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Par le ciel: la guerre aéroportée

Introduction: penser le concept

Représentation d'un officier (capitaine) de la 101e Division aéroportée américaine (1944-1945).

L’idée de transporter des soldats par la voie des airs d’un point terrestre à un autre, et celle de les parachuter, commença à se développer sous forme de concepts opérationnels presque en même temps que l’utilisation faite de l’aviation à des fins militaires. En 1918, les pionniers de l’air américains William Mitchell et Lewis H. Brereton allèrent même jusqu’à proposer qu’un assaut aéroporté soit tenté contre la ville de Metz tenue par les Allemands, dans le but de casser l’impasse militaire sur le front de l’Ouest. Cependant, le manque de moyens combiné aux faibles chances de succès força le commandant du Corps expéditionnaire américain, le général John Pershing, à revenir à une approche plus « traditionnelle » afin de percer les lignes ennemies.

Ce fut davantage au lendemain de la Première Guerre mondiale que les armées du monde procédèrent à de premiers essais aéroportés. Par exemple, en 1922, des troupes soviétiques exécutèrent le premier saut parachutiste de groupe et au cours des cinquante années qui suivirent, plusieurs nations mirent sur pied des unités spécialement entraînées à sauter en parachute, à se poser en planeurs ou être héliportées. S’inspirant probablement des essais réalisés en Union soviétique, l’Italie forma une véritable compagnie permanente de soldats aéroportés en 1928. L’année suivante, l’Union soviétique organisa un bataillon entier de parachutistes, si bien qu’en 1935 elle put faire la démonstration à Kiev, devant un groupe fort impressionné d’attachés militaires étrangers, d’un régiment composé de 1,500 parachutistes.

Représentation de parachutistes soviétiques dans le cadre de l'exercice hautement médiatisé réalisé dans la région de Kiev en 1935.

Au cours des années 1930, les Français organisèrent à leur tour l’équivalent de deux compagnies d’Infanterie de l’Air, tout comme le firent les Polonais. Pour leur part, autant étaient-ils innovateurs en ce qui a trait au développement de l’arme blindée, autant les Allemands poussèrent la formation d’unités parachutistes à la même époque. Contrairement aux unités aéroportées des autres armées, les Fallschirmjäger allemands n’étaient pas sous le commandement opérationnel de l’armée, mais plutôt sous celui de l’aviation.

À cette fin, la Luftwaffe élabora des équipements spécialisés pour faciliter les opérations de ses parachutistes. On inventa, par exemple, le planeur DFS230 qui pouvait être accroché par câble à l’avion de transport JU-52. L’avantage observé par l’utilisation d’un planeur était que son grand habitacle permettait de transporter davantage de troupes qui pouvaient être silencieusement larguées sur des sites stratégiques en zones ennemies, établissant ainsi des têtes de pont en des endroits « chauds » de la ligne de front. En fait, lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne disposait d’une division complète de troupes parachutistes (la 7e Flieger Division) commandée par le major-général Kurt Student, en plus d’une autre division, la 22e, qui disposait de planeurs pour se poser.

Ce fut à bord de planeurs semblables à ce modèle qu'un commando de parachutistes allemands se posa sur les infrastructures de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

La Seconde Guerre mondiale: grandeurs et misères des « paras »

À l’évidence, les stratèges militaires de l’époque avaient envisagé le recours à des troupes aéroportées pour les campagnes à venir. Les Allemands y avaient songé lors de leurs campagnes en Tchécoslovaquie (1937), en Autriche (1938) et en Pologne (1939), mais le rythme des opérations alla beaucoup trop rapidement pour qu’on ait eu le temps de faire une utilisation efficace des Fallschirmjäger. Dans les faits, ce n’était que partie remise et les parachutistes allemands auront l’occasion de se faire valoir.

L’occasion arriva enfin lors de la campagne de Scandinavie qui consista en un double assaut des forces allemandes contre le Danemark et la Norvège, le 9 avril 1940. Les parachutistes s’avérèrent particulièrement efficaces en Norvège, où ils purent rapidement s’emparer d’aérodromes stratégiques qui purent ensuite être utiles au transport par avion de troupes d’infanteries conventionnelles.

Visiblement contents de leurs actions, des parachutistes allemands prennent une "pause cigarette" après la prise de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

Le mois suivant, au cours de la campagne de France qui débuta le 10 mai, des ingénieurs parachutistes du détachement d’assaut spécial Koch utilisèrent des planeurs et ils parvinrent à se poser sur les infrastructures de l’immense forteresse belge d’Ében-Émael jugée imprenable. Simultanément, d’autres troupes aéroportées capturèrent d’importants ponts traversant la Meuse, ce qui ouvrit le chemin d’Ében-Émael à la 223e Division d’Infanterie qui put ainsi prendre d’assaut le complexe fortifié et faire la jonction avec les parachutistes sur les toits, forçant dut coup la garnison belge à capituler.

Malgré tout, le spectaculaire épisode de l’assaut d’Ében-Émael coïncida en même temps avec la fin de cet « Âge d’or » de l’arme parachutiste allemande. En effet, les parachutistes allemands coururent à la catastrophe l’année suivante lors de l’invasion de la Crête. Ces derniers purent effectivement capturer l’île grecque, mais leurs pertes furent si élevées que Hitler prit la décision de limiter l’utilisation future des parachutistes pour ce type de missions.

Légèrement équipés et accueillis au sol par l'infanterie britannique et les partisans locaux, les parachutistes allemands qui furent largués sur l'île de Crête en 1941 subirent un taux catastrophique de pertes. N'eut été du support de l'infanterie allemande débarquée par la mer et de l'aviation, les forces parachutistes n'auraient probablement pas remporté la victoire.

D’autre part, le développement de la guerre sur le front de l’Est eut aussi un impact sur l’avenir des parachutistes allemands. Considérant les pertes grandissantes de l’infanterie régulière, Hitler octroya plus d’effectifs aux Fallschirmjäger, mais il n’était plus question de les employer au cours d’opérations aéroportées d’envergure, comme en France ou en Crête. De son côté, l’Italie eut bien sa division parachutiste Folgore, mais celle-ci ne fut pas utilisée lors d’opérations aéroportées, si bien que ses parachutistes combattirent au sol, jusqu’au moment où la division fut anéantie en Égypte lors de la bataille d’El-Alamein en 1942.

Les hauts et les bas des forces aéroportées de l’Axe impressionnèrent quand même les Alliés, en particulier les Américains, qui avaient observé les opérations effectuées au Danemark et en Norvège. Dans ce contexte, le Département américain de la Guerre avait approuvé des essais de largages de troupes à l’échelle du peloton en 1940. L’année suivante, l’armée américaine établit une école de parachutistes à Fort Benning (Georgie). En Angleterre, Winston Churchill publia le 6 juin 1940 un ordre à l’effet de lever un contingent de 5,000 parachutistes, ce qui amena la fondation de la Central Landing Establishment and School pour l’entraînement, près de Manchester.

Dans cette optique, au début de 1942, l’armée américaine dépêcha en Angleterre le lieutenant-colonel William C. Lee afin d’étudier le modèle organisationnel aéroporté britannique. Lee recommanda à ses supérieurs d’adopter le modèle organisationnel de la 1ère Division aéroportée britannique, qui consistait en un régiment de planeurs et deux régiments de parachutistes avec leurs unités de support. Par conséquent, en août de la même année, l’armée américaine leva les 82e et 101e Divisions aéroportées sur le modèle britannique. Vers la fin de la guerre, le modèle organisationnel des cinq divisions aéroportées américaines (11e, 13e, 17e, 82e et 101e) avait évolué pour inclure trois régiments de parachutistes et un régiment de planeurs dans chaque division. À la même époque, les Britanniques avaient ajouté de leur côté la 6e Division aéroportée (qui comprenait un bataillon de parachutistes canadiens) et la 50e Brigade parachutiste indienne à leur armée.

Une photographie bien connue de la Seconde Guerre mondiale montrant le général Dwight Eisenhower qui s'adresse aux parachutistes américains de la 101e Division. Cette unité sera larguée dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 sur la Normandie.

La première opération aéroportée d’envergure effectuée par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale eut lieu lorsqu’une force combinée américano-britannique fut larguée sur la Sicile au moment de l’invasion de l’île en juillet 1943. Ces troupes ne combattirent pas comme une division unifiée, mais davantage comme des unités de taille régimentaire. L’année suivante, lors du débarquement en Normandie le 6 juin, les offensives terrestres sur la plage furent précédées par les largages des 82e et 101e Divisions aéroportées américaines, puis de la 6e Division aéroportée britannique afin de sécuriser les flancs du front d’assaut amphibie. En prévision de l’assaut venant du ciel, les Allemands avaient tant bien que mal établi des systèmes défensifs afin d’interdire, ou à tout le moins sérieusement entraver, les manœuvres aéroportées. De hauts piquets et des chevaux de frise étaient censés, par exemple, faire capoter les planeurs à leur atterrissage, mais cela s’avéra somme toute inefficace.

En dépit de lourdes pertes, surtout du côté américain, les parachutistes alliés parvinrent à prendre et tenir les objectifs qu’on leur avait assignés en ce Jour J. On ne peut en dire autant lors de l’opération Market Garden qui se déroula dans la région d’Arnhem (Pays-Bas) à l’automne de 1944. La 1ère Division aéroportée britannique avait atterri près d’éléments appartenant à deux divisions de Panzers allemands et elle fut taillée en pièces, avant que des troupes blindées amies puissent arriver en renfort et ainsi établir la jonction.

Un pont trop loin? Dans son désir de terminer la guerre pour 1944, le maréchal britannique Bernard Montgomery ordonna l'exécution de l'opération Market Garden en septembre 1944. Malgré des largages s'étant relativement bien déroulés, les parachutistes alliés furent rapidement encerclés par les forces allemandes au sol. Faute d'équipements lourds pour les repousser, les Alliés ne purent maintenir les têtes de pont de l'autre côté du Rhin, ce qui retarda de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois la fin des opérations militaires en Europe de l'Ouest.

Dans un autre cas, la 101e Division aéroportée américaine fut encerclée et prise au piège dans Bastogne (Belgique) en décembre 1944 par des forces allemandes supérieures en nombre. Par contre, la 101e parvint de peine et de misère à tenir son front jusqu’à ce que l’intervention de l’aviation et des troupes au sol alliées permit de briser cet encerclement. Au printemps suivant, en mars 1945, des parachutistes américains et britanniques furent à nouveau largués, cette fois à l’est du Rhin, dans ce qui apparaît être la dernière utilisation faite de troupes aéroportées au cours de la guerre.

Pendant ce temps, les Soviétiques conduisirent quelques opérations aéroportées du niveau de la brigade en 1942 et 1943, de même que les Japonais et les Alliés combattant dans le Pacifique effectuèrent des opérations sur une plus petite échelle au cours de la même période. À la suite de quelques attaques aéroportées réussies sur Mindanao (Philippines) et Palembang (Indonésie), les Japonais n’employèrent plus leurs parachutistes avant 1944, où deux régiments aéroportés attaquèrent alors des aérodromes américains aux Philippines, avec des succès limités.

Des parachutistes de l'armée impériale japonaise (années 1940).

Les Américains dans le Pacifique jouèrent aussi à ce jeu. Des éléments du 503e Régiment de Parachutistes sautèrent sur la Nouvelle-Guinée en juillet 1943. De plus, des régiments de la 11e Division aéroportée exécutèrent quatre atterrissages sur Luzon et Corregidor aux Philippines au début de 1945. Notons enfin qu’un bataillon spécial de troupes de la 44e Division aéroportée indienne fut largué sur Elephant Point (Birmanie) en mai de la même année.

Par avion ou hélicoptère? Le débat (1950-1970)

Dans le contexte qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des unités aéroportées de par le monde avaient été dissoutes. Les États-Unis n’avaient conservé que la 82e Division, mais ils l’avaient convertie en une unité d’infanterie régulière. Cependant, la 101e Division fut réactivée lorsque débuta la guerre de Corée et l’un de ses régiments, le 187e, prit part aux combats en octobre 1950 et mars 1951.

En pleine guerre d'Indochine, la France n'hésita pas à employer ses parachutistes lors de batailles cruciales, notamment à Diên Biên Phu au printemps de 1954.

Face à cette tendance consistant à réactiver d’anciennes unités parachutistes, la France leva les 10e et la 25e Divisions aéroportées et les déploya en Indochine où elles combattirent à Diên Biên Phu (1954). Toujours au milieu des années 1950, notons que deux régiments français et un bataillon britannique de parachutistes furent largués sur le canal de Suez lors de la crise de 1956. L’année suivante, l’Union soviétique annonça à son tour qu’elle avait mis sur pied six nouvelles divisions aéroportées.

À partir des années 1960, les nombreux développements dans les systèmes défensifs antiaériens remirent sérieusement en question la pertinence d’employer des parachutistes et des troupes en planeurs profondément à l’intérieur du territoire ennemi. Par contre, les développements concurrentiels en matière de transport héliporté redonnèrent vie à ces unités, qui agissaient désormais comme une nouvelle « cavalerie du ciel ». En clair, le concept visant à amener la bataille sur le sol de l’ennemi à partir des airs n’était pas mort.

Le Corps des Marines américains fait figure de pionnier dans l’emploi à grande échelle d’hélicoptères pour le transport de troupes à des fins offensives. Cela impliqua un important changement de philosophie à l’intérieur du Corps des Marines, pour la simple raison qu’il fallait désormais non pas raisonner dans une optique d’assaut à l’horizontale effectué à partir de la mer, mais d’une attaque sur l’axe vertical qui pouvait être lancé contre l’ennemi à partir de n’importe quel endroit. Cependant, n’oublions pas que dans ce domaine, la France avait aussi été à l’avant-garde lorsqu’elle utilisa des hélicoptères dans le but de positionner ses soldats sur les champs de bataille lors de Guerre d’Algérie (1954-1962).

Sans totalement délaisser le parachute, la guerre du Vietnam est caractéristique d'une époque d'intenses réflexions quant à l'utilisation de l'infanterie aéroportée. Le développement de l'hélicoptère révolutionna la donne tactique sur le terrain et s'inscrit dans le racalibrage de la pensée stratégique de l'époque.

L’utilisation de plus en plus importante que l’on fera de l’hélicoptère doit aussi être mise dans le contexte d’une réalité toute logistique qui sera caractéristique des guerres qui ont suivi celle de la Corée. Cette réalité est celle voulant que la nature du terrain de la majorité des futurs théâtres de guerre (surtout dans la jungle asiatique) ne permît plus le largage à grande échelle de troupes parachutistes conventionnelles.

Cela fut particulièrement vrai lors de la guerre du Vietnam, où ni les rizières du delta du Mékong, ni les rares plaines vers le nord du pays ne permettaient quelconque largages traditionnels à grand déploiement. Cependant, des améliorations dans les capacités de transport des hélicoptères, entreprises depuis la guerre de Corée, firent en sorte qu’il était désormais possible de déployer de forts contingents de soldats et de matériels dans un pays où les routes étaient rares et souvent interdites d’accès par les guérillas du Viet Cong ou les détachements de l’armée régulière nord-vietnamienne.

C’est alors que l’armée américaine leva la 11e Division d’Assaut de l’Air (héliportée) au début des années 1960, une unité qui fut rebaptisée en juillet 1965 sous le nom de la 1ère Division (aérienne mobile) de Cavalerie. Pour appuyer cette infanterie aéroportée, des hélicoptères équipés de canons et de mitrailleuses lourdes leur furent affectés, comme s’il s’agissait d’une guerre conventionnelle livrée au sol, où l’artillerie supporterait l’infanterie. À cet égard, la guerre du Vietnam impliqua davantage d’opérations aéroportées que tout autre conflit au cours de l’Histoire.

Les parachutistes: là pour rester

Au cours du quart de siècle qui suivit la fin de la guerre du Vietnam, seule l’Union soviétique entretint un nombre considérable d’unités aéroportées. Lors de l’invasion puis de la guerre en Afghanistan entre 1979 et 1989, les Soviétiques firent grand usage de parachutistes et de troupes héliportées. À la même époque, en 1978, la France et la Belgique dépêchèrent chacune un régiment de parachutistes à Kolwezi, afin de secourir leurs ressortissants lors de la crise au Zaïre.

La volonté affichée par certaines armées du monde de maintenir et créer des unités aéroportées demeure présente au XXIe siècle. En 2000, les Britanniques fusionnèrent certaines de leurs unités afin d’établir la 16e Brigade d’assaut aérienne. En 2005, on observe que le Corps des Marines américains avait conservé ses capacités aéroportées, mais l’armée américaine, dans son ensemble, avait dissout son unité de cavalerie aérienne (Air Cavalry) et elle fit le choix de seulement maintenir les 82e et 101e Divisions aéroportées au moment de rédiger ces lignes.

Dans les guerres du XXIe siècle, les unités dites de "parachutistes" forment un noyau dur de troupes d'élite appelées à exécuter toutes sortes d'opérations. Cela inclut le rôle initialement attribué qui consistait à être parachuté sur des objectifs militaires derrière les lignes ennemies.

Bien que plusieurs nations continuent d’entretenir officiellement des formations aéroportées, celles-ci servent la plupart du temps de centres de « recrutement » et d’entraînement pour des soldats qui aspirent à devenir des combattants d’élite. Il s’agira de troupes qu’on utilisera au cours d’opérations spéciales ou de guerres non conventionnelles. De petits groupes de parachutistes hautement entraînés peuvent être transportés à bord d’hélicoptères ou encore largués selon la forme traditionnelle, exécuter leur mission, puis être extraits rapidement de la zone des opérations avant que l’ennemi n’ait eu le temps de réagir.

Cette manière de procéder fut démontrée lors de la Première guerre du Golfe (1990-1991) et aussi pendant la guerre d’Afghanistan qui débuta en 2001. Dans les deux conflits, de petits groupes de parachutistes ou de troupes aéroportées s’infiltrèrent derrière les lignes de l’ennemi, le détruisirent sur son propre terrain, puis retournèrent à leurs bases opérationnelles.

Cela signifie qu’au final, les nations n’hésiteront jamais à recourir à ce type de soldats d’élite pour mener des opérations jugées nécessaires, que ce soit dans la poursuite d’objectifs militaires, nationaux ou les deux.

Guerre et agriculture: une relation d’interdépendance

La guerre pour se nourrir

Affiche de propagande du ministère britannique de l'Agriculture datant de 1939. L'économie de guerre passe par une bonne gestion du potentiel agricole.

Il peut sembler saugrenue, à première vue, de croire que des activités en apparence si opposées comme l’agriculture et la guerre puissent avoir une quelconque relation d’interdépendance. Au contraire, il s’agit là de deux phénomènes intimement liés en pratique, si ce n’est pas dans l’imagination populaire.

Les peuples de l’époque de l’Âge de pierre, en particulier les nomades qui ne pratiquaient pas l’agriculture, faisaient la guerre parce que leur besoin de se nourrir les contraignait à effectuer des raids sporadiques contre les villages fermiers. De plus, les tribus nomades d’éleveurs d’animaux guerroyaient entre elles pour la possession des territoires de pâturage, des esclaves et le prestige.

Plus tard, avec le développement de l’agriculture et l’élevage des animaux aux fins laitières, par des fermiers vivant de manière sédentarisée, un nouvel élément s’ajouta à cette relation entre la guerre et l’agriculture. En effet, les fermiers sédentaires se mirent à produire et entreposer des stocks saisonniers de grains de céréales et de maïs. Par conséquent, les peuples qui conservaient le mode de vie nomade, comme ce fut le cas de certaines tribus mongoles aux VIe et VIIe siècles de notre ère, pour ne citer que cet exemple, attaquaient et s’emparaient de ces stocks de nourriture qui appartenaient à leurs voisins sédentaires.

Le problème des surplus agricoles

Pour leur part, les villages fermiers avaient besoin de conserver un certain capital (sous forme de nourriture) afin de pouvoir payer, dans bien des cas en nature, les frais pour leur protection. Ces sociétés agraires primitives vivaient néanmoins sur la corde raide en permanence, car elles avaient régulièrement des difficultés à accumuler des surplus de subsistances, d’où l’explicite relation entre la guerre, la sécurité puis l’agriculture. Bref, le fait d’avoir des provisions substantielles était un élément essentiel à la survie à long terme, comme la quantité de ces surplus influait sur la taille et la puissance des classes guerrières dirigeantes.

Cela signifiait que l’amélioration de la production au-delà du niveau de subsistance devait régulièrement passer par l’expropriation, voire le pillage par un évident recours à la force. Avec le temps, cela signifia, par exemple dans l’Égypte ancienne et la Mésopotamie, que l’incapacité des fermiers à accroître la productivité et les capacités d’entreposage força les classes dirigeantes grandissantes à exproprier, soit par une hausse de taxes ou le vol, les réserves alimentaires nécessaires pour leur maintien au pouvoir.

Une scène agricole dans l'Égypte antique.

En Chine, à l’époque des dynasties Shui et Tang (589-907), la plus grande partie du territoire avait été défrichée et irriguée, ce qui accrut les rendements. L’irrigation était tributaire d’un ingénieux système de canaux, d’écluses et de barrages. Ce système était entretenu par une classe de techniciens, elle-même supportée par une autorité centrale qui collectait les surplus des fermiers sous forme de taxes. Dans d’autres régions, comme en Macédoine ou en Toscane à la même époque, les rendements agricoles étaient stagnants, ce qui témoignait de la difficulté à accumuler des surplus. La création d’un surplus par la force, par l’imposition de taxes excessives, engendrait souvent la résistance et la rébellion. En d’autres cas, cela amena l’accumulation de surplus, ce qui s’avérait une cible tentante pour des attaques ennemies. Ce fut notamment le cas lorsque des tribus barbares effectuaient périodiquement des raids à la fin de l’Empire romain.

À l’époque carolingienne, où régna particulièrement un désordre attribuable aux nombreuses invasions barbares aux IXe et Xe siècles, les fermiers échangeaient leur fidélité et leur nourriture avec des guerriers en échange de la sécurité. Cela amenait l’établissement d’un autre système, celui de la vassalité et de la société seigneuriale en Europe, quoiqu’on assista à des arrangements similaires à l’époque du shogunat des Ashikaga au Japon, quelque part entre 1300 et 1470.

La relation entre l'agriculture et la guerre prit une connotation particulière à certaines époques, comme ce fut le cas au Moyen Âge. On pouvait faire la guerre pour se nourrir et piller les richesses, mais en même temps, les surplus de nourriture pouvaient se monnayer en échange d'une protection accrue.

La transformation des économies

La tradition et la contrainte culturelles en vigueur dans des sociétés de subsistance comme celles de l’Europe et du Japon limitèrent la volonté de ses membres à prendre des risques afin d’essayer de nouvelles méthodes, des technologies et autres procédés d’investigation visant à accroître les rendements agricoles. Malgré tout, l’agriculture stagnante entraîna des carences qui firent en sorte qu’il fallait se servir chez les voisins, ne serait-ce que pour nourrir non seulement les classes dirigeantes, mais aussi celles qui ne travaillaient pas la terre. Après tout, leurs activités professionnelles, comme celles reliées au commerce, étaient essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble de la société.

Suivant la période de la Peste Noire dans l’Europe médiévale du XIVe siècle, la quantité de nourriture per capita et les surplus augmentèrent à nouveau, si bien que classes non-paysannes purent à leur tour s’accroître. Les nombreux changements dans le secteur agricole créèrent un excédent de travailleurs fermiers, ce qui eut comme conséquence première de hausser le chômage. À cela, il faut ajouter que dans certains pays, comme en Angleterre, le développement de nouvelles économies reliées à l’industrie textile amena nombre de paysans « traditionnels » à se reconvertir dans le domaine de l’élevage de la laine. Comme indiqué, cet excédent de travailleurs put en partie être absorbé par la diversification du secteur agricole, mais le reste dut trouver du travail ailleurs. Les métiers de mercenaires et de marins apparaissaient comme des débouchés potentiels.

Alors que l’État-nation commença à se développer dans l’Europe du XVe siècle (ce qui renforça le pouvoir interne), le surplus de travailleurs issus autrefois du monde agricole fut employé à accroître les effectifs militaires. Ces derniers étaient nécessaires afin de projeter la puissance de l’État à l’étranger et pour se maintenir au pouvoir. C’est dans ce contexte que des états connurent une forte montée en puissance, comme l’Espagne du XVIe siècle. Pour l’Espagne, la guerre fut un recours fréquemment utilisé loin du territoire national afin d’étendre la puissance et l’influence impériales, tout en faisant l’acquisition de nouveaux comptoirs commerciaux outre-mer.

L'exploration du nouveau monde à partir de la fin du XVe siècle ouvrit aux puissances européennes l'accès à de nouveaux marchés, en particulier pour les ressources agricoles qu'elles pouvaient importer en métropole.

Certaines sociétés comme l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre parvinrent à étendre leurs réseaux de comptoirs commerciaux par la conquête et la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Océanie. S’appuyant sur l’agriculture et les ressources ainsi acquises, ces puissances impériales établirent leur domination sur de vastes régions du globe et se firent la guerre entre elles sur une base quasi permanente. Conséquemment, de nouvelles puissances émergèrent et se mirent à contester l’hégémonie européenne, comme la Russie, le Japon et les États-Unis.

La relation à l’ère industrielle

Dans le cas des États-Unis, l’augmentation substantielle de la production agricole et maraîchère permit de soutenir l’urbanisation rapide de la société américaine et nourrir la classe ouvrière industrielle, malgré l’intermède de la Guerre civile (1861-1865) qui affecta la production, en particulier dans les états confédérés. Ce conflit illustra à nouveau la relation implicite, sinon intime, entre la qualité des rendements agricoles et celle des armées sur les champs de bataille, dont les combattants ont naturellement besoin de se nourrir. Cela sous-tend donc le fragile équilibre du partage des ressources alimentaires entre les capacités de production vis-à-vis des besoins des armées et des populations civiles.

Dans une Amérique agricole ravagée par la guerre civile (1861-1865), la question de l'interdépendance entre l'agriculture et la guerre prit une tournure particulière. Premièrement, l'agriculture nourrissait les armées. Ensuite, les batailles se livraient sur ses champs. Enfin, l'agriculture revêtait une dimension politique, dans la mesure où l'une des causes du conflit concernait le sort de ces esclaves noirs qui fournissaient une large partie de la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes.

Par contraste, le Japon choisit de préserver son mode d’agriculture traditionnel, ce qui eut pour conséquence d’entraver sérieusement l’ensemble de son développement économique. Les limites engendrées par les carences de la production agricole se firent durement sentir sur le front intérieur japonais, ce qui peut en partie expliquer les ambitions expansionnistes du régime impérial dans les années 1930 et 1940.

Photo de Simon Fridland idéalisant une femme soviétique conduisant un tracteur en 1932, dans le contexte de la collectivisation des terres agricoles dans l'URSS de Staline.

Dans un autre contexte, celui de la Russie tsariste, les serfs gagnèrent leur liberté au milieu du XIXe siècle, mais cela ne changea en rien au fait qu’ils demeuraient exploités par la classe dirigeante. En fait, tant les ministres tsaristes que les commissaires soviétiques après 1917 tentèrent d’exploiter et exproprier tout surplus agricole afin de financer l’industrialisation effrénée que connut la Russie.

Pour sa part, l’agriculture soviétique s’avéra terriblement inefficace, mais elle fournit la base pour la modernisation du pays et celle d’états satellites comme l’Ukraine et la Biélorussie. D’autres états purent également atteindre certains standards apparents de modernité, notamment avec l’apparition des ordinateurs, des téléphones satellites et du moteur à combustion, mais leur base agricole, de laquelle dépendaient le futur économique et la capacité de se maintenir au pouvoir en temps de guerre, demeura énormément limitée.

Dans plusieurs états modernes, l’agriculture ne constitue plus un secteur névralgique de l’activité économique, car les traités commerciaux et les capacités d’importations firent en sorte de réduire la dépendance de nombre d’états face à la nourriture. Par conséquent, dans ces sociétés, l’agriculture entretient une relation limitée avec la capacité à faire la guerre.

Dans un autre cas extrême, et pour conclure, des sociétés comme celle de la Corée du Nord, où Kim Jong-Il (le dictateur communiste aux traits staliniens) affame délibérément son peuple afin de supporter la machine militaire de la nation, ne font que rappeler la nature de la relation d’interdépendance entre les capacités agricoles et celles à faire la guerre.

La hausse notable du prix des denrées alimentaires importées, les inondations et les mauvaises politiques économiques mises en place par le régime firent en sorte d'accentuer les difficultés qu'avait la population nord-coréenne à se nourrir. En revanche, le régime de Kim Jong-Il consacre l'essentiel de ses ressources au maintien de larges forces armées, le tout au détriment de sa propre population.

La bataille de la Somme (1916)

Introduction

Un fusillier-mitrailleur de l'armée britannique (1916).

La bataille de la Somme en France pendant la Première Guerre mondiale était constituée d’une série d’affrontements qui s’étalèrent sur plusieurs mois de l’année 1916 et qui impliquèrent nombre d’unités des armées française, britannique et allemande. À titre d’exemple, des bataillons provenant de tous les régiments de l’armée britannique furent, à un moment ou un autre, déployés dans ce secteur, si bien que la Somme occupe une place importante, voire uniques, dans l’histoire sociale et militaire de la Grande-Bretagne. C’était en effet le premier assaut d’envergure mené par l’armée britannique au cours de la guerre de 1914-1918.

Le choix du terrain n’alla pas de soi au départ. Le commandant en chef de l’armée britannique, le maréchal Douglas Haig, aurait préféré monter un assaut plus au nord de la France, vers la frontière belge dans les Flandres. Néanmoins, Haig se laissa convaincre par les Français que le coup devrait être porté plus au sud, soit dans la vallée de la Somme, où les armées française et britannique faisaient leur jonction.

Cependant, ce furent les Allemands qui assénèrent le premier coup en cette année de 1916 avec leur assaut sur Verdun le 21 février, ce qui força la France à déployer d’importantes ressources dans ce secteur qui se transforma rapidement en une cruelle bataille d’usure. Par conséquent, en plus de voir la participation de la France réduite, l’assaut allemand contre Verdun força les Alliés sur la Somme à lancer plus tôt leur offensive dans le but de soulager la pression sur le front de la Meuse.

La préparation de l’assaut

Le champ de bataille de la Somme s’étend du village de Gommecourt au nord vers celui de Chaulnes au sud, ce qui représente un front d’une largeur approximative de 40 kilomètres. Ce front était initialement divisé en deux secteurs d’assaut découpés par la rivière de la Somme. Les Britanniques étaient censés attaquer au nord de cette rivière et les Français s’étaient vus confier la partie sud du secteur.

Carte du théâtre des opérations sur la Somme en 1916. (Cliquez pour plus de précisions.)

Ce serait donc les troupes britanniques qui auraient à soutenir l’effort principal de l’offensive. Au nord de la Somme, le secteur d’assaut se divisait par la route reliant Albert à Bapaume. Dans cette zone, le champ de bataille ressemblait à une série de petites crêtes au sous-sol crayeux dans lesquelles les Allemands avaient creusé d’importants réseaux de tranchées fortifiées.

Le maréchal Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique en France (1915-1918).

Le plan envisagé par Haig consistait à faire attaquer la 4e Armée du général Henry Rawlinson au centre du front britannique. Plus précisément, l’objectif initial consistait à capturer la crête de Pozières, puis l’Armée de Réserve du général Hubert Gough (renommée plus tard la 5e Armée), qui comprenait le corps de cavalerie, avait reçu pour mission d’exploiter une éventuelle brèche du front ennemi et foncer prendre Bapaume. Au nord, la 3e Armée du général Edmund Allenby avancerait vers Gommecourt afin de faire diversion. L’objectif initial était donc Bapaume, qui devait normalement être pris la première journée de l’offensive.

Des bombardements préliminaires massifs de l’artillerie britannique censés détruire les défenses allemandes avaient débuté à 6h le matin du 24 juin 1916. Pour ce faire, les Britanniques avaient tiré environ 1,7 million d’obus en une semaine, tandis que des compagnies de tunneliers s’affairaient à creuser sous les positions ennemies dans le but de faire exploser certains points fortifiés. Au cours de ces sept journées de bombardements ininterrompus, environ 30% des obus n’ont pas explosé, alors que d’autres ne purent détruire les barbelés ou les abris souterrains ennemis.

Le bombardement avait donc débuté le 24 juin (le Jour-U) et il s’était poursuivi sans relâche les jours suivants. L’assaut de l’infanterie aurait dû commencer le 29 (le Jour-Z). Cependant, de fortes précipitations compliquèrent grandement les préparatifs britanniques. Par exemple, l’accès aux routes et aux tranchées s’avéra des plus difficile, sans compter que le champ de bataille à proprement parlé s’était transformé en un marécage de boue, si bien qu’il était impossible de respecter le calendrier opérationnel initialement prévu. En conséquence, le Jour-Z fut reporté au 1er juillet.

L’assaut

La bataille de la Somme débuta officiellement le 1et juillet 1916 à 7h30. Avant la sortie de l’infanterie des tranchées, on avait fait exploser dix-sept mines géantes préalablement posées sous les positions ennemies, tandis que l’artillerie éleva son tir pour bombarder les voies de communication. En dépit de certains succès locaux, comme la prise temporaire de Thiepval par la 36e Division Ulster et celle du village de Montauban au sud de la ligne, on ne peut affirmer que cette journée du 1er juillet fut un succès. Bien au contraire, la journée du 1er juillet 1916 fut dans l’ensemble un désastre pour l’armée britannique.

Les soldats d'infanterie qui partaient à l'assaut craignaient notamment la présence des fils de fer barbelés, qui gênaient sérieusement la progression. Lorsque ceux-ci n'étaient pas préalablement détruits par le tir de l'artillerie, les soldats devaient les couper à l'aide de lourdes pinces, souvent sous le feu ennemi.

En effet, les Britanniques perdirent environ 57,400 officiers et soldats. De ce nombre, on recense 19,200 tués, plus de 2,000 combattants portés disparus et le reste en blessés. Ce ratio de pertes fut une expérience sans précédent dans l’histoire de l’armée britannique. À titre d’exemple, on dénote également 32 bataillons (d’un effectif théorique de 1,000 hommes chacun) qui perdirent plus de 500 soldats, soit la moitié de leurs effectifs, en cette seule journée du 1er juillet.

Parmi ces bataillons, il y en a vingt qui étaient formés de combattants issus de la « Nouvelle Armée » levée par le ministre Lord Kitchener en 1915. Il s’agissait de soldats recrus, sans expérience militaire préalable, qui s’étaient enrôlés ensemble dans des unités de Pals et de Chums, c’est-à-dire des bataillons qui recrutaient régulièrement sur une base locale, si bien que tout le monde ou presque se connaissait à l’intérieur de ces formations.

Les "Pals". Ici des soldats du 14th Battalion (London Scottish Regiment) montent en ligne sur la Somme (juin 1916). Qu'ils soient ouvriers, étudiants, paysans ou chômeurs avant la guerre, ces soldats de la Nouvelle Armée de Kitchener allaient former le coeur des forces britanniques qui amorcèrent la bataille de la Somme, à 7h30, le 1er juillet 1916.

Réunis, ces bataillons constituaient sept divisions de la Nouvelle Armée qui attaquèrent le 1er juillet, aux côtés de trois divisions territoriales (des soldats réservistes un peu plus âgés) et quatre divisions régulières. Cela amène à penser que l’assaut du 1er juillet se livra somme toute avec des forces britanniques issues de divers milieux socio-professionnels et d’expériences militaires variables.

Pour leur part, les forces françaises qui avancèrent au sud de la Somme en ce 1er juillet, sur la droite des Britanniques et avec moins de ressources consacrées, connurent un certain succès. D’ailleurs, et c’est quelque peu ironique, les canons lourds de l’artillerie française sur la Somme contribuèrent à l’avancée des forces britanniques dans la partie sud de leur propre front, soit dans le secteur à la jonction des armées sur la rivière.

La campagne subséquente

Avec environ 80 livres d'équipements, il était virtuellement impossible pour le soldat de courir sur le champ de bataille lorsqu'il sortait de la tranchée vers la position ennemie. Les soldats ont donc marché à découvert, dans le champ, jusqu'à ce que l'ennemi ouvre le feu. On remarque sur cette photo des pinces fixées sur le canon des fusils afin de couper les fils de fer barbelés.

Pour l’armée britannique, le massacre du 1er juillet tend à obscurcir l’ensemble des opérations subséquentes qui marquèrent a posteriori la campagne de la Somme. Le nombre de combattants perdus par cette armée ce jour-là doit être mis en perspective face aux pertes d’ensemble de ces 142 journées d’opérations, à savoir quelque 415,000 hommes tués, blessés et disparus.

Dans ce contexte, la perception des pertes disproportionnées du 1er juillet demeure encore forte dans l’imaginaire des Britanniques, mais il ne faut pas oublier que de leur côté, les Allemands perdirent environ 650,000 soldats de juillet à novembre 1916, le temps que dura la campagne sur la Somme. Si l’on fait une moyenne des pertes subies par les Britanniques pendant ces 142 journées de bataille, cela donne un nombre approximatif de 3,000 hommes tombés quotidiennement. En clair, la journée du 1er juillet, bien qu’horrifiante, n’est nullement représentative d’une « journée typique » de combat en 1916, et encore moins pour l’ensemble de la guerre.

Par ailleurs, la campagne de la Somme est officiellement constituée de douze batailles séparées, dont la dernière se conclut le 18 novembre 1916 lorsque la 51e Division écossaise prit le village de Beaumont-Hamel (un objectif du 1er juillet). Malgré les premiers revers, la 5e Armée de Gough parvint à prendre Pozières au nord, tandis que la 4e Armée de Rawlinson s’attarda à sécuriser une série de crêtes dans le secteur de Mametz-Montauban au sud. C’est au cours de cette phase que la 38e Division galloise subit de lourdes pertes lors de la capture de Mametz Wood (selon la terminologie britannique) et que la 4e Armée perdit un autre 25,000 hommes entre le 1er et le 13 juillet.

D’autres objectifs importants tels Longueval et Bazentin tombèrent au cours d’un assaut de nuit bien coordonné le 14 juillet, ce qui ouvrit une brèche dans la seconde ligne allemande, malgré que Delville Wood prit plus de temps avant de tomber lors de violents affrontements qui impliquèrent la brigade sud-africaine. Entre temps, les Allemandes envoyèrent des renforts pour stabiliser le front de leur seconde ligne, ce qui permit de tenir des positions importantes entre High Wood et Delville Wood sur la crête de Longueval jusqu’à la fin de l’été. Le 15 septembre, des chars d’assaut furent employés pour la première fois en théâtre de guerre afin de supporter l’assaut mené par les forces canadiennes dans le secteur de Flers-Courcelette. Leur utilisation contribua entre autres à la capture de High Wood et à la percée vers la troisième ligne allemande.

Dans cet ordre d’idées, alors que le 1er juillet n’avait pas apporté la percée tant souhaitée par Haig, la fin de la campagne en novembre sembla avoir donné aux Britanniques la victoire tant attendue, bien que celle-ci fut chèrement payée aux coûts de nombreuses batailles d’usure. Des gains de terrain appréciables étaient enregistrés et les Allemands avaient reculé, tout en subissant d’énormes pertes comme mentionnées. Rappelons encore une fois que la bataille de la Somme vit une implication non négligeable de l’armée française, qui laissa sur le terrain quelque 200,000 de ses soldats entre juillet et novembre.

Malgré qu'ils étaient enterrés dans leurs profonds abris souterrains, les soldats allemands sur la Somme connurent une semaine d'enfer sous l'incessant bombardement de l'artillerie britannique, entre le 24 juin et le 1er juillet 1916.

Conclusion

La bataille de la Somme demeure un épisode controversé dans l’histoire et la société britanniques de nos jours. Les apologistes de la bataille diront que l’armée britannique en est sortie plus expérimentée et aguerrie, ce qui la prépara en quelque sorte pour les prochains affrontements de 1917 et 1918. De plus, notons qu’aux assauts ratés des Britanniques, surtout au début de la campagne, s’ajoutèrent des contre-attaques systématiques et infructueuses qui coûtèrent extrêmement cher aux Allemands.

Cependant, il est impossible d’exonérer des généraux comme Haig et Rawlinson pour leurs performances plus qu’ordinaires à titre de commandant, d’autant que ces hommes avaient des conceptions fondamentalement différentes de la bataille. Rawlinson était un partisan des assauts par « bonds », c’est-à-dire prendre un objectif et s’assurer de le sécuriser avant de s’emparer du suivant. Quant à Haig, celui-ci préférait une bataille d’envergure où il fallait concentrer en un point les ressources nécessaires pour obtenir la fameuse percée du front.

Notons également que le principe de la guerre d’usure peut avoir un effet démoralisant pour des troupes d’assaut. Dans le cas de la 4e Armée britannique, ses soldats durent attaquer à maintes reprises les mêmes objectifs, où la vue des cadavres et des blessés des assauts précédents n’améliora en rien leur moral. Il en va de même pour les Allemands qui appliquèrent le concept de la contre-attaque systématique avec des résultats qui furent loin d’être heureux. Trop souvent, ces assauts répétés étaient improvisés et ils manquaient de préparation, notamment au niveau de l’utilisation de l’artillerie.

Finalement, dans le cadre stratégique de 1916, Haig n’avait d’autres choix que de maintenir ses troupes sur la Somme. En pratique, un constat demeure: la bataille fut mal dirigée.

Peinture montrant des soldats de la 36e Division (Ulster) qui sortent de leur tranchée lors de la bataille de la Somme (1916).

L’armée romaine

Des débuts jusqu’aux réformes mariennes (VIIIe – IIe siècle av. J.-C.)

La force de l'armée romaine reposait sur son infanterie lourde, en particulier sur le professionnalisme et la discipline affichés par le légionnaire.

L’armée romaine figure parmi les forces militaires les plus redoutables et endurantes en terme de longévité de la période antique. Elle parvint à développer des standards de discipline, d’organisation et d’efficacité que l’on n’allait pas revoir en Europe occidentale avant au moins la fin du XVIIe siècle.

Les premières traces d’existence de l’armée romaine remontent à la fondation de Rome, à une époque où de petits groupes armés dirigés par des chefs de guerre aristocratiques commençaient à se constituer. Vers la fin du VIe siècle avant notre ère, l’armée romaine avait fini par s’organiser sous la forme de phalanges composées d’hoplites lourdement armés qui combattaient en rangs serrés avec leurs boucliers ronds.

Le cœur de cette armée était formé de citoyens qui avaient les moyens de défrayer les coûts de leurs équipements, voire ceux des autres si nécessaire. Ces citoyens formaient l’infanterie lourde, alors que les citoyens plus pauvres servaient dans l’infanterie légère ou comme servants auprès de l’armée principale. À l’instar de ce qui se passait en Grèce, l’armée romaine était conçue pour mener de courtes campagnes lors des périodes les moins occupées durant l’année agricole.

C’est à la fin du IVe et au début du IIIe siècle avant notre ère que l’armée romaine commença à adopter une structure organisationnelle à l’image de ce qu’elle sera pour les siècles suivants, malgré que le modèle sera en évolution constante. Les sources d’époque relatives à l’organisation des légions romaines ne sont pas nombreuses, mais les écrits de l’historien grec Polybe au IIe siècle nous fournissent des indications relativement précises. Chaque légion de l’armée romaine sous la République était normalement constituée de 4,200 fantassins et de 300 cavaliers, mais en temps de guerre, les effectifs pouvaient être portés à 5,000 soldats à pied.

La force principale de la légion reposait sur une infanterie lourde qui était divisée en trois lignes (triplex acies) sur le champ de bataille et chacune de ces lignes comprenait dix manipules. Les première et seconde lignes étaient composées de légionnaires nommés respectivement les hastati et les principes. Chaque soldat était équipé de deux lourdes lances (pila), alors que les combattants de la troisième ligne, les triarii, étaient au nombre de 600, armés de plus longues lances similaires à celles de la phalange grecque. Chaque soldat de l’infanterie lourde portait une armure sur le corps, soit une cotte de mailles ou une armure faite de plaques métalliques, en plus d’emporter un bouclier semi-cylindrique (scutum) et une épée courte, le glaive (gladius). En support de l’infanterie lourde, la légion disposait de 1,200 velites, ces soldats équipés de plusieurs lances de jet et de petits boucliers ronds.

Composés généralement de 100 à 200 soldats, les manipules étaient commandés par des centurions et déployés sur le terrain selon une formation similaire aux cases d’un jeu d’échec. L’idée étant que les manipules de la seconde ligne puissent couvrir les intervalles laissés entre celles de la première ligne, alors que ces mêmes intervalles sur la seconde ligne étaient protégés par les manipules de la troisième rangée.

Les soldats recrutés parmi les peuples alliés de Rome étaient souvent regroupés dans des unités d'extraordinarii. Ces unités accomplissaient diverses tâches, dont celles d'assurer la sécurité du commandant.

Au niveau supérieur de la chaîne de commandement, les légions étaient dirigées par cinq ou six tribuns, qui s’échangeaient à tour de rôle la direction de la légion, si bien que deux tribuns assumaient simultanément la mainmise. Les tribuns étaient généralement des sénateurs nommés par le Sénat. Parmi ceux-ci, on pouvait trouver les deux consuls annuellement élus (ces magistrats séniors chargés d’administrer la République). En plus des légions régulières composées de Romains se trouvaient des troupes alliées de Rome (alae) dont le nombre pouvait varier de 4,000 à 5,000 fantassins appuyés de 900 cavaliers. Le gros de ce contingent, qui représentait généralement le tiers des forces en présence d’une armée romaine sous la République, était subdivisé en cohortes d’extraordinarii placées à la disposition immédiate du consul commandant.

Par conséquent, ces armées consulaires du temps de la République, composées de deux légions et leurs alliés, livrèrent la plupart des batailles des guerres des IIIe et IIe siècles avant notre ère. Elles parvinrent à vaincre Hannibal, malgré une cuisante défaite à Cannes (216 av. J.-C.), de même que les armées des royaumes grecs pendant cette période. Parfois, lorsque plusieurs légions romaines étaient concentrées en un endroit particulier, les consuls pouvaient s’échanger le commandement sur une base quotidienne.

Toujours à cette époque, l’unité qui formait le cœur du dispositif militaire était donc le manipule composé de 100 à 200 soldats selon les circonstances. Cette légion dite « manipulaire » s’avéra très efficace lorsqu’elle devait intervenir de manière spontanée sur le champ de bataille. Elle était d’ailleurs beaucoup plus flexible que les formations grecques de phalanges rigides.

La restructuration sous Gaius Marius (IIe – Ier siècle av. J.-C.)

À une époque où les communications étaient difficiles, il n’était pas aisé d’identifier clairement le dispositif de l’ennemi. Les armées belligérantes pouvaient rapidement entrer en contact les unes avec les autres, mais elles pouvaient prendre des jours, voire des semaines avant de s’établir sur un terrain favorable à la bataille. Une autre caractéristique de l’armée romaine était donc le grand soin avec lequel les légionnaires pouvaient ériger rapidement un campement bien aménagé, et ce, à chaque fin de journée. Le camp pouvait également fournir aux troupes une bonne base de départ pour les manœuvres du lendemain.

Gaius Marius, l'homme derrière les réformes qui ont amené la professionnalisation de l'armée romaine à la fin du IIe siècle avant notre ère.

En dépit de ses grandes qualités de puissance et de flexibilité, l’armée romaine devait constamment travailler à se réformer. Les campagnes prolongées contre les armées tribales espagnoles et gauloises forcèrent Rome à revoir en profondeur son appareil militaire. Traditionnellement associées au général Gaius Marius, les réformes dans l’armée romaine furent graduelles et probablement complétées pour l’essentiel vers la fin du IIe siècle avant notre ère. On s’était aperçu que cette armée romaine, qui au fond était une milice citoyenne qui avait atteint un niveau de professionnalisme à tout le moins impressionnant, ne pouvait pas accomplir un long service. À titre d’exemple, les campagnes militaires de plus en plus longues nécessitaient le maintien de garnisons en territoires occupés. Donc, cette armée milicienne n’était plus en mesure de répondre aux besoins, si bien que ses soldats-citoyens furent progressivement remplacés par des militaires professionnels.

Ces nouveaux soldats étaient désormais recrutés parmi les rangs plus inférieurs de la société, c’est-à-dire parmi une catégorie de citoyens romains qui n’étaient pas propriétaires et qui, par conséquent, ne disposaient pas des ressources nécessaires pour payer leurs équipements. Dorénavant, l’État allait fournir le matériel nécessaire, ce qui allait amener aussi une certaine standardisation de l’équipement. L’autre conséquence de la professionnalisation de l’armée romaine était d’ordre politique. Auparavant, les soldats-citoyens entretenaient une allégeance à l’État romain, ce qui avait l’avantage d’assurer une relative stabilité politique. Maintenant, et dépendamment de celui qui était à la tête d’une légion, l’allégeance à l’État romain pouvait être conditionnelle (selon les crises échéantes), les soldats pouvant se sentir davantage liés à leur commandant.

Au lendemain de la Guerre Sociale et des guerres civiles de la première moitié du Ier siècle avant notre ère, la citoyenneté romaine finit par s’étendre à l’ensemble de l’Italie actuelle. L’impact immédiat fut que les contingents alliés (alae) disparurent et tous les Italiens étaient désormais recrutés dans des légions identiques en tous points, tant au niveau des équipements que de l’organisation. Lorsque la condition d’être propriétaire terrien pour joindre la légion fut abandonnée, il en alla de même pour les particularités et distinctions entre chaque légion, qui tombèrent à leur tour.

Un autre personnage important dans l'armée romaine, le centurion à la tête de ses 80 légionnaires.

Par exemple, les velites disparurent et tous les légionnaires faisaient maintenant partie de l’infanterie lourde et ils étaient tous équipés du pilum. L’unité de base de la nouvelle légion devint la cohorte de 480 hommes, soit une formation composée d’un manipule de légionnaires provenant de chacune des trois lignes de bataille mentionnées précédemment. Chaque manipule était à son tour divisé en deux centuries de 80 hommes commandées par un centurion. La légion conserverait un effectif similaire, soit un total théorique de 4,800 hommes répartis en dix cohortes.

Cette légion à dix cohortes était encore plus flexible que la légion manipulaire. Habituée à combattre lors d’affrontements spontanés, cette nouvelle structure organisationnelle permettait de gérer une bataille à plus petite échelle, et ce, avec un minimum de puissance. Cela était pratique face aux tribus désunies politiquement qui étaient présentes dans la partie ouest de l’empire en particulier.

La montée du professionnalisme et la permanence des unités améliorèrent la qualité générale de l’armée romaine, notamment dans l’accomplissement de tâches spécialisées comme l’ingénierie et la guerre de siège. C’est avec ces nouvelles légions que César et Pompée parvinrent à acquérir de vastes territoires pour Rome. C’est aussi avec ces mêmes légions que César, Pompée et d’autres hauts dirigeants romains se tournèrent les uns contre les autres lors de guerres civiles qui détruisirent la République et virent l’avènement d’un principat[1] (empire) sous la direction du fils adoptif de César, Auguste.

De la fin de la République à la fin de l’Empire (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle)

L’armée romaine du principat se structura progressivement au cours de la période allant des règnes d’Auguste à Claude (Ier siècle), en se basant notamment sur l’expérience acquise au cours de plusieurs siècles de campagnes militaires. Les légions devinrent des unités permanentes avec leurs propres numéros et noms pour les identifier, si bien que plusieurs d’entre elles allaient exister pour les siècles à venir. Leur organisation allait s’inspirer des légions sous la République. Chaque légion sous le principat était composée de dix cohortes de 480 hommes réparties en six centuries de 80 soldats. Chaque centurie était commandée par un centurion et la légion recevrait l’appui de 120 cavaliers. Selon les périodes, certaines légions disposaient d’une première cohorte comprenant un effectif de 800 soldats d’élite répartis en cinq centuries.

L'empire conquis par l'armée, à son apogée sous le règne de Trajan en 117.

Comme nous l’avons mentionné, les légions comprenaient un contingent important de spécialistes allant des armuriers jusqu’aux clercs, de même que des artilleurs sur catapultes et des ingénieurs. Les soldats étaient des citoyens romains qui devaient effectuer un service militaire d’une durée de 25 ans, un service dans lequel les 5 dernières années voyaient les vétérans exemptés de la plupart des corvées.

Chaque légion sous le principat était commandée par un légat, qui lui même était assisté dans ses tâches par un tribun sénior. Dans les deux cas, ces hommes étaient des aristocrates dont les carrières incluaient l’accomplissement d’une variété de devoirs civils et militaires et qui servaient dans une légion pour quelques années. Néanmoins, une certaine continuité était établie afin que l’armée romaine possède un corps de soldats expérimentés dans le but d’assurer un bon encadrement. Les centurions représentaient cet esprit de continuité et de professionnalisme, car en plus de l’expérience acquise, certains des centurions provenaient du rang et connaissaient donc parfaitement les rouages de la vie militaire.

En appui direct de l'infanterie, l'armée romaine pouvait compter sur une variété d'engins de guerre, dont la balliste qui pouvait propulser une lourde flèche perçante sur une longue distance.

Par ailleurs, à l’appui des légions se trouvaient des corps de troupe non-citoyennes auxiliaires (auxilia). L’infanterie auxiliaire était organisée en cohortes de 480 ou 800 hommes et la cavalerie en alae de 512 ou 768 hommes. Il y avait également des unités (corhortes equitatae) composées d’une mixture d’infanterie et de cavalerie. Les auxiliaires comprenaient aussi des unités d’archers et des troupes légères. Celles-ci étaient équipées de cottes de mailles, de casques et de boucliers, en plus d’emporter une variété d’épées, de lances et de javelots. Lorsqu’ils terminaient leur service de 25 ans, les soldats des unités auxiliaires se voyaient attribuer la citoyenneté romaine.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les stratégies et les tactiques de l’armée romaine étaient agressives. L’idée maîtresse était de constamment saisir et maintenir l’initiative dans tous les types de conflits. Cela signifie que l’armée romaine pouvait être flexible et s’adapter à diverses situations. Combiné avec la qualité de ses soldats et celle de son support logistique, cela donna à l’armée romaine des avantages indéniables sur ses adversaires.

L’armée romaine sous le principat conserva sensiblement le même modèle organisationnel jusqu’au IIIe siècle. Cependant, certains détails concernant l’organisation militaire romaine après cette période demeurent plus obscurs. On sait qu’un plus grand nombre d’unités furent levées, ne serait-ce que pour assurer l’occupation du vaste territoire impérial. Par contre, ces unités semblent avoir disposé d’effectifs plus restreints, comme les légions qui furent réorganisées autour d’un noyau de 1,000 fantassins tout au plus.

Un détail de la colonne de Trajan montrant des légionnaires en formation de marche au cours d'une campagne militaire. Chaque soldat transporte une armure ventrale, un bouclier, deux pilums, un glaive, un casque, du matériel de cuisine et autres équipements pour ériger le camp (pelles, pioches, etc).

De plus, à partir de la fin du IIIe siècle, on assiste à une tendance dans le haut commandement romain à ne plus déployer les meilleures forces aux frontières comme c’était le cas sous le principat. Cela amena une division organisationnelle au sein de l’armée, entre les troupes déployées aux frontières (limitanei) et les unités de l’armée de campagne (comitatenses). Celles-ci n’étaient pas engagées dans des actions locales visant à ramener l’ordre dans une région donnée, si bien qu’elles n’étaient pas attachées à une province. Les comitatenses formaient une réserve centrale dont les éléments pouvaient être déployés contre toute menace venant de l’extérieur de l’empire ou contre des dangers à la paix civile émanant d’instabilités politiques périodiques entre diverses factions rivales à Rome.

Le déclin progressif de l’armée romaine (IIIe – Ve siècle)

Les unités romaines de la fin de l’empire étaient potentiellement aussi efficaces qu’à n’importe quelle autre période sous la République ou le principat, mais ce fut la fragilité du cadre politique qui rendit plus difficile le maintien des compétences et d’un système logistique de haut niveau. Malgré tout, l’armée de la fin de l’empire continua de remporter la majorité de ses batailles, mais sa doctrine militaire ne faisait plus preuve du même esprit d’initiative, si bien que la confiance dégagée par les légions n’atteignit plus le même niveau qu’auparavant. Cette armée ne démontrait plus la même agressivité et elle mesurait davantage ses interventions sur le terrain.

Combinée aux pressions externes de plus en plus fortes aux frontières, cette situation amena Rome à faire appel à de plus nombreux contingents de troupes étrangères afin de colmater les brèches et répondre aux impératifs tactiques. Ces troupes barbares avaient leurs propres chefs et techniques de combats, ce qui amena nombre d’historiens à croire que cette « barbarisation » de l’armée romaine contribua au déclin de sa qualité. Cela est fortement débattu de nos jours, mais le fait est qu’à la fin du Ve siècle, l’armée impériale n’avait plus le même niveau d’efficacité et d’agressivité que de celle des siècles précédents.

Au final, ce que l’on peut retenir, c’est que l’armée romaine qui disparut à la fin du Ve siècle, lorsque les infrastructures politiques et économiques censées la supporter s’effondrèrent, ne fut pas victime de ses défaites sur les champs de bataille.

Une reconstitution d'une unité de l'armée romaine vers la fin de l'empire, au Ve siècle.

[1] Le type de gouvernement romain de la période allant de 27 avant notre ère jusqu’en 284-285.

Histoire de l’organisation des armées

La structure organisationnelle

La plupart des forces militaires modernes tendent à posséder des structures organisationnelles similaires. Ces ressemblances s’observent notamment parce que bon nombre d’entre elles ont des origines politico-culturelles et une histoire communes, mais aussi parce qu’elles sont structurées selon des principes pratiques et universels d’administration qui, au final, affectent positivement la qualité de ce qui est convenu d’appeler la « chaîne de commandement ».

D’entrée de jeu, il y a généralement une différence entre l’organisation et la puissance d’une armée en temps de paix et celle en temps de guerre. L’Histoire tend d’ailleurs à démontrer que les armées qui s’adaptent le plus aisément aux exigences de la guerre sont celles dans lesquelles la structure organisationnelle observée sur les champs de bataille constitue, en toute logique, une simple réflexion de ce qu’était l’organisation en temps de paix. À titre d’exemple, des régiments sont généralement connus comme étant des « unités » et les structures plus larges dans lesquelles ils sont rassemblés portent le nom de « formations ».

À l’inverse, les régiments sont également de larges formations dans lesquelles se trouvent des « sous-unités » telles des compagnies, des pelotons et des sections. Cela dit, la terminologie peut évidemment varier selon les nations, de même qu’entre les différentes branches que sont généralement l’armée, l’aviation et la marine. Nous avons vu que l’infanterie possède ses compagnies et ses pelotons, alors que dans la cavalerie, par exemple, on subdivise la formation en escadrons, tout comme l’artillerie est organisée en batteries.

L’organisation du XVe au XVIIe siècle

À une époque (XVe et XVIe siècles) où des "entreprises" de guerre vendaient leurs services au plus offrant, celles-ci étaient néanmoins dotées de structures organisationnelles et d'une chaîne de commandement.

Nous avons écrit dans un précédent article que les origines des armées dites « modernes » remontent environ au XVe siècle en Europe, à l’époque des compagnies de mercenaires qui étaient relativement bien organisées. L’unité de base de l’époque était la compagnie, c’est-à-dire une force militaire composée bien entendu de mercenaires, mais celle-ci était aussi une entreprise commerciale, si l’on part du principe qu’elle vendait ses services et qu’elle disposait d’une clientèle établie. La compagnie de mercenaires était commandée par un capitaine dont l’officier principal était un lieutenant qui pouvait prendre la place du capitaine au besoin. Plus bas dans la hiérarchie, un officier subalterne portait les couleurs (drapeaux) de la compagnie et il possédait un titre qui reflétait sa fonction, à savoir qu’il était un enseigne.

Par ailleurs, il était possible de combiner des compagnies qui prenaient la forme de régiments sous les ordres d’un colonel. Du XVIe au XVIIe siècle, l’État tenta d’affermir son contrôle sur ces colonels, où leurs commissions d’officier furent progressivement authentifiées par la signature du monarque. De plus, les uniformes et les couleurs régimentaires représentaient initialement les armoiries ou les symboles personnels du colonel, mais ils furent à leur tour remplacés par des symboles émanant de l’État. Cette sorte de dualité symbolique se reflète toujours dans certaines armées du monde. Par exemple, nombre de régiments de l’armée britannique emportent deux drapeaux, celui du régiment et celui du monarque (ou du prince qui patronne le régiment).

Ce que l’on remarque également de l’organisation des armées à travers l’Histoire c’est que la compagnie semble être l’une des unités les plus anciennes. À travers les âges, on pense que le nombre moyen de soldats par compagnies devait tourner autour de 80, ce qui se rapproche du centurium romain. Dans un même ordre d’idées, mais à plus petite échelle, on remarque aussi la structure organisationnelle passée de l’armée prussienne qui reposait sur une unité de 8 hommes, le Kameradschaft, qui se rapprochait étrangement du conturbernium des légions romaines comprenant 10 hommes.

Ces différentes unités gagnèrent leur cohésion à travers la routine de la vie quotidienne et des habitudes développées par ce « vivre ensemble » des soldats. De plus, il était facile pour un seul homme d’exercer un commandement direct sur une si petite unité, bien que ce ne fut pas avant le XIXe siècle que ce type d’unité gagna son importance tactique. Autrement dit, la cohésion observée dans ce type d’unité aux plans administratif (facile à commander) et psychologique (tout le monde se connaît) n’avait pas son égal au niveau tactique (une fois rendu sur le champ de bataille) avant le XIXe siècle. Ces unités, le Kameradschaft ou le conturbernium, peuvent être considérées comme les ancêtres des sections d’infanterie modernes de 10 à 15 hommes.

À force de grossir, les armées durent revoir une fois de plus leurs modèles organisationnels. Dès le XVIIe siècle, les régiments commencèrent à être embrigadés, normalement sous les ordres d’un colonel sénior, soit celui ayant le plus d’ancienneté par rapport à la date où il reçut sa commission. Encore une fois, il y a certains parallèles intéressants à faire avec l’organisation de l’armée romaine. Par exemple, le régiment du XVIIe siècle ressemblait en termes d’effectifs et d’organisation à la cohorte romaine, de même que la brigade se rapprochait de ce qu’était la légion, selon les mêmes paramètres.

De par son efficacité et sa cohésion, le modèle organisationnel de l'armée romaine continua d'inspirer, et ce, plus de mille ans après la chute de l'empire.

L’expérience démontra également que les commandants pouvaient mieux administrer et commander leurs formations s’ils subdivisaient la chaîne de commandement, au sens usuel de déléguer. Ils pouvaient confier à trois ou quatre de leurs officiers supérieurs, qui leur étaient subordonnés, le commandement d’unités de plus petite taille. Le régiment pouvait notamment être divisé en bataillons ou encore voir le nombre de compagnies lui étant affectées être réduit. Ce besoin de repenser la structure organisationnelle des armées au XVIIe siècle avait été bien compris par Gustave Adolphe de Suède. Il avait réorganisé l’infanterie suédoise en mettant l’emphase sur l’unité de base qu’était une compagnie à 150 hommes. La combinaison de quatre de ces compagnies formerait un bataillon et trois de ces bataillons constitueraient une brigade.

Du XVIIe au XIXe siècle: nouvelles identités, nouvelles tactiques

En plus du sentiment d'appartenance, les régiments portaient leurs titres et/ou numéros pour des raisons administratives afin de les situer dans l'appareil organisationnel de l'armée. Par exemple, les régiments d'infanterie français au début de la Grande Guerre portaient des numéros qui les identifiaient à leurs dépôts (35e R.I. de Belfort, 43e R.I. de Lille, etc.).

Un autre aspect important de l’organisation des armées concerne les titres donnés aux unités et aux formations. Initialement, les régiments portaient le nom de leurs colonels propriétaires, qui était donc un officier sénior qui « possédait » le régiment, et dont il pouvait tirer un profit monétaire (surtout à l’époque des mercenaires), mais qu’il était peu susceptible de commander sur le champ de bataille. Il n’était pas rare dans ce contexte, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles, de voir des régiments sur les champs de bataille appartenir à des particuliers, alors que d’autres régiments sur le même terrain étaient la « propriété » de l’État. C’est aussi à la même époque, dans les armées européennes, que des régiments commencèrent à s’identifier selon la région d’origine de leurs membres. Dans l’armée française, l’exemple classique demeure le Régiment de Picardie, la plus ancienne unité.

Ce principe d’« étiquetage » des régiments dans le but d’inculquer un certain esprit de corps avait été bien compris dans nombre d’armées européennes, en particulier dans l’armée britannique. À l’époque des réformes menées par le Secrétaire d’État à la Guerre Edward Cardwell, au milieu du XIXe siècle, une unité comme le Hampshire Regiment pouvait avoir deux bataillons réguliers, l’un servant outre-mer et l’autre au pays.

À ce même régiment pouvait se greffer un Special Reserve Battalion qui avait pour mandat de fournir des renforts aux bataillons réguliers du régiment, qui lui-même comprenait des bataillons territoriaux, habituellement des unités de réserve servant au pays et composées de soldats plus âgés. L’importance qu’occupe le bataillon, qui demeure l’unité tactique de base, est particulière à l’armée britannique, car dans la plupart des autres armées du monde, cette unité ne possède pas d’identité distincte et n’est que rarement séparée du reste du régiment aux fins opérationnelles.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n’y avait pas d’organisation tactique permanente dans l’infanterie sous le niveau de la compagnie. À cette époque, un terme comme celui de « peloton » référait soit à des soldats d’infanterie légère dispersés de façon hasardeuse parmi les rangs de la cavalerie afin de lui fournir un appui-feu; sinon il s’agissait de petites unités ad hoc opérant à l’intérieur d’un bataillon ou d’un régiment afin de harceler l’ennemi par de brèves volées de tir avant l’engagement principal.

C’est au moment de l’abandon progressif des tactiques linéaires (ex: le tir en volées sur plusieurs rangs) et de l’augmentation de la puissance de feu que les pelotons gagnèrent une identité permanente et, par-dessus tout, des fonctions tactiques plus précises. Dans plusieurs armées, le peloton devint la plus petite unité commandée par un officier sur une base quotidienne et permanente, souvent un lieutenant ou un sous-lieutenant. D’ailleurs, au moment où éclate la Première Guerre mondiale, le peloton est une structure déjà bien implantée dans les armées du monde, même qu’il était régulièrement l’unité tactique de base à la fin du conflit.

À un niveau supérieur, celui de la brigade, l’organisation connut à son tour des développements importants, du XVIIIe siècle jusqu’au début du XIXe. C’est également à cette époque que les armées commencèrent à être subdivisées en divisions comprenant plusieurs brigades qui rendaient les manœuvres plus aisées. Par exemple, les brigades pouvaient se déplacer en empruntant différentes routes, leurs trains de bagages seraient moins encombrants et il serait plus facile de réquisitionner la nourriture et le fourrage nécessaires.

Croquis d'une unité de l'infanterie de ligne française lors des guerres révolutionnaires. Le tournant du XVIIIe siècle fut une période de réformes militaires majeures dans les armées européennes, en particulier au plan organisationnel.

Quant aux divisions, qui comprennent au minimum deux brigades, celles-ci existaient dès le dernier quart du XVIIIe siècle, mais elles étaient soit des formations ad hoc pour une campagne spécifique ou des entités purement administratives, malgré que les travaux de certains généraux et penseurs militaires de l’époque tels le comte de Guibert et Pierre-Joseph Bourcet pavèrent la voie en ce sens. Le premier exemple organisationnel, qui fit « école » par la suite, fut celui de la division en vigueur au temps des guerres dans la France révolutionnaire. Cette division des années 1790 comprenait les trois armes, soit douze bataillons d’infanterie, un régiment de cavalerie et une artillerie à 32 canons.

L’armée française fut également une pionnière en ce qui a trait au regroupement de divisions en corps d’armée. Chaque corps comprenait de deux à quatre divisions, une brigade (ou division) de cavalerie légère, avec de l’artillerie, des ingénieurs et des unités de transport. Le corps d’armée était la formation tactique au cœur du système militaire napoléonien, à savoir une formation de 25,000 à 30,000 soldats qui pouvaient manœuvrer indépendamment du reste de l’armée. Bien dirigé, le corps pouvait combattre sur une longue période ou, lorsque nécessaire, éviter l’affrontement, si bien qu’il manœuvrait selon les circonstances. La campagne de Jena/Auerstadt de 1806 montra l’utilisation optimale d’un corps d’armée à l’époque napoléonienne.

À l’ère des armées de masse

La prochaine innovation majeure concernant l’organisation des armées n’apparut qu’un siècle plus tard. La conscription universelle commença à être généralisée parmi les grandes puissances européennes (sauf l’Angleterre) au tournant du XXe siècle et l’on vit l’apparition des armées de masse. Ces armées en campagne comprendraient un minimum de deux corps d’armée et ces grandes formations seraient généralement numérotées. Par exemple, à l’époque de la guerre franco-prussienne, les Prussiens avaient trois armées simplement numérotées de 1 à 3 sur le terrain.

Plus tard, en 1914, l’expérience montra aussi qu’il était difficile pour un commandant en chef de voir à la direction de plusieurs quartiers-généraux d’armées, si bien que, tant sur les fronts est et ouest, l’on jugea bon de créer des groupes d’armées. Ceux-ci recevaient généralement un titre correspondant au lieu géographique de leur théâtre d’opérations ou de la fonction qu’ils occupent dans l’ensemble du dispositif militaire sur le front. À titre d’exemple, une formation peut recevoir le titre de Groupe d’armées centre ou Groupe d’armées de réserve, ou encore être attitrée en l’honneur de celui qui la commande, comme le Groupe d’armées du Prince de la Couronne. En Russie, le terme Front apparaît régulièrement dans la structure de commandement russe ou soviétique, comme le Premier Front d’Ukraine, en référence au groupe d’armées en opération dans cette région ou qui avait commencé la campagne à partir de ce secteur lors de la Seconde Guerre mondiale.

Carte des opérations sur le front de l'Est en 1941. On remarque, par exemple du côté allemand, le regroupement d'armées en "groupes d'armées", comme le Groupe Nord, Centre, Sud, etc.

L’organisation militaire continua d’évoluer jusque vers la fin du XXe siècle. Les structures divisionnaires varièrent sensiblement, si bien que l’on vit apparaître des divisions blindées, motorisées, de montagne, de parachutistes, d’infanterie mécanisée et de marine. Pendant la Guerre froide, tant l’OTAN que le Pacte de Varsovie disposaient de structures militaires permanentes dans la région centrale de l’Europe, si bien que des générations de soldats se sont exercées au sein de leur corps national, qui lui-même se trouvait dans une entité multinationale sous forme de groupes d’armées.

De plus, c’est probablement dans le contexte de l’après Guerre froide, alors que l’Europe se cherchait une nouvelle identité (militaire) qu’il fut possible de mettre sur pied une structure organisationnelle française, allemande et espagnole de niveau de corps d’armée. Dans un même ordre d’idées, notons l’existence du Corps allié de réaction rapide de l’OTAN qui regroupe des forces de la plupart des états membres autour du modèle organisationnel britannique.

Conclusion

Au début de ce nouveau millénaire, l’absence de menace directe de l’ampleur de celle connue lors de la Guerre froide fut remplacée par une multiplicité d’autres risques généralement associés à la mouvance terroriste. Par conséquent, les planificateurs militaires doivent davantage penser en termes de structures armées « modulaires » qui peuvent être rapidement mobilisées pour accomplir des tâches spécifiques. Cela implique forcément l’éclatement d’anciennes structures organisationnelles.

Il est peu probable, par exemple, que l’on revienne à la structure du groupe d’armées, voire à celle de l’armée, hormis peut-être parmi les puissances de ce monde qui entretiennent toujours de larges forces en temps de paix. Finalement, l’inverse est tout aussi possible, dans la mesure où les plus petits blocs comme le bataillon, la compagnie et le peloton demeureront, car ils sont à la base du développement et du maintien d’un sain esprit de corps parmi des hommes qui se côtoient au quotidien.

D'une époque à l'autre et d'une culture à l'autre, l'organisation militaire répond d'abord et avant tout au besoin des hommes d'être ensemble, dans la paix comme à la guerre.