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Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.

La conscription : petite histoire d’un mal nécessaire

Introduction

La conscription est une forme de service militaire dans laquelle l’État requiert qu’un pourcentage d’hommes serve dans l’armée sous peine de conséquences légales. De prime abord, la conscription comprend certains avantages pour les États qui y ont recours. D’abord, étant donné que les hommes sont obligés de servir sous les drapeaux, il n’y a pas de raisons de dépenser sans compter afin d’améliorer leurs conditions. Ainsi, la conscription constitue pour l’État un procédé de recrutement beaucoup plus abordable que l’embauche de mercenaires étrangers ou le recours aux volontaires (ce dernier système obligeant l’État à rendre le service militaire suffisamment attrayant, ce qui le rend plus cher par définition).

Par ailleurs, la conscription permet de lever de grandes armées en un temps relativement court, mais souvent au coût d’un affaiblissement de l’économie civile, puisqu’une quantité non négligeable d’hommes en âge de travailler est retirée des secteurs névralgiques (ex: industries, fermes…). Devant cette contrainte, la conscription est généralement en vigueur dans les États aux prises avec des ennemis potentiels à leurs frontières. Au-delà de la nécessité stratégique, des États aux frontières pacifiques (ou dont la géographie sert d’effet dissuasif) comme l’Angleterre, le Canada et les États-Unis tendent à utiliser la conscription en situation d’urgence uniquement.

Administrer la contrainte

Cela étant, la conscription comprend des désavantages, soit des inconvénients qui semblent plus facilement perceptibles que les avantages précédemment évoqués. Premièrement, puisque les hommes sont contraints de servir, ceux-ci peuvent être imprégnés d’un degré de motivation relativement bas et qui peut avoir pour conséquence un taux de désertion plus élevé que dans les rangs volontaires ou mercenaires. Ce problème est particulièrement sensible lorsque les hommes ne ressentent pas d’attachement patriotique avec l’institution militaire dans laquelle ils servent, comme ce fut le cas dans la Russie tsariste, dans les parties non allemandes de l’Empire austro-hongrois et dans le sud de l’Italie, pour ne citer que ces exemples. Deuxièmement, les armées du temps de paix forgées à travers la conscription ne disposent pas des mêmes habiletés que dans les forces professionnelles. Cela dit, nombreux sont les officiers supérieurs des armées professionnelles qui ne cachent pas leurs doutes quant à l’efficacité des forces conscrites.

Bien entendu, la conscription revêt prioritairement une dimension militaire, mais elle peut aussi avoir des finalités politiques. Par exemple, la conscription fut régulièrement employée dans les États désireux d’utiliser l’armée pour inculquer aux citoyens des valeurs nationalistes. Dans ce contexte, plusieurs États ou empires multiethniques eurent recours à la conscription comme opportunité d’enseigner aux jeunes hommes les vertus de la langue, des traditions et des coutumes nationales. L’objectif premier étant d’infuser du patriotisme (ou du moins une loyauté minimale) à l’intérieur des rangs composés de conscrits issus de minorités ethniques ou religieuses.

L'intégration de conscrits dans une armée polyglotte comme celle du défunt empire austro-hongrois posa de nombreux défis aux militaires professionnels chargés de transformer ces civils en soldats.

Dans plusieurs cas, l’imposition de la conscription se retourna contre ses initiateurs, parce que les jeunes hommes issus des groupes minoritaires pestèrent contre la discipline militaire imposée par les officiers et les sous-officiers issus du groupe ethnique majoritaire. Dans quelques États de l’Europe de l’Est, certains officiers allèrent même jusqu’à embaucher les services de leurs conscrits subordonnés afin d’effectuer à bon marché des travaux agricoles sur leurs domaines. Dans d’autres cas, la hargne des conscrits résulta du fait que l’instruction militaire fut prodiguée dans la langue nationale officielle (qui souvent ne fut pas la leur), bien qu’elle put parfois être traduite dans les dialectes locaux par des sous-officiers polyglottes.

Par conséquent, l’inculcation de sentiments patriotiques par la conscription connut des résultats mitigés dans les meilleurs cas. En d’autres circonstances, le service militaire obligatoire put servir à légitimer ou à politiser l’armée. D’ailleurs, certains socialistes français comme Jean Jaurès argumentèrent à l’effet qu’une armée du temps de paix composée de conscrits serait plus représentative de la société qu’une armée professionnelle et, pour cette raison, elle ne constituerait pas une menace pour le régime républicain. Fait intéressant, en Chine, Mao Zedong y alla d’un argumentaire similaire en affirmant que la conscription en vigueur dans l’Armée populaire de libération représentait carrément le peuple en armes et que cette armée le défendrait jusqu’à la fin.

Le précédent français

Sous le Directoire, Jean-Baptiste, comte Jourdan, fit adopter une loi sur la conscription qui rendit le service militaire obligatoire. Cette loi inspirera nombre d'États européens à prendre la même voie dans les décennies suivantes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le système de conscription apparut dans la France révolutionnaire avec l’adoption de la Loi Jourdan en 1798. En fait, la loi obligea tous les jeunes hommes en état de porter les armes à s’enregistrer auprès de l’administration gouvernementale locale. Ce faisant, le gouvernement fit connaître ses besoins d’effectifs en publiant ses quotas de jeunes hommes à enrôler à partir de listes qui lui furent préalablement soumises. Ce système hérité de la Révolution donna ensuite à Napoléon plus de deux millions d’hommes entre 1798 et 1815.

Le modèle français constitua un précédent, en ce sens où il lia le service militaire au nationalisme grandissant en Europe, à mesure que les tensions continentales prirent de l’ampleur pendant le XIXe siècle. Dans certains États, notamment en Allemagne, des officiers s’opposèrent à la conscription sur la base qu’elle amènerait la création d’une armée si grande que ses soldats devraient être encadrés par des gens non issus de la noblesse afin de combler la demande d’officiers. Dans d’autres pays, comme en France et aux États-Unis, les opposants au service militaire obligatoire prétendirent que celui-ci aurait un effet dévastateur sur le moral des hommes exposés à la dure vie des casernes.

Qu’elle plaise ou non, et en particulier dans le contexte européen au tournant du XXe siècle, la conscription demeura la méthode de recrutement de soldats privilégiée par les États, tant pour les forces de réserve que dans les armées de métier. Pendant la Première Guerre mondiale, la demande croissante d’effectifs militaires mit les belligérants devant la contrainte évoquée en introduction, soit celle de fournir à l’armée les hommes dont elle a besoin en affectant le moins possible la production industrielle. Ainsi, les États découvrirent que certains hommes seraient effectivement plus utiles dans les usines, les fermes et les mines que sur les champs de bataille. En clair, certaines catégories de travailleurs qualifiés pourraient voir leurs effectifs exemptés de la conscription. On pense entre autres aux mineurs, aux cheminots, aux fermiers et ouvriers métallurgistes.

Bien entendu, ce ne furent pas tous les travailleurs évoluant dans ces catégories qui furent exemptés du service militaire obligatoire, mais les belligérants durent rationaliser l’utilisation de leur main-d’œuvre respective, et ce, dès le début des hostilités. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, cette nation réalisa qu’en l’absence d’un système de gestion plus rationnelle de la main-d’œuvre, une large partie de ses travailleurs qualifiés irait rejoindre les rangs de l’armée. Le problème était d’autant plus épineux dans la Grande-Bretagne, car le pays était l’une des rares puissances à ne pas avoir recouru à la conscription avant la guerre, si bien que le déséquilibre initial de la répartition entre les effectifs militaires et industriels s’en trouva accru.

Contrôler les paramètres de la conscription

Pour leur part, les Américains tirèrent des leçons de l’expérience britannique. Lors de leur entrée en guerre en 1917, ils introduisirent un service sélectif visant à accorder des reports (et non des exemptions) aux hommes dont les compétences professionnelles furent jugées indispensables au bon fonctionnement de l’économie civile. De plus, le service sélectif établit un précédent, à savoir que la conscription à l’américaine ne signifia pas le service universel. Intéressant en apparence, le système de reports engendra maintes tensions dans la société américaine, au-delà de la traditionnelle question des objecteurs de conscience maintes fois étudiée. D’une certaine manière, le système était coercitif, dans la mesure où les travailleurs qualifiés (non conscrits) pourraient perdre certains privilèges, dont le droit de faire la grève. En effet, le gouvernement pouvait les menacer de révoquer le report si une telle situation se produisait. Cela s’observa aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le secteur minier.

Cependant, le cas américain fut loin d’être unique. On observa des situations semblables en France et en Israël, où les systèmes de reports de ces États suscitèrent également des controverses. Un autre exemple intéressant est celui de la société américaine lors de la Guerre du Vietnam. Le gouvernement de l’époque autorisa non pas des reports, mais des exemptions à certaines catégories de citoyens en âge de porter les armes, comme aux étudiants des collèges. Cette dernière mesure provoqua à son tour une controverse dans l’esprit de ceux qui accusèrent l’État de privilégier certaines classes de citoyens et de groupes ethniques au détriment des autres. Certaines tentatives d’instaurer un système de loterie prétendument plus équitable (basé entre autres sur le jour d’anniversaire des candidats) ne purent apaiser les tensions, si bien que les États-Unis abandonnèrent finalement la conscription en 1973.

Dans le cadre de l'imposition de la conscription du type du service sélectif de 1917, des citoyens américains font la queue en réponse à l'appel des autorités militaires à Hawaii.

En dépit de tous ces problèmes, le service militaire obligatoire guida les gouvernements des puissances majeures dans la gestion de leur main-d’œuvre militaire, que ce soit lors des guerres mondiales ou pendant la Guerre froide. Même des États traditionnellement anti-conscriptionnistes comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en vinrent à recourir à cette mesure de recrutement. Dans ce contexte, la mise en place de la conscription contraignit certains jeunes hommes à « devancer l’appel », c’est-à-dire à s’enrôler volontairement afin de minimalement contrôler certains paramètres comme le moment de l’enrôlement, la branche dans laquelle ils souhaitèrent servir et, dans quelques cas, le choix des camarades avec lesquels ils partirent à la guerre. Pour ce dernier élément, l’implantation de la conscription en Grande-Bretagne amena la levée des Pal’s Battalions (Bataillons de copains) pendant la Première Guerre mondiale, où les autorités militaires promirent aux enrôlés volontaires une « chance » de servir avec leurs parents et amis pour la durée du conflit.

Une autre manière d’atténuer les effets négatifs de la conscription sur le moral des jeunes hommes consiste, comme nous l’avons évoqué, à choisir la branche dans laquelle le service sera accompli. Paradoxalement, la conscription en vigueur aux États-Unis dans la période allant de 1948 à 1973 stimula les enrôlements dans l’aviation et dans la marine. Ces deux branches ne souhaitaient pas avoir de conscrits dans leurs rangs, mais elles comptaient sur des hommes qui, à la limite, étaient résignés et surtout soucieux de ne pas servir dans l’armée de terre.

La fin du service militaire obligatoire aux États-Unis mit automatiquement un terme à ce pernicieux système de « volontaires-conscrits motivés », que les Américains appelèrent péjorativement les Draft-motivated Volunteers. D’autres nations ne furent pas exemptes de tels systèmes de recrutement pour le moins étrange. Au Canada, on pense notamment à l’adoption en 1940 de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui autorisa le gouvernement à enrôler de force de jeunes hommes, sous condition qu’ils ne serviraient pas outre-mer. Ces enrôlés furent surnommés les Zombies, ce qui n’aida en rien à la réputation de ces hommes, du système et, pire encore, cela amena une situation des plus étranges. À la fin de la guerre de 1939-1945, le Canada compta théoriquement trois catégories de soldats : des enrôlés volontaires, des enrôlés par la LMRN et des conscrits (suite à l’implantation effective de la conscription à l’automne de 1944).

Conclusion

Selon les époques et les contextes, la conscription suscita la controverse, comme le témoigne clairement cette affiche américaine pendant la Guerre du Vietnam.

Pour conclure, nous pouvons simplement ajouter qu’à une époque où la technologie rend le travail du soldat de plus en plus complexe (ce qui nécessite une formation continue à grands frais), la conscription ne semble plus être une méthode de recrutement privilégiée par les gouvernements des grandes puissances. La sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé.

Combinés à la chute de l’Union soviétique, ces nouveaux développements expliquent en partie le déclin de la conscription dans la plupart des pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Ils expliquent également pourquoi la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats.

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Seconde partie)

Du côté des cabinets politico-militaires: les premières inquiétudes

Il n’y a pas que les hommes de lettres qui s’interrogent sur la qualité de la contribution québécoise à l’effort de guerre. Les politiciens et militaires français également. Dès l’été 1915, le gouvernement français est mis au courant du difficile recrutement canadien-français. Du moins, une note trouvée dans les archives relatant une conversation tenue le 22 juillet, à Paris, entre le colonel Le Roy Lewis, attaché militaire britannique en France, et l’ambassadeur de Grande-Bretagne dans la capitale française, semble le montrer. «Les Canadiens français, au nombre de 2.000.000 [sic] ont à présent fourni au contingent un bataillon. Ceci tient à ce que S[ir]. Robert Borden n’est pas leur homme. Les Canadiens français pensent ne devoir fournir davantage[i].» Devant ce manque supposé d’enthousiasme des Canadiens français, les deux hommes auraient pensé profiter du passage de Borden en France à l’été 1915 pour le recommander au titre de Chevalier de la Légion d’honneur. Cette décoration lui permettrait de retourner au Canada pour «[…] obtenir beaucoup de ses compatriotes d’origine française[ii]».

L’ambassadeur d’Angleterre aurait alors rejeté cette approche et l’affaire en serait restée là. Décorer un premier ministre pour s’attirer les faveurs du peuple semble être une solution saugrenue, mais elle témoigne de la préoccupation des autorités franco-britanniques face au faible recrutement canadien-français.

Le premier ministre canadien promet en janvier 1916 de porter à un demi-million d’hommes les effectifs du Corps expéditionnaire, ce qui mettra une pression inutile sur son gouvernement. Les pertes subies lors des batailles de la Somme (1916) et de Vimy (1917), combinées aux «[…] pressions exercées de part et d’autre exigeant que le Québec contribue à la guerre en proportion de sa population[iii]…», placent le premier ministre devant l’éventualité d’avoir à renier sa promesse. De son côté, le consul de France à Montréal, Charles Bonin, informe régulièrement le Ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay) de ce qui circule, au Canada, depuis la campagne de la Carte du Service national (recensement national) en 1916 jusqu’à l’adoption de la loi de la conscription. Quant à la Carte, cette sorte de «recensement» fait à la hâte, il apparaît évident qu’Ottawa cherche à démontrer officieusement aux Canadiens qu’un bassin d’hommes valides existe qui ne pourrait être exploité autrement que par la conscription[iv].

Le premier représentant de la France au Canada, le consul Charles Bonin, qui occupa son poste à Montréal de 1912 à 1918.

Le consul Bonin explique au Quai d’Orsay que c’est surtout dans les milieux ouvriers que les oppositions au recensement sont les plus prononcées, les associations de travailleurs enjoignant leurs membres à ne pas remplir ces cartes. Les Canadiens associent la Carte à une éventuelle conscription, et la «[…] même attitude réservée s’est manifestée parmi les Canadiens-Français [sic], malgré la propagande faite par leurs journaux et par les plus hauts prélats […] Il sera intéressant, quand les chiffres auront été publiés, de connaître quel a été l’accueil fait à cette nouvelle mesure de guerre par les différents éléments du peuple canadien[v]

Bonin se penche aussi sur les débats dans la presse qui traitent d’une éventuelle formation d’une brigade d’infanterie canadienne-française, soit pour l’armée canadienne ou française. Il pourrait s’agir d’un autre moyen pour encourager le recrutement, en offrant de meilleures chances de promotions aux candidats. Le problème le pique au vif depuis sa visite du camp de Valcartier à l’été de 1916. Persuadé que cette brigade existait bel et bien, Bonin a rapidement déchanté lorsque le brigadier-général E. W. Wilson, commandant du camp, a ordonné de mettre fin au projet. Le consul est déçu de l’ineptie des ministres francophones Casgrain et Blondin qui, lors de leur passage au camp, n’ont rien fait pour renverser la décision. Il conclut: «Il est évident que les autorités militaires anglaises ne voient pas d’un très bon œil la formation de ces bataillons canadiens-français pour qui le drapeau tricolore semble passer avant l’Union Jack[vi]

La déception du consul est atténuée à la suite d’un entretien avec le colonel Arthur Mignault, qui s’occupe au Canada de recrutement en ce début de 1917. Mignault «[…] m’a entretenu de son désir d’arriver à l’incorporation de certaines unités canadiennes-françaises dans notre armée, dans des conditions analogues à celles où se trouvent les contingents russes combattant en France[vii]…» Mignault tient ces propos, même s’il connaît les obstacles qui se dresseront sur son chemin à Ottawa, et surtout à Londres, où justement un autre officier canadien-français, le lieutenant-colonel Henri Duverger, a rencontré le haut-commissaire canadien Georges Perley pour discuter de la situation québécoise[viii].

De son côté, l’aumônier Charles Thellier de Poncheville est l’un de ces officiers français qui aurait pu «cultiver» les ardeurs canadiennes-françaises, même s’il ne se fait pas d’illusion sur l’avenir du recrutement au Québec. Indulgent, il écrit: «Il leur serait pénible qu’on les jugeât [les Canadiens français], en France, injustement, en attribuant à une défaillance de leur amour pour nous leur peu d’empressement à prendre les armes[ix].» Il invite ses lecteurs à se questionner sur cette absence d’enthousiasme. Il propose, à cet égard, des hypothèses dont l’une consiste à l’examen du statut socio-économique du Canadien français moyen. Cultivateur, vivant loin de la ville, donc moins influencé par la politique, selon Poncheville, le Canadien français se marie tôt et fonde en conséquence une famille nombreuse et dépendante du fruit de son travail[x]. Les autorités militaires canadiennes ne l’aident guère à bien s’intégrer dans les rangs, le dispersant trop souvent dans des régiments unilingues anglais et sans chefs parlant sa langue. Ses compatriotes et lui se sentent «[…] placés dans des conditions d’infériorité qui leur assuraient peu d’avenir comme simples soldats, et rendaient difficile l’avancement de leurs officiers[xi]».

Par-dessus tout, Poncheville note que la pire atteinte faite au peuple canadien-français est de lui faire sentir qu’il est toujours conquis, celui-ci préférant parler de cession. De plus, le dernier volet  réside dans le Règlement 17 sur les écoles francophones d’Ontario: «Ce dernier coup toucha au cœur un peuple qui lutte depuis un siècle et demi pour garder sa langue, enveloppe de son âme, et qui se redresse avec fièvre, presque avec colère, chaque fois qu’il voit surgir une menace nouvelle contre ses droits[xii]

L’aumônier militaire résume en quelques lignes ce que les autorités françaises mettront un certain temps à comprendre, soit seulement vers 1916-1917. De son bureau de Londres, l’attaché militaire français, le colonel de la Panouse, adresse au général Robert Nivelle une synthèse de la situation. Selon l’officier, le recrutement pour l’année 1914 s’est déroulé à merveille au Québec. Les municipalités, institutions et divers corps de Milice ont rivalisé d’audace pour savoir qui allait envoyer le premier un bataillon complet au nouveau camp de Valcartier. La frénésie passée, c’est vers l’été de 1916 que le recrutement a fléchi, où l’une des erreurs est d’avoir mis trop l’accent sur la mobilisation des villes au détriment des campagnes: «Les campagnes ont beaucoup moins donné, qu’elles soient françaises ou anglaises. On peut même remarquer que dans l’Ontario, […] une certaine opposition s’est manifestée contre le service obligatoire[xiii]…» En admettant que la campagne tire de l’arrière, il n’empêche que, toutes proportions gardées (et chiffres à l’appui), le colonel de la Panouse croit que le Québec n’a pas envoyé un nombre équitable de recrues.

Le déficit de 60 000 hommes qu’il attribue à cette province (et de 30 000 à 40 000 pour le reste du Canada français) en février 1917 est la conséquence de l’abstention relative des Canadiens français qui «[…] forment un peuple essentiellement casanier, replié sur son autonomie locale, sur ses libertés et privilèges, étranger au courant impérial […] Les Canadiens Français [sic] n’ont plus guère de relations de famille avec la France […], et, par conséquent, aucun sentiment de famille ne pousse les jeunes Canadiens Français [sic] à venir en Europe[xiv].» En plus d’invoquer comme Poncheville le statut militaire précaire des Canadiens français, le colonel ajoute que ce peuple, qui aime «rester à la maison», est négativement influencé par la politique anti-cléricale de la France depuis le début du siècle. La République aurait en ce sens coupé le dernier lien l’unissant à son ancienne colonie.

Au-delà de toutes les injustices dont peuvent être victimes les Canadiens français, la véritable cause de l’échec des enrôlements volontaires «[…] a été la violente campagne de nationalisme étroit que mène depuis des années M. Henri Bourassa, avec beaucoup de talent et d’éloquence d’ailleurs, et qui a eu une très grande répercussion populaire depuis qu’a commencé la malheureuse controverse des écoles françaises de l’Ontario[xv]». Le colonel de la Panouse qualifie la campagne de Bourassa de «Sinn Fenisme canadien-français[xvi]», que seule une propagande française adroitement menée pourrait arrêter, ou à tout le moins ralentir les effets pervers. Il suggère de mandater des représentants du clergé et de l’armée pour conduire les campagnes de recrutement au Québec.

La situation ne s’améliore pas au fur et à mesure qu’avance l’année 1917. De plus, le rapport de la Panouse en dit long sur les espoirs des autorités françaises relativement au travail d’Arthur Mignault, qui avait été nommé agent recruteur du gouvernement fédéral au début de cette même année[xvii].

La conscription et la montée de certaines tensions franco-québécoises

Le ministre de l'Agriculture du Québec en 1917, Joseph-Édouard Caron. Celui-ci fit violemment savoir au représentant de la France à Québec, le consul Raoul de Saint-Victor, qu'il n'approuvait pas les critiques de l'anciènne mère patrie sur la question de la qualité de la contribution du Québec à l'effort de guerre.

À la fin mai 1917, au marché Montcalm à Québec, une foule estimée à 3000 personnes manifeste contre le projet de loi de la conscription. Elle applaudit chaudement le lieutenant-colonel de milice et député Armand Lavergne, qui s’oppose au service militaire obligatoire. Convaincu que les Canadiens français iront se battre pour les guerres de l’Angleterre, Lavergne veut des élections puis un référendum sur l’adoption de cette éventuelle loi[xviii]. Comme l’avait rapporté Robert Rumilly, cette scène avait offusqué le consul de France à Québec, Raoul de Saint-Victor[xix], qui voit cet officier de milice déshonorer l’uniforme. Ses remarques choquent son voisin dans la foule, le ministre de l’Agriculture Joseph-Édouard Caron, qui rabroue le consul, au point où une sévère altercation se produit[xx]. La situation est si tendue qu’au printemps, Paris réclame des rapports périodiques sur l’évolution du climat politique au Canada. Les premiers rapports envoyés à partir de la mi-juin attestent la montée progressive des tensions, dont la démission du ministre francophone des Mines Ésioff-Léon Patenaude et la quasi-certitude de scission du Parti libéral canadien en constituent les prémices[xxi].

Gabriel Hanotaux intervient alors. Selon l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le Canada français (entendu le Québec francophone) fait fausse route et ne paraît pas être conscient de la gravité des événements. Il donne raison aux Canadiens français de s’inquiéter de l’avenir de leur langue et de leurs droits historiques, «[…] mais c’est précisément, parce que nous savons cela, […] que nous pouvons nous adresser à nos amis du Canada en toute franchise et cordialité, usant de notre droit d’aînesse et du douloureux privilège d’un peuple qui souffre[xxii]».

Contrairement au colonel de la Panouse, Hanotaux croit que les «liens parentaux» constituent une raison valide d’enrôlement. Plus encore, la guerre devient mondiale. Les pays de l’Amérique latine s’alignent les uns après les autres aux côtés des Alliés en 1917, et il n’est plus possible pour le Québec de rester ainsi à l’écart. Au paysan canadien-français installé sur sa terre, dans le confort du foyer familial, risquant de perdre cette seule jouissance, dans une armée anglophone qui ne peut lui offrir l’«asile» de sa langue maternelle, à cet homme, Hanotaux répond qu’il lui faut faire abstraction de ces injustices, puisque: «La guerre n’est plus seulement européenne, elle devient mondiale. Le sort de l’humanité se décide[xxiii]

Ancien ministre des Affaires Étrangères de France, Gabriel Hanotaux fut un observateur intéressé de la scène politique québécoise lors de la guerre de 1914-1918.

Pour sa part, Mgr Alfred Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, veut prouver que le Québec a justement accompli son devoir en rapport à sa situation démographique dans le Canada, tout en reconnaissant à demi-mot que le Canada anglais respecte peu les francophones: «Et nous ne saurions en outre ne pas être touchés de cette considération que l’idée de venir au secours de la France toujours chère a été déterminante pour tant de Canadiens-Français qui auraient eu de si valables raisons pour ne pas s’engager[xxiv]…»

Cela dit, à la fin août 1917, le parlement puis le sénat canadiens votent le projet de loi, ce  qui scinde le Parti libéral entre les tenants et les opposants à la loi[xxv]. Le consul Bonin fait savoir au Quai d’Orsay que face à des élections anticipées à l’automne, Wilfrid Laurier reviendra malgré tout au pouvoir et qu’il pourra trouver «[…] en dehors de la loi, le moyen de recruter assez d’hommes pour maintenir les effectifs des divisions canadiennes au front[xxvi]». Aux yeux des autorités françaises, Laurier paraît être le seul politicien canadien-français capable d’exercer une influence positive sur ses compatriotes[xxvii]. En novembre, au moment où Borden parvient à consolider son nouveau Parti unioniste, avec les libéraux anglophones qui ont lâché Laurier, Paris apprend la confirmation que l’alliance des Canadiens anglais sur le service militaire obligatoire va accentuer «[…] les différences de race et de religion et donne[r] de nouveau une signification politique aux termes “Canada anglais, Canada français” qui n’avaient plus qu’un sens géographiques [sic][xxviii]».

Les élections fédérales et les émeutes de Québec

La campagne électorale prend son envol en novembre 1917. Bourassa s’allie temporairement à Laurier, sous la promesse de recourir à un référendum avant de poursuivre l’application la loi. Les autorités françaises sont certaines que Borden l’emportera. Son optimisme affiché au cours de la campagne se traduit, d’une part, par l’adhésion des libéraux anglophones à son parti et, d’autre part, par les recommandations de Laurier exhortant les jeunes Canadiens français à se conformer à la loi, même s’il s’engage à l’abroger en cas de victoire[xxix]. L’éclatant succès de Borden le 17 décembre[xxx] amène Bonin à conclure: «Il est fâcheux, pour l’avenir, que le Canada français presque seul ait donné une majorité à Sir Wilfrid Laurier[xxxi].» La loi contraint les jeunes Canadiens français à se plier aux premières mesures d’enregistrement. Des signes d’insoumission à la législation se font déjà sentir[xxxii].

Du 28 mars au 2 avril 1918, la ville de Québec vit les pires émeutes de son histoire. Un millier de soldats arrivés de Toronto, livrent un bref mais sanglant affrontement avec les émeutiers, faisant cinq morts et des dizaines de blessés. Le 2 avril, le consul Bonin câble la nouvelle au Quai d’Orsay[xxxiii], qui a une idée d’ensemble de la situation quelques heures après les événements[xxxiv]. Les communiqués sont parfois confus: «[…] les Canadiens français ne comprennent pas le sens de la guerre […] L’opposition du Canada français à la guerre paraît surtout motivée par des raisons religieuses. […] la présence à Montréal d’une Mission [sic] d’officiers français [celle menée par le capitaine Duthoit] a produit une excellente impression et semble avoir ranimé les sentiments francophiles[xxxv]

Les responsables politiques français ne se firent probablement jamais d'illusions quant à leurs chances de mobiliser davantage les Canadiens français à l'effort de guerre. À la lecture des journaux sur la situation politique au Québec au printemps de 1918, leurs espoirs furent largement anéantis.

Fin avril, Bonin envoie à Paris un rapport détaillé, où il rappelle le fil des événements, tout en tentant d’analyser les causes des émeutes. Il soulève plusieurs hypothèses, à commencer par celle voulant que des gens étrangers à la ville de Québec soient derrière le coup, ou encore que les journaux nationalistes et anticonscriptionnistes y soient impliqués. Bonin croit aussi que l’agitation dans la Vieille Capitale ne constitue qu’un premier chapitre d’un complot plus vaste dans l’ensemble du Canada, se basant ainsi sur une importante saisie d’armes à Toronto au même moment[xxxvi].

Le consul de France à Montréal assure que la situation se résorbera rapidement. Et les engagements volontaires dans le Dominion ont sensiblement repris depuis les émeutes: «On signale un nouvel esprit patriotique chez les Canadiens français qui s’enrôlent particulièrement dans les services de l’aviation et des tanks. […] Les Provinces anglaises reconnaissent le changement d’attitude des Canadiens français[xxxvii]…» Pèche-t-on par excès d’optimisme? D’après les calculs du printemps 1917 et les exemptions anticipées, la conscription devrait fournir 100 000 hommes au Corps expéditionnaire. Les statistiques officielles révèlent qu’au 11 novembre 1918, il y a précisément 99 651 enrôlements dans le cadre de la loi[xxxviii].

Seul le quart de ces conscrits est allé au front dans les derniers mois des hostilités. Les archives sont muettes quant à l’opinion des autorités françaises sur l’efficacité réelle de la conscription canadienne d’un point de vue strictement militaire. Paris constate, par contre, jusqu’à quel point la loi sur le service militaire obligatoire engendre le chaos, et qu’elle est perçue comme le symbole majeur de division entre Canadiens français et anglais. Les autorités françaises sont sympathiques, voire comprennent, la cause de la défense des droits des Canadiens français, mais les nombreuses correspondances dévoilent des inquiétudes, sinon de la stupeur devant une «indifférence» difficilement justifiable des Canadiens français.

Conclusion

Les chroniqueurs français ont tenté de commenter la qualité de l’intervention du Québec entre 1914 et 1918. La plupart étaient relativement indulgents, mais certains, dont Philippe Millet, eurent le courage quasi suicidaire d’écrire: «les Canadiens français ont failli à leurs devoirs». Il fut l’un des rares à ne pas se cacher derrière les proportionnalités mathématiques, pour dire plus franchement ce que les Poncheville, Leau, Baudrillart et autres n’osaient affirmer. Lesquels sont le plus à blâmer? Lesquels font le plus preuve d’hypocrisie? Millet qui écrit clairement et publiquement ce qu’il pense, ou encore François Veuillot qui, au Québec, fait l’apologie de la contribution canadienne-française, alors qu’à bord du bateau le ramenant en France, il s’en plaignit au Quai d’Orsay[xxxix]?

Cet article ne se voulait pas une étude exhaustive des relations entre la France et le Québec entre 1914 et 1918. Nous avons bien entendu dû circonscrire le sujet et avons surtout tenté de l’aborder sous l’angle de la perception qu’avait la France de la mobilisation des Canadiens français. Ce qui étonne, c’est de voir que les élites tant françaises que canadiennes-françaises ont tenté de développer ces liens entre la France et le Québec. Cependant, nous l’avons vu, tant le contexte national fragile que le faible enrôlement a donné des rapports que l’on pourrait qualifier de «mitigés». Les Canadiens français, tiraillés entre des intérêts propres à la défense du Canada (et de l’Empire britannique) et le combat moral pour la France, n’ont jamais réellement choisi leur camp.

L’enthousiasme de 1914 s’est progressivement effrité, au point où la crise de la conscription de 1917 a sérieusement érodé, sans toutefois l’anéantir, cet attachement. Les mois qui ont suivi les émeutes de Québec ont vu une hausse de l’enrôlement que l’on ne peut toutefois pas rattacher à un renouveau du sentiment d’attachement au combat de la France, mais plutôt à l’obligation de respecter la nouvelle loi en vigueur.

Mais les Canadiens français connaissaient-ils réellement la France? Que savaient-ils d’elle? Peu ou pas grand-chose, si ce n’est ce que les journaux voulaient bien en dire ou encore ce que les curés en chaire décrivaient. Peu de Canadiens français avaient alors les moyens de se rendre en France et d’y constater par eux-mêmes ce qu’elle était devenue[xl].

Selon les contemporains français, il semble que le Québec n’a pas fourni une contribution militaire à l’égal de sa population. La France a pris conscience de ce problème et a tenté d’y remédier en 1917, notamment en envoyant des « missions » dans la province. Mais, compte tenu du faible enrôlement, les Français doutaient tout de même de la valeur que les Canadiens français accordaient à la cause alliée. Affichant généralement une grande retenue, certains commentateurs critiquaient les Canadiens français. Plus modérés, d’autres mesuraient l’effort de guerre du Québec à la lumière des tentatives françaises de faire connaître la cause de la France et celle des Alliés.


[i] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), 5 N 132. Cabinet du Ministre. Renseignements d’origines diverses. Janvier-Octobre 1915. Dossier no 2. Lettre manuscrite et anonyme datée du 22 juillet 1915. Souligné dans l’original.

[ii] Ibid.

[iii] Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les Forces armées canadiennes. Tome I. 1763-1969: le spectre d’une armée bicéphale, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, coll. «Histoire socio-militaire», no 2, 1987, p. 76.

[iv] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Copp Clark Pitman Ltd., 1985, p. 47.

[v] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[vi] SHAT, 7 N 1296. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Attachés militaires. Grande-Bretagne. 1917. Lettre de Bonin à l’État-major de l’Armée, via le Quai d’Orsay, datée du 15 septembre 1916. À noter que l’allusion de Bonin au drapeau tricolore (français) n’est probablement qu’une image pour illustrer le fait français dans l’armée canadienne.

[vii] SHAT, 7 N 692. E. M. A. 2e Bureau. Section anglaise. Janvier 1917 – septembre 1918. Lettre de Bonin au Quai d’Orsay datée du 10 janvier 1917.

[viii] Ibid.

[ix] Charles Thellier de Poncheville (abbé), La France vue d’Amérique, Paris, Bloud & Gay, 1918, p. 35.

[x] Ibid., p. 35-36.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid., p. 36.

[xiii] SHAT, 16 N 3007. Grand-Quartier-Général. Théâtre d’Opérations Extérieures (2e Bureau). Campagne contre l’Allemagne (1914-1918). Entrées Angleterre. Série E. Janvier-juin 1917. Dossier no 2. Rapport non titré et non paginé du colonel de la Panouse au général Nivelle daté du 16 février 1917. Voir aussi le même rapport paginé au Ministère des Affaires étrangères (MAE), Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37, p. 5.

[xiv] Ibid.

[xv] Ibid., p. 6.

[xvi] Il fait une allusion au parti politique irlandais Sinn Fein qui avait été fondé en 1905 par Arthur Griffith. Les objectifs initiaux du parti étaient d’opposer une résistance passive à l’occupant britannique, de s’abstenir de participer aux débats au parlement de Westminster à Londres, avec les autres députés britanniques, et de développer une économie nationale (irlandaise) qui ignorerait l’Angleterre. Il est probable que le colonel de la Panouse ait fait cette allusion douteuse, dans la mesure où il aurait cru qu’à leur façon, les Canadiens français, par leur refus de participer à l’effort de guerre, seraient à l’égal des Irlandais, soit des gens qui «saboteraient» l’effort de guerre britannique, et au final celui des Alliés.

[xvii] Ibid.

[xviii] Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec. Tome XXIII. «La conscription», Montréal, Montréal-Éditions, s. d., p. 86.

[xix] Ibid. Il est probable que le sentiment du consul soit exacerbé par le fait que son fils sert comme lieutenant dans les rangs du 22e bataillon en France.

[xx] Ibid.

[xxi] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletins datés du 13 juin et du 14 juillet 1917. Des extraits de ces bulletins se trouvent au SHAT, mais c’est le Quai d’Orsay qui reçoit les rapports, dont le contenu est par la suite partagé avec le ministère de la Guerre.

[xxii] Le Figaro, 2 juillet 1917, p. 1; La Presse, 27 juillet 1917, p. 11. L’article paraît aussi dans le journal franco-américain Le Courrier des États-Unis le 1er juillet 1917, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Dominion.

[xxiii] Ibid., pour tous les journaux cités à la note précédente.

[xxiv] Alfred Baudrillart (Mgr), L’effort canadien, Paris, Bloud & Gay Éditeurs, 1917, p. 13.

[xxv] Rappelons qu’à cette époque, des députés libéraux anglophones se sont joints à la coalition «unioniste» qu’était en train de constituer le premier ministre conservateur Robert Borden (une alliance de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription). Ces anciens libéraux sont devenus les «libéraux-unionistes», et ils ont ainsi voté en faveur de la conscription, dans le nouveau Parti unioniste en octobre 1917. De leur côté, les «opposants» à la loi du service militaire obligatoire formaient un bloc constitué de députés libéraux qui s’étaient ralliés à Wilfrid Laurier.

[xxvi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 21 août 1917.

[xxvii] Sur la compréhension du gouvernement français relativement au problème de la conscription en Amérique, voir André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 82.

[xxviii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 1er novembre 1917. Sur l’aspect «racial» des élections, J. L. Granatstein et J. M. Hitsman écrivent: «No other conclusion can be drawn from this election campaign, one of the few in Canadian history deliberately conducted on racist grounds», op. cit., p. 78.

[xxix] SHAT, 7 N 678. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 5 décembre 1917.

[xxx] Les résultats des élections fédérales tenues le 17 décembre 1917 voient le nouveau parti unioniste sortir gagnant avec 153 sièges face aux libéraux qui ont obtenu 82 sièges (dont 62 au Québec sur une possibilité de 65). Les unionistes n’ont emporté que 3 sièges au Québec, tous situés dans des circonscriptions majoritairement anglophones. C’est dire que le Québec francophone s’est rallié derrière Laurier.

[xxxi] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 25 décembre 1917.

[xxxii] Jean-Paul de Lagrave, Histoire de l’information au Québec, Montréal, Les Éditions La Presse, coll. «Jadis et Naguère», 1980, p. 161. A noter que cette loi prévoyait, en cas d’insoumission à l’enregistrement, de sévères amendes et des peines d’emprisonnement.

[xxxiii] Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 2 avril 1918.

[xxxiv] Ibid. Câble de Bonin au Quai d’Orsay daté du 5 avril 1918.

[xxxv] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 19 avril 1918.

[xxxvi] CADN, État de versement des archives rapatriées de l’Ambassade de France à Washington. 1850-1942. Canada. 19 mars 1913 – 14 mars 1919. Rapport de Bonin au Quai d’Orsay daté du 30 avril 1918.

[xxxvii] SHAT, 7 N 679. E. M. A. 2e Bureau. 1re Section des Services de Renseignements Généraux. Bulletin de Quinzaine. Avril 1917 – Août 1919. Bulletin daté du 11 mai 1918.

[xxxviii] J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, op. cit., p. 98.

[xxxix] MAE, Archives de la Maison de la Presse. Informations – Presse – Propagande. 1914-1918. Actions de propagande: dossiers géographiques. Canada. Février 1917 – Octobre 1918. Volume 37. Rapport de F. Veuillot au Quai d’Orsay intitulé «Note sommaire sur mon voyage au Canada et aux États-Unis (Octobre 1917 – Mai 1918)». 114 p.

[xl] Pierre Savard, «Les Canadiens français et la France. De la “Cession” à la “Révolution tranquille”», dans Paul Painchaud (dir.), Le Canada et le Québec sur la scène internationale, Québec et Montréal, CQRI, Les Presses de l’Université du Québec, 1977, p. 490.

Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Première partie)

Introduction

L’histoire des relations entre la France et le Québec depuis le XVIIIe siècle est généralement bien circonscrite[i], mais l’important chapitre de la Grande Guerre est jusqu’à présent relativement ignoré[ii]. En effet, malgré que la France, l’«ancienne mère patrie» des Canadiens français traverse entre 1914 et 1918 la pire guerre de son histoire, l’intérêt que certains de ses représentants portent sur le Québec ne s’est jamais totalement effacé. Dans un sens comme dans l’autre, les Français et les Canadiens français ont mutuellement contribué à l’effort de guerre des Alliés, que ce soit par des contributions en or et en biens aux diverses oeuvres philanthropiques ou par une présence active dans les tranchées.

Et les chroniqueurs français apprécient généralement la contribution canadienne-française, du moins officiellement. Malgré tout, certains d’entre eux aimeraient que le Québec fasse davantage pour cette «ancienne mère patrie» envahie qui lutte littéralement pour sa survie. Des bureaux du Haut-commissariat canadien à Londres jusqu’au Grand Quartier Général de l’armée française à Paris, la question de la mobilisation du Québec à la guerre de 1914-1918 soulève régulièrement l’attention. Si les Canadiens français ne veulent pas se battre pour l’Empire britannique, leur patrie «légale» vu que le Canada est un Dominion, peut-on au moins les convaincre de faire quelque chose pour la France?

Pour en arriver à ce constat, il importe de rappeler le contexte international de l’époque. Fort de sa victoire en 1871, le nouvel empire allemand veut sa part de colonies pour alimenter son économie en plein essor. Meurtrie de sa défaite et amputée de deux provinces, la France peut partiellement compenser par l’acquisition de nouvelles colonies et procéder ainsi à l’extension de son empire. De leurs côtés, les Britanniques et les Russes sont soucieux de maintenir leurs possessions dans leurs sphères d’influence respectives. A toutes ces causes l’on peut ajouter les rivalités politiques relevant de la nature des nationalismes parfois exacerbés et des tensions ethniques, en particulier dans les Balkans[iii].

Comme on pouvait s’y attendre, l’« étincelle » qui fait éclater ce baril de poudre survient le 28 juin 1914, à Sarajevo, au moment de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Globalement, cet attentat sert de prétexte (parmi d’autres) à l’Allemagne pour déclarer la guerre à la Russie, le 1er août. En réaction, la France mobilise ses armées le lendemain. Le 3, l’Allemagne déclare la guerre à la France et fait marcher ses troupes sur son territoire en violant la neutralité de la Belgique. Cela pousse, le 4 août, le Royaume-Uni à prendre part au conflit, alléguant intervenir officiellement dans le but de sauver la Belgique violée dans sa neutralité.

En août 1914, l’opinion générale est que cette guerre, annoncée comme « fraîche et joyeuse », va rapidement se conclure. Ce serait les résultats des affrontements entre les armées françaises et allemandes qui décideraient de l’issue finale du conflit. L’état-major allemand souhaite jeter contre la France la presque totalité des forces du Reich, au cours d’une campagne qui durerait au plus six semaines. La France vaincue, il ne resterait qu’à se retourner contre la Russie. Face aux armées françaises, britanniques et belges qui offrent une surprenante résistance, les forces allemandes qui marchent sur Paris sont forcées de marquer une pause, de s’enterrer, laissant en plus des morts sur le terrain la perspective d’une guerre beaucoup plus longue que prévu.

La marche à la guerre: combattre pour la «France»?

Par son statut de Dominion au sein de l’Empire britannique, le Canada se trouve aussi, le 4 août, automatiquement en guerre contre l’Allemagne et ses alliées. Libre cependant de déterminer la nature de la contribution, le gouvernement fédéral procède d’emblée à la levée d’un premier contingent de 30,000 hommes qui s’entraînent initialement à Valcartier, au Québec. Ces premiers efforts sont conjugués avec une opinion publique qui, généralement, accueille avec un relatif enthousiasme cette guerre. Naturellement, les Canadiens d’origine britannique s’enrôlent massivement pour leur patrie d’origine, qu’ils ont quittée, pour bon nombre d’entre eux, il y a une décennie à peine. Il est probable que du côté des Canadiens français, séparés de la France depuis plus de cent cinquante ans, il en faudrait davantage pour les convaincre de s’enrôler dans une pareille mesure. Vont-ils donc le faire pour la France?

La France de 1914-1918 n’est peut-être pas, sur le plan militaire, la puissance qui peut dicter la stratégie des alliés, mais elle représente une force morale, voire celle de la Civilisation contre la Barbarie. Les journaux d’époque parlent alors d’une France à la tête d’une «coalition» pour le Droit, la Liberté et l’Humanité. Ainsi, la France cherche à se rallier les nations, dont la canadienne-française, par le biais de cette stratégie qu’on pourrait qualifier d’«émotive[iv]». Il s’agit de redresser les liens avec l’Amérique[v].

Que pensent les Canadiens français de cette guerre? De l’attitude de la France dans ce conflit? La censure n’empêche pas les Canadiens français d’être au courant, grâce aux télégrammes des agences de presse filtrés par leurs propres journaux, du drame vécu par les populations franco-belges au début de la guerre. Le Québec n’est pas épargné par les vagues d’enthousiasme associées à l’entrée automatique du Canada dans la guerre au sein de l’Empire britannique, et par extension aux côtés de la France. «[…] les foules en délire à Montréal et Québec furent plus nombreuses que celles de la très britannique Toronto[vi]». La presse canadienne décrit l’unité temporaire affichée par Canadiens français et anglais face à l’effort de guerre. Ce n’est que bien des mois plus tard, dans les principaux journaux du Québec à partir de 1917, que des appels patriotiques au nom spécifique des anciennes mères patries (France et Angleterre) seront lancés de manière plus systématique afin de stimuler ce consensus en train de s’effriter.

Henri Bourassa.

Cependant, avant de suivre la France, les Canadiens français pourraient croire que celle-ci paye, en quelque sorte, le juste prix pour ne pas être restée dans le droit chemin de la religion catholique[vii]. Il est doublement tentant de le croire à la lumière des écrits de l’un de leurs plus brillants intellectuels, soit Henri Bourassa. Celui-ci est un catholique ultramontain, voire un réactionnaire qui ne peut concevoir l’idée que l’on aille défendre une France qui a mis les curés à la porte au début du siècle. Sa foi profonde et ultramontaine va guider son attitude et en partie celle de son lectorat envers l’ancienne mère patrie. Pour Bourassa, la fracture de 1760, ce fameux «accident de l’histoire» désiré par Dieu a fait que ce peuple a dû lutter pour sa survie et a donc constitué une nouvelle race n’étant pas constitutionnellement redevable ni à la France ni à l’Angleterre. De plus, la société canadienne-française étant de plus en plus détachée de la société française, rien ne justifie la défense acharnée au profit d’un peuple qui, depuis quelques décennies, est imprégné de valeurs révolutionnaires et républicaines[viii].

C’est pourquoi, selon Susan Mann Trofimenkoff, des membres de l’élite canadienne-française tels Wilfrid Laurier, Henri Bourassa (en 1914), les maires de Montréal et de Québec, Médéric Martin et Olivier-Napoléon Drouin[ix], encouragent plutôt l’aide à la Grande-Bretagne, s’il faut absolument y aller. Ce qui aurait amené la presse locale à emboîter le pas[x]. Les leçons de la guerre du Transvaal ou d’Afrique du Sud (1899-1902), et par extension l’accrochage avec la France à Fachoda (1898) ont montré, selon Bourassa, que l’Angleterre poursuit néanmoins une politique visant simplement à la défense de ses intérêts et que, pour ce faire, tous les moyens sont bons.

Pour lui, l’obligation de servir l’Angleterre ne sauvera pas la civilisation française, comme le laissent entendre plusieurs. Cette façon de voir les choses est un leurre. Bourassa a forgé cette thèse bien avant le début de la guerre et, comme on vient de le voir, au fil des événements. Pour lui, l’impérialisme de Londres est la doctrine officielle de la politique étrangère britannique depuis les années 1890 et elle s’est traduite concrètement au Canada par l’obligation juridique de contribuer aux entreprises guerrières de l’Empire[xi]. Bourassa croit plutôt que le premier devoir des Canadiens français va envers le Canada, malgré qu’ils puissent se sentir comme des citoyens de seconde classe au sein de la Confédération. De plus, il ne prétend pas combattre pour la Civilisation même pour la France et sous le drapeau anglais. Il réfléchit davantage au sort des Canadiens français hors Québec qui subissent le joug des Boches de l’Ontario, plutôt que dans l’optique d’affronter les vrais Prussiens dans les Flandres[xii].

Omer Héroux.

Bien sûr, la France n’a pas cherché la guerre. L’héroïsme de ses soldats et l’impression d’un renouvellement de la foi catholique en 1914 ont pu amener certains intellectuels à l’appuyer, du moins moralement. Pour Omer Héroux, journaliste au Devoir, l’ampleur des sacrifices consentis par la France est incomparable. Son héroïsme est symptomatique de la conservation de ses vertus traditionnelles (chrétiennes). Par conséquent: «Quel souhait former aujourd’hui pour la France si ce n’est qu’elle voit bientôt l’ennemi hors de ses frontières et qu’elle puisse reprendre, dans la fidélité à ses traditions et à ses croyances, le cours de ses glorieuses destinées[xiii].» Bourassa et son équipe s’en remettent aux arguments politiques et constitutionnels afin de justifier leur position face à la France, tout comme ils le font généralement au sujet des droits et devoirs du Canada quant à la participation à la guerre en son propre nom ou celui de l’Empire britannique.

On retrouve toutefois des discours d’appuis à la France et à l’Angleterre, tant au début qu’à mi-parcours du conflit. Selon les contemporains, la nature des rapports entre Canadiens anglais et français reflète tout de même, à plus petite échelle, les rapports entre la France et l’Angleterre. Par exemple, le député Armand Larvergne devant une foule réunie à Québec: «Toutes les divisions cessent en France et en Angleterre. […] Ici, nous voyons le spectacle des citoyens de toutes les origines accueillant avec joie la nouvelle de la déclaration de la guerre contre l’Allemagne. Et je suis sûr que si, demain, nous sommes appelés à aller combattre, tous les Canadiens, à quelque race qu’ils appartiennent, répondront bravement à l’appel[xiv]

Armand Lavergne.

Dans son ensemble, le Québec de 1914 semble désireux de participer à l’effort de guerre, même si la plupart des gens ignorent la réalité des combats. À l’exemple des pays belligérants comme la France et l’Angleterre, une trêve est proclamée au Canada entre les partis politiques fédéraux, le 18 août. Voulant projeter une image d’unité nationale, les membres du parlement espèrent qu’à travers cette trêve les Canadiens puissent se reconnaître en une cause, soit celle de la défense des intérêts canadiens ou plus simplement l’idée de porter secours à une ancienne mère patrie. Comme mentionné précédemment, c’est surtout les Canadiens français qu’il faut convaincre.

En même temps, il ne faut pas être dupe, surtout lorsque l’on songe à l’intérêt, au type de soutien, voire même à la «loyauté» qu’un Canadien français peut manifester à l’égard de la France. Cette dernière est une alliée, mais ce n’est pas au nom officiel de la France qu’on évoque la notion de loyauté. Par exemple, les observateurs français de l’espace politique québécois savent à quel point les Canadiens anglais tiennent à ce que leurs compatriotes francophones, issus d’une «race étrangère» conquise par l’Angleterre, témoignent non pas d’une fidélité aveugle, mais d’une loyauté circonstancielle à l’Empire. On peut parler d’une «loyauté intéressée», mais pas nécessairement d’une «loyauté morale» des Canadiens français à l’Angleterre[xv].

On pourrait expliquer ce manque relatif d’intérêt des Canadiens français par leur faible poids au gouvernement fédéral, les trois ministres francophones du Cabinet Borden détenant des portefeuilles sans importance[xvi]. Bref, personne à Ottawa n’a le pouvoir de promouvoir le fait que l’appui à l’empire est légalement garant des libertés. Mais en fait, rien ne prouve que ces ministres canadiens-français «forts» auraient eu des impacts significatifs sur le support moral ou intéressé à la France, toujours perçue comme corrompue et décadente.

C’est donc davantage l’environnement politique canadien qui empêche les Canadiens français de se prononcer librement sur la nature du consentement qu’ils auraient voulu offrir à l’Empire britannique ou à la France. L’enthousiasme et les espoirs initiaux sont nettement palpables en 1914. Les manifestations urbaines constituent à ce titre de notables exemples. Certains croient que cette guerre (et sa conclusion rapide) permettra de développer les relations entre la France et le Canada[xvii].

Jugements français du recrutement au Québec : la réaction journalistique

Pour leur part, la plupart des chroniqueurs français qui traitent de l’épineuse problématique du recrutement et de la participation générale des Canadiens français à l’effort de guerre sont indulgents. Ils s’efforcent en effet de replacer la question dans son contexte politique, social, économique, tout en faisant les parallèles nécessaires avec la contribution factuelle, ici perçue en chiffres absolus. Ces interprétations masquent-elles une sorte d’hypocrisie ou d’auto-censure? La montée du débat sur la conscription à partir de 1916 autorise-t-elle certains chroniqueurs à dire clairement ce qu’ils pensent de l’attitude du Québec?

Parmi les premiers accrochages sérieux, du moins publics, entre Français et Canadiens français sur le recrutement, on note la réplique du député libéral de Montmagny Armand Lavergne à Henri-Lefebvre d’Hellencourt, un Français d’origine devenu rédacteur en chef du Soleil. Celui-ci accuse Lavergne, au début de 1916, de vouloir être davantage un «Allemand» qu’un «Anglais», et d’empêcher la participation du Canada à la présente guerre. Outré, mais désirant sans doute jouir de son immunité parlementaire, Lavergne lui donne une cinglante réplique dans l’enceinte de l’Assemblée législative le 21 janvier. Pour ce dernier, d’Hellencourt n’a aucune leçon de morale à prodiguer aux Canadiens français. D’après son âge et son ancien rang de capitaine dans l’armée française, il serait tenu d’être mobilisé à l’heure actuelle. «Si le capitaine d’Hellencourt continue à injurier les Canadiens qui jugent à propos de ne pas s’en aller, il pourrait bien avoir la répétition de la seule bataille qu’on lui connaisse, celle de la terrasse de Québec, contre un avocat de la place[xviii]

Le zèle de patriote d’Hellencourt et son ardeur à vouloir embrigader le plus de Canadiens français possible dans la cause française lui auraient fait prononcer des paroles qui dépassent sa pensée. Par contre, en fin observateur de la scène québécoise, d’Hellencourt remarque, comme à peu près tout le monde, que le Québec, et plus généralement le Canada français, n’a pas fourni un nombre proportionnel de recrues en ce début de 1916 par rapport à la partie anglophone du pays.

Le Québec a-t-il dès lors manqué à ce «rendez-vous du patriotisme canadien»? Non, d’après cette expression de l’abbé français Charles Thellier de Poncheville[xix], qui est d’avis que l’opposition d’une de ces provinces canadiennes ne doit pas faire passer sous silence le nombre relativement important de ses concitoyens qui se trouvent sur les champs de bataille à l’été de 1917: «Et pour juger équitablement cette attitude particulière au pays de Québec, il n’en faut pas ignorer les motifs, dans lesquels ni la fidélité à la France ni la loyauté à l’Angleterre ne sont directement en cause[xx].» Poncheville veut ramener le débat dans une orbite plus spirituelle, tout en ajoutant que le devoir des peuples croyant aux principes de la Civilisation «[…] mis en péril par l’iniquité allemande est de se porter à leurs secours[xxi]». Est-il plus important de sauver un lambeau de terre disputé entre deux belligérants ou, mieux encore, les lambeaux de l’Évangile par lesquels s’est forgée la civilisation occidentale chrétienne? Dans un Québec hautement catholique qui s’oppose à la conscription, cet argument est recevable.

L'abbé de Poncheville en compagnie d'officiers de l'hôpital militaire canadien-français de Saint-Cloud (Paris) en mai 1917. Photo: Michel Litalien.

Or, c’est précisément l’opposition d’une de ces provinces canadiennes qui amène le journaliste Philippe Millet[xxii] à rédiger, le 11 août 1917, pour L’Œuvre un article dénigrant presque totalement l’effort de guerre du Québec. Millet écrit: «On doit la vérité à ses amis. Il est difficile de cacher plus longtemps aux Canadiens-français [sic] la profonde déception que cause en France leur attitude à l’égard de la guerre[xxiii].» En plus d’applaudir au caractère désintéressé de l’intervention canadienne depuis 1914, Millet admire la qualité du débat démocratique qui a mené au vote de la loi sur le service militaire obligatoire. Malheureusement, ce geste audacieux, que va entériner le Parlement canadien, est entièrement attribuable au zèle patriotique des Canadiens anglais: «Non seulement les Canadiens-français [sic] y ont fort peu participé, mais ils ont fait, et continue [sic] à faire tout leur possible pour mettre des bâtons dans les roues[xxiv].» Les parlementaires canadiens-français vont donc grandement nuire à l’établissement d’une loi qui sera quand même votée, confirmant ainsi une contribution «dérisoire» qu’il vaut mieux tenir secrète, de peur de faire honte aux Canadiens français.

Millet s’en prend également à Bourassa, à Laurier, à Lavergne et même à l’Église catholique canadienne à qui il reproche sa division interne face à une évidente question d’urgence nationale. Les élites canadiennes-françaises ne font rien pour empêcher une sécession nationale anticipée par Millet, une fois la loi appliquée. Il ajoute: «L’attachement aux vieux souvenirs [ceux de la France de jadis] a été aussi impuissant que le loyalisme à l’égard de l’Angleterre quant [sic] il s’est agi, pour les Canadiens de race française, de vaincre leur égoïsme provincial. Et nous constatons aujourd’hui ce fait paradoxal que le seul point de l’Amérique du Nord où l’on n’épouse pas avec ardeur la cause de la France est celui où l’on parle notre langue[xxv]

La réplique ne tarde pas sous la plume de Joseph Canada, pseudonyme conjoint de Joseph Lavoie et de Moïse Martin, tous deux infirmiers à l’Hôpital Laval de Troyes, un établissement canadien-français au service de la France. La rédaction du journal régional français La Tribune de l’Aube est saisie de l’article de Millet et accorde une pleine page à Lavoie et Martin le 13 août 1917. Les auteurs invitent Millet à étudier davantage l’histoire et la politique canadiennes avant d’oser critiquer la conduite actuelle des Canadiens français face à la conscription. Ils ajoutent: «Vous dites, M. Millet, qu’il n’y a que les Canadiens-Français [sic] qui sont contre la conscription. Demandez donc au gouvernement canadien les centaines de pétitions des ouvriers canadiens-anglais comme canadiens-français demandant le rejet de la conscription ou de soumettre cette question au peuple[xxvi]

Avançant des arguments «à la Bourassa», ils demandent quels sacrifices fait la France pour venir en aide au Canada français, et ce qu’elle serait prête à faire si tant est que le pays soit attaqué par les Américains ou les Japonais: «N’est-ce pas un devoir sacré pour tous les Français de défendre les leurs, […] au lieu de les critiquer et de les injurier sans connaître les raisons qui les font agir. Votre article paraîtra dans tous les journaux canadiens-français. Songez au désappointement et au peu d’encouragement qu’il provoquera. Pensez-vous que les Canadiens-Français [sic] seront bien enthousiastes à venir vous défendre quand vous les jugez si mal[xxvii]

Les auteurs rappellent le sang qui a coulé sur les Plaines d’Abraham en 1759, ou encore leur stupéfaction de voir la France abandonner, de «gaîté de cœur», le Canada quatre années plus tard. La guerre de 1870 et celle de 1914 avaient vu des milliers de Canadiens français combattre pour leur ancienne mère patrie. Qu’a fait la France en retour? Rien, ou très peu. Ce n’est que cent ans après la capitulation de Québec qu’elle a daigné envoyer son navire La Capricieuse mouiller dans le Saint-Laurent, et ce, sans compter qu’elle avait «[…] mis plus d’enthousiasme, d’honneur et de gloire à aider les Américains à conquérir leur indépendance que vous en avez mis en 1759 à conserver le Canada, votre plus belle et plus riche colonie[xxviii]».

Le navire de guerre "La Capricieuse" mouilla dans le port de Québec en 1855. Ce faisant, il marqua officiellement le retour au Québec de la première unité militaire de la France depuis la Conquête de 1759.

Le Comité France-Amérique, une organisation culturelle de promotion des relations franco-canadiennes, intervient à son tour dans le débat. Léopold Leau[xxix] consacre un article aux Canadiens français qui présente une avalanche de chiffres estimant que 20 000 militaires francophones se sont volontairement enrôlés dans le Corps canadien jusqu’en mai 1917. Leau indique que ce chiffre doit être analysé à sa juste valeur, en proposant une réflexion purement hypothétique: combien faudrait-il «[…] lever de volontaires en France afin de secourir les Canadiens français luttant pour leur existence nationale. De 300 000 à 400 000[xxx].» Il croit que cette comparaison donne une idée de la part prise par les Canadiens français dans la guerre, et ce, même s’il ne peut nier que l’effort canadien-anglais soit nettement plus important.

Par contre, il croit que le Canada anglais est justifié de remettre en cause le patriotisme des francophones du pays. Leau s’attaque à la pensée de Bourassa qu’il accuse d’être ni plus ni moins à la tête d’une campagne planifiée de dénigrement au profit de l’Allemagne, même si le directeur du Devoir a prévu, avec justesse depuis 1899, que tôt ou tard les guerres impériales de l’Angleterre finiraient par amener la conscription au Canada et la dislocation à petit feu de l’Empire.

Leau ne le nie pas, mais pourquoi Bourassa revient-il constamment sur cette théorie qui ne fait que servir les intérêts allemands? Les propagandistes allemands ne font-ils pas assez de tort, sans qu’un intellectuel de la trempe du fondateur du Devoir ne s’approprie les arguments allemands en les adaptant «[…] à son propre caractère, à sa situation, à sa politique[xxxi]»? Pour Leau, Bourassa fournit à la propagande du Reich tout l’outillage argumentatif nécessaire pour dénigrer l’engagement du Canada. Deuxièmement, la campagne qu’il orchestre contre cette participation finit par isoler le Québec du reste du pays, ce qui a pour conséquence une faible présence canadienne-française dans les tranchées.

François Veuillot, autre intellectuel français connu au Québec, n’est pas de cet avis. Il refuse que les Canadiens français soient des «tire-au-flanc». Pour lui, des campagnes de presse inopportunes fournissent à certains écrivains canadiens-français des prétextes pour militer en faveur ou en défaveur d’un engagement accru. Or, un prétexte n’est pas une raison. L’infériorité numérique de cette participation canadienne-française a des causes générales (historiques et socio-économiques propres aux Canadiens français) et particulières (mauvaise gestion canadienne de l’effort de guerre), mais n’est nullement attribuable à un fléchissement des sympathies pour la France et les Alliés. «Le problème angoissant de leur participation [celle des Canadiens français] à la guerre est désormais résolu. Quel que soit le jugement que l’on veuille porter sur leur attitude en face de l’enrôlement volontaire, il ne peut y avoir qu’un avis sur leur obéissance loyale et courageuse à la conscription. Donc, encore un coup, ce problème est résolu. Celui qui reste à résoudre, c’est le problème de leur avenir[xxxii]

(La suite dans la seconde partie.)

[i] Pour la période de la guerre de Sept Ans jusqu’à la fin du Premier Empire, notons l’ouvrage de Claude Galarneau, La France devant l’opinion canadienne, (1760-1815), Québec et Paris, Les Presses de l’Université Laval et Librairie A. Colin, coll. «Cahiers de l’Institut d’Histoire, 16», 1970, 401 p. Sur les rapports au XIXe siècle: Claude Galarneau, «Les Canadiens en France (1815-1855)», Les Cahiers des Dix, Québec, no 44 (1989), p. 135-181; Sylvain Simard, Mythe et reflet de la France: l’image du Canada en France, 1850-1914, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Cahiers du Centre de recherche en civilisation canadienne-française», 1987, 440 p.; Armand Yon, Le Canada français vu de France (1830-1914), Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. «Vie des Lettres québécoises», 1975, 235 p. Sur les rapports depuis le XIXe siècle: Louise Beaudoin, Les relations France-Québec: deux époques, 1855-1910, 1960-1972, Québec, Université Laval (mémoire de maîtrise, M.A.), 1974, 196 p.; Philippe Prévost, Les relations franco-canadiennes de 1896 à 1911, Paris, Université de Paris–Sorbonne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1984, 201 p., et Philippe Prévost, La France et le Canada. D’une après-guerre à l’autre (1918-1944), Saint-Boniface (Manitoba), Les Éditions du Blé, coll. «Soleil», 1994, 492 p.; Eric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945, Montréal, Fides, 1999, 365 p.; Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le lobby du Québec à Paris. Les précurseurs du Général de Gaulle, Montréal, Québec-Amérique, 2002, 207 p.; Frédéric Bastien, Relations particulières: la France face au Québec après de Gaulle, Montréal, Boréal, 1999, 423 p.; Gabrielle Mathieu, Les relations franco-québécoises de 1976 à 1985, Québec, Centre québécois de relations internationales, Département de science politique, Université Laval, coll. «Cahiers du CQRI, no 8», 1992, 203 p.

[ii] Pour la période de la guerre de 1914-1918, on note les ouvrages suivants: Sylvie Guillaume, Les Québécois et la vie politique française (1914-1969). Parenté et dissemblances, Bordeaux, Université de Bordeaux-III (Thèse, Ph. D.), Institut d’études politiques, Centre d’études canadiennes, 1975, 292 p. ; Alban Lachiver, Le soutien humanitaire canadien-français à la France durant le premier conflit mondial à travers l’action du Comité France-Amérique de Montréal (1914-1918), Amiens, Université de Picardie-Jules Verne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1994, 184 p. ; Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918. Devant l’opinion française», Les Cahiers des Dix, Québec, no 38 (1973), p. 9-32.

[iii] L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1908-1909 et les guerres balkaniques de 1912-1913 avaient amené l’Europe au bord de la guerre générale.

[iv] C’est aussi ce que Robert Young comprend lorsqu’il évoque cette «association naturelle» entre la France et la Civilisation dans son interprétation de la promotion de la culture et des idéaux français par le Quai d’Orsay (à travers sa Maison de la Presse au début de 1916 et son Commissariat à l’Information à la fin de 1917), une fois les États-Unis devenus belligérants. Robert Young, Marketing Marianne: French Propaganda in North America, 1900-1940, New Brunswick, New Jersey et London, Rutgers University Press, 2004, p. 60.

[v] Gabriel Hanotaux, La France vivante en Amérique du Nord, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1913, p. 245. L’auteur ajoute que le resserrement des liens avec l’Amérique fait partie d’une stratégie globale de redressement de la France sur le plan international. L’amélioration des finances, de l’armée, le dégagement de l’isolement diplomatique (alliance franco-russe) et l’expansion coloniale, autant de voies connues et empruntées par Hanotaux dans son raisonnement sur le futur statut international de la France.

[vi] Desmond Morton, «La Guerre d’indépendance du Canada: une perspective anglophone», dans Roch Legault et Jean Lamarre (dir.), La Première Guerre mondiale et le Canada: contributions sociomilitaires québécoises, Montréal, Méridien, 1999, p. 12.

[vii] Rappelons que l’Église et l’État en France sont officiellement séparés depuis 1905. Susan Mann Trofimenkoff, «Quebec and the Great War», dans Interpreting Canada’s Past. Volume Two. Post-Confederation, Don Mills (ON), Oxford University Press, 1993, p. 380.

[viii] Sylvie Lacombe, La rencontre entre deux peuples élus. Comparaison des ambitions nationale et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002, p. 234.

[ix] Médéric Martin a été maire de Montréal de 1914 à 1924 (réélu en 1916, puis a fait un cours mandat de 1926 à 1928). Olivier-Napoléon Drouin a été maire de Québec de 1910 à 1916, puis Henri-Edgar Lavigueur a pris sa succession jusqu’en 1920.

[x] Susan Mann Trofimenkoff, loc. cit.

[xi] On peut à cet égard rappeler la brochure publiée en décembre 1915 par Bourassa et intitulée Que devons-nous à l’Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l’Empire, Montréal, s. é., 1915, 420 p. L’auteur démontre (p. 27-28) l’imposition progressive de la doctrine impérialiste dans les mentalités de la classe politique canadienne et de ses conséquences dans l’enchaînement des événements politico-militaires entre 1890 et 1914, qui se traduit au Canada par un affaiblissement de sa force politique au sein de l’Empire. Voir Robert Rumilly, Henri Bourassa, Stanstead, Éditions du Marais, 2000 (1953, 1re éd.), p. 542 et Robert Lahaise, Une histoire du Québec par sa littérature, 1914-1939, Montréal, Guérin, 1998, p. 39.

[xii] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 92.

[xiii] Le Devoir, 14 juillet 1915. Cité dans Alban Lachiver, « Le soutien humanitaire canadien-français à la France en 1914-1918. », Guerres mondiales et conflits contemporains. Les entrées en guerre en 1914, no. 179 (juillet 1995), p. 163. À noter que les propos de Héroux sont publiés dans le contexte des célébrations du 14 juillet (ch. 5).

[xiv] L’Événement, 5 août 1914, p. 1. Cité dans Réal Bélanger, «Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre», Revue Internationale d’Histoire Militaire, no 51 (1982), p. 82.

[xv] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 248.

[xvi] Sur le faible poids des ministres francophones dans le cabinet Borden, la qualité des relations entretenues entre le Premier ministre et ces derniers, et l’influence du parti conservateur au Québec, voir Robert C. Brown, Robert Laird Borden. A Biography. Volume I : 1854-1914, Toronto, MacMillan of Canada, 1975, p. 250-253.

[xvii] Bibliothèque et Archives Canada (BAC), MG 26 H-1 (a), Borden Papers, vol. 47, p. 21927. Lettre de Philippe Roy (haut-commissaire canadien à Paris) à Borden datée du 14 septembre 1914.

[xviii] Les débats de l’Assemblée législative, 13e législature, 4e session (du 11 janvier 1916 au 16 mars 1916), séance du 21 janvier 1916, disponible à: www.assnat.qc.ca/rd/rd13l4se/index/seance.asp?se=160121. Site consulté le 11 septembre 2006.

[xix] Le chanoine Charles Thellier de Poncheville (1875-1956) était un conférencier de grande réputation. Vétéran de la bataille de Verdun comme brancardier, de février 1916 à janvier 1917, ses exploits comme aumônier militaire auprès des soldats français avaient été salués dans la presse de par le monde, notamment au Québec. Thellier de Poncheville connaissait bien le Canada, qu’il avait visité à quelques reprises, en particulier en 1917 alors qu’il était venu prêcher le carême à Montréal.

[xx] Charles Thellier de Poncheville (abbé), «Le sang de France au Canada. Discours prononcé à la Madeleine de Paris le 2 juillet 1917», Revue canadienne. Nouvelle série, volume XXI (mai 1918), p. 345.

[xxi] Ibid.

[xxii] En plus de sa collaboration à L’Œuvre, le professeur agrégé Philippe Millet a également été chroniqueur au journal parisien Le Temps. Il a aussi été directeur politique de la revue hebdomadaire L’Europe Nouvelle fondée au début de 1918, revue qui se proposait d’analyser objectivement les problèmes politiques en Europe d’après-guerre.

[xxiii] Cité dans Oval, E. I. et E. Rastus (i.e. J. A. Lavoie et M. E. Martin), Une Unité Canadienne. «Coq-à-l’Âne». Sério-Comique, Québec (s. e.), 1920, p. 154. Lavoie et Martin sont tous deux des infirmiers qui servent au sein de l’Hôpital Laval pendant la guerre. Rappelons aussi que l’article de Millet est publié sous le titre Les Canadiens-Français, le 11 août 1917, soit avant les élections canadiennes de décembre et l’application intégrale de la loi.

[xxiv] Ibid., p. 155.

[xxv] Ibid., p. 156.

[xxvi] Ibid., p. 157.

[xxvii] Ibid., p. 158.

[xxviii] Ibid.

[xxix] Léopold Leau (1868-1940) était un mathématicien français de réputation internationale qui s’était aussi fait un nom par ses travaux sur les mécanismes scientifiques associés aux langues parlées. Il s’était par conséquent intéressé à la question de l’adoption d’une «langue auxiliaire internationale».

[xxx] Léopold Leau, «Le Canada et la guerre», France-Amérique. Revue mensuelle du Comité France-Amérique, no 76 (avril 1918), p. 112. Leau sympathise constamment avec les difficultés que vivent les Canadiens français dans leur propre pays, notamment sur leurs problèmes d’intégration dans les forces armées (manque d’unités francophones distinctes) et la question des écoles francophones d’Ontario. Voir Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918…», p. 13. Hanotaux plaide aussi dans Le Figaro (2 juillet 1917) sur le manque d’unités distinctes francophones au sein du Corps canadien comme explication aux problèmes de recrutement, ibid., p. 17-18.

[xxxi] Léopold Leau, loc. cit., p. 114.

[xxxii] François Veuillot, «Le voyage de M. François Veuillot au Canada», La Semaine religieuse de Montréal, 36e année, vol. LXXII, no 10 (2 septembre 1918), p. 153.

Les mutineries

La châtiment ultime pour un acte collectif de désobéissance dans l'armée: le peloton d'exécution. (Scène tirée du film "Les Sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick, 1957.)

Le mécontentement

Les mutineries au sein des armées se produisent lorsque des soldats mécontents se mettent à défier collectivement l’institution disciplinaire en place. Ils le font particulièrement lorsqu’ils sont conscients, ou qu’ils ont l’impression, que cette institution est fragilisée, selon les circonstances du moment. Le simple fait de comprendre pourquoi et comment les mutineries arrivent fut un sujet à changements au fil du temps.

Ce qui est central, sinon au cœur de toute mutinerie, réside dans la nature des rapports entre les gestes collectifs de désobéissance et les structures des autorités politico-militaires en place. Les réclamations des mutins furent souvent spécifiques et elles ressortaient de l’ordre du pratique, bien plus que du niveau idéologique. Par exemple, les mutins peuvent se plaindre de la nourriture, de la solde, des permissions, de leurs officiers ou de toute autre situation qui semble injuste à leurs yeux. Cependant, toute mutinerie implique par définition un défi qui est directement lancé contre l’institution la plus fondamentale de l’État: l’armée.

Cela dit, aucune mutinerie n’est totalement apolitique, surtout si l’on considère le fait que l’armée est tout simplement un instrument du pouvoir politique. Les mutineries pourraient nuire (ou elles nuisent effectivement) au bon fonctionnement de l’État, surtout parmi ceux qui possèdent de petites armées composées essentiellement de mercenaires. Dans ce cas, les mutineries peuvent être plus apolitiques. Par contre, l’introduction de la conscription à grande échelle sur les soldats-citoyens finit par créer une armée qui remplaça les forces mercenaires. Cette levée en masse de citoyens peut entraîner des mutineries à coloration politique.

À l’époque de l’Ancien Régime, il était de notoriété publique que les soldats engagés par les monarchies n’étaient pas fiables et qu’ils pouvaient se mutiner pour un rien. Par définition, les mercenaires servent donc ceux qui les paient. Leurs officiers peuvent tenter d’arrêter les élans des mutins, ou bien ils peuvent tous aussi prendre la direction du mouvement, selon ce que dictent leurs intérêts personnels. De plus, la pratique de la guerre à cette époque, où les armées en campagne vivaient carrément sur le terrain, aux frais de l’habitant, ne favorisait en rien le maintien d’une discipline adéquate. Logiquement, il fallait que l’application de cette même discipline soit rigoureuse, voire brutale. Par la force des choses, cela engendra des armées fort instables qui affectèrent l’efficacité des actions de l’État.

Des mercenaires allemands vers 1540.

Des problèmes administratifs à la base des mutineries

À titre d’exemple, des mutineries parmi les forces espagnoles lors de révoltes aux Pays-Bas entre 1573 et 1576 exposèrent de manière flagrante les faiblesses de l’État espagnol et celles de tout l’édifice impérial espagnol en tant que tel. Les mercenaires engagés par l’Espagne avaient essentiellement une seule demande d’ordre pratique et leurs mutineries peuvent être perçues comme une forme violente de grèves, étant donné que les unités espagnoles recevaient régulièrement leurs soldes avec deux ou trois années de retard. Il est même rapporté, dans ce même contexte, que des unités de cavalerie avaient reçu leurs soldes avec six années de retard.

Ajoutons à cela les coûts très élevés que dut payer la couronne espagnole au cours de cette campagne hollandaise. Les coûts pour le seul maintien des forces espagnoles sur ce théâtre d’opérations étaient estimés à 1,2 million de florins par mois, mais le trésor militaire sur le terrain ne percevait de l’Espagne que le quart de la somme nécessaire. Cela affecta par conséquent le paiement des soldes. L’État espagnol était d’avis que ce déficit soit couvert par des levées de taxes sur les populations locales, par des emprunts (volontaires ou forcés) ou par le pillage.

Au-dessus de tout cela, l’incohérence administrative et la corruption endémique firent qu’il était impossible de déterminer précisément ce qui était dépensé et à quel endroit les sommes avaient été versées. À la même époque, en 1574, une autre mutinerie des forces espagnoles à Anvers fut réglée selon des principes que les spécialistes en négociations pourraient reconnaître de nos jours, à savoir que l’on pourrait régler un problème en exploitant les divisions internes d’une des parties concernées. En clair, la couronne espagnole consentit à payer pour la moitié des demandes des mutins, en échange d’une admission de la part des soldats à l’effet que ceux-ci s’étaient déjà « autopayés » en exploitant les richesses du pays, notamment par le pillage. Cette solution à la crise fut désastreuse pour l’Espagne. Elle vida le trésor, créa de la rancune parmi des troupes déjà indisciplinées, puis l’État espagnol se mit évidemment à dos toute la population des Pays-Bas.

Le danger omniprésent d’une mutinerie dans les armées mercenaires amena les puissances européennes à développer des armées professionnelles dont les rangs seraient garnis de volontaires qui acceptent de servir à long terme. Bien que cela pouvait atténuer les dangers de mutineries, ou du moins de les rendre beaucoup plus gérables, il y avait des craintes voulant que cela amène l’avènement d’une société militaire détachée du corps de la société civile. C’est du moins l’observation qu’en fit Carl von Clausewitz dans le contexte des guerres révolutionnaires en France à la fin du XVIIIe siècle.

On remarque une situation analogue au moment de la révolte des Cipayes en Inde en 1857-1858. Servant comme soldats dans la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une entreprise commerciale empreinte d’une forte sous-culture militaire, les Cipayes étaient en rébellion ouverte contre l’autorité britannique. Les rebelles cipayes défièrent directement la domination impériale britannique. Leurs actions consistaient à transcender les rivalités locales (qu’exploitaient les Britanniques) afin de développer ce qu’on aura pu appeler plus tard une première émergence d’un nationalisme indien. C’est à la suite de l’écrasement par Londres de cette mutinerie-rébellion que l’on finit par créer une véritable Armée indienne administrativement centralisée, au lieu de maintenir une organisation décentralisée en petites compagnies comme ce fut le cas auparavant.

Une scène d'exécution de mutins peinte par le controversé artiste Vassili Verestchagin lors de la révolte de Cipayes en Inde en 1857-1858. Chaque mutin est attaché sur l'embouchure d'un canon qui ouvrira le feu. Mythe ou réalité? Il y a assurément une marge à considérer, d'autant qu'ici, les soldats britanniques portent des uniformes datant des années 1880.

La guerre de 1914-1918: l’ambigüité idéologie et l’impasse militaire

La dimension politique à la base de nombre de mutineries s’observe particulièrement au XXe siècle, surtout pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, la logique implacable de la discipline militaire frappa de plein fouet une autre logique, tout aussi implacable, celle de la guerre des tranchées. Par conséquent, devant l’horreur des combats et les pertes effarantes, tous les belligérants majeurs du continent européen souffrirent de crises militaires attribuables en partie à la chute partielle ou complète du moral dans les armées.

La chute du moral dans les armées consiste en une forme beaucoup plus dissimulée de mutinerie. Cela se produisit dans l’armée italienne après le désastre militaire de Caporetto en novembre 1917, dans l’armée britannique en mars 1918, de même que dans les armées allemande et austro-hongroise à la fin des hostilités. Des mutineries beaucoup plus ouvertes survinrent dans l’armée impériale du tsar de Russie en février 1917, tout comme dans l’armée française en juin de la même année, puis dans la marine allemande à l’automne de 1918. En d’autres termes, les mutineries survenues dans les différentes armées influencèrent directement le cours des événements de la guerre de 1914-1918.

L'armée italienne bat en retraite après le désastre de la bataille de Caporetto (actuelle Slovénie) d'octobre-novembre 1917. Au cours de l'engagement, les forces italiennes perdirent plus de 260,000 soldats faits prisonniers.

Par exemple, en mai et juin 1917, dans le contexte de l’offensive ratée du général Robert Nivelle au Chemin des Dames, des unités éparses réparties dans la moitié des divisions de l’armée française refusèrent à un moment ou un autre, en un lieu donné ou un autre, de monter occuper leurs places dans les tranchées. Cela dit, l’étude de l’historien français Guy Pedroncini fournit l’explication « militaire » classique de ces mutineries en plaçant au cœur de sa thèse le rôle apparemment primordial qu’aurait joué le général Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées françaises.

Toujours selon Pedroncini, Pétain tenta de colmater les brèches d’indiscipline qui affectaient la moitié des unités françaises par une série de mesure tirées du sens commun. Pétain apporta certes d’importantes réformes dans le régime alimentaire, de même que dans le régime des permissions. À cela, Pétain avait promis aux troupes que celles-ci ne seraient pas engagées dans de coûteuses offensives, tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant de chars d’assaut pour les protéger seraient disponibles et que des renforts américains arrivent pour relever ces soldats éprouvés.

Pedroncini précise que les soldats français n’en demandaient pas plus. Cela amena certains historiens par la suite à déduire que les mutineries dans l’armée française relevaient davantage d’une forme de grève, comme si, à l’instar d’ouvriers, les soldats avaient temporairement cessé leurs activités en attendant une amélioration de leurs conditions de « travail ». Selon ce point de vue, les soldats français auraient importé dans l’armée des pratiques courantes de protestations du monde du travail de la société civile. D’autres historiens contestent cette thèse, sur le principe que les soldats ne sont pas (ou ne sont plus) des travailleurs attablés à la production, mais davantage à la destruction.

La plupart des grèves ont déjà leurs scénarios bien rédigés et tout le monde sait qu’éventuellement, les ouvriers retourneront au travail. Cette présomption avait notamment traversé les esprits des dirigeants espagnols lors de la mutinerie d’Anvers de 1574 que nous avons évoquée. Les soldats pouvaient contester leurs faibles soldes, mais de toute façon, ils ne seront pas plus payés maintenant, peut-être seulement dans deux ou trois ans. Alors, mieux vaut retourner au travail.

Célèbre cliché montrant le général Henri-Philippe Pétain discutant avec des soldats à l'époque des mutineries de l'été 1917.

Cependant, cette présomption peut être aisément critiquée lorsque l’on aborde le cas de soldats-citoyens, dont l’engagement moral personnel et la conviction de chacun à la cause constituent des éléments essentiels pour mener à terme une guerre moderne et totale. Qui plus est, lorsque la contestation, dans ce contexte précis, vient de soldats-citoyens qui s’en prennent directement à l’autorité étatique, cela rend d’autant plus caduque la présomption voulant que l’État feigne d’ignorer leurs revendications. La situation dans la France de 1917 était en tous points différente de celle des Pays-Bas de 1574.

Pour poursuivre avec le cas français, une explication alternative pourrait se concentrer sur la dynamique particulière des mutineries, à mettre en lien avec l’identité politique des soldats français qui sont nés et qui ont grandi sous la Troisième République. Le général Pétain et son état-major semblent surtout avoir répondu à une situation politique d’importance dont les racines étaient logiquement ancrées en bas, dans cette population en uniforme. C’est en partie dans ce contexte que les soldats français mutins cherchèrent des forums dont les meneurs pouvaient étaler leurs idées.

Par exemple, les gares de train ou autres lieux de dépôts et d’embarquements servaient de points de ralliement. Par conséquent, des groupes de soldats refusèrent d’obéir à des ordres de dernière minute les enjoignant à remonter en ligne et certains préférèrent manifester bruyamment leur opposition à la guerre. Devant ces faits, Pétain et le haut commandement français choisirent de ne pas affronter directement les mutins. Ce choix sembla judicieux, dans la mesure où le commandement français n’avait tout simplement pas assez de troupes fiables pour réprimer les manifestations par la force, même s’il avait décidé d’aller de l’avant avec cette option. En l’absence de mesures coercitives externes, seules des mesures internes basées non pas sur la négociation, mais sur l’imposition d’expédients censés améliorer immédiatement la situation des soldats feraient l’affaire.

Des mutineries dans un contexte démocratique

Selon ce point de vue, les mutineries dans l’armée française se comprennent mieux dans un contexte où étaient mis face à deux composantes paradoxales de leur identité citoyenne, soit la démocratie directe et celle par voie de représentation. Pour sa part, la démocratie directe autorise une résistance traduite dans une plus large expression politique, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789. Un peu comme les mutins de 1917, ceux de 1789 demandaient des améliorations pragmatiques qui tournaient autour de la qualité du régime alimentaire et des permissions. Ce qui est étonnant dans le contexte de la Révolution, et qui était à la fois contradictoire parmi les demandes des soldats, c’est que l’imposition éventuelle d’une paix immédiate aurait rendu caduque leur demande d’une amélioration du régime des permissions.

Malgré tout, on retient que les demandes des soldats illustrèrent l’importance qu’ils accordaient à la forme représentative de gouvernement. Les soldats demandaient à leurs officiers qu’ils disent à leurs représentants à la Chambre des Députés qu’ils en avaient assez de cette situation. L’importance pour les soldats de faire valoir leur identité citoyenne n’est nullement exagérée dans ce cas-ci. Ce faisant, ils confirmaient la légitimité des institutions républicaines, de même que celle des députés qui les représentaient. Comme démocratie représentative, la Troisième République existait en chacun d’eux et elle traduisait dans leur esprit la manière dont fonctionnait le jeu politique. La République avait fixé les frontières de l’imaginaire politique des mutins. En d’autres termes, l’identité républicaine portait en son sein les moyens de sa propre coercition interne. Elle permettait l’obéissance comme la mutinerie.

La situation dans la Russie impériale

Avec le recul, le contraste des mutineries dans l’armée française de 1917 ne pouvait être plus prononcé que celles observées dans l’armée impériale russe à la même époque. Les soldats du tsar qui partirent à la guerre en août 1914 avaient dans leurs bagages deux anciennes (et conflictuelles) images de l’autorité.

Les soldats russes venaient pour la plupart de la campagne, où ils grandirent dans la relation contraignante entre le paysan et le seigneur (ou le patron propriétaire terrien). En clair, une fois incorporé dans l’armée, l’obéissance à l’officier avait remplacé celle au seigneur. L’autorité de l’officier était incontestable et souvent capricieuse. Le soldat n’avait qu’à s’y soumettre, dans l’espoir que la vie lui serait plus favorable dans un autre monde.

Face à cette image d’autorité se trouvait celle du tsar, cette figure quelque peu mythique, ce « père des peuples de Russie » dont la bonté imaginée était constamment trahie par l’autorité béate de ses officiers subordonnés. La situation du soldat russe en 1914 était la conséquence d’un immobilisme existant depuis plusieurs décennies. Peu de changements étaient survenus à travers les réformes du XIXe siècle, notamment celles visant à donner au soldat un nouveau statut plus « moderne » face à la société civile. En clair, le soldat n’était rien comme individu, ou très peu.

Des soldats russes lors de la Première Guerre mondiale.

D’ailleurs, la situation conflictuelle des deux autorités (celle de l’officier et celle du tsar) s’était observée lors de la révolution de 1905-1906. Les soldats s’étaient mutinés une journée, puis ils avaient ouvert le feu sur la foule le lendemain, selon sur quelle ancienne figure d’autorité ils croyaient la plus puissante. Plus tard, en 1914, les soldats de l’armée impériale entrèrent dans la guerre sans nécessairement être incorporés dans un modèle national de société à la française (du moins dans la compréhension occidentale que nous en faisons). Cela aura de graves conséquences.

À cet égard, la conception impériale de l’identité politique russe s’avéra inadaptée dans un contexte de guerre totale entre États-nations modernes. De plus, le tsar Nicholas II empira les choses lorsqu’il décida de prendre personnellement le commandement de son armée en 1915. Ce faisant, il fixa la bannière de son autocratie sur le mât plus que chancelant des piètres performances de l’armée sur le terrain. Tous virent que le tsar était une personne faillible, car en prenant les rênes de l’armée, le tsar avait en quelque sorte enlevé la barrière qui créait la démarcation mythique si importante à sa légitimité. La conséquence fut une mutinerie qui entraîna la chute du régime impérial. La coercition externe cessa d’exister lorsque le pouvoir s’effondra.

En dépit de la dégradation de la situation militaire, et contrairement à ce qui se passa dans l’armée française, les mutineries dans l’armée russe n’ont rien à voir avec une ou des défaites particulières qu’elle aurait subies. En fait, le premier facteur qui entraîna des mutineries ne concerne pas directement le champ de bataille, mais plutôt le front intérieur, dans la mesure où il y eut une crise majeure du ravitaillement des villes. Dans ces circonstances, Nicholas accéléra la désintégration de son autorité à la fin de février 1917 lorsqu’il ordonna aux garnisons d’ouvrir le feu sur les civils pour mettre un terme aux émeutes.

Nicholas avait probablement pris la pire des décisions en ces circonstances et, par surcroît, il utilisa le pire instrument pour ce faire, à savoir son armée. Les garnisons militaires des villes comprenaient deux types de soldats, qui n’étaient peut-être pas les « meilleurs » pour s’atteler à cette tâche sinistre. D’abord, les garnisons étaient composées de vétérans blessés revenus du front, puis de recrues sans trop d’expérience, ni d’entraînement. Ces deux catégories de soldats étaient plus enclines à sympathiser avec la foule qu’avec les officiers qui leur ordonnaient de tirer. Par conséquent, dans l’ensemble, les garnisons refusèrent d’ouvrir le feu sur la foule, ce qui provoqua une crise qui entraîna quelques jours plus tard la chute du régime tsariste.

La Révolution russe

Avec la fin du pouvoir impérial, et la question systémique de l’autorité dans l’armée post-tsariste, les soldats n’avaient plus réellement de notions sur à qui ou à quoi ils devaient être loyaux. En d’autres termes, quiconque parviendrait à remobiliser les identités civiles et militaires pourrait en quelque sorte prétendre au pouvoir en Russie. On crut, pendant un certain temps, que le nouveau chef du gouvernement provisoire Alexandre Kerensky aurait pu garder la Russie dans la guerre européenne.

Vu ainsi, Kerensky avait à l’esprit le souvenir des armées françaises de l’An II de la Révolution. En effet, en 1793-1794, la Révolution était parvenue à lever et entretenir l’une des plus puissantes machines militaires que le monde ait connues. D’une certaine manière, Kerensky voulut que l’Histoire se répète en transformant le soldat tsariste en un soldat-citoyen, et ce, en l’espace d’à peine quelques mois dans une république russe émergente, mais en pleine débâcle.

Les tentatives de Kerensky échouèrent en partie à cause d’une source alternative d’autorité qui naquit à l’intérieur même de l’armée au moment où s’implantait le gouvernement provisoire. Il s’agissait des conseils de soldats, communément appelés soviets. Ces conseils devaient gérer des dossiers aussi divers que nombreux allant de la distribution de la nourriture à la justice militaire, dans l’optique de poursuivre la guerre contre les Allemands. En ce sens, les soviets constituèrent une mutinerie institutionnalisée.

Dans une tentative maladroite d’affermir son pouvoir, notamment face aux soviets, Kerensky ordonna une nouvelle offensive sur le front en juin 1917, à la même époque où Pétain ramenait l’ordre dans l’armée française. Face à ses nouveaux soldats-citoyens, Kerensky avait de bien plus grandes attentes que ce que pouvait avoir le gouvernement français sur ses propres troupes. Dans le cas russe, la légitimité n’était pas au rendez-vous. À l’automne, le gouvernement provisoire « républicain » était déjà chose du passé.

Seuls les bolcheviques dirigés par Vladimir Lénine, un autre Russe qui avait été éduqué à l’européenne, comprirent toute l’ambivalence des rapports entre l’autorité de basse échelle représentée par les officiers, puis celle de niveau supérieur constituée par l’État. Néanmoins, le défi de ramener l’ordre dans l’armée demeurait constant et problématique. Pour une majorité de soldats russes à l’été et à l’automne de 1917, la loyauté signifiait d’abord la loyauté envers son village ou sa région natale. La possession d’une terre accompagnée de la paix représentait davantage que le fait de savoir si la Russie allait perdre ou non la guerre.

Déjà pourris, les rapports entre les officiers et les soldats russes se dégraderont davantage pendant la Révolution, si bien que les soviets finiront par prendre le contrôle de ce qui restait de l'armée en 1917. Les Soviétiques voudront remodeler cette armée pour la conformer à leurs idéologies.

Il était techniquement impossible de ramener l’ordre et la discipline dans l’armée russe en 1917. En effet, comment faire cesser les mutineries dans un pays qui lui-même est dans le chaos? La Russie tsariste était morte et aucune nouvelle Russie ne parvenait à s’établir et répondre aux doléances des soldats. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les bolcheviques qui s’empressèrent par tous les moyens de fournir aux citoyens des terres et, par-dessus tout, la paix.

C’était leur façon de consolider leur mainmise du pouvoir et de compter sur l’appui des soldats dans la lutte contre les ennemis de la Révolution en ce début de guerre civile. Une fois la paix revenue au début des années 1920, les bolcheviques purent procéder au modelage d’un nouveau citoyen et d’un nouveau citoyen-soldat selon leur modèle idéologique. Alors que l’Union soviétique prenait forme, les soldats comme les ouvriers devinrent les piliers de la dictature prolétarienne.

Au lendemain de la Grande Guerre

Des mutineries à grande échelle telles qu’on en connut pendant la Première Guerre mondiale appartiennent à cette époque. La guerre de 1939-1945 n’engendra jamais cette combinaison résultant d’une ambigüité idéologique et d’une impasse militaire qui s’avéra si volatile pendant le précédent conflit.

Il y eut par exemple un début de mutinerie qui affecta environ 1,000 soldats britanniques dans le contexte des opérations de l’invasion de l’Italie en 1943. Le litige concernait des soldats blessés en convalescence à qui on avait promis qu’ils retourneraient dans leurs unités d’origine, mais ceux-ci furent transférés dans un tout autre corps. D’ailleurs, sur un plan purement hypothétique, on aurait pu extrapoler à plus grande échelle une situation où, par exemple, des armées alliées d’Europe auraient appris en 1945 qu’elles iraient combattre au Japon ou en Chine. Il est probable qu’une majorité de soldats aurait résisté à l’autorité militaire, dans ce cas sur la base d’un argumentaire essentiellement politique.

Cependant, des exemples plus récents (et réels) de mutineries ont existé. On pense entre autres aux officiers de l’armée française en Algérie qui complotèrent contre les autorités civiles en 1958 et en 1961. Ceux-ci provoquèrent en effet une importance transformation politique qui vit le renversement de la IVe République et la naissance de la Ve. Quelques années plus tard, au Vietnam, la forme la plus violente de protestation de la part des soldats américains vint contre ces officiers ou sous-officiers un peu trop zélés, qui furent victimes d’« accidents » dans l’exercice de leur autorité.

En général, la guerre au XXe siècle, et particulièrement au lendemain de la Guerre froide, devint plus intensive en terme de capital monétaire et moins en terme d’investissement personnel (au sens moral du terme). La haute technologie signifiait une amélioration corollaire du professionnalisme, si bien qu’on aspire à forger un soldat idéal qui ne serait plus soumis aux vices de la mutinerie. Dans ses formes historiques reconnaissables, que ce soit sous les habits de la grève ou comme prélude à la révolution, la mutinerie semble avoir décliné, mais elle constitue un phénomène qui n’est jamais appelé à disparaître.