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Nécessité fait loi: l’épisode de Mers-el-Kébir (1940)

Introduction

Comme homme politique, et en particulier comme premier ministre de la Grande-Bretagne, Winston Churchill eut à prendre nombre de décisions difficiles au cours de sa carrière. Certaines de ses décisions, controversées, entraînèrent la mort de milliers d’hommes, et l’on peut se demander carrément si le coup en valut la peine. L’épisode auquel nous faisons référence est celui de l’affaire de Mers-el-Kébir du 3 juillet 1940.

Pour faire court, Mers-el-Kébir était une base navale française située près d’Oran, sur la côte algérienne. Au moment où la France dépose les armes et signe un armistice en juin 1940, la base abrite toujours certaines des meilleures unités navales du pays. Le bombardement de cette flotte par la Royal Navy britannique le 3 juillet constitua un tournant dans les relations anglo-françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Considérant que la flotte française de cette époque était la quatrième plus puissante du monde, l’idée fut pour les Britanniques de l’anéantir dans les plus brefs délais, et ce, afin d’éviter que les bâtiments ne tombent entre les mains des Allemands. Ainsi, les Britanniques ne souhaitèrent prendre aucune chance, aucun risque dans ce qu’ils considérèrent, à commencer par Churchill, comme un mal nécessaire, quitte à s’aliéner les Français et voir les Allemands exploiter l’incident à des fins de propagande.

Penser l’élimination: prélude à la bataille

D’emblée, pendant la période allant de la signature de l’armistice de juin et l’incident de juillet, les Britanniques avaient immédiatement saisi les quelques navires de guerre français se trouvant dans leurs ports tels celui d’Alexandrie en Égypte. Cet incident n’était nullement un acte isolé. Il faisait partie d’une stratégie claire et précise visant à prendre le contrôle de l’ensemble de la flotte française de par le monde et d’y consacrer les ressources nécessaires à cette fin. Deux options s’offrirent alors aux Britanniques: soit interner les bâtiments et leurs équipages ou carrément les détruire au moindre signe de résistance. Le temps pressait.

Suivant cette logique, l’objectif pour les Britanniques consista à neutraliser, isoler ou détruire les bâtiments de guerre français de Mers-el-Kébir, soit quatre cuirassés, six contre-torpilleurs, de même qu’un petit bâtiment permettant le décollage d’hydravions. Cette force navale se trouva sous le commandement du vice-amiral Marcel-Bruno Gensoul. De plus, les Britanniques souhaitèrent également s’emparer d’unités navales localisées à Alger, soit sept contre-torpilleurs, quatre sous-marins et douze autres bâtiments d’un plus faible tonnage. Cela donne une idée de la mission à accomplir, qui en fut une de taille, mais Churchill voulut y consacrer les moyens nécessaires.

Ce dernier se fit de plus en plus insistant, malgré les véhémentes protestations des amiraux Dudley Pound et Andrew Cunningham, respectivement son conseiller naval et son commandant de la flotte britannique en Méditerranée. En conséquence, ordre fut donné au vice-amiral James Sommerville de quitter la base de Gibraltar avec un cuirassé, un porte-avions, deux croiseurs et onze contre-torpilleurs pour un court voyage en direction de Mers-el-Kébir qu’ils atteignirent le 3 juillet.

Le théâtre d'opérations dans l'ouest de la Mer Méditerranée. Une partie importante de la flotte française se trouva dans les ports d'Oran et de Mers-el-Kébir à l'été de 1940.

Avant d’ouvrir le feu, Sommerville voulut négocier avec l’amiral Gensoul. Il dépêcha en ce sens le capitaine Cedric S. Holland, mais Gensoul refusa de lui accorder une audience sous prétexte qu’il était à ses yeux un officier subalterne. En fait, il est probable que Gensoul voulut s’entretenir directement avec Sommerville, mais il n’est pas impossible qu’il chercha à gagner du temps en attendant de recevoir des ordres plus précis (voire des renforts) du commandant en chef de la marine française, l’amiral François Darlan.

Toujours est-il qu’à Londres, Churchill ragea devant la lenteur des événements. Holland put finalement délivrer à un adjoint de Gensoul l’ultimatum de Sommerville. Comme tout bon ultimatum, celui-ci était clair: rallier la cause des Alliés, désarmer vos navires dans des ports britanniques, voguer ensuite vers la Martinique ou vers un port américain neutre pour internement ou saborder la flotte. Si ces conditions n’étaient pas acceptées, Sommerville avait carte blanche pour ouvrir le feu et détruire la flotte française.

Pendant ce temps, à Alexandrie, l’amiral Cunningham présenta le même ultimatum à l’escadron français se trouvant dans le port. Là, Cunningham obtint du commandant français un accord conclu de gré à gré, où les bâtiments seraient vidés de leurs munitions tout en conservant le droit d’exister sous leur drapeau. À l’autre bout de la Méditerranée, la flotte française était prise dans le port, plus ou moins parée au combat, malgré que l’ultimatum avait expiré. La force de Sommerville ouvrit le feu à 17h30, le 3 juillet 1940.

La bataille

Pour résumer le type d’affrontement naval qui se déroula à Mers-el-Kébir, nous pourrions seulement dire qu’il fut bref, mais d’une violence extrême. Disposés en mer en une simple ligne de bataille et par une température impeccable, les navires britanniques bénéficièrent d’un avantage immédiat face aux navires français toujours amarrés. Disposant de meilleurs canons, les obus s’abattirent de très loin sur les bâtiments français qui tentèrent tant bien que mal de se dégager de la souricière du port. Un cuirassé français fut coulé et trois autres navires furent grièvement endommagés, tuant du coup près de 1,300 marins et en blessant environ 350 autres, le tout pour des pertes quasi nulles dans le camp britannique. Après une demi-heure de combat, l’amiral Gensoul demanda un cessez-le-feu afin de secourir des marins tombés à l’eau, ce que consentirent les Britanniques.

Le cuirassé français Bretagne en train de brûler après avoir été soumis à un violent tir de la marine britannique. Cliché pris quelques instants avant qu'il n'explose, entraînant dans la mort près de 1,000 marins français sur les 1,300 qui trouvèrent la mort en ce 3 juillet 1940.

Conclusion

Nécessité faisant loi, surtout en temps de guerre, Churchill voulut littéralement casser la flotte française et il y parvint. Ainsi, la Grande-Bretagne avait à nouveau garanti sa suprématie en mer, en particulier dans le théâtre d’opérations européen. En revanche, l’« honneur » français avec bel et bien été souillé. L’épisode ternit assurément les relations anglo-françaises, malgré que notre impression est à l’effet que nombre de Français anti-collaborationnistes aient pu voir l’incident sous un œil moins négatif qu’il en parut de prime abord.

Pour sa part, l’amiral Darlan ordonna aux bâtiments restants de sa flotte de tirer à vue sur toute embarcation militaire britannique. Naturellement, les propagandes allemande et anti-britannique de Vichy se régalèrent du fait que les Britanniques ouvrirent le feu contre des marins français, des marins en apparence désarmés et non prêts pour le combat. En conséquence, le gouvernement de Vichy rompit officiellement ses relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne, sans oublier que cette dernière souffrit pendant un certain temps de la suspicion des Forces françaises libres à son égard.

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Ich hatte einen Kameraden : les cimetières militaires allemands de la Grande Guerre dans le paysage franco-belge

Introduction

Le présent article est un essai où les réflexions abordées sont les fruits d’une expérience personnelle, sans prétention, c’est-à-dire une expérience qui ne reflète que les impressions laissées dans notre mémoire, non pas sur ce que nous avons lu, mais sur ce que nous avons vu et savons de la problématique des cimetières militaires allemands de la Grande Guerre. Nous sommes restés sous la perception qu’à l’exception du célèbre cimetière de Langemarck en Belgique, les gens ne se donnaient guère la peine d’aller voir les autres cimetières allemands de 1914-1918. Toujours est-il que ceux-ci forment un impressionnant complexe que les historiens nomment « lieux de mémoire ». Après tout, n’incarnent-ils pas une étrange mise en scène, dont les objectifs seraient de donner un sens au sacrifice des soldats allemands, ainsi que de contribuer à une œuvre de paix universelle qui passe de nos jours par l’éducation?

Les cimetières militaires n’incarnent-ils pas une étrange mise en scène, dont les objectifs seraient de donner un sens au sacrifice des soldats allemands, ainsi que de contribuer à une œuvre de paix universelle qui passe de nos jours par l’éducation?

Il est vrai que dans bien des cas, c’est le vainqueur qui donne sa version des faits et que le vaincu a une certaine difficulté à se faire voir et entendre. Au fond, qui écrit l’Histoire, sinon le vainqueur? C’est en ce sens que cet article propose une interprétation toute personnelle d’un aspect bien particulier de la perspective du vaincu. À partir de nos diverses excursions sur les champs de bataille d’Europe, nous abordons la problématique des cimetières militaires allemands de la Première Guerre mondiale, tels que nous les avons vus le long de la ligne de front qui traversait alors la Belgique et la France.

C’est au cours des semaines qui suivirent la proclamation de l’armistice de novembre 1918 que l’armée allemande dut abandonner aux Alliés non seulement un imposant matériel, mais également plus de 900,000 sépultures de soldats tués sur le front franco-belge. Beaucoup parmi celles-ci étaient peu ou pas du tout entretenues, et ce, sans compter un nombre incalculable de cadavres enfoui dans les tranchées. En dépit des restrictions imposées par les articles 225 et 226 du Traité de Versailles relativement à l’organisation des sépultures de guerre, les Allemands sont néanmoins parvenus à maintenir des cimetières militaires qu’il est toujours possible de visiter.

Nous proposons donc de faire la lumière sur certains aspects liés à l’organisation, de même qu’à la configuration de ces cimetières. En dehors du cadre officiel de la mémoire nationale, quels sont, entre autres choses, les symboles et les réflexions véhiculés par ces cimetières allemands? Ceux-ci aident-ils le visiteur à mieux comprendre et visualiser ce que fut le drame de la Première Guerre mondiale pour les soldats du Reich? Envahis par des milliers de croix noires fondues aux forêts, ces lieux de mémoire, longtemps ignorés et abhorrés des visiteurs des pays « vainqueurs », offrent-ils un « message pour la paix universelle » si différent de ce que l’humanité est en droit d’entendre?

Toujours est-il que les Allemands d’aujourd’hui ont une perception quelque peu différente de la pratique du devoir de mémoire de ce conflit, perception souvent ancrée dans les restrictions remontant à Versailles. En comparaison à ce qui se passe dans les pays anciennement alliés, le gouvernement allemand subventionne peu les organisations qui se chargent de veiller à l’entretien des cimetières nationaux en terre étrangère. Ce sont des associations semi-privées qui, en plus de solliciter annuellement les fonds nécessaires au maintien des cimetières, veillent quotidiennement à cette lourde tâche au nom du gouvernement allemand. Alors que les sépultures alliées sont entretenues par des architectes, des sculpteurs, des maçons et des peintres professionnels, les tombes allemandes le sont tout autant, mais par des étudiants et des conscrits militaires qui s’exercent, le temps d’un été, à la pratique de ces métiers mentionnés. En somme, la présence des cimetières militaires allemands dans le paysage franco-belge interroge une variété de phénomènes d’ensemble pertinents à l’histoire comparée de la mémoire et à l’histoire militaire (théâtralisation, espaces à la marge de la mémoire, etc.), dont nous tenterons d’élaborer les aspects pertinents.

Les antécédents de 1870-1871

Le plus récent conflit de masse européen dans lequel on avait établi des cimetières militaires, dicté des règles sur l’aménagement desdites sépultures et entretenu un certain devoir de mémoire populaire était la guerre franco-allemande de 1870-1871. L’article 16 du Traité de Francfort (1871) spécifiait que « (…) les gouvernements allemand et français s’engagent à entretenir les tombes des militaires ensevelis sur leurs territoires respectifs ». Par une loi entérinée le 2 février 1872, le gouvernement du nouveau Reich allemand instaurait une réglementation sur l’aménagement des sépultures de ses soldats en Alsace-Lorraine, provinces nouvellement acquises. On avait accordé une permission spéciale afin que les soldats français tués dans la région puissent y être inhumés en toute dignité et sobriété. Toutefois, il était difficile de procéder à l’identification des soldats tués, et ainsi de commémorer une certaine mémoire, puisque l’ensemble des morts ne portait pas de plaque d’identité.

L’année suivante, le 4 avril 1873, les Français votèrent une loi relativement à la conservation des tombes des soldats morts lors de l’Année Terrible. En conséquence, le gouvernement acheta tous les terrains vacants des cimetières communaux civils, de même que les terrains non clos où des soldats étaient déjà inhumés, quitte à exproprier au besoin. Par la suite, on installa dans chacun des cimetières des grilles en fonte d’un modèle préétabli et reconnaissable par une plaque avec la mention Tombes militaires – Loi du 4 avril 1873.

Toutes ces caractéristiques reflétaient en fait une série de réalités inhérentes aux batailles engagées. D’abord, les soldats étaient inhumés dans les cimetières communaux près des lieux des affrontements. Il n’y avait pas d’intention de séparer les sépultures militaires des civiles. L’absence de services administratifs rigoureux, de plaques d’identité individuelle, les pertes élevées des armées, ainsi que le désir naturel de prévenir des épidémies, firent en sorte que bon nombre des victimes militaires de la guerre franco-allemande reposent dans des fosses communes.

1914-1918 : la prise en considération du problème des sépultures allemandes

L’entretien des sépultures des soldats allemands morts à la guerre ne posait pas vraiment de problème, tant et aussi longtemps que duraient les hostilités. À l’instar des autres belligérants, l’état-major allemand s’était doté dès 1914 de son propre bureau chargé de veiller à l’entretien des sépultures des soldats tués ou morts de leurs blessures. Au gré de l’évolution des batailles, les Gräberoffiziere (« officiers des tombes ») suivaient les armées et procédaient, dans la mesure du possible, à l’identification et à l’inhumation des corps des soldats. Ceux-ci étaient regroupés dans des cimetières improvisés répartis non loin derrière les tranchées, tout le long de la ligne de front. Ce n’est qu’en septembre 1915 que le ministère allemand de la Guerre vota une réglementation afin d’assurer un entretien permanent des milliers de sépultures qui s’accumulaient depuis plusieurs mois déjà derrière un front franco-belge devenu somme toute stable.

Autant la période des hostilités facilita pour les Allemands le recueillement et le regroupement des corps, car il y avait justement des autorités pour s’en charger, autant il s’avéra difficile de poursuivre la tâche au moment où les soldats du défunt Reich durent impérativement évacuer le territoire franco-belge. Les autorités représentées par les Gräberoffiziere étant dissoutes, seul subsistait le Central-Nachweise-Amt (« Bureau central des preuves »), affilié au ministère prussien de la Guerre. Il était, pour ainsi dire, le seul organisme qui pouvait encore s’occuper de l’entretien des sépultures militaires allemandes dans les mois qui suivirent l’armistice de novembre 1918. Les conditions imposées par les Alliés à Versailles allèrent modifier la procédure.

Dans nombre de cas, et particulièrement lorsque le corps n'est pas (ou ne peut être) identifié, c'est la fosse commune qui attend le soldat tué.

Le point de vue de Versailles

À l’instar du Traité de Francfort, celui de Versailles de juin 1919 contenait des dispositions relatives à l’entretien des sépultures militaires. Les articles 225 et 226 enlevèrent au Central-Nachweise-Amt les dernières libertés qui lui restaient quant au droit de regard sur l’entretien des sépultures allemandes en terre étrangère. L’article 225 stipulait que « Les Gouvernements alliés et associés et le Gouvernement allemand feront respecter et entretenir les sépultures des soldats et marins inhumés sur leurs territoires respectifs. » Ce même article précisait que tous ces gouvernements « (…) s’engagent à reconnaître toute commission chargée par l’un ou par l’autre des Gouvernements alliés ou associés, d’identifier, enregistrer, entretenir ou élever des monuments convenables sur lesdites sépultures et à faciliter cette Commission l’accomplissement de ses devoirs. » L’article 226 contenait des dispositions similaires, mais elles concernaient le traitement des sépultures des internés civils et des prisonniers de guerre.

En dépit de toute la subtilité du langage diplomatique, ce que ces articles 225 et 226 disaient, en clair, c’est que les Allemands n’ont absolument rien à dire sur cette question. Par surcroît, la disposition relative à la reconnaissance d’une commission, par l’un ou l’autre des gouvernements « alliés ou associés », est en fait une obligation pour le gouvernement allemand d’admettre tout organisme qui sera chargé, par les pays vainqueurs, du mandat de traiter le problème, et ce, aussi bien sur le territoire franco-belge qu’en Allemagne.

Si l’Histoire retient principalement le célèbre article 231 sur la responsabilité allemande du conflit, il n’en demeure pas moins que les clauses 225 et 226 voisines ont sans conteste un impact immédiat pour les familles qui tentent par tous les moyens de localiser, voire de rapatrier le corps d’un proche mort à l’extérieur du pays. Toujours est-il que, dans le contexte des tensions accrues par Versailles, le problème de base pour les Allemands est de faire accepter par les Alliés une commission qui se rendra sur les anciens champs de bataille afin de veiller à l’entretien régulier des sépultures. Nous en sommes aux premières étapes d’impositions de restrictions sévères quant à l’érection et le réaménagement des cimetières militaires allemands. Ces mêmes restrictions affectent initialement le processus d’une mise en scène allemande de la mémoire de guerre vue à travers le cimetière. Le cimetière est un endroit naturel, reconnaissable et idéal pour une famille qui cherche à commémorer quelque chose de tangible. Ses sépultures sont porteuses d’un message sur l’horreur de la guerre, certes, mais aussi d’une mise en scène pour un idéal de gloire nationale.

Une mission à la base d’une mise en scène de la mémoire

Toutes sortes de pressions liées aux restrictions de Versailles, au désir bien naturel d’ériger une digne sépulture, même en terre étrangère, et à l’importance de ramener de l’ordre dans le cafouillis des anciens champs de bataille, ont amené les responsables allemands à se pencher sur les manières de construire les cimetières. L’un des experts sur la question était le Dr. Siegfried Emmo Eulen (1890-1945) qui, pendant les hostilités, agit comme officier responsable des sépultures militaires sur les théâtres d’opérations en Pologne et dans l’ex-Empire ottoman.

Le Dr. Siegfried Emmo Eulen, le fondateur de la VDK.

Le Dr. Eulen fonda le 26 novembre 1919 la Deutsche Kriegsgräberfürsorge (DK), qui peut se traduire par le Soin aux sépultures de guerre allemandes. Le Dr. Eulen désirait que cette nouvelle association ait pour mission unique d’entretenir les cimetières militaires allemands à l’extérieur du pays. La DK se voulait un organisme au financement privé et apolitique, tout en permettant à toute personne intéressée par la question des sépultures de guerre allemandes d’en devenir membre.

Malgré la désorganisation générale dans l’immédiat après-guerre, la réputation du Dr. Eulen eut tôt fait de le suivre. Bon nombre de personnalités influentes des milieux politiques et culturels lui donnèrent leurs appuis. Cependant, le Dr. Eulen souhaitait que toutes les classes de la société allemande puissent souscrire à son œuvre. C’est alors que le mot Volksbund, qui se traduit littéralement par Association du peuple, fut ajouté au nom de l’organisme, le 13 décembre de la même année, pour ainsi former la Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK) ou Commission allemande des sépultures de guerre.

Les objectifs sur lesquels repose l’essentiel de la mission de la VDK sont extrêmement ambitieux dans une Allemagne en pleine révolution spartakiste et aux prises avec les clauses de Versailles. D’abord, la VDK est cette commission qu’il faut faire reconnaître par les Alliés. Elle doit par la suite construire et maintenir les cimetières allemands en Allemagne et à l’étranger. Parmi d’autres tâches parfois ingrates, la commission devait faire accepter par les Alliés certains principes, comme celui d’avoir le droit de déposer des gerbes au nom des familles des défunts. Pauvres pour la plupart, les familles comptent aussi sur un éventuel support financier de la VDK afin de faire un pèlerinage au lieu de sépulture d’un proche. Ces questions comportent également des aspects logistiques non négligeables et, en ce sens, la VDK devait autant que possible établir des liaisons constructives avec les autorités locales où reposent des soldats allemands. Enfin, s’il lui reste encore de l’énergie (et des sous), la VDK doit contribuer à répandre le message pour une paix universelle. Pour ce faire, elle fonda en 1921 le magazine Stimme und Weg (Voix et Chemin) afin de matérialiser quelque peu ce dernier objectif à saveur pédagogique. C’était également une manière de faire des redditions de comptes régulières.

Un exemplaire de la revue "Stimme & Weg". La contribution des adolescents et des jeunes adultes apparaît comme essentielle à l'"oeuvre de paix universelle" à laquelle aspire la société allemande en regard du passé.

Il en faudra certes de l’énergie et des bonnes volontés, si l’on désire qu’un jour les 1,937,000 soldats allemands reposant dans 28 pays puissent trouver le repos éternel. C’est le constat que fit la VDK, d’après un sondage de 1929 sur l’ampleur du problème. Aux fins de cet article, on calcule qu’environ 57 % de l’ensemble des sépultures de guerre allemandes sont localisées et à remettre en scène dans le paysage franco-belge. Ce qui représente au bas mot 1,064,000 sépultures, soit la tâche à exécuter par Eulen et ses hommes dans la région.

Les occasions pour la VDK de travailler sur les cimetières allemands à l’étranger se font rares dans la première décennie d’après-guerre. La principale difficulté réside dans le fait d’établir des contacts avec des autorités locales parfois récalcitrantes à permettre à la VDK, bref à des Allemands, de revenir sur les anciens champs de bataille. C’est pourquoi il s’avère important que la nouvelle organisation soit patronnée par d’importantes personnalités et que des membres des classes dirigeantes y fassent un certain lobbying. Au fond, que veut la VDK dans les premiers temps? Tout simplement avoir une idée de l’état des cimetières, de voir ce qu’il en reste depuis la fin de la guerre. Comme nous l’avons également mentionné, il faut négocier une série de permissions afin de pouvoir déposer des gerbes dans chacun des cimetières. Pour les premières années d’exercice de la VDK, l’essentiel du travail fut donc d’établir ces contacts avec les autorités locales où sont situés les cimetières. On a pu en ce sens réaménager bon nombre de ces derniers jusqu’en 1933.

La Seconde Guerre mondiale amena une autre série de problèmes pour la VDK. Mise au pas par le Service des sépultures de guerre de la Wehrmacht à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la VDK devait plutôt s’occuper des sépultures des soldats tués au cours de ce conflit. Les contacts péniblement établis avec les autorités étrangères pendant l’entre-deux-guerres furent ainsi anéantis. Il fallut donc recommencer à zéro lorsque la VDK reprit son action humanitaire en 1946, tout en ajoutant aux 2 millions de morts de 1914-1918 les 3,5 millions de tués de 1939-1945.

Nombre de jeunes Allemands occupent leurs étés par un emplois rémunéré dans les cimetières militaires.

Naturellement, les perspectives d’après-guerre furent sombres pour la VDK. Il lui était interdit d’aller travailler en France et de prendre des nouvelles des cimetières qu’elle avait eu à peine le temps d’aménager avant 1939. Cependant, les choses changèrent pour le mieux en 1966 lorsque le président de Gaulle et le chancelier Adenauer, dans le contexte du rapprochement franco-allemand, ont inclus une clause permettant à nouveau à la VDK de revenir travailler sur une centaine de cimetières abandonnés depuis une trentaine d’années. Les travaux pour une complète réorganisation durèrent jusqu’au début des années 1980. Ceux-ci comportaient, entre autres choses, une refonte des tablettes nominatives sur les fosses communes, la construction de divers mémoriaux (monuments, stèles, etc.), le remplacement des anciennes croix de bois par de plus solides en fonte ou en pierre, etc. D’autres travaux nécessaires tels, l’embellissement de la végétation et l’amélioration de la signalisation routière firent également partie de cet immense projet de renaissance des cimetières allemands.

C’est officiellement au nom du gouvernement allemand que travaille la VDK de nos jours. Cependant, elle tire la majeure partie de son financement des dons de ses 1,3 millions de membres et opère avec un budget annuel de 6 millions d’Euros (données valides en 2005). Si l’unique quête publique annuelle n’apporte pas les recettes espérées, le gouvernement rembourse la somme manquante. Il est toujours difficile pour la VDK d’opérer, puisqu’elle n’a pas les ressources humaines et financières de ses équivalents britannique et américain. D’après les statistiques parues sur son site web, la VDK a le mandat de veiller à l’entretien de 836 cimetières de diverses dimensions répartis dans une centaine de pays où reposent des soldats allemands.

D’une époque à l’autre : les principes de mise en scène des cimetières

C’est à l’architecte Robert Tischler de Munich que l’on confia en juin 1926 le mandat de définir les règles qui régiraient le design et la construction des cimetières militaires. Ce qu’établit Tischler comme premier principe architectural, c’était d’éviter de construire des cimetières qui imiteraient (ou à tout le moins s’inspireraient) des principes esthétiques et symboliques de ceux des Alliés. La sobriété dans la conception était prioritaire, de même que cette volonté de fondre le cimetière dans le paysage local. La finalité bien évidente du cimetière était de faire ressortir l’élément « souvenir » dans une mise en scène lugubre qui rappellerait à la fois les aspects humbles et héroïques du sacrifice collectif des Allemands pour leur Patrie. Aux éléments théoriques s’ajoutaient d’embêtantes réalités, comme le fait d’opérer avec des budgets limités, ce qui forçait souvent Tischler à travailler avec de la main-d’œuvre bénévole allemande ou locale.

C’est ce qui fait en sorte que l’architecte de Munich devait faire reposer son œuvre sur des principes, et non obligatoirement sur des règles communes à l’ensemble des cimetières en devenir. Par exemple, les cimetières britanniques comportent tous la Croix du Sacrifice, peu importe leur taille, la localisation, etc. Avec ses budgets ridicules, Tischler put difficilement organiser les cimetières allemands sur un modèle uniforme et aussi strict que celui des Britanniques. Il fallut en conséquence insister sur les principes, quitte à les rehausser au statut de « règlements esthétiques » si l’avenir le permettait.

C’est dans cette optique que Tischler insista particulièrement sur le principe de fraternité dans la vie comme dans la mort. Peu importe que les sépultures soient en fonte ou en pierres, redressées ou couchées, catholiques ou juives, il convenait seulement de les disposer de manière ordonnée pour en faire ressortir l’élément dramatique (et héroïque) d’une armée toujours disposée à engager la bataille. Quant à la Grande Croix noire et les diverses stèles en forme de croix qui ornent bon nombre de ces cimetières, nous soulevons l’hypothèse qu’elles ne sont pas forcément un symbole de chrétienté, mais un point de ralliement, comme lorsque les soldats d’une certaine époque observaient le drapeau afin de connaître les ordres et d’avoir une idée de la direction générale de la bataille. De plus, cette même croix n’est pas impérativement au centre du cimetière, mais à des endroits épars selon les lieux.

D'une époque à l'autre.

On note également d’autres particularités primaires qui retiennent l’attention du visiteur sur ces lieux. L’une d’elles rappelle la rareté des pierres tombales classiques dans ces cimetières. Tischler préféra orner les sépultures individuelles d’une croix en fonte d’aluminium ou d’une plaque de pierre au ras le sol. Il lui était en autre interdit de faire graver sur une croix une inscription individuelle dictée par la famille du défunt. C’est ce qui rend l’atmosphère obligatoirement austère, d’autant plus qu’un autre principe de Tischler était de ne pas décorer les cimetières avec des fleurs. Le but était de ne pas cacher la réalité souvent tragique de la mort des soldats. Moins de décorations pour mieux mettre en scène la tragédie, telle fut la formule privilégiée par Tischler pour la période de l’entre-deux-guerres.

Par ailleurs, tous les problèmes d’ordre logistiques (budgets restreints, manque de main-d’œuvre, etc.) firent que le temps joua souvent contre Tischler dans l’aménagement des cimetières. Ces facteurs furent sans doute déterminants dans le choix fréquent de l’architecte pour l’aménagement de fosses communes, celles-ci étant intégrées à l’ensemble d’un paysage se voulant aussi sobre que possible.

Voilà en somme les quelques principes de base de l’œuvre de Tischler sur lesquels notre attention s’est arrêtée. Il reste finalement à voir la place que chacun occupe dans l’ensemble de la mise en scène de cette mémoire allemande de 1914-1918.

La forêt

Ce qui nous a frappés a priori, en visitant les cimetières allemands, ce ne sont pas les fameuses croix noires, mais de voir à quel point certains des lieux de sépultures se fondaient littéralement dans la forêt. Dans son ouvrage Le paysage et la mémoire, Simon Schama explique les origines du mythe de la forêt dans la construction d’une mythologie et d’une identité allemandes. Selon cet auteur, le premier signe de ce mythe apparaît dans l’œuvre Germania, écrite par Tacite vers 98. Sans entrer dans les détails, Tacite raconte sa version du cauchemar vécu par les légions romaines du général Varus aux prises avec les « hordes barbares » des forêts commandées par Arminius. Selon Schama, cette saga de la forêt décrite par Tacite inspira le professeur et poète patriote Celtis, qui, de son poste à l’Université d’Ingolstadt en 1492, consacra une partie de son œuvre à la réactualisation de ce mythe. Celtis était d’avis que le mythe de la forêt est à la base d’une première affirmation de l’identité germanique. Il voulait par ailleurs distinguer ce qu’il croyait être les vrais Allemands des autres tribus « barbares », tels les Scythes qu’il citait en exemple. En clair, Celtis voulait que les Allemands de son époque se réapproprient l’interprétation de leur propre histoire (et mythes) afin de l’écarter du monopole classique de la lecture latine faite par Tacite.

C’est dans ce contexte que Celtis et ses successeurs vont utiliser la forêt comme pierre angulaire à la construction d’une identité germanique. Malgré une déforestation réelle du territoire depuis l’époque de Tacite, plusieurs auteurs allemands, dont le géographe Johannes Raun, tout en rendant hommage à la grandeur des forêts anciennes, ont tenté de tuer l’autre mythe de la « démonisation » des peuples germaniques tel qu’évoqué par Tacite et d’autres auteurs latins.

Lorsque l’on établit les premières chaires d’études de foresterie en Allemagne dans les années 1870, l’on savait que la forêt n’était plus cet endroit de sauvagerie et de primitivisme. Elle correspondait davantage à une réalité de domestication, de cultures agricoles et d’intégration à l’espace urbain. Le propos de Schama consiste aussi à dire que les poètes allemands des XVIe-XVIIIe siècles se plaisaient à opposer la forêt germanique à la « maçonnerie latine ».

Bref, toute cette explication remet en contexte l’utilisation de l’élément forêt par Tischler et son équipe au lendemain de la guerre. L’interprétation qu’on en fait est secondaire, tant le but est d’intégrer la forêt aux cimetières afin d’en démontrer l’importance toujours actuelle pour les Allemands. Les cimetières d’Aprémont (Ardennes) et de Romagne-sous-Montfaucon (Meuse) sont typiques de cette intégration des sépultures au paysage forestier.

Cimetière d'Aprémont (Ardennes): 1,111 sépultures.
Cimetière de Romagne-sous-Montfaucon (Meuse): 1,412 sépultures.

Les croix de métal, de béton et de pierre

C’est lorsque la VDK put reprendre l’initiative de l’entretien des cimetières allemands en 1966 que l’on vit progressivement apparaître des croix en métal. Celles-ci remplaçaient les anciennes croix de bois pourries et laissées à elles-mêmes depuis la fin de la Grande Guerre. Comme c’est le cas pour le cimetière de Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais), qui est aussi le plus grand cimetière allemand de la Première Guerre mondiale en France, quatre soldats reposent en principe sous chacune de ces croix. Leurs noms figurent par groupes de deux, sur chaque côté de la croix. Le bras de celle-ci montre le nom et prénom du soldat, son grade, ainsi que la date de son décès. Bien que l’utilisation du noir illustre pertinemment le caractère lugubre donné à ce cimetière, le métal employé pour les croix explique avant tout un désir chez la VDK d’assurer une certaine durabilité étant donné que les budgets de remplacements des matériaux usés sont limités. Les Alliés avaient entre autres limité l’espace alloué aux cimetières allemands et, vu le nombre effarant de victimes dans ce secteur du front, on pensa que l’apposition de quatre noms par croix serait un moyen convenable de pallier à cette carence. Sans doute que le noir des croix est un contraste qui marque l’esprit du visiteur et, en ce sens, les membres de la VDK ont respecté la ligne de pensée qu’avait jadis tracée Tischler.

À l’instar des croix métalliques, celles en pierre ou en béton remplacèrent les désuètes croix de bois. Toujours par souci de durabilité et d’économie, un bon nombre de cimetières allemands du paysage franco-belge ont leurs sépultures faites de ces matériaux. Par exemple, le cimetière de Roye-Saint-Gille (Somme), où la pierre constitue le matériau principal. Cet exemple révèle une intéressante mise en scène de la mémoire de guerre. La tombe photographiée nous indique que deux corps reposent sous cette croix de pierre. Un officier, le sous-lieutenant Willy Land, et un militaire du rang, le réserviste Franz Kobiela, reposent au même lieu, mais furent tués à deux dates différentes. Cela est un facteur indicatif de la stabilité de cette ligne de front franco-belge où, de novembre 1914 à mars 1918, les positions ne bougèrent presque pas, laissant pour ainsi dire s’accumuler les morts. Un autre principe de Tischler figure sur cette sépulture, à savoir l’égalité des grades dans la mort, puisqu’un officier et un militaire du rang sont enterrés au même endroit.

Le troisième cas de figure relatif aux sépultures que nous présentons est celui des pupitres en pierres naturelles. L’exemple type se trouve au cimetière de Vladslo en Belgique. L’impressionnante concentration des sépultures dans ce cimetière n’est qu’amplifiée par le fait que des plaques (ou pupitres) sont placées à même le sol. Les noms des soldats sont inscrits sur chacune d’elle. Cela constitue bien entendu une solution économique et durable, car une faible quantité de pierre est employée par sépulture. Au plan symbolique, le visiteur est frappé par l’ordre et le caractère macabre déployés. Autant le phénomène de la mort est accentué par ces pierres toutes couchées, autant on est sous l’impression que des hommes encore vivants se jettent au sol afin d’éviter la mitraille.

Cimetière de Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais): 44,833 sépultures. On peut y lire l'inscription: Den Menschen, die guten Willens sind (Les personnes de bonne volonté).
Cimetière de Roye-Saint-Gilles (Somme): 6,545 sépultures.
Cimetière de Vladslo (Belgique): 25,644 sépultures.

Les fosses communes

À l’instar des affrontements en 1870-1871, nous pouvons dire que des raisons similaires à ce conflit ont amené les belligérants à construire un grand nombre de fosses communes, souvent intégrées aux cimetières militaires eux-mêmes. Pour les Allemands, cette situation s’observe davantage si l’on considère les accords passés avec la Belgique (1952) et la France (1966). Ces ententes ont imposé, d’une part, une concentration des sépultures allemandes et, d’autre part, un réaménagement des cimetières abandonnés, dont bon nombre furent reconvertis en fosses communes. Plus ou moins désirés par les Allemands, ces concours de circonstances offrent néanmoins un effet des plus suggestifs sur la boucherie de 1914-1918. Une certaine règle prédomine, telle l’apposition d’un écriteau disant simplement que des soldats allemands reposent en ce lieu. Des informations sur le nombre total de corps ensevelis et une mention quant à ceux n’ayant pu être identifiés y figurent également.

La taille des fosses communes varie grandement, toujours selon les circonstances du temps de la guerre, ou encore de celles dans lesquelles travailla la VDK par la suite. À titre d’exemple, on remarque que la fosse de Neufchâteau-Malonne (Belgique) contient 44 corps, alors que celle du cimetière de Pierrepont (Meurthe-et-Moselle) en contient plus de mille. Si dans la première se trouvent 44 corps non identifiés, la seconde nous présente au contraire des plaques sur lesquelles apparaît l’identité des défunts. Par ailleurs, les exemples des cimetières de Pierrepont et de Sapignies (Pas-de-Calais) illustrent adéquatement ce principe d’intégration des fosses communes dans les cimetières. Ils amènent en ce sens le visiteur à s’interroger davantage sur les circonstances qui provoquèrent cet état de fait. Après tout, tous sont des soldats allemands qui pour les uns reposent sous une sépulture standard, alors que d’autres corps identifiés furent jetés dans la fosse commune. C’est encore du côté des circonstances qu’il faut chercher. L’exemple de la fosse commune dans le cimetière de Walscheid (Moselle) nous enseigne que ces soldats furent tués dans les environs pendant les journées du 19 au 22 août 1914 et enfin rassemblés en ce lieu. Si cet indice montre au visiteur que le carnage fut bien réel et que beaucoup d’hommes meurent en peu de temps, il peut être aussi, pour l’historien qui enquête, une mine d’or d’informations qui permettent de mieux reconstituer la bataille.

Plaque à l'entrée du cimetière d'Aubérive (Marne).
Fosse commune de Neufchâteau-Malonne (Belgique): 44 corps non identifiés.
Fosse commune de Pierrepont (Meurthe-et-Moselle): 1,084 corps.
Fosse commune de Sapignies (Pas-de-Calais): 1,550 corps.
Fosse commune de Sarrebourg (Moselle): 83 corps.
Plaque identifiant certains corps dans la fosse commune de Walscheid (Moselle): 256 corps.

Les stèles

Nous avons précédemment fait allusion à divers symboles qui s’ajoutent à la mise en scène des cimetières, telles la Grande Croix noire ainsi que les stèles. Ces dernières furent érigées dans les cimetières d’une certaine envergure. Le choix d’une croix n’est, encore une fois, pas automatiquement associé à la chrétienté, même si l’écrasante majorité des soldats allemands étaient chrétiens. En fait, la stèle est un mémorial qui rend hommage à la camaraderie des hommes au front, en particulier dans la mort. Par exemple, la petite phrase évocatrice Ich hatte einen Kameraden, einen bessern findst du nicht (J’avais un camarade, le meilleur que tu puisses avoir) parle d’elle-même. Certains y voient un important élément de pacifisme, d’autres feront une lecture différente en l’associant à la camaraderie naturelle entre les soldats du front. Dans un cas comme dans l’autre, Tischler a jugé importante l’insertion d’une petite phrase à plusieurs sens comme celle-ci. Notons dans cet ordre d’idées que les cimetières militaires britanniques contiennent chacun une stèle sur laquelle on lit la phrase de Rudyard Kipling : Their Name Liveth For Evermore (Leurs noms vivront à jamais). La stèle rappelle au visiteur, en un point précis, qu’une lecture de cette mémoire est envisageable. Elle lui en fournit simplement la genèse.

Stèle dans le cimetière d'Achiet-le-Petit (Pas-de-Calais): 1,314 sépultures.
Ich hatte einen Kameraden, einen bessern findst du nicht (J’avais un camarade, le meilleur que tu puisses avoir)

Les sépultures juives

Une autre lecture suggestive de la mise en scène des cimetières allemands repose dans la distinction, sur le fond de bases religieuses, entre les modèles de sépultures chrétiennes et juives. D’après l’historien allemand Christian Zentner, environ 100,000 soldats juifs ont servi dans les armées du Kaiser, et parmi eux 12,000 sont morts au champ d’honneur. Chiffre éloquent qui se traduit sur le terrain par un contraste frappant, au plan esthétique, entre le choix d’une dalle de pierre pour la sépulture juive et celui d’une croix pour la sépulture chrétienne. Néanmoins, les rares tombes juives semblent parfaitement intégrées dans l’océan des sépultures chrétiennes. L’exemple du cimetière de Berru (Marne) est intéressant à cet égard puisqu’on n’a pas fait le choix d’isoler les tombes juives. Après tout, cette mise en scène témoigne que les soldats juifs, comme les soldats chrétiens, ont fait leur devoir pour la Patrie. L’idéal de sacrifice pour la collectivité passe, dans ce contexte particulier, devant celui de la religion et de la culture juives, quoique ces derniers ne sont pas totalement exclus. En plus des informations relatives au décès du combattant (nom, grade, etc.), figurent sur les pierres tombales deux phrases en hébreu. La plus courte dit qu’ici un homme repose, et la seconde : Puisse son âme se faire l’écho dans le cercle des vivants.

Les sépultures juives ne constituent donc pas des éléments discordants dans cet ensemble chrétien. Ils ne le sont pas plus qu’un cimetière où, par exemple, s’entrecroisent tombes normales et fosses communes. Pour y voir plus clair, il faut constamment avoir à l’esprit la mise en valeur des principes de base de Tischler tels la sobriété et le respect.

Cimetière de Beaucamps-Ligny (Nord): 2,628 sépultures.
Cimetière de Berru (Marne): 17,559 sépultures.

Les cimetières nationaux mixtes

Les cimetières nationaux mixtes font également partie de la réalité de la mise en scène de la mémoire de 1914-1918 dans le paysage franco-belge. Pourquoi ces cimetières contiennent-ils les sépultures de soldats de diverses nationalités, souvent ennemies? Encore une fois, ce sont les réalités du champ de bataille qui fournissent une première série d’hypothèses, bien avant toute analyse de la dimension symbolique de ces lieux. Comme c’est le cas pour le petit cimetière de Bertrix-Heide (Belgique), les morts français furent pris en charge par les Allemands, qui y inhumèrent aussi leurs soldats tués au cours de cet affrontement local, le 22 août 1914.

Le cimetière Le Sourd (Aisne) offre un autre exemple de lieu de mémoire mixte des plus intéressants. Il rappelle les affrontements dans la région de l’Oise dans les derniers jours d’août 1914. Les Allemands y ont également inhumé les cadavres de leurs adversaires français. Il est étonnant de constater dans ce cimetière que deux types de sobriétés s’affichent. Celle que l’on connaît aux cimetières allemands, et une autre par le drapeau français placé aux côtés de la Grande Croix allemande. C’est ici que les autorités allemandes et françaises travaillent conjointement afin de perpétuer conjointement le souvenir de combattants autrefois ennemis dans la vie, et devenus camarades dans la mort. S’ils étaient davantage connus, ces cimetières mixtes, voire ces mises en scène soudées de la mémoire, constitueraient d’excellents endroits d’éducation pour la jeunesse.

Cimetière mixte de Bertrix-Heide (Belgique): 254 sépultures allemandes et 264 sépultures françaises.
Cimetière mixte de Le Sourd (Aisne): 699 sépultures allemandes et 1,333 sépultures françaises.

Deuil et anonymat

Le deuil et l’anonymat sont des dimensions que nous avons peu explorées jusqu’à présent. Le temps accomplissant son œuvre implacable, de moins en moins de familles se rendent en pèlerinage sur les tombes de 1914-1918. Le caractère anonyme de la mort des soldats occupe alors une plus grande place dans la mise en scène de cette mémoire. L’exemple le plus connu d’une mise en scène du deuil se trouve au cimetière de Langemarck en Belgique. En 1956, le Pr. Emil Krieger aménagea quatre sculptures en une œuvre qu’il a intitulée Trauernde Soldaten (Soldats pleurant). Cet artiste s’était inspiré d’une photo bien connue où des soldats du Rheinische Reserve-Infanterieregiment Nr. 258 se recueillent devant la sépulture d’un frère d’armes récemment tué. Il s’agit du premier recueillement brut, celui de pleurer la mort au front, et ce, bien avant que la famille en soit avertie.

Pour ceux qui restent au pays, seul le calme de l’après-guerre offre la possibilité d’aller se recueillir avec un minimum d’intimité sur la tombe d’un parent proche. L’artiste Käthe Kollwitz a sculpté en 1932 sa propre histoire, mais aussi celle de tant d’autres parents. On la voit en compagnie de son mari, tous deux à genoux devant la tombe de leur fils Peter, tué le 23 octobre 1914 dans la région de Dixmude en Belgique. Situées dans le cimetière de Vladslo, ces sculptures représentent en quelque sorte le paroxysme de la mise en scène d’une mémoire de guerre pour une nation qui découvre l’ampleur du cataclysme qui a fauché deux millions d’hommes. Ces sculptures sont universelles, elles parlent au nom de tous les parents dévastés par la perte d’un enfant.

Cimetière de Langemarck (Belgique): 44,304 sépultures.
Cimetière de Vladslo (Belgique): 25,644 sépultures.

Conclusion

Pour diverses raisons, qui font à elles seules l’objet d’un autre débat, les cimetières militaires allemands de 1914-1918 ne semblent pas jouir du même degré de fréquentation que leurs homologues franco-britanniques. Sont-ils pour autant des espaces à la marge de la mémoire? Nous avons humblement tenté de démontrer par cet essai que la réponse est non. Ces cimetières nous fournissent aussi des réponses à la vague interrogation que les historiens de la mémoire aiment se poser : que nous reste-t-il de la Grande Guerre?

Autrement dit, comment s’est construit le discours mémoriel à la suite de ce conflit, comment a-t-on mis en scène ces fragments de la guerre de 1914-1918? Poser la question c’est en même temps y répondre. Lorsqu’ils nous parlent, les cimetières du paysage franco-belge nous proposent, aussi bien dans un tout (vaste étendue des croix, fosse commune, etc.) que par quelques éléments (tombe individuelle, monument, etc.), une série d’évocations qui nous autorisent à donner un sens à la tuerie, voire à la théâtraliser.

C’est ce qu’avait compris Robert Tischler lorsqu’il fit de la sobriété un élément capital de la remémoration du drame national, et ce, à travers un discours de pierres qu’il était chargé de mettre en scène. De nos jours, ce sont des étudiants et des conscrits de l’armée allemande qui veillent à l’entretien de ces cimetières et qui poursuivent, au fond, l’œuvre de Tischler. En somme, nous avons proposé une lecture des cimetières allemands, après les avoir parcourus et parlé avec ceux qui s’en occupent. Or, pour que ces lieux de mémoire vivent, ils ont besoin d’être visités, commentés et critiqués.

Bibliogrpahie
•CAPDEVILA, Luc et Danièle Voldman, Nos morts : les sociétés occidentales face aux tués de la guerre ((XIXe-XXe siècles), Paris, Payot, 2002. 282 p.
•BIRABEN, Anne. Les cimetières militaires en France. Architecture et paysage, Paris, L’Harmattan, coll. “Histoire et idées des Arts”, 2005. 215 p.
Langemarck (Belgique).

À la quête d’une identité nationale commune : le nationalisme des élites françaises face à la politique agressive de l’Allemagne (1905 – 1914)

Introduction

Les premières années du XXe siècle voient l’Europe, et particulièrement la France, sous l’emprise d’extrêmes tensions nationales. Ces années s’inscrivent dans une époque que l’on nomme la « paix armée », depuis la perte par la France de l’Alsace-Lorraine en 1871, de même que par son isolement diplomatique qui suivit jusque vers 1890. À cette date, la France refait ses forces militaires et elle parvient à se défaire du filet bismarckien en créant des alliances concrètes avec le Royaume-Uni et la Russie. C’est pourquoi elle se retrouve partiellement rétablie de ses déboires, mais en présence d’une Allemagne qui pratique toujours une politique agressive à son égard, notamment à partir de 1905 jusqu’au début de la guerre en 1914. Pour se défendre, les élites françaises adoptent des politiques nationales contenant des éléments qui finissent par les diviser, minant du coup l’État français. Tout cela s’exerce sous la menace constante d’un conflit armé entre la France et l’Allemagne.

Dès lors se pose un problème d’instabilité politique, car le nationalisme français est divisé. C’est en ce sens que nous nous sommes interrogés afin de savoir de quelle manière, en considérant la politique agressive allemande face à la France, s’est défini le nationalisme des élites françaises, entre le coup de Tanger (1905) et la fin de la bataille de la Marne (1914). Certains auteurs pensent que le nationalisme français fut réellement troublé par l’Allemagne et que le statut de « défenseur de la Civilisation » attribué à la France en fut amplifié. Par contre, des historiens, comme le défunt Jean-Baptiste Duroselle, furent d’avis que la France limita par son nationalisme les effets de la « décadence politique » dont elle se crut victime. Suivant la première idée, on peut déduire que la politique agressive de l’Allemagne, marquée depuis Tanger (1905), serait responsable de l’instabilité politique du gouvernement français; les élites étant divisées dans leur nationalisme entre revanche ou conciliation, et ce, jusqu’en 1914, d’où la guerre qui serait la solution pour éliminer ces divisions, car elle entraîne la formation de l’Union Sacrée.

La démarche choisie pour cet article repose sur la comparaison des diverses manifestations du nationalisme français en présence de l’Allemagne. Dans un premier temps, il sera question des réapparitions des querelles nationalistes et de leur contenu. Ensuite, l’instabilité politique créée par ces divisions internes sera étudiée en tant que conséquence du premier point. Enfin, la guerre de 1914 apporte un élément particulier, car les opinions sont à nouveau unifiées dans ce que l’on appelle l’Union Sacrée. Est-ce vraiment la solution? Des nuances sont à apporter. Suivant cette logique, le présent travail vise à montrer comment le nationalisme français suit une étrange évolution au gré des événements et des passions.

Renaissance des querelles nationalistes en France (1905-1909)

Les divisions nationalistes en France proviennent, depuis 1905, du fait que les acteurs de la vie publique ne s’entendent pas ou peu sur la manière d’agir face à l’Allemagne que l’on considère dangereuse. Les nationalistes veulent apporter « (…) une clef déterminante à la solution et à l’explication des problèmes » (1) de la France, car la prise de conscience du danger allemand fait naître des définitions à ce nationalisme et surgir des maîtres à penser, en plus d’alerter la haute société française au danger outre-Rhin.

Redéfinir la notion de nationalisme en 1905

Le « nationalisme français » comprend à sa base une forte tendance au mépris et à l’hostilité face à l’Allemagne, que l’on tient responsable des déboires de la nation (2). Il inclut également une prise de position à adopter face à une politique agressive venant de l’extérieur (3). Cette même prise de position tient son origine de la défaite de 1871. Le nationalisme français prend une tournure radicale prônant la haine de l’Allemand, la revanche et la reconquête de l’Alsace-Lorraine (4).

« Il (le nationalisme) est avant tout mouvement de défense, repli, resserrement sur lui-même d’un corps blessé » (5). D’un ton poétique, cela illustre le sentiment global en 1905. Par contre, ce nationalisme apaisant laisse la place au fil du temps à un « (…) nationalisme positif, belliqueux et davantage conscient du danger de la guerre » (6). À partir de cette définition, les élites françaises apportent des variations, voire des contradictions, car Maurice Barrès et Charles Maurras imposent chacun leur vision de ce que l’on peut appeler maintenant un « renouveau du nationalisme ».

Les écoles et les tendances à la base du renouveau nationaliste

Prenant la supposée décadence française comme point de départ à leur réflexion (7), Maurice Barrès et Charles Maurras choisissent une attitude conciliante et revancharde face à l’Allemagne. Ils développent et défendent leurs idéologies pour donner un pouls à leur nationalisme dans le but d’assurer la survie de la France.

Maurice Barrès.

Pour Barrès, le nationalisme doit contenir des impulsions visant à redonner des forces à la France. Ce nationalisme est, à la base, moral et éducatif, car il faut prodiguer une conscience aux citoyens (8). En analysant le nationalisme de Maurras, on constate rapidement que celui-ci veut reformer l’État par les institutions et non pas donner une conscience aux citoyens, car il juge qu’ils l’ont déjà (9). De plus, le nationalisme essentiellement conservateur de Maurras prône les valeurs du passé et favorise un retour de la monarchie.

Sur un plan plus social, Barrès pense que la vitalité du peuple français va combattre l’Allemagne. C’est donc que l’ordre social doit être prioritaire afin de garantir la sécurité de la nation. Bien que l’on puisse penser que son nationalisme soit tourné vers l’intérieur, il en demeure que la « (…) haine de l’Allemand est un élément de solidarité nationale » (10), au même titre que le socialisme par exemple. Face à Barrès, Maurras pense que les Français doivent s’unir derrière un État fort, monarchique et qu’ils doivent ressentir une défiance de l’étranger menaçant allant vers la xénophobie (11). De cette haine des voisins de l’est doit découler une « (…) lutte à mort contre l’Allemagne » (12). Au travers de ces confrontations, les représentants des organismes barrésiens et maurrassiens s’infiltrent dans les milieux intellectuels et politiques afin d’implanter la vision du bon nationalisme.

Pour sa part, la Ligue des Patriotes, qui est dirigée par Barrès à partir de 1914, représente dans les premiers temps l’élite intellectuelle. Bien qu’hostile au parlementarisme comme Maurras, elle perd de son influence chez les élites, parce que cette ligue milite trop vers les problèmes intérieurs, alors que les hauts milieux français veulent que l’on s’occupe plutôt de l’Allemagne (13). Contrairement à Barrès, Maurras concentre ses idées depuis 1908 dans l’Action française. Organe très à droite, il va combattre tout ce qui dérange au bon maintien de l’État, comme les forces socialistes et même les nationalistes de Barrès, que l’Action française juge trop modérés. D’ailleurs, les nationalistes et leurs organismes se rendent bientôt compte de l’influence allemande dans la vie française de tous les jours. Ils en viennent à trouver que l’Allemagne les grignote petit à petit d’un point de vue culturel et économique, et on juge cela inacceptable.

Rassemblement des membres de la Ligue des Patriotes en 1913. On reconnaît sur la photo Maurice Barrès, de même que Paul Déroulède, une autre figure importante du nationalisme français de l'époque.

Les infiltrations allemandes en France via les capitaux et les idées

L’un des derniers aspects à ne pas négliger de cette renaissance nationaliste est cette fameuse question de l’influence allemande en France. Il y a deux natures à cette influence, qui sont d’ordre économique et culturel. De plus, le tout est lié au péril allemand qui plane en France chez les élites depuis la crise de Tanger en 1905. Charles Péguy écrit à ce sujet : « Tout le monde en même temps connut que la menace d’une invasion allemande est présente, qu’elle était là, que son imminence était réelle » (14).

Charles Maurras.

Ces craintes se transportent dans un premier temps sur le plan économique. En effet, les nationalistes des grandes sociétés françaises réservent les capitaux à l’industrie nationale d’abord, jusqu’à exiger des compensations de l’État lorsqu’ils doivent placer de l’argent sur des marchés extérieurs outre les colonies. Ce signe d’« antigermanisme économique » se voit beaucoup dans les industries d’armement comme Schneider ou Le Creusot (15). Les nationalistes réveillés constatent une pénétration sauvage des capitaux allemands en France vers 1907. On veut donc protéger l’industrie française des produits et capitaux allemands, ce qui entraîne la naissance d’une coalition entre les ultra-protectionnistes industriels et les nationalistes (16).

Auprès de l’élite intellectuelle, il existe aussi une « renaissance anti-allemande ». Cela se traduit dans la littérature par l’adoption de thèmes comme la nécessité de combattre, l’antagonisme des races, la menace constante de la guerre, etc. Les romanciers français s’imprègnent de ce sentiment dans des oeuvres comme Monsieur et Madame Moloch (1906) de Marcel Prévost, ou encore Juste Lobel, Alsacien (1911) d’André Lichtenberger (17). Cette littérature vise à changer les mentalités pour qu’elles se tournent vers un état d’esprit davantage nationaliste et sensible à la psychose d’une guerre éventuelle (18). Mis à part les romanciers, les intellectuels ayant pris contact avec la culture allemande voient les influences de Wagner ou de Nietzsche envahir la France. Cela les rend inquiets, exaspérés (19).

Ces teintes économiques et culturelles provoquent aussi des divisions entre les élites, mais à un degré moindre qu’au parlement. L’idée dominante veut que la crainte de l’Allemagne soit l’une des principales causes des divergences nationalistes. Étant donné le manque de coordination et de contrôle des idées, l’État français se trouve bientôt pris dans une lutte interne opposant ceux qui pensent trouver la solution aux problèmes franco-allemands. Ces tentatives aboutissent donc à une véritable instabilité au niveau politique.

Les "Camelots du Roi" appartenant au mouvement de l'Action française de Charles Maurras.


Instabilité politique en France : conséquence des divisions nationalistes (1909-1913)

On peut le remarquer, les années 1905-1909 constituent pour les élites une période de réadaptation face à une nouvelle prise de conscience du danger allemand. C’est également à ce moment que naissent les divergences nationalistes. Les oppositions se situent au parlement, entre autres par une remise en cause des institutions nationales comme l’armée, où les politiciens soulèvent l’épineuse question des provinces perdues depuis 1871. Indirectement, la guerre fait peur.

Débats ministériels, la guerre tourmente les esprits

1909 est l’année de la chute du gouvernement de Georges Clemenceau. Jusqu’aux élections d’avril-mai 1914, onze gouvernements vont se succéder à la tête de la République. Pourquoi cette instabilité? Deux raisons l’expliquent. En premier lieu, il faut considérer le poids des socialistes de Jean Jaurès (S.F.I.O.) qui prennent de nombreux sièges aux candidats nationalistes. Ces derniers étant eux-mêmes divisés, il est difficile de former un gouvernement stable et ayant une politique cohérente à l’égard de l’Allemagne (20).

Un des fameux tracas est l’éventualité d’une autre guerre franco-allemande. Pour y faire face, il faut l’unité du sentiment national. Dans l’Appel au Soldat, Barrès écrit : « The unity of sentiment in France is a danger for Germany  » (21). Cette idée se répercute dans la vie française, car il y a beaucoup de manifestations militaristes. Les élites croient à une guerre contre l’Allemagne. Ils vont amener cette même idée au parlement par une loi rajoutant une année au service militaire obligatoire de deux ans. La loi Barthou, du nom de son auteur, désire en effet ramener à trois années le service militaire obligatoire, dans le but d’accroître les effectifs de l’armée d’active française (22). Les arguments des nationalistes de droite, favorables à la loi, reposent sur le fait que l’Allemagne aura en 1913 des effectifs militaires doubles de ceux de la France. On peut aisément s’imaginer les protestations que les débats provoquèrent. Les journaux appuyant la loi affichent : « (…) nos voisins de l’Est mettent en péril l’indépendance de notre pays » (23), ou : « C’est une question de vie ou de mort pour notre pays » (24). Cette peur de la guerre éveille chez les élites, comme dans la population, le danger que laisse planer le voisin allemand sur les Français.

La loi Barthou de 1913 n’est qu’un exemple parmi d’autres pour illustrer la pression du danger allemand sur le gouvernement français. D’un côté, la droite est pour et de l’autre la gauche a des réticences. Ajoutons à cela l’instabilité politique grandissante et il en résulte une France affaiblie intérieurement. Bien que l’on soit conscient qu’il faut agir, sur le plan militaire notamment, les nombreux gouvernements français parviennent malgré tout à garder une certaine cohésion. Dans la tourmente ministérielle, le souvenir de l’Alsace-Lorraine sert de « bouée de sauvetage » aux divisions nationales.

Le prolongement de deux à trois ans du service militaire obligatoire en France en 1913 fut décrié dans bien des cercles politiques, en particulier au sein de la Section française de l'Internationale ouvrière que dirigeait Jean Jaurès.

Les provinces perdues

La réapparition du danger allemand depuis 1905 est également accompagnée d’un relent de la question des provinces perdues que sont l’Alsace et la Lorraine. Bien que les divisions politiques affaiblissent le gouvernement français, il y a cependant un certain consensus entre les nationalistes de gauche et de droite, qui veulent tous profondément récupérer ces territoires perdus depuis 1871. Le point en litige réside dans la manière d’y parvenir.

L'affaire de Saverne de 1913 ravive des tensions latentes franco-allemandes, qu'une certaine droite française ne tarda pas à exploiter.

En 1911, la relance de la question des provinces perdues est due en partie au fait que l’Allemagne veut réorganiser tout son empire, lui redonner de nouvelles structures politiques et administratives (25). Jusque-là tout va bien, mais l’Allemagne adopte une politique de « germanisation » de l’Alsace-Lorraine. Les nationalistes français n’approuvent pas les abus supposés des Allemands afin d’imprégner ces régions de leur culture. L’affaire de Saverne en 1913 accroît les débats, car un officier allemand aurait porté la main sur un Alsacien-Lorrain refusant de le saluer (26). C’est dans un esprit de revanche, suscité par cet exemple, que les nationalistes de droite entretiennent leurs idéologies favorables à la reconquête des deux provinces.

D’un autre côté, il y a de l’opposition. En effet, l’objectif principal des nationalistes de gauche était un rapprochement avec l’Allemagne, même si la question de l’Alsace-Lorraine faisait obstacle (27). La droite ne voit pas cela du même œil. Celle-ci ne veut tout simplement pas de rapprochements avec son voisin de l’est. Les nationalistes de droite estiment leurs droits violés par la perte des provinces. Ils nient le rapprochement et souhaitent le maintien de la loi des trois ans mentionnée précédemment (28). Somme toute, on constate qu’un rien idéologique sépare les nationalistes de droite ou de gauche. Bien sûr, on désire la reconquête de l’Alsace-Lorraine, mais par quelle procédure? Barrès, vu comme un représentant de la gauche, témoigne : « Notre pays ne peut devenir le vassal du Kaiser et jamais nous n’oublierons l’Alsace-Lorraine » (29). L’idée de revanche est là, mais elle est assez disparate, si bien que la guerre de 1914 n’éclatera pas dans un climat unanime de revanche.

Par conséquent, l’année 1914 marqua un grand tournant chez les nationalistes français. La peur de l’Allemagne se concrétise le 3 août lors de la déclaration de guerre. Même si l’on devine un conflit à l’horizon depuis 1905, une atmosphère de détente règne en France (30). C’est par le ralliement à la guerre des extrémistes de droite et de gauche, sous le gouvernement de la République, qu’on assiste à la fin des divisions nationalistes et à la naissance de l’Union sacrée (31).

Une Union Sacrée forcée par les circonstances?

En premier lieu, il faut définir ce qu’est l’Union Sacrée. Elle est d’abord le sentiment national adapté à l’état de guerre (32). Pour être plus précis, c’est le « (…) nom donné à la politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement, René Viviani, afin d’opposer aux Allemands le rempart d’une nation unie. » (33) Donc, l’Union Sacrée est une décision spontanée d’oublier toutes les querelles afin d’assurer un devoir très important, celui de la défense de la patrie. Les moins partisans de cette union disent qu’il s’agit d’un accord pour passer les divergences sous silence, le temps que la guerre finisse (34). Bien que l’on parle d’un accord, il y a certaines divisions cachées, car les nationalistes de droite luttent pour la défense de la France et ceux de gauche pour la liberté et la justice (35).

C’est dire que la guerre s’avère être la « solution » aux problèmes nationalistes. Devant cette épreuve nationale, les idées contraires au nationalisme n’ont plus leur place. On veut que tous les Français répondent à l’appel de la mobilisation; ceux qui font défection sont inscrits sur le Carnet B qui vise à identifier rapidement tous ceux que l’on soupçonne être des socialistes, anarchistes, syndicalistes, etc. Le ton révolutionnaire de la patrie en danger revient et, chose étrange si l’on peut dire, l’Union sacrée va jusqu’à inclure des socialistes (36). La guerre étant présumée courte, on pense que les luttes partisanes resteront sous silence (37). La guerre tant crainte des Français depuis 1905 s’avère une solution temporaire pour éliminer les divisions politiques qui s’infiltrent en France. En d’autres termes, la politique agressive de l’Allemagne créer des déchirements chez les élites nationalistes, mais elle parvient malgré elle à réunir le sentiment national sous une même bannière.

La France des années 1905-1914 est une France profondément bouleversée dans son nationalisme. Les troubles nationalistes débutent en 1905 par le coup de Tanger, ce qui amène les nationalistes à prendre à nouveau conscience du danger potentiel de l’Allemagne sur leur pays. Barrès et Maurras vont établir des écoles nationalistes de gauche et de droite pour amener leurs contemporains à choisir une attitude spécifique face à l’Allemagne. Ces élites ne peuvent évidemment pas former un gouvernement stable, car de grands débats comme la loi Barthou ou l’Alsace-Lorraine viennent accroître les mésententes dans leurs rangs. L’Allemagne, qui est au cœur de la controverse nationaliste française, concrétise sa politique agressive le 3 août 1914 par sa déclaration de guerre à la France. L’Union Sacrée se forme et les élites nationalistes sont, pour un certain temps, unies dans un sentiment national commun.

Politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement René Viviani (gauche), l'Union sacrée permit d'opposer aux Allemands le rempart d'une nation unie. C'est du moins une première interprétation que l'on peut en dégager, si l'on se fie aux nombreuses (et enthousiastes) manifestations en France lors de la mobilisation générale des armées en 1914.

Conclusion

Après avoir exposé ces quelques éléments, on peut penser que l’hypothèse formulée en introduction est vraie dans son ensemble. Cependant, on peut y apporter des nuances. L’Allemagne a bien sûr exercé une pression sur la France, mais les notions de revanche et de conciliation ne sont pas toujours tranchées au couteau. On constate que revanche et conciliation signifient si, oui ou non, on doit se battre pour l’Alsace-Lorraine. Il est important de prendre en compte que d’autres problèmes affectent la France entre 1905 et 1914. Enfin, mentionnons qu’il fut difficile pour les nationalistes de maintenir la ferveur de reconquête auprès du peuple français en général, car la sensibilité face à la question de l’Alsace-Lorraine s’atténua depuis les années 1890, et ce, jusqu’en 1914.

Notes

1 – Jean-Luc Chabot, Le Nationalisme, Paris, P.U.F., 1986, page 3.

2 – Gérard Loriot, Pouvoir, idéologies et régimes politiques, Laval, Études Vivantes, 1992, page 338.

3 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 21.

4 – Françoise Marcard, La France de 1870 à 1918. L’ancrage de la République, Paris, Armand Colin, 1996, page 45.

5 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 18.

6 – Eugen Weber, « Le renouveau nationaliste en France et le glissement vers la droite. 1905-1914 », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, Tome V, (avril-juin 1958), page 114.

7 – Jean-Jacques Becker, L’Europe dans la Grande Guerre, Paris, Éditions Belin, 1996, page 31.

8 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 216.

9 – Idem.

10 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 204.

11 – Idem., page 206.

12 – Pierre Pierrard, « Maurras », in Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 178.

13 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, pages 196-197.

14 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 224.

15 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 182.

16 – Idem., page 183.

17 – Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française. 1870-1914, Paris, Presses universitaires de France, 1959, page 492.

18 – Idem., page 495.

19 – Idem., page 476.

20 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 220.

21 – Eugen Weber, The nationalist revival in France, 1905-1914, University of California Press Berkeley and Los Angeles, 1968, page 100.

22 – Françoise Marcard, Op. Cit., page 27.

23 – André Rossel, Histoire de France à travers les journaux du temps passé. La Belle Époque (1898-1914), L’Arbre Verdoyant, 1988, page 289.

24 – Idem.

25 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 191.

26 – Idem., page 193.

27 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 56.

28 – Idem., page 59.

29 – Ibid.

30 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 265.

31 – Idem., page 271.

32 – Ibid., page 283.

33 – Pierre Pierrard, « Union Sacrée », in dans Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 243.

34 – Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français. 1914-1918, Paris, Perrin, 1994, page 48.

35 – Idem.

36 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 235.

37 – Ibid., page 238.

Du Cartel au Front populaire : la droite française et la violence à travers son nationalisme (1924-1936)

Introduction

La politique répond à un besoin sensible des hommes, celui de faire valoir leurs idées quand il ne s’agit pas tout simplement de les imposer. Ces deux attitudes tendent parfois à se confondre, ce qui explique en partie pourquoi la violence constitue un élément du jeu politique. Non pas qu’il faille la valoriser ou encore faire son procès, mais la violence caractérise le déroulement des enjeux politiques depuis toujours, notamment au XXe siècle. Un facteur ayant inspiré la violence physique et verbale en politique est le nationalisme. Doctrine prônant les intérêts de la nation devant ceux des individus, le nationalisme oriente, sous une définition un peu simpliste, les idées des acteurs politiques dans un cadre où les paroles dites et les gestes posés se réfèrent à la nation à laquelle ils appartiennent, et ce, dans tous les domaines (institutionnels, économiques, sociaux, culturels, etc.).

En s’inspirant de ce contexte, le présent article se veut une esquisse afin d’identifier les facteurs économiques, culturels, institutionnels et autres qui expliquent que certains nationalismes deviennent violents. Il n’existe pas, à proprement dit, de réponse unique à cette problématique. Cependant, nous avons choisi de traiter du nationalisme français entre 1924 et 1936. Ces deux dates se réfèrent respectivement à l’arrivée au pouvoir de deux coalitions politiques : le Cartel des gauches (avec Édouard Herriot en 1924) et le Front populaire (avec Léon Blum en 1936). De plus, cet article privilégie les diverses variantes du nationalisme pratiqué par la droite française au cours de ces années. Devrions-nous dire « les droites » ou « les nationalismes de droite »? Comme on peut le constater, il peut y avoir des facteurs de divergences influençant les conceptions du nationalisme en France. Dans ce brouhaha d’idées, il demeure une réalité : le nationalisme subit les contrecoups des événements et ses réflexes face à ceux-ci façonnent le visage de la violence verbale et physique pratiquée alors.

C’est en ce sens que nous tenterons d’analyser les objets de violence du nationalisme français, de 1924 à 1936, sous les thèmes suivants : le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre, les ligues politiques et la remise en question de la République, la tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent et, enfin, la crise économique des années 1930.

Le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre

En dépit des nombreuses déceptions causées par le gouvernement du Bloc National (droite) au lendemain de la guerre, la victoire du Cartel aux élections de 1924 ne signifiait pas pour autant que le nationalisme d’après-guerre de la droite ait fléchi. Dans une France dévastée moralement et physiquement par la Grande Guerre, le nationalisme (et celui de droite notamment) se remettait en question. Certains prônaient un nationalisme « actuel », qui chercherait à se définir par rapport aux événements du temps présent. Le Traité de Versailles, la crise du franc, les relations avec l’Allemagne et l’agitation des ligues face au pouvoir républicain constituaient l’argumentaire de ce que Charles Maurras avait coutume d’appeler depuis 1905 le nationalisme intégral. D’autres, via le message du défunt Maurice Barrès, cherchaient un nationalisme moins radical et davantage préoccupé par le retour à la terre, le culte des traditions, l’acceptation de la République et la lutte face au désenchantement d’après-guerre. Au centre de ces deux courants se situaient les adeptes d’un nationalisme républicain et civique influencé par la Révolution de 1789.

La victoire de 1918 allait annoncer des lendemains difficiles pour la société française (chômage, inflation, dévaluation de la monnaie, crises politiques, etc.).

Contrairement à l’Allemagne qui adoptait un nationalisme nettement plus violent dans son discours, un nationalisme fondé sur la notion de race, la défaite de 1918 et l’absence d’une tradition démocratique prolongée, la France transmettait à sa génération issue de la guerre les héritages de la Révolution de 1789 ainsi que le travail idéologique accompli par la République et ses instituteurs entre 1880 et 1914. Selon Beatrice Fry Hylson, le nationalisme français au début du XXe siècle suivait quatre voies : le patriotisme, le respect de la démocratie, la foi en l’étatisme et l’adoption d’une conscience nationale. Si l’on applique ces idées combinées avec l’expression de Michel Leymarie suggérant le triomphe de la République en 1918, serait-il juste de croire que l’aspect belliqueux d’un nationalisme agressif et xénophobe (Maurras, Daudet, etc.) d’après-guerre serait atténué dans une France tentée par le pacifisme et obsédée par la question du déclin démographique?

Si l’on compare la France avec l’Italie et l’Allemagne des années 1920, nous pouvons croire que l’absence de traditions démocratiques dans ces deux derniers États mentionnés pèse lourd sur la nature du nationalisme. Nous avons en France une République qui, après 1918, ne fait pas la promotion de la violence. De plus, la République est devenue acceptée au sortir de la guerre, elle est même un « réflexe » pour la majorité des Français. Tel est le paradoxe si l’on juge que Weimar est rejeté par une proportion nettement plus importante d’Allemands ou que l’Italie ne connaît le suffrage universel que depuis 1919. Dans ce contexte, le pacifisme français effectue un travail remarqué de dissolution de la violence, car celui-ci finit par dominer l’opinion étant donné qu’on ne veut plus entendre parler de la guerre, d’agressivité impérialiste ou de conquêtes outre-mer. Le point énoncé auparavant nous amène à tenir compte de l’opinion de l’historien Pierre Birnbaum en ce sens. Il soumet l’hypothèse que, depuis 1880 environ, la grande légitimité de la République limite les conséquences de la mobilisation nationaliste extrémiste (mise à part la parenthèse de l’Affaire Dreyfus).

Toujours est-il que l’idée de continuité entre les valeurs républicaines d’avant-guerre et la réalité politique de la France des années 1920 bute sur les accrocs d’un gouvernement soumis à maintes difficultés (instabilité ministérielle, crise du franc, etc.). La droite devait donc saisir les occasions quand elles se présentaient. Face à l’essoufflement du pays provoqué par la Grande Guerre, une partie de la droite nationaliste chercha une protection dans la défense des clauses du Traité de Versailles. À défaut de faire la guerre outre-Rhin, la montée agressive du nationalisme se traduisait par la dénonciation d’un gouvernement de gauche peinant à appliquer les clauses de Versailles, et ce, pour deux raisons. La première est celle qui liait la France à ses alliés et la seconde est la question des réparations de guerre que l’Allemagne devait payer. Directement, la guerre de 1914-1918 incita les nationalistes à rappeler au Cartel, et même à l’Union Nationale de Poincaré par la suite (1926), que le sang versé dans les tranchées ne devait pas sécher sur un traité inappliqué dans son intégralité.

L’action politique de la droite dans les ligues

En dehors des partis, les nationalistes français militaient, pour bon nombre d’entre eux, dans des ligues politiques de tendances conservatrices et parfois fascisantes. Ces ligues n’étaient pas soumises aux règles parlementaires (ni aux activités électorales) et s’organisaient en regroupements de propagande et d’action. Leur action politique reposait sur la réaction aux déboires de la République d’après-guerre. Bref, il s’agissait de s’en prendre au régime du Cartel des gauches (1924) ou encore au retour de la gauche au pouvoir (1932). Dans leur finalité, les ligues voulaient diminuer les pouvoirs de la République, voire la rejeter tout simplement.

Une des plus violentes ligues fut sans doute l’Action Française dirigée par Charles Maurras. Fondée en 1905, cette ligue ne se disait pas fasciste, mais elle affirmait son extrémisme face aux actions gouvernementales. Par exemple, elle dénonçait activement les institutions libérales et les traditions républicaines, au profit d’un monarchisme renouvelé. Pierre Gaxotte, Léon Daudet, Georges Blond et Robert Brasillach furent des figures dominantes de ce mouvement. Catholique et farouchement antiparlementaire, l’Action Française n’hésita pas à descendre dans la rue alors qu’Herriot, le leader du Cartel, avait fait voter de nouvelles mesures anticléricales, fit évacuer la Ruhr et reconnut le gouvernement de l’U.R.S.S. au milieu des années 1920. Sur le plan de son nationalisme, l’Action française défendait une doctrine « pseudo-nationaliste » (selon l’expression de Stephen Wilson). Le mouvement ne voulait pas défendre la France telle qu’elle était (le « pays légal »), mais une France mythique de sa propre création (le « pays réel »). Dans la conception de la violence de l’Action Française, il ne s’agit pas d’attaquer des ennemis réels de l’État à l’étranger, mais plutôt de se convaincre qu’il faut combattre des ennemis intérieurs et mythiques, tout en tentant de rationaliser sa propre xénophobie. Les étrangers et les communautés « suspectes » germent en France : Juifs, francs-maçons, protestants, etc..

Ce que propose l’Action Française entre 1924 et 1936 est presque clair : renverser la République, « purifier » la France de ses ennemis intérieurs et rétablir la monarchie. Le nationalisme de l’Action Française s’était inspiré de ce que Jacques Bainville (de l’Académie française) avait écrit en 1911 : « Le nationalisme est une attitude de défense, rendue nécessaire par la faiblesse de l’État ». Face à l’Allemagne, à Versailles et au Cartel, l’Action Française avait une attitude intransigeante. Son nationalisme appuyait une politique d’annexion sur le Rhin, soit une partition circonscrite de l’Allemagne. L’Action Française voyait donc en Versailles la consécration de l’unité allemande.

Défilé en 1934 de militants de l'Action Française sunommés les "Camelots du Roi".

De toutes les ligues politiques de France, il est évident que c’est l’Action Française, bien que n’étant pas la plus importante en termes d’effectifs, qui a reçu le plus de publicité étant donné les confrontations régulières entre ses membres (notamment les Camelots du roi) et les forces de l’ordre. Cependant, d’autres ligues remettaient en question la passivité gouvernementale dans les dossiers criants au tournant des années 1920-1930. Sans aller jusqu’à dire qu’elles adhéraient à des solutions de type fascistes ou totalitaires, bon nombre de ces ligues optaient pour un autoritarisme dans la pratique politique au quotidien. Tel fut le cas des Croix-de-feu fondées en 1928 par le colonel de La Rocque.

Soucieux de réunir les anciens combattants autour des souvenirs de la Grande Guerre, le chef des Croix-de-feu privilégiait un État doté d’un exécutif autoritaire réduisant le rôle du Parlement, mais en même temps respectueux de la représentation nationale. Il défendait alors un nationalisme « traditionnel », ce qui, vers 1932, revenait à soutenir l’économie nationale (à une époque où la crise de 1929 frappait la France) contre la concurrence étrangère, tout en protégeant la main-d’œuvre française.

De plus, en collaboration avec les continuateurs de l’Action Française, les Croix-de-feu (fortes de 80,000 membres en 1934) furent impliquées dans des manifestations violentes au mois de février 1934, au cours de l’affaire Stavisky. D’origine ukrainienne, Stavisky fut l’auteur d’une escroquerie envers le Crédit Municipal de Bayonne. Sa mort suspecte et l’implication de certains membres du gouvernement dans le scandale alimentèrent les actions des ligues tout en contribuant à la chute du Ministère Chautemps. Par ailleurs, les Croix-de-feu, via leurs troupes de choc « dispos » (disponibles), organisèrent des manifestations violentes à Paris devant le Palais-Bourbon, où les affrontements entre la police et les membres de la ligue firent 15 morts du côté des Croix-de-Feu et 700 blessés, répartis également entre les deux factions. Les événements du 6 février 1934 étaient, dans l’esprit des ligues, une occasion en or afin d’exploiter une crise institutionnelle qui frappait la République.

Défilé des Croix-de-feu du colonel de La Rocque en 1934.

La tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent

Nous enchaînons sur l’étude du fascisme, ou plutôt de la tentative d’un fascisme en France. Bon nombre d’historiens, tels Pierre Milza et Serge Berstein, ont longtemps averti leurs lecteurs de ne pas comparer à tort la droite et même l’extrême-droite française avec les modèles fascistes en Allemagne et en Italie.

Bien entendu, il existait des partis fascistes en France dans les années couvertes par cet article. Mais ces formations n’entretenaient pas nécessairement de bons rapports avec les ligues ou autres mouvements de droite, d’extrême droite, voire même avec leurs « confrères » germano-italiens. Le fascisme français s’est donc toujours préoccupé de prendre ses distances de ses homologues allemand et italien, ainsi que d’affirmer son caractère distinct. Ces quelques précisions initiales nous aideront à mieux éclairer la violence pratiquée par les mouvements se réclamant du fascisme.

C’est Georges Valois, un ancien combattant, qui en 1925 fonda le Faisceau, premier parti fasciste de France. Crée au-dessus des partis, dans le contexte de la tourmente de 1925 (le Cartel était au pouvoir, la valeur du franc ne cessait de chuter, le traité de Versailles était de moins en moins respecté, etc.), le Faisceau des combattants et des producteurs voulait que la France devienne un État véritablement national. Valois avait mathématisé sa définition du fascisme sous la célèbre formule : nationalisme + socialisme = fascisme. Ouvert à un syndicalisme ouvrier, Valois disait qu’il n’avait rien à voir avec Mussolini, car son fascisme était à gauche, dans la défense des petits et à droite pour son désir de voir à l’installation d’un gouvernement autoritaire. De plus, le type de fascisme que l’on trouvait en France alors n’utilisait pas à leur pleine efficacité les techniques de propagande effrénée, de violence verbale massive à l’égard des adversaires ou de militarisation des adhérents. Bien sûr, le Faisceau et le Francisme (de Marcel Bucard) ont tenté d’embrigader des escouades à l’image des S.A. et des S.S. d’Allemagne, mais sans grands succès. Pour la majorité des Français, la guerre n’était pas une nouvelle expression de vitalité, ni une revanche de la passion sur le rationalisme politique.

Les Francistes de Marcel Bucard défilent à Paris à la fin de 1934.

Inspirateur des autres mouvements fascistes tels Solidarité française, le Francisme ou le Parti populaire français, le Faisceau n’avait pas de prétention à la violence. Ses actions étaient davantage liées à une dénonciation pacifique du gouvernement. Souvent associé au militarisme, le fascisme français soutenu par Valois regrettait que la France, depuis 1918 au moins, ne fût plus en phase de conquête coloniale. La violence n’a jamais été exploitée à fond dans le nationalisme du fascisme français, notamment parce que celui-ci était surtout un « état d’esprit », bien plus qu’une volonté de passer à l’action. C’est un nationalisme qui n’a pas su s’imposer, étant donné que la droite française demeurait forte dans la légalité républicaine. Les organisations fascistes étaient en ce sens vulnérables aux coups portés par les circonstances extérieures (retour de la droite au pouvoir en 1926, rétablissement temporaire du franc, etc.). Par ailleurs, ironie du sort, l’Action Française de Maurras ne se gênait pas pour bousculer le Faisceau pour son manque de convictions dans la défense de ses idées.

À l’instar du fascisme « traditionnel », Valois était un anticapitaliste et réfutait la propriété privée. Autrement dit, il défendait un programme politique de tendance socialisante, mais flou et difficilement crédible à une époque où le « Français moyen » cherchait la stabilité, tant politique qu’économique. Notre analyse nous amène à penser que l’expulsion de Valois de son propre mouvement en 1928 ne marqua pas la fin d’une quête d’identité d’un fascisme français, un fascisme qui voudrait se servir de la violence afin d’exposer de nouvelles thèses sur le nationalisme.

La même année, Henri Halliun, dit « Dorgères » ajouta, sous le concept de dorgérisme, de nouvelles idées au fascisme français. À un corporatisme, devait se mêler un catholicisme social. Sa dénonciation de l’État bureaucratique se combinait cependant à un respect de la représentation nationale proche des idées du colonel de La Rocque et de ses Croix-de-feu. Les divers groupements fascistes de France étaient nationalistes, certes, mais prônaient-ils la violence d’une manière spéculative? Par ceci, nous entendons que la violence de l’extrême-droite servirait surtout comme élément de menace, plutôt que d’outil concret de combat afin de bousculer le régime en place.

La crise économique des années 1930

La violence de la droite nationaliste française trouva de précieux arguments lorsque la crise économique frappa la France de plein fouet. Quand Herriot (gauche) forma son troisième cabinet à l’été de 1932, les maux de la crise se faisaient déjà sentir dans une France jusque-là relativement épargnée par les effets immédiats du krach de 1929. Pour la droite, le premier effet de la crise économique en France fut une nouvelle prolifération des ligues devant la passivité du gouvernement à enrayer le chômage, la crise des exportations, et ainsi de suite. La vigueur du nationalisme des ligues était par ailleurs alimentée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, par le coup de force italien en Éthiopie, la remilitarisation de la Rhénanie et le rexisme de Degrelle en Belgique.

Concrètement, la crise économique ne pouvait qu’entretenir les haines nationalistes à l’égard de la République. À la fin de septembre 1931 (sous le deuxième ministère Laval, droite), il y avait déjà une véritable chute des indices de production industrielle en France, suivie par une dévaluation volontaire de la livre sterling. Ce qui nous amène à dire que les problèmes reliés aux produits étrangers importés par la France vinrent porter un rude coup aux produits nationaux. Par exemple, la mise en place de barrières protectionnistes et d’un système de licences et de contingentements ne suffirent pas à assurer la compétitivité des produits français. Ce système n’encadrait que 58 % des importations. En mai 1936, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire (Blum le socialiste, Thorez le communiste et Salengro le radical), la crise économique atteignait une ampleur sans précédent. Voulant à tout prix bousculer le franc et ramener celui-ci à sa valeur de 1928 (empêchant ainsi les produits français d’être compétitifs à l’étranger), ce nouveau gouvernement n’agissait pas devant l’incapacité des Français à augmenter leur niveau de consommation de produits nationaux, car la crise démographique limitait leur pouvoir d’achat.

La victoire du Front Populaire aux élections du printemps de 1936 causa une onde de choc en France, notamment dans les cercles politiques de l'extrême-droite qui s'empressa de combattre ce mouvement.

Avec la gauche de Blum au pouvoir, la droite n’hésita pas à s’en prendre à la personne même du Président du Conseil et aux agissements de son cabinet. L’occasion lui était donnée de déchaîner un antisémitisme traditionnel dans certains milieux. Sommes-nous alors surpris de constater que, dans une France minée économiquement en cet été de 1936, les Français ne voulaient guère d’un Juif au pouvoir? Persuadés que Blum était une farce, Pierre Gaxotte, Jean Boissel, Charles Maurras et Léon Daudet ont traité respectivement le Président du Conseil de : « femme énervée », de « prostituée en délire », de « chamelle parfumée » et de « gentleyoutre ». La crise fut, dans ce contexte houleux, un élément catalyseur de la violence de la droite nationaliste.

Conclusion

S’il existe une période dite de « l’entre-deux-guerres », il pourrait alors y en avoir une dite de « l’entre-deux gauches ». L’arrivée au pouvoir du Cartel en 1924 puis du Front Populaire en 1936, a permis à la droite française de mener un combat parfois spéculatif, parfois concret contre la dégradation de la société aux plans politiques, économiques, institutionnels, etc. Le nationalisme de ces années fut teinté de violence, sous le découpage et le tri minutieux des souvenirs du passé (Grande Guerre, 1789…), de l’action des ligues, du questionnement entre l’absence ou l’existence d’un fascisme (importé ou typiquement français) et de la crise économique (même si ses effets se firent sentir un peu plus tard en France que dans les autres nations). Tous ces éléments furent autant de prétextes pour nourrir le fascisme.

Nous espérons que ces quelques lignes auront apporté une manière d’approcher les objets de violence du nationalisme français de 1924 à 1936. La France c’est la République, la République c’est la diversité des opinions et des tendances, donc le bassin d’idées nées de ce système politique nous amène à penser la violence en conceptualisation permanente de la « non-violence » et vice versa.

Malgré tout, la IIIe République disparut dans l’indifférence en juillet 1940. Suite à la parenthèse de Vichy, d’autres Républiques ont émergé et ont agi dans un nouveau climat qui rend désormais impossible la résurgence des desseins nationalistes et de la violence qui ont marqué spécifiquement les années 1920 et 1930 (du moins, on peut le souhaiter). Cela invite à réfléchir, par exemple, sur les liens éventuels que l’on pourrait faire entre le niveau de violence pratiqué par un peuple et l’implication active d’une majorité de gens dans la vie politique au quotidien (ligues, partis, etc.), le tout en rapport avec les événements présents.

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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Seconde partie)

Ni surveillance, ni gestion : les raisons et tentatives d’écarter le Comité central

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune ne vont qu’en s’aggravant, à tel point que plusieurs membres siégeant à l’Hôtel de Ville souhaitent la disparition de cet organe directif de la Garde nationale. La Commune va réfléchir et débattre sur les moyens à prendre afin d’écarter le Comité central de la gestion des services publics, bref à délibérer dans un premier temps sur les raisons de voir le Comité central disparaître. Ensuite, c’est le Comité central qui prend position et qui justifie son importance dans la conduite des affaires. Finalement, les sous-comités d’arrondissements, qui gèrent parfois de manière trop autonome au goût de la Commune les quartiers à l’instar du Comité central, feront l’objet de réflexions comparables à celles visant à écarter le Comité central. Le pouvoir de la rue devient nuisible, voilà le constat a priori.

Dessin de Jacques Tardi montrant l'atmosphère de l'époque des barricades de la Commune de Paris.

Le Comité central à la porte : les raisons de le voir disparaître

Dès le 30 mars, alors que la Commune émit ses premiers décrets, le Comité central voulut y adhérer en apposant sa signature au bas de chaque communiqué. Par contre, plusieurs membres de la Commune voulaient déjà que l’on refuse tout pouvoir politique au Comité central, y compris l’administration de la Garde nationale. Le premier incident connu survint le 1er avril au département de la Guerre alors que le Comité central avait nommé le général Cluseret comme chef de ce département afin qu’il réorganise l’administration de la Garde nationale. Offusqués, plusieurs membres de la Commune demandèrent la suppression du Comité central qui, selon eux, n’avait nul droit de nommer un homme à un poste sans consulter la Commune. Cluseret désavoua sa propre nomination et l’affaire en resta là temporairement.

Cet incident est un exemple intéressant de l’irresponsabilité du Comité central, qui peut s’expliquer par l’extrême confusion de ses idées politiques. Il ne parvient pas à trouver une solution afin de régler ses problèmes avec la Commune. Autrement dit, il ne sait pas faire la différence entre le contrôle (lui) et l’administration (la Commune). Ce constat, qui semble être une conclusion, n’est en fait qu’une amorce à l’étude du problème, voire une première raison émise par la Commune pour se débarrasser de cet organe devenu gênant. La Commune indique qu’il y a une confusion parmi les troupes chargées de défendre la capitale. Elle est d’avis que la contestation de ses décrets engendre cette confusion, car il se développe alors des « initiatives contradictoires » qui se transforment en plusieurs petits pouvoirs autonomes agissant chacun de leur côté. Au cours d’une séance le 2 mai à l’Hôtel de Ville, Chalain, un membre de la Commune, dit: « Le Comité central fait tous ses efforts, tout ce qu’il est possible de faire pour supplanter la Commune. Je proclame que tous les membres de la Commune qui siègent ici et qui siègent au Comité central, qui soutiennent beaucoup plus les intérêts du Comité central que les intérêts de la Commune, font œuvre de trahison. »

Si la défense occupe une place importante dans ce conflit juridictionnel, il faut considérer que l’argent est le nerf de la guerre. À cet égard, le délégué aux Finances Jourde se plaint de l’insertion du Comité central dans son département, notamment en ce qui concerne la question des ordonnancements. Le 8 mai, Jourde affirme: « (…) je sens le besoin de protester et de vous demander si le Gouvernement s’appelle le Comité central ou la Commune. »

Il est difficile d’énumérer toutes les raisons invoquées par la Commune pour voir le Comité central disparaître. Par contre, la Guerre et les Finances sont encore une fois les pivots de la question résumant l’ingérence du Comité central dans les affaires. La Commune veut le destituer, car il bloque le bon fonctionnement de la « bureaucratie communale ». Veut-il contrôler ou gérer? Pour Camille Pelletan, la réponse est ambivalente: « Aussi le Comité central cherche-t-il tous les moyens de reconquérir le pouvoir: tantôt il fait fonder un journal qui plaide sa cause; tantôt il accueille les mécontents de la Commune, Rossel, par exemple, qui a fini par lui faire donner officiellement une part du pouvoir; tantôt enfin le comité, à qui l’on s’adressait encore, suscite des embarras, désigne des officiers, présente des réclamations. »

La qualité de la défense de Paris alla de pair avec la survie du régime communal. Elle fut également une pomme de discorde importante entre les élus de la Commune et les dirigeants du Comité central de la Garde nationale.

Le Comité central se défend

Le Comité central ne tarda pas à donner réplique aux attaques dont il fait l’objet. Son premier argument consiste à valoriser le rôle capital qu’il a tenu lors de la semaine du 18 au 26 mars alors que Paris était sans gouvernement. Le Comité central se perçut ensuite comme cet organe révolutionnaire qui seul peut propager les valeurs communales dans Paris. Son contact direct avec le peuple parisien justifie par ailleurs son utilité vitale dans la défense des quartiers. Le Comité central ne veut pas administrer la Garde nationale dans un contexte où celle-ci serait fondue dans un quelconque ministère. Pour P.-O. Lissagaray, le Comité central ne peut tenir sa promesse de se dissoudre étant donné qu’il demeure ce trait d’union entre la Commune et les Gardes nationaux (le peuple en armes). Le Comité central voulait convaincre les Parisiens qu’il défendait le prolétariat et les libertés municipales. Ceci constituant deux arguments concrets qui amènent à croire que le Comité central se définissait comme le « bras de la Révolution ».

Ce n’est pas tant le bras qui est contesté, mais plutôt l’étiquette qui est apposée dessus. Même écarté, le Comité central demeure, car les hommes qui le composent continuent d’apporter leur soutien à l’administration communale. Par exemple, la délicate question des ordonnancements, dans laquelle Jourde reprochait l’ingérence du Comité central, est défendue par Gérardin le 8 mai: « En employant le Comité central, nous avons obéi aux nécessités de la situation, (…). En s’adjoignant le Comité central, le Comité de Salut public s’est assuré des auxiliaires utiles, sérieux et dévoués. (…) Les services de la Guerre se trouvaient entre les mains d’une commission militaire, composée de quatre ou cinq membres de la Commune en nombre insuffisant pour faire un travail de quatre-vingts. »

En s’impliquant dans l’administration communale, le Comité central voulait poursuivre l’œuvre de la révolution qu’il croyait menacée. Par son soutien apporté à la gestion de certains services (Guerre et Finances par exemple), le Comité central ne prétendait pas prendre la place des délégués communaux, mais tout simplement veiller à ce que tout se fasse dans l’ordre. Cet ordre, c’est la guerre contre Versailles qui va le justifier et qui oriente cette ambivalence entre gestion et contrôle. Georges Bourgin semble conclure dans ce sens: « Il (le Comité central) était sincère; mais la guerre avec Versailles était déjà commencée, et c’est la guerre qui va orienter de plus en plus le Comité central vers l’action de contrôle, car, à mesure que les événements se précipiteront, il s’inquiètera de voir son œuvre compromise. »

La question des sous-comités d’arrondissement et le problème de leur dissolution

La Commune ne veut plus de contre-pouvoirs. Il existe cependant dans la capitale des sous-comités d’arrondissement qui gèrent de manière relativement autonome les quartiers, et ce, depuis septembre 1870. La Commune veut éliminer ces sous-comités tandis que le Comité central de la Garde nationale tente de les récupérer par la bande. Les sous-comités s’attribuaient vers la fin d’avril 1871 des pouvoirs de surveillance des mairies et d’organisation de la défense.

Les sous-comités n’étaient pas bien implantés dans tous les arrondissements. Par exemple, les IIe, XVIe, XVIIe et XIXe arrondissements accueillirent mal l’existence de ces contre-pouvoirs locaux, alors que des arrondissements, tel le XVe, s’en accommodèrent assez bien depuis la chute du Second Empire. Encore une fois, c’est la question urgente de la défense de Paris qui contraignit la Commune à statuer le 6 avril sur le sort des sous-comités: « (…) l’unité de commandement militaire est une nécessité de salut public; que cette unité est tous les jours compromise par des ordres émanant des sous-comités d’arrondissement; les sous-comités d’arrondissement sont dissous. » Ce décret communal a, selon ce que nous disent les Procès-verbaux, peu d’impact. Theisz, responsable des Postes, dit que les sous-comités n’ont été nullement dissous et, pire encore, le XVIIIe arrondissement a vu un sous-comité réinstallé sous l’égide du Comité central.

Tous sous le contrôle du Comité central, selon plusieurs membres de la Commune, les sous-comités font également l’objet d’accusation d’entrave au commerce. Par exemple, on signale que des Gardes nationaux, sous les ordres d’un soi-disant sous-comité stationné sur la Rue d’Aligre, entraveraient la circulation ferroviaire. Si certains nient l’existence de ce sous-comité, d’autres vont au contraire affirmer qu’il faudrait arrêter tous les hommes « (…) qui se réunissent, soit sous le nom de comité de légion, comité d’arrondissement ou autre chose, tant qu’ils resteront à l’état d’associations gouvernementales. » Voilà que cet exemple du comité de la Rue d’Aligre soulève à nouveau les tensions entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique. La rue refuse de se laisser conduire par des décrets qui ne tiennent souvent pas compte de la réalité. Jules Andrieu, délégué aux Services publics, fait remarquer le 26 avril que la Commune devrait frapper les membres dissidents des sous-comités, tout en ayant soin de confier au Comité central l’application de cette décision.

Peinture d'Édouard Detaille illustrant le siège de Paris dans le secteur de Villejuif.

Andrieu et Allix (maire du VIIIe) soutenaient l’action des sous-comités d’arrondissement, dans la mesure où ceux-ci pouvaient s’occuper de subsistance et de défense. En d’autres termes, il s’agissait de décentraliser une partie du pouvoir afin d’alléger la tâche des membres de l’Hôtel de Ville. Paris est trop vaste pour qu’un pouvoir central puisse la gérer de façon efficace, surtout en temps de crise. Il faut alors déléguer des pouvoirs et faire confiance à la rue, comme le laisse entendre l’historien Georges Bourgin: « Les jacobins qui constituaient sa majorité (de la Commune) ont bien pu, le cas échéant, dire les mots, faire les gestes qui correspondaient à un idéal, en grande partie périmé, de révolution principalement verbale; le contenu de leur système hétérogène est toujours demeuré abstrait, inapte à passer dans la réalité. »

Une étude de cas : la défense de Paris et la place du Comité central en matière de surveillance et de gestion de l’organisation militaire

La menace d’une invasion de Paris par les troupes versaillaises force les responsables de la Commune à prendre des décisions en matière de défense et de stratégie. Aux yeux du Comité central, la Commune semble à tel point déconnectée de la réalité que bon nombre de ses décisions ne sont même pas exécutées. Ceci fait monter à son paroxysme le vieux conflit juridictionnel entre le Comité central et la Commune. Alors que la logique voudrait l’unité dans la prise et l’application des décisions militaires en temps de crise, c’est plutôt l’anarchie et l’inaction qui règnent.

La défense de Paris vue par le Comité central

Le front à Paris détermine la stratégie des Gardes nationaux. Ses ponts, ses rues et ses immeubles sont plus ou moins exposés aux attaques versaillaises selon l’endroit où l’on se trouve. C’est dans cet espace urbain de barricades, de tranchées et de fortifications que le Comité central organise, en misant sur le contrôle total de la Garde nationale, la défense de la capitale, sans toujours se soucier des décisions de l’Hôtel de Ville. Le 27 mars 1871, il indiquait déjà ses intentions en matière de défense: « Le Comité central (…) représente la force militaire. (…) il lui appartient de faire l’organisation de la Garde nationale, d’en assurer le fonctionnement, et de proposer à l’acceptation de la Commune toutes les mesures politiques et financières nécessaires à la mise à exécution des décisions prises par le Comité. »

En clair, c’est le Comité central qui mène et sa vision stratégique repose finalement sur l’exploitation des divisions internes à la Guerre. Par exemple, le Comité central s’imposait partout où une décision n’était pas rendue, publiait des arrêtés et ordonnançait des dépenses sans l’accord du délégué communal à la Guerre. Par ailleurs, le Comité central basait sa vision de la stratégie militaire sur le principe d’abolition des armées permanentes. Pour lui, c’est la milice des Parisiens en armes qui compte et rien d’autre. Il ne sait d’ailleurs pas comment agir face aux soldats permanents, fidèles ou non à la Commune, se trouvant dans Paris. On décide de leur allouer la somme quotidienne de 1,50 franc, sans toutefois les obliger à servir effectivement.

Une autre mesure du Comité central voulait l’amélioration du commandement. Plutôt que de faire passer un examen technique aux cadres de l’armée, comme le souhaitait la Commune, le Comité central faisait passer des « examens politiques » visant à vérifier les convictions révolutionnaires des candidats. C’est devant ce genre d’attitude que deux des délégués communaux à la Guerre, les saint-cyriens Cluseret et Rossel, démissionnèrent devant ce qu’ils qualifiaient d’« incompétence militaire ».

Un autre exemple de décret publié par la Commune.

La défense de Paris vue par la Commune

Pour la Commune, l’idée centrale afin d’assurer la défense de Paris est la militarisation de la Garde nationale, c’est-à-dire la création de corps permanents organisés autour de la structure classique et centralisée des compagnies, des bataillons et des régiments. Le général Cluseret veut obliger les Parisiens âgés de 19 à 40 ans, mariés ou non, à servir dans la Garde nationale afin d’accroître ses effectifs dans la lutte contre Versailles. C’est de lui qu’émane l’idée de l’examen technique mentionné précédemment et que le Comité central a transformé en examen politique. Son objectif était donc de donner à Paris une armée digne de la révolution qu’elle organise.

La Commune tente également de hiérarchiser l’organisation de la défense. La Commission militaire de la Commune proposait le 27 mars de délimiter les pouvoirs entre la Commune et le Comité central. Cette proposition consistait à enlever tout pouvoir politique au Comité central pour ne lui laisser que l’administration de la Garde nationale. La Commune a par conséquent le rôle principal par l’émission de décrets militaires tandis que le Comité central doit se contenter d’exécuter les ordres. Le 27 avril, un rapport de la Commission militaire indiquait: « Pouvoir communal délégué aux municipalités; intermédiaire et concours actif par les conseils de légion et le Comité central; ordres militaires exécutés par l’autorité des chefs de légion. »

La Commune veut centraliser ce qu’elle croit être une armée régulière, où il ne manque que le caractère de l’organisation. Le Journal officiel publiait le 5 avril des décisions relatives à la répartition des tâches, confiant par exemple au général Bergeret le commandement de la Place de Paris alors que Cluseret se contenterait d’administrer son « ministère ». Dans les faits, l’espace urbain parisien n’offrait pas à la Commune l’opportunité de centraliser l’organisation de la Garde nationale, et ce, en dépit des courtes distances à parcourir de l’Hôtel de Ville au front.

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune en matière de défense

Misère et désolation dans le Paris de 1870-1871.

Les troupes versaillaises causèrent des défaites, mais également de lourdes pertes aux Fédérés. Les problèmes juridictionnels entre la Commune et le Comité central font perdre du temps et empêchent de combler les vides dans les rangs. Au plan technique, la Commission militaire, au lieu de se trouver au front afin d’orienter la stratégie, prenait la plupart de son temps à recevoir les cadres de la Garde nationale qui réclamaient des vivres, des munitions, tout en se plaignant de ne pas être relevés. De plus, la Commission possédait une imposante batterie d’artillerie au Champ-de-Mars, alors que le Comité central en avait également une à Montmartre, d’où l’impossibilité de créer un parc central d’artillerie.

Devant ces lacunes administratives, qui contribueront à la défaite de la Commune, la Commission militaire semble être la seule à pouvoir trouver une solution. Cluseret tente en effet d’inclure dans son administration des hommes du Comité central, mais ces derniers perçoivent la manœuvre comme dictatoriale. Il le fait malgré que le Comité central avait renoncé à tout contrôle sur la Commission militaire le 29 mars: « Ils (les membres du Comité central) déclarent qu’ils ne cesseront d’être toujours en accord avec la Commune, qu’ils considèrent comme le seul pouvoir régulier. Le Comité (…) ne saurait s’immiscer dans les actes directs de la Commune (…) ».

Cette relative irresponsabilité du Comité central, à nouveau soulignée, peut rendre celui-ci dangereux pour la Commune, mais c’est surtout son influence auprès de la Garde nationale qui est à considérer. D’ailleurs, Edward S. Mason écrit: « The conflict of authorities during April, while serious enough to hamper the administration of war, as Cluseret later insisted, was not serious enough to disturb the Commune greatly. »

Conclusion

Il est difficile de statuer de manière catégorique sur l’attitude de gestion ou de surveillance du Comité central entre le 18 mars et le 21 mai 1871. Le contexte politique de la forte dualité des pouvoirs (théorique et pratique) de la Commune de Paris créa, dans une atmosphère de crise née du double siège sur la capitale, un environnement particulier et confus, où le pouvoir de la rue comptait beaucoup plus que les décrets. Chose certaine, le Comité central voulait que le peuple de Paris participe directement au pouvoir, y compris dans sa forme suprême qu’est la défense.

Par cette étude du Comité central de la Garde nationale, j’ai voulu démontrer jusqu’à quel point l’espace politique pouvait cadrer avec la Ville, car l’influence de cet organe civil détermine des rapports de prises de décisions au quotidien. De plus, la présence du Comité central dans l’espace aussi vaste qu’occupe Paris force la création de ce trait d’union entre l’Hôtel de Ville et la rue. Cette communication n’aurait pas, à mon sens, été possible si le Comité central n’avait pas existé afin de répandre ces idées révolutionnaires, des idées qui ont su malgré tout à prendre des formes concrètes, voire matérielles. Le Comité central désirait être simultanément le représentant d’un socialisme révolutionnaire ainsi que du prolétariat.

Peut-être le Comité central fit preuve de trop d’ambition dans la gérance ou le contrôle administratif de la capitale pendant la crise de 1871.

Bibliographie

 

Sources

 

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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Première partie)

Introduction

C’est un Paris humilié par la défaite et affamé par le blocus des Prussiens qui se trouve au bord de la révolution en février 1871, alors qu’une Assemblée nationale à majorité monarchiste vient d’être élue pour négocier la paix. La vie dans la capitale est malsaine, car la misère y règne avec une intensité telle que la révolution paraît inévitable. De la mi-février à la mi-mars, les Parisiens endurent les misères et déceptions nées du siège de la capitale. Ils doivent aussi supporter les maladresses d’une Assemblée sourde à leurs revendications, telles la suspension du moratoire des loyers et la suppression de la solde des Gardes nationaux, pour ne nommer que quelques facteurs ayant poussé à la révolution du 18 mars. Enfin, les tentatives de Versailles de reprendre les canons de Montmartre, appartenant à la Garde nationale, viendront mettre le feu aux poudres d’une révolution. De celle-ci émergera une Commune désireuse d’assurer à la population la garantie de l’autonomie municipale et de la République universelle.

Dessin de Jacques Tardi montrant la répression de la Commune de Paris par les forces versaillaises au printemps de 1871.

C’est dans ce contexte de révolution et d’anarchie que le Comité central de la Garde nationale, seule force encore capable de restaurer l’ordre, se trouve en possession du pouvoir le 18 mars, trois jours après sa formation définitive. Ce conseil civil, seul « gouvernement de fait » placé à la tête d’une force armée de 200,000 hommes, veut cependant rendre légitime le pouvoir et propose de faire des élections en ce sens. Tenues le 26 mars, les élections aboutiront à la formation de la Commune de Paris qui ne fut pas uniquement un gouvernement insurrectionnel, mais davantage une tentative de gouvernement de tendance révolutionnaire à l’intérieur d’un cadre municipal. Ce gouvernement se dit être en dehors des griffes de l’État, sous l’auspice d’une confrontation des pouvoirs où le théorique (décisions, décrets, réflexions…) entra en conflit ouvert avec le pratique (pouvoir de la rue, actions, manœuvres…). Pour ma part, je crois que la Commune représentait le pouvoir du théorique et le Comité central le pouvoir d’ordre pratique.

Cette manière de voir les choses constitue, si l’on veut, un cadre méthodologique permettant de chercher et comprendre si, face aux responsabilités relatives au fonctionnement quotidien des services publics dans le cadre urbain parisien, le Comité central de la Garde nationale a adopté une attitude de gestion ou de surveillance, selon qu’il ait dû se confronter aux représentants de la Délégation (maires, adjoints et députés) ou à ceux de la Commune.

D’abord, le Comité central a dû gérer Paris entre le 18 et le 26 mars 1871. De cette date, la Commune prit la relève. Le problème, et c’est ce qui justifie toute cette problématique, est que l’attitude du Comité central n’est pas claire. Avant les élections du 26 mars, je pense qu’il a « géré » Paris, sauf que l’autonomie des arrondissements était encore assez forte. Sous la Commune, le Comité central a remis ses pouvoirs à cette dernière, mais en gardant toujours un œil sur les affaires, voire à en assurer l’administration. Le cas de l’administration de la Guerre (la défense de Paris) est percutant sur ce point.

Voilà donc pourquoi nous pouvons parler d’une « dualité des pouvoirs ». Au niveau du pouvoir politique, je pense que la Commune de Paris est génératrice d’un espace urbain se divisant en deux branches. Premièrement, que ce soit de manière directe ou non, il existait sous la Commune un type d’espace que nous pouvons qualifier de la rue. Cet espace met surtout en scène le Comité central dans l’application concrète du pouvoir. En d’autres termes, la gérance des décisions prises en haut relève de l’immédiat, du concret, de la prise de contact directe avec la rue. C’est tout le contraire du second type d’espace urbain que j’ai identifié. Cet espace, représenté dans un premier temps par la Délégation et ensuite par la Commune, est théorique et argumentaire. Il met l’accent sur la société civile, car il constitue un ensemble qui étudie les décisions au sens théorique sans se soucier nécessairement des conséquences dans la rue. Cet espace politique parisien est indirect, médiatisé et, on s’en doute, en conflit ouvert avec le premier type d’espace ayant pour acteur principal le Comité central.

Un symbole fort de la résistance parisienne: la barricade.

Cette catégorisation en deux volets de l’espace urbain parisien n’est pas étanche, car le théorique et le pratique s’entrecoupent selon les circonstances, mais le portrait global demeure, soit que le Comité central travaille sur le terrain et la Commune dans les « décrets », à l’Hôtel de Ville. Notre approche pour une histoire politique de la ville est soutenue par une série de sources tels les Procès-verbaux et le Journal officiel de la Commune qui, bien que se contredisant entre elles quelques fois et ne rapportant pas fidèlement les décisions et gestes commis, n’en demeurent pas moins une mine d’or d’informations relatives à l’attitude du Comité central au cours des 73 jours que dura la Commune.

De la révolution aux élections: l’administration de Paris par le Comité central et les conflits juridictionnels avec les élus parisiens de la Délégation

Après l’échec de l’assaut contre Montmartre, Adolphe Thiers et le gouvernement évacuèrent Paris pour Versailles, laissant derrière une ville sans administration. Les maires, adjoints et députés parisiens élus à l’automne de 1870, et mieux connus sous le nom de Délégation, se sentaient légitimés à gouverner la capitale. Fort d’un appui populaire massif, le Comité central de la Garde nationale pense quant à lui être le plus apte à gérer Paris. C’est dans ce contexte que le Comité central fut placé à la tête de Paris entre le 18 et le 26 mars, jour des élections de la Commune.

Le programme politique du Comité central

Organe puissant d’une révolution qui prend de l’ampleur, le Comité central est placé à la tête de Paris avec un programme politique qu’il entend réaliser afin de montrer à la population qu’il sait respecter ses promesses. D’abord, le Comité central se composait de nouveaux venus en politique, peu préoccupés par les systèmes, mais soucieux de sauver la République. De plus, la plupart de ses membres ne voulaient pas prendre part à une direction effective des affaires, mais plutôt contrôler l’administration de la Garde nationale et des services publics. Plus précisément, les hommes du Comité central prônaient un programme à partir de deux thèmes centraux: sauver la République et assurer à Paris sa municipalité. Dans l’immédiat, le Comité central se proposait de combattre la misère du peuple parisien et son président, Édouard Moreau, résuma cette idée: « (…) faire les élections dans le plus bref délai, pourvoir aux services publics, préserver la ville d’une surprise. »

La question de préserver la République constituait pour le Comité central l’artère vitale de sa raison d’exister, dans la mesure où persistait la double menace des sièges prussien et versaillais autour de Paris. La partie théorique de son programme avance que le Comité central n’était pas responsable de la présente guerre civile, qu’il n’avait fait que répondre à une agression des Versaillais, qu’il a suivi le peuple en occupant l’Hôtel de Ville abandonné par Ferry et que Paris devenait le « symbole d’une thèse de complot contre la République », alors que Versailles voulait réduire au silence la capitale (décapitalisation, ruine du commerce, etc.).

N’ayant pas ou peu d’opposition sérieuse dans la capitale, et encore moins du côté de la Délégation, le Comité central doit s’appuyer sur ces bases afin de rendre concrète la gestion des affaires, car il se trouve seul aux commandes. En réponse à une question de Georges Clemenceau sur les intentions du Comité central, Eugène Varlin, le délégué aux Finances, réplique que son organisme veut un conseil municipal élu (confirmé par la rédaction d’une charte), des franchises communales pour Paris, la suppression de la Préfecture de Police, une plus grande autonomie pour la Garde nationale, un moratoire sur les paiements de loyers en dessous de 500 francs et le retrait de l’armée à vingt lieus de la capitale. Outre le dernier point, le Comité central s’efforça d’appliquer ce programme politique, malgré l’anarchie régnant dans Paris. Un de ses membres, Arthur Arnould, dit que ce programme gestionnaire n’a rien d’utopiste, car, dans pareille situation, la Délégation n’aurait pas mieux administré la capitale. Par ailleurs, le Comité central pouvait appliquer un certain nombre de mesures simples et efficaces voulues depuis longtemps par Paris comme: le droit d’association, le droit de réunion et la liberté de la presse et du citoyen.

La destruction de la Colonne Vendôme.

Le programme du Comité central fut-il appliqué dans son intégralité? La réponse semble être non, car le temps manqua pour une tâche qui fut trop lourde. Le Comité central pouvait difficilement répondre aux attentes de Paris alors que la population désirait davantage. Selon W. Serman, Paris souhaitait l’abolition pure et simple de toute forme de gouvernement, même républicain, tout en se protégeant d’un éventuel rétablissement d’une autorité urbaine quelconque. Le nouvel espace politico-urbain de Paris devait se définir par une décentralisation massive de l’administration en passant par la régénération sociale fondée sur la paix et le travail, comme le proposait Charles Beslay du Comité central. En attendant, les intentions du Comité central étaient honnêtes quand celui-ci affirma, le 26 mars, que son mandat était terminé et qu’il confiait à des mains prétendument plus qualifiées le pouvoir dans la capitale.

Le programme politique de la Délégation

L’autorité légale, telle qu’elle se nommait, s’occupa pendant la semaine du 18 au 26 mars à bâtir un contre-argumentaire au programme politique du Comité central. La « priorité administrative » de la Délégation relève du théorique, dans la mesure où elle voulait voir le Comité central disparaître et elle jouait souvent la carte du mensonge en affirmant que Versailles reconnaissait certaines réclamations de Paris telles celles mentionnées précédemment. Dans les faits, c’est Clemenceau, maire du XVIIIe arrondissement, qui représente ou dissimule le mieux les intentions de la Délégation en recevant le 19 mars au soir les membres du Comité central. Clemenceau construit son argumentation en trois points, dont le premier vise directement la conduite du Comité central. Clemenceau lui dit qu’il fait fausse route, qu’il ne gère nullement Paris, qu’il est illégitime et responsable de la panique dans la population.

Le médecin-maire reconnaît par contre que Paris, et non le Comité central, a des revendications légitimes et que l’Assemblée nationale doit reconnaître le statut particulier de la métropole dans la France. Enfin, Clemenceau demande au Comité central de laisser sa place à la Délégation en promettant que celle-ci ira négocier avec Thiers toutes les concessions nécessaires. Cette promesse prit une forme plus concrète, le 22 mars, par la déclaration suivante des maires et députés dans le Journal officiel : « (…) nous avons résolu de demander aujourd’hui même à l’Assemblée nationale l’adoption de deux mesures qui, nous avons espoir, contribueront, si elles sont adoptées, à ramener le calme dans les esprits. Ces deux mesures sont: l’élection de tous les chefs de la Garde nationale et l’établissement d’un conseil municipal élu par tous les citoyens. »

Tous républicains, les maires et députés analysaient d’une manière réaliste la situation dans Paris. Benoît Malon, membre de la Délégation, dit à Varlin que seuls les élus de 1870 peuvent récupérer une partie des revendications, dont celle d’un conseil municipal élu et le report des échéances sur les loyers, mais sans pousser plus loin. Le 21 mars, le Journal officiel traduit cette attitude de la Délégation: « Nous estimons, en outre, que notre présence au poste que vos suffrages nous ont assigné ne saurait être inutile, soit qu’il s’agisse de consolider la République, soit qu’il y ait à la défendre. » Malon se base aussi sur une circulaire émise par le ministre de l’Intérieur Ernest Picard, le 19 mars, qui confiait de façon provisoire l’administration de Paris à la réunion des maires et députés. Ce désir d’un retour à la normale était le point central du programme de la Délégation qui n’a pu être appliqué, car le Comité central décida de faire les élections qui ont amené la Commune au pouvoir. La Délégation et le Comité central aspiraient tous deux à la légalité. Le premier disait déjà la détenir tandis que le second entendait y parvenir par les prochaines élections. Cette pression des maires et députés sur le Comité central constituait une autre revendication, soit celle de prendre la place de ce dernier.

L’Hôtel de Ville, les ministères et les mairies : lieux et symboles des enjeux politiques

Si les deux points précédents nous ont permis de saisir brièvement l’accaparement d’un espace politique théorique, via la promotion des programmes politiques respectifs, il faut également tenir compte de la prise de possession physique des lieux et symboles de l’espace politique parisien. Pour le Comité central, la possession de l’Hôtel de Ville, des ministères et des mairies influença la fixation des priorités administratives pendant la courte gestion des affaires du 18 au 26 mars 1871.

Cela dit, le départ du gouvernement Thiers pour Versailles laisse un vide dans Paris au 18 mars. Immédiatement, le Comité central envoie des hommes se saisir des édifices publics d’importance. Par exemple, des figures jusque-là inconnues de la politique parisienne (Jourde et Varlin aux Finances, Eudes à la Guerre, Duval et Rigault à l’ex-Préfecture de Police, Assis à l’Hôtel de Ville, etc.) iront s’emparer des lieux du pouvoir. L’occupation de l’Hôtel de Ville fixe d’entrée de jeu une priorité administrative qui consiste à rassurer la population: « Le nouveau Gouvernement de la République vient de prendre possession de tous les ministères (…) Cette occupation, opérée par la Garde nationale, impose de grands devoirs aux citoyens qui ont accepté cette tâche difficile. » Ensuite, il fallait organiser des élections: « Maître (le Comité central) du Palais municipal (…), sa première pensée fut d’abdiquer (…) et de convoquer les électeurs pour l’établissement d’une Assemblée communale qui prendrait sa place. »

Les ruines de l'Hôtel de Ville incendié sous la Commune.

La possession, mais surtout l’occupation obstinée des lieux du pouvoir, en attendant les élections, devient le prétexte d’un bras de fer livré avec la Délégation sur la question bien connue de la légitimité de ce « pouvoir ». Camille Pelletan résume ce début d’empoignade: « Qu’était-ce en effet que le pouvoir de l’Hôtel de Ville? Une assemblée municipale qui prétendait être une Assemblée politique souveraine. » C’est à ce moment que la Délégation voudra intensifier son désir de voir le Comité central quitter le pouvoir. Le 20 mars, au matin, le maire Bonvalet du IIIe arrondissement vint avec deux adjoints réclamer les franchises à l’Hôtel de Ville, en pensant que le Comité central, qui avait envoyé la veille quelques délégués pour discuter, allait céder.

L’occupation des édifices publics aurait dû, en théorie, faciliter la réorganisation de l’administration, mais le Comité central devait surveiller l’agitation constante des opposants à sa politique. À titre d’exemple, la mairie du IIe arrondissement fut un important bastion de résistance regroupant certains maires (Tirard, Dubreuil, Héligon) qui avaient récupéré les éléments fidèles de l’ordre afin de lancer une offensive contre l’Hôtel de Ville. Des endroits comme les rues Vivienne, Richelieu, du Quatre-Septembre, la Place Vendôme ainsi que la gare de Saint-Lazare constituaient des postes avancés des forces de la Délégation. Autrement dit, la possession de l’Hôtel de Ville et des ministères, censés être les bâtiments les plus importants, n’empêcha pas la résistance dans les quartiers, où des mairies (IXe et XVIe arrondissements) se présentaient comme des bâtons dans les roues du Comité central.

Les clés du pouvoir et les autonomies municipales

L’occupation de l’Hôtel de Ville et des ministères par la Garde nationale donna l’opportunité à son comité central de freiner l’élan de la Délégation dans ses tentatives de récupérer le pouvoir. Or, cette centralisation du pouvoir n’empêcha pas cependant les municipalités ou arrondissements de Paris de garder une certaine forme d’autonomie dans la gestion des affaires courantes. Autrement dit, la Délégation semble détenir quelque pouvoir via les mairies, mais celui-ci peut être contré par l’action des institutions politiques occupées physiquement par la Garde nationale.

La désorganisation de l’administration parisienne, suite au départ des fonctionnaires et au sabotage des cachets, registres et caisses des mairies, obligea le Comité central à tout réorganiser (octroi, voirie, éclairage, assistance publique, etc.). Par contre, bien que le Comité central pouvait assurer une sécurité physique contre une agression de l’extérieur, les mairies étaient encore les symboles de la sécurité sociale tant recherchée (nourriture, habillement et logement). Ces autonomies municipales, que tente de garder la Délégation et que veut récupérer le Comité central, existent amplement depuis septembre 1870, car « (…) le peuple a progressivement créé les cadres communautaires et libertaires de sa vie quotidienne, en marge des institutions régulières sur les bases de la fraternité et du principe fédératif. » Les institutions parisiennes ne disparaissent pas pour autant, mais elles doivent se plier à l’idée communaliste, donc aux principes de gestion en commun de l’administration parisienne.

Malgré ses efforts, la Délégation perdait progressivement de sa puissance et n’était plus en mesure d’orienter la population vers ses vues. Le Comité central a par conséquent géré Paris en comblant les vides dans les ministères, mais il a dû contrôler l’action de la résistance qui voulait l’empêcher de faire des élections. Le résultat de la victoire du Comité central sur la Délégation se traduit dans ce manifeste du 25 mars : « Le Comité central de la Garde nationale, auquel se sont ralliés les députés de Paris, les maires et adjoints, convaincus que le seul moyen d’éviter la guerre civile, l’effusion de sang à Paris et, en même temps, d’affermir la République, est de procéder à des élections immédiates, convoque pour dimanche (26 mars) tous les citoyens dans les collèges électoraux. »

Entre surveillance et gestion : la place du Comité central dans la répartition des services publics parisiens et les relations avec les arrondissements

La journée du 26 mars 1871 est donc celle de l’élection de la Commune de Paris, qui sera proclamée officiellement deux jours plus tard. Le « danger » de la Délégation est maintenant écarté et il se passe une période de transition entre ces deux journées afin de laisser du temps aux élus de la Commune dans chaque arrondissement de prendre leur place à l’Hôtel de Ville. Normalement, le Comité central laisse ses pouvoirs à la Commune sauf qu’il continue de garder un œil sur les affaires, notamment en ce qui a trait aux commissions communales (« ministères ») et aux relations avec les municipalités.

L’étendue des pouvoirs des commissions communales : quelques exemples

L’étude des pouvoirs réels détenus par chacune des commissions communales est révélatrice de l’influence du Comité central, qui tente de contrôler tant bien que mal les affaires. Le premier constat est simple: l’ampleur du travail est écrasante. Les besoins de Paris sous la Commune sont nombreux, comme: le vote du budget, la fixation et la répartition des impôts, l’organisation de la magistrature et de la police, la garantie des libertés individuelles, l’organisation de la défense urbaine, etc. Ce sont donc neuf commissions qui doivent se partager l’exercice du pouvoir et chaque délégué passe la majorité de son temps à faire la navette entre l’Hôtel de Ville, son bureau de commission et les mairies.

Selon Max Pol-Flouchet, cette articulation de l’administration devait se découper en trois plans hiérarchiques, en passant de la rue aux décrets: 1) les membres de la Commune et leurs relations avec les arrondissements (plan horizontal); 2) la création de neuf commissions se partageant les affaires au niveau de la cité (plan vertical); 3) une commission exécutive de 19 membres coordonnant le tout (plan central). Le problème le plus urgent à régler implique directement le Comité central au niveau de la solde des Gardes nationaux. Varlin et Jourde, délégués aux Finances, doivent d’abord, pour ne pas mettre inutilement de la pression sur les coffres du Trésor public de Paris, emprunter au banquier Rothschild la somme de 500,000 francs pour régler les comptes immédiats. Cet événement se passait avant les élections du 26 mars et c’est que qui nous amène à croire que le Comité central voulait d’autant plus garder un œil sur l’action des gens dont la tâche était de verser la solde aux Gardes nationaux sous la nouvelle Commune.

Une pièce d'artillerie en position près d'une barricade.

Au niveau des services publics, Jules Andrieu, commissaire à cette tâche, se plaint de l’anarchie qui règne dans Paris sous la forme d’une mauvaise division du travail et accuse le Comité central d’en être responsable : « (…) on reconnaîtra sans peine dans cette mauvaise classification des besoins d’une grande cité, voulant vivre en gardant son autonomie, l’insuffisance politique et administrative qui avait présidé à la création de ces neufs rouages (commissions), dont quelques-uns étaient superflus et dont beaucoup se contrariaient les uns les autres. La division du travail communal qu’avait faite le Comité central et qu’avait conservée la Commune était malheureusement calquée sur le double groupement municipal et gouvernemental des administrations des anciens régimes. »

La vision idéale qu’avait Andrieu d’une organisation communale efficace devait faire fi de tout antagonisme entre le Comité central et la Commune. Il va même jusqu’à dire que les membres les plus doués du Comité central auraient dû siéger pleinement aux postes dont on croyait déceler certaines compétences. Cela éviterait de sentir constamment le poids du contrôle pour passer à celui d’une gestion en continuité avec ce qui s’était passé avant le 26 mars. Le problème était justement que ce qui s’était produit avant le 26 mars était le fruit des actions du Comité central pour la capitale. Voulait-il perdre ses acquis, ses réalisations administratives au profit d’une Commune composée de 80 membres et dont seulement une vingtaine venait directement de ses rangs? Il est peut-être plus facile, dans ce contexte, de comprendre pourquoi le Comité central a alors eu « peur » de se voir reléguer au second rang, à la simple administration de la Garde nationale dont il émane.

Ce que dénonçaient par ailleurs certains membres du Comité central était la façon dont on nommait les fonctionnaires communaux. Il n’y avait aucun des principes démocratiques connus dans la nomination de ceux-ci. L’élection ou le concours ne faisaient pas partie des procédures d’embauche sous la Commune et le tout se faisait de façon arbitraire, souvent par un décret, que l’on peut associer à du patronage. Par exemple, le service télégraphique, selon Andrieu, était en si mauvais état qu’il devenait abandonné: « (…) à des vanités incompétentes et au système des élections si déplorables quand il ne s’arme pas de la garantie d’examens préalables (…) » Cette manière de procéder, combinée avec le « vide administratif qui caractérise la capitale au lendemain de l’insurrection », amène le Journal officiel à publier, le 25 avril par la voix de son Directeur: « (…) le devoir pénible, mais aujourd’hui nécessaire, de sonder la conscience du fonctionnaire, afin d’assurer les intérêts généraux de l’administration et de justifier la confiance mise en nous par la Commune de Paris et par le peuple. » Que pouvait faire le Comité central devant les accusations d’ingérence qu’on lui portait, alors qu’il ne faisait que constater une situation de débordements causés par l’incompétence et le manque d’effectifs de l’administration?

Malgré toutes les défaillances des commissions communales dans les circonstances, Jean Bruhat trace un portrait somme toute positif des 73 jours que dura la Commune. Il cite les cas du délégué Viard, qui assura le service des subsistances en luttant contre la spéculation et les taxes exagérées, tout en faisant appel au concert des municipalités. Le ciseleur Theisz s’occupa des Postes avec un brio tel qu’il remit, selon Bruhat, les services en marche en 48 heures. La Santé, sous la direction de Treillard, était vidée de son parc d’ambulances (situé au Palais de l’Industrie), mais put néanmoins réorganiser les services, notamment aux soins apportés aux nombreux soldats blessés.

Les municipalités, la Commune et le pouvoir autonome : la place du Comité central dans ce processus

Le Comité central n’est pas uniquement aux prises avec les commissions communales, car il désire aussi surveiller la réorganisation forcée des administrations municipales dans ce contexte de révolution. En fait, le Comité central voulait, selon W. Serman, « institutionnaliser l’anarchie » en renonçant à gouverner les hommes pour n’administrer que les choses, la matérialité.

C’est avec cette pesante dualité des pouvoirs entre le Comité central et la Commune que les municipalités de Paris doivent vivre au jour le jour. Dans ses relations avec les arrondissements, la Commune fixe le 30 mars les règles qui visent à s’assurer de la direction administrative de chaque municipalité, de l’adjonction à chacune d’elle des commissions pour l’expédition des affaires et, enfin, de la bonne gérance des actes de l’état civil. Cette déclaration ne limite pas cependant le pouvoir de fait constitué par le Comité central, et ce, malgré sa promesse de se retirer après l’avènement de la Commune. Cette dernière a souvent accusé les municipalités de ne pas appliquer les décisions prises en haut. Or, dans les faits, le Comité central est en partie responsable de la discorde ainsi causée. Par exemple, la Commune voulait que les municipalités se chargent de l’organisation civile de la défense des quartiers. Outre le cas du Ve arrondissement, le pouvoir civil n’a jamais pu prendre concrètement la direction des légions, car le Comité central exerçait sur elles un contrôle déjà effectif. Plus tard, le 16 avril, la Commune demande à nouveau aux municipalités de gérer les Conseils de légion contre ceux refusant de se battre. Ce décret communal vient mettre le feu aux poudres dans les relations entre le Comité central et les municipalités, car, selon le Comité, les Conseils de légion relèvent de l’organisation interne de la Garde nationale et, en somme, les arrondissements (le pouvoir civil) n’ont rien à voir dans le domaine militaire.

Un exemple de décret publié sous la Commune.

Un autre problème résidait dans le fait que la Commune avait confié aux municipalités le soin de réquisitionner les armes et de poursuivre les réfractaires. Encore une fois, le Comité central, pour les mêmes raisons, s’insurge devant ce problème de juridiction. Pire encore, les municipalités prenaient parfois les devants quand il s’agissait de nommer les chefs des légions. La réorganisation des bataillons passait d’abord par la nomination d’un chef. Celui-ci devait, en théorie, être élu par le Comité central de la Garde nationale, mais les arrondissements nommaient parfois les dirigeants sans consulter le Comité central. Il n’y a, selon André Decouflé, que deux arrondissements (les IXe et XIe), qui obéirent au doigt et à l’œil aux décrets de la Commune. Le IXe avait perquisitionné à domicile les armes et équipements militaires, tandis que le XIe ordonna à la Garde nationale d’évacuer les églises, temples et synagogues de sa municipalité.

Le terrain de l’enseignement offrit d’autres possibilités de conflits à trois. Plus précisément, les questions de la laïcité et de l’enseignement professionnel posèrent des tracas. La Commune voulait, dans un premier temps, centraliser le dossier du recrutement des maîtres. La plupart des municipalités adhéraient au principe de la promotion de la laïcité de l’enseignement sauf que le délégué communal à la question, Vaillant, s’empressa de devancer ces dernières. Bien que les historiens n’en fassent guère mention, je pense que le Comité central était préoccupé par la question de l’enseignement, dans la mesure où celui-ci tenait fièrement à défendre les principes classiques de la Révolution et que c’est l’école, organe performant de diffusion, qui devait s’en charger. Voilà donc pourquoi les municipalités qui ne voulaient pas adhérer à la laïcité de l’enseignement faisaient l’objet d’une surveillance plus étroite selon mon hypothèse.

Par ailleurs, la Commune ne cherche pas à froisser les libertés religieuses. Cependant, des arrondissements comme le IVe s’écartaient des décrets communaux en affirmant simplement la « neutralité de l’école publique ». Plus libérale encore, la municipalité du VIIIe arrondissement, dirigée par l’excentrique Jules Allix, admettait la coexistence des écoles laïques et confessionnelles. Quant aux XIIIe et XVe arrondissements, ceux-ci prônaient l’enseignement confessionnel et rejetaient les tentatives du pouvoir central de laïciser l’éducation. Nous avons donc un portrait se divisant en trois catégories bien distinctes, où le Comité central avait des intérêts à défendre, selon la politique éducationnelle adoptée, car de là dépendait le bon cheminement de la révolution.

Les membres de la Commune sont déchirés entre eux quant à l’attitude à adopter face aux municipalités. Pour le citoyen Lefrançais, il importe que les arrondissements soient autonomes afin de pourvoir aux besoins de la population. Beslay, le doyen des communards, pense plutôt qu’il ne faut pas laisser d’autorité aux municipalités. La question des douanes stigmatise encore une fois cette opposition lors des réunions tenues à l’Hôtel de Ville. Par exemple: « Le citoyen Meillet donne lecture d’une lettre, au sujet d’un nouvel empiétement du Comité central, qui prétend se réserver le droit de viser les passeports. Un citoyen, ayant un passeport en règle de la Commune, n’a pu passer aux portes de Paris, parce que son passeport ne portait pas les cachets de la douzième légion. »

Ce fait survenu dans le XIIe arrondissement à la porte de Vincennes n’est qu’un exemple d’une accumulation d’incidents, si l’on se rapporte aux Procès-verbaux. Cluseret, délégué à la Guerre, statuait sur l’interdiction faite à la Garde nationale d’entraver le commerce dans les gardes et postes frontaliers. Dorénavant, cette forme de « guerre non officielle », mais bien présente entre la Commune et le Comité central ira en s’accentuant jusqu’au 21 mai, date à laquelle les troupes versaillaises entrèrent dans Paris. Edward S. Mason résume la situation: « In addition to the municipal commission, every arrondissement has its Legion Council and Legion General Staff, under the general supervision of the Central Committee. These organizations had a finger in the administration and the inexact division of function was a cause of considerable friction. »

(La suite dans la seconde partie.)

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

Du côté des cabinets politico-militaires: les premières inquiétudes

Il n’y a pas que les hommes de lettres qui s’interrogent sur la qualité de la contribution québécoise à l’effort de guerre. Les politiciens et militaires français également. Dès l’été 1915, le gouvernement français est mis au courant du difficile recrutement canadien-français. Du moins, une note trouvée dans les archives relatant une conversation tenue le 22 juillet, à Paris, entre le colonel Le Roy Lewis, attaché militaire britannique en France, et l’ambassadeur de Grande-Bretagne dans la capitale française, semble le montrer. «Les Canadiens français, au nombre de 2.000.000 [sic] ont à présent fourni au contingent un bataillon. Ceci tient à ce que S[ir]. Robert Borden n’est pas leur homme. Les Canadiens français pensent ne devoir fournir davantage[i].» Devant ce manque supposé d’enthousiasme des Canadiens français, les deux hommes auraient pensé profiter du passage de Borden en France à l’été 1915 pour le recommander au titre de Chevalier de la Légion d’honneur. Cette décoration lui permettrait de retourner au Canada pour «[…] obtenir beaucoup de ses compatriotes d’origine française[ii]».

L’ambassadeur d’Angleterre aurait alors rejeté cette approche et l’affaire en serait restée là. Décorer un premier ministre pour s’attirer les faveurs du peuple semble être une solution saugrenue, mais elle témoigne de la préoccupation des autorités franco-britanniques face au faible recrutement canadien-français.

Le premier ministre canadien promet en janvier 1916 de porter à un demi-million d’hommes les effectifs du Corps expéditionnaire, ce qui mettra une pression inutile sur son gouvernement. Les pertes subies lors des batailles de la Somme (1916) et de Vimy (1917), combinées aux «[…] pressions exercées de part et d’autre exigeant que le Québec contribue à la guerre en proportion de sa population[iii]…», placent le premier ministre devant l’éventualité d’avoir à renier sa promesse. De son côté, le consul de France à Montréal, Charles Bonin, informe régulièrement le Ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay) de ce qui circule, au Canada, depuis la campagne de la Carte du Service national (recensement national) en 1916 jusqu’à l’adoption de la loi de la conscription. Quant à la Carte, cette sorte de «recensement» fait à la hâte, il apparaît évident qu’Ottawa cherche à démontrer officieusement aux Canadiens qu’un bassin d’hommes valides existe qui ne pourrait être exploité autrement que par la conscription[iv].

Le premier représentant de la France au Canada, le consul Charles Bonin, qui occupa son poste à Montréal de 1912 à 1918.

Le consul Bonin explique au Quai d’Orsay que c’est surtout dans les milieux ouvriers que les oppositions au recensement sont les plus prononcées, les associations de travailleurs enjoignant leurs membres à ne pas remplir ces cartes. Les Canadiens associent la Carte à une éventuelle conscription, et la «[…] même attitude réservée s’est manifestée parmi les Canadiens-Français [sic], malgré la propagande faite par leurs journaux et par les plus hauts prélats […] Il sera intéressant, quand les chiffres auront été publiés, de connaître quel a été l’accueil fait à cette nouvelle mesure de guerre par les différents éléments du peuple canadien[v]

Bonin se penche aussi sur les débats dans la presse qui traitent d’une éventuelle formation d’une brigade d’infanterie canadienne-française, soit pour l’armée canadienne ou française. Il pourrait s’agir d’un autre moyen pour encourager le recrutement, en offrant de meilleures chances de promotions aux candidats. Le problème le pique au vif depuis sa visite du camp de Valcartier à l’été de 1916. Persuadé que cette brigade existait bel et bien, Bonin a rapidement déchanté lorsque le brigadier-général E. W. Wilson, commandant du camp, a ordonné de mettre fin au projet. Le consul est déçu de l’ineptie des ministres francophones Casgrain et Blondin qui, lors de leur passage au camp, n’ont rien fait pour renverser la décision. Il conclut: «Il est évident que les autorités militaires anglaises ne voient pas d’un très bon œil la formation de ces bataillons canadiens-français pour qui le drapeau tricolore semble passer avant l’Union Jack[vi]

La déception du consul est atténuée à la suite d’un entretien avec le colonel Arthur Mignault, qui s’occupe au Canada de recrutement en ce début de 1917. Mignault «[…] m’a entretenu de son désir d’arriver à l’incorporation de certaines unités canadiennes-françaises dans notre armée, dans des conditions analogues à celles où se trouvent les contingents russes combattant en France[vii]…» Mignault tient ces propos, même s’il connaît les obstacles qui se dresseront sur son chemin à Ottawa, et surtout à Londres, où justement un autre officier canadien-français, le lieutenant-colonel Henri Duverger, a rencontré le haut-commissaire canadien Georges Perley pour discuter de la situation québécoise[viii].

De son côté, l’aumônier Charles Thellier de Poncheville est l’un de ces officiers français qui aurait pu «cultiver» les ardeurs canadiennes-françaises, même s’il ne se fait pas d’illusion sur l’avenir du recrutement au Québec. Indulgent, il écrit: «Il leur serait pénible qu’on les jugeât [les Canadiens français], en France, injustement, en attribuant à une défaillance de leur amour pour nous leur peu d’empressement à prendre les armes[ix].» Il invite ses lecteurs à se questionner sur cette absence d’enthousiasme. Il propose, à cet égard, des hypothèses dont l’une consiste à l’examen du statut socio-économique du Canadien français moyen. Cultivateur, vivant loin de la ville, donc moins influencé par la politique, selon Poncheville, le Canadien français se marie tôt et fonde en conséquence une famille nombreuse et dépendante du fruit de son travail[x]. Les autorités militaires canadiennes ne l’aident guère à bien s’intégrer dans les rangs, le dispersant trop souvent dans des régiments unilingues anglais et sans chefs parlant sa langue. Ses compatriotes et lui se sentent «[…] placés dans des conditions d’infériorité qui leur assuraient peu d’avenir comme simples soldats, et rendaient difficile l’avancement de leurs officiers[xi]».

Par-dessus tout, Poncheville note que la pire atteinte faite au peuple canadien-français est de lui faire sentir qu’il est toujours conquis, celui-ci préférant parler de cession. De plus, le dernier volet  réside dans le Règlement 17 sur les écoles francophones d’Ontario: «Ce dernier coup toucha au cœur un peuple qui lutte depuis un siècle et demi pour garder sa langue, enveloppe de son âme, et qui se redresse avec fièvre, presque avec colère, chaque fois qu’il voit surgir une menace nouvelle contre ses droits[xii]

L’aumônier militaire résume en quelques lignes ce que les autorités françaises mettront un certain temps à comprendre, soit seulement vers 1916-1917. De son bureau de Londres, l’attaché militaire français, le colonel de la Panouse, adresse au général Robert Nivelle une synthèse de la situation. Selon l’officier, le recrutement pour l’année 1914 s’est déroulé à merveille au Québec. Les municipalités, institutions et divers corps de Milice ont rivalisé d’audace pour savoir qui allait envoyer le premier un bataillon complet au nouveau camp de Valcartier. La frénésie passée, c’est vers l’été de 1916 que le recrutement a fléchi, où l’une des erreurs est d’avoir mis trop l’accent sur la mobilisation des villes au détriment des campagnes: «Les campagnes ont beaucoup moins donné, qu’elles soient françaises ou anglaises. On peut même remarquer que dans l’Ontario, […] une certaine opposition s’est manifestée contre le service obligatoire[xiii]…» En admettant que la campagne tire de l’arrière, il n’empêche que, toutes proportions gardées (et chiffres à l’appui), le colonel de la Panouse croit que le Québec n’a pas envoyé un nombre équitable de recrues.

Le déficit de 60 000 hommes qu’il attribue à cette province (et de 30 000 à 40 000 pour le reste du Canada français) en février 1917 est la conséquence de l’abstention relative des Canadiens français qui «[…] forment un peuple essentiellement casanier, replié sur son autonomie locale, sur ses libertés et privilèges, étranger au courant impérial […] Les Canadiens Français [sic] n’ont plus guère de relations de famille avec la France […], et, par conséquent, aucun sentiment de famille ne pousse les jeunes Canadiens Français [sic] à venir en Europe[xiv].» En plus d’invoquer comme Poncheville le statut militaire précaire des Canadiens français, le colonel ajoute que ce peuple, qui aime «rester à la maison», est négativement influencé par la politique anti-cléricale de la France depuis le début du siècle. La République aurait en ce sens coupé le dernier lien l’unissant à son ancienne colonie.

Au-delà de toutes les injustices dont peuvent être victimes les Canadiens français, la véritable cause de l’échec des enrôlements volontaires «[…] a été la violente campagne de nationalisme étroit que mène depuis des années M. Henri Bourassa, avec beaucoup de talent et d’éloquence d’ailleurs, et qui a eu une très grande répercussion populaire depuis qu’a commencé la malheureuse controverse des écoles françaises de l’Ontario[xv]». Le colonel de la Panouse qualifie la campagne de Bourassa de «Sinn Fenisme canadien-français[xvi]», que seule une propagande française adroitement menée pourrait arrêter, ou à tout le moins ralentir les effets pervers. Il suggère de mandater des représentants du clergé et de l’armée pour conduire les campagnes de recrutement au Québec.

La situation ne s’améliore pas au fur et à mesure qu’avance l’année 1917. De plus, le rapport de la Panouse en dit long sur les espoirs des autorités françaises relativement au travail d’Arthur Mignault, qui avait été nommé agent recruteur du gouvernement fédéral au début de cette même année[xvii].

La conscription et la montée de certaines tensions franco-québécoises

Le ministre de l'Agriculture du Québec en 1917, Joseph-Édouard Caron. Celui-ci fit violemment savoir au représentant de la France à Québec, le consul Raoul de Saint-Victor, qu'il n'approuvait pas les critiques de l'anciènne mère patrie sur la question de la qualité de la contribution du Québec à l'effort de guerre.

À la fin mai 1917, au marché Montcalm à Québec, une foule estimée à 3000 personnes manifeste contre le projet de loi de la conscription. Elle applaudit chaudement le lieutenant-colonel de milice et député Armand Lavergne, qui s’oppose au service militaire obligatoire. Convaincu que les Canadiens français iront se battre pour les guerres de l’Angleterre, Lavergne veut des élections puis un référendum sur l’adoption de cette éventuelle loi[xviii]. Comme l’avait rapporté Robert Rumilly, cette scène avait offusqué le consul de France à Québec, Raoul de Saint-Victor[xix], qui voit cet officier de milice déshonorer l’uniforme. Ses remarques choquent son voisin dans la foule, le ministre de l’Agriculture Joseph-Édouard Caron, qui rabroue le consul, au point où une sévère altercation se produit[xx]. La situation est si tendue qu’au printemps, Paris réclame des rapports périodiques sur l’évolution du climat politique au Canada. Les premiers rapports envoyés à partir de la mi-juin attestent la montée progressive des tensions, dont la démission du ministre francophone des Mines Ésioff-Léon Patenaude et la quasi-certitude de scission du Parti libéral canadien en constituent les prémices[xxi].

Gabriel Hanotaux intervient alors. Selon l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le Canada français (entendu le Québec francophone) fait fausse route et ne paraît pas être conscient de la gravité des événements. Il donne raison aux Canadiens français de s’inquiéter de l’avenir de leur langue et de leurs droits historiques, «[…] mais c’est précisément, parce que nous savons cela, […] que nous pouvons nous adresser à nos amis du Canada en toute franchise et cordialité, usant de notre droit d’aînesse et du douloureux privilège d’un peuple qui souffre[xxii]».

Contrairement au colonel de la Panouse, Hanotaux croit que les «liens parentaux» constituent une raison valide d’enrôlement. Plus encore, la guerre devient mondiale. Les pays de l’Amérique latine s’alignent les uns après les autres aux côtés des Alliés en 1917, et il n’est plus possible pour le Québec de rester ainsi à l’écart. Au paysan canadien-français installé sur sa terre, dans le confort du foyer familial, risquant de perdre cette seule jouissance, dans une armée anglophone qui ne peut lui offrir l’«asile» de sa langue maternelle, à cet homme, Hanotaux répond qu’il lui faut faire abstraction de ces injustices, puisque: «La guerre n’est plus seulement européenne, elle devient mondiale. Le sort de l’humanité se décide[xxiii]

Ancien ministre des Affaires Étrangères de France, Gabriel Hanotaux fut un observateur intéressé de la scène politique québécoise lors de la guerre de 1914-1918.

Pour sa part, Mgr Alfred Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, veut prouver que le Québec a justement accompli son devoir en rapport à sa situation démographique dans le Canada, tout en reconnaissant à demi-mot que le Canada anglais respecte peu les francophones: «Et nous ne saurions en outre ne pas être touchés de cette considération que l’idée de venir au secours de la France toujours chère a été déterminante pour tant de Canadiens-Français qui auraient eu de si valables raisons pour ne pas s’engager[xxiv]…»

Cela dit, à la fin août 1917, le parlement puis le sénat canadiens votent le projet de loi, ce  qui scinde le Parti libéral entre les tenants et les opposants à la loi[xxv]. Le consul Bonin fait savoir au Quai d’Orsay que face à des élections anticipées à l’automne, Wilfrid Laurier reviendra malgré tout au pouvoir et qu’il pourra trouver «[…] en dehors de la loi, le moyen de recruter assez d’hommes pour maintenir les effectifs des divisions canadiennes au front[xxvi]». Aux yeux des autorités françaises, Laurier paraît être le seul politicien canadien-français capable d’exercer une influence positive sur ses compatriotes[xxvii]. En novembre, au moment où Borden parvient à consolider son nouveau Parti unioniste, avec les libéraux anglophones qui ont lâché Laurier, Paris apprend la confirmation que l’alliance des Canadiens anglais sur le service militaire obligatoire va accentuer «[…] les différences de race et de religion et donne[r] de nouveau une signification politique aux termes “Canada anglais, Canada français” qui n’avaient plus qu’un sens géographiques [sic][xxviii]».

Les élections fédérales et les émeutes de Québec

La campagne électorale prend son envol en novembre 1917. Bourassa s’allie temporairement à Laurier, sous la promesse de recourir à un référendum avant de poursuivre l’application la loi. Les autorités françaises sont certaines que Borden l’emportera. Son optimisme affiché au cours de la campagne se traduit, d’une part, par l’adhésion des libéraux anglophones à son parti et, d’autre part, par les recommandations de Laurier exhortant les jeunes Canadiens français à se conformer à la loi, même s’il s’engage à l’abroger en cas de victoire[xxix]. L’éclatant succès de Borden le 17 décembre[xxx] amène Bonin à conclure: «Il est fâcheux, pour l’avenir, que le Canada français presque seul ait donné une majorité à Sir Wilfrid Laurier[xxxi].» La loi contraint les jeunes Canadiens français à se plier aux premières mesures d’enregistrement. Des signes d’insoumission à la législation se font déjà sentir[xxxii].

Du 28 mars au 2 avril 1918, la ville de Québec vit les pires émeutes de son histoire. Un millier de soldats arrivés de Toronto, livrent un bref mais sanglant affrontement avec les émeutiers, faisant cinq morts et des dizaines de blessés. Le 2 avril, le consul Bonin câble la nouvelle au Quai d’Orsay[xxxiii], qui a une idée d’ensemble de la situation quelques heures après les événements[xxxiv]. Les communiqués sont parfois confus: «[…] les Canadiens français ne comprennent pas le sens de la guerre […] L’opposition du Canada français à la guerre paraît surtout motivée par des raisons religieuses. […] la présence à Montréal d’une Mission [sic] d’officiers français [celle menée par le capitaine Duthoit] a produit une excellente impression et semble avoir ranimé les sentiments francophiles[xxxv]

Les responsables politiques français ne se firent probablement jamais d'illusions quant à leurs chances de mobiliser davantage les Canadiens français à l'effort de guerre. À la lecture des journaux sur la situation politique au Québec au printemps de 1918, leurs espoirs furent largement anéantis.

Fin avril, Bonin envoie à Paris un rapport détaillé, où il rappelle le fil des événements, tout en tentant d’analyser les causes des émeutes. Il soulève plusieurs hypothèses, à commencer par celle voulant que des gens étrangers à la ville de Québec soient derrière le coup, ou encore que les journaux nationalistes et anticonscriptionnistes y soient impliqués. Bonin croit aussi que l’agitation dans la Vieille Capitale ne constitue qu’un premier chapitre d’un complot plus vaste dans l’ensemble du Canada, se basant ainsi sur une importante saisie d’armes à Toronto au même moment[xxxvi].

Le consul de France à Montréal assure que la situation se résorbera rapidement. Et les engagements volontaires dans le Dominion ont sensiblement repris depuis les émeutes: «On signale un nouvel esprit patriotique chez les Canadiens français qui s’enrôlent particulièrement dans les services de l’aviation et des tanks. […] Les Provinces anglaises reconnaissent le changement d’attitude des Canadiens français[xxxvii]…» Pèche-t-on par excès d’optimisme? D’après les calculs du printemps 1917 et les exemptions anticipées, la conscription devrait fournir 100 000 hommes au Corps expéditionnaire. Les statistiques officielles révèlent qu’au 11 novembre 1918, il y a précisément 99 651 enrôlements dans le cadre de la loi[xxxviii].

Seul le quart de ces conscrits est allé au front dans les derniers mois des hostilités. Les archives sont muettes quant à l’opinion des autorités françaises sur l’efficacité réelle de la conscription canadienne d’un point de vue strictement militaire. Paris constate, par contre, jusqu’à quel point la loi sur le service militaire obligatoire engendre le chaos, et qu’elle est perçue comme le symbole majeur de division entre Canadiens français et anglais. Les autorités françaises sont sympathiques, voire comprennent, la cause de la défense des droits des Canadiens français, mais les nombreuses correspondances dévoilent des inquiétudes, sinon de la stupeur devant une «indifférence» difficilement justifiable des Canadiens français.

Conclusion

Les chroniqueurs français ont tenté de commenter la qualité de l’intervention du Québec entre 1914 et 1918. La plupart étaient relativement indulgents, mais certains, dont Philippe Millet, eurent le courage quasi suicidaire d’écrire: «les Canadiens français ont failli à leurs devoirs». Il fut l’un des rares à ne pas se cacher derrière les proportionnalités mathématiques, pour dire plus franchement ce que les Poncheville, Leau, Baudrillart et autres n’osaient affirmer. Lesquels sont le plus à blâmer? Lesquels font le plus preuve d’hypocrisie? Millet qui écrit clairement et publiquement ce qu’il pense, ou encore François Veuillot qui, au Québec, fait l’apologie de la contribution canadienne-française, alors qu’à bord du bateau le ramenant en France, il s’en plaignit au Quai d’Orsay[xxxix]?

Cet article ne se voulait pas une étude exhaustive des relations entre la France et le Québec entre 1914 et 1918. Nous avons bien entendu dû circonscrire le sujet et avons surtout tenté de l’aborder sous l’angle de la perception qu’avait la France de la mobilisation des Canadiens français. Ce qui étonne, c’est de voir que les élites tant françaises que canadiennes-françaises ont tenté de développer ces liens entre la France et le Québec. Cependant, nous l’avons vu, tant le contexte national fragile que le faible enrôlement a donné des rapports que l’on pourrait qualifier de «mitigés». Les Canadiens français, tiraillés entre des intérêts propres à la défense du Canada (et de l’Empire britannique) et le combat moral pour la France, n’ont jamais réellement choisi leur camp.

L’enthousiasme de 1914 s’est progressivement effrité, au point où la crise de la conscription de 1917 a sérieusement érodé, sans toutefois l’anéantir, cet attachement. Les mois qui ont suivi les émeutes de Québec ont vu une hausse de l’enrôlement que l’on ne peut toutefois pas rattacher à un renouveau du sentiment d’attachement au combat de la France, mais plutôt à l’obligation de respecter la nouvelle loi en vigueur.

Mais les Canadiens français connaissaient-ils réellement la France? Que savaient-ils d’elle? Peu ou pas grand-chose, si ce n’est ce que les journaux voulaient bien en dire ou encore ce que les curés en chaire décrivaient. Peu de Canadiens français avaient alors les moyens de se rendre en France et d’y constater par eux-mêmes ce qu’elle était devenue[xl].

Selon les contemporains français, il semble que le Québec n’a pas fourni une contribution militaire à l’égal de sa population. La France a pris conscience de ce problème et a tenté d’y remédier en 1917, notamment en envoyant des « missions » dans la province. Mais, compte tenu du faible enrôlement, les Français doutaient tout de même de la valeur que les Canadiens français accordaient à la cause alliée. Affichant généralement une grande retenue, certains commentateurs critiquaient les Canadiens français. Plus modérés, d’autres mesuraient l’effort de guerre du Québec à la lumière des tentatives françaises de faire connaître la cause de la France et celle des Alliés.


[i] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), 5 N 132. Cabinet du Ministre. Renseignements d’origines diverses. Janvier-Octobre 1915. Dossier no 2. Lettre manuscrite et anonyme datée du 22 juillet 1915. Souligné dans l’original.

[ii] Ibid.

[iii] Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes. Tome I. 1763-1969: le spectre d’une armée bicéphale, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, coll. «Histoire socio-militaire», no 2, 1987, p. 76.

[iv] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Copp Clark Pitman Ltd., 1985, p. 47.

[v] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[vi] SHAT, 7 N 1296. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Attachés militaires. Grande-Bretagne. 1917. Lettre de Bonin à l’État-major de l’Armée, via le Quai d’Orsay, datée du 15 septembre 1916. À noter que l’allusion de Bonin au drapeau tricolore (français) n’est probablement qu’une image pour illustrer le fait français dans l’armée canadienne.

[vii] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[viii] Ibid.

[ix] Charles Thellier de Poncheville (abbé), La France vue d’Amérique, Paris, Bloud & Gay, 1918, p. 35.

[x] Ibid., p. 35-36.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid., p. 36.

[xiii] SHAT, 16 N 3007. Grand-Quartier-Général. Théâtre d’Opérations Extérieures (2e Bureau). Campagne contre l’Allemagne (1914-1918). Entrées Angleterre. Série E. Janvier-juin 1917. Dossier no 2. Rapport non titré et non paginé du colonel de la Panouse au général Nivelle daté du 16 février 1917. Voir aussi le même rapport paginé au Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37, p. 5.

[xiv] Ibid.

[xv] Ibid., p. 6.

[xvi] Il fait une allusion au parti politique irlandais Sinn Fein qui avait été fondé en 1905 par Arthur Griffith. Les objectifs initiaux du parti étaient d’opposer une résistance passive à l’occupant britannique, de s’abstenir de participer aux débats au parlement de Westminster à Londres, avec les autres députés britanniques, et de développer une économie nationale (irlandaise) qui ignorerait l’Angleterre. Il est probable que le colonel de la Panouse ait fait cette allusion douteuse, dans la mesure où il aurait cru qu’à leur façon, les Canadiens français, par leur refus de participer à l’effort de guerre, seraient à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.

[xvii] Ibid.

[xviii] Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec. Tome XXIII. «La conscription», Montréal, Montréal-Éditions, s. d., p. 86.

[xix] Ibid. Il est probable que le sentiment du consul soit exacerbé par le fait que son fils sert comme lieutenant dans les rangs du 22e bataillon en France.

[xx] Ibid.

[xxi] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletins datés du 13 juin et du 14 juillet 1917. Des extraits de ces bulletins se trouvent au SHAT, mais c’est le Quai d’Orsay qui reçoit les rapports, dont le contenu est par la suite partagé avec le ministère de la Guerre.

[xxii] Le Figaro, 2 juillet 1917, p. 1; La Presse, 27 juillet 1917, p. 11. L’article paraît aussi dans le journal franco-américain Le Courrier des États-Unis le 1er juillet 1917, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Dominion.

[xxiii] Ibid., pour tous les journaux cités à la note précédente.

[xxiv] Alfred Baudrillart (Mgr), L’effort canadien, Paris, Bloud & Gay Éditeurs, 1917, p. 13.

[xxv] Rappelons qu’à cette époque, des députés libéraux anglophones se sont joints à la coalition «unioniste» qu’était en train de constituer le premier ministre conservateur Robert Borden (une alliance de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription). Ces anciens libéraux sont devenus les «libéraux-unionistes», et ils ont ainsi voté en faveur de la conscription, dans le nouveau Parti unioniste en octobre 1917. De leur côté, les «opposants» à la loi du service militaire obligatoire formaient un bloc constitué de députés libéraux qui s’étaient ralliés à Wilfrid Laurier.

[xxvi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 21 août 1917.

[xxvii] Sur la compréhension du gouvernement français relativement au problème de la conscription en Amérique, voir André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 82.

[xxviii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 1er novembre 1917. Sur l’aspect «racial» des élections, J. L. Granatstein et J. M. Hitsman écrivent: «No other conclusion can be drawn from this election campaign, one of the few in Canadian history deliberately conducted on racist grounds», op. cit., p. 78.

[xxix] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 5 décembre 1917.

[xxx] Les résultats des élections fédérales tenues le 17 décembre 1917 voient le nouveau parti unioniste sortir gagnant avec 153 sièges face aux libéraux qui ont obtenu 82 sièges (dont 62 au Québec sur une possibilité de 65). Les unionistes n’ont emporté que 3 sièges au Québec, tous situés dans des circonscriptions majoritairement anglophones. C’est dire que le Québec francophone s’est rallié derrière Laurier.

[xxxi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 25 décembre 1917.

[xxxii] Jean-Paul de Lagrave, Histoire de l’information au Québec, Montréal, Les Éditions La Presse, coll. «Jadis et Naguère», 1980, p. 161. A noter que cette loi prévoyait, en cas d’insoumission à l’enregistrement, de sévères amendes et des peines d’emprisonnement.

[xxxiii] Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 2 avril 1918.

[xxxiv] Ibid. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 5 avril 1918.

[xxxv] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 19 avril 1918.

[xxxvi] CADN, État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Rapport de Bonin au Quai d’Orsay daté du 30 avril 1918.

[xxxvii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 11 mai 1918.

[xxxviii] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, op. cit., p. 98.

[xxxix] MAE, Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37. Rapport de F. Veuillot au Quai d’Orsay intitulé «Note sommaire sur mon voyage au Canada et aux États-Unis (Octobre 1917 – Mai 1918)». 114 p.

[xl] Pierre Savard, «Les Canadiens français et la France. De la “Cession” à la “Révolution tranquille”», dans Paul Painchaud (dir.), Le Canada et le Québec sur la scène internationale, Québec et Montréal, CQRI, Les Presses de l’Université du Québec, 1977, p. 490.