjoint de Joseph Lavoie et de Moïse Martin, tous deux infirmiers à l’Hôpital Laval de Troyes, un établissement canadien-français au service de la France. La rédaction du journal régional français La Tribune de l’Aube est saisie de l’article de Millet et accorde une pleine page à Lavoie et Martin le 13 août 1917. Les auteurs invitent Millet à étudier davantage l’histoire et la politique canadiennes avant d’oser critiquer la conduite actuelle des Canadiens français face à la conscription. Ils ajoutent: «Vous dites, M. Millet, qu’il n’y a que les Canadiens-Français [sic] qui sont contre la conscription. Demandez donc au gouvernement canadien les centaines de pétitions des ouvriers canadiens-anglais comme canadiens-français demandant le rejet de la conscription ou de soumettre cette question au peuple[xxvi]

Avançant des arguments «à la Bourassa», ils demandent quels sacrifices fait la France pour venir en aide au Canada français, et ce qu’elle serait prête à faire si tant est que le pays soit attaqué par les Américains ou les Japonais: «N’est-ce pas un devoir sacré pour tous les Français de défendre les leurs, […] au lieu de les critiquer et de les injurier sans connaître les raisons qui les font agir. Votre article paraîtra dans tous les journaux canadiens-français. Songez au désappointement et au peu d’encouragement qu’il provoquera. Pensez-vous que les Canadiens-Français [sic] seront bien enthousiastes à venir vous défendre quand vous les jugez si mal[xxvii]

Les auteurs rappellent le sang qui a coulé sur les Plaines d’Abraham en 1759, ou encore leur stupéfaction de voir la France abandonner, de «gaîté de cœur», le Canada quatre années plus tard. La guerre de 1870 et celle de 1914 avaient vu des milliers de Canadiens français combattre pour leur ancienne mère patrie. Qu’a fait la France en retour? Rien, ou très peu. Ce n’est que cent ans après la capitulation de Québec qu’elle a daigné envoyer son navire La Capricieuse mouiller dans le Saint-Laurent, et ce, sans compter qu’elle avait «[…] mis plus d’enthousiasme, d’honneur et de gloire à aider les Américains à conquérir leur indépendance que vous en avez mis en 1759 à conserver le Canada, votre plus belle et plus riche colonie[xxviii]».

Le navire de guerre "La Capricieuse" mouilla dans le port de Québec en 1855. Ce faisant, il marqua officiellement le retour au Québec de la première unité militaire de la France depuis la Conquête de 1759.

Le Comité France-Amérique, une organisation culturelle de promotion des relations franco-canadiennes, intervient à son tour dans le débat. Léopold Leau[xxix] consacre un article aux Canadiens français qui présente une avalanche de chiffres estimant que 20 000 militaires francophones se sont volontairement enrôlés dans le Corps canadien jusqu’en mai 1917. Leau indique que ce chiffre doit être analysé à sa juste valeur, en proposant une réflexion purement hypothétique: combien faudrait-il «[…] lever de volontaires en France afin de secourir les Canadiens français luttant pour leur existence nationale. De 300 000 à 400 000[xxx].» Il croit que cette comparaison donne une idée de la part prise par les Canadiens français dans la guerre, et ce, même s’il ne peut nier que l’effort canadien-anglais soit nettement plus important.

Par contre, il croit que le Canada anglais est justifié de remettre en cause le patriotisme des francophones du pays. Leau s’attaque à la pensée de Bourassa qu’il accuse d’être ni plus ni moins à la tête d’une campagne planifiée de dénigrement au profit de l’Allemagne, même si le directeur du Devoir a prévu, avec justesse depuis 1899, que tôt ou tard les guerres impériales de l’Angleterre finiraient par amener la conscription au Canada et la dislocation à petit feu de l’Empire.

Leau ne le nie pas, mais pourquoi Bourassa revient-il constamment sur cette théorie qui ne fait que servir les intérêts allemands? Les propagandistes allemands ne font-ils pas assez de tort, sans qu’un intellectuel de la trempe du fondateur du Devoir ne s’approprie les arguments allemands en les adaptant «[…] à son propre caractère, à sa situation, à sa politique[xxxi]»? Pour Leau, Bourassa fournit à la propagande du Reich tout l’outillage argumentatif nécessaire pour dénigrer l’engagement du Canada. Deuxièmement, la campagne qu’il orchestre contre cette participation finit par isoler le Québec du reste du pays, ce qui a pour conséquence une faible présence canadienne-française dans les tranchées.

François Veuillot, autre intellectuel français connu au Québec, n’est pas de cet avis. Il refuse que les Canadiens français soient des «tire-au-flanc». Pour lui, des campagnes de presse inopportunes fournissent à certains écrivains canadiens-français des prétextes pour militer en faveur ou en défaveur d’un engagement accru. Or, un prétexte n’est pas une raison. L’infériorité numérique de cette participation canadienne-française a des causes générales (historiques et socio-économiques propres aux Canadiens français) et particulières (mauvaise gestion canadienne de l’effort de guerre), mais n’est nullement attribuable à un fléchissement des sympathies pour la France et les Alliés. «Le problème angoissant de leur participation [celle des Canadiens français] à la guerre est désormais résolu. Quel que soit le jugement que l’on veuille porter sur leur attitude en face de l’enrôlement volontaire, il ne peut y avoir qu’un avis sur leur obéissance loyale et courageuse à la conscription. Donc, encore un coup, ce problème est résolu. Celui qui reste à résoudre, c’est le problème de leur avenir[xxxii]

(La suite dans la seconde partie.)

[i] Pour la période de la guerre de Sept Ans jusqu’à la fin du Premier Empire, notons l’ouvrage de Claude Galarneau, La France devant l’opinion canadienne, (1760-1815), Québec et Paris, Les Presses de l’Université Laval et Librairie A. Colin, coll. «Cahiers de l’Institut d’Histoire, 16», 1970, 401 p. Sur les rapports au XIXe siècle: Claude Galarneau, «Les Canadiens en France (1815-1855)», Les Cahiers des Dix, Québec, no 44 (1989), p. 135-181; Sylvain Simard, Mythe et reflet de la France: l’image du Canada en France, 1850-1914, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Cahiers du Centre de recherche en civilisation canadienne-française», 1987, 440 p.; Armand Yon, Le Canada français vu de France (1830-1914), Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. «Vie des Lettres québécoises», 1975, 235 p. Sur les rapports depuis le XIXe siècle: Louise Beaudoin, Les relations France-Québec: deux époques, 1855-1910, 1960-1972, Québec, Université Laval (mémoire de maîtrise, M.A.), 1974, 196 p.; Philippe Prévost, Les relations franco-canadiennes de 1896 à 1911, Paris, Université de Paris–Sorbonne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1984, 201 p., et Philippe Prévost, La France et le Canada. D’une après-guerre à l’autre (1918-1944), Saint-Boniface (Manitoba), Les Éditions du Blé, coll. «Soleil», 1994, 492 p.; Eric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945, Montréal, Fides, 1999, 365 p.; Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le lobby du Québec à Paris. Les précurseurs du Général de Gaulle, Montréal, Québec-Amérique, 2002, 207 p.; Frédéric Bastien, Relations particulières: la France face au Québec après de Gaulle, Montréal, Boréal, 1999, 423 p.; Gabrielle Mathieu, Les relations franco-québécoises de 1976 à 1985, Québec, Centre québécois de relations internationales, Département de science politique, Université Laval, coll. «Cahiers du CQRI, no 8», 1992, 203 p.

[ii] Pour la période de la guerre de 1914-1918, on note les ouvrages suivants: Sylvie Guillaume, Les Québécois et la vie politique française (1914-1969). Parenté et dissemblances, Bordeaux, Université de Bordeaux-III (Thèse, Ph. D.), Institut d’études politiques, Centre d’études canadiennes, 1975, 292 p. ; Alban Lachiver, Le soutien humanitaire canadien-français à la France durant le premier conflit mondial à travers l’action du Comité France-Amérique de Montréal (1914-1918), Amiens, Université de Picardie-Jules Verne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1994, 184 p. ; Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918. Devant l’opinion française», Les Cahiers des Dix, Québec, no 38 (1973), p. 9-32.

[iii] L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1908-1909 et les guerres balkaniques de 1912-1913 avaient amené l’Europe au bord de la guerre générale.

[iv] C’est aussi ce que Robert Young comprend lorsqu’il évoque cette «association naturelle» entre la France et la Civilisation dans son interprétation de la promotion de la culture et des idéaux français par le Quai d’Orsay (à travers sa Maison de la Presse au début de 1916 et son Commissariat à l’Information à la fin de 1917), une fois les États-Unis devenus belligérants. Robert Young, Marketing Marianne: French Propaganda in North America, 1900-1940, New Brunswick, New Jersey et London, Rutgers University Press, 2004, p. 60.

[v] Gabriel Hanotaux, La France vivante en Amérique du Nord, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1913, p. 245. L’auteur ajoute que le resserrement des liens avec l’Amérique fait partie d’une stratégie globale de redressement de la France sur le plan international. L’amélioration des finances, de l’armée, le dégagement de l’isolement diplomatique (alliance franco-russe) et l’expansion coloniale, autant de voies connues et empruntées par Hanotaux dans son raisonnement sur le futur statut international de la France.

[vi] Desmond Morton, «La Guerre d’indépendance du Canada: une perspective anglophone», dans Roch Legault et Jean Lamarre (dir.), La Première Guerre mondiale et le Canada: contributions sociomilitaires québécoises, Montréal, Méridien, 1999, p. 12.

[vii] Rappelons que l’Église et l’État en France sont officiellement séparés depuis 1905. Susan Mann Trofimenkoff, «Quebec and the Great War», dans Interpreting Canada’s Past. Volume Two. Post-Confederation, Don Mills (ON), Oxford University Press, 1993, p. 380.

[viii] Sylvie Lacombe, La rencontre entre deux peuples élus. Comparaison des ambitions nationale et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002, p. 234.

[ix] Médéric Martin a été maire de Montréal de 1914 à 1924 (réélu en 1916, puis a fait un cours mandat de 1926 à 1928). Olivier-Napoléon Drouin a été maire de Québec de 1910 à 1916, puis Henri-Edgar Lavigueur a pris sa succession jusqu’en 1920.

[x] Susan Mann Trofimenkoff, loc. cit.

[xi] On peut à cet égard rappeler la brochure publiée en décembre 1915 par Bourassa et intitulée Que devons-nous à l’Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l’Empire, Montréal, s. é., 1915, 420 p. L’auteur démontre (p. 27-28) l’imposition progressive de la doctrine impérialiste dans les mentalités de la classe politique canadienne et de ses conséquences dans l’enchaînement des événements politico-militaires entre 1890 et 1914, qui se traduit au Canada par un affaiblissement de sa force politique au sein de l’Empire. Voir Robert Rumilly, Henri Bourassa, Stanstead, Éditions du Marais, 2000 (1953, 1re éd.), p. 542 et Robert Lahaise, Une histoire du Québec par sa littérature, 1914-1939, Montréal, Guérin, 1998, p. 39.

[xii] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 92.

[xiii] Le Devoir, 14 juillet 1915. Cité dans Alban Lachiver, « Le soutien humanitaire canadien-français à la France en 1914-1918. », Guerres mondiales et conflits contemporains. Les entrées en guerre en 1914, no. 179 (juillet 1995), p. 163. À noter que les propos de Héroux sont publiés dans le contexte des célébrations du 14 juillet (ch. 5).

[xiv] L’Événement, 5 août 1914, p. 1. Cité dans Réal Bélanger, «Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre», Revue Internationale d’Histoire Militaire, no 51 (1982), p. 82.

[xv] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 248.

[xvi] Sur le faible poids des ministres francophones dans le cabinet Borden, la qualité des relations entretenues entre le Premier ministre et ces derniers, et l’influence du parti conservateur au Québec, voir Robert C. Brown, Robert Laird Borden. A Biography. Volume I : 1854-1914, Toronto, MacMillan of Canada, 1975, p. 250-253.

[xvii] Bibliothèque et Archives Canada (BAC), MG 26 H-1 (a), Borden Papers, vol. 47, p. 21927. Lettre de Philippe Roy (haut-commissaire canadien à Paris) à Borden datée du 14 septembre 1914.

[xviii] Les débats de l’Assemblée législative, 13e législature, 4e session (du 11 janvier 1916 au 16 mars 1916), séance du 21 janvier 1916, disponible à: www.assnat.qc.ca/rd/rd13l4se/index/seance.asp?se=160121. Site consulté le 11 septembre 2006.

[xix] Le chanoine Charles Thellier de Poncheville (1875-1956) était un conférencier de grande réputation. Vétéran de la bataille de Verdun comme brancardier, de février 1916 à janvier 1917, ses exploits comme aumônier militaire auprès des soldats français avaient été salués dans la presse de par le monde, notamment au Québec. Thellier de Poncheville connaissait bien le Canada, qu’il avait visité à quelques reprises, en particulier en 1917 alors qu’il était venu prêcher le carême à Montréal.

[xx] Charles Thellier de Poncheville (abbé), «Le sang de France au Canada. Discours prononcé à la Madeleine de Paris le 2 juillet 1917», Revue canadienne. Nouvelle série, volume XXI (mai 1918), p. 345.

[xxi] Ibid.

[xxii] En plus de sa collaboration à L’Œuvre, le professeur agrégé Philippe Millet a également été chroniqueur au journal parisien Le Temps. Il a aussi été directeur politique de la revue hebdomadaire L’Europe Nouvelle fondée au début de 1918, revue qui se proposait d’analyser objectivement les problèmes politiques en Europe d’après-guerre.

[xxiii] Cité dans Oval, E. I. et E. Rastus (i.e. J. A. Lavoie et M. E. Martin), Une Unité Canadienne. «Coq-à-l’Âne». Sério-Comique, Québec (s. e.), 1920, p. 154. Lavoie et Martin sont tous deux des infirmiers qui servent au sein de l’Hôpital Laval pendant la guerre. Rappelons aussi que l’article de Millet est publié sous le titre Les Canadiens-Français, le 11 août 1917, soit avant les élections canadiennes de décembre et l’application intégrale de la loi.

[xxiv] Ibid., p. 155.

[xxv] Ibid., p. 156.

[xxvi] Ibid., p. 157.

[xxvii] Ibid., p. 158.

[xxviii] Ibid.

[xxix] Léopold Leau (1868-1940) était un mathématicien français de réputation internationale qui s’était aussi fait un nom par ses travaux sur les mécanismes scientifiques associés aux langues parlées. Il s’était par conséquent intéressé à la question de l’adoption d’une «langue auxiliaire internationale».

[xxx] Léopold Leau, «Le Canada et la guerre», France-Amérique. Revue mensuelle du Comité France-Amérique, no 76 (avril 1918), p. 112. Leau sympathise constamment avec les difficultés que vivent les Canadiens français dans leur propre pays, notamment sur leurs problèmes d’intégration dans les forces armées (manque d’unités francophones distinctes) et la question des écoles francophones d’Ontario. Voir Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918…», p. 13. Hanotaux plaide aussi dans Le Figaro (2 juillet 1917) sur le manque d’unités distinctes francophones au sein du Corps canadien comme explication aux problèmes de recrutement, ibid., p. 17-18.

[xxxi] Léopold Leau, loc. cit., p. 114.

[xxxii] François Veuillot, «Le voyage de M. François Veuillot au Canada», La Semaine religieuse de Montréal, 36e année, vol. LXXII, no 10 (2 septembre 1918), p. 153.

Le Canada pendant la Première Guerre mondiale : l’émergence d’une nation sur la scène internationale

Voici ma publication pour le bénéfice du « Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 » au sujet de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Je tiens à remercier le personnel du CRID pour leur collaboration dans ce dossier.

Vous pouvez lire l’article en cliquant sur le lien ci-dessous.

http://www.crid1418.org/agenda/wp-content/uploads/2010/10/Article-Canada-1914-1918.pdf

1914-1918: La guerre du Canada. Valenciennes, Mons et la fin d’un long parcours

La prise de Valenciennes

Nous sommes le 17 octobre 1918. Le Corps canadien se trouvait au nord-est de Cambrai, à mi-chemin de la petite ville de Valenciennes, dernière étape en importance avant d’entrer à nouveau en Belgique, toujours à la poursuite des Allemands en plein repli.

L’artillerie se mit à tonner et les troupes de la 1ère Division reçurent l’ordre de marcher sur Valenciennes. Pendant les quatre jours qui suivirent, les forces canadiennes n’ont fait que marcher. Elles suivaient de près les Allemands qui reculaient à un rythme régulier, n’offrant pour ainsi dire aucune résistance sérieuse. Cependant, les ingénieurs du Corps canadien ne manquèrent pas de boulot. Ils devaient réparer les routes, déminer le terrain lorsque nécessaire et voir à ce que les unités de support du Corps (artillerie, ravitaillement, etc.) puissent suivre la cadence rapide de l’infanterie.

Carte des opérations des forces canadiennes dans le secteur entre Valenciennes et Mons (octobre - novembre 1918).

Les Canadiens avaient atteint la portion du Canal de l’Escaut devant Valenciennes le 25 octobre. Contrairement à la semaine qui venait de passer, il semblait évident que cette fois les Allemands entendaient offrir une résistance. La preuve étant que le Canal de l’Escaut était couvert de fils de fer barbelés sur les deux rives et que le terrain situé au nord-est et au sud-ouest de Valenciennes avait été inondé. Les approches à partir de l’est et du sud de la cité étaient dominées par une série de hauteurs (Valenciennes étant en quelque sorte au creux d’une vallée) fortement défendues, dont le Mont Houy au sud.

Le lieutenant-général Currie discutait avec les généraux britanniques sur les manières de prendre rapidement Valenciennes avec un taux acceptable de pertes. L’idée était que le 22e Corps britannique prendrait le Mont Houy et le village d’Aulnoy au sud. Une fois ces objectifs pris, le Corps canadien se glisserait entre ces derniers et Valenciennes afin de se positionner sur les hauteurs au sud et au sud-est de la ville.

À l'assaut de Valenciennes (octobre 1918).

Le 28 octobre, la 51e Division écossaise mena la charge sur le Mont Houy et parvint à se rendre au sommet, mais ne put s’y maintenir face à des contre-attaques ennemies bien orchestrées. Cet imprévu occasionna un changement de dernière minute, car la prise du Mont Houy était importance avant l’assaut sur Valenciennes. On ordonna alors au Corps canadien d’attaquer le Mont Houy. L’assaut débuta le lendemain à 5h15 et les Canadiens parvinrent à prendre l’objectif. Les Allemands avaient reçu plus de 2,000 tonnes d’obus d’artillerie uniquement sur le Mont Houy et durent reculer.

La chute du Mont Houy eut comme corollaire l’évacuation par les Allemands de Valenciennes. Les pertes canadiennes avaient été relativement légères, comme prévu. Environ 400 soldats étaient tombés dont 80 tués. On estima les pertes ennemies à un peu plus de 800 soldats tués (essentiellement sous le tir de l’artillerie) et près de 2,000 prisonniers furent faits. Une Croix de Victoria fut remportée le 29 octobre, la dernière attribuée au Corps canadien pendant la guerre.

Vers Mons

Plus que jamais, les forces allemands reculaient, toujours vers l’est et il fallait les suivre. Le prochain objectif d’importance était la ville de Mons en Belgique. Ce furent les troupes de la 3e Division qui entrèrent les premières dans la municipalité, dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918.

La ville revêtait une dimension symbolique pour les forces britanniques. C’était là en effet que le premier affrontement eut lieu entre les Britanniques et les Allemands le 22 août 1914.

La cavalerie canadienne dans Mons, d'après une peinture de Harry Sheldon-Williams.

Le Corps canadien finit par se trouver au complet dans et autour de Mons lorsque débuta la journée du 11 novembre. L’état-major de Currie avait reçut un avis à l’effet qu’un armistice entrerait en vigueur à 11 heures. Toujours sur leur garde avec leurs équipements complets et prêts pour la bataille, les soldats canadiens attendaient leurs prochains ordres, tout en prenant soin de consolider leurs positions en vue d’éventuelles contre-attaques qui ne vinrent jamais. L’artillerie continuait de tirer et la guerre se poursuivait. Le dernier soldat canadien à tomber fut le soldat George Lawrence Price du 28e bataillon, tué à 10h58 par un tireur embusqué.

La fin de la guerre marqua également la fin de la campagne des Cent Jours qui avait vu le Corps canadien combattre à un rythme effréné du 8 août au 11 novembre 1918. Au cours de cette période, le Corps avait fait près de 32,000 prisonniers, capturé 620 canons et près de 3,000 mitrailleuses. Les Canadiens avaient libéré 228 localités et 800 kilomètres carrés de terrain. Les quatre divisions d’infanterie du Corps avaient affronté 47 divisions différentes de l’armée allemande, soit près du quart des forces ennemies présentes sur le front Ouest.

Le bilan de guerre du Canada

Le Canada était entré en guerre avec une armée embryonnaire d’à peine 3,000 hommes et s’appuyant sur une force irrégulière de 60,000 à 70,000 hommes. Dès le printemps de 1915, la première des quatre divisions d’infanterie combattait sur le front Ouest. Elle était arrivée en France dans le but de renforcer le Corps expéditionnaire britannique. De plus, la 1ère Division canadienne avait été la première formation de ce type à être, pour l’essentiel, composée de soldats-citoyens.

À mesure que le Corps expéditionnaire canadien en France prit de l’expansion, le professionnalisme des soldats et de leurs chefs suivit une ascension parallèle. Le fait d’armes que l’on retient de nos jours fut la capture de la crête de Vimy en avril 1917 où, pour la première et seule fois, les quatre divisions canadiennes combattaient simultanément, côte à côte.

Comme bien d’autres batailles, Vimy avait été un massacre où l’histoire du Canada s’était écrite par le sang. Il était indéniable dans ces circonstances qu’au sortir de cette bataille, les soldats du Corps canadien se sentaient davantage unis. Le Corps en était sorti transformé et il était véritablement l’une des formations d’élite sous commandement britannique sur le continent.

Des soldats du 28e bataillon défilant devant le Premier ministre Borden et le lieutenant-général Currie (1918).

D’autres dures batailles suivirent celle de Vimy et la contribution du Corps canadien à la victoire des forces alliées fut immense. Le Canada sortait de la guerre avec une réputation rehaussée et surtout un nouveau statut sur la scène internationale. Bien que symbolique, la signature du Canada sur le Traité de Versailles constituait un premier pas vers son autonomie en politique étrangère.

Les statistiques peuvent varier, mais les chiffres sur la contribution du Canada à la Grande Guerre parlent d’eux-mêmes. Environ 625,000 hommes et femmes avaient porté l’uniforme canadien. De ce nombre, 400,000 ont servi sur le continent en France et en Belgique.

Environ 212,000 soldats canadiens ont été blessés au moins une fois et à des degrés divers. On recense 65,000 soldats tués ou morts de leurs blessures entre le mois de février 1915 et celui de novembre 1918.

Cette série d’articles sur le Corps canadien s’est surtout concentrée sur les affrontements et peu a été dit sur les Canadiens (dont les femmes) qui ont servi le pays en dehors Corps en tant que tel. Par exemple, approximativement 38,000 membres du personnel des forces canadiennes servaient en dehors du Corps à la fin de la guerre. Cela incluait entre autres du personnel ferroviaire (Canadian Railway Troops), du Corps forestier, la Brigade de Cavalerie et le personnel médical et auxiliaire (Army Service Corps). Des Canadiens ont également service dans des unités minières (Tunnelling Companies).

La démobilisation

L’armistice étant signé et les négociations en vue de la paix amorcées, il fallait néanmoins garder les soldats sous les drapeaux pour encore quelques mois. Les troupes des 1ère et 2e Divisions furent sélectionnées pour rejoindre l’armée d’occupation en Allemagne sous les ordres du général britannique Plumer. De leur côté, les 3e et 4e Divisions resteraient dans Mons.

La marche de la 1ère Division l’amena à Cologne et celle de la 2e Division à Bonn. Dans une marche au style cérémonial, le lieutenant-général Currie avait pris la peine, le 13 décembre 1918, de se tenir sur une estrade sur le Rhin et de saluer le passage de tous les bataillons des divisions canadiennes en partance pour l’Allemagne.

Le 22e bataillon (canadien-français) fait son entrée dans Bonn au début de 1919.

Au-delà du cérémonial, le problème le plus pressant pour Currie était celui de la démobilisation de ses troupes. Le gouvernement canadien avait proposé un schéma du style « premier arrivé, premier servi », à savoir que la priorité serait accordée aux hommes mariés et aux veufs avec enfants.

Currie s’était vivement opposé à ce plan, dans la mesure où le Corps canadien était directement visé. Son argument était relativement simple et circonstanciel. Currie croyait que les hommes ne devaient pas être séparés et devaient rentrer au pays avec leur unité au complet, dans le but de préserver le moral et la discipline.

Par ailleurs, si des hommes devaient être immédiatement démobilisés sur la base de leur ancienneté, de leur situation familiale ou en raison de compétences professionnelles particulières, ce serait l’efficacité du Corps canadien qui en serait affectée. Currie donnait aussi l’exemple des forces australiennes qui étaient rapatriées à la maison par unités entières sous le commandement des mêmes officiers avec lesquels elles avaient combattu.

Finalement, Currie obtint l’appui du Premier ministre Borden et son schéma fut accepté. Toutes les troupes du Corps canadien allaient cependant rentrer au pays selon le plan « premier arrivé, premier servi », ce qui implique un scénario au niveau divisionnaire qui entraînerait le départ de la 1ère Division, celle-ci étant en ligne depuis 1915.

Les autorités canadiennes et britanniques avaient été surprises de constater qu’à peu près aucun incident sérieux d’indiscipline ne se produisit au sein des troupes combattantes du Corps canadien à leur retour. En fait, ce fut parmi les unités auxiliaires non attachées administrativement au Corps qu’on observa de sérieux désordres (entraînant la mort d’hommes par moment) en Angleterre dans les municipalités de Witley, Epsom et Kimmel dans la première moitié de 1919.

Le séjour des Canadiens en Allemagne fut de courte durée. Dès le mois de février 1919, les derniers soldats quittaient le territoire allemand. La démobilisation progressive du Corps s’amorça, en commençant par la 3e, la 1ère, la 2e et enfin la 4e Division. À la fin de mai 1919, à peu près tous les soldats étaient de retour au Canada.

La guerre était terminée. Les hommes retournaient à la vie civile, laissant en Europe une partie d’eux-mêmes.

1914-1918: La guerre du Canada. La traversée du Canal du Nord (septembre – octobre 1918)

Aucun répit

Les combats depuis août 1918 se déroulaient à un rythme soutenu, mêlant des affrontements redoutables aux marches ininterrompues des soldats. Sur leur front, les Canadiens reçurent l’ordre de marcher en direction de Cambrai. Le Canal du Nord situé quelque peu à l’ouest de la ville constituait un autre obstacle formidable qu’il fallait franchir. Les Allemands avaient naturellement fait sauter les ponts.

Avant l’assaut, les Canadiens avaient bien tenté de pousser des patrouilles sur les bancs du canal. Cependant, le terrain était exposé et les patrouilles étaient systématiquement prises sous le feu de l’artillerie, des mitrailleuses et des tireurs ennemis embusqués.

Des soldats canadiens traversant le Canal du Nord.

Plus haut, dans la chaîne de commandement, le maréchal Haig et son état-major préparaient la prochaine phase de l’offensive. Il était prévu que les 3e et 4e Armées britanniques prennent d’assaut la Ligne Hindenburg entre Cambrai au nord et Saint-Quentin au sud. Haig avait réservé au Corps canadien une mission complexe en plusieurs étapes. D’abord, traverser le Canal du Nord et capturer le Bois Bourlon. Ensuite, sécuriser les hauteurs au nord-est du Bois Bourlon, dont l’objectif d’ensemble était de protéger le flanc gauche de la 3e Armée britannique un peu plus au sud. Enfin, saisir les hauteurs au nord de Cambrai, de manière à poser une menace directe contre cette ville, un important centre de communications allemand à l’époque.

Carte des opérations de la bataille du Canal du Nord et de la poussée canado-britannique dans Cambrai (septembre - octobre 1918).

La date de l’assaut était fixée au 27 septembre à l’aube. Dire que la tâche du Corps canadien relevait de l’impossible est une fois de plus un euphémisme. Une fois le canal franchi, il y avait immédiatement de l’autre côté un puissant système de trois lignes de tranchées dotées d’une excellente protection de fils de fer barbelés. La première ligne était simplement nommée « Canal du Nord » et se trouvait à environ 300 mètres à l’est du canal. La seconde, la ligne Marquion, à 1,5 kilomètre à l’est. Enfin, la ligne Marcoing qui se trouvait entre le Bois Bourlon et Cambrai.

Toujours sur le front du Corps canadien, le Canal du Nord était en soi un obstacle formidable. Le Canal avait une largeur moyenne de 30 mètres avec des étendues marécageuses sur ses deux rives, que les Allemands s’étaient bien assurés d’inonder. Dans ces conditions, le lieutenant-général Currie ne croyait pas qu’il serait possible de franchir le canal à la hauteur du Corps.

Son plan était de légèrement bifurquer la ligne d’avance de sa formation vers le sud en empiétant quelque peu dans la zone d’assaut du 17e Corps britannique à sa droite. Là se trouvait un mince passage un peu plus au sec et, fait extrêmement important dans son calcul, le canal n’était pas achevé à cet endroit. En effet, le Canal du Nord était en construction lorsque la guerre débuta en 1914. Cela signifiait qu’il fallait faire passer les dizaines de milliers de soldats Corps canadien dans cette zone, dans un passage large à peine de 2,500 mètres. Ensuite, une fois le canal franchi, les troupes qui menaient l’avance devaient marcher au pas cadencé vers le nord et le nord-est pour rapidement se déployer en vue de la capture du Bois Bourlon.

Le temps était compté. Il fallait se dépêcher à traverser le Canal du Nord.

Cette manœuvre du « sablier » fit l’objet de critiques, à commencer par le quartier général de la 1ère Armée britannique du général Horne de laquelle relevait le Corps canadien pour l’opération. Horne tenta de persuader Currie de changer son plan, mais ce dernier insista et le maréchal Haig finit par donner son aval.

La bataille

La bataille du Canal du Nord débuta le 27 septembre 1918 à 5h20 par le feu concentré de centaines de canons qui pilonnèrent directement les positions allemandes sur l’autre rive. L’assaut s’effectua par l’avance conjointe des 1ère et 4e Divisions qui suivaient de très près le barrage d’artillerie.

L’efficacité du tir des canons avait assuré une couverture efficace aux troupes canadiennes qui avaient rapidement franchi le canal. À la tombée du jour, les Canadiens avaient pris la ligne Marquion et le Bois Bourlon. L’assaut fut renouvelé le lendemain contre la ligne Marcoing qui fut percée en partie, face à des forces allemandes qui réagirent avec une plus grande vigueur.

Poste de secours au front.

De quatre divisions d’infanterie à la disposition du commandement allemand le 27 septembre, le chiffre était monté à 10 le 1er octobre, sans compter un important renfort de mitrailleuses. Toujours le 1er octobre 1918, après ces dures journées de combat, Currie décida de suspendre temporairement l’offensive, car les Allemands lancèrent des contre-attaques à répétition. Le butin était somme toute intéressant pour les Canadiens. Environ 7,000 prisonniers et un peu plus de 200 canons figuraient au palmarès.

La prochaine phase de l’opération visait à la capture en deux étapes de Cambrai par une manœuvre d’enveloppement par le nord de la ville. Pour ce faire, le 17e Corps britannique opérant au sud de Cambrai devait avancer vers la banlieue d’Awoingt au sud-est. Cette manœuvre se voulait une sorte de diversion avant l’assaut canadien dans la ville. Ensuite, les Canadiens devaient s’emparer de la portion nord-est du Canal de l’Escaut qui traversait Cambrai, avancer vers Escaudoeuvres et faire la liaison avec le 17e Corps britannique, complétant ainsi l’enveloppement de la ville.

Les soldats canadiens entrent dans les ruines de Cambrai (octobre 1918).

L’assaut contre Cambrai débuta à 4h30 le 8 octobre 1918, mais les opérations ne se déroulèrent pas exactement au rythme initialement prévu. Il y eut un contretemps de 24 heures, dans la mesure où le 17e Corps britannique connut des difficultés. Son assaut fut renouvelé le lendemain avec plus de succès. De leur côté, les Canadiens attaquèrent en pleine nuit, à 1h30, le 9 octobre sous une pluie battante. Ils avaient rapidement sécurisé la rive droite du Canal de l’Escaut et s’avançaient vers Escaudoeuvres. À la levée du jour, les premières patrouilles canadiennes de la 3e Division pénétrèrent dans Cambrai. Mis à part quelques troupes chargées d’y mettre le feu (sans trop de succès), les Allemands avaient rapidement évacué Cambrai.

Les deux jours suivants ont vu le Corps canadien se diriger vers le nord-est pour sécuriser les villages sur les abords du Canal de la Sensée. Les combats qui se sont déroulés du 27 septembre au 11 octobre 1918 ont également été durs. À preuve, huit autres Croix de Victoria furent remportées.

Le bilan

Le lieutenant-colonel Henri Desrosiers, le commandant du 22e bataillon (canadien-français). Les soldats du Québec pénétrèrent dans le faubourg nord de Cambrai en octobre 1918.

Le 11 octobre marquait donc la fin de la bataille du Canal du Nord et de Cambrai. Du début de la bataille d’Arras en août jusqu’à la prise de Cambrai, le Corps canadien avait progressé de plus de 35 kilomètres vers l’est, faisant plus de 18,500 prisonniers, prenant près de 400 canons et 2,000 mitrailleuses.

Le prix payé fut fort élevé. Le Corps canadien avait perdu environ 30,000 hommes. De ce nombre, 4,300 tués, 24,500 blessés et près de 2,000 soldats portés disparus.

Au centre, le major-général Louis Lipsett. Né en Irlande et soldat de carrière, Lipsett commandait le 8e bataillon en 1915 puis la 3e Division canadienne en 1918. Il fut tué le 14 octobre 1918 alors qu'il commandait la 4e Division britannique. Figure très populaire auprès des Canadiens, avec lesquels il avait combattu depuis 1915, de nombreux soldats de son ancien 8e bataillon étaient présents à ses funérailles.

Le Corps canadien s’en allait relever le 22e Corps britannique situé sur sa gauche, quelque peu au sud de Douai, sur le Canal de la Sensée. Le prochain objectif serait la cité de Valenciennes, non loin de la frontière belge.

Nous sommes en octobre 1918. La guerre continue. Les soldats canadiens marchent.

1914-1918: La guerre du Canada. À l’assaut de la Ligne Hindenburg (août-septembre 1918)

De retour d’Amiens

La première phase de la campagne des Cent Jours s’était achevée avec la bataille d’Amiens vers la mi-août 1918. Jusqu’à la fin des hostilités, le Corps canadien ne connaîtrait à peu près aucun repos. Dès la fin août, le Corps était transféré au nord dans le secteur familier d’Arras-Lens-Vimy, sous les ordres de la 1ère Armée britannique.

Les instructions avant l'assaut.

Face aux Canadiens se trouvait une portion de la formidable ligne de défense nommée en l’honneur du maréchal allemand Hindenburg. Les Allemands avaient eu du temps pour aménager ces positions jugées imprenables, tant les réseaux de tranchées, de fortifications et de barbelées s’étendaient à perte de vue. Les Alliés devaient néanmoins reprendre l’offensive, surtout en cet été de 1918 où l’on sentait les forces allemandes fléchir à la suite de leur défaite devant Amiens.

Le Corps canadien occuperait la droite de la 1ère Armée britannique. L’idée était d’attaquer plein est en suivant la route reliant Arras à Cambrai, comme on peut le voir sur la carte. Les Canadiens devaient s’emparer d’une portion de la Ligne Hindenburg nommée la Ligne Drocourt-Quéant, en référence à l’étendue du front couvert entre ces deux villages. La prise de Cambrai demeurait l’objectif final de l’offensive.

Un réseau de fils de fer barbelés de la ligne Drocourt-Quéant.

Impossible

Pour quiconque observe le front allemand aux endroits nommés, un seul mot vient en tête: IMPOSSIBLE.

Pour atteindre Cambrai (voir la carte), il y avait au moins trois lignes de défense à percer. La première à l’ouest consistait en une ligne reliant Orange Hill vers le village de Monchy-le-Preux, qui représentait en fait l’ancienne position tenue par l’armée britannique avant l’offensive allemande du 21 mars précédent. À un peu plus de 3 kilomètres à l’est se trouvait la seconde position, la ligne Fresnes-Rouvroy et, environ 2 kilomètres à l’est, la troisième ligne, celle de Drocourt-Quéant. Cette dernière ligne était la mieux fortifiée des trois positions. Elle disposait à elle seule d’un système de quatre lignes de tranchées profondes liées chacune d’entre elles par des tunnels bétonnés, le tout protégé par un épais réseau de fils de fer barbelés.

Carte des opérations de la Seconde bataille d'Arras de la fin août et début septembre 1918. Les rectangles bleus représentent les trois principales lignes de défense allemandes. Les cercles verts représentent quelques-uns des objectifs capturés par le Corps canadien au cours de ces opérations.

La bataille

Ce qu’on appela a posteriori la Seconde bataille d’Arras (la première étant celle d’avril 1917) débuta le 26 août 1918 à 3h. Les 2e et 3e Divisions eurent l’honneur de mener la charge (la 1ère venant juste d’arriver d’Amiens et la 4e n’était pas encore arrivée). Les Allemands furent pris par surprise. Comme le souhaitait Currie, le village de Monchy fut rapidement capturé avec des pertes d’environ 1,500 hommes. Ce premier succès représentait un beau fait d’armes compte tenu de la qualité du système défensif ennemi. Le bilan de cette première journée d’offensive semblait intéressant. Les Canadiens avaient repris les villages de Guemappe, Wancourt et la crête d’Heninel, de même qu’Orange Hill.

Une section d'infanterie lors de la bataille d'Arras (août 1918).

L’offensive fut renouvelée le lendemain, le 27, toujours par les 1ère et 2e Divisions. Le but était cette fois de percer la seconde ligne, celle de Fresnes-Rouvroy sur laquelle s’étaient repliés les Allemands. Contrairement à la veille, ceux-ci étaient beaucoup mieux organisés et la résistance fut féroce, d’autant que l’ennemi avait pu faire monter des renforts provenant de Douai et de Cambrai.

Les combats des 27 et 28 août furent terribles. La 3e Division était arrivée et avait pris la relève d’une partie du front sur la gauche. À droite, la 2e Division avait subi un taux de pertes alarmant et avait été obligée de s’arrêter, voire de reculer en certains endroits. L’un des bataillons de la 2e Division, le 22e (5e Brigade) fut anéanti en prenant d’assaut Chérisy. Tous ses 23 officiers furent tués ou blessés et l’effectif du bataillon était tombé à 39 hommes commandés par un sergent-major de compagnie. Parmi les blessés, le major Georges Vanier, futur Gouverneur général du Canada, qui y laissa une jambe.

Tableau du peintre belge Alfred Bastien illustrant la charge du 22e bataillon (canadien-français) au cours de la bataille d'Arras.

Les 2e et 3e Divisions étaient à bout de souffle et décimées. En trois jours, elles avaient progressé d’environ 8 kilomètres pour des pertes de 6,000 hommes. Ces divisions furent relevées en fin de journée le 28. La 2e Division fut remplacée par la 1ère et la 3e par la 4e Division britannique (temporairement prêtée à Currie pour cette offensive). La ligne Fresnes-Rouvroy fut finalement prise le 31 août. Le prochain obstacle était la ligne Drocourt-Quéant.

Face à l’ampleur de la tâche qui l’attendait, tout en essayant de reconstituer les effectifs de ses bataillons décimés, Currie demanda au commandement britannique une pause de quelques jours avant de se lancer à l’assaut de la ligne Drocourt-Quéant. « Quelques jours » étant à prendre avec un grain de sel dans le contexte de la guerre de 1914-1918. L’assaut était prévu pour le 2 septembre.

Le major Georges Vanier en juin 1918. Il perdit une jambe au combat lors de la tentative infructueuse du 22e bataillon de capturer le village de Chérisy sur la ligne Fresnes-Rouvroy (27 et 28 août 1918).

Dans la nuit du 31 août, la 4e Division canadienne arriva finalement en ligne, se glissant entre la 1ère Division et la 4e Division britannique. La journée du 1er septembre 1918 fut consacrée à un intense tir d’artillerie visant à détruire le réseau de barbelés de la ligne Drocourt-Quéant. Malgré tout, l’infanterie canadienne fut passablement occupée à repousser des contre-attaques allemandes visant à reprendre des positions sur la ligne Fresnes-Rouvroy.

L’assaut sur Drocourt-Quéant débuta comme prévu le 2 septembre, toujours derrière un barrage roulant, avec en appui des chars qui s’occuperaient à détruire les barbelés restants. Contrairement à toutes les prédictions, la résistance allemande sur la troisième ligne fut moindre que celle sur la seconde. La résistance semblait moins bien coordonnée et les assaillants parvinrent à pénétrer dans le réseau Drocourt-Quéant, allant même plus à l’est, vers un « affluent » de Drocourt-Quéant nommé la ligne de support Buissy. Devant l’avance canadienne, l’armée allemande se replia derrière le Canal du Nord.

Le bilan

La capture de la ligne Drocourt-Quéant marque la fin de la Seconde bataille d’Arras. Depuis le 26 août, le Corps canadien avait progressé à l’est de près de 20 kilomètres et capturé 9,000 prisonniers. Les pertes du 26 août au 1er septembre se chiffrent à 11,400 hommes. Neuf Croix de Victoria furent attribuées.

Le major Arthur Dubuc, commandant du 22e bataillon à la bataille d'Arras. Il fut blessé au début de l'assaut, atteint d'une balle à l'oeil. Le major Vanier prit le commandement pour tomber à son tour quelques heures plus tard, à l'instar de l'ensemble des 23 officiers qui encadraient le bataillon.

Les Canadiens avaient subi un coup dur sur la route Arras-Cambrai. Des bataillons étaient en piteux état et il avait fallu faire venir d’urgence d’Angleterre des troupes dont commençaient à poindre un plus grand nombre de soldats conscrits. L’un de ces bataillons, le 22e, tentait de se refaire. Deux semaines après la bataille, il remontait en ligne avec des renforts qui avaient peu d’expérience du combat et d’autres soldats encore blessés qui devaient y retourner.

La bataille avait aussi été un choc pour le lieutenant-général Currie et ses conséquences une grande source d’inquiétude. D’abord, Cambrai était toujours aux mains des Allemands. Ensuite, la ville se trouvait derrière le Canal du Nord où s’étaient puissamment retranchés les Allemands.

Cette timide reprise de la guerre de mouvement depuis la bataille d’Amiens avait créé une cadence de marches et de combats qui était difficile à arrêter, ne serait-ce que pour souffler.

Arras était loin derrière maintenant. Devant, toujours à l’est: Cambrai.

On marche.