1914-1918: La guerre du Canada. Le Mont Sorrel

Toujours en Belgique

Au printemps de 1916, le Corps canadien occupait la portion sud-est du saillant d’Ypres en Belgique. Le front s’étendait de Saint-Éloi au sud pour se terminer quelques centaines de mètres au nord de Hooge, couvrant ainsi une étendue d’environ 8 kilomètres de tranchées. Le nouveau commandant du Corps,

Le lieutenant-général Sir Julian Byng, commandant du Corps expéditionnaire canadien (mai 1916 à juin 1917).

le lieutenant-général Sir Julian Byng, n’a pas eu à attendre bien longtemps avant de livrer sa première bataille avec les Canadiens. Lorsque le choc survint, celui-ci s’abattit sur la plus récente des divisions arrivées en ligne, la 3e, commandée par le major-général Malcolm Mercer.

Au matin du 2 juin, un bombardement allemand qui durait déjà depuis 24 heures prit une intensité soudaine et jamais expérimentée auparavant par les soldats canadiens. Le front de la 3e Division canadienne au sud-est d’Ypres était enveloppé dans un immense nuage de poussière, avec des troncs d’arbres qui volaient en éclat, balançant par le fait même de vastes quantités d’équipements et de cadavres dans les airs.

Après plusieurs heures d’enfer sous ce bombardement, les Allemands se lancèrent à l’assaut. Ils dirigèrent leur effort principal sur une étendue partant du Mont Sorrel jusqu’à quelques centaines de mètres vers la cote 62, où deux bataillons de la 8e Brigade et une compagnie du PPCLI étaient en ligne.

La bataille

Le bombardement allemand avait pulvérisé le système défensif des Canadiens et pour compliquer davantage cette situation confuse, le commandant de la 3e Division (le major-général Mercer) et celui de sa 8e Brigade (le brigadier-général Williams) étaient introuvables au cours de cette phase critique du début de l’assaut. Il y eut d’ailleurs quelques délais avant que ce fait ne fût confirmé au commandant du Corps, le lieutenant-général Byng, qui ordonna au commandant de l’artillerie divisionnaire, le brigadier-général Hoare-Nairne, de prendre temporairement le commandement de la division en attendant de retrouver les généraux Mercer et Williams.

Le secteur au sud-est d'Ypres défendu par le Corps canadien s'étendait des villages de Hooge (au nord) vers Saint-Éloi (au sud). Entre ces deux positions, sur ce terrain généralement plat, se trouvaient une série de positions surélevées comme le Mont Sorrel et les collines 60, 61 et 62. Les combats dans ce secteur furent particulièrement violents d'avril à juin 1916.

En fait, l’absence du major-général Mercer s’explique parce qu’il a été tué quelque temps auparavant par un éclat d’obus. Quant au brigadier-général Williams, il fut grièvement blessé par une explosion d’obus et fait prisonnier. D’ailleurs, le major-général Mercer est le plus haut gradé canadien à avoir trouvé la mort au front. Les premières phases de l’assaut ont vu la capture par les Allemands de points stratégiques au sud-est d’Ypres, comme le Mont Sorrel, la cote 61 et 62. Une contre-attaque menée par la 1ère Division canadienne le lendemain 3 juin échoua, notamment par le manque de préparation.

Les Allemands reprirent l’offensive le 6 juin et parvinrent à prendre Hooge, notamment après qu’ils eurent fait exploser quatre mines sous les tranchées canadiennes. Ce gain était d’une importance mineure dans l’esprit de Byng, qui était davantage préoccupé à reprendre les trois collines perdues un peu plus au sud de Hooge. Ces collines étaient peu élevées, mais elles revêtaient néanmoins une importance stratégique capitale dans la région, étant donné que la vaste partie du terrain au sud-est d’Ypres est plat et qu’il fallait profiter de toutes positions le moindrement élevées.

Un aperçu des tranchées du Mont Sorrel quelques temps après la fin de la guerre.

La tâche de reprendre les collines revint à la 1ère Division du major-général Currie et, cette fois, il avait du temps et des moyens de se préparer. Sa planification minutieuse de la bataille allait devenir la marque de commerce de Currie dans toutes les futures opérations qu’il allait mener. Cela l’amena à devenir l’un des meilleurs commandants de toutes les forces britanniques du front Ouest. Le major-général Currie portait une attention particulière à la préparation du tir d’artillerie et il mettait aussi une nouvelle emphase sur la coordination entre l’infanterie et l’artillerie.

À titre d’exemple, dans le but de brouiller les cartes sur ses intentions, il avait fait bombarder entre le 9 et le 12 juin les positions allemandes par quatre tirs intenses d’une durée de 30 minutes chacun, en des points différents. Le véritable assaut de la 1ère Division débuta la nuit, à 1h30, le 12 juin, sous une pluie battante et à la suite d’un autre bombardement encore plus massif et méthodique qui avait duré dix heures. Toutes les positions allemandes entre la colline 60 et le Bois du Sanctuaire y goûtèrent.

Le major-général Arthur Currie, commandant la 1ère Division au moment de la bataille du Mont Sorrel (juin 1916).

Dans ce contexte, Currie devait composer avec un épineux problème d’effectifs. Les pertes importantes occasionnées par la contre-attaque ratée de la 1ère Division quelques jours auparavant avaient forcé Currie à réorganiser temporairement ses bataillons pour les rendre opérationnels. Malgré tout, l’assaut du 12 juin se déroula rondement pendant environ une heure seulement. On en déduit que les Allemands furent pris par surprise, car ils avaient offert peu de résistance. Les Canadiens étaient parvenus à reprendre les collines et quelque 200 prisonniers. Deux jours plus tard, le 14, les Allemands tentèrent un nouvel assaut contre les collines, mais échouèrent. Le front avait fini par se stabiliser, laissant une distance d’environ 150 mètres entre les positions canadiennes et allemandes.

Bilan de la bataille: des changements s’imposent

Les pertes canadiennes du 2 au 14 juin 1916 s’élèvent approximativement à 8,400 hommes, essentiellement au sein des 1ère et 3e Divisions. De ce nombre, un peu plus de 1,100 soldats ont été tués et 2,000 avaient été portés disparus.

Les soldats canadiens n’ont pas immédiatement quitté le saillant d’Ypres à la suite de la bataille du Mont Sorrel. Ils vont y rester jusqu’en septembre, avant que le Corps ne soit transféré en France, dans la région de la Somme en Picardie. Suite à la mort du major-général Mercer, un problème politique de taille s’est présenté au lieutenant-général Byng: qui allait devenir le commandant de la 3e Division?

Byng avait reçu un télégramme du ministre canadien de la Milice Sam Hughes lui demandant de promouvoir son fils Garnet, qui commandait alors la 1ère Brigade (1ère Divison). Cependant, à la plus grande colère du ministre Hughes, Byng décida plutôt de promouvoir le commandant de la 2e Brigade (1ère Division) Louis Lipsett comme nouveau commandant de la 3e Division, qui par surcroît était un Britannique et un soldat de carrière. Il conservera ce poste jusqu’à sa mort en octobre 1918. Byng avait refusé la candidature de Garnet Hughes, qu’il jugeait tout simplement incompétent à occuper ce poste (Byng avait probablement été informé de la piètre performance de Garnet lors de la bataille de Saint-Julien un an auparavant).

Sam Hughes envoya à Byng une lettre officielle de protestation en août 1916, mais cela ne fit pas changer l’avis du commandant du Corps. Byng n’avait personnellement rien contre Garnet Hughes, mais l’officier canadien n’avait probablement pas les critères requis par le commandant du Corps pour occuper les tâches liées au commandement divisionnaire.

L’arrivée du lieutenant-général Byng à la tête du Corps canadien à la fin du printemps de 1916 marqua assurément un changement de dynamique. Byng avait un leadership particulier et une impressionnante feuille de route sur les champs de bataille depuis 1914. Sa bonne gestion de la bataille du Mont Sorrel, sa première vécue à titre de commandant du Corps canadien, lui avait conféré une influence renouvelée et augmentée. En clair, il pouvait bloquer le puissant ministre Sam Hughes.

Outre le refus de promouvoir le fils Garnet, Byng en avait profité pour débarrasser ses troupes de l’inefficace carabine Ross, au plus grand déplaisir de Sir Sam, mais à la plus grande joie des soldats. Byng fit de même en remplaçant l’inefficace mitrailleuse Colt (imposée aussi par Sam Hughes) par les mitrailleuses britanniques Vickers et Lewis à l’été de 1916.

De nouveaux équipements pour les soldats canadiens à l'été de 1916: la carabine Lee-Enfield et le fusil-mitrailleur Lewis.

La 4e Division et la route vers la Somme

La relative période de tranquillité qui suivit la fin de la bataille du Mont Sorrel et le début de celle sur la Somme (juillet à novembre) avait vu de grands changements dans le Corps canadien, notamment au niveau de l’équipement, mais des renforts étaient aussi arrivés. Une 4e Division d’infanterie venait se greffer au Corps.

À son tour, la 4e Division fut levée dans un contexte qui lui est propre. En septembre 1915, il y avait officiellement 88 bataillons d’infanterie qui avaient été levés par le Canada. Le War Office britannique avait demandé si le Canada était prêt à fournir 12 bataillons supplémentaires pour servir en Égypte, sur ce qu’on appelait le « front mésopotamien ».

Ces nouveaux bataillons devaient s’ajouter à la 3e Division alors en constitution à la fin de 1915, quitte à utiliser des forces de celle-ci pour le service en Égypte. Cependant, les autorités canadiennes avaient d’emblée accepté la recommandation du lieutenant-général Alderson qui suggérait à la place de porter le Corps canadien à 3 divisions et de se servir des effectifs de la 4e afin de maintenir les effectifs au front des trois premières. En clair, on oubliait l’Égypte. Tout le monde irait en Europe et le War Office accepta à son tour cette recommandation.

Le grand nombre de volontaires qui s’étaient enrôlés depuis le début des hostilités faisait en sorte qu’on ne manquait pas de soldats à la fin de 1915. La conséquence directe de cette situation fut qu’on décida d’envoyer finalement la 4e Division au front. Celle-ci avait commencé à s’assembler en Angleterre à la fin de novembre 1915 et fut au départ sous les ordres du brigadier-général Lord Brooke, l’ancien commandant de la 4e Brigade canadienne au front.

Les unités de la 4e Division étaient concentrées à Bramshott où elles poursuivaient leur entraînement intensif. C’est finalement le major-général David Watson, originaire de Québec, qui assuma le commandement de la 4e Division jusqu’à la fin de la guerre. À l’instar des 2e et 3e Divisions, la 4e n’avait pas au départ sa propre artillerie. Le temps de s’équiper, les Britanniques fournirent l’artillerie.

La 4e Division rejoignit le Corps en France en août 1916, à temps pour participer à la bataille de la Somme, la prochaine des épreuves qui attendaient les Canadiens.

Le mémorial canadien de Mont Sorrel situé sur la colline 62.
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