Étiquette : Technologies

La pratique de la guerre au Moyen Âge : combats et systèmes militaires

Introduction

Combat d'infanterie au Moyen Âge.

Écrire sur la pratique de la guerre au Moyen Âge constitue un exercice somme toute difficile à accomplir, ne serait-ce parce qu’il faut couvrir environ mille ans d’histoire militaire, le tout condensé en un texte de quelques milliers de mots seulement. En effet, la période médiévale, avec ses organisations et systèmes militaires lui étant propres, représente un ensemble de caractéristiques qui engendrèrent des pratiques de la guerre particulières à la « civilisation européenne », pratiques que nous avons décidé d’aborder, et ce, d’une période vulgairement divisée entre la chute du Bas-Empire romain en 476 jusqu’à la chute de Constantinople près de mille ans plus tard, en 1453.

À cet égard, ces découpes historiographiques de la période demeurent évidemment arbitraires, dans la mesure où il est difficile d’établir des généralisations (chaque société et civilisation étant distinctes par principe, mais interconnectées dans la pratique). Cependant, nous tenterons de relever certains traits de la pratique de la guerre faisant en sorte que la période médiévale, sans nécessairement constituer une transition de facto entre l’âge du fer antique et l’avènement de l’arme à feu à la Renaissance, fut innovatrice à maints égards en ce qui a trait à l’objet de cet article.

De la chute de l’Empire romain

Le premier point que nous pouvons souligner, même s’il s’agit d’une évidence à première vue, est à l’effet que les phases initiales de la pratique de la guerre en Europe de l’Ouest médiévale s’inscrivent dans le contexte de la désintégration progressive de l’autorité romaine dans les siècles qui suivirent la chute officielle du Bas-Empire en 476. Certains seraient tentés de dire qu’il y eut effectivement une nette coupure entre la période marquant la déposition du dernier empereur romain, tandis que d’autres parleront davantage d’une transition sur plus d’un siècle, ce qui signifie que dans l’optique qui nous intéresse, la pratique de la guerre représente des éléments de continuités évidents, mais également des éléments de discontinuités quant aux stratégies, tactiques, armements, organisations des armées et ainsi de suite.

L’administration romaine de la fin du Bas-Empire au Ve siècle tenta tant bien que mal de maintenir une difficile cohésion sociétale, en particulier entre les éléments latin et germain, dont l’intégration de peuples « étrangers » fut par moment aisée, mais dans nombre de cas difficile, sinon hasardeuse. Comme stipulé, Rome parvint à certaines reprises à intégrer des étrangers à l’organisation de ses armées et, par la force des choses, le visage même de l’institution militaire romaine s’en trouva modifié à jamais, de même qu’au niveau de l’organisation politique et économique.

Représentation d'un soldat franc (début Xe siècle).

En comparaison avec ce qui se passa avant et ce qui se passera après, les institutions publiques de l’époque (Ve siècle) étaient simples et petites, reflétant du coup un appauvrissement de l’économie, un déclin visible de la production littéraire et, par-dessus tout, un fractionnement de l’autorité politique. Aux yeux des peuples qui migrèrent vers l’Ouest, peuples qui « barbarisèrent » le monde romain si l’on peut dire, les Goths, les Vandales, les Francs et autres peuples germaniques, et qui finirent par s’imposer sur ce qui restait d’autorité romaine, être un homme libre signifiait avant tout être un guerrier, comme être roi signifiait être chef de guerre. Dans cette optique, nombreux furent les riches propriétaires terriens de descendance romaine qui continuèrent à jouir de certains privilèges d’autorité sous la gouverne des nouveaux conquérants germains, notamment parce que ces mêmes propriétaires surent démontrer de quelconque façon leur soi-disant importance comme chefs militaires pouvant éventuellement aider les nouveaux maîtres à consolider leurs conquêtes. Avec le temps, les anciennes et nouvelles élites finirent par fusionner.

Au cours de cette période, les armées étaient formées de deux composantes principales. Il y avait des groupements de guerriers sous l’autorité du roi et de ses magnats, puis l’on pouvait par moment procéder à la levée de contingents composés d’hommes libres en une sorte de milice. Dans les faits, ce dernier groupe formé essentiellement de fantassins parut dominer la période, du moins en termes de nombres, surtout lorsqu’il fallut mobiliser des troupes à des fins défensives ou pour des actions offensives locales. Pour des campagnes prolongées en territoire ennemi, les forces recrutées et entretenues par le monarque et ses magnats semblent avoir constitué l’essentiel des contingents, bien qu’elles puissent avoir été renforcées de manière impromptue par des troupes conscrites localement. Ce phénomène s’observa entre autre durant la période carolingienne (VIIIe – Xe siècles) du Haut-Moyen Âge, où des groupes d’hommes pauvres furent conscrits non pas nécessairement pour leurs qualités guerrières, mais davantage pour diminuer les coûts monétaires des campagnes militaires. Il était donc ardu de lever de vastes contingents de troupes « professionnelles », riches et bien équipées, d’autant que celles-ci devaient défrayer les coûts de leurs montures, équipements et parfois même leurs ravitaillements. Nous étions loin de cette époque (romaine) où les soldats recevaient une solde et étaient armés selon les ressources disponibles venant d’un trésor public central.

Avec le temps, et pour toutes sortes de raisons, notamment à cause des vastes distances à parcourir lors des campagnes militaires sous les Carolingiens, la qualité déclinante de l’infanterie et celle de la cohésion relative des tribus germaniques finirent par soulever de plus en plus de doutes sur la pertinence d’employer des fantassins sur les champs de bataille, qu’ils soient conscrits ou non. De plus, l’amélioration constante des tactiques et des équipements relatifs au combat à cheval, une variante conséquente de l’introduction de l’étrier et de meilleures procédures d’élevage, n’annonça rien de bon pour l’avenir de l’infanterie, du moins à terme. Par ailleurs, le besoin d’une force mobile et puissante se fit sentir dans le contexte des invasions et des raids menés par les Vikings, les pirates musulmans et les réputés et dangereux cavaliers hongrois.

En clair, la cavalerie lourde finit par devenir l’élément le plus important du champ de bataille. Il est à noter par contre que cette prédominance émergente de la cavalerie lourde dès l’époque carolingienne ne signifia nullement la disparition de l’infanterie. Dans les faits, la balance entre le cheval et le fantassin à pied, en termes d’effectifs employés à cette époque, est toujours sujette à débat. Précisons toutefois qu’au moment où débute le IXe siècle en Europe, la prédominance de la cavalerie semble de plus en plus évidente, prédominance qui durera au moins jusqu’au XIVe siècle.

Refuge politique et refuge militaire : le château

Dans cette Europe de la période médiane médiévale (Xe – XIVe siècles), les miles (chevaliers) devinrent une force absolue sur les champs de bataille, mais leur emploi représenta tout un défi logistique, sans compter les coûts y étant associés. À titre d’exemple, le casque, les boucliers faits de métal, de bois et de cuir, le long haubert (une cotte de mailles couvrant le corps, sauf le visage et les jambes), l’épée et la lance, le cheval et bête de somme, la selle et l’entraînement de la monture représentèrent des dépenses importantes. Au XIIIe siècle, les coûts de tous ces équipements pouvaient facilement représenter les dépenses associées à l’élevage et à l’entretien de tout un troupeau de bêtes de somme. La maintenance d’un seul chevalier doté de tous ces accoutrements (et l’entretien de ses servants) signifia qu’il fallut un support logistique qui put coûter tout aussi cher, ne serait-ce, par exemple, que pour fournir le fourrage nécessaire aux bêtes de somme, la nourriture des servants et ainsi de suite.

Trouver les fonds nécessaires était donc un souci de tous les instants. Souvent, les seigneurs durent investir une partie de leur capital dans l’entretien de tels groupes de chevaliers, ne serait-ce que pour défendre leurs fiefs, desquels ils tirèrent justement des revenus administrés par des formes locales de « gouvernement ». Par extension, les chevaliers pouvaient être simultanément seigneurs, administrateurs et guerriers, les cas échéant.

Vers la fin du XIe siècle, la majorité des fiefs, qu’ils soient défendus par quelques chevaliers ou bien par une force combinée sous les ordres d’un grand baron, disposaient de châteaux comme principal élément défensif. Dans ce contexte, le château se trouva rapidement au cœur du système militaire médiéval, de même qu’au centre de la conduite de la guerre pendant cette période névralgique du Moyen Âge. Essentiellement, le château peut être considéré comme une résidence fortifiée, donc appartenant à des intérêts privés, ce qui fit du paysage militaire médiéval quelque chose de fondamentalement différent de ce qui précéda et suivit la période qui nous intéresse, en ce sens où des murailles constituèrent l’élément défensif protégeant des villes entières. Bien entendu, les anciennes murailles des cités ne disparurent pas totalement (elles demeurèrent même nombreuses), mais petit à petit, le château finit par les remplacer à partir de la période centrale du Moyen Âge et il fut assigné à différentes fonctions ou missions.

Croquis de profil d'une partie d'un château médiéval illustrant la difficulté, mais surtout la complexité logistique de toute opération de siège.

En effet, le seigneur pouvait utiliser le château comme abris d’urgence, que ce soit pour protéger ses sujets d’une attaque externe ou bien pour se protéger lui-même contre une éventuelle rébellion de la part de ceux-ci. De plus, le seigneur utilisait le château comme pièce maîtresse de sa stratégie militaire. Comme mentionné, le château constituait une plate-forme de choix pour diriger le tir contre un ennemi envahissant, surtout contre des tribus nomades qui effectuèrent des raids de manière quasi régulière (ex: les Vikings), ou encore pour lancer des assauts contre ses voisins immédiats, dans une sorte de « guerre privée » pour l’accaparement des richesses et la fixation des frontières. En clair, vue ainsi, la guerre privée à petite échelle était un phénomène endémique au Moyen Âge. Enfin, le château revêtait une fonction symbolique, mais non moins importante au plan politique. Il était objet d’affirmation du statut du lord dans la hiérarchie politico-sociétale de l’époque, en même temps qu’il suscitait la convoitise de voisins agressifs ou de prétendants soucieux de réclamer de supposés dus. Non sans surprise, la période médiévale connut une prolifération du nombre de châteaux et de fortifications de toutes sortes.

L’art de faire la guerre ou l’art de se ravitailler : le paradoxe médiéval

L’omniprésence de châteaux détenus par des intérêts privés rendit la gouvernance de certains territoires difficiles et leur conquête quasiment impossible par moment. Ainsi, on n’est pas surpris d’observer qu’au début de la période médiévale, l’essentiel de la pratique guerrière tourna autour des raids et des sièges. Dans ce cas précis, la troupe envahissante qui effectue un raid eut tendance à contourner tout point de résistance prolongé pour s’en prendre aux villages moins bien défendus, à brûler les récoltes, à s’emparer ou à tuer les bêtes de somme et les paysans rencontrés en chemin, ce qui nuisit assurément à l’effort de guerre d’un ennemi prit sur la défensive. En plus d’enrichir l’envahisseur, ces raids permirent d’empêcher l’accès du défenseur assiégé à ses ressources, le contraignant en principe à se soumettre aux demandes ennemies afin d’arrêter la dévastation sur le territoire.

Cependant, dans les régions disposant de plus importantes fortifications et de capacités accrues de stockages de ressources, les grands raids (appelés chevauchées) devinrent moins efficaces que ce qu’ils n’avaient été auparavant. Si un ennemi assiégé ne pouvait être contraint de capituler en raison de la destruction de ses ressources, la capture méthodique de châteaux ou de grandes places fortifiées pouvait a contrario parvenir à le soumettre. Malgré tout, la réalité fut que dans bien des cas, le défenseur se trouva avantagé, si seulement il utilisait ses ressources de façon optimale et qu’il savait gagner du temps. Par exemple, les efforts déployés par le plus habile et agressif des envahisseurs pouvaient être réduits à néant si la durée du contrat d’engagement de ses troupes arrivait à terme avant que l’objectif ne soit pris, que le trésor soit vide au moment de payer la solde, que la maladie ne fasse ses ravages habituels, que les bêtes ne reçoivent pas le fourrage nécessaire et ainsi de suite. Encore une fois, tous ces pépins peuvent survenir avant même que l’offensive ne soit enclenchée.

Naturellement, tous ces problèmes existaient à une époque antérieure, disons lors de la transition entre les périodes antique et médiévale. Par contre, les effets liés à l’accroissement du nombre de châteaux et de forteresses quelques siècles plus tard ne firent que doubler le niveau de difficulté auquel l’envahisseur dut faire face dans son entreprise de conquêtes. D’autre part, il pouvait aussi être tentant pour un défenseur estimant son armée puissante de faire face immédiatement à la menace afin de profiter des larges espaces en terrain ouvert pour livrer la bataille décisive. Encore là, rien n’était acquis, pour peu que l’attaquant remporte une victoire qui dépossèderait le défenseur d’avantages stratégiques et tactiques, dont les termes liés à la négociation en vue d’une capitulation le priveraient des effectifs nécessaires pour soit occuper les places fortes ou harceler la logistique ennemie. Par conséquent, l’envahisseur cherchera à amener le défenseur en terrain ouvert, tandis que le défenseur préférera s’installer derrière ses murs.

Étant donné qu’il sembla difficile d’orchestrer une bataille en terrain ouvert dans ces conditions, des campagnes militaires sans batailles n’étaient pas rares au Moyen Âge. Sans dire qu’elles constituaient une norme, disons simplement que des invasions teintées d’un succès complet et incontestable ne relevaient pas de cette logique militaire implacable voulant que la finalité de la guerre soit la victoire complète, ou du moins la capitulation de l’ennemi selon les termes du vainqueur. Paradoxalement, lorsque de « grandes conquêtes » médiévales eurent lieu, par exemple lors de l’invasion normande de l’Angleterre en 1066 ou de la Première croisade avec la création du royaume de Jérusalem un peu plus tard, ce fut dans des régions où les châteaux étaient relativement peu présents.

L’environnement stratégie et tactique

Dans un autre ordre d’idée, et bien que le débat sur cette question semble assez vif entre les historiens, la cavalerie lourde fut à notre avis l’arme la plus importante et la plus imposante dans l’environnement stratégique du Moyen Âge. Des hommes en armes bien protégés et montés, qui parfois combattirent à pied lorsque la situation tactique du moment l’exigea, reçurent un entraînement et des équipements conçus théoriquement pour la guerre à cheval, et ce, tant pour la bataille en terrain ouvert que pour entreprendre une campagne de dévastation du territoire ennemi. En partie pour diminuer les coûts, on tenta de constituer des unités d’infanterie à cheval, mais ces dernières s’avérèrent d’une terrible vulnérabilité face au moindre petit groupe de chevaliers bien entraînés et déterminés. Cela ramène à la problématique qu’avaient les monarques de lever de larges armées à des coûts raisonnables, mais la pratique de la guerre de l’époque sous-tendait un autre principe d’importance afin d’assurer cette victoire complète, à savoir la capacité de poursuivre l’ennemi. Peu de batailles au Moyen Âge étaient remportées sans la contribution minimale d’une puissante charge de cavalerie et même lorsqu’ils combattaient démontés, les hommes d’armes devaient avoir les moyens de poursuivre leurs adversaires, sinon ces derniers pouvaient en tout moment se regrouper derrière des fortifications.

Peinture de Graham Turner représentant des chevaliers anglais combattant à pied (XVe siècle).

Quant à la guerre de siège si souvent évoquée, disons que même lorsque l’infanterie sembla jouer un rôle plus déterminant que la chevalerie, l’assiégeant qui pouvait assurer le ravitaillement de sa troupe sur une longue période avait de fortes chances de l’emporter. Concrètement, cette capacité de s’approvisionner signifie qu’il faille néanmoins conserver une importante force composée d’hommes à cheval pour aller chercher le ravitaillement en pays ennemi, que ce soit du simple ravitaillement en eau jusqu’à l’acquisition de ressources spécifiques comme le fourrage des bêtes de somme.

Par ailleurs, notons que lorsqu’ils étaient au combat, les hommes en armes n’étaient pas des combattants agissant de manière individuelle ou indépendante, comme il fut souvent décrit dans la littérature. Au contraire, ils combattirent en petites unités de manière cohésive sous une bannière leur étant propre, ces mêmes bannières étant ensuite regroupées en plusieurs batailles, au nombre de trois à neuf dans une armée. Ces groupes pouvaient effectivement opérer de manière indépendante sur le champ de bataille, mais généralement en exécutant une mission spécifique. Par exemple, une bataille pouvait feindre une retraite ou mener une charge à un moment spécifique, généralement de façon coordonnée avec la bataille voisine.

Un autre élément qui nous apparaît important de clarifier est celui du mythe entourant la supposée « infériorité » de l’infanterie médiévale, que l’on compare trop souvent avec celle de la période antique précédente, où la légion romaine constitua le summum en terme de qualité combattante. Une infanterie de qualité raisonnable exista au Moyen Âge, soit une force composée d’arbalétriers et de lanciers venant particulièrement de communautés urbaines comme des Flandres, de l’Italie ou d’Espagne. Qui plus est, les tactiques de l’époque médiévale mirent l’emphase sur l’importance de présenter des formations ordonnées sur le champ de bataille, tant pour l’infanterie que pour la cavalerie, dont le fait de briser la cohésion (la formation) pouvait être passible de la peine capitale, le cas échéant.

Aussi, les chefs militaires de la période furent loin d’être des idiots, des incompétents ou des gens totalement ignorants de l’art de faire la guerre. Intelligents, souvent expérimentés et instruits, ces commandants étaient parfaitement capables de développer des stratégies et des tactiques adaptées aux situations du moment. La presque totalité était également composée de dirigeants politiques, si bien qu’ils disposèrent d’un avantage certain en comparaison de généraux d’une époque plus contemporaine à la nôtre, en ce sens où ils maîtrisèrent l’art d’utiliser une armée tant à des fins militaires que pour achever des objectifs politiques. N’était-ce pas, après tout, la finalité de la guerre?

La technologie

Au chapitre du progrès technique, la pratique de la guerre à l’époque médiévale amena des innovations intéressantes, même s’il y a un débat aujourd’hui entre les historiens relativement à la valeur à accorder à ce sujet. En fait, il serait probablement plus prudent de placer ces innovations technologiques dans le contexte plus général des progrès réalisés par l’ensemble de la société européenne de l’époque, en particulier dans le domaine agricole, celui de la diversité économique, de la littérature, des réalisations architecturales et même des arts. De plus, l’époque qui nous intéresse vit la population de l’Europe quadrupler entre les années 1000 et 1300, comme le nombre de personnes vivant dans les villes ou bourgades augmenta parallèlement à l’activité économique s’y déroulant. Bref, tous ces éléments eurent inévitablement des impacts sur la pratique de la guerre et les systèmes militaires de l’époque médiévale.

Ajoutons à cela que la monétisation accrue de l’économie facilita la concentration de la richesse entre les mains de ceux se trouvant en haut de l’échelle sociétale, comme les rois et les grands princes. Les monarques purent ainsi embaucher davantage de troupes à pied et montées qui pouvaient être payées, plutôt que de recourir à des contingents « féodaux », des forces conscrites s’acquittant d’obligations liées à leur statut de vassaux. Des troupes professionnelles payées pouvaient également participer à de plus longues campagnes militaires, ce qui diminua un tant soit peu l’avantage « naturel » conféré au défenseur quant à la capacité de l’envahisseur de maintenir en ligne des troupes suffisamment longtemps pour épuiser les défenseurs d’un objectif assiégé. À cet égard, certains monarques du XIIIe siècle, tels Philippe Auguste et Édouard 1er, purent à l’occasion mener à bien des campagnes prolongées soutenues par une meilleure logistique et une amélioration des techniques d’érection de systèmes défensifs.

L’épisode de Courtrai et ses suites

D’un strict point de vue militaire, l’on pourrait dire que la période névralgique (et innovatrice) de l’art de faire la guerre au Moyen Âge a débuté le 11 juillet 1302, lorsqu’une milice urbaine flamande à pied infligea une humiliante défaite à la France lors de la bataille de Courtrai. Là, quelque 1,000 nobles français, des hommes en armes (montés), furent massacrés. Cette bataille provoqua une sorte de réaction en chaîne, car elle fit la démonstration qu’il était possible d’arrêter une puissante charge de cavalerie. Plus encore, l’onde de choc de la défaite en France fit qu’au moins jusqu’au milieu du même siècle, on recourra presque exclusivement à l’infanterie à pied, un peu à l’imitation du modèle anglais. En effet, les Anglais avaient battu les Français à Crécy (1346) en imitant les Écossais qui les avaient battus à Bannockburn en suivant l’exemple flamand.

La victoire des forces flamandes à Courtrai (Belgique) en 1302 souleva des doutes quant à l'efficacité de la cavalerie à percer de front une troupe ennemie à pied, déterminée et bien équipée. Sans totalement remettre en question l'utilité de la cavalerie, Courtrai envoya le signal qu'il fallut repenser son utilisation pour les batailles futures.

Les fantassins médiévaux connurent d’autres succès militaires sur les champs de bataille d’Allemagne, dans la péninsule ibérique, en Suisse et même en territoire byzantin. Même si la cavalerie lourde perdit de son importance dans ce contexte, il était tout de même recommandé aux monarques d’entretenir de telles unités, parce qu’elles excellaient dans le pillage, la destruction et dans toutes autres missions similaires visant à affaiblir la logistique de l’ennemi. Du même souffle, les châteaux continuèrent de jouer un rôle non négligeable, mais il sembla évident que vers le XVe siècle, l’accent des opérations de siège fut davantage dirigé vers les villes fortifiées (un peu comme à l’époque antique), ce qui souleva à nouveau l’importance qu’occupa l’économie.

Parce qu’elles entretinrent des populations dotées d’un armement minimal et de qualité convenable, à défaut d’être bien entraînées, il fut difficile pour des assiégeants de prendre directement d’assaut des villes fortifiées, et ce, même si leurs murs purent être percés par un « dynamitage » souterrain ou plus rarement par d’autres méthodes. En d’autres termes, la famine et la négociation furent toujours plus importantes dans la guerre de siège que les tours mobiles, les trébuchets et autres équipements de siège. De plus, encercler une ville requiert bien plus de soldats que lors du siège d’un simple château. Là encore, pour des raisons logistiques et pécuniaires, l’infanterie à pied prouva son utilité. Les fantassins coûtaient moins cher par tête et n’avaient pas d’animaux à nourrir.

Parmi d’autres conséquences associées à la « révolution » dans le monde de l’infanterie, notons qu’à nouveau, ce fut la défensive qui profita des avantages tactiques, rendant du coup les champs de bataille européens beaucoup plus meurtriers. À l’époque médiévale, les pertes occasionnées lors de campagnes militaires se comptaient essentiellement en nombre de combattants tombés pour cause de maladie. D’ailleurs, un chevalier vaincu, mais vivant avait beaucoup plus de chances d’être libéré moyennant rançon que d’être tué. Cela dit, les formations serrées et les armes favorites des fantassins (arcs, piques, hallebardes…) rendirent physiquement difficile la capture de prisonniers, sans compter qu’au strict plan monétaire, un chevalier (noble) était beaucoup plus payant qu’un troupier issu de la masse. Autrement dit, un fantassin vaincu avait beaucoup plus de chances d’être exécuté sur place. La période qui vit le début de la fin du Moyen Âge (XIVe siècle) vit aussi un arrêt progressif de la levée de troupes en vertu du statut de vassalité. Désormais, la majorité des soldats seraient recrutés par des capitaines selon un contrat volontaire (condotta) signé avec le monarque moyennant une solde régulière.

Conclusion

Le XIVe siècle vit aussi l’apparition de la poudre à canon, mais il fallut du temps pour la maîtriser, puis en faire une arme de guerre redoutable. Cela se produisit lorsque des innovations technologiques permirent de mettre au point des canons capables de détruire des châteaux ou des murailles urbaines, ce qui modifia brutalement le rapport de force entre l’offense et la défense. En réduisant radicalement l’efficacité des tactiques défensives, surtout autour du principe voulant qu’il faille gagner du temps, le canon redonna ses lettres de noblesse au combat en terrain ouvert et facilita la conquête par les États maîtrisant de telles armes. En conséquence, à mesure que s’acheva la période médiévale, et comme il est généralement admis par les historiens, une victoire remportée en terrain ouvert comme à Castillon (1453) montra aux Anglais la porte de sortie de France par une artillerie française en contrôle de ses moyens. La fin de la Guerre de Cent Ans coïncida avec la chute de Constantinople la même année, toujours sous le feu nourri et concentré d’une artillerie qui à son tour allait remettre en question les rôles attribués à l’infanterie et à la cavalerie sur les champs de bataille.

Publicités

Les forces armées japonaises: de la conquête à l’auto-défense

Introduction

Représentation de soldats japonais lors de l'invasion de la Mandchourie en 1931.

Il est difficile de retracer avec précision l’origine exacte du début d’une organisation militaire dans ce qui est l’actuel territoire du Japon. Il est probable que cette organisation remonte au début du IIIe siècle de notre ère, bien que certaines légendes la font remonter à des temps plus anciens. L’une de ces légendes évoque de quelle manière le premier empereur Jimmu, le fondateur mythique du Japon, mena son peuple afin qu’il s’établisse sur les actuelles îles japonaises. Jimmu et son frère commandèrent une bande de guerriers, des hommes qui combattirent officiellement au nom de leur tribu vers le VIIe siècle avant notre ère.

Chose certaine, l’organisation sociétale japonaise fut rapidement divisée en castes dont les fonctions tournèrent systématiquement autour de la pratique de la guerre. Par exemple, la société fut découpée en une paysannerie non armée et une caste d’élite (uji), où des clans monopolisèrent cette pratique de la guerre. En 202, l’impératrice Jingo-Kogo, un autre monarque mythique (au sens où les historiens ne s’entendent pas sur son existence réelle), aurait dirigé une invasion de la Corée avec une armée dont l’importance des forces indique que les dirigeants japonais de l’époque furent effectivement capables de coordonner des opérations militaires de grande envergure et d’une complexité logistique et tactique non négligeable.

La campagne de Jingo-Kogo permit aussi le contact avec la Chine, de laquelle les Japonais adoptèrent la pratique chinoise consistant à maintenir des forces armées au titre d’institutions étatiques formelles et permanentes. Par la suite, quelques empereurs japonais allèrent jusqu’à former des armées composées de paysans conscrits, ce qui dérogea naturellement du droit réservé aux élites de porter des armes. Cependant, on se rendit vite compte que l’enrôlement de paysans eut un impact direct sur la productivité économique en réduisant les rendements agricoles, si bien que l’empereur Kammu abolit cette pratique en 792. Auparavant, l’armée paysanne fut dirigée par des officiers qui vinrent de grandes familles militaires, mais au lendemain des réformes, ces mêmes familles fournirent l’entièreté des effectifs de l’armée.

Le Japon médiéval: au carrefour des idées et des contradictions militaires

Ce « regain » de privilèges de porter les armes pour les familles militaires se fit davantage sentir à partir du XIe siècle, à une époque où les intrigues affaiblirent le pouvoir impérial. Par conséquent, cette situation fit augmenter l’importance et l’influence des familles militaires, dont certaines prétendirent exercer le pouvoir au nom de la famille impériale. Non sans surprise, une rivalité sanglante entre les familles les plus puissantes des Taira et des Minamoto prit forme, ce qui engendra une guerre civile connue sous l’appellation de Guerre de Genpei (1180-1185), dans laquelle Minamoto no Yoritomo triompha finalement du clan Taira en 1185.

Subséquemment, l’empereur Go-Toba reconnut la contribution de Yoritomo (et son contrôle effectif du Japon) en créant un poste formel pour lui et ses héritiers. C’est ainsi que fut créé le premier shogunat en conférant à Yoritomo le titre de shogun, ou gouverneur militaire. En conséquence, la famille impériale continua de régner officiellement sur le Japon en conservant une fonction symbolique, quoique dans la pratique, le shogun fut le véritable dirigeant. Yoritomo consolida son pouvoir en répartissant les droits de propriété des îles japonaises parmi ses plus fidèles partisans, qui en retour divisèrent les terres parmi leurs partisans, selon un système qui s’apparenta à celui du féodalisme de l’Europe médiévale. Comme en Europe d’ailleurs, ce système servit à appuyer et organiser la caste militaire et, toujours à l’image du modèle européen, les guerriers qui évoluèrent dans cette hiérarchie développèrent des codes d’honneur conséquents.

En 1266, le dirigeant mongol Kubilaï Khan exigea la soumission du Japon, qui répondit « diplomatiquement » en faisant exécuter les ambassadeurs de Khan dans l’archipel, ce qui amena les Mongols à envahir le Japon en 1274 avec une armée de 30,000 hommes. Bien qu’un typhon détruisit la première force mongole d’invasion, les Japonais surent pertinemment que leurs ennemis reviendraient. Nécessité faisant loi, dans les sept années qui suivirent, les guerriers japonais démontrèrent leur versatilité en abandonnant le traditionnel système de chevalerie valorisant le combat d’homme à homme au profit d’une maîtrise accrue d’une pratique collective de la guerre orientée vers l’organisation et le raffinement des tactiques. D’une certaine façon, les Japonais copièrent les tactiques alors en vigueur sur le continent asiatique. Tenaces, les Mongols revinrent à la charge en 1281, cette fois avec une force de 140,000 hommes. Encore une fois, les Japonais parvinrent à contenir cette force sur les plages pendant sept semaines, jusqu’au moment où un autre typhon vint compléter la destruction de l’armée envahissante.

Représentation de combattants japonais du Moyen Âge, une époque durant laquelle le Japon fut ravagé par des guerres civiles et des invasions étrangères. Cette période fut également caractérisée par de virulents débats entre la pratique individuelle et collective de la guerre.

Autant purent-ils repousser un ennemi nombreux et bien entraîné, autant les Japonais connurent maintes difficultés qui affaiblirent leur société. Par exemple, la Guerre d’Onin (1467-1477) fut une autre guerre civile qui vit la destruction du gouvernement central, laissant de nombreux propriétaires terriens féodaux (les daimyo) qui, avec l’aide des samouraïs, se firent la guerre entre eux pendant au moins un siècle encore. Cette guerre continuelle éroda l’exclusivité de la caste guerrière à pratiquer la violence armée. L’élite guerrière japonaise préféra combattre en armure, à cheval, tout en emportant un arc et la paire d’épées traditionnelle.

À mesure que les daimyo cherchèrent à recruter et déployer des armées toujours plus nombreuses, ils se rendirent compte qu’ils ne purent équiper suffisamment de soldats selon les standards logistiques de l’élite guerrière précédemment décrite. L’amélioration de la production agricole, combinée à de meilleures techniques administratives (et probablement un plus fort niveau de répression), permit aux daimyo de restaurer la conscription parmi la classe paysanne. Comme autrefois, les chevaliers issus de l’aristocratie devinrent des officiers aux commandes de larges armées composées essentiellement de fantassins équipés de lances. Ce fut également une époque où les daimyo commencèrent à fortifier leurs patrimoines familiaux pour en faire des châteaux.

La poudre et l’acier: la transition vers l’ère moderne

En 1543, les Japonais acquirent des armes à feu de la Chine et ils s’empressèrent de mettre leurs propres modèles en service. Les armes à feu japonaises du XVIe siècle ne furent pas de la plus haute qualité et elles ne purent qu’atteindre leur plein potentiel uniquement lorsque les conditions ambiantes des champs de bataille le permirent (terrain, température, etc.). Néanmoins, le daimyo et conquérant Nobunaga Oda sut exploiter le potentiel de ces nouvelles armes au cours de sa campagne militaire visant à unifier le territoire de l’Honshu, la plus grande île de l’archipel japonaise. Il sortit vainqueur de cette campagne, au cours de laquelle il détruisit la puissante machine de guerre des monastères-forteresses bouddhistes (1571-1580), tandis que son principal général Hideyoshi Toyotomi l’appuya dans cette grande aventure. D’ailleurs, Hideyoshi et le général Ieyasu Tokugawa écrasèrent une révolte dirigée par le général Akechi Mitsuhibi afin de terminer une guerre civile qui dura de 1582 à 1584, puis de compléter l’unification du Japon de 1585 à 1590. En 1592, Hideyoshi envahit la Corée, dans une sorte de pari visant à conquérir éventuellement tout le continent asiatique, mais sa mort et la défaite de la flotte japonaise dans la baie de Chinhae en 1598 contraignirent ses successeurs à battre en retraite.

Toutes ces manœuvres et campagnes militaires s’inscrivirent dans un plus large contexte, celui de faire renaître le shogunat comme gouvernement national effectif. C’est du moins ce que tenta de faire Tokugawa lorsqu’il voulut instaurer une série de mesures pour éviter la réapparition du désordre et du chaos né des rivalités et de la guerre civile. Tokugawa fit désarmer les roturiers, réinstaura des distinctions entre les classes militaires et non militaires et obligea certains guerriers professionnels à abandonner les armes et à se reconvertir comme fonctionnaires d’État. Pour cette raison, le samouraï Daidoji Yuzan rédigea quelques décennies plus tard un manuel intitulé Budō shōshin shū (Introduction à la voie des samouraïs) dans lequel sont établis les principes guidant la conduite honorable du guerrier. Ce manuel fut particulièrement destiné aux samouraïs relégués à des tâches administratives afin qu’ils se comportent honorablement, en toutes circonstances. Le très haut degré d’importance qu’accordèrent les Japonais à l’honneur eut du mal à s’adapter à cette nouvelle réalité, comme la présence des armes à feu ne cadra pas parfaitement dans l’idéal japonais d’un combat « honorable ». Le siècle qui vit la fin du règne de Tokugawa vit étrangement un abandon progressif des armes à feu au Japon.

Contrairement à une certaine croyance populaire, les guerriers japonais utilisèrent des armes à feu avant l'ère moderne, malgré que le Japon connut un important retard sur l'Occident dans le développement de ce type d'armes.

Or, vers le milieu du XIXe siècle, la cinglante humiliation que subit la Chine lors des Guerres de l’Opium, combinée à l’exigence du commodore américain Matthew C. Perry de demander en 1853 l’accès complet aux ports japonais, força les dirigeants nippons à reconnaître que leur pays fut technologiquement en retard par rapport à l’Occident, du moins en ce qui concerne la puissance brute. Dans ce contexte, la tentative de la cité japonaise de Chosu d’appliquer en 1863 un édit impérial contre les Occidentaux amena ceux-ci à dépêcher une flotte combinée britannique, française, néerlandaise et américaine à bombarder la ville et la faire capituler un an plus tard.

Les dirigeants de Chosu pilèrent peut-être sur leur orgueil, en réalisant qu’une résistance plus efficace passerait par l’acquisition d’armes à feu occidentales, ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans un geste encore plus radical que le premier, ils organisèrent une milice composée de samouraïs et de roturiers entraînés à combattre côte à côte. D’autre part, d’autres dirigeants japonais, comme ceux de la cité de Satsuma, approchèrent les Britanniques dans le but d’obtenir de l’aide pour l’achat de navires de guerre modernes. Par contre, le gouvernement central japonais demeura affaibli et il ne put trouver les moyens de rattraper le retard technologique par rapport à l’Occident. En 1868, une clique de patriotes de Chosu et de Satsuma renversèrent le shogun et ils installèrent symboliquement au trône un empereur de seize ans nommé Meiji.

L’expansionnisme nippon ou l’avertissement à l’Occident

Les nouveaux dirigeants nippons abolirent le système féodal de propriétés terriennes et enlevèrent aux samouraïs leurs privilèges traditionnels, notamment celui de pouvoir porter des armes. En 1873, sous la direction du réformateur militaire Aritomo Yamagata, le nouveau régime établit une armée nationale basée sur le modèle organisationnel français. Le recours à la conscription par l’armée s’avéra une mesure impopulaire, tant au sein des samouraïs (qui perdirent leur statut spécial) que parmi les paysans sujets au service militaire obligatoire. L’année suivante, Aritomo mit à l’épreuve sa nouvelle armée en la déployant lors d’une expédition punitive contre des indigènes de Formose (Taiwan) pour avoir assassiné des naufragés japonais venant d’Okinawa. Bien que les forces japonaises complétèrent leur mission, elles bâclèrent leur débarquement amphibie, souffrirent de la maladie et réalisèrent que leurs équipements n’étaient pas adaptés à l’environnement tropical.

Ces carences se firent à nouveau sentir en 1877, lorsque l’armée intervint pour mater une rébellion d’anciens samouraïs contre le nouveau régime. Une fois de plus, l’armée accomplit sa mission, mais pas avec la plus grande des facilités. Ayant étudié à fond ces récentes campagnes, Arimoto y alla d’une autre série de réformes en 1878. Il réorganisa l’armée, accrut les réserves et introduisit un état-major général similaire à celui de l’Allemagne (voir notre article sur ce blogue De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général). Pendant ce temps, l’industrie japonaise se perfectionna et commença à produire des armes technologiquement plus avancées.

L’armée japonaise qui émergea des réformes d’Arimoto prouva son efficacité lors de guerres contre la Chine en 1894-1895, puis contre la Russie en 1904-1905. Dans les années 1920, cependant, les plus pugnaces parmi les patriotes japonais devinrent désillusionnés face à leur gouvernement. La Diète japonaise (le parlement) en vint à dominer la vie politique, ce qui l’amena à réduire radicalement le budget de l’armée et à pratiquer une politique étrangère plus modérée. Le gouvernement de cette époque souhaita ralentir l’expansion coloniale, particulièrement en Mandchourie, dont les ressources naturelles furent perçues par les Japonais comme étant vitales à l’avenir économique de la nation. D’autre part, ce ralentissement de la visée expansionniste s’explique en partie par le fait qu’au tournant des années 1930, la Mandchourie se trouva toujours sous le contrôle nominal de la Chine, bien que la province fut effectivement un protectorat japonais. D’ailleurs, en 1931, un groupe d’officiers japonais mit en scène une attaque contre le réseau ferroviaire du South Manchuria Railway. Montée de toutes pièces, cette agression leur permit de prendre le contrôle effectif de la région, sous prétexte qu’ils exécutèrent une opération de « maintien de l’ordre ».

Des soldats japonais retranchés lors de la guerre sino-japonaise de 1894-1895. Cette armée japonaise du tournant du XXe siècle est née d'importantes réformes entreprises depuis 1868, des réformes qui visèrent à moderniser l'armement, améliorer les tactiques et doter l'appareil militaire d'un état-major général professionnel.

Au début des années 1930, certaines sociétés patriotiques japonaises, souvent affiliées avec l’armée tentèrent à maintes reprises de prendre le pouvoir par la force. Soutenu par la marine (qui avait prouvé son efficacité lors des guerres sino-japonaise et russo-japonaise, de même que pendant la Première Guerre mondiale), l’empereur put intervenir avec vigueur afin de contrer ces coups d’État qui atteignirent leur paroxysme en 1936. Au lendemain de ces incidents, cependant, des éléments plus modérés de l’échiquier politique japonais tendirent à traiter les expansionnistes avec plus de respect, un respect issu de la crainte, ne serait-ce que pour éviter d’autres tentatives de coups d’État.

Pendant ce temps, les événements militaires sur le terrain ne firent qu’accroître les tensions entre le Japon et la Chine. En 1937, ce conflit latent se transforma en une guerre ouverte d’une sauvagerie inqualifiable. Malgré que l’armée japonaise captura Beijing, les Chinois se replièrent dans les campagnes dans le but de poursuivre la lutte, ce qui amena le Japon à engager davantage de ressources militaires que ce qui fut initialement envisagé.

De Pearl Harbor à la bombe: l’apogée de l’expansionnisme (1941-1945)

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale en Europe, le ministre japonais de la Guerre Hideki Tojo, sans doute déterminé à ne pas être mis à l’écart par ambition patriotique et personnelle, mit de la pression sur le gouvernement pour l’amener à signer l’Axe Rome-Berlin-Tokyo le 27 septembre 1940. Suite à la chute de la France, le Japon s’empressa d’attaquer l’Indochine française, ce qui en retour contraignit les États-Unis à durcir leurs sanctions économiques. Lorsque l’Allemagne envahit l’Union soviétique en juin 1941, quelques officiers supérieurs japonais argumentèrent en faveur d’un assaut contre la Sibérie.

Toujours dans ce débat sur l’orientation de la prochaine étape de l’expansion japonaise, d’autres officiers appartenant à la marine soutinrent que le Japon aurait plus à gagner d’une annexion de certaines provinces de l’Asie du Sud-Est riches en minerais. Cette école de pensée put appuyer son argumentaire sur un autre phénomène que nous avons préalablement évoqué, à savoir l’accroissement des sanctions économiques américaines, dont l’embargo sur le pétrole commença sérieusement à handicaper l’économique japonaise.

Les planificateurs japonais estimèrent que, tant et aussi longtemps que leurs forces ne parviendraient pas à capturer les Indes néerlandaises (l’Indonésie) bien fournies en réserves pétrolières, leurs forces aéronavales ne seraient pas d’une très grande utilité dans un avenir rapproché. Pendant ce temps, Tojo fut promu au poste de premier ministre le 17 octobre 1941, ce qui en fit virtuellement le dictateur du Japon. Par conséquent, au tout début décembre, le Japon lança une série d’offensives afin de capturer les champs pétrolifères indonésiens et détruire les bases établies par les puissances occidentales dans cette région pour empêcher d’éventuelles contre-offensives.

Le soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale livra une lutte acharnée, fanatique, voire suicidaire lorsque nécessaire. En bout de ligne, l'industrie ne put le soutenir adéquatement, ce qui permit à ses ennemis de le vaincre au cours d'une cruelle guerre d'usure entre 1941 et 1945.

Sur un plan strictement militaire, ces premières offensives japonaises furent couronnées de succès spectaculaires, même si elles ne purent détruire complètement les installations logistiques américaines à Pearl Harbor. En d’autres endroits, comme en Birmanie et en Malaisie, les forces japonaises mirent en déroute les troupes britanniques par d’habiles manœuvres de flanquement en pleine jungle. Ce fait d’armes est particulièrement remarquable, car, contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans la littérature, les conscrits japonais, pas plus que leurs ennemis, n’avaient aucune expérience du combat dans un environnement tropical. De plus, les chasseurs japonais furent technologiquement plus efficaces, malgré que ceux-ci furent plus légèrement armés et dotés d’un blindage moins lourd. Sur mer, la flotte japonaise fut certes plus jeune que celles de puissances occidentales, mais elle fut dotée d’effectifs importants, de bâtiments plus rapides et mieux armés. Par ailleurs, cette flotte nippone fut particulièrement bien équipée d’un type de vaisseau qui alla faire ses preuves au cours de la Seconde Guerre mondiale: le porte-avions.

Tous ces avantages attribués aux forces armées japonaises seraient bien relatifs à terme. En effet, et malgré le désastre subi à Pearl Harbor, les États-Unis allèrent prendre le temps nécessaire pour refaire leurs forces et contre-attaquer avec des ressources industrielles de loin supérieures à celles du Japon. Ce faisant, les planificateurs japonais étaient conscients que le seul espoir de remporter la lutte consistait à frapper l’Amérique si terriblement que Washington serait contrainte d’opter pour le compromis plutôt que la guerre prolongée. Ici, la question ne consiste pas à savoir si cet ambitieux objectif japonais était possible à réaliser ou non, mais bien de mesurer les faits à partir de la situation militaire sur le front du Pacifique en ce début de 1942. Concrètement, les marins américains avaient éliminé la possibilité d’une victoire japonaise en remportant d’importantes batailles dans la Mer de Corail et à Midway dès l’été.

Par ailleurs, les Marines eurent recours à des techniques innovatrices d’assaut amphibie afin de capturer des bases stratégiques du Pacifique, et ce, de manière plus rapide et efficace que ce que les études d’avant-guerre sur le sujet l’avaient laissé entrevoir. Qui plus est, les sous-marins américains causèrent des ravages dans la flotte marchande nipponne qui ne s’en remit jamais, ni ne put enrayer la menace. Par contre, sur terre, les forces japonaises résistèrent obstinément, de manière telle que la littérature présente régulièrement cette forme de résistance comme étant du fanatisme.

En fait, il est vrai que les Japonais pratiquèrent des tactiques d’assaut qui nous apparaissent comme suicidaires. Ces tactiques ne constituèrent pas une forme d’exception, mais elles firent parties d’une certaine « routine » comme étant une façon de guerroyer qui s’inscrivit dans la normale des choses. Lorsque les combattants japonais furent sur la défensive et que la défaite sembla imminente, la seule option qui leur resta fut souvent le suicide plutôt que de subir l’humiliation de la capture.

Néanmoins, à mesure que progressa la guerre jusqu’à la mi-1945, le Japon avait les deux genoux à terre et son économie ne fonctionnait plus. Les bombardements stratégiques américains avaient effectivement détruit et brûlé de grandes villes comme Tokyo, comme chaque infrastructure industrielle avait été soigneusement rasée. Devant la situation, le commandement américain avait déjà préparé des plans d’invasion du territoire japonais. Par contre, lorsque les États-Unis lâchèrent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et avec l’entrée en guerre de l’Union soviétique (par l’invasion de la Mandchourie), le gouvernement japonais opta pour la capitulation inconditionnelle le 15 août 1945.

Plus jamais la guerre: l’Article IX et le principe de l’auto-défense

Lorsque les forces américaines d’occupation reconstruisirent le gouvernement japonais, elles insérèrent dans sa constitution le fameux Article IX qui précisa que le Japon renoncerait à son droit d’utiliser la force armée en toutes circonstances, interdisant du coup le dépliement de ses soldats en dehors du territoire national. Étonnement peut-être (compte tenu du long passé militaire), ces principes s’avérèrent populaires parmi les Japonais qui souhaitèrent éviter de futurs conflits, si bien que l’antimilitarisme devint un élément important dans l’échiquier politique nippon d’après-guerre. En 1951, cependant, le Japon organisa une Réserve de Police Nationale forte de 75,000 hommes afin de lutter contre les factions communistes au pays, des factions que l’on jugeait susceptibles, voire capables de prendre le pouvoir par la force.

Cette décision de mettre sur pied cette force paramilitaire doit être mise dans le contexte du début de la guerre en Corée, dans la mesure où les forces américaines déployées au Japon durent être transférées d’urgence sur le front coréen. Parallèlement, Tokyo signa un traité de sécurité mutuelle avec les États-Unis dans lequel l’Amérique s’engagea à protéger le Japon contre toute attaque extérieure, en échange de quoi le gouvernement nippon autorisa le déploiement de troupes américaines sur son sol.

Tandis que l’Amérique se trouva de plus en plus engagée dans les différents conflits de la période de la Guerre froide, elle commença à mettre de plus en plus de pression sur ses alliés afin que ces derniers prennent en main leur propre défense. Cela amena le premier ministre Hayato Ikeda à prendre une décision au début des années 1960 à l’effet d’accroître les effectifs de la Réserve de Police précédemment évoquée et d’en faire une Force japonaise d’autodéfense (FJAD). Ainsi, à mesure que les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale s’estompèrent et que le Japon pacifique voulut rebâtir une politique étrangère beaucoup plus indépendante, cette FJAD devint une armée de plus en plus professionnelle.

Conclusion

Le Japon hésita pendant longtemps à déployer ses forces en dehors du territoire national (notamment à cause de l’Article IX de sa constitution), mais la réalité est de plus en plus diffuse, car hormis le droit d’acquérir et de produire des armes de destruction massive, le gouvernement nippon commence à engager ses forces en théâtre d’opérations extérieur. En ce début de XXIe siècle, certaines composantes des FJAD prennent de la puissance, notamment au niveau de la marine qui pourrait rivaliser avec celle de la Chine. En d’autres cas, les forces terrestres japonaises furent effectivement déployées en dehors du pays pour l’accomplissement de missions de maintien de la paix potentiellement dangereuses, comme en Irak. Le nombre de troupes déployées demeure restreint, mais la symbolique étant souvent plus forte qu’autre chose, le Japon réintègre progressivement le concert des puissances militaires de ce monde.

Une situation sans doute impensable il y a à peine quelques années: des soldats japonais déployés en dehors du territoire national. Ici, un soldat devant son véhicule en Irak.

Guerres mondiales et amertumes: un condensé de l’expérience italienne

Introduction

Les fronts où combattirent les forces italiennes lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale furent souvent (et incorrectement) perçus comme des théâtres d’opérations secondaires. De 1915 à 1918, ce qu’on appela le « front italien » fut concentré sur environ 650 kilomètres de territoires montagneux allant du plateau de l’Asiago, en passant dans les Dolomites et les Alpes de Carinthie, puis le long du fleuve Isonzo jusqu’à la Mer Adriatique. À l’exception d’une offensive majeure orchestrée par l’armée austro-hongroise sur l’Asiago à l’été de 1916, la majorité des affrontements eurent lieu sur un court front d’à peine 100 kilomètres le long de l’Isonzo. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les théâtres d’opérations qui engagèrent les forces italiennes virent les belligérants s’affronter du sud en Sicile jusqu’au nord dans les Alpes, dans les Balkans, puis en Afrique, de 1940 à 1945.

La première observation qui nous vient à l’esprit est à l’effet que les Italiens combattirent au cours de ces deux conflagrations mondiales en ayant peu d’appui de la part de leurs alliés, tandis que leurs ennemis perçurent péjorativement le théâtre d’ensemble de la Méditerranée comme une zone d’opérations aux victoires faciles. En effet, avec le recul, il semble tentant de se convertir à cette séduisante perception. À titre d’exemple, en 1917, sept divisions d’élite allemandes appuyèrent les Autrichiens afin de monter une offensive d’envergure dans le secteur du village de Caporetto (Kobarid, Slovénie), un assaut aux résultats désastreux pour les Italiens.

Quelques décennies plus tard, les Alliés accordèrent en 1942-1943 la priorité de leurs opérations à l’Afrique du Nord et à la Sicile, deux théâtres où l’armée italienne fut présente en grand nombre, tout en considérant ses problèmes d’équipements et la démoralisation de ses soldats. Dans le premier cas, celui de la bataille de Caporetto, les Italiens parvinrent malgré tout à arrêter l’offensive ennemie sur le Piave sans l’aide des Alliés, dont les divisions franco-britanniques arrivèrent en théâtre une fois la bataille terminée. Les Italiens purent ensuite refaire leurs forces et vaincre leurs adversaires. Par contre, ils ne purent répéter cet « exploit » en 1942-1943, ne pouvant défendre l’Afrique du Nord, ni les Balkans, ni la Sicile.

Bien que les Italiens émergèrent victorieux en 1918, la majorité des analystes militaires de l’époque eurent une mauvaise opinion des soldats italiens, surtout à la lumière des sanglantes batailles sur l’Isonzo et aussi au lendemain de la déroute de Caporetto. Cette dernière bataille constitua le paroxysme d’une guerre mal gérée du début à la fin, si bien que lorsque l’armée italienne mit à son tour l’armée austro-hongroise en déroute à la bataille de Vittorio Veneto (octobre 1918), cette victoire passa à peu près inaperçue en dehors de l’Italie. Vingt-cinq années plus tard, les ennemis de l’Italie fasciste et l’allié allemand observèrent les déroutes de l’armée italienne en Afrique du Nord et en Grèce pour en conclure à l’ineptie, voire à l’incompétence de cet appareil militaire. En fin de compte, les succès militaires italiens obtenus en d’autres circonstances furent, comme en 1918, ignorés, sinon crédités à l’Allemagne. D’ailleurs, nombreux furent les historiens militaires italiens (Renzo de Felice, Emilio Faldella, Angelo Gatti…) qui tentèrent de redresser cette image qui colle toujours à l’armée italienne de cette première moitié du XXe siècle, mais sans véritable succès. Voilà pour le contexte général. Il nous suffirait maintenant de rappeler certains faits, en ordre chronologique. Le lecteur pourra se forger une opinion plus éclairée, nous le souhaitons.

La Grande Guerra (1915-1918)

L’Italie entra dans la Première Guerre mondiale le 23 mai 1915, à la suite des promesses de gains territoriaux que les Alliés lui firent dans le cadre du Traité de Londres, mais l’appareil militaire fut loin d’être préparé à affronter les conditions d’une guerre moderne dans les tranchées. Toujours aux prises avec les défis liés à la consolidation de sa conquête coloniale en Libye, l’Italie ne disposa pas également d’une industrie militaire capable de répondre aux besoins de l’armée, ni des matières premières en quantités suffisantes pour alimenter la machine. Par ailleurs, le budget militaire italien grossit d’un maigre 185 millions de lires de 1914 à 1915, puis d’environ 7 milliards de lires de 1916 à 1917, ce qui fit que vers la fin de la guerre, l’armée reçut de l’industrie quelque 2,2 millions de fusils modernes, 25,000 mitrailleuses et 10,000 pièces d’artillerie. Ces chiffres apparaissent impressionnants à première vue, mais toutes proportions gardées, l’industrie de guerre italienne ne put produire autant que celles des alliés franco-britanniques.

Le front italien, 1915-1918.

Par ailleurs, en mai 1915, l’armée ne disposa que d’un peu moins d’un million de fusils modernes, d’à peine 700 mitrailleuses et 2,000 canons, sans compter que le système de mobilisation des troupes connut des ratés, à l’instar des approvisionnements immédiats en matériels de toutes sortes (avions, matériel de génie, grenades, casques…). Conséquemment, le commandant en chef de l’armée, le général Luigi Cadorna, put mettre en ligne seulement 14 des 35 divisions théoriquement disponibles afin de monter de modestes offensives le long du fleuve Isonzo, réussissant à occuper Caporetto et quelques territoires entre Gradisca et Monfalcone. Malgré tout, Cadorna lança sa première offensive dès le 23 juin 1915, ce qui lui permit d’étendre une tête de pont à Plava et de pousser son front sur la rive droite de l’Isonzo.

Du 18 juillet au 3 août, les troupes italiennes prirent San Michele au cours d’une attaque localisée, cette fois avec comme objectif d’occuper les Autrichiens et ainsi relâcher la pression sur les Russes qui connurent d’importantes difficultés sur leur front. Suivant la même logique, Cadorna attaque à nouveau le 18 octobre pour relâcher la pression sur la Serbie, à la suite de l’entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés des Puissances Centrales. En novembre, les Italiens parvinrent à percer l’important saillant autour de Gorizia, ce qui ajouta au tableau des victoires des Alliés. Cela dit, bien que la contribution italienne en 1915 ne fut pas décisive, son entrée en guerre contraignit l’Autriche-Hongrie à transférer pas moins de 14 divisions d’infanterie sur le front italien, des troupes que l’empire des Habsbourg dut prélever des fronts russe et balkanique.

Vers le printemps de l’année suivante, le 6 mars, le général Cadorna attaqua encore pour relâcher la pression sur la Russie et la France cette fois, ce qui ajouta 50,000 soldats italiens tués ou blessés en un peu plus d’un mois d’affrontements. En mai, les Autrichiens concentrèrent 13 divisions dans le Trentin pour une offensive punitive qui amènerait probablement l’Italie à la capitulation, d’après leurs estimations. Avec plus de 200 bataillons et près de 1,200 canons, les troupes austro-hongroises percèrent les lignes italiennes, qui furent défendues dans ce secteur par environ 75 bataillons appuyés par 650 canons, ce qui contraignit Cadorna à jeter toutes ses réserves dans la bataille (8 divisions) pour éviter la déroute.

Photo de soldats italiens prise vers 1915-1916 au début de l'entrée en guerre de l'Italie. On reprocha à l'Italie d'avoir déclaré la guerre malgré que l'armée fut loin d'être prête au combat. Peut-être, mais cette armée fut-elle moins préparée que celles des autres belligérants de l'époque, lorsqu'ils furent en guerre quelques mois plus tôt? Le débat reste ouvert.

En juin 1916, soit un peu plus d’une année après leur entrée en guerre, les Italiens déplorèrent la perte de près de 150,000 de leurs soldats et ils durent battre en retraite sur les bords du plateau de l’Asiago qu’ils perdirent en grande partie. Par contre, les Italiens infligèrent des pertes de 100,000 hommes aux Autrichiens pour la même période et le front se stabilisa dans le secteur du Trentin. Le 4 août, les troupes italiennes attaquèrent sur l’Isonzo, prenant Gorizia et Sabotino, tout en poursuivant les Autrichiens jusqu’au moment d’être arrêtées près de Monte Santo cinq jours plus tard.

Convaincu que des réserves fraîches pourraient amener une percée et une reprise de l’avance, Cadorna voulut garder l’initiative et user son adversaire en effectuant une rotation de ses divisions d’assaut, ce qui lui permit de maintenir une offensive divisée en trois phases qui améliora quelque peu le dispositif italien. Lors de la première poussée (14-17 septembre), la 3e Armée italienne progressa de deux kilomètres, mais les phases 2 et 3 de l’offensive (10-12 octobre et 1-4 novembre) virent les Italiens frustrés par la mauvaise température et des contre-attaques ennemies. Inquiet également face à la formation d’un saillant autrichien dans le Trentin à la suite de l’offensive de mai-juin mentionnée, Cadorna retarda sa dixième offensive sur l’Isonzo, qui ne démarra que le 12 mai 1917. Cette fois, les troupes au sol furent appuyées par des bombardiers lourds de types Caproni et quelque 2,200 canons. Par conséquent, la 2e Armée italienne put progresser sur le plateau de Bainsizza, réussissant du coup à pousser des éléments vers Monte Kuk, Vodice et Monte Santo. Or, la progression fut beaucoup moins satisfaisante sur le front de la 3e Armée, notamment parce que celle-ci manqua de canons, comme les intempéries ralentirent l’assaut, ce qui permit au général autrichien Svetozar Boroevic von Bojna de réorganiser son dispositif défensif.

Néanmoins, cette offensive du printemps-été 1917 vit les Italiens infliger des pertes de 75,000 hommes aux Austro-Hongrois, mais ils perdirent environ 110,000 combattants, ce qui amena le général Cadorna à demander l’aide de ses alliés. Exigeant, il le fut assurément, puisqu’il prétexta avoir besoin d’au moins 400 canons et 10 divisions d’infanterie afin de prêter main-forte aux 3,600 canons et 51 divisions existant alors dans l’armée italienne à la mi-1917. Même sans l’aide de leurs alliés, les forces italiennes parvinrent quand même à établir la suprématie aérienne, avancèrent de dix kilomètres et infligèrent à leurs ennemis des pertes de 110,000 hommes (pour 143,000 troupes italiennes) entre août et octobre de la même année.

Ces offensives des premiers mois de 1917 usèrent littéralement les divisions de l’armée italienne, si bien que la 2e Armée ne put tenir le coup à Caporetto, lors de l’assaut austro-allemand du 24 octobre. Cette lourde défaite italienne précipita un repli de 75 kilomètres vers le fleuve du Piave, si bien que la bataille de Caporetto devint le symbole par excellence de la soi-disant incompétence militaire italienne. Cependant, l’épisode de Caporetto représente en soi une exception, par rapport aux précédentes batailles menées par l’armée italienne. Par exemple, les Austro-Hongrois bénéficièrent du renfort de sept divisions allemandes de haute qualité, qui mirent à l’essai de nouvelles tactiques d’infiltration des tranchées qui s’avérèrent cruellement efficaces. Ce dernier point amplifia l’importance d’erreurs tactiques que peuvent commettre toutes armées sur des champs de bataille, ici par les forces italiennes dans leur défense du secteur de Caporetto. Ce désastre contraignit l’armée de Cadorna à une retraite stratégique.

Des soldats austro-allemands avec des prisonniers italiens dans le contexte de la bataille de Caporetto (octobre-novembre 1917). Probablement le pire désastre militaire de l'histoire moderne de l'Italie, l'armée italienne sut quand même se relever sans l'aide immédiate de ses alliés et reprendre ses opérations dès le début de 1918.

Souvent préoccupé par la situation dans le secteur du Trentin, Cadorna ignora les avertissements concernant un assaut imminent devant Caporetto. Les généraux austro-allemands Boroevic et Falkenhayn avaient ajouté 14 divisions supplémentaires pour appuyer les 33 présentes dans ce secteur, le tout sous la lunette des observateurs italiens qui avertirent l’impassible Cadorna. Par ailleurs, ces mêmes observateurs ne purent manquer la forte concentration de plus de 4,000 canons, autre signe imminent d’une offensive majeure. Ainsi, la bataille de Caporetto débuta à 8h, le 24 octobre 1917, sur un front large de 25 kilomètres à la suite d’un bref, mais violent barrage d’artillerie qui dura six heures. La 2e Armée italienne disposa de 25 divisions et de 2,000 canons, mais la pluie, le brouillard et les dommages causés par l’artillerie ennemie aveuglèrent les canonniers italiens, tout en distordant le système de communications à mesure que les unités ennemies progressèrent. Deux jours plus tard, l’anéantissement de deux divisions, l’isolement d’une troisième et la retraite précipitée d’une quatrième exposèrent dangereusement les flancs de la 2e Armée, tout en menaçant ceux des 1ère, 3e et 4e Armées voisines. Cette situation critique convainquit Cadorna d’ordonner une retraite générale vers la rivière Tagliamento afin de gagner du temps pour préparer une autre ligne de défense un peu plus au sud-ouest sur le Piave.

À mesure que les Italiens se replièrent derrière le Piave, Cadorna fut enfin remplacé par le général Armando Diaz au poste de commandant en chef de l’armée italienne. Ce dernier hérita du difficile mandat de redresser l’état physique et moral de son armée, qui ne compta sur le Piave que 33 divisions face à 55 divisions ennemies. Néanmoins, Diaz sembla voir le bon côté des choses dans les circonstances. Il avait alors près de 4,000 canons à sa disposition derrière le Piave, sur un front bien circonscrit à l’est par la Mer Adriatique et à l’ouest par le plateau de l’Asiago, sans oublier qu’il fit face à un adversaire complètement épuisé après une poursuite de 75 kilomètres. Au 18 décembre, avant que les renforts franco-britanniques ne puissent arriver en ligne, les Italiens étaient parvenus à consolider leurs positions. C’était l’essentiel.

La bataille de Caporetto coûta 3,100 canons et 40,000 morts à l’armée italienne. 300,000 autres soldats furent capturés ou désertèrent, en plus d’un autre contingent de 350,000 hommes qui perdirent temporairement contact avec leurs unités dans la confusion. Pour les contemporains, la défaite fut perçue comme une catastrophe où les Italiens durent assumer l’entière responsabilité, si bien que la recherche quasi paranoïaque d’un bouc émissaire imputa des fautes à Cadorna, à la classe ouvrière, aux pacifistes, voire au pape Benoît XV. Malgré tout, en juin 1918, le général Diaz put assembler 50 divisions italiennes et quatre divisions alliées sur le Piave afin de dissuader les forces austro-allemandes d’une autre offensive. Avec cette armée, Diaz lança le 24 octobre (exactement un an après le désastre de Caporetto) une offensive connue sous le nom de la bataille de Vittorio Veneto. Les 55 divisions austro-hongroises affaiblies et démoralisées furent mises en déroute, forçant ainsi Vienne à demander un armistice qui fut signé le 4 novembre. Ainsi s’achevait la Première Guerre mondiale pour les Italiens.

Les alpes à la frontière italo-autrichienne représentent tout un défi logistique auquel les belligérants firent face de 1915 à 1918. Mis à part la vallée de l'Isonzo et le plateau de l'Asiago, la majeure partie du front italien est constituée de paysages montagneux, dont certains sommets atteignent des hauteurs de 2,000 à 3,000 mètres.

Dans l’autre camp: la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

Frustré que les Alliés n’aient pas obtempéré totalement à ses revendications territoriales prévues dans le Traité de Londres de 1915, le régime fasciste de Mussolini engagea l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale pour des raisons essentiellement politiques. En mars 1940, le dictateur fasciste conclut à contrecœur que l’Italie devrait entrer en guerre si elle voulut rester une grande puissance. Encore une fois, comme en 1915, son armée fut loin d’être prête. Par exemple, l’aviation ne disposa que d’à peine 1,500 appareils modernes, sans radar, ni bombardiers en piqué ou de bombardiers stratégiques. L’aviation posséda un modèle désuet de bombardier-torpilleur (reconverti d’un ancien modèle de bombardier moyen), sans oublier que dans l’ensemble, l’aviation italienne ne disposa d’une réserve de carburant que pour six mois.

Quant à l’armée de terre, celle-ci aligna sur papier 73 divisions d’infanterie dépourvues de suffisamment de canons modernes, d’armes automatiques et de véhicules moteurs. L’arme blindée connut également de sérieuses carences, n’ayant pour ainsi dire aucun char lourd et à peine 70 chars moyens M11-39, tandis que les rares divisions motorisées dépendirent d’anciens modèles de chenillettes L3-35. Un nouveau char « lourd » fut certes en production au début des hostilités, soit le M13-40 armé d’un canon de 47mm, mais il serait vite surclassé. Quant à la marine, construite pour affronter les Français en Méditerranée, elle eut rapidement à faire à la Royal Navy britannique. La flotte italienne ne comprit aucun porte-avions et peu de défenses antiaériennes pour la protection de ses bâtiments. Les croiseurs et les deux cuirassés de 35,000 tonnes furent des navires formidables, mais les canons de 320mm placés sur les rares bâtiments modernes furent outrepassés par ceux de la marine britannique, sans compter qu’aucun navire italien ne fut équipé de radar.

Capable de produire toutes les armes et équipements nécessaires pour une armée en opération lors d'une guerre conventionnelle, l'industrie militaire italienne produisit du matériel souvent inférieur et en quantités insuffisantes pour répondre parfaitement aux exigences de l'appareil militaire. Là encore, la performance d'une armée sur le champ de bataille doit être jugée en fonction de l'utilisation optimale (ou non) faite par les soldats du matériel à leur disposition.

Dans un autre ordre d’idées, l’armée italienne de la guerre de 1939-1945 souffrit de sérieuses contraintes logistiques. En d’autres termes, les lignes de communication furent trop étirées. Dès le début du conflit, Rome fut coupée de ses colonies d’Afrique de l’Est et le ravitaillement de l’Afrique du Nord posa de sérieuses difficultés. Les routes maritimes de ravitaillement s’avérèrent relativement sûres jusqu’au printemps de 1941, mais les ports de Libye ne purent décharger à peine 19 navires quotidiennement et seule Tripoli disposa d’installations portuaires modernes. La situation portuaire ne fut pas meilleure en Albanie, mais ce pays demeura la seule voie par laquelle les troupes italiennes combattant en Grèce purent être ravitaillées. Le jour où les Britanniques parvinrent à décrypter les différents codes utilisés par l’Axe, leurs unités navales et aériennes déployées à Malte infligèrent de lourdes pertes aux convois maritimes italiens, surtout en pleine nuit grâce au radar.

Cela dit, l’armée italienne entama ses opérations en 1940 suite à une série de calculs politiques. À titre d’exemple, l’Italie attaqua la France en juin afin d’obtenir un siège aux négociations d’armistice, malgré que ses troupes furent mises en échec par les forces françaises dans les Alpes. Par la suite, l’armée italienne se déploya en Égypte en septembre, mais les troupes à pied du général Rodolfo Graziani ne purent rattraper les forces motorisées britanniques qui battirent en retraite en bon ordre. Prévoyant une victoire facile, Mussolini attaqua la Grèce en octobre avec sept divisions, mais ces dernières furent arrêtées net par des forces grecques mal équipées, mais décidées à se battre sur leur sol national, ce qui contraignit les Italiens à se replier à la frontière de l’Albanie. Les sérieuses difficultés sur le front balkanique furent temporairement contenues par l’arrivée à l’état-major général d’Ugo Cavallero, le remplaçant de Pietro Badoglio. Par contre, les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter les revers italiens en Grèce afin d’améliorer leur propre situation en Égypte.

En mer, la marine italienne battit les Britanniques à Punta Stilo en juillet 1940, mais elle perdit deux croiseurs légers au large du Cap Spada. Par ailleurs, un raid britannique sur Tarente en novembre détruisit quatre cuirassés, malgré que trois autres furent mis en service en 1941, ce qui permit à l’Italie de maintenir une relative protection pour ses convois au cours de cette année en Méditerranée. Cette période vit les Italiens lutter d’arrache-pied pour ne pas perdre l’initiative, ni le contrôle dans cette mer stratégique. Toujours en 1941, en mars, les Italiens perdirent trois croiseurs lourds face à une marine britannique bien équipée en radar lors d’une bataille navale au large du Cap Matapan, bien que la Royal Navy subit de fortes pertes en mai lors de la bataille pour l’île de Crête. D’octobre à décembre, les sous-marins allemands vinrent en renfort et ils parvinrent à couler un porte-avions et un cuirassé britanniques, tandis que des torpilles ayant à leur bord des nageurs de combat italiens purent sérieusement endommager deux cuirassés ennemis dans le port d’Alexandrie.

Ces soldats grecs marchant vers le front d'Albanie en 1940 apprirent aux Italiens une dure leçon des champs de bataille: ne jamais sous-estimer un ennemi, surtout lorsque celui-ci défend son territoire national.

À peu près un an après l’entrée en guerre, donc en avril 1941, les Italiens avaient déjà perdu 100,000 hommes en Libye et 90,000 en Grèce. Heureusement pour eux, l’intervention des forces allemandes en Grèce et à Crête relâcha fortement la pression, d’autant plus que les Britanniques décidèrent de concentrer leurs énergies sur les Allemands pour un temps. Faisant ensuite le bond de l’autre côté de la Méditerranée, les troupes allemandes repoussèrent les Britanniques vers Tobrouk puis vers l’Égypte. Les Allemands purent à eux seuls repousser une contre-offensive britannique en Égypte en mai-juin 1941, mais l’Italie dut néanmoins fournir des troupes pour une variété de théâtres d’opérations, comme en France, en Grèce, en Yougoslavie et en Afrique du Nord. De plus, l’invasion allemande de la Russie en juin vit Mussolini déployer quatre divisions qui consommèrent en tout 100,000 soldats et une partie des équipements les plus modernes de l’armée italienne jusqu’en 1943.

À l’automne de 1941, l’Italie perdit la Somalie, l’Érythrée ainsi que l’Éthiopie, ce qui força son armée à demeurer sur la défensive en Afrique du Nord pour 1942, de concert avec un allié allemand qui prit progressivement le contrôle du théâtre d’opérations. La présence italienne en Afrique du Nord connut sa fin en mai 1943, avec la capitulation des dernières forces emprisonnées à Enfidaville (Tunisie). La prochaine ligne de défense fut constituée par la Sicile, où Mussolini put aligner un peu moins de 100,000 hommes et à peine 500 canons, 100 chars, 30 canons antiaériens et 40 chasseurs face à une invasion des Alliés, dont les 70,000 troupes d’assaut furent appuyées par 6 cuirassés, 15 croiseurs, 128 contre-torpilleurs et 2,500 avions.

Signe d'une revanche envisagée ou d'une nostalgie mal avisée? Le régime fasciste italien fit imprimer cette affiche de propagande dans les jours suivant la perte de l'Afrique en 1943. On y voit un soldat italien posé devant les cadavres de ses camarades avec cet avertissement: "Nous reviendrons!". Un subtil message à l'intention des Britanniques.

Lorsque la Sicile tomba en septembre 1943, Mussolini fut chassé du pouvoir et le nouveau gouvernement italien s’empressa de signer la paix avec les Alliés. Pendant 39 mois, l’Italie contesta la domination britannique en Méditerranée, mais tandis que l’Allemagne fournit à contrecœur une assistance, les Alliés firent de ce théâtre d’opérations une priorité en 1942-1943, par l’injection des ressources nécessaires. Ceux-ci comprirent l’importance de tenir Gibraltar et Suez, tout en attirant un maximum de soldats de l’Axe sur ce front que l’Allemagne jugea a priori comme secondaire. D’autre part, l’Allemagne répondit au changement de camp de l’Italie par le déploiement de 29 divisions dans la botte et sur le front balkanique afin de parer un éventuel débarquement allié, tout en « punissant » l’ancien partenaire. À ce sujet, notons que les Italiens perdirent 18,000 hommes en combattant les Allemands pour la seule année de 1943.

Les Britanniques débarquèrent donc à Reggio di Calabria le 3 septembre et les Américains à Salerne, d’où ils purent avancer vers le nord pour prendre Naples le 2 octobre, sans opposition. Le maréchal allemand Albert Kesserling arrêta l’offensive alliée sur la Ligne Gustav de novembre 1943 à mai 1944. Lorsque les Américains tentèrent de briser l’impasse en débarquant des troupes à Anzio en janvier (1944), les Allemands purent les contenir en les coinçant dans une poche, voire une petite tête de pont jusqu’en mai. D’autres attaques lancées contre la Ligne Gustav réussirent finalement à percer dans les secteurs de la rivière Rapido et de Monte Cassino en mai, ce qui amena la libération de Rome au début du mois suivant.

En bon ordre, Kesserling ordonna la retraite au nord vers la Ligne Gothique, avec laquelle les Alliés entrèrent progressivement en contact d’août à novembre 1944, mais qu’ils ne parvinrent pas à percer avant le mois d’avril suivant. À cette date, les Britanniques attaquèrent la Ligne Gothique à Ferrara et les Américains avancèrent vers Bologne, ce qui leur permit de déboucher dans la vallée du Pô le 20 avril 1945. Bologne tomba le 21, suivie de Gênes, Milan, Vérone, Padoue, et Venise (28-29 avril). Le 29 avril, le général allemand Heinrich von Vietinghoff accepta de signer une capitulation inconditionnelle qui entra en vigueur le 2 mai.

Conclusion

Ce court récit de la participation de l’Italie aux deux guerres mondiales laisse un portrait somme toute sombre de la performance de l’appareil militaire italien. Peu d’historiens en dehors de l’Italie firent des plaidoyers afin de défendre le bilan d’une armée dont il est important, à notre avis, de remettre les actions en contexte. Le premier élément commun aux deux guerres mondiales fut que l’armée italienne ne put que rarement saisir l’initiative des opérations. Autrement dit, elle livra des batailles qui « fixèrent » des unités ennemies sur des fronts particuliers, le tout afin de soulager la pression sur d’autres théâtres d’opérations que les puissances majeures contemporaines et les historiens après coup jugèrent plus stratégiques.

Ensuite, l’industrie militaire ne livra pas toujours la marchandise. Pendant le premier conflit mondial, l’armée italienne mit en ligne un impressionnant bombardier lourd, le Caproni, mais ne put faire de même en 1939-1945. En d’autres circonstances, ce fut la logistique qui fut défaillante. Relativement courtes en 1914-1918, les lignes de ravitaillement furent beaucoup plus étirées en 1939-1945 pour l’armée italienne, ce qui isola même certaines de ses unités dans les colonies d’Afrique de l’Est.

En troisième lien, les contemporains et les historiens jugèrent sévèrement certaines batailles qui se transformèrent en de véritables débâcles pour les Italiens. Caporetto demeure un symbole à cet égard, comme les forces italiennes subirent une dégelée en 1940 face à un ennemi grec dont un parieur n’aurait certes pas misé la victoire. Dans ces deux contextes, ceux de 1917 et de 1940, nombre de raisons expliquent rationnellement les défaites. Fatiguées, mal dirigées, mal ravitaillées et en fin de compte démoralisées, les troupes italiennes subirent le sort que n’importe quelle armée, à n’importe quelle époque, mais avec des circonstances similaires, aurait subi.

Pourtant, à Caporetto, l’armée italienne parvint à elle seule à réparer le désastre, comme elle livra une lutte héroïque en Tunisie, dans les derniers jours, voire les dernières heures de sa présence en Afrique du Nord en 1943. En histoire, tout est une question de contexte, de circonstances. L’armée italienne n’y échappa pas. Elle laissa derrière elle ses morts et ses amertumes.

Les fortifications: pièces maîtresses et talons d’Achille de la stratégie militaire

Introduction

Les fortifications sont des structures militaires conçues pour défendre ou prévenir l’occupation d’un lieu physique ou d’une localité par une force ennemie. Les fortifications furent érigées depuis tout temps par les hommes et l’archéologie nous révèle une quantité presque infinie d’exemples de la maîtrise de l’art de la fortification par les sociétés anciennes. De ces découvertes, les chercheurs en apprirent également davantage sur les modes de vie de ces mêmes sociétés, telle l’organisation du travail, leur alimentation et ainsi de suite.

Dans cet ordre d’idées, les fortifications peuvent protéger un lieu particulier revêtant une importance stratégique et tactique relative, comme un pont, un passage à gué, ou des bâtiments. Sur une plus grande échelle, un système de fortifications peut assurer la défense de villes entières, comme il peut abriter des armées en campagne, protéger des frontières ou des côtes maritimes. Par ailleurs, l’ingénierie d’une fortification ou d’un système fortifié prend avantage de la nature du terrain et d’autres obstacles naturels afin de renforcer l’efficacité défensive des structures.

Cela dit, et en dépit des usages qui en sont faits, les fortifications érigées à une époque particulière sont représentatives du niveau d’avancement de l’ingénierie militaire et civile. Elles témoignent aussi des tactiques du moment et de la stratégie, comme de la doctrine opérationnelle (pour employer une expression moderne) d’un système militaire. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la doctrine, voire l’idéologie politique, put avoir son importance, car les dirigeants de toutes époques eurent besoin d’asseoir leur autorité en affaiblissant ou en démolissant des fortifications, surtout dans les villes sujettes à de fréquentes rébellions ou qui servirent de bases pour une armée ennemie envahissante. Dans ce contexte, on peut prendre l’exemple du roi de France Louis XIV, qui ordonna avec zèle que soient démolies certaines fortifications urbaines dans le but de soumettre toute la France à son autorité, grâce à une armée qui se professionnalisa à un rythme accéléré.

Les premiers temps des fortifications

Dans ce contexte, il existe à la base deux types de fortifications. Il y a celles érigées sur une base permanente, puis celles construites de façon temporaire afin d’accomplir une mission précise ou de répondre à une urgence particulière. Cet article s’attarde surtout sur le premier modèle, bien que le second ne soit pas à négliger non plus.

Les plus anciennes fortifications consistèrent en de simples monticules de terre sur lesquels furent installées des palissades de bois ou quelconques matériaux naturels pouvant servir d’obstacles, comme des pierres. Un tel aménagement donna d’emblée un avantage au défenseur, ne serait-ce qu’en lui octroyant une position surélevée, ce qui contraignit l’attaquant à grimper la pente et s’épuiser devant un adversaire aux forces prétendument fraîches. De plus, l’érection de monticules ne requit pas de matériau technologique spécifique et sa défense ou sa capture ne demandèrent pas l’élaboration de tactiques sophistiquées. Les anciennes civilisations qui disposèrent de certaines technologies matérielles et de connaissances en ingénierie cherchèrent à renforcer la sécurité de leurs royaumes respectifs en construisant des murs plus épais séparés par de larges fossés, dans le but de protéger leurs cités et autres lieux stratégiques.

De la préhistoire à nos jours, deux principes d'édification des fortifications demeurent: 1) tenir les hauteurs; 2) faire un usage maximal des possibilités défensives offertes par les obstacles naturels du terrain.

Les fortifications sont donc aussi anciennes que les sources écrites le laissent entendre. Dans un cas précis, il est raconté qu’Homère affirma que la cité de Troie posséda un système complexe de fortifications et que plusieurs des cités grecques disposèrent aussi de murailles, dont la cité d’Athènes qui avait érigé un mur la reliant au port fortifié du Pirée. À l’époque impériale, les Romains maîtrisèrent sur le bout des doigts l’art de la fortification permanente pour leurs garnisons, de même que dans la construction de tours et de limes aux frontières (un réseau de fossés et de tours de défense et d’observation), comme ils édifièrent une grande muraille autour de Rome en 275 de notre ère. Dans le but de renforcer le système défensif impérial, les Romains avaient également construit un impressionnant réseau routier qui permettait à des troupes de se déplacer rapidement, ce qui nous amène à dire que ce dernier élément faisait partie intégrante de l’efficacité opérationnelle de leur programme de fortifications.

À l’autre bout de la planète, la construction de la Grande Muraille de Chine débuta au VIIe siècle avant notre ère et elle fut achevée une fois que la dynastie Qin unifia la Chine en 221 av. J.-C. Cette imposante muraille fut constamment entretenue, ce qui inclut une rénovation majeure sous la dynastie Ming entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVIe siècle de notre ère. De nos jours, la Grande Muraille s’étend approximativement sur une distance de 6,000 kilomètres à travers le nord et l’ouest de la Chine.

Parmi les fortifications les plus connues et les plus spectaculaires: la Grande Muraille de Chine. Impressionnante, intimidante et surtout efficace, sa longueur de plus de 6,000 kilomètres témoigne du souci qu'avaient ses bâtisseurs de ne pas prendre à la légère la défense de cet immense territoire. (Photo: Steve Webel)

Du fer à la poudre: la transition médiévale

Bien que les murs constituent la barrière de base des différents systèmes de fortifications, la force principale de ces défenses repose dans les tours et les portes. Par exemple, les armements placés dans les tours couvrent les approches vers les murs et nuisent sérieusement à la progression des forces ennemies qui tenteraient d’escalader ces derniers. De plus, une attention particulière doit être consacrée à la protection des portes, car il est fort probable que l’ennemi cherche à les percer en premier lieu à l’aide de béliers.

L’accroissement des villes posa un autre défi aux ingénieurs chargés d’édifier des fortifications. Ce problème fut particulièrement épineux au lendemain de la chute de l’Empire romain, où il fallut que les spécialistes reconstruisent d’anciennes fortifications détruites ou intègrent celles ayant survécu à divers assauts à leurs nouveaux plans de construction. Au Moyen Âge, les premières croisades amenèrent les Européens en contact avec les systèmes de fortifications de l’Orient, qui formèrent des séries concentriques de murailles à tourelles entourant une citadelle interne. La découpe et les détails architecturaux de ces fortifications orientales inspirèrent les croisés, dont leurs châteaux et fortifications urbaines des siècles suivants reflèteraient ce qu’ils ont vu là-bas. Encore là, cette transmission des savoirs dans l’art de la fortification demeura relative. Si l’on prend l’exemple de ce qui se fit en Asie, on remarque que les Japonais de l’époque médiévale tendirent à construire des châteaux purement « militaires », alors que les Chinois (mise à part la Grande Muraille) concentrèrent leurs énergies sur l’édification de défenses urbaines à vocations multiples.

Le Krak (forteresse) des Chevaliers en Syrie. Défendre un point stratégique, protéger une cité, telles furent les multiples vocations des châteaux croisés de l'époque médiévale, dont plusieurs modèles architecturaux inspirèrent des consctructions similaires en Europe.

Dans un autre ordre d’idées, l’invention de la poudre à canon sonna en partie le glas des fortifications, du moins en ce qui a trait à l’efficacité des murailles verticales. La chute de Constantinople sous le feu de l’artillerie ottomane en 1453 constitue un premier exemple de ce problème. Certes, on réfléchit à des solutions afin d’éviter d’avoir à reconstruire l’ensemble des fortifications, comme celle de placer des pièces d’artillerie montées sur des murailles verticales dans le but d’éloigner l’artillerie ennemie et ainsi assurer un certain effet dissuasif. L’autre solution fut simplement de renforcer les murs verticaux. Encore là, cette dernière solution ne régla pas le problème de la vulnérabilité centrale et grandissante des fortifications verticales. Autrement dit, il ne sert à rien d’épaissir les murs, surtout si les matériaux avec lesquels ils sont construits ne peuvent résister aux tirs directs de l’artillerie.

À la place, la base des murs devait être enterrée plus profondément, ce qui avait pour double avantage de diminuer la partie murale exposée à la surface, en plus de diminuer la visibilité d’ensemble de la forteresse pour l’ennemi qui est en face. C’est ainsi que l’architecture des fortifications qui naquit à l’époque de la Renaissance mit l’emphase sur des murs d’une maçonnerie mieux élaborée construits derrière des fossés garnis à leur tour de remparts. En d’autres termes, ce nouveau système masquerait la principale partie du mur, la protégeant en partie d’un tir direct, comme les remparts pourraient accueillir des batteries d’artillerie chargées de tenir à distance les canons ennemis. Sur ce tout dernier élément, on revient en quelque sorte à la solution envisagée au lendemain immédiat de la chute de Constantinople, à savoir cet usage de canons à des fins défensives afin d’atténuer les points les plus vulnérables des systèmes.

Représentation de l'assaut turc contre Constantinople en 1453. Bien qu'elle ne fut pas le seul élément ayant contribué à la chute de la cité, l'utilisation de l'artillerie força les ingénieurs et constructeurs à revoir les manières d'édifier les fortifications afin d'affronter les nouveaux défis nés des avancées technologiques.

Une autre solution, celle-ci étant beaucoup plus efficace, fut l’aménagement de bastions, qui consistèrent en une « projection » vers l’extérieur (et non vers l’intérieur comme certaines forteresses orientales) d’un mur selon la forme géométrique voulue. Ce type de projection finit par remplacer les tours, sur lesquelles les stratèges comptèrent un peu trop pour assurer la défense. Les bastions pouvaient simultanément remplir des fonctions vitales consistant en la couverture des approches vers les murs, les fossés et les douves. Qui plus est, les bastions ont aussi un rôle d’attirer vers eux le feu ennemi, ce qui constitue en quelque sorte une manœuvre de diversion visant à détourner l’attention de l’ennemi des points plus névralgiques.

Fortifications et technologies de l’armement: un jeu de chat et de souris (XVIIIe – XIXe siècles)

Dans ce contexte suivant l’invention de la poudre à canon, le point culminant dans la science de l’ingénierie de la fortification vint avec les travaux de Vauban en France et de Coehoorn aux Pays-Bas. Vauban obtint la notoriété pour ses innovations constantes, que ce soit dans l’art de la fortification ou celui du siège, avec la mise au point de nouveaux paramètres géométriques, d’ouvrages extérieurs à l’enceinte principale et d’autres systèmes visant à établir un tir d’enfilade sur l’assaillant. Ses innovations obligèrent les stratèges militaires européens du XVIIIe siècle à consacrer leurs énergies afin de sacrifier la finesse et les subtilités esthétiques de l’architecture au profit de l’efficacité et par-dessus tout, de la puissance de feu des défenseurs.

Les développements en matière de fortifications au XIXe siècle remirent à nouveau en question les conceptions des décennies, voire des siècles précédents. Comme c’est souvent le cas, les technologies évolutives de l’armement posèrent de nouvelles menaces, menaces qu’il faut analyser sous l’angle de la réponse fournie à ces « défis ». Par exemple, les inventions de l’obus, du canon rayé et du mortier purent abattre sur des fortifications enterrées d’importantes quantités d’explosifs. En plus de faire effondrer les murs, ces obus plus puissants pouvaient détruire les fossés censés ralentir l’avance de l’infanterie ennemie, comme ils pouvaient neutraliser des pièces d’artillerie trop exposées sur les structures et réduire l’importance des bastions précédemment évoqués.

En plus de mettre en lumière l'importance du support mutuel des différents bastions de la fortification, le Français Vauban réalisa qu'en soi, ce même fortification ne pouvait tout faire. D'autres éléments susceptibles d'enrayer la marche de l'ennemi, comme l'artillerie, les obstacles naturels et ceux faits de la main de l'Homme (ex: chevaux-de-frise) devaient aussi contribuer à l'ensemble du dispositif défensif.

C’est ainsi que les principales puissances militaires européennes durent impérativement moderniser nombre de fortifications désuètes, notamment en y ajoutant des casemates et des tourelles enterrées. Ces derniers éléments s’érigèrent en ayant recours au béton armé, puis en ajoutant des plaques blindées, mais en prenant l’extrême précaution d’ajouter suffisamment de terre afin d’absorber le choc des obus ennemis. Ainsi, la simple forteresse ou muraille urbaine uniforme fut progressivement remplacée par une série de fortifications plus petites et qui purent s’appuyer mutuellement. Ces dernières devaient protéger des villes et des camps militaires retranchés à bonne distance afin de prévenir le bombardement de points névralgiques.

Ces nouveaux forts construits à la fin du XIXe siècle devinrent quasiment des « cuirassés terrestres », dans la mesure où leur armature en béton armé et en acier put enfermer de grandes quantités de munitions dans un vaste espace protégé pour alimenter des tourelles d’artillerie, des casemates et des barbettes rétractables. De concert avec l’évolution de l’armement, celle des fortifications se poursuivit de plus belle au XXe siècle. Les nouvelles fortifications intégrèrent tous les types et toutes les tailles d’ouvrages fortifiés pouvant se supporter mutuellement, tout en accordant suffisamment d’espace pour qu’une importante garnison d’infanterie puisse occuper les enceintes. D’une certaine manière, c’est comme si une armée ainsi retranchée en temps de paix voyait à l’avance à l’organisation du futur champ de bataille dans une zone fortifiée, dont les ouvrages purent désormais être reliés entre eux par de complexes réseaux souterrains.

Les guerres mondiales ou l’obsession de la fortification

L’expérience de la Première Guerre mondiale remit en question l’utilité des fortifications, dont les évolutions architecturales et technologiques furent les conséquences d’une course aux armements effrénée entre les puissances européennes au tournant du XXe siècle. De plus en plus, comme nous l’avons mentionné, les fortifications modernes ressemblèrent à quelques détails près au design des plus puissants navires de guerre de l’époque. Malgré cela, les super obusiers lourds des armées austro-allemandes pulvérisèrent sans trop de difficultés les puissantes forteresses belges de Liège, même que certaines fortifications en France connurent le même sort. Sur le front de l’Est, les fortifications autrichiennes furent malmenées par l’artillerie russe, bien que ces ouvrages purent servir, dans la logique des généraux de l’époque, comme points stabilisateurs des lignes de front, ce que d’aucuns appellent des « lignes d’appui ».

D’un autre côté, la bataille de Verdun de 1916 démontra la valeur non perdue de certaines fortifications, surtout lorsque celles-ci furent bien intégrées dans le dispositif défensif d’une armée consciente des forces et des faiblesses apparentes des ouvrages. Par conséquent, la dernière génération de fortifications qui furent construites dans la période de l’entre-deux-guerres consista en des lignes fortifiées très étendues et moins concentrées. L’objectif premier de ces nouveaux ouvrages serait de protéger le territoire contre toute attaque-surprise (et par définition rapide, mécanisée) à l’aide de garnisons permanentes. Par contre, ce mince filet retardateur devrait être appuyé par de plus puissantes armées de campagne installées à quelques dizaines de kilomètres à l’arrière, dont certains éléments iraient occuper des intervalles plus névralgiques entre des fortifications majeures. Rigide, la défense devait certes l’être, mais en prenant soin, en théorie, d’assurer un minimum d’élasticité.

Le fort de Douaumont (ou ce qu'il en reste) en 1916. Fortement bombardé par les artilleries allemande et française, cette fortification était au coeur du dispositif défensif français de la région de Verdun, qui elle-même devait constituer un obstacle majeur vers Paris. Un seul fort ne pourrait arrêter l'ennemi, mais la logique voulut qu'une série de fortifications pouvant se supporter mutuellement seraient en mesure d'accomplir cette mission.

Non sans surprise, nous faisons allusion à la Ligne Maginot construite en France pendant la période de l’entre-deux-guerres, dans le nord-est et sur une partie de la frontière alpine face à l’Italie. En plus de la puissance de ses ouvrages, nous remarquons une autre caractéristique encore plus importante de la Ligne Maginot, soit son impressionnant réseau de fortifications souterraines associées à d’autres réseaux d’ouvrages de taille moyenne et petite afin de créer une région territoriale fortifiée capable d’arrêter net des assauts ennemis prolongés. Dans une même logique, la Belgique fortifia pour sa part le canal Albert et la Tchécoslovaquie s’appuya sur les obstacles naturels constitués par les montagnes des Sudètes pour en faire de même.

De son côté, l’Allemagne se réarma trop tard pour avoir le temps et les ressources nécessaires afin d’ériger un système similaire à ceux des pays précédemment mentionnés. Elle opta plutôt pour la Ligne Siegfried, qui sans être sous-estimée, ne fut qu’une mince ligne d’ouvrages parsemés en des points névralgiques, le tout appuyé par de classiques obstacles antichars et antipersonnels. Plus ou moins bien entretenue dans le contexte de l’occupation ultérieure de la France et du nord-ouest de l’Europe, la Ligne Siegfried tomba devant les assauts américains à la fin de 1944. Non sans ironie, et selon ce que nous avons vu sur le terrain, le Rhin nous apparaît être un obstacle naturel bien plus difficile à franchir que ne l’eut été la Ligne Siegfried.

Le débat entre historiens sur l'utilité de la Ligne Maginot persiste. En ce qui nous concerne, le gouvernement français de la période de l'entre-deux-guerres prit la bonne décision en la construisant, car elle remplit son premier rôle: dissuader les Allemands d'attaquer à la hauteur du Rhin. Par contre, qu'en était-il du nord de la France, de la Belgique et des Pays-Bas? Quel était le "Plan B" de la France et de ses alliés en cas de débordement par les Allemands des sections non complétées de cet impressionnant système défensif?

Cela dit, les Allemands performèrent de bien plus brillante façon lorsqu’il s’agit, au contraire, de prendre d’assaut des fortifications ennemies lors de la Seconde Guerre mondiale. À titre d’exemple, des troupes spéciales allemandes se lancèrent dans une opération des plus audacieuses contre le puissant fort belge d’Ében-Émael au printemps de 1940. Utilisant notamment des planeurs qui se posèrent directement sur les infrastructures, les forces aéroportées allemandes purent s’emparer sans trop de pertes (quelques soldats tués) de ce fort jugé imprenable. Quant à la Ligne Maginot, l’artillerie allemande alla jusqu’à employer des pièces de calibres de 600 à 800mm. En fin de compte, la Ligne Maginot put tenir jusqu’au moment où l’armée française fut vaincue ailleurs sur le front. On peut alors penser que la Seconde Guerre mondiale vit la « mort clinique » des fortifications. Étant généralement perçu par les historiens comme une guerre qui vit la renaissance du concept d’offensive sous de nouveaux visages tels le bombardement stratégique et les assauts aéroportés et amphibies mécanisés, il apparut difficile de plaider en faveur de nouveaux investissements dans le secteur des fortifications. En d’autres termes, aucun système de fortifications, aussi modernes fussent-ils, ne put enrayer une offensive interarmes bien coordonnée et exécutée par un adversaire déterminé.

Dans une autre optique, notons que les fortifications servirent également à défendre des côtes maritimes. L’évolution architecturale et technologique de ce type d’ouvrages suivit une ligne parallèle à celle des fortifications terrestres et elles purent maintenir pendant plusieurs siècles leur avantage sur les navires de guerre, et ce, même à l’ère de la poudre à canon, des obus et de l’acier. Bien que pouvant être endommagées par les tirs des navires ennemis, les fortifications maritimes purent généralement tenir, jusqu’au moment d’un assaut amphibie qui constitua la plus dangereuse menace. Encore là, il ne faut pas sous-estimer la force d’un système défensif maritime, car jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins, les fortifications maritimes constituèrent des obstacles de taille devant être neutralisés à tout prix avant un assaut amphibie. Le débarquement franco-britannique raté de Gallipoli en 1915 (où quelques ouvrages fortifiés turcs de qualité moyenne purent sérieusement gêner la progression ennemie) demeure à cet égard emblématique.

Une fortification se prend généralement d'assaut par la voie terrestre ou maritime. Par les airs? C'est ce qu'entreprirent avec audace des parachutistes allemands au printemps de 1940 en Belgique, dans le cadre de l'assaut contre la forteresse d'Ében-Émael.

De nos jours, les nations investissent peu dans des systèmes défensifs côtiers permanents, quoique certains États maritimes en Scandinavie, par exemple, disposent de batteries côtières légères, mobiles et modernes. Pour sa part, l’ex-Union soviétique maintint pendant longtemps après la Seconde Guerre mondiale des forteresses maritimes classiques. D’autre part, le développement de la guerre aérienne dut être pris en compte par les ingénieurs militaires. Il n’était plus question de regrouper des forteresses sous prétexte d’assurer une concentration du tir. Bien au contraire, il fallait disperser et enterrer au maximum les ouvrages afin de minimiser les dommages venant des airs.

Conclusion

En ce qui a trait à l’utilité des fortifications au XXIe siècle, nous pensons qu’au moment d’écrire ces lignes, elles servent essentiellement comme abris souterrains à l’intention des états-majors, qui peuvent ainsi coordonner en toute sécurité les opérations en surface. De plus, ces abris servent à l’entreposage de matériel militaire, comme ils peuvent dissimuler des batteries antiaériennes, antimissiles et des missiles stratégiques balistiques. Souvent enterrés dans le creux des montagnes et conçus pour survivre à toutes détonations thermonucléaires, ces abris symbolisent cette opposition éternelle entre la valeur de l’attaque et celle de la défense, une opposition qui remonte aussi loin qu’à l’âge de pierre, à une époque où, comme au XXIe siècle, la terre sert toujours comme premier matériau dans l’érection des fortifications.

La Guerre de Crimée (1853-1856)

Introduction

La Guerre de Crimée, l'un des premiers conflits à être photographié.

La Guerre de Crimée de 1853 à 1856 mit un terme à une période de paix de trente ans suivant la signature du Traité de Vienne qui avait mis fin aux guerres napoléoniennes en Europe. Le problème à la base de l’ouverture des hostilités en Crimée réside dans la faiblesse de l’Empire ottoman et dans les opportunités offertes à l’Europe de s’interposer dans les affaires ottomanes, dans le contexte de l’oppression par le pouvoir turc des populations chrétiennes vivant alors dans cet empire décadent.

Cela dit, le nouveau président de la France, Napoléon III (Louis-Napoléon), exploita les faiblesses ottomanes afin de se voir garantir par la Turquie des concessions pour l’Église catholique en Palestine, où régna alors une dispute entre les moines catholiques et leurs homologues orthodoxes à Jérusalem. Ce faisant, Louis-Napoléon espéra obtenir l’appui d’éléments conservateurs français pour le coup d’État qu’il planifiait. Pour sa part, la Russie du tsar Nicholas Ier répliqua à son tour en dépêchant une mission visant, cette fois, à protéger les droits des Grecs orthodoxes. Les Turcs cédèrent le pas, sûr que le problème du traitement des minorités chrétiennes de l’Empire se réglerait par lui-même.

Une fois au pouvoir, l’empereur français Napoléon III perdit rapidement son intérêt face à l’Empire ottoman, mais le tsar Nicholas décida de mettre au pas, une fois pour toutes, l’« Homme malade de l’Europe ». Espérant obtenir l’appui de la Prusse, de l’Autriche et de l’Angleterre, Nicholas avait la ferme intention de dépecer l’Empire ottoman, du moins la partie européenne de celui-ci. L’Histoire démontra par la suite que Nicholas fit un mauvais calcul, dans la mesure où ni l’Angleterre, ni l’Autriche ne voulurent voir la Russie contrôler le détroit stratégique des Dardanelles reliant la Mer Noire à la Méditerranée.

Le début de la guerre ou l’échec du jeu diplomatique

Sentant qu’un règlement diplomatique à la crise serait possible, la France décida d’appuyer la position de l’Angleterre dans ce dossier, ce qui signifia qu’elle rejeta les prétentions russes qualifiées d’outrageantes. Tenant plus ou moins compte des prises de position officielles des puissances de l’Europe occidentale, la Russie prit l’initiative, en juillet 1853, d’occuper les Principautés danubiennes (la Roumanie moderne) dans le but de mettre de la pression sur Istanbul. L’Autriche réagit très mal à cette nouvelle, car l’occupation russe d’une portion du Danube menaça carrément ses intérêts économiques et son accès vers la Mer Noire.

Par ailleurs, la Turquie, cet « Homme malade », abandonna sa position de laissez-faire et décida d’offrir une résistance habile et surtout agressive, ce qui ne fut pas sans surprendre l’Autriche, la France et l’Angleterre. Bien qu’étant de prime abord favorable à un règlement politique du conflit, la Turquie déclara la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. Ses troupes traversèrent le Danube et battirent une force russe à Oltenitza (vers Bucarest) le 4 novembre suivant. Sans tarder, la Russie offrit une réplique dévastatrice en battant la flotte ottomane à Sinope (nord de l’Anatolie) le 30 novembre.

Soucieuse de protéger son commerce avec la Turquie et de maintenir le régime en place pour garantir son accès à l’Inde, l’Angleterre, de concert avec une France opportuniste (et en quête de gloire militaire pour venger la défaite de 1812), s’empressa d’appuyer la Turquie en envoyant à la Russie une demande officielle d’évacuation des Principautés danubiennes. L’ultimatum franco-britannique devait expirer à la fin du mois de mars de 1854, soit à une période de l’année où les glaces à la hauteur de Reval (Tallin, Estonie) dans la Mer Baltique ouvriraient la voie à la marine britannique dans le but d’éliminer la rivale russe. Toujours du point de vue britannique, Londres fut convaincue que la seule manière de forcer la main à la Russie serait donc d’éliminer sa marine militaire au nord, dans la Baltique, ce qui lui permettrait également de réduire la puissance de la capitale Saint-Pétersbourg non loin. Enfin, un contrôle britannique de la Baltique diminuerait l’influence de la Russie sur la Pologne, un autre dossier qui préoccupa alors les autorités britanniques.

Carte des opérations en Crimée: A) Alma (sept. 54); B) Balaklava (oct. 54); C) Inkerman (nov. 54); D) Tchernaïa (août 55); E) Siège de Sébastopol (sept. 54 - sept. 55).

Dans cet ordre d’idées, au moment où débutèrent les hostilités, une armée alliée forte de 60,000 hommes se trouva déjà en Turquie pour assurer la défense d’Istanbul. Cette armée fit mouvement vers Varna sur la côte bulgare, mais les Alliés durent modifier leur stratégie au moment où l’Autriche demanda à la Russie d’évacuer les Principautés danubiennes. Nous sommes alors au mois d’août de 1854 et la présence des troupes autrichiennes finit par créer une sorte de tampon entre les différents belligérants. Malgré que leur armée fut ravagée par une épidémie de choléra, les Alliés adoptèrent alors un plan britannique de débarquement en Crimée, un plan qui consista à prendre d’assaut la base navale de Sébastopol et détruire tous navires militaires russes se trouvant dans les installations portuaires. En apparence simple, cette opération était censée pouvoir s’exécuter en un délai de deux semaines. Or, il en prit aux Alliés douze mois, trois batailles majeures et un nombre infini d’actions localisées entre deux belligérants, dont les armées bien équipées s’enterrèrent profondément dans des tranchées autour de la ville.

La campagne en Crimée : l’enjeu stratégique de Sébastopol

Dans ce contexte, les combats de la Guerre de Crimée furent d’une rare violence selon les standards de l’époque. À titre d’exemple, la bataille de l’Alma du 20 septembre 1854 fut la première à voir l’utilisation de mousquets à canons rayés, même si ce furent seulement les forces franco-britanniques qui en disposèrent. Combiné à leurs habiletés tactiques supérieures et à leur sens de l’initiative, cet avantage technique donna aux Alliés le tempo nécessaire pour repousser les Russes hors d’une position stratégique fortifiée située au nord de Sébastopol. Fixés au nord de la ville, les Russes se replièrent au sud, si bien que les Alliés maintinrent la pression à partir du nord, essentiellement pour éviter une rupture des communications dans leur chaîne de commandement. Par la suite, tout en ayant réussi à fixer les Russes au nord de la ville, les Alliés disposèrent de suffisamment de troupes pour entreprendre l’encerclement de Sébastopol et ainsi faire un siège en bonne et due forme.

Illustration représentant les troupes russes prises dans les fortifications de Sébastopol, lors du siège franco-britannique de septembre 1854 à septembre 1855. Certaines armes utilisées (ex: artillerie lourde) et certaines tactiques (ex: tranchées) rappellent quelque peu les conditions de la Première Guerre mondiale.

Inquiétante en apparence, la situation ne sembla pas l’être pour les Russes. En effet, ces derniers profitèrent des manœuvres alliées d’encerclement afin de parfaire leurs dispositifs défensifs, tout en donnant le temps nécessaire à leur armée de campagne basée au centre de la Crimée de prendre l’assiégeant de flanc. La première tentative russe de dégagement de Sébastopol eut lieu lors de la célèbre bataille de Balaklava du 25 octobre 1854. Cet affrontement se solda avec la fameuse charge de la Brigade légère qui, bien que désastreuse pour les Britanniques, fut une opération militaire des plus audacieuses, où la cavalerie britannique perdit 118 des 620 soldats engagés. Bien qu’étant une victoire des Russes, la charge de la Brigade légère causa une onde de choc dans leurs rangs, où le courage et le stoïcisme déployés par les Britanniques firent en sorte qu’à l’avenir, les Russes éviteraient autant que possible d’affronter la cavalerie ennemie en terrain ouvert.

Deux semaines plus tard, le 5 novembre, les Russes reprirent l’offensive à Inkerman, où ils furent repoussés avec de lourdes pertes par des groupes isolés de fantassins britanniques. La semaine suivante, ce fut au tour de Dame Nature de se mettre de la partie, où de violentes tempêtes en mer finirent par couler nombre de navires de transport et de ravitaillement, tout en rendant les routes impraticables. L’année 1854 s’acheva donc sur une impasse sur la ligne de front autour de Sébastopol. Dans le courant de l’hiver, les Alliés furent rejoints par le royaume italien de Sardaigne, qui dépêcha en Crimée un utile contingent de 10,000 soldats, en échange d’un appui franco-britannique afin que les Autrichiens se retirent d’Italie à la même époque.

Illustration représentant l'épique charge de cavalerie de la Brigade légère menée par Lord Cardigan lors de la bataille de Balaklava du 25 octobre 1854.

À l’arrivée du printemps de 1855, les Alliés, qui bénéficièrent d’importants renforts français et d’une amélioration des infrastructures logistiques, commencèrent leurs manœuvres visant à prendre d’assaut Sébastopol, tandis que les canonnières britanniques couperaient les lignes de ravitaillement russes passant par la Mer d’Azov. Les Russes tentèrent une dernière contre-offensive de dégagement pour le moins désespérée, par un assaut dans lequel l’armée du prince Michel Gorchakov perdit 8,200 hommes avant d’être repoussée par les forces franco-sardes lors de la bataille de la Tchernaïa, le 16 août 1855. C’est alors que les Russes se résignèrent à la défaite et décidèrent d’évacuer la ville après que les forces françaises eurent pris d’assaut l’important bastion Malakhov le 9 septembre. Ce faisant, les Alliés purent enfin s’installer dans Sébastopol et entreprendre la destruction des installations portuaires. Cette défaite des Russes fut partiellement compensée par leur victoire remportée dans le Caucase à Kars, lorsqu’ils défirent une armée turque le 26 novembre, tout en tenant en échec un début de rébellion chiite dans la région.

Dans la Mer Baltique, la puissante flotte de guerre franco-britannique parvint à capturer et détruire la forteresse de Bomarsund (près de la côte suédoise) le 16 août 1854. Par la suite, cette même force démolit par bombardement la forteresse-arsenal de Sweaborg près de Helsinki, du 7 au 11 août 1855, tout en menaçant Cronstadt et Saint-Pétersbourg.

La guerre périphérique

Comme l’indique son appellation, les batailles majeures se déroulèrent en Crimée, mais il ne faut pas oublier que la campagne s’étendit vers d’autres zones géographiques qui couvrirent une large surface du continent européen. Cela dit, en dépit des victoires importantes pour les Alliés (victoires obtenues essentiellement en considération de l’état d’impréparation initial de l’armée russe), ces derniers se rendirent compte qu’à terme, ils ne pourraient vaincre la Russie. Par exemple, la France, sans le dire ouvertement, souhaita terminer la guerre afin de tirer profit de ses récentes victoires et ainsi renforcer le prestige domestique de Napoléon III.

Quant aux Britanniques, Londres souhaita assurément terminer la guerre à son avantage, mais en prenant soin de forger une stratégique qui ferait en sorte de contraindre Saint-Pétersbourg à accepter la démilitarisation de la Mer Noire et que l’Europe occidentale prenne en charge la question turque évoquée en introduction. Du côté russe, la perspective des défaites militaires, celle d’une pause pour refaire l’armée et celle de la menace d’un assaut naval franco-britannique contre Cronstadt et Saint-Pétersbourg servirent à convaincre le pouvoir impérial d’accorder audience à une initiative de paix franco-autrichienne au début de 1856.

Un peu plus loin du principal théâtre des opérations en Crimée, les Alliés attaquèrent également la Russie à partir de la Mer Blanche et de l’Océan Pacifique, mais ce furent davantage l’héroïsme des soldats et les bévues tactiques monumentales, le tout combiné avec la médecine de campagne de Florence Nightingale, qui vinrent à dominer la littérature d’après-guerre sur le sujet. En clair, la Mer Baltique, où d’importants événements se déroulèrent tels que mentionnés, fut en quelque sorte ignorée, principalement parce que les pertes militaires furent beaucoup moins élevées qu’en Crimée.

À la signature du Traité de Paris, le 30 mars 1856, la Russie dut retourner la partie sud de la Bessarabie et la bouche du Danube à l’Empire ottoman. Quant à la Moldavie, à la Valachie et à la Serbie, ces régions furent placées sous « protection » internationale, plutôt que sous la tutelle de la Russie. En retour, le Sultan turc s’engagea à respecter les droits de ses sujets chrétiens et les Russes furent empêchés de rebâtir une flotte de guerre en Mer Noire, de même que de reconstruire la forteresse de Bomarsund.

Officiers et zouave de l'armée française en Crimée.

La transition technologique

D’un strict point de vue militaire, on peut affirmer que la Guerre de Crimée, en termes de violence et de technologies déployées, se situe quelque part entre les standards observés lors des campagnes napoléoniennes et ceux de la Première Guerre mondiale. On assista à une guerre qui, étrangement, combina certains éléments comme la beauté d’uniformes colorés et voyants, des tactiques n’ayant pas évolué et des armes d’une relative avancée technique. De plus, la Crimée vit poindre toute la question des difficultés logistiques pour ravitailler des armées affamées, où les combattants durent s’enterrer face à une puissance de feu accrue.

Par ailleurs, la Guerre de Crimée fut la première à avoir fait l’objet de reportages journalistiques d’un style relativement moderne, notamment avec le Times de Londres qui dépêcha un correspondant, W. H. Russell, qui envoya régulièrement des communications à partir de la ligne de front. De plus, la Crimée vit la première utilisation de navires de guerre blindés, du télégraphe électrique intercontinental, des mines sous-marines et de la photographie de guerre. Enfin, comme c’est le cas lorsqu’éclate un conflit de cette ampleur, les nations non belligérantes dépêchèrent des observateurs militaires comme ceux des États-Unis, qui se trouvèrent confrontés, moins de dix ans plus tard, à une guerre aux standards similaires. Quant aux coûts humains du conflit, ceux-ci furent immenses pour l’époque. L’Angleterre perdit 25,000 combattants, la France 100,000 et la Russie environ 1 million, la très grande majorité de ces soldats morts à la suite de maladies et de négligences de toutes sortes.

L'un des reporters qui couvrit la guerre en Crimée, W. H. Russell du London Times.

En ce sens, les Britanniques avaient suivi leur stratégie initiale qui consistait à livrer une guerre limitée, où la puissance navale jouerait le rôle principal, de même que le blocus économique. Londres se fia davantage sur la contribution de ses alliés et sur sa capacité industrielle en ce qui a trait à son effort de guerre. Malgré tout, le premier ministre de l’époque, Lord Palmerston, dut faire un choix entre une guerre limitée ou une guerre totale. Cette dernière option impliquerait la mise en place d’une série de réformes sociales et politiques si Palmerston souhaitait avoir l’opinion publique britannique de son côté. À la place, le premier ministre préféra l’option d’une guerre limitée et ainsi préserver la société britannique telle qu’elle fut à l’époque. Dans les faits, seule l’Angleterre put se payer le luxe d’avoir le choix entre de telles options. Qui plus est (et c’est là que réside la grande victoire pour les Britanniques), la Guerre de Crimée mit un terme, du moins pour trente ans et à leur avantage, à la rivalité anglo-russe pour l’influence globale dans le monde.

Conclusion

Comme mentionné en introduction, la Guerre de Crimée mit fin à certains mythes. Le premier, né du règlement de Vienne de 1815, à l’effet que la paix signée par les cinq grandes puissances d’alors (l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Prusse et la Russie) serait préservée. Le second mythe fut celui de la soi-disant invincibilité de l’armée russe, qui fut battue sur son propre terrain par des adversaires aux équipements nettement plus sophistiqués. L’autre grand perdant de cette campagne fut indirectement l’Autriche, qui ne sut tirer des leçons de la Crimée et qui fut parallèlement expulsée d’Italie et d’Allemagne en une décennie, sans oublier qu’elle dut signer un accord avec la Hongrie pour la préservation de son empire et de la dynastie habsbourgeoise. La Crimée avait ainsi démontré que la structure de fonctionnement des empires « classiques » (autrichien, russe, turc…) n’était pas adaptée à livrer une guerre moderne. Ce serait désormais les États-nations qui connaîtraient une montée en puissance importante à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Notons enfin que le choc de la défaite força la Russie à concevoir un ambitieux programme de réformes internes et d’industrialisation sous la direction du tsar Alexandre II, qui arriva au trône en 1855. La défaite russe facilita également la future réunification de l’Allemagne, tandis que la France redevint, pour un temps, une puissance dominante qui contribua militairement à l’unification de l’Italie.

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Le concept du Blitzkrieg : une mise au point

Introduction

Puissant symbole du Blitzkrieg, le bombardier allemand en piqué Junker-87 Stuka.

Guerre rapide, éclair et tactiquement révolutionnaire pour les uns, le concept du Blitzkrieg correspond à l’avance agressive d’armées allemandes en apparence invincibles, si bien que le mot en soi frappa l’imaginaire de nombre d’historiens et du grand public intéressé par l’étude de la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que cette dernière affirmation renferme une part de vérité, mais il est également important, croyons-nous, de faire une mise au point sur la signification réelle du concept, de même que son utilisation dans la littérature de ce conflit.

Précisons d’emblée que le Blitzkrieg figure parmi les concepts militaires les plus utilisés, et surtout parmi les énoncés les moins bien compris de l’histoire militaire du XXe siècle. Historiquement parlant, on trouve les origines du Blitzkrieg, si l’on peut dire, dans l’« état d’esprit » de l’armée allemande défaite, au lendemain immédiat de la Première Guerre mondiale. Plus précisément, l’armée allemande dirigée par le chef d’état-major Hans von Seeckt entreprit au début des années 1920 une vaste étude de la guerre de 1914-1918 et des leçons à en tirer. De cette analyse d’envergure, l’armée fit un premier constat, qui nous apparaît fort intéressant et révélateur, à savoir que les tactiques et les concepts opérationnels développés au cours des deux dernières années de la guerre avaient été efficaces. Cela ne signifia en rien qu’il fallut reproduire le même schème, mais les expériences qui en avaient été tirées allèrent assurément aider la nouvelle armée allemande de la période de l’entre-deux-guerres à raffiner sa doctrine tactique.

L’« école » de 1914-1918

Le général Hans von Seeckt, le commandant en chef de la Reichwehr dans les années 1920. Sa vision de la guerre et ses efforts afin de réorganiser l'armée jetèrent les bases qui permirent à ses successeurs de poursuivre l'oeuvre de modernisation.

Cela dit, Seeckt faisait ici référence aux tactiques d’infiltration qui avaient été particulièrement efficaces au printemps de 1918, notamment sous la direction du général Oskar von Hutier. À l’époque, celui-ci préconisa une technique d’assaut qui prévoyait d’abord le recours à un bref, mais dévastateur barrage d’artillerie qui emploierait beaucoup d’obus à gaz et fumigènes, suivi d’une attaque d’infanterie menée par des unités d’assaut spéciales. Équipées d’une variété d’armes telles des fusils, des grenades, des pistolets-mitrailleurs et des lance-flammes, ces unités avaient pour mission particulière de percer le front ennemi en ses points les plus vulnérables.

Une fois les objectifs de premières lignes clairement identifiés, les unités d’assaut spéciales devaient s’en emparer et faire en sorte d’atteindre les lignes arrière du front ennemi, dans le but de capturer ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Un autre aspect important de la théorie de Hutier sur les tactiques d’assaut consista pour les assaillants à ne pas s’attarder sur un point de résistance, mais plutôt de l’isoler, le contourner et poursuivre l’avance. Ce faisant, il reviendrait au corps principal de l’infanterie lourde suivant les forces d’assaut à s’acquitter de cette tâche. Toutes ces tactiques connurent d’incroyables succès contre les Russes lors de la bataille de Riga à l’automne de 1917, de même contre les Italiens à Caporetto à la même époque, ainsi qu’au moment des phases initiales des offensives sur le front Ouest au cours de la première moitié de 1918.

Malgré qu’elle ait effectivement perdu la guerre, l’armée allemande crut que ces concepts, combinés avec la technologie appropriée, pouvaient effectivement apporter la victoire. C’est ainsi que l’armée passa les quinze années suivant la fin de la guerre à améliorer les technologies associées aux chars d’assaut, aux véhicules blindés et aux avions, de sorte à forger une nouvelle doctrine tactique. D’ailleurs, mentionnons que ces réflexions de la période de l’entre-deux-guerres n’avaient rien de secret, dans la mesure où elles étaient publiquement débattues dans divers périodiques du monde des affaires militaires. De plus, l’Histoire retient souvent le nom de Heinz Guderian comme la grande figure pensante du renouveau de la pensée tactique allemande, mais les contributeurs furent beaucoup plus nombreux, du moins parmi les puissances militaires qui purent consacrer des ressources aux études doctrinales (Rommel, Guderian, Hart, Fuller, de Gaulle, etc.). L’idée étant de traduire en actions concrètes, par des manœuvres expérimentales sur le terrain, des concepts qui verront naître d’importantes structures organisationnelles telles les divisions motorisées et de Panzers.

Le Blitzkrieg : les faits

Par ailleurs, un autre élément du problème qui peut étonner, ou du moins surprendre quelque peu est le fait que le mot Blitzkrieg n’apparaît que rarement dans la littérature militaire allemande de l’entre-deux-guerres. C’est particulièrement le cas des analyses qui se penchèrent sur la guerre terrestre. Plutôt, on employa le concept de Bewegungskrieg, qui peut se traduire littéralement par guerre de mouvement. La seule mention du mot Blitzkrieg sembla paraître dans certaines publications qui s’intéressèrent alors aux nouvelles tactiques de la guerre aérienne. Vulgairement résumé, le concept était défini comme un coup fatal que la Luftwaffe devrait asséner à une force aérienne ennemie ayant déjà un genou à terre.

Dans son essence intellectuelle et au niveau des premières expériences pratiques, le Blitzkrieg put ressembler au dernier exemple évoqué. Ainsi, une campagne militaire débuterait par un violent assaut de la Luftwaffe afin de rapidement fournir à l’Allemagne la supériorité aérienne. Après cela, l’avance de l’armée serait précédée par des divisions de Panzers, elles-mêmes appuyées par des divisions d’infanterie motorisées. Organisées à l’échelon du corps d’armée, ces unités viseraient, comme en 1918, à percer profondément le front ennemi, détruisant au passage ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Une fois les unités ennemies encerclées, les divisions d’assaut allemandes s’arrêteraient, se placeraient en position défensive, puis elles attendraient la contre-offensive des forces emprisonnées.

Le Blitzkrieg tire ses origines de l'expérience acquise par les troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) à la fin de la guerre de 1914-1918. L'idée demeure simple: attaquer en force un point précis pour fixer l'ennemi, puis le déborder sur les flancs et poursuivre l'avance.

Pour sa part, l’armée de terre allemande, composée de divisions d’infanterie à pied (dépendantes de leurs chevaux pour assurer leur logistique), avancerait à son rythme, indépendamment des divisions motorisées. La mission des divisions à pied serait d’établir la liaison avec les unités motorisées afin de resserrer les mailles du filet tendu autour des forces ennemies isolées, pour finalement les détruire ou les contraindre à capituler. La finalité d’une telle opération est somme toute simple, soit amener l’ennemi dans une grande bataille d’annihilation (Vernichtungschlacht), un concept qui était déjà bien ancré dans la tradition militaire allemande, dont on peut retracer les origines jusqu’à la pensée clausewitzienne. Bien entendu, le concept avait été raffiné avec le temps, notamment sous la direction inspirée de Helmuth von Moltke (l’aîné) et plus tard sous Alfred von Schlieffen au tournant du XXe siècle. Évocatrice de la grande bataille de Cannes de l’Antiquité, cette idée d’anéantir l’ennemi au cours d’une immense bataille dite de double encerclement avait déjà un précédent dans l’histoire militaire allemande avec la victoire à Tannenberg en 1914.

Dans tout ce contexte, rappelons que certaines mésinterprétations du concept du Blitzkrieg reposent sur notre compréhension collective du rôle joué par la Luftwaffe. Dans la réalité, on assigna à l’armée de l’air allemande des missions d’ordre opérationnelles, c’est-à-dire qu’on demanda à ses escadrons d’attaquer des cibles stratégiques et opérationnelles comme les jonctions ferroviaires, les dépôts, les quartiers-généraux et les concentrations des réserves ennemies. Peu de ses ressources furent consacrées à des missions d’appui direct des unités au sol et lorsque la Luftwaffe le fit, ce fut uniquement quand les circonstances s’y prêtèrent. L’une des raisons pouvant expliquer cet état des choses fut que la coopération air-sol fit régulièrement défaut, notamment lorsque l’armée de l’air tira accidentellement sur des troupes amies au sol.

Lors d'une campagne dite de "Blitzkrieg", la force et la rapidité s'avèrent des éléments essentiels à la victoire. Cependant, rappelons un troisième élément qui est tout aussi important (sinon plus): la qualité de la coordination entre les forces motorisées (photo), les troupes à pied et l'aviation.

Conclusion

En dépit de ses imperfections, le concept du Blitzkrieg put servir la cause de la Wehrmacht, du moins lors des deux premières années de la guerre, de 1939 à 1941. Par contre, il faut garder à l’esprit que les victoires militaires impressionnantes des forces allemandes au cours de cette période le furent face à des armées ennemies qui n’étaient, pour la plupart, pas en mesure de leur barrer efficacement la route (et nous incluons dans ce volet la puissante armée française qui souffrit d’une sérieuse crise du haut commandement en 1940).

Dans de telles circonstances, la victoire, que l’on étiqueta sous l’appellation du Blitzkrieg, fut obtenue grâce à un petit nombre de divisions motorisées et de Panzers. Ces dernières ne comprirent jamais plus du quart de toute l’armée, mais elles combattirent avec détermination, sous la direction de jeunes officiers formés à la nouvelle doctrine. Ce fut lorsque l’armée allemande s’aventura en Russie en 1941 que le système s’effondra, sous les pressions combinées de l’immensité géographique et de la motorisation accélérée des forces alliées par la suite.

La conclusion que l’on peut donc tirer du Blitzkrieg est qu’après la fin de la guerre, certains auteurs tentèrent de récupérer à leur profit la soi-disant « paternité » du concept. On pense entre autres à Guderian lui-même, mais également à d’autres auteurs de la pensée stratégique comme B.H. Liddell Hart. Cela étant, et au-delà des débats entre historiens, le Blitzkrieg continuera de marquer l’imaginaire, et ce, en dépit des failles évidentes dans son application par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.