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Une institution essentielle et problématique : l’importance de l’American Expeditionary Force dans l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis pendant la Grande Guerre (1917-1918)

Introduction

Le Sammy.

Lorsque les États-Unis se déclarent en état de guerre avec le Reich allemand, le 6 avril 1917, leur président, Woodrow Wilson, est loin d’en être à sa première intervention militaire outremer.[i] La façon qu’a celui-ci d’appliquer sa politique étrangère ne se solde pas toujours par de retentissants succès, mais elle est révélatrice de sa volonté de recourir régulièrement à la force pour décider des événements.

Dans cet article, nous allons nous interroger sur le principe de l’engagement militaire comme facteur prépondérant de la politique étrangère américaine en 1917-1918. Plus précisément, nous analyserons le cas de l’envoi par l’Administration Wilson d’un corps d’armée expéditionnaire en Europe afin de réaliser l’objectif premier de cette nouvelle politique européenne : la victoire sur l’Allemagne. Mieux connu sous le nom d’American Expeditionary Force (AEF), ce corps constitue l’instrument par lequel Wilson entend défendre une fois de plus les intérêts de son pays, mais cette fois dans le contexte spécifique de la guerre européenne.

En effet, dans quelle mesure l’AEF, en tant qu’institution essentielle et problématique de soutien d’une politique européenne, comme nous le verrons, coopère et répond aux objectifs de Wilson pendant la période de la belligérance (1917-1918)?  Pour E. Coffman et F.S. Calhoun, les historiens « politico-militaires » ont longuement étudié le volet diplomatique de la politique européenne de Wilson, mais auraient quelque peu négligé les moyens concrets de son application.[ii]

Le Président des États-Unis Thomas Woodrow Wilson. De tous les présidents de l’histoire des États-Unis, Wilson semble détienir le record pour le plus grand nombre d’interventions militaires (7). Sous son Administration, les forces américaines sont intervenues au Mexique (1914 et 1916), à Haiti (1915), en République dominicaine (1916), en Europe (1917) puis en Russie et en Sibérie (1918-1920).

Par ailleurs, en guise d’introduction à ce problème, Coffman souligne le manque de coordination entre les autorités politiques et militaires de l’époque : “The foreign policy makers thus would not take into consideration the military aspects of their problems and actions while the military planners had little or no information, much less guidance, from the diplomats and political leaders in planning for potential conflicts”.[iii]

Sans exagérer l’ampleur réelle du problème, on peut néanmoins partir du postulat que les départements américains, qui ne bénéficient pas en 1917 de la longue expérience de leurs équivalents franco-britanniques, ont de véritables difficultés à coordonner leurs actions. C’est pourquoi on peut concevoir que l’évolution et les résultats de la politique européenne des États-Unis, en 1917-1918, sont les tenants et aboutissants d’une situation d’interdépendance entre, d’une part, les ambitions politiques de l’Administration Wilson, et, d’autre part, l’état général de l’armée au fil du conflit.

Beaucoup d’espoir… sur le papier

En ce printemps de 1917, Wilson est amené à expliquer l’importance qu’il accorde à l’usage de la force dans sa politique européenne. Cette « nouvelle diplomatie » du temps de guerre se caractérise par une volonté de coopérer militairement avec les Alliés, tout en préservant l’indépendance d’action politique des États-Unis. En effet, si le but premier est d’abattre le « militarisme allemand », Wilson donne alors son aval pour une entière collaboration interalliée. Paradoxalement, le président s’assure que son pays est entré en guerre pour ses propres raisons et qu’il y participe en tant qu’associé, et non allié.

Le commandant en chef du Corps expéditionnaire américain en Europe, le général John Pershing.

Concrétisée par la force, Wilson souhaite que sa « nouvelle diplomatie » européenne devienne le fondement par lequel l’Amérique sera à la tête d’une coalition dont la finalité est de réaliser une soi-disant « Société des Nations ». En nommant le général John Pershing comme commandant de l’AEF en Europe, Wilson lui confie aussi une autorité extraordinaire qui dépasse la sphère militaire. Lorsque nécessaire, le président lui accorde la responsabilité d’agir au nom du gouvernement américain dans les dossiers de nature politique. En considérant les distances physiques et l’état des communications à l’époque (par câblogramme), cela signifie que Pershing a presque les mains libres pour mener à bien les opérations de l’AEF et atteindre les objectifs fixés par l’embryonnaire diplomatie européenne du président.

D’un côté comme de l’autre de l’océan, on fonde beaucoup d’espoir et on conçoit de grands projets pour l’AEF. Optimistes et réalistes à la fois, les diplomates américains ne peuvent ignorer qu’il faille justement mettre au point cet outil militaire. Le manque cruel de militaires professionnels dans l’armée n’est que le premier d’une longue série de symptômes. Par ailleurs, les soldats américains n’ont pour ainsi dire aucune expérience de la guerre des tranchées. Il n’empêche néanmoins que l’Amérique témoigne d’un désir sincère de faire sentir à ses partenaires qu’ils sont justifiés dans leur enthousiasme de voir l’arrivée massive des fameux Sammies en Europe. Ce sont donc les promesses militaires qui alimentent pour un certain temps le discours de l’appareil diplomatique américain.[iv]

Les pieds sur terre, le général Pershing doit initialement penser aux problèmes stratégiques. Il sait qu’il doit engager son armée future dans une coalition franco-britannique où les partenaires ne collaborent qu’en surface afin de sauver les apparences devant les Américains. Ensuite, des défaites militaires sur divers fronts ne font qu’accroître l’urgence pour l’aide américaine.[v] Pour ce faire, Pershing propose de monter les effectifs de l’AEF à trois millions d’hommes pour 1919.

Croquis d'un soldat et d'un officier américains (France, 1918).

Le projet est difficilement réalisable, car le tonnage maritime disponible est insuffisant pour le transport des troupes. Néanmoins, sur le plan politique, on veut faire circuler ce projet afin de montrer que l’AEF constitue un bassin illimité d’hommes qui se porteront à la rescousse des Alliés. Dans cette optique, on aimerait à Washington que l’AEF puisse y apporter sa contribution en tant qu’organisation unifiée et indivisible. Il n’en va pas ainsi du côté de Londres et de Paris qui désirent amalgamer des troupes américaines dans leurs armées respectives pour, officiellement, les habituer à la guerre des tranchées.

Pershing et Wilson connaissent parfaitement bien les intentions des Alliés. La fragmentation de l’AEF serait une option à considérer afin de faire taire les critiques franco-britanniques qui se plaignent que l’Amérique tarde à s’impliquer. Cependant, l’idée d’éparpiller l’AEF contredit ce principe de base énuméré dès le début de la belligérance, à savoir que l’armée des États-Unis ira combattre en Europe comme un corps unifié.

Par ailleurs, Pershing dit clairement que, même si l’on morcelait son armée, son pays n’a pas les moyens d’intervenir à la vitesse désirée par les Alliés. L’emploi immédiat au front de troupes américaines pourrait, à court terme, stimuler le moral des Alliés. Par contre, les pertes potentiellement surélevées reliées à l’inexpérience et à l’impréparation provoqueront l’effet contraire dont Wilson entendra assurément parler. Déjà embarrassée par la question de l’impréparation, l’Administration Wilson ne pourra probablement pas supporter politiquement une première défaite militaire.

L’AEF prend forme, l’ennemi va attaquer

La création du Conseil Suprême de Guerre (CSG) le 7 novembre 1917 constitue pour les Alliés une tentative afin de mieux coordonner leurs actions, et d’être en mesure d’encaisser le choc des offensives allemandes prévues pour le printemps 1918. La défection russe peut libérer un million de soldats allemands qui seront aussitôt transférés sur le front franco-belge, affichant pour un temps une évidente supériorité numérique sur les Alliés.

Ce qui fait hésiter les États-Unis à accorder leur pleine participation aux travaux du nouveau conseil interallié c’est l’éternelle question de l’amalgamation de leurs troupes. L’Administration pense tirer des bénéfices de la participation américaine au conseil interallié dans l’optique de considérations purement stratégiques face aux prochaines offensives ennemies. Autrement dit, on suppose qu’une armée américaine autonome va tout bonnement prendre sa place aux côtés des armées alliées, sans qu’il soit question de la fragmenter afin de boucher les trous quand les Allemands attaqueront. L’Administration préfère ainsi s’en tenir aux questions militaires.

L'ambassadeur des États-Unis en France, William G. Sharp.

À la suite d’une autre réunion du conseil interallié tenue à Paris en janvier 1918, l’ambassadeur américain dans la Ville Lumière, William Sharp, câble à Washington que la question de l’amalgamation est un objet fréquent de débat. Il fait pression sur l’Administration pour qu’elle envoie immédiatement au CSG un représentant politique accrédité, ce qui lui est refusé.[vi]

À l’instar de plusieurs généraux alliés, Pershing dénonce l’article nº 4 des statuts du CSG (surnommé entre temps le « Soviet ») qui accorde aux politiciens une sorte de veto lorsque ces derniers sont en désaccord avec les plans d’opérations soumis par les militaires compétents. Dans ce contexte, les chefs militaires ont l’impression d’être de simples « conseillers techniques ».

De plus, cette non-ingérence politique dans les affaires du conseil interallié maintient dans son intégralité l’autorité de Pershing comme représentant officiel de son pays en Europe. Ce non catégorique traduit la position commune de Wilson et de Pershing sur le danger de cette main mise du pouvoir politique dans la sphère militaire. Constatant que l’AEF commence à se constituer en France, les dirigeants militaires franco-britanniques multiplient les suggestions d’amalgamation. L’intransigeance de Pershing, même pour les projets les plus minimes d’intégration de troupes, reflète encore cette réalité politique qui veut que les États-Unis fassent partie d’une association et non d’une alliance.

Toujours est-il que les Britanniques, flairant une paix séparée sur le front russe, formulent un projet concret pour amener le plus rapidement possible les Américains en France.[vii] Le 30 janvier 1918, le général anglais Sir William Robertson suggère à Pershing d’envoyer l’équivalent de 150 bataillons d’infanterie (150,000 hommes) basés sur le modèle organisationnel britannique. Exceptionnellement, ceux-ci seraient composés uniquement de fantassins et de mitrailleurs, et ne seraient pas accompagnés des compléments standards tels des unités d’artillerie, de génie, de transport, etc.

Déjà envoyées outre-mer, ces futures formations incomplètes d’infanterie permettraient à tout le moins d’accélérer leur entraînement et, on s’en doute, de les fondre dans les divisions britanniques. Les Britanniques se chargeraient de fournir le transport, de même que le matériel lourd de combats et autres unités auxiliaires qui font d’une division d’infanterie une formation combattante entièrement autonome. Pershing s’y oppose, mais consent de temps à autre à prêter certaines de ses divisions aux Alliés à des fins spécifiques d’entraînement, en échange desquelles il récupère par la suite ses hommes.[viii]

Croquis de mitrailleurs américains utilisant une mitrailleuse française Hotchkiss (1917-1918).

6,000 canons allemands parlent

Le 21 mars 1918 commence la bataille tant redoutée par les Alliés et les Américains. Appuyées par 6,000 canons, quelque 60 divisions allemandes attaquent sur un front large de 60 km, à la jonction des armées franco-britanniques devant Amiens.  Alors qu’on réalise à Washington qu’une paix de compromis n’est pas possible dans ces conditions, des divisions de l’AEF montent en ligne dans des secteurs « calmes » comme en Lorraine, et ce, dans le but de libérer des divisions françaises qui font aussitôt mouvement vers la Picardie.

Les pressions se font fortes sur Pershing pour qu’il fasse intervenir massivement les Américains dans la bagarre. Le 31 mars, Lloyd George et Clemenceau outrepassent Pershing et câblent à Wilson sur l’urgence d’envoyer des troupes malgré les carences quant au niveau d’entraînement. Les dirigeants franco-britanniques ne comprennent pas que, en dépit de la situation précaire sur le front, l’Administration et Pershing s’entendent toujours pour maintenir le statut d’unité de l’AEF.

Pershing ne partage pas les craintes exprimées par les Alliés. Selon lui, un repli du front, si grave soit-il, ne provoque pas une débâcle, tant et aussi longtemps qu’une cohésion est observée entre les divers groupes d’armées. Cela peut être juste, sauf que les Alliés s’en étaient tenus à ses promesses du 21 mars d’envoyer à brève échéance des troupes de l’AEF là où elles seraient le plus utiles.

L'apprentissage de la guerre des gaz fait aussi partie de la réalité des soldats américains en France (septembre 1918).

Cette armée aurait-elle pu sauver les meubles? Peut-être, en supposant que seul l’apport d’une infanterie américaine inexpérimentée, composée de fantassins et de mitrailleurs, constituerait l’unique possibilité d’arrêter les Allemands. Ce fameux et urgent besoin de fantassins et de mitrailleurs se justifie pour deux raisons : l— les fantassins prenaient à l’époque moins de temps à former et à équiper; 2— on peut aisément fournir aux Américains les mitrailleuses manquantes, celles-ci dégagent une puissance de feu considérable, ce dont on avait réellement besoin. À l’instar de bon nombre de généraux alliés, Lloyd George et Clemenceau tentent de convaincre Wilson, à défaut de Pershing, du bien-fondé de l’amalgamation, dont on se convainc plus que jamais de la nécessité.

Au plus fort de la crise militaire, le général américain consentira à prêter quelques divisions, mais pour un temps limité. Une fois les offensives ennemies contenues, Pershing met à nouveau ses bémols sur l’amalgamation. Sa critique se fonde cette fois-ci sur le fait que le maréchal Foch, récemment chargé de coordonner les armées alliées, tarde à reconnaître la réalité de l’AEF comme corps combattant. En juillet, Pershing obtient la confirmation à l’effet que les Allemands sont arrêtés sur la Marne et passent définitivement en mode défensif.

L’urgence levée, il décide alors de ne plus prêter ses soldats afin de remplir les vides des armées franco-britanniques. De plus, le général américain constate que l’unité de commandement autour du leadership de Foch est fragile. Cela le renforce dans son opinion en faveur d’une armée américaine autonome. Dans les faits, les troupes de l’AEF sont présentes derrière le front. Elles sont réparties plus ou moins également dans les armées franco-britanniques à des fins d’entraînement.

Des fantassins américains dans la forêt de l'Argonne (France, 1918).

Les divers programmes et promesses d’envois de troupes de l’AEF dans les contingents alliés ne se sont pas toujours traduits par des expériences concrètes, mais plutôt aléatoires. L’unité d’action de l’AEF est subordonnée à l’urgence de la situation pour la période de mars à juillet 1918. Pershing envoie néanmoins quelques divisions au feu. Les pertes sont considérables, mais l’expérience gagnée y est précieuse. Dans ces circonstances quotidiennes qui mènent les Alliés et les Américains au bord de la défaite, le président Wilson soutient sans relâche son commandant en chef.

Grandeurs et misères d’une victoire

Le 10 août 1918 est une date importante dans l’histoire de l’AEF en France. À partir d’un certain nombre de divisions déjà en ligne, Pershing crée la First U.S. Army, ce qui officialise l’existence même de l’armée américaine comme organisation combattante, au même titre que les armées françaises et britanniques. Des contingents de plus en plus importants débarquent en France, si bien qu’à ce rythme les effectifs de l’armée américaine seront en janvier de 1919 plus nombreux que les armées françaises et britanniques réunies.

Les Alliés craignent, non sans raison, que l’Amérique ne s’accapare la part du lion lors d’une éventuelle conférence de paix. Les Allemands, qui savent à partir du mois d’août que la victoire militaire n’est plus possible, souhaitent au contraire que les événements aillent dans cette direction. Ils reconnaissent en octobre qu’il va dans leurs intérêts de négocier un armistice sur la base des propositions de paix de Wilson. C’est dans ce contexte que Pershing insiste pour que l’AEF devienne le fer de lance de la contre-offensive générale lancée par Foch depuis le 18 juillet. À l’instar de Wilson, Pershing pense aussi à l’après-guerre.

D’autre part, l’Administration a tout intérêt à maintenir en Europe une armée puissante et autonome pour réaliser l’objectif premier de Wilson qui est de vaincre l’Allemagne. Le problème est que l’AEF livre à l’automne 1918 une série d’offensives qui, bien que victorieuses en apparence, démontrent par le nombre anormalement élevé des pertes un manque évident d’expérience qui persiste.

Célèbre cliché de la guerre de 1914-1918 montrant des soldats américains qui opèrent un canon français de 37mm sous le feu ennemi, possiblement lors de la seconde bataille de la Marne (été 1918).

De plus, les chefs militaires américains se plaignent fréquemment du grand nombre de « visiteurs » qui flânent dans leurs états-majors afin d’y trouver des arguments supplémentaires pour discréditer la participation de l’AEF. L’un de ces visiteurs, Clemenceau, digère mal que les pouvoirs politiques et militaires soient encore concentrés dans les mains d’un seul homme. Tout comme Lloyd George, il fait appel à Wilson à maintes reprises pour dénoncer cette situation. Encore une fois, le silence de l’Administration peut être perçu comme un consentement tacite aux manières de faire du général du Missouri.

Dans un autre ordre d’idées, on peut imaginer l’impression créée chez les Alliés par l’arrivée massive des contingents américains. Or, le problème du transport maritime de ces troupes est un objet constant d’angoisse pour l’Administration. En effet, les Américains sont dépendants des Britanniques pour plus de 50 % du tonnage maritime nécessaire au transport des troupes. En août 1918, une fois l’orage allemand passé, les Britanniques font effectivement connaître aux dirigeants de l’AEF leurs intentions de réduire le tonnage mensuel réservé au transport des troupes. Pershing en appelle à Washington pour que Wilson intervienne personnellement dans l’affaire.

Bien loin de la problématique de l'amalgamation, le Roi d'Angleterre George V décore un soldat américain (équipé d'une carabine britannique!).

En effet, l’Administration peut-elle expliquer que des 307,000 soldats expédiés en France en juillet, les effectifs chutent à 188,000 en octobre?[ix] Peut-on parler ici de chantage de la part des Britanniques? Si on répond par l’affirmative, on pourrait aussi blâmer Wilson dont la politique à l’égard des Anglais manquait nettement de fermeté. Ce qui semble étonnant, et même troublant pour l’AEF, c’est que de juillet à octobre, il s’écoule une période d’au moins trois mois avant que quelqu’un à Washington ne tire la sonnette d’alarme. Fort heureusement pour les Alliés et les Américains, l’Allemagne sollicite auprès de Wilson un armistice en octobre 1918.

C’est à ce moment qu’on peut finalement mesurer le poids de l’AEF à l’étape des négociations d’armistice. Celui-ci a un contenu proprement militaire, mais les conséquences seront politiques. Dans cette optique, Wilson ne tient pas à être relégué au second plan par Pershing. Le président veut empêcher l’Allemagne de reprendre les armes, certes, mais sans l’affaiblir au point de permettre à la caste militaire radicale de ce pays de revenir au pouvoir.

C’est là où se trouve le principal désaccord entre lui et Pershing, car ce dernier veut écraser l’appareil militaire allemand. Par contre, fidèle à son habitude, Wilson préfère s’en tenir aux avis de son général pour diriger conjointement avec les Alliés le processus d’émission des conditions d’armistice à partir d’octobre. Le président désapprouve généralement les conditions qui impliquent une intervention directe d’une AEF plus ou moins rodée. Ce que l’on cherche avant tout, c’est d’éviter que les divergences au sein de l’appareil politico-militaire américain ne soient affichées ouvertement.

Or, c’est ce qui arriva le 29 octobre quand Pershing prétend publiquement rejeter en totalité l’« armistice de compromis » des Alliés, armistice pour lequel il a soumis ses recommandations pour sa rédaction quelques jours auparavant! En rendant public le désaccord entre lui et son président, Pershing désavoue en quelque sorte son gouvernement devant les Alliés et le monde.

Conclusion

Que l’on se positionne du côté des Alliés ou de l’Administration, l’AEF fut régulièrement au cœur des litiges. Rappelons simplement les dossiers de l’amalgamation, de la « coopération » interalliée lors des batailles de 1918, de l’imbroglio du transport maritime et, enfin, de l’AEF comme moyen de pression lors des négociations d’armistice.

Ce que l’on retient d’abord, c’est que les machines politique et militaire américaines étaient insuffisamment huilées pour affronter les paramètres d’une crise devenue mondiale par l’intervention de Washington en 1917. Plus inquiétant, l’Administration et les Alliés ont été carrément chanceux de s’en être tirés face aux Allemands, vu l’entêtement de Pershing qui voulait que ses soldats combattent sous leurs drapeaux.

D’un autre côté, Wilson a fait preuve d’une trop grande largesse d’esprit, ou de naïveté, en accordant carte blanche à son général. L’AEF a néanmoins livré la marchandise par sa contribution essentielle à la victoire finale. Toutefois, son inexpérience fit d’elle une mine d’or d’embarras pour l’Administration.  Si la guerre ne s’était poursuivie en 1919, sans doute que le bilan de son action eut été différent, voire meilleur. Mais, pressés d’en finir avec les querelles européennes, le Congrès américain dit non la ratification du traité de Versailles en 1920, dissout l’AEF la même année et signe une paix séparée avec l’Allemagne en 1921.

Des officiers américains levant leur verre pour la caméra (France, 1918).

Notes

i Mexique (1914 et 1916), Haïti (1915) et République dominicaine (1916).

i i Edward M. Coffman, « The American Military and Strategic Policy in World War I » dans Adrian W. Preston et Barry D. Hunt (dir.), War Aims and Strategic Policy in the Great War, 1914-1918, Totowa (NJ), Rowman and Littlefield, 1977, p. 67-84  et Frederick S. Calhoun, Uses of Force and Wilsonian Foreign Policy, Kent (OH), Kent State University Press, 1993. 172 p.

i i i Edward M. Coffman, Ibid., p. 69. Ce n’est qu’en 1938 qu’est créé un « comité de liaison » entre les Secrétariats d’État, de la Guerre et de la Marine.

iv U.S. Department of State, Papers Relating ttto the Foreign Relations of the United States, 1917. Supplement 2. The World War. Volume 1, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1932, p. 76-77.

v 1917 : pertes navales dues à la guerre sous-marine, une partie de l’armée française en mutinerie, échec britannique devant Ypres (juillet-nov.), débâcle italienne devant Caporetto (oct.-nov. ), armistice germano-russe (déc.).

vi Ibid. 1918. Supplement 1. The World War. Volume 1, p. 63.

vii La paix est scellée le 3 mars 1918 par la signature du traité de Brest-Litovsk entre les Allemands et les Bolcheviks.

viii John J. Pershing (général), My Experiences in the World War. Volume 1, New York, Frederick A. Stokes Company, 1931, p. 309.

ix Edward B. Parsons, « Why the British Reduced the Flow of American Troops to Europe in August-October 1918 » dans Canadian Journal of History, no. 12 (décembre 1977), p. 173.

La campagne de Normandie (1944)

Introduction: la donne stratégique

Célèbre photo du caporal Victor Deblois de St-Georges-de-Beauce (Régiment de la Chaudière) tenant en joue des prisonniers allemands (juin 1944).

1944. Les forces alliées à l’ouest de l’Europe avaient convenu depuis longtemps de la nécessité d’une invasion du continent dès que les conditions militaires, logistiques et météorologiques le permettraient. Pour leur part, les Soviétiques réclamaient également, depuis au moins trois ans, l’ouverture de ce fameux second front afin de réduire la pression allemande à l’Est. Cependant, les Britanniques avaient des réticences et des doutes quant à la faisabilité d’une telle opération de débarquement sur les côtes de la France. On se souvenait trop bien du désastre du raid de Dieppe d’août 1942, qui avait été mené par l’un des partenaires de l’Empire britannique, le Canada.

En effet, l’assaut sur Dieppe par des éléments d’une division canadienne et un commando britannique avait échoué avec de lourdes pertes. L’opération ratée avait illustré la panoplie des problèmes logistiques, dont celui de la traversée de la Manche. Dès lors, les planificateurs stratégiques réalisèrent que les prochaines vagues d’assaut auraient besoin d’être appuyées par des véhicules blindés spécialement conçus pour ce genre d’opération, de même que d’être transportées par des péniches permettant une attaque amphibie.

Cela dit, si l’on se ramène à un niveau stratégique, l’idée même d’un débarquement sur les côtes ouest de l’Europe était dans l’air depuis un certain temps. Ce fut surtout à partir de la conférence de Casablanca de janvier 1943 que Churchill et Roosevelt s’entendirent à l’effet que les Alliés allaient maintenir la pression sur les Allemands. Leur stratégie d’ensemble reposait essentiellement sur trois éléments.

La conférence de Casablanca (1943). De gauche à droite, le général Giraud, le président Roosevelt, le général de Gaulle et le premier ministre Churchill.

Le premier consistait en un assaut prévu à l’été en Méditerranée, c’est-à-dire un débarquement dans la péninsule italienne. Ensuite, on s’était entendu pour maintenir et intensifier la cadence de l’offensive aérienne contre l’Allemagne. Enfin, le moment venu, un débarquement en France serait tenté. Bien que la conférence de Casablanca ne permit pas de nommer sur le champ un commandant suprême pour une opération en France, on confia néanmoins au lieutenant-général britannique Frederick Morgan, le dirigeant du Chief of Staff to Supreme Allied Commander (COSSAC), le soin de préparer des plans d’invasion avec comme date exécutoire le 1er mai 1944.

Logistique et tromperie

Le lieutenant-général Frederick Morgan, l’un des artisans d’Overlord.

L’état-major du COSSAC envisagea deux principaux sites d’invasion en France: le Pas de Calais, qui se trouvait de l’autre côté de la Manche en son point le plus exigu, puis la Normandie. On opta finalement pour le second site. L’argument de base reposait sur le fait que la Normandie paraissait, d’une part, être un endroit moins naturel pour un débarquement, compte tenu de la distance beaucoup plus éloignée et, d’autre part, le secteur était moins bien défendu. À cela, il faut ajouter la possibilité de capturer rapidement le port de Cherbourg et, bien que le théâtre d’opérations soit plus loin que celui du Pas-de-Calais, la Normandie demeurait à l’intérieur du rayon d’action de l’aviation alliée basée en Angleterre. Par ailleurs, la Normandie se situait vis-à-vis la côte anglaise et de ses nombreux ports, ce qui faciliterait le ravitaillement des troupes débarquées.

Le général Morgan croyait qu’à elle seule la capture du port de Cherbourg nécessiterait un délai de deux semaines et qu’entre temps les conditions météorologiques de la Manche rendraient plus ardu le ravitaillement des troupes sur la plage. D’ailleurs, dans le but de remédier aux difficultés logistiques, deux immenses ports artificiels flottants (les Mulberries) seraient remorqués en France. Conscient par conséquent de l’imposante contrainte logistique, le général Morgan s’était allié toutes les technologies et les compétences nécessaires à la réussite de cette gigantesque opération amphibie. À cet égard, il avait fait appel à son ancien collègue sorti de la retraite, le major-général Percy Hobart, un pionnier de l’arme blindée, afin de prendre le commandement d’une division composée de funnies, ces véhicules spécialement conçus pour aider les assaillants à débarquer sur la plage et avancer à travers les défenses ennemies.

Une partie d’un port artificiel (Mulberry) érigé sur la côte normande en 1944 afin d’assurer le ravitaillement des forces terrestres sur le continent. À noter les batteries anti-aériennes installées sur la structure supérieure.

À l’élément logistique, il fallait ajouter celui de la tromperie. En effet, le plan naval de l’opération portait le nom de code NEPTUNE, celui de l’offensive en tant que telle OVERLORD, puis un troisième allait porter le nom de code FORTITUDE. L’idée à la base de ce dernier plan consistait à faire croire aux Allemands que le Pas de Calais serait le lieu du débarquement et que l’opération en Normandie ne serait qu’une diversion.

Concevoir l’invasion

Les plans de l’invasion du continent européen se peaufinèrent au cours de l’année 1943 jusqu’au moment où, en décembre, le général américain Dwight Eisenhower fut nommé commandant suprême des forces alliées avec comme adjoint le maréchal de l’air britannique Arthur Tedder. D’ailleurs, fait étonnant s’il en est un, tous les autres commandants adjoints d’Eisenhower pour l’opération étaient britanniques. Par exemple, les forces navales étaient sous les ordres de l’amiral Bertram Ramsay, celles au sol (le 21e Groupe d’Armées) sous le commandement du maréchal Bernard Montgomery et, enfin, l’aviation sous la direction du maréchal de l’air Trafford Leigh-Mallory.

Parmi ces officiers, Montgomery ne s’était pas gêné pour critiquer certains aspects du plan d’invasion préparé par le COSSAC, notamment celui de la dotation en troupes pour l’assaut initial qu’il jugeait insuffisante. Montgomery fit pression afin que l’on fasse passer à cinq le nombre de divisions d’infanterie qui allaient donner l’assaut. Ces divisions seraient réparties en différents secteurs d’est en ouest face à la plage. Cette première vague d’assaut était donc composée de deux divisions américaines, deux divisions britanniques et une division canadienne. Leurs flancs seraient protégés par trois divisions aéroportées, soit la 6e Division aéroportée britannique à l’est de la zone d’opération, puis les 82e et 101e Divisions aéroportées américaines à l’ouest.

Dans le but que l’invasion réussisse, il fallait l’appuyer par toute une série de manœuvres opératoires, que certains jugeront au final secondaires, mais qui eurent malgré tout leur importance, ne serait-ce qu’au niveau de la diversion engendrée. À titre d’exemple, notons l’important travail réalisé par la résistance française sur le terrain afin d’amasser un maximum d’informations à jour sur la zone d’invasion.

Préalablement au débarquement, la résistance française joua un rôle important dans la collection d’informations, de même que lors d’opérations de sabotage des lignes de communication ennemies.

Il faut également considérer les opérations aériennes préalablement menées afin d’observer le dispositif défensif de l’ennemi, sans négliger la collecte d’informations qui, une fois le tri fait et les sources confrontées, permettaient d’établir un portrait général de la situation sur le terrain. À cela, ajoutons des attaques aériennes sporadiques contre les lignes de communication ennemies (chemins de fer et routes) en divers endroits. Le but de ces derniers assauts était de ne pas privilégier la Normandie, histoire de ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi.

Le temps, la tromperie et la logistique constituaient trois éléments fondamentaux au succès potentiel de l’opération. Le temps fut en effet une variable importante, ne serait-ce qu’en considérant le moment propice dans l’année où il fallait attaquer (idéalement l’été), puis la lenteur à monter une force d’invasion d’ampleur. À cet effet, Montgomery avait demandé encore plus de péniches d’assaut, ce qui forcément allait reporter la date de l’invasion, qui passa du 1er mai au 5 juin 1944. Pour sa part, l’opération FORTITUDE prit son rythme de croisière, ce qui persuada les Allemands que les Américains sous le commandement du général George Patton étaient positionnés au sud-est de l’Angleterre, fin prêts pour une invasion du Pas-de-Calais.

Un char d’assaut de type Sherman gonflable utilisé dans le cadre de l’opération FORTITUDE.

La perspective allemande

Les Allemands savaient qu’une invasion du continent était imminente. Leurs forces en France, en Belgique et aux Pays-Bas, sous les ordres du commandant en chef à l’Ouest Gerd von Rundstedt, comprenaient le Groupe d’Armées G, au sud de la France, puis le Groupe d’Armées B au nord sous les ordres d’Erwin Rommel. La 7e Armée, appartenant à ce dernier Groupe, occupait le front de la Normandie, puis la 15e Armée s’était vue confier la défense du Pas de Calais, de la Belgique et des Pays-Bas.

Les Allemands travaillaient au renforcement de leurs dispositifs défensifs sur le continent, en particulier avec la construction du fameux Mur de l’Atlantique à partir de 1942. L’ampleur de la tâche à exécuter inquiéta Rommel, qui faisait des pressions afin que s’accélèrent les travaux. Sa propre expérience des combats en Afrique du Nord l’avait persuadé que la théorie alors enseignée dans les manuels militaires quant à la mise en place de dispositifs défensifs contre des assauts amphibies ne tiendrait pas la route sur le front normand. En effet, la théorie générale de l’époque enseignée aux généraux allemands consistait vaguement à l’identification de la principale menace, puis concentrer les réserves nécessaires pour la contrer.

Le maréchal Rommel inspectant le dispositif du Mur de l’Atlantique.

Par conséquent, Rommel était d’avis que cette manière de voir les choses ne fonctionnerait pas en Normandie, pour la simple raison que les Alliés contrôlaient totalement le ciel, si bien que les manœuvres au sol (surtout en plein jour) étaient dangereuses. De plus, le maréchal allemand pensait qu’une invasion ennemie devait être immédiatement arrêtée sur la plage, ce qui signifiait que, tant pour les Alliés que pour les Allemands, le premier jour de la campagne militaire serait déterminant.

Cependant, il s’avéra que von Rundstedt et le commandant du Panzergruppe West, le général Geyr von Schweppenburg, étaient en désaccord avec la vision de Rommel. Leur thèse, qui essentiellement contredisait la sienne quant à la faisabilité de repousser une invasion dès le premier jour, s’appuyait sur un seul argument, mais un de taille. En partant du principe que l’appui des divisions blindées situées en Normandie et dans le Pas de Calais était vital, leur utilisation nécessitait au préalable le consentement personnel de Hitler. Dans les faits, Rommel ne disposait à sa guise que d’une seule division blindée de qualité moyenne, la 21e Panzer, qu’il pouvait immédiatement utiliser sans demander quelconque permission.

Au niveau stratégique, l’autre facteur qui jouait à la défaveur des généraux allemands à l’ouest était que la majorité des ressources de l’armée étaient consacrées au front est. Le commandement à l’ouest n’avait à sa disposition que peu de divisions parfaitement opérationnelles. La plupart des unités n’étaient pas à effectifs complets et dépendaient largement du cheval comme principal moyen de transport. Par ailleurs, nombre de ces divisions étaient composées de soldats « étrangers » (non allemands), dont des prisonniers de guerre soviétiques qui parlaient très peu la langue de Goethe.

Quant au ravitaillement des troupes, notons que les bombardements de l’aviation alliée menés depuis quelques années avaient affecté, dans une certaine mesure, la production industrielle d’armements. Quoiqu’on en dise sur l’efficacité de ces raids aériens, ils forcèrent le commandement allemand à consacrer d’importantes ressources humaines et matérielles à la défense anti-aérienne du Reich, le tout au détriment des différents fronts terrestres. D’ailleurs, la plupart des escadrons de chasse allemands étaient affectés à la couverture aérienne de l’Allemagne, et non à celle des autres fronts comme la Normandie.

Des soldats allemands des fameuses divisions de Panzer-SS, celles dont Rommel aurait bien eu besoin le Jour J.

L’assaut

La mauvaise température contraignit Eisenhower à repousser de 24 heures l’invasion prévue le 5 juin. Le soir même, les prévisions météorologiques n’étaient guère encourageantes, si bien que le général américain fut confronté à une grave décision. Le matin du 5 juin, il convoqua son état-major à Southwick House, près de Portsmouth, afin d’informer ses généraux que le Jour J serait prévu pour le lendemain, et ce, peu importe les caprices de la nature.

Ce faisant, Eisenhower ordonna aux 5,000 embarcations maritimes de larguer leurs amarres et aux parachutistes de monter dans leurs appareils pour des largages qui débuteraient aux alentours de minuit, le 6 juin. C’est dans ce contexte que les premiers accrochages entre les soldats alliés et allemands eurent lieu, lorsque des soldats britanniques transportés par planeurs parvinrent à sécuriser des ponts près de Caen et de la rivière Orne au nord de la capitale normande.

Peu de temps après, les divisions aéroportées américaines furent larguées et, bien qu’elles furent largement dispersées (avec nombre d’hommes perdus en mer ou noyés dans les rivières), elles parvinrent à semer la confusion dans le commandement allemand. Celui-ci était en effet indécis, dans la mesure où son chef Rommel était parti en permission en Allemagne et que plusieurs des officiers supérieurs de la 7e Armée étaient absents pour des exercices militaires à Rennes.

Carte des opérations en Normandie en 1944. On y voit les principaux secteurs de débarquement du Jour J, de même que les zones de parachutage. Les villes et dates indiquent les lieux des principaux engagements qui suivirent le débarquement, jusqu’à la libération de Paris à la fin d’août 1944.

Les opérations aéroportées entreprises dans la nuit furent suivies tôt le matin par l’assaut amphibie principal. Les Britanniques et les Canadiens débarquèrent sur la plage dans des secteurs aux noms de code de GOLD (brit.), JUNO (can.) et SWORD (brit.) (voir la carte). L’opération anglo-canadienne se déroula somme toute conformément à ce qui était prévu, bien que la pénétration à l’intérieur de terres fut par la suite beaucoup plus difficile que ce qui avait été anticipé (la 3e Division britannique ayant échoué à capturer Caen le premier jour).

De leur côté, les troupes américaines qui prirent d’assaut la plage UTAH à l’extrémité ouest de la ligne de front progressèrent rapidement avec peu de pertes en cette première journée. Cependant, les Américains qui débarquèrent à OMAHA furent accueillis par un feu d’enfer qui faillit compromettre le succès de l’invasion, d’autant que leurs véhicules blindés furent détruits ou coulés. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que ces forces d’assauts ne disposaient pas d’autant de véhicules spécialisés dans les assauts amphibies comme en possédaient les Britanniques.

Image tirée du film « Il faut sauver le soldat Ryan » montrant l’horreur des combats dans le secteur d’Omaha Beach le 6 juin 1944.

En dépit des difficultés rencontrées à OMAHA, la première journée du débarquement en Normandie fut considérée comme un succès. Environ 150,000 soldats alliés étaient déployés et la contre-offensive tant attendue de la part des Allemands ne parvint pas à se matérialiser. La 21e Panzer, seule division blindée à la disposition immédiate de Rommel, se trouvait tout près du secteur SWORD et de la zone de parachutage près de l’Orne, mais elle ne fut engagée que de longues heures après le début du débarquement.

Pendant les jours qui suivirent, les Alliés firent la liaison entre les différentes têtes de pont à la suite du débarquement. Pour leur part, les Américains entreprirent la capture de la péninsule du Cotentin, tandis que les Britanniques tentèrent le premier d’une série d’assauts pour prendre Caen bien défendu. D’ailleurs, la célèbre 7e Division blindée britannique (les Rats du Désert), avec son expérience de l’Afrique, connut maintes difficultés à manœuvrer dans le difficile terrain du bocage, si bien qu’elle fut battue lors de la bataille de Villers-Bocage du 12 au 14 juin.

L’un des objectifs majeurs, le port de Cherbourg, tomba à la fin de juin, mais les installations étaient si endommagées qu’il fallut des mois pour les réparer. Ce n’était que le début de longues frustrations pour les Alliés. La pire d’entre elles était probablement la résistance qu’exerçaient les Allemands dans et autour de Caen. Les Britanniques avaient lancé du 24 au 30 juin l’opération EPSOM, qui visait essentiellement à prendre la capitale normande par le flanc ouest. Encore une fois, les progrès étaient bien lents et les combats d’une rare violence.

Un objectif du Jour J, la ville de Caen ne tomba qu’un mois et demi plus tard.

La guerre en Normandie: usure et immobilisme

Les caractéristiques de la bataille pour la Normandie, où l’intensité des combats ressemblait par moment à s’y méprendre à celle de la guerre de 1914-1918, n’étaient que trop évidentes. Il faut d’abord considérer que les Alliés avaient à leur disposition une quantité de ressources que les Allemands ne purent jamais égaler, ni même s’en approcher. Les Alliés étaient même parvenus à maintenir un minimum de ravitaillement des troupes, malgré une tempête qui détruisit le port artificiel américain et qui endommagea sévèrement celui des Britanniques.

Par ailleurs, l’aviation anglo-américaine fit des ravages dans les unités allemandes en partance pour le front, si bien qu’elle rendit leurs mouvements sur le champ de bataille presque impossible en plein jour. Malgré tout, cette supériorité matérielle des forces alliées ne pouvait immédiatement compenser pour leur manque relatif d’expérience du combat, qui eut un impact non négligeable par moment sur le moral des troupes dans la campagne normande. En effet, la particularité du bocage, présent surtout dans l’ouest de la Normandie, favorisait les défenseurs et on pouvait même se demander, à l’état-major d’Eisenhower, si les difficultés du terrain n’allaient pas compromettre l’ensemble des opérations.

Des soldats américains à plat ventre dans le bocage normand. Ces hautes haies épaisses favorisent la défense et la précaution est toujours de mise face aux tireurs embusqués.

Ces doutes quant à l’issue de la campagne étaient partagés à l’état-major allemand, mais pour d’autres raisons. En plus d’une carence évidente en ressources, il y avait assurément des problèmes au niveau du haut commandement. Par exemple, Hitler déplorait le manque d’énergie et le pessimisme de von Rundstedt, qui fut bientôt remplacé par Günther von Kluge, un officier qui arriva plein de confiance en théâtre d’opérations, mais qui désenchanta rapidement à son tour. De son côté, Rommel avait été grièvement blessé lors d’une attaque aérienne le 17 juillet, sans compter que trois jours plus tard, l’attentat à la bombe raté visant à tuer Hitler ne fit qu’accroître les tensions entre ce dernier et ses officiers supérieurs.

Toujours dans l’optique des problèmes de direction, les Alliés connurent leur lot d’ennuis. À titre d’exemple, le rôle de Montgomery lors de cette campagne se prête à la controverse. Le maréchal britannique croyait en l’importance de « fixer » les divisions blindées allemandes à l’est, tandis que les Américains feraient face à moins de résistance pour percer à l’ouest. En clair, les forces anglo-canadiennes allaient absorber, en principe, le principal choc des meilleures troupes ennemies. Un mois après le débarquement, Montgomery était confronté à une impasse militaire, à savoir que Caen était toujours aux mains des Allemands.

Toujours dans le bocage normand, des soldats britanniques font face aux Waffen-SS dans le cadre de l’opération GOODWOOD (19 juillet 1944).

C’est alors que Montgomery se trouva sous pression et il dut lancer une opération de dégagement le 18 juillet sous le nom de code GOODWOOD. Trois divisions blindées allaient prendre Caen par l’est, le tout précédé par une offensive aérienne d’envergure. Bien que Montgomery ne sembla pas de cet avis, les historiens ont par la suite critiqué GOODWOOD, qualifiant même cette opération de « désastre ». En effet, les forces anglo-canadiennes perdirent en l’espace de quelques heures plus de 6,000 hommes et 400 blindés, sans qu’aucune percée du front ne soit obtenue. Montgomery n’accordait pas tant d’importance au résultat de l’offensive. Ce qui lui importait, c’était d’attirer sur son front les réserves allemandes, donnant ainsi au général Omar Bradley, le commandant de la 1ère Armée américaine, la marge de manœuvre nécessaire pour la percée.

La percée

Par conséquent, Bradley mit au point l’opération COBRA qui débuta le 25 juillet à l’ouest de Saint-Lô. Les objectifs initiaux étaient modestes, mais le lieutenant-général Joseph Collins, qui commandait le 7e Corps sous Bradley, réalisa la percée tant attendue et exploita la brèche jusqu’à Avranches. Ce déblocage du front à l’ouest de la Normandie permit également au commandement américain de se réorganiser. L’arrivée massive de renforts permit l’activation de la 3e Armée sous les ordres du général George Patton, tandis que le général Courtney Hodges remplacerait Bradley à la 1ère Armée, qui lui-même prendrait le commandement du nouveau 12e Groupe d’Armées.

Une autre figure emblématique de la bataille de Normandie, le général américain George Patton.

Agressif et parfaitement rompu aux tactiques de la guerre mobile, le général Patton semblait être l’homme de la situation. Sitôt la percée réalisée par Collins, Patton déploya ses troupes vers la Bretagne, tout en n’hésitant pas pour en disperser vers l’est si une opportunité de percée se présentait. Cette guerre mobile dans laquelle combattaient les Américains ne semblait pas avoir d’égal sur le front anglo-canadien qui stagnait, toujours autour de Caen.

Les Britanniques avaient pris le point stratégique du Mont Pincon et les Canadiens montèrent deux assauts méthodiques, soit les opérations TOTALIZE et TRACTABLE, le long de la route Caen-Falaise. Ce renouvellement d’assauts combinés anglo-canadiens permit enfin de prendre Caen et de percer momentanément le front à l’est de la Normandie. Face à la situation, Hitler ordonna que soit montée une contre-offensive afin de briser ce fragile équilibre, dans le secteur de Mortain, dans le but de disloquer le dispositif allié à la jonction du front anglo-américain. En dépit de progrès initiaux le 7 août, l’assaut tourna rapidement au désastre pour les Allemands, dont les forces croulèrent sous le poids des assauts venant du ciel.

La fin de la campagne

En ce mois d’août de 1944, les troupes allemandes se trouvèrent au piège dans une poche autour de Falaise. Les Américains avancèrent à partir du sud, alors que les Britanniques, les Canadiens et une division blindée polonaise en firent de même au nord. Malgré que les Alliés furent quelque peu lents à fermer la poche, ce qui permit à plusieurs milliers de soldats allemands déterminés de s’échapper, la bataille de Falaise fut le point culminant de la campagne de Normandie.

L’aviation anglo-américaine fut sans pitié face aux colonnes de l’armée allemande qui s’aventurèrent sur les routes à découvert, comme en témoigne ce cliché pris lors de la bataille de la poche de Falaise à la fin de la campagne de Normandie (août 1944).

Les Allemands avaient perdu la majorité de leurs canons et véhicules blindés, essentiellement en raison de la supériorité aérienne de leurs ennemis. La chute de Falaise ouvrit la route vers Paris, qui fut libéré le 25 août, et le front se déplaça rapidement vers le Rhin. Ainsi s’acheva la campagne de Normandie. La défaite allemande était sérieuse en elle-même, et elle prenait davantage d’ampleur si on l’ajoute à une autre défaite majeure subie sur le front de l’Est, où le Groupe d’Armée Centre fut anéanti lors de l’offensive soviétique du nom de code BAGRATION.

La position stratégique de l’Allemagne devenait dès lors intenable à partir de la fin de l’été de 1944. Ce n’était désormais plus qu’une question de temps avant que ne s’effondre le Reich.

Lorsque la porte de la péniche s’abaisse, les soldats sortent et avancent vers la plage. L’écran de fumée au loin les dissimulent partiellement. Entre temps, au moment jugé opportun, l’ennemi ouvrira le feu.

Les campagnes napoléoniennes (1803-1815)

Les guerres révolutionnaires: la paix hypothétique

Les guerres ou campagnes napoléoniennes furent une série de conflits, impliquant toutes la France, qui dominèrent l’histoire européenne au début du XIXe siècle, et qui perdurèrent longtemps après leur conclusion, au moins jusqu’à la fin de ce même siècle. Leurs origines remontent au moins aux guerres de la Révolution et dans la réorganisation des rapports de force en Europe.

En effet, le Traité de Lunéville (1801) et la Paix d’Amiens (1802) tentèrent de conserver la fragilité de la balance des rapports de force au lendemain des guerres révolutionnaires de la France. Bien que ces traités n’apportèrent pas entièrement satisfaction aux différentes parties, ils pouvaient faire l’affaire dans l’immédiat. Par exemple, l’Angleterre était lasse de la guerre et elle avait envoyé à la France des signes comme quoi elle était ouverte à la négociation. De son côté, l’Autriche était désireuse de retrouver son influence en Italie et en Allemagne, bien que son épuisement la contraignit à la négociation en échange de la paix avec la sécurité. Pour sa part, la Russie, qui jouissait d’une ferme influence à l’est de l’Europe, se portait garante du Traité de Lunéville, ce qui lui assurait une certaine influence à l’ouest. Enfin, la France sortait des guerres révolutionnaires agrandie et plus forte que jamais. Elle avait restauré son prestige international.

Il est plus que possible que les traités mentionnés aient pu forger la base d’une paix durable en Europe, ne serait-ce que si les puissances avaient désiré de les honorer dans la lettre comme dans l’esprit. Cependant, des tensions initiales entre la Russie et l’Angleterre eurent des ramifications inéluctables sur l’ensemble des relations internationales de l’époque. Il n’en fallut pas plus pour que de leur côté, la France et l’Angleterre se trouvent à nouveau confrontées. C’est effectivement ce qui arriva lorsque l’Angleterre déclare à nouveau la guerre à la France en mai 1803.

Les méthodes de Napoléon

Comme Premier Consul de France, Napoléon tenta de profiter au maximum de la très brève Paix d’Amiens conclue avec l’Angleterre afin de refaire des forces à la France. Dans le but de revitaliser son pays et consolider sa propre position, Napoléon entama d’importantes réformes des appareils économiques, administratifs et militaires. En plus d’accroître la robustesse et la prospérité de la France, les réformes devaient permettre à l’État de mobiliser ses ressources avec une efficacité sans précédent. À titre d’exemple, la puissance militaire était largement dépendante du bassin d’hommes et d’argent disponibles. Donc, pour mobiliser de puissantes et nombreuses forces, Napoléon avait besoin de systèmes efficaces de taxation et de conscription. Ces systèmes devaient naturellement être administrés par une bureaucratie compétente.

L’objectif ultime de Napoléon consistait à professionnaliser les appareils bureaucratique et militaire. Par conséquent, Napoléon misait grandement sur une méritocratie qui donnait la chance aux personnes les plus talentueuses et intelligentes d’être admises dans un système éducationnel rodé pour servir le régime. Bien que le favoritisme ne disparut jamais complètement, Napoléon tenta de l’endiguer pour faire des appareils bureaucratique et militaire des institutions beaucoup plus solides que celles de ses homologues (ou adversaires) européens.

En effet, dans nombre d’engagements livrés contre Napoléon, les puissances européennes apprirent à la dure qu’elles allaient devoir à leur tour imiter au moins quelques-unes de ses méthodes, si elles désiraient avoir une chance de remporter la lutte. En d’autres termes, cela suggérait le besoin de réformes qui iraient au-delà de la modification des appareils militaires. Des changements à cet égard signifieraient des transformations profondes dans les sociétés, dont justement les forces armées tentaient de protéger des maléfices de la Révolution. Cela constituait un paradoxe alarmant pour les adversaires de la France. Malgré tout, ils étaient confrontés au dilemme d’adopter certaines méthodes de Napoléon ou périr.

La réorganisation de tout l'appareil militaire français fut un élément central des campagnes napoléoniennes.

Quelques-unes de ces méthodes concernent la taille et l’organisation des armées. Au début des campagnes napoléoniennes, les armées européennes étaient des blocs unitaires assemblées sur une base ad hoc comprenant des bataillons d’infanterie, des canons et des escadrons de cavalerie, le tout sans trop d’agencements organisationnels précis. De son côté, Napoléon avait dès 1800 mis en place une structure organisationnelle permanente pour l’armée française. Cette structure était le « corps d’armée » subdivisé en divisions et brigades.

La division était la plus petite unité qui comprenait toutes les armes, de l’infanterie à la cavalerie en passant par l’artillerie et les services du génie. Cette notion d’une unité de combat semi-autonome interarmes n’était pas inédite en soi. Napoléon tentait plutôt de raffiner les théories des grands penseurs militaires de son époque, tout en les combinant avec son expérience pratique, si bien qu’on lui attribua les premiers usages efficaces de la division. Au niveau tactique, Napoléon avait habilement coordonné le travail des éclaireurs, de l’infanterie lourde, de la cavalerie et de l’artillerie. Ces deux derniers éléments étant employés d’une manière concentrée afin d’obtenir un maximum de puissance de ces armes complémentaires.

L’établissement de la division eut comme conséquence une plus grande flexibilité au plan tactique, ce qui permit aussi d’obtenir des bénéfices au niveau stratégique. Chaque corps formait une petite armée en soi. Habilitées à exécuter des manœuvres tactiques et stratégiques indépendantes selon divers axes, et censées être en mesure de vivre sur le terrain, les forces napoléoniennes bouleversèrent la pratique de la guerre au tournant du XIXe siècle. Bien que nombreuses, ces armées pouvaient néanmoins manœuvrer rapidement sur des superficies restreintes, choisissant le terrain où elles voulaient combattre et forçant ainsi l’ennemi à livrer bataille. En effet, et à l’inverse d’une majorité de commandants militaires du XVIIIe siècle, Napoléon avait un objectif stratégique bien précis, soit celui d’anéantir les moyens militaires de l’ennemi, et non pas uniquement le vaincre par une stratégie d’usure.

Napoléon exploita cette forme primitive de « guerre éclair » aussi loin que ses immenses capacités intellectuelles et les avancées technologiques le lui permirent. Par contre, si l’on considère que la portée maximale des plus gros canons de l’époque était de 1,000 mètres, les armées devaient être en contacts rapprochés si l’on souhaitait voir une bataille s’engager. Cela dit, Napoléon était néanmoins un expert dans la manœuvre et ce type de contraintes n’était pas pour l’effrayer.

L’importance qu’accordait Napoléon à la manœuvre se refléta dans les mouvements qu’effectuèrent ses armées sur les vastes théâtres d’opérations de l’Europe. Régulièrement, sinon constamment, ses armées devaient effectuer de longues marches forcées, le tout ponctué de batailles sporadiques. Les campagnes napoléoniennes exigeaient donc la mobilisation d’armées aux dimensions sans précédent. Cela se refléta entre autres dans les pertes que subissaient ses troupes. Pour chaque soldat tué au combat, plusieurs autres étaient blessés ou rendus invalides par la maladie, la malnutrition ou l’épuisement. De plus, des milliers de chevaux périrent au cours de ces campagnes. C’est dans ce contexte que l’on peut prétendre, non sans trop exagérer, que les adversaires de Napoléon, à l’instar de ce qu’il faisait, mobilisèrent de plus en plus leurs ressources afin de l’affronter sur des bases égales, si bien que la guerre sembla être devenue « totale » par moment.

La situation géostratégique

Pour commencer, la situation géostratégique imposa des limites considérables quant à l’étendue et l’aspect de ces campagnes. Ayant déclaré la guerre à la France, l’Angleterre était à peu près incapable de lui asséner immédiatement un coup fatal. D’un autre côté, de par sa position insulaire, il était à peu près impossible pour la France d’envahir l’Angleterre en retour, ce qui limitait du coup l’influence de Londres sur les affaires continentales.

Carte de l'Europe sous Napoléon en 1810.

Bien que la Royal Navy parvint à enfermer rapidement la marine française dans ses ports et qu’elle harcela son commerce, il y avait une crainte persistante voulant qu’une armada hostile puisse menacer les Îles Britanniques et ses comptoirs commerciaux. La stratégique britannique du blocus naval était certes pertinente, mais elle étira les ressources maritimes à leurs limites.

L’Angleterre était donc l’ennemi numéro un de la France, même si la menace n’apparaissait pas comme immédiate. L’armée britannique fut assignée dans un premier temps à la défense insulaire, celle de ses colonies, de même qu’à la protection des bases stratégiques comme en Méditerranée, ce qui lui laissait peu de soldats pour une éventuelle expédition continentale. Plus encore, dans le but de pouvoir déplacer des forces outre-mer, l’Angleterre avait besoin de navires. Or, la seule défense des eaux territoriales et la protection de la marine marchande, de laquelle dépendaient le commerce et la prospérité britanniques (et sa capacité de payer ses dépenses militaires), imposèrent à la Royal Navy des demandes pour lesquelles il lui était difficile de répondre.

Même le triomphe naval à Trafalgar en 1805 avait soulevé ceci: l’Angleterre disposait de la suprématie navale et cela était une condition pour défaire la France. Par contre, cela n’était pas l’unique condition. En effet, bien que l’Angleterre, qui comptait sur la flexibilité de sa puissance navale, allait commettre une série de raids sur le littoral du continent européen (tout en entretenant une force non négligeable dans la péninsule ibérique après 1807), il était évident qu’elle ne pouvait fournir une puissance militaire terrestre capable de battre la France. Seules les grandes puissances du centre et de l’est de l’Europe pouvaient y parvenir.

Celles-ci, pour leur part, manquaient des ressources nécessaires pour vaincre la France, du moins dans la phase initiale des campagnes. Les puissances continentales du centre et de l’est de l’Europe se querellaient régulièrement, mais elles semblaient désireuses de contenir l’expansionnisme français. Ces puissances ne disposaient pas des fonds nécessaires, ni de la motivation pour se commettre à nouveau. Cependant, à la fin de 1804, la Russie et l’Autriche accumulaient des rancunes face aux actions françaises en Italie et en Allemagne pour ainsi former une coalition avec l’Angleterre. D’ailleurs, l’Angleterre était un pays industrialisé et au titre de puissance la plus prospère, elle était en mesure de fournir à ses alliés des fonds et des équipements militaires nécessaires. C’est ce qu’elle fit de façon généreuse, à défaut de pouvoir fournir suffisamment de troupes.

Des débuts incertains et la marche vers Austerlitz (1804-1805)

Donc, une Troisième Coalition pour faire la guerre à la France était née. Napoléon, qui fut proclamé empereur en décembre 1804, assembla une armée le long de la Manche en préparation à une invasion de l’Angleterre. Pour ce faire, l’empereur espérait gagner une suprématie navale locale, du moins pour la durée de la traversée. Par contre, il apparut clair que la Royal Navy allait entraver la manœuvre amphibie française. Averti du fait que la Russie et l’Autriche se préparaient pour la guerre, Napoléon abandonna l’idée d’invasion de l’Angleterre. L’empereur croyait que si les Britanniques perdaient leurs alliés continentaux, alors cela réduirait grandement la puissance de la « Perfide Albion ».

La bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).

Par conséquent, dans le plus grand secret, Napoléon ordonna à sa Grande Armée de faire mouvement vers le Rhin. Se déplaçant à très grande vitesse, les soldats français étaient présents dans la zone des opérations avant même que leur plus redoutable adversaire terrestre, la Russie, n’en fasse de même. Les Français avaient encerclé une armée autrichienne non méfiante à Ulm, qui dut capituler avant la marche de Napoléon sur Vienne. Les restants de l’armée autrichienne avaient tenté de se regrouper sur Austerlitz à la fin de 1805, sachant que les forces d’avant-garde russes étaient en approche.

C’est donc une armée combinée austro-russe d’un effectif considérable pour l’époque de 90,000 hommes qui fit face à Napoléon. Après huit semaines d’opérations incessantes qui les avaient transportés à 1,000 kilomètres de leur patrie, les forces françaises largement inférieures en nombre, fatiguées et apparemment démoralisées, semblaient être au bout du rouleau. Cependant, lorsque les Alliés tombèrent sur Napoléon le 2 décembre 1805, celui-ci lança une brillante riposte qui força ses adversaires à reculer avec des pertes considérables.

Bien que la victoire de l’amiral Nelson à Trafalgar quelques semaines auparavant avait mis fin à la menace navale française contre l’Angleterre, la victoire de Napoléon à Austerlitz avait anéanti la Troisième Coalition, si bien que les Autrichiens demandèrent la paix. Dès lors, Napoléon entreprit de redessiner la carte de l’Allemagne. L’empereur accorda à divers princes des titres et des terres pour les récompenser de l’avoir appuyé contre l’Autriche. De plus, il abolit le Saint-Empire romain germanique et il le remplaça par une Confédération du Rhin à l’été de 1806. Celle-ci variera de taille au cours des années à venir alors que de nouveaux territoires étaient annexés ou transférés. Cependant, en substituant trente nouveaux états de plus grande traille aux centaines de plus petits états qui avaient autrefois constitué le Saint-Empire, Napoléon transforma la carte géopolitique de la région, établissant ainsi les fondations de l’Allemagne moderne.

Cette situation alarma la Prusse, la rivale traditionnelle de l’Autriche dans la région. Incertaine quant à la façon de réagir face à la présence française, la Prusse opta pour la neutralité lors de la guerre de la Troisième Coalition. La Prusse faillit envoyer à Napoléon un ultimatum lorsque, contre toute attente, ce dernier l’emporta à Austerlitz. Face à cela, l’émissaire prussien tenta de manœuvrer Napoléon, mais celui-ci ne se laissa pas impressionner par les machinations de Berlin. Napoléon exigea de la Prusse qu’elle le joigne dans une alliance dirigée contre l’Angleterre et que Berlin abandonne ses possessions au sud et à l’ouest de l’Allemagne au profit de l’alliée de la France, la Bavière. En retour, la Prusse recevrait le Hanovre.

Aucun répit: Jena-Auerstadt, Eylau et Friedland (1806-1807)

L’Autriche vaincue, les armées russes eurent vite fait de se replier à l’est. Pour sa part, l’Angleterre ne pouvait rien faire et la Prusse se trouvait maintenant isolée et exposée à la puissance de l’Empire français. Après quelques manœuvres diplomatiques visant à gagner du temps pour mobiliser suffisamment de forces face à Napoléon, les Prussiens lui envoyèrent effectivement un ultimatum en octobre 1806. Napoléon avait cru que la guerre contre la Prusse et l’Europe aurait pu être évitée cette fois. D’ailleurs, un émissaire russe avait accepté l’ébauche d’un traité de paix, l’Angleterre semblait plus conciliante et Napoléon doutait que la Prusse soit si téméraire et imprudente pour défier seule la France. Choqué par les demandes prussiennes, Napoléon lâcha sa Grande Armée contre elle.

Napoléon observe la situation lors des batailles "jumelles" de Jena/Auerstadt le 14 octobre 1806.

La campagne militaire qui s’ensuit fut un désastre pour la Prusse. Son armée, réputée pour être l’une des meilleures en Europe, ne s’était pas renouvelée aux niveaux tactique et doctrinal, si bien qu’elle ne fut pas de taille à affronter l’armée française sur le champ de bataille. Le handicap de l’armée prussienne était à mettre dans le contexte des habiletés stratégiques de Napoléon, qui manœuvrait ses forces de manière brusque et imprévisible. L’empereur français imposa son agenda aux Prussiens qui furent contraints de livrer bataille lors de deux affrontements simultanés à Jena et Auerstadt le 14 octobre 1806. Vainqueurs, les forces napoléoniennes entreprirent ce qui allait devenir l’une des poursuites les plus agressives et rapides des annales militaires. Prises de court, les troupes prussiennes vaincues ne purent se replier efficacement, ni se réorganiser, si bien qu’elles furent contraintes à la capitulation alors que Napoléon s’approchait de Berlin.

La démoralisation dans les rangs de l’armée prussienne était si grande, que nombre de places fortes capitulèrent sans offrir de résistance. Alors que, pour sa part, l’empire des Habsbourg était parvenu à survivre malgré des années de guerre et de défaites accumulées face à la France, la Prusse, quant à elle, avait subi un anéantissement militaire et politique, et ce, à peine quatre semaines après le début de la campagne napoléonienne contre elle.

Alors que le roi Frédéric-Guillaume III trouva refuge dans la place forte de Königsberg, les quelques unités survivantes de son armée établirent une liaison avec les Russes en Pologne et tentèrent une contre-offensive. Le 8 février 1807, Napoléon les confronta à Eylau, mais les Français ne purent arracher la victoire, d’autant que la bataille fut livrée dans des conditions climatiques atroces. Se remettant de ses blessures, la Grande Armée parvint néanmoins à enlever Dantzig tout en attendant le prochain mouvement de ses adversaires. En juin de la même année, les Alliés reprirent en effet l’offensive, mais ils furent rapidement défaits par une habile contre-offensive de Napoléon dans ce qu’on appela ultérieurement la bataille de Friedland. Lors de cette seule bataille, la moitié des soldats russes furent tués ou blessés.

La bataille d'Eylau du 8 février 1807. Les difficiles conditions climatiques lors de cet affrontement n'ont en rien enlevé à la brutalité des combats. Au moins 30,000 hommes de part et d'autre tombèrent en cette journée qui s'avéra une partie nulle malgré le repli tactique des forces russes.

Choisir son camp: la guerre économique et la question de la neutralité

Le désastre de Friedland contraignit le tsar Alexandre 1er à faire la paix, sans égard aux conséquences que cela aurait pour son allié prussien. En effet, Frédéric-Guillaume dut se contenter d’observer de loin le démembrement de la Prusse. Les négociations entre Napoléon et Alexandre furent conclues à la signature du Traité de Tilsit qui changea dramatiquement la carte de l’Europe. Occupée et affaiblie par les réparations exigées, la Prusse cessa d’être une grande puissance. Ses provinces polonaises furent reconverties par Napoléon sous le Grand Duché de Varsovie et tous ses territoires à l’ouest de l’Elbe furent transférés pour former le nouveau royaume de Westphalie. La chute de la Quatrième Coalition ne put être plus évidente lorsque la Russie devint l’alliée de la France, se joignant entre autres au Blocus continental de Napoléon visant à empêcher l’Angleterre de commercer avec l’Europe.

La Grande Armée de Napoléon était en effet incapable de faire plier l’Angleterre, si bien que l’empereur dut se résoudre à tenter une strangulation économique de son puissant adversaire par ce blocus maritime continental. À la fin de 1806, Napoléon avait signé le Décret de Berlin qui fermait tous les ports et les côtes européennes sous contrôle français au commerce britannique. D’autres décrets du même genre viendront renforcer son Blocus continental qui sera étendu à d’autres régions à mesure que s’ajouteront de nouveaux territoires conquis.

Cependant, il apparaissait évident que le Blocus continental ne serait pas une réussite tant et aussi longtemps que, d’une part, tout le continent européen n’y serait pas engagé et, d’autre part, la stratégie ne verrait une application à long terme. De leur côté, les Britanniques réagirent avec des ordres en conseil qui allaient régulariser le commerce effectué par les États neutres avec l’Empire français et ses vassaux. Cela plaça, par exemple, les États-Unis et les pays non alignés de l’Europe dans une position inconfortable. Ils étaient contraints de choisir entre devenir des alliés ou des ennemis de la France ou de l’Angleterre. De plus, d’un strict point de vue économique, la neutralité ne leur apporterait rien. C’est dans ce contexte qu’en 1807, l’Angleterre attaqua le Danemark, détruisit sa flotte et bombarda Copenhague. De son côté, Napoléon jeta son dévolu sur le Portugal.

La brutalié de la campagne dans la péninsule ibérique, en particulier lors de l'occupation française en 1808, fut illustrée par cette célèbre toile de Francisco de Goya intitulée "Tres de Mayo" ("Trois Mai"). On y voit l'exécution de combattants espagnols par des soldats français.

Décidé à forcer le Portugal à joindre le Blocus continental, Napoléon conclut le traité secret de Fontainebleau avec l’Espagne. Ce traité envisageait la partition du Portugal. Cependant, Napoléon avait bien mal évalué le sentiment populaire en Espagne. Jouant à la fois de l’intrigue et de la force brute, Napoléon souhaitait expulser les Bourbons du trône et les remplacer par l’un de ses frères. Il n’en fallut pas plus pour qu’une insurrection s’enclenche, dans laquelle les troupes espagnoles, portugaises et britanniques livrèrent une lutte sauvage aux forces françaises jusqu’à l’expulsion de celles-ci de la péninsule ibérique à la fin de 1813.

Cet « ulcère espagnol », comme Napoléon qualifiait sa campagne ibérique, lui coûta cher, non seulement au plan militaire, mais aussi au niveau stratégique. Croyant que l’empereur français était totalement empêtré en Espagne, l’Autriche se joignit à une nouvelle coalition (la 5e) et se lança soudainement à l’offensive dans le sud de l’Allemagne en avril 1809. Ayant appris de ses défaites précédentes et ayant pris le temps de réformer son armée, l’Autriche s’avéra être un adversaire beaucoup plus redoutable que par le passé. Napoléon parvint à sauver la situation à l’aide de son habileté légendaire, mais il encaissa son premier revers sérieux à la bataille d’Aspern-Essling et, bien qu’ayant été vainqueur à Wagram (la plus grande bataille livrée à l’heure de la poudre à canon), il ne put soumettre l’Autriche avant octobre 1809. Dans l’intérim, une tentative ratée de débarquement des forces britanniques à Walcheren (Pays-Bas) mit en lumière la vulnérabilité du littoral sous contrôle français face à un assaut amphibie, de même que les limites logistiques de l’armée britannique. D’ailleurs, en 1812, la volonté de l’Angleterre de contrôler le commerce neutre avec son ennemi français l’emmena dans une guerre de distraction avec les États-Unis dont elle aurait pu se passer.

Vers la fin (1812-1815)

En dépit de la paix de Tilsit, il était dans l’air que la France et la Russie allaient à nouveau en découdre sur les champs de bataille, en particulier au sujet du Blocus continental et d’autres problèmes qui divisaient les deux puissances. Napoléon fit marcher sa Grande Armée en Russie en 1812. Il était à la tête d’une force militaire colossale qui parvint à encercler et annihiler les forces russes en trois semaines. Malgré tout, le succès serait de courte durée. Obligé de s’aventurer encore plus profondément à l’est, sur un territoire littéralement ravagé par les Russes, Napoléon ne put obtenir une victoire décisive, par exemple à Borodino en septembre. Ce dernier affrontement fut une victoire française chèrement payée, mais qui permit à Napoléon de prendre Moscou et de l’occuper brièvement avant d’y mettre le feu.

Le prince Bagration mène l'assaut d'une unité d'infanterie russe à la bataille de Borodino (7 septembre 1812).

La retraite qui s’ensuit fut un cauchemar pour la Grande Armée, si bien que la Prusse et l’Autriche en profitèrent pour reprendre les armes contre la France. Napoléon dut puiser dans les dernières réserves en hommes valides de la France, de même que dans le fond du trésor public, pour tenter de sauver son empire. À cet égard, la campagne livrée en Allemagne en 1813 fut marquée par de grandes victoires sans lendemain pour Napoléon. Sa Grande Armée fut coincée et défaite à Leipzig et ses alliés l’abandonnèrent tour à tour au moment où les forces triomphantes de la Sixième Coalition marchaient vers la France. Malgré tous ses talents, Napoléon ne pourrait contenir des forces ennemies aussi nombreuses pour une longue période. La capitale Paris finit par tomber, ses maréchaux se mutinèrent virtuellement et l’empereur fut contraint d’abdiquer à la faveur de son très jeune fils, le 6 avril 1814. Son fils n’aura aucune chance de régner.

La France avait été en état de guerre de manière presque incessante depuis plus de vingt ans. Elle avait perdu des millions d’hommes et nombre de ses colonies. Son commerce outre-mer était asphyxié et son trésor public faisait banqueroute. Bien qu’elle fut traitée de façon beaucoup plus indulgente par les Alliés qu’elle n’aurait pu s’attendre, les successeurs Bourbons de la France pouvaient à peine résoudre les problèmes dont ils avaient hérité. Le mécontentement populaire se fit bientôt sentir.

C’est alors que Napoléon saisit sa chance au vol, s’échappa de son exil et revint sur le continent afin d’expulser la monarchie dans un premier temps. Son pari téméraire ne dura que pour ce qu’on appela plus tard les Cent-Jours, avec comme point culminant sa défaite à Waterloo et sa seconde abdication. Leur pays défait et occupé, les Français semblaient également avoir perdu tout espoir de réconciliation, ce qui aura des impacts considérables sur les divisions politiques subséquentes au XIXe siècle.

Napoléon tenta un bref retour de "Cent-Jours" sur la scène européenne après son exil à l'île d'Elbe. L'empereur et ses ennemis réglèrent leurs comptes une dernière fois à la bataille de Waterloo le 18 juin 1815.

Conclusion

Les campagnes napoléoniennes s’étaient officiellement achevées le 18 juin 1815 avec la défaite française à Waterloo. En fait, elles avaient été livrées sur la majeure partie du continent européen, fait des millions de victimes, mobilisé la presque totalité des ressources des États impliqués et vu les plus grandes batailles que le monde ait vécues jusqu’au déclenchement de la guerre de 1914-1918.

Un bon nombre de ses conséquences politiques, socioéconomiques et culturelles continuèrent de se faire sentir sur plusieurs décennies, tout comme ces campagnes influencèrent la pensée et la doctrine militaires. Il suffit de penser à la structure organisationnelle pyramidale (corps, divisions, brigades…) en vogue dans les armées d’aujourd’hui pour se rendre compte qu’elle fut adoptée lors de ces campagnes qui s’apparentent à la première guerre « totale » de l’Histoire.

La mitrailleuse: l’évolution d’une arme

L’élaboration du principe

La mitrailleuse britannique Vickers Mk. I.

Le concept d’une arme à feu capable de tirer rapidement de multiples coups sans avoir à la recharger remonte à aussi loin que le début de l’apparition de ces armes sur les champs de bataille. On peut même dire que cette idée de tirer plusieurs coups à cadence rapide constituait le postulat à la base de l’invention des armes à feu.

Des armes pouvant tirer en volées, avec de multiples petits canons disposés en parallèle en forme d’éventail, ou regroupés en une sorte de grappe, étaient le mieux que pouvaient fabriquer les ingénieurs à l’époque des fusils à silex et à rechargement par le canon. Par conséquent, il apparaissait évident que la meilleure arme à tir rapide et multiple que l’on pourrait fabriquer devrait être rechargée autrement que par le canon. À l’instar de l’invention d’armes à rechargement par la culasse, le développement de cartouches uniformes (qui contenaient l’étui, la poudre et l’ogive) s’avéra un élément déterminant dans la mise au point des mitrailleuses depuis. Les premiers fusils à percussion étaient sans doute meilleurs que ceux à silex, mais ce fut véritablement l’apparition du concept de rechargement via la culasse (et non par le canon) qui fit tomber les dernières barrières à la mise au point du tir multiple à cadence rapide.

Croquis de la mitrailleuse inventée par Wilson Agar vers 1860.

Le problème à la base de l’invention de la mitrailleuse reposait donc sur l’invention d’une cartouche qui contiendrait à la fois l’amorce et le corps de la balle. Cette combinaison fut testée sur une variété de mitrailleuses américaines opérées par manivelle dans les années 1850 et 1860. La plus efficace de ces premières mitrailleuses fut probablement celle de Wilson Agar, une arme qui ressemblait étrangement à un moulin à café. Une cinquantaine de ces mitrailleuses avaient été achetées par les forces de l’Union au début de la Guerre civile américaine pour la défense de Washington. Le surnom de « moulin à café » dérive de la trémie, ce réservoir en forme pyramidale installée sur le dessus de l’arme opérée par l’action d’une manivelle. Ce réservoir alimentait un canon en acier et il était préalablement rempli de cartouches chargées de poudre et d’ogives, le tout actionné à l’aide d’amorces.

L’époque de la manivelle

La mitrailleuse d’Agar fut dépassée par une autre, beaucoup plus efficace, inventée par Richard Gatling en 1861. Cette arme fut utilisée en quantités limitées et dans un but défensif pendant la Guerre civile. Comme la mitrailleuse d’Agar, et à l’image de la plupart des mitrailleuses qui seront mises au point au cours des trente prochaines années, la Gatling était opérée par l’action d’une manivelle. Contrairement à l’unique canon de la mitrailleuse Agar, la Gatling en avait six disposés autour d’un pivot central. Sous l’action de la manivelle, ces canons tournaient autour du pivot. Les cartouches s’inséraient dans la chambre, étaient tirées et les douilles éjectées de chaque canon.

La mitrailleuse à canons rotatifs inventée par Richard Gatling en 1861.

Avant l’apparition de la mitrailleuse automatique par Hiram Maxim dans les années 1880, la plupart des inventeurs firent des expériences sur des engins à canons multiples qui étaient actionnés par manivelle. Mis à part la célèbre Gatling, d’autres mitrailleuses à manivelle furent mises au point. On pense à celle de William Gardner, de même que la mitrailleuse Lowell (de son inventeur De Witt Farington of Lowell) et la Nordenfelt, une arme inventée par l’ingénieur suédois Heldge Palmcranz, mais financée par le banquier Thorsten Nordenfelt.

La mitrailleuse Gardner était équipée de deux canons côte à côte insérés dans un grand tube et ceux-ci étaient alimentés en cartouches par un grand chargeur fixé à la verticale sur la chambre de l’arme, à l’instar de la Gatling. Comme celle-ci, les cartouches « tombaient » dans la chambre, étaient tirées puis les douilles étaient éjectées, toujours par l’actionnement d’une manivelle. Cette mitrailleuse avait d’ailleurs été adoptée avec un succès relatif par la Royal Navy dans les années 1880.

La mitrailleuse à deux canons de William Gardner (1879).

Pour sa part, la mitrailleuse Lowell disposait de quatre canons avec une alimentation en cartouches similaire à la Gardner mais, en dépit de quelques ventes à la Russie et à la marine américaine, l’arme ne fut jamais une réussite. Quant à la Nordenfelt, celle-ci était généralement constituée de dix canons alignés parallèlement, mais leur nombre pouvait varier. Certains modèles de mitrailleuses Nordenfelt alignaient deux canons, d’autres pouvaient en utiliser douze. L’alimentation en cartouches s’opérait par la gravité, avec une trémie installée au-dessus de l’arme, le tout actionné par l’habituelle manivelle.

Une version à cinq canons de la mitrailleuse Nordenfelt.

La Nordenfelt pouvait tirer jusqu’à 100 cartouches par minute par canon, ce qui signifiait un potentiel de 1,000 cartouches tirées à la minute dans la version à dix canons. Cette mitrailleuse fut manufacturée selon différents calibres et elle fut adoptée par la Royal Navy en deux versions: un modèle à cinq canons de calibre de .45 pouce pour un usage antipersonnel, puis un modèle à quatre canons de calibre d’un pouce pour la défense contre de petites embarcations maritimes ennemies. La marine royale britannique utilisa donc trois types de mitrailleuses à actionnement par manivelle au cours de la période de 1870 à 1890: la Gatling, la Gardner et la Nordenfelt. Leurs usages pouvaient être à la fois offensifs et défensifs.

Exposition au début du XXe siècle en Angleterre des mitrailleuses Gardner, Maxim et Nordenfelt.

L’expérience européenne

De l’autre côté de la Manche, les inventeurs s’afférèrent à développer des mitrailleuses qui pourraient rivaliser celles produites en Amérique. Nous avons parlé de la Nordenfelt suédoise, mais d’autres modèles furent conçus en France et en Belgique, toujours sur le principe des canons multiples. À titre d’exemple, le Belge Joseph Montigny mit au point un engin qu’il vendit au gouvernement français. Il s’agissait d’une mitrailleuse à 37 canons (plus tard ramenée à 25 canons) capables de tirer tous les tubes à la fois ou procéder par sélection. En fait, cela dépendait de la vitesse avec laquelle la manivelle était opérée.

Croquis de la mitrailleuse ou du "canon à balles" mis au point par Joseph Montigny en 1863.

La mitrailleuse Montigny fut utilisée par l’artillerie française lors de la guerre franco-prussienne. L’idée de départ était bonne, à savoir l’utilisation de la mitrailleuse avec les canons en position défensive. Cependant, on se rendit vite compte que plusieurs d’entre elles furent détruites par le tir de contre-batterie de l’artillerie ennemie. Malgré tout, lorsqu’une mitrailleuse Montigny fut utilisée en appui de l’infanterie, comme ce fut le cas à la bataille de Rezonville/Gravelotte de 1870, celle-ci causa plus de 2,600 pertes chez les Prussiens, soit plus de 50% des forces faisant face à l’armée française. Il va sans dire que les Prussiens apprirent rapidement la leçon de cette douloureuse expérience.

La France adopta également la première mitrailleuse mise au point par la firme Hotchkiss dans les années 1880. Il s’agissait d’un canon rotatif de 37mm. Ce canon relativement efficace fut aussi acheté par diverses forces navales, comme celles de l’Allemagne, de la Russie, des Pays-Bas, de la Grèce et du Danemark. La mitrailleuse Hotchkiss s’opérait d’une manière similaire à celle de la Gatling, si bien qu’elle contribua à sa façon au développement accéléré dans le contexte de la course aux armements en cette fin de XIXe siècle.

Le "canon-revolver" Hotchkiss de 37mm mis au point en 1879. Le fonctionnement de l'arme est inspiré du mécanisme de la mitrailleuse Gatling.

L’ère Maxim ou le principe d’une arme automatique

Hiram Maxim posant avec sa mitrailleuse dans les années 1880. Il est considéré comme l'inventeur de la première mitrailleuse automatique telle qu'on la connaît de nos jours.

La décennie des années 1880 en fut une de transformations pour la mitrailleuse et, à l’instar de la Gatling, ce fut un Américain qui apporta une contribution décisive (même si ce furent les Européens qui en firent une réussite sur les champs de bataille). Le véritable inventeur de la mitrailleuse automatique, telle qu’on la connaît de nos jours, fut Hiram Maxim. Né dans le Maine de descendance huguenot, Maxim était un inventeur versatile qui avait connu du succès aux États-Unis avant d’émigrer en Angleterre au début des années 1880.

La mitrailleuse qui finit par porter son nom fut développée par lui entre 1883 et 1885. Maxim avait testé son arme devant un groupe d’officiers britanniques. Pour ce faire, il utilisa une cartouche de calibre .45 similaire à celle utilisée dans le fusil Martini-Henry, l’arme d’ordonnance de l’infanterie britannique de l’époque. Sa mitrailleuse était entièrement automatique, car elle alimentait son tir non pas par l’actionnement d’une manivelle, mais simplement par un mécanisme ingénieux qui n’était pas tombé dans l’œil des concepteurs d’autrefois. Maxim avait compris que la mitrailleuse devait s’alimenter en nouvelles cartouches à l’aide de l’énergie du recul séquentielle au tir pour éjecter l’étui et chambrer une nouvelle cartouche.

Une fois initialement armée et tirée, la mitrailleuse pouvait théoriquement fonctionner indéfiniment. L’énergie du recul faisait en sorte d’alimenter à lui seul la chambre avec de nouvelles cartouches, sauf si son utilisateur relâche la détente ou que l’arme s’enraye pour quelconques raisons. Capable de tirer jusqu’à 600 coups à la minute, la mitrailleuse Maxim disposait d’un seul canon qui était attaché à un réservoir d’huile pour permettre son refroidissement. De plus, la cadence du tir était conséquente au débit d’huile, de sorte que le canon ne surchauffe pas, car il risque de se déformer.

La version allemande de la mitrailleuse Maxim. La MaschineGewehr 1908, ou MG 08. Elle fut l'une des principales mitrailleuses utilisées par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale.

Les Britanniques modifièrent la mitrailleuse Maxim afin d’adapter le canon pour accueillir la cartouche de calibre .303. Autrement dit, l’armée britannique allait acheter des mitrailleuses Maxim et en faire une arme d’ordonnance en 1889 et doter les premiers bataillons deux années plus tard. Pour leur part, les Allemands allaient également faire l’achat de la Maxim en 1899, de même que la Russie. Ces deux nations avaient acheté la licence afin de manufacturer cette mitrailleuse et la Russie fut la première à l’utiliser lors de la guerre contre le Japon en 1904-1905, avec des effets dévastateurs chez l’ennemi.

Les Britanniques avaient également eu des occasions de tester leur nouvelle acquisition lors de diverses guerres coloniales entre 1889 et 1895, face à des adversaires moins bien équipés. Lors de la Guerre des Boers de 1899 à 1902, un conflit remporté avec beaucoup plus de difficultés, les vainqueurs britanniques de même que leurs ennemis utilisèrent des mitrailleuses Maxim.

Le perfectionnement du principe

Il n’en fallut pas long afin de voir apparaître les premiers compétiteurs de la mitrailleuse Maxim. D’autres systèmes de tir automatique virent le jour à peu près à la même époque, soit au tournant du XXe siècle. Par exemple, l’Américain John Browning inventa une mitrailleuse à rechargement par emprunt de gaz, contrairement à l’énergie du recul chez Maxim. Dans le système de Browning, une partie du gaz sous pression généré par le tir de la cartouche sert à éjecter la douille et insérer une nouvelle cartouche dans la chambre. Ce système avait d’ailleurs été perfectionné par la compagnie Colt en 1895.

John Browning faisant la démonstration de sa mitrailleuse modèle 1917.

La même année, le manufacturier français Hotchkiss développa à son tour une mitrailleuse à emprunt de gaz, dont le même concept avait été inventé simultanément par l’Autrichien Adolph von Odkolek. Ce système fut adopté par l’armée française en 1897. En Autriche, la firme Skoda développa en 1888 une mitrailleuse dont le rechargement automatique était basé prioritairement sur un système dit « à court recul du canon ». Le principe étant que la culasse et le canon reculent ensemble lors du tir avant d’être séparés, puis la culasse continue seule son recul. Par conséquent, à la fin du XIXe siècle, les trois principaux systèmes de tir automatique des mitrailleuses avaient été mis au point: le recul, l’emprunt de gaz et le système à court recul du canon. Les nations continueront de les perfectionner lorsqu’éclatera la Première Guerre mondiale en 1914.

En haut, la mitrailleuse Skoda modèle 1909 avec un "cache-flamme" sur le canon.

La mitrailleuse: une arme parfaite?

Poser la question revient à y répondre, mais par la négative. En effet, la mitrailleuse était loin d’avoir un fonctionnement parfait. Les principaux problèmes étaient centrés sur le poids de l’arme, sa manœuvrabilité, sa versatilité, et par-dessus tout l’incertitude face à son emploi tactique sur les champs de bataille.

Le fusil-mitrailleur Lewis qui équippa les forces britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Cette arme comprenait un chargeur de 47 cartouches et le canon était refroidi par un tube à condensation d'air. La version aérienne de la mitrailleuse Lewis ne disposait pas du tube et comprenait un chargeur à 97 cartouches.

En 1914, l’Allemagne et l’Angleterre partirent à la guerre avec des versions différentes, mais inspirées de la mitrailleuse Maxim. L’armée britannique était équipée de la mitrailleuse Vickers Mk. I et l’armée allemande de la mitrailleuse MaschineGewehr (MG) Modell 1908. La Vickers pesait 34 livres et la MG 08 44 livres. Ces poids n’incluaient pas ceux du trépied et d’autres équipements d’appoint, notamment les boîtes d’huile et celles des munitions. Il n’empêche, ces mitrailleuses provoquèrent des effets destructeurs sur les champs de bataille. D’ailleurs, pour ne prendre qu’un exemple, les Britanniques apprirent de dures leçons quant aux rôles de la mitrailleuse dans la guerre statique des tranchées. Autant les soldats devaient affronter cette arme avec respect, autant il était difficile de l’opérer au plan tactique, sans compter qu’une utilisation optimale de l’engin nécessitait un bon travail en équipe.

Le maniement d'une mitrailleuse lourde nécessiste un travail d'équipe. C'était particulièrement le cas lors de la guerre de 1914-1918. Une équipe de trois hommes était l'idéal: le tireur, le chargeur et l'observateur.

La guerre de 1914-1918 vit également l’apparition de modèles de mitrailleuses plus légères. Les Britanniques avaient adopté le fusil-mitrailleur Lewis et les Allemands avaient modifié la MG 08 et lui ajoutant une crosse d’épaule et un bipied. Ce nouvel engin fut rebaptisé la MG 08/15. Cependant, bien qu’étant plus légères, la Lewis et la MG 08/15 demeuraient lourdes et pour être utilisées de manière optimale, il fallait que le tireur soit assisté d’un autre soldat pour le fournir en munitions.

Une version plus légère de la MG 08 avec une crosse d'épaule, la MG 08/15.

De son côté, l’armée française suivit une voie similaire en adoptant pendant la guerre le fusil-mitrailleur Chauchat et la mitrailleuse Hotchkiss. Les deux modèles, mais surtout le premier, équipèrent notamment les forces américaines débarquées en France à partir de 1917. Aux États-Unis, la compagnie Browning poursuivit le développement de nouvelles mitrailleuses. La compagnie mit au point en 1917 une mitrailleuse lourde à refroidissement à l’eau qui vit du service en France l’année suivante. Cette mitrailleuse était dérivée du système d’emprunt à gaz et elle équipa entre autres les escadrons de l’aviation. Les avions de la Première Guerre mondiale étaient généralement équipés des mêmes mitrailleuses que l’infanterie, mais les modèles étaient allégés et conçus pour être refroidis par l’air. Les mitrailleuses montées sur les avions devaient être modifiées afin d’ajuster la cadence de leur tir aux cycles des hélices pour tirer au travers.

La mitrailleuse française Hotchkiss modèle 1914 alimentée par des cartouches fixées sur des plaques.

L’emploi tactique: un débat récurrent

Les leçons durement apprises par l’armée prussienne en 1870-1871 sous-tendaient le débat qui préoccupa les militaires européens de la période de 1880 à 1918 quant à l’emploi tactique de la mitrailleuse. Il était évident que la mitrailleuse s’avérait inefficace lorsqu’elle était utilisée comme une arme d’artillerie. Au niveau défensif, seule l’armée allemande semble avoir compris à partir de 1914 l’impact considérable de cette arme au niveau défensif.

Il suffisait alors de croiser le feu de plusieurs mitrailleuses afin de créer une véritable zone de mort infranchissable pour des troupes d’assaut. Ayant établi sa suprématie comme arme défensive lors de la guerre de 1914-1918, la mitrailleuse est largement responsable de l’impasse constatée sur les divers fronts de la guerre de tranchées, du moins jusqu’au moment de l’apparition du char d’assaut qui lui fit échec.

Les développements ultérieurs de la mitrailleuse après 1918 se sont principalement concentrés sur les questions du poids et de la puissance de feu. Ces deux facteurs devinrent révélateurs à mesure que les guerres de mouvement rapide impliquant une coopération serrée entre les forces terrestres et aériennes remplacèrent la brève expérience de la guerre statique vécue de 1914 à 1918.

La mitrailleuse américaine Browning de calibre .50.

Des mitrailleuses de haute puissance furent mises au point, en particulier pour répondre aux besoins des forces aériennes. Parmi ces armes, notons la mitrailleuse américaine Browning de calibre .50 qui fut employée dans les escadrons de chasse, dans les tourelles et fuselages des bombardiers, et même sur les chars d’assaut. Sur ce point, des munitions antichars furent introduites et leur usage fut étendu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après 1918: l’utilisation offensive de la mitrailleuse

La guerre de 1914-1918 avait vu une utilisation généralement défensive de la mitrailleuse. Ce fut surtout à partir de 1918 et dans la période de l’après-guerre que les militaires étudièrent le potentiel de la mitrailleuse à des fins offensives. En ce sens, l’Allemagne prit la direction avec le développement de mitrailleuses plus légères et de pistolets-mitrailleurs. À titre d’exemple, l’Allemagne adopta la MaschineGewehr 1934 (MG 34) l’année suivant l’accession de Hitler au pouvoir.

La MaschineGewehr 34.

La course renouvelée aux armements à la fin des années 1930 amena la mise au point de diverses mitrailleuses aux accents de légèreté. Les Britanniques adoptèrent la Bren, une mitrailleuse légère développée d’après des plans tchèques, avec une chambre pouvant accueillir la munition de calibre .303 des carabines et qui pesait seulement 22 livres. Pour sa part, la mitrailleuse allemande MG 34 avait été remplacée après 1942 par la MG 42, une arme opérée par emprunt de gaz à piston. Cette mitrailleuse d’une cadence de tir effarante de 1,200 coups à la minute avait de quoi tenir en respect ceux qui lui faisaient face.

Légère, la MG 42 ne coûtait pas cher à manufacturer et elle pouvait s’adapter à n’importe quelle condition sur le terrain. Une version spéciale de la MG 42 avait été dessinée spécialement pour les forces parachutistes sous le nom de FallschirmGewehr (FG 42). La MG 42 « survécut » à la Seconde Guerre mondiale, dans la mesure où nombre de mitrailleuses actuellement en service dans plusieurs armées du monde sont inspirées, sinon carrément copiées sur le modèle allemand.

La terrible MaschineGewehr 42 capable de tirer un maximum de 1,200 coups à la minute. Nombre de mitrailleuses actuellement utilisées dans les armées du monde sont inspirées de ce modèle de la Seconde Guerre mondiale.

La plupart des armées d’aujourd’hui possèdent des mitrailleuses relativement légères inspirées des modèles des années 1940. Par contre, des armes plus lourdes comme la mitrailleuse de calibre .50 et ses dérivés conservent toujours leurs rôles sur les champs de bataille. De plus, des mitrailleuses à « utilisations générales » d’un poids mitoyen furent également mises en service et celles-ci s’inspirent notamment de la célèbre MG 34 allemande. Le but étant de trouver une alternative aux mitrailleuses légères utilisées à l’offensive et celles pour lourdes à des fins défensives. Cependant, les tendances actuelles démontrent que la mitrailleuse légère semble avoir la préférence des armées, dans la mesure où elle constitue un efficace fusil d’assaut monté sur bipied afin de fournir un appui-feu immédiat au sein d’une petite section d’infanterie, à titre d’exemple.

Mitrailleuse ou canon? Le "Chain Gun" capable de tirer 4,000 coups à la minute.

Mis à part l’utilisation qu’en fait l’infanterie, la mitrailleuse est largement utilisée par d’autres branches des forces armées depuis au moins les quarante dernières années, comme au sein des forces blindées et des escadrons aériens (chasseurs et hélicoptères). Par exemple, le concept dérivé de l’ancienne mitrailleuse Gatling des années 1860 fut copié pour la mise au point d’une autre Gatling plus moderne que les Américains surnomment le « Chain Gun ». Cette arme dévastatrice équipe aujourd’hui les chars, les chasseurs et les hélicoptères, utilisant cette fois l’électricité comme force motrice avec comme résultat une terrible cadence de tir de 4,000 coups à la minute.

Tirer à la mitrailleuse demande un effort physique exigeant. En plus du bruit assourdissant, le tireur doit apprivoiser le recul de l'arme, gérer le stress du combat, réparer rapidement son arme en cas d'enrayement et respirer à travers les émanations de gaz provenant des cartouches éjectées et de la chambre.

L’armée macédonienne

Un outil de conquêtes

Représentation de Philippe II de Macédoine.

Jusqu’à l’accession de Philippe II en 359 avant notre ère, des querelles internes et de puissants voisins avaient empêché la Macédoine d’atteindre son plein potentiel militaire. Pendant les cinq premières années de son règne, Philippe avait mis fin aux disputes internes et il développa le plus puissant outil militaire de la Grèce antique dans le but d’abattre ses ennemis voisins. La force de l’armée macédonienne sous Philippe reposait sur les innovations tactiques, l’entraînement et la qualité du commandement.

La base de l’armée macédonienne sous Philippe était constituée d’une solide infanterie nommée la phalange qui, une fois déployée, pouvait ressembler à une sorte de « hérisson mobile ». La phalange comprenait des hommes équipés d’une armure légère et armés d’une longue pique nommée la sarisse. Les faibles coûts relatifs des équipements signifiaient qu’un effectif important pouvait être levé, probablement sur une base locale, jusqu’à former des brigades sur une base régionale. L’entraînement intensif avait pour but premier d’assurer une mobilité modérée à cette masse d’infanterie.

L’élite de cette armée macédonienne sous Philippe était formée de sa garde personnelle royale que l’on identifiait comme les Hypaspistes. Ceux-ci étaient équipés de boucliers plus lourds et d’une pique plus longue, à l’image des hoplites conventionnels. Sur le champ de bataille, les Hypaspistes pouvaient protéger les flancs des phalanges ou entreprendre des missions particulières à la demande du commandement. Au niveau offensif, la force offensive de l’armée de Philippe reposait sur une cavalerie d’élite dite des « Compagnons ».

Représentation d'un soldat des Hypaspistes.

Les effectifs de l’armée macédonienne sous Philippe furent largement accrus. Les conquêtes territoriales au détriment des cités côtières grecques lui permirent d’attribuer de nouvelles terres à une plus grande quantité de ses soldats, ce qui constituait indirectement une source appréciable de recrutement. Celui-ci se faisait sur une base locale, où les villes fournissaient les contingents. Au plan financier, Philippe pouvait compter sur les revenus fournis entre autres par les mines en Thrace, ce qui lui permettait même d’embaucher des mercenaires et des experts comme des ingénieurs de sièges au besoin.

Ce qui pouvait frapper les observateurs à première vue, c’était la rapidité d’exécution de l’armée macédonienne et sa capacité à demeurer mobilisée à longueur d’année, contrairement à celles des autres cités grecques. Les soldats de Philippe étaient entraînés afin d’être capables d’apporter le gros de leurs équipements, mais sans s’épuiser inutilement. Pour les soutenir, ils avaient une logistique organisée à l’aide d’animaux pour assurer le transport de leurs bagages. La discipline régnait également dans l’armée, en particulier chez les mercenaires qui étaient fermement contrôlés. De plus, le moral semblait élevé, dans la mesure où le roi en personne donnait l’exemple sur le champ de bataille et que la bravoure était récompensée.

Conquêtes et adaptation sous Alexandre

Buste d'Alexandre le Grand.

Au lendemain de la mort de son père Philippe, Alexandre « le Grand » hérita d’une formidable machine de guerre prête à entreprendre une nouvelle conquête: celle de la Perse. La marche à l’est fut pénible et seule la discipline permit à cette armée de s’en sortir. Alexandre conduisit son armée à travers les dangereux passages des Balkans. Ses soldats parvinrent à transporter leurs lourds wagons à travers la Thrace, affronter les chariots scythes à Arbèles (actuel nord de l’Irak) ou les éléphants ennemis sur la rivière de l’Hydaspe (actuel Pakistan). Par ailleurs, la bonne coordination entre les différentes unités de l’armée macédonienne permettait l’exécution de manœuvres difficiles, mais nécessaires selon les circonstances. À titre d’Exemple, lors d’un passage difficile d’une rivière en Illyrie, Alexandre parvint à replier son armée en déployant ses catapultes et ses lance-missiles de sorte à couvrir la retraite de l’infanterie et de la cavalerie.

Cela dit, l’armée macédonienne forma le corps principal de l’expédition qu’entreprit Alexandre en Perse en 334 avant J.-C. Le roi disposait d’une infanterie macédonienne forte de 15,000 hommes et de trois brigades d’Hypaspistes (dont l’une était sa garde personnelle) composée de 1,000 cavaliers chacune. La phalange principale était organisée en six brigades fortes de 1,500 à 2,000 fantassins. Pour sa part, la composante à la base de cette infanterie dans la brigade était le lochos, une unité de seize hommes commandés par un lochagos. De son côté, la cavalerie était organisée en huit escadrons d’environ 225 à 250 hommes appuyés au besoin par une poignée d’escadrons de reconnaissance.

Comme nous l’avons dit, les troupes alliées et les mercenaires pouvaient fournir non seulement des effectifs supplémentaires, mais également des compétences spécialisées. Parmi les unités régulièrement affectées aux missions difficiles, aux côtés des Hypaspistes macédoniens, se trouvaient notamment des archers crétois. Aussi, la cavalerie thessalienne, forte de près de 2,000 hommes en 334, était une unité d’élite appelée à intervenir dans les situations difficiles.

Représentation de la bataille de Gaugamèles en 331 avant J.-C. L'armée macédonienne d'Alexandre (à gauche) face aux Perses commandés par le roi Darius (à droite).

Malgré les distances, Alexandre recevait régulièrement des renforts grâce à la qualité du travail de son général Antipater qui lui en envoyait de la Macédoine. Il n’est par contre pas possible d’établir avec précision le nombre des effectifs de l’armée macédonienne au cours de la campagne perse, à titre d’exemple. Cependant, on pense que l’armée macédonienne atteint son effectif maximum à la bataille d’Arbèles (Gaugamèles) avec l’arrivée à point nommé de recrues qui furent rapidement intégrées aux unités existantes.

Les rivalités politiques ou le début de la fin

Comme toute armée efficiente, celle de Macédoine savait s’adapter aux circonstances, aux pertes subies et même aux aléas de la situation politique. En 331, la cavalerie se réorganisa en étant subdivisée en deux unités (lochos), peut-être en réponse aux effectifs grandissants, mais peut-être aussi en raison des rivalités politiques qui liaient les commandants avec leurs unités recrutées sur une base locale. En 330, d’autres facteurs politiques amenèrent d’autres changements dans la chaîne de commandement de la cavalerie macédonienne. Après l’élimination de Philotas pour complot, le commandant de la cavalerie depuis 334, la direction des forces à cheval fut attribuée à deux hipparques, Héphaestion et Cleithos. Au moment de l’invasion de l’Inde en 326, la direction de la cavalerie était confiée à huit hipparques.

Le développement le plus significatif qui s’est opéré dans l’armée macédonienne sous Alexandre fut probablement l’incorporation progressive de troupes orientales initialement enrégimentées sous leurs bannières nationales. Venues de l’Orient, ces troupes fournissaient principalement de la cavalerie, en particulier des régions de Bactrie et la Sogdiane. Alexandra poussa la logique plus loin en mélangeant ces unités à ses propres soldats de cavalerie, si bien qu’avec le temps, les Orientaux finirent par obtenir le titre convoité de Compagnons. Du côté de l’infanterie, Alexandre paya pour le recrutement et l’entraînement à la manière macédonienne de quelque 30,000 Orientaux qui formèrent des phalanges vers 324. Simultanément, la phalange fut réorganisée de manière à saupoudrer dans ses rangs, au niveau des lochos, des recrues orientales.

Représentation de la célèbre phalange macédonienne.

Après la mort d’Alexandre en 323, ses successeurs connurent des difficultés dans la gestion de l’armée macédonienne qui perdit de sa flexibilité. Le recrutement était problématique et les successeurs des dynasties des Ptoléméens et des Séleucides durent compter sur les habitants locaux pour combler les rangs. Aussi compétentes que ces troupes puissent être, leur arrivée dans l’armée macédonienne avait forcément changé le caractère « élitiste » de cette institution. Cette dernière délaissait tranquillement l’infanterie pour se rabattre sur les éléphants (qu’Alexandre avait contré avec facilité de son vivant). La cavalerie perdit de son efficacité comme force de frappe principale, si bien que la phalange, équipée de sarisses pouvant atteindre 5,5 mètres de long, était devenue l’arme offensive de choix.

Face aux dangereux ennemis qu’étaient les Romains, la phalange offrait toujours un spectacle impressionnant. Cependant, son inflexibilité et ses difficultés à s’adapter aux différents terrains la rendirent vulnérable à terme.