Étiquette : Tactiques

Le cheval: l’oublié des champs de bataille

Apprivoiser l’animal

Le cheval figure parmi les premiers animaux à avoir été domestiqués par les hommes et son utilisation à des fins militaires remonte au moins au XVIIIe siècle avant notre ère. Il est probable que les premiers chevaux utilisés par les hommes étaient différents de ceux d’aujourd’hui. À une autre époque, les chevaux étaient plus légers, ils avaient les pattes plus courtes, un dos plus faible, si bien qu’il s’avérait sans doute difficile de les monter pour la promenade.

À certains moments au second millénaire avant notre ère, des peuples du sud de l’Asie centrale se servirent de chariots tirés par deux chevaux malgré que ceux-ci semblaient toujours de plus petite taille. Vers 900 avant J.-C., des chevaux plus gros étaient élevés et montés. Ils étaient suffisamment solides sur leurs pattes pour supporter le poids d’un homme et ses armes.

Les Assyriens furent parmi les premiers peuples à utiliser massivement le cheval sur les champs de bataille. Ils étaient réputés pour leur efficacité au combat à bord de chariots sur lesquels deux hommes embarquaient. L’un tenait les rênes tandis que l’autre faisait usage de son arc. À l’apogée de leur puissance, les Assyriens employaient également les chevaux pour former des unités de cavalerie. C’est probablement la cavalerie, encore mieux utilisée par les ennemis des Assyriens, qui parvint à anéantir leur empire.

La valeur du cheval

Le cheval fut également l’instrument privilégié dans le déplacement des peuples nomades des steppes d’Asie centrale vers le « monde civilisé » de l’Ouest. Sur deux mille ans, du premier millénaire avant notre ère jusqu’au millénaire suivant, nombreux furent en effet les mouvements migratoires et les invasions où le cheval occupa une place de premier plan. Dans ce contexte, le cheval n’était pas seulement un outil militaire, mais il était aussi au cœur du mode de vie des populations nomades.

L'Akhal-Teke.

Sans trop exagérer, le nomade des steppes passa presque sa vie sur un cheval. Certaines histoires racontent même que certains peuples comme les Huns mangeaient, buvaient, dormaient, faisaient de la politique et déféquaient en restant sur leurs chevaux. Plusieurs de leurs chevaux étaient de petite taille, mais certaines évidences archéologiques tendent à prouver qu’ils avaient à leur disposition des chevaux un peu plus gros, qui seraient peut-être les ancêtres de la race moderne de l’Akhal-Teke.

Le succès des aventures des peuples nomades est en partie dû à l’endurance de leurs chevaux. De plus, le cheval en soi constituait un important trophée de guerre qui s’ajoutait au butin des conquêtes ou des invasions. Autrement dit, le cheval devenait un enjeu stratégique. Il existe des sources attestant à différents moments de l’Histoire d’expéditions ayant été entreprises où le cheval était l’enjeu central justifiant la guerre. À titre d’exemple, les Chinois avaient subi de lourdes pertes lors de l’expédition de Fereghana (sur la route de la soie) vers 109 avant J.-C., dans le but de mettre la main sur une race spéciale de chevaux. Plus tard, en 1215, les Mongols capturèrent Pékin et mirent la main sur le parc de chevaux de la famille impériale. Ce faisant, ils amélioraient leur propre parc et ils privaient du coup les Chinois de cette ressource précieuse au bon fonctionnement de leur économie.

Les cultures de guerre différentes entre les civilisations signifiaient aussi des approches variées quant à l’utilisation du cheval. Les nomades des steppes, par exemple, qui étaient des cavaliers somme toute légers, utilisaient peu l’étrier sur leurs montures, contrairement aux chevaliers occidentaux qui en avaient besoin pour se stabiliser. Pourtant, ces différentes approches signifient que le cheval était tout aussi important pour les sociétés orientales qu’occidentales.

Faire du cheval un soldat

Cependant, monter un cheval à des fins militaires ne va pas de soi. Des tentatives de monter des chevaux de taille imposante pour créer des unités de cavalerie, dans le but d’impressionner et augmenter l’effet du choc, ne furent pas toujours un succès. De lourds cavaliers signifient que le cheval doit fournir un plus grand effort, donc qu’il s’épuise plus vite. De plus, si le terrain est le moindrement inhospitalier, comme sur un sol vaseux, le cheval risque de s’enfoncer. Lors de la Guerre des Boers de 1899-1902, l’armée britannique perdit environ 325,000 chevaux, en partie à cause de l’inhabileté de nombre de cavaliers, mais surtout parce qu’une majorité de chevaux envoyés dans la région n’étaient tout simplement pas acclimatés au rude climat. Vers la fin de ce conflit, les Britanniques eurent recours aux poneys locaux pour le transport des troupes et du matériel.

Un escadron de cavalerie britannique lors de la Guerre des Boers (1899-1902). Les chevaux eurent de grandes difficultés à s'adapter au rude climat sud-africain.

L’appétit vorace des armées pour les chevaux remonte à très loin dans le temps. Par exemple, les armées de l’Europe au début de l’époque moderne en employaient de grandes quantités et les besoins étaient encore plus importants à mesure que les armées nationales augmentaient leurs effectifs aux XVIIIe et XIXe siècles. Par conséquent, les états durent mettre sur pied des écuries entretenues à leurs frais. En France, Colbert en fit construire une en 1665 à Le Pin en Normandie. Cette écurie disposait de magnifiques installations qui créaient les conditions idéales afin d’entraîner les chevaux pour la guerre.

Des chevaux, encore des chevaux

Logiquement, en période de guerres majeures, il arrivait que la demande pour des chevaux surpasse l’offre. Napoléon Bonaparte n’avait pas toujours à sa disposition des quantités suffisantes de chevaux pour équiper ses régiments de cavalerie, qui parfois durent se convertir malgré eux en unités d’infanterie en attendant que leur soit livrée la précieuse ressource.

Ce n’étaient pas tous les chevaux qui pouvaient servir à des fins militaires. Les officiers de cavalerie des armées européennes de la seconde moitié du XIXe siècle avaient l’habitude d’effectuer de longues promenades avec leurs montures dans le but d’évaluer lesquelles feraient les meilleurs chevaux de guerre. De façon plus classique, l’équitation avait également une connexion militaire, ne serait-ce qu’en considérant que certaines techniques de dressage visaient à apprendre aux chevaux à mordre et frapper un adversaire potentiel avec leurs pattes.

Le développement de l’automobile ne signifia pas la disparition immédiate, ni totale du cheval. Lorsque la Grande Guerre éclate en 1914, on observa des variantes dans les préférences des états pour l’acquisition de chevaux. La cavalerie britannique avait des chevaux d’un type « chasseur », alors que les Allemands optèrent pour des races plus solides, lourdes, tels les chevaux hanovriens. De son côté, la cavalerie russe montait des chevaux de race similaire à ceux des Britanniques, quoique les Cosaques en disposaient de plus petites tailles qui se rapprochaient des montures autrefois employées par les nomades des steppes.

Par moment, il était possible de soigner des chevaux blessés, comme en témoigne cette illustration d'un hôpital vétérinaire britannique pendant la guerre de 1914-1918.

Qu’importe leurs races, les chevaux furent rapidement mis au service des armées européennes. Que se soit pour tirer des canons, des caissons, transporter des messages ou charger l’ennemi, les chevaux faisaient la guerre au même titre que les soldats. Une fois de plus, comme à l’époque de Napoléon, la demande excéda de loin l’offre. À elle seule, l’armée britannique employait en 1917 environ un million d’animaux, essentiellement des chevaux et des mules, bien que la qualité des bêtes diminua à mesure qu’avançait la guerre. Les durs hivers sur le front tuaient quantité de chevaux, qui ne disposaient pas toujours d’abris adéquats contre les éléments de la nature. Les pertes parmi les chevaux de l’armée britanniques s’élèvent à 485,000 pendant la guerre, ce qui donne presque un ratio de 1 pour 2, soit un cheval qui tombe pour deux hommes.

La mécanisation grandissante des armées dans la période de l’entre-deux-guerres avait amené une réduction, mais pas une abolition totale du recours au cheval. Les Russes et les Allemands entretinrent des régiments de cavalerie pendant toute la Seconde Guerre mondiale, les chevaux étaient essentiellement utilisés pour le transport. Les divisions allemandes employaient des quantités importantes et cela s’observe sur les nombreuses photos de cadavres de chevaux victimes des attaques aériennes menées par l’aviation anglo-américaine.

L’attachement à la bête

Autant des hommes pouvaient faire preuve de cruauté entre eux, autant il s’avéra par moment difficile de voir des chevaux agoniser et crier jusqu’à ce qu’on les achève. Ceux-ci sont souvent présentés dans la littérature comme d’innocentes victimes de la folie humaine. Bref, le soldat et sa monture entretiennent une relation particulière, presque intime. Napoléon avait son célèbre cheval Marengo, nommé à la suite de sa victoire près de cette localité italienne en 1800. Son grand rival, Wellington, avait lui aussi une monture qui lui tenait à cœur et qui faillit le tuer d’un coup de patte, car elle était très fatiguée après la bataille de Waterloo.

Le cheval partageait donc les mêmes risques que le soldat. Certaines circonstances d’ordre tactiques requièrent qu’on leur fasse toujours appel, sans honneurs, ni monuments.

Brève histoire de l’armée française (1ère partie)

Armée et État: un destin partagé

Des arquebusieurs français au début du XVIe siècle.

Le développement de l’armée française s’est effectué parallèlement à celui de l’État qu’elle sert. Dès le XVe siècle, les rois français avaient le contrôle sur des « bandes » de soldats d’infanterie recrutés sur leur territoire, de même qu’ils se payaient les services de compagnies d’ordonnance de cavalerie lourde ainsi que des mercenaires. En 1483, les bandes de Picardie étaient postées en garnison dans le nord de la France et elles allaient former en 1558 le Régiment de Picardie, le plus ancien des régiments d’infanterie de ligne français, et probablement le plus ancien régiment constitué dans la Chrétienté.

Au cours du XVIe siècle, une structure plus formelle de grades fut instaurée et un plus grand nombre de régiments furent levés. Des unités de mercenaires suisses, allemands, irlandais, écossais et italiens garnissaient largement les rangs de l’armée royale, et ce, tant dans l’infanterie qu’au sein de la cavalerie. De plus, dans les années 1630, la France se dota de régiments d’infanterie de marine.

Cette armée française qui se constituait progressivement depuis un siècle avait été mise à l’épreuve lors de la bataille de Rocroi en 1643 contre les Espagnols. La victoire décisive qu’obtint la France au cours de cet engagement était hautement symbolique, dans la mesure où la bataille marqua la fin de la suprématie militaire espagnole, puis l’entrée de l’armée française dans une ère nouvelle.

L’armée sous l’Ancien Régime

Le marquis de Louvois, un important réformateur militaire et ministre de la Guerre sous Louis XIV.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’armée française se développa sous la direction du marquis de Louvois, l’administrateur militaire du roi, afin d’appuyer la politique étrangère en pleine expansion de Louis XIV. L’armée grossit rapidement, surtout en temps de guerre, où ses effectifs pouvaient atteindre un peu plus d’un demi-million d’hommes. Le recrutement était souvent laissé aux capitaines qui avaient tendance à diriger leurs compagnies de soldats comme s’il s’agissait de comptoirs commerciaux. Ils allaient chercher les recrues un peu partout dans la société civile. Ils acceptaient certainement les volontaires, mais ils allaient également chercher les démunis, les dépossédés et tous les hommes contraints par quelconque autorités à s’enrôler.

Non sans surprise, le problème de la désertion parmi les rangs était endémique. Par exemple, au cours d’une inspection qu’il fit des unités d’infanterie lors d’une expédition en Sicile en 1677, le maréchal de Vivonne constata que sur une force de près de 7,000 hommes, il en manquait plus de 4,000. Il fallait revoir en profondeur les conditions de service dans l’armée, en particulier au niveau du recrutement. Par exemple, des bataillons provinciaux de milice furent levés à partir de 1688 pour la défense nationale. Ceux-ci étaient recrutés par un tirage au sort et cette méthode fut fréquemment utilisée pour garnir les rangs de l’armée régulière.

Bien que les campagnes menées par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle firent la fortune des fournisseurs militaires, il y avait néanmoins des inquiétudes quant aux coûts monétaires de la conduite de la guerre et du comportement des soldats (toujours la sempiternelle problématique de la désertion). La pénurie de recrues força l’État à maintenir le recours au service des mercenaires. Au XVIIIe siècle, on évalue à environ 12 % les effectifs de l’armée du temps de paix composés de ce type de soldats, et la proportion a pu monter à 20% en temps de guerre.

L’armée française était minée par une série de problèmes qui faisaient en sorte qu’elle avait des difficultés à stabiliser ses effectifs, en particulier en temps de paix. Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation.

La vie en garnison était également difficile. Les casernes étaient perçues comme des prisons haut de gamme où les soldats s’entassaient avec un régime alimentaire peu varié et où la maladie était omniprésente. D’ailleurs, en 1722, une épidémie dans les casernements du Régiment de la Motte avait carrément tué la moitié de l’effectif. Une fois leur contrat terminé, les soldats démobilisés prirent souvent le chemin du banditisme. Le phénomène s’était observé avec une plus grande ampleur en 1718 lorsqu’un ancien soldat régulier forma une compagnie qui effectua des raids sur la route reliant Paris à Caen. Ironiquement, au moment de son arrestation, une trentaine de gardiens qui le surveillaient préfèrent déserter, craignant que le prévenu les implique.

Des soldats français au milieu du XVIIIe siècle. À gauche, un fantassin du Régiment de Guyenne. À droite, un fantassin du Régiment de Béarn.

Malgré tout, la mauvaise réputation de l’armée et la qualité douteuse de nombre de ses soldats n’ont pas empêché que certains finirent par se distinguer. Des chefs et des soldats d’une efficacité redoutable purent entreprendre des réformes d’importance sur le long terme. Les tactiques et l’organisation de l’armée pouvaient être débattue de façon intelligente et posée. Par exemple, il y avait un débat entre les tenants d’une formation d’infanterie déployée sur une mince ligne afin d’accroître l’étendue du tir, puis ceux d’une formation plus profonde, sur plus d’un rang, dans le but de créer un choc lorsque l’ennemi est chargé, ou recevoir le choc dans le cas contraire. Pour sa part, le comte Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert, un général et auteur militaire prolifique du XVIIIe siècle, défendit la thèse des deux camps, y voyant des bénéfices de part et d’autre selon les situations.

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, le grand maître à penser de l'artillerie française au XVIIIe siècle.

Toujours dans l’optique des réformes militaires à la même époque, l’inspecteur-général Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval effectua des changements en profondeur dans l’artillerie royale française. Il développa une standardisation et une rationalisation du système de canons alors utilisés. Du côté des fortifications, le marquis de Vauban domina son époque et dota la France d’un système efficace de défenses. Cette professionnalisation de l’armée française au XVIIIe siècle s’accompagne de réformes dans le monde des ingénieurs militaires. À cet effet, une école à leur intention fut ouverte à Mézières dans le but de former non seulement des ingénieurs militaires, mais aussi des ingénieurs qui pourraient servir dans le secteur civil, et ce, au plus grand bénéfice de l’État.

En dépit des réformes, les problèmes du recrutement et de la désertion ramenaient toujours à l’ordre du jour la question du type d’hommes que désir avoir l’armée dans ses rangs. Certains auteur auront pu louanger le caractère du paysan soldat-citoyen, un homme supposément plus sobre, plus fort et habitué au travail, un homme attaché à la mère-patrie parce qu’il travaille la terre. Même si ce type de candidat plaisait, il n’était pas adéquatement représenté dans l’armée. Une majorité de recrues provenait des villes et ces citadins représentaient environ 60% des effectifs au milieu du XVIIIe siècle.

Plusieurs percevaient la profession des armes comme une carrière au même titre que les autres et cela les irritait de voir que leurs compatriotes voyaient d’un mauvais œil le métier qu’ils avaient embrassé. Il n’était pas rare de voir dans des lieux publics des affiches indiquant que les soldats n’avaient pas le droit d’entrer dans un lieu particulier comme des parcs. Encore une fois, il était impératif de voir à l’amélioration de la discipline.

L’armée française tenta à cet égard d’adopter le modèle de l’armée prussienne à partir des années 1780. En effet, le ministre de la Guerre de Louis XV, le comte de Saint-Germain, voulut instituer une série de réformes qui s’en prendraient directement aux maux qui affectèrent l’armée en ces dernières décennies d’Ancien Régime. En fait, le comte de Saint-Germain souhaitait introduire la discipline militaire à la prussienne dans l’armée française. Cependant, de vives oppositions l’empêchèrent d’aller de l’avant.

Le recrutement d’officiers posait un autre épineux problème. On avait fondé en 1751 l’École Militaire Royale pour la formation des officiers. En 1776, cette école fut remplacée par douze écoles militaires en province, pour être ressuscitée l’année suivante. Le corps des officiers comprenait à la fois des hommes de la petite noblesse, dont François de Chevert qui s’enrôla comme soldat pour atteindre le grade de général. Ces hommes souhaitaient obtenir de l’ascension sociale par leurs compétences militaires, mais ils devaient composer avec la présence d’officiers issus d’un plus haut rang et qui n’avaient pas de réels intérêts pour le métier des armes.

À mesure que la haute aristocratie renforçait son contrôle sur les nominations aux rangs supérieurs, notamment depuis l’Édit de Ségur de 1781 qui fermait l’accès à des postes de commandements aux roturiers, la conséquence inévitable fut que l’armée comprit dans ses rangs une quantité de plus en plus importance d’officiers déchus et de sous-officiers qui ne pouvaient plus accéder au corps des officiers. Concrètement, de 1781 à 1789, seulement 41 officiers issus du rang reçurent une commission.

L’armée au temps de la Révolution et du Premier Empire

À la veille de la Révolution de 1789, l’armée régulière, qui incluait essentiellement des Français et des Suisses, comprenait un effectif de 113,000 fantassins, 32,000 cavaliers et 10,000 artilleurs. Cette force était appuyée par une milice d’environ 75,000 hommes. Confrontés au soulèvement populaire dans Paris, les régiments de l’armée se montrèrent peu fiables. Le 14 juillet, jour de la chute de la Bastille, cinq des six bataillons de la garde française dans la capitale joignirent les rangs des insurgés. Dans d’autres régions du pays, des régiments refusèrent d’obéir aux ordres de dispersion des foules. Non sans surprise, le taux de désertion grimpa en flèche et nombre de déserteurs décidèrent de joindre les rangs de la nouvelle Garde Nationale. Cependant, certains régiments demeurèrent fidèles à la couronne, notamment ceux de langue allemande en garnison dans l’est de la France.

La Révolution affecta donc directement les rangs de l’armée française, et ce, à tous les niveaux. En 1790-1791, l’armée était déchirée par un conflit qui illustrait la polarisation idéologique entre ses régiments et elle était infiltrée par des activistes locaux. Par ailleurs, bon nombre d’officiers (environ 6,000 à la fin de 1791) quittèrent la France et les soldats continuaient de déserter en masse, notamment au profit de bataillons de volontaires nationaux levés en 1791 où les opportunités de promotions étaient meilleures.

Tout cela doit être mis en parallèle au débat politique tenu à l’époque sur le rôle et la composition de l’armée. Celle-ci était confrontée au soulèvement populaire depuis 1789, puis devait mener une guerre contre des puissances étrangères envahisseurs à partir d’avril 1793. Certains pensaient que l’armée devrait simplement être réformée, dans le but de demeurer une petite force professionnelle. D’autres souhaitaient la voir se transformer en une grande armée de citoyens qui pourraient du jour au lendemain laisser tomber la fourche au profit du mousquet.

L’Assemblée Constituante revit les règlements, réforma la justice militaire et ouvrit les commissions d’officiers aux membres du rang de même qu’aux étrangers (en n’oubliant pas qu’il y avait énormément de postes d’officiers à combler). En 1792, l’émigration et la désertion signifiaient que la plupart des soldats actuellement dans l’armée l’avaient jointe depuis la Révolution et qu’à peine 4% de ses effectifs provenaient de l’extérieur. Une autre réforme obligea les régiments à abandonner leurs anciennes appellations pour les remplacer par des nombres. Malgré tout, l’esprit de la vieille armée demeurait. Par exemple, lorsque le 50e Régiment d’Infanterie attaqua Jemappes en 1792, ses hommes, qui connaissaient cette unité sous le nom de Régiment de Navarre, entamèrent leur vieux cri de guerre En avant, Navarre sans peur.

Deux soldats de la Garde Nationale vers 1793.

En août 1793, la Convention décida qu’au lieu d’appeler sous les drapeaux des volontaires afin de répondre à des menaces spécifiques, il vaudrait mieux procéder à une levée en masse de tous les hommes jugés aptes et âgés de 18 à 25 ans. Cet afflux de soldats-citoyens, dont plusieurs étaient déjà dans les rangs des sans-culottes, radicalisa l’idéologie dans l’armée, si bien que bon nombre d’officiers qui ne partageaient pas les idéaux de la Révolution furent expulsés ou guillotinés. Une fois le ménage dans ses rangs effectué, l’armée devait être prête à défendre la France contre ses nombreux ennemis extérieurs.

Les réformes allaient donc se poursuivre. En 1793, une première phase d’amalgamation vit le remplacement des régiments par des demi-brigades. En clair, il s’agissait de mixer les militaires en uniformes blancs de l’ancienne armée royale avec ceux en uniformes bleus des nouveaux bataillons de volontaires. C’est peut-être de là que vient l’expression le bleu pour identifier une recrue. De plus, on améliora la récente structure divisionnaire qui avait été introduite. La division comprendrait deux brigades d’infanterie, un régiment de cavalerie et un détachement d’artillerie. Malgré tout, ces changements, aussi importants fussent-ils, ne réglèrent pas tous les problèmes de l’armée française au temps de la Révolution.

Les généraux devaient composer avec l’inexpérience des nouveaux soldats, l’insécurité constante, les pressions politiques (souvent évidentes par la présence de « représentants » dans les unités) et la qualité très variable des recrues. Les tactiques ont fini par se développer et s’améliorer. Aux tactiques douteuses et peu professionnelles des sans-culottes on finit par introduire un entraînement beaucoup plus rude inspiré de l’armée royale. Par exemple, on parvint à manœuvrer l’infanterie pour qu’elle se déploie simultanément en colonnes et en ligne, avec des tirailleurs pour aller en reconnaissance, harceler l’ennemi et maintenir le contact.

Cela préparait bien les principales vagues d’assaut à la véritable bataille, celle où le choc se délivre et s’encaisse en respectant des principes élémentaires. De son côté, et heureusement pour les Français, l’artillerie avait moins souffert que les autres branches du phénomène de l’émigration massive de ses cadres. À Valmy en 1792, après avoir encaissé une solide canonnade, le Duc de Brunswick préféra ne pas attaquer les positions françaises, une décision qui fut déterminante et qui sauva probablement la Révolution.

Un épisode emblématique de la Révolution française: la bataille de Valmy (20 septembre 1792). D'après une peinture de Jean-Baptiste Mauzaisse (1835).

La levée en masse avait produit une armée doté d’un effectif sur papier de 1,200,000 hommes, bien que sa force réelle se situa autour de 800,000 soldats. Une seconde amalgamation survenue en 1795 restructura une fois de plus l’infanterie. En 1798, le terme réquisition (l’enrôlement forcé de citoyens) fut remplacé par celui de conscription. Concrètement, la nouvelle « conscription » signifiait l’enrôlement des hommes pour une période de quatre ans en temps de paix, puis pour une période indéfinie en temps de guerre. Bien que la proportion des anciens soldats de l’armée royale tomba à 3%, l’armée de 1798 était en général bien entraînée, beaucoup plus disciplinée qu’au début de la Révolution, sans compter que le jeune Bonaparte avait mené deux ans plus tôt une brillante campagne en Italie qui avait démontré ce que lui et son armée pouvaient accomplir.

L’armée de Napoléon avait été construite sur ces fondations. Il maintint ces principes de base à travers un système de conscription qui commença à peser lourd sur la société, surtout après 1812. En tout, quelque 2 millions d’hommes furent conscrits entre 1800 et 1814. Ce chiffre impressionnant cache l’omniprésent problème de la désertion et du refus de se présenter sous les drapeaux. Il y eut plus de 50,000 conscrits réfractaires et déserteurs, sans compter que plus de la moitié des conscrits provenant de certains départements du sud de la France refusèrent l’enregistrement.

Des grenardiers de la Garde impériale de Napoléon.

Paradoxalement, on remarque un retour en force des étrangers, qui formaient environ le tiers des effectifs de l’armée française à partir de 1809. Napoléon réintroduisit le terme de régiment en 1803 et il prit soin d’entretenir l’esprit martial dans son armée en créant la Légion d’Honneur, en préparant d’impressionnantes cérémonies militaires et ainsi de suite. La féroce énergie que dégageait l’empereur lui permettait souvent de régler lui-même des problèmes administratifs au sein de son armée, si bien qu’il en restait peu pour ses ministres de la Guerre.

L'empereur Napoléon 1er.

À l’apogée de sa force, l’armée impériale avait peu de rivaux pour lui faire face. D’ailleurs, la campagne d’Austerlitz de 1805 et celle de Jena/Auerstadt l’année suivante combinaient la ferveur patriotique, une solide expérience et une direction inspirée. Le temps et les pertes finirent naturellement par user l’armée impériale. La campagne d’Espagne avait été éprouvante à cet égard, de même que celle de Russie. Cette armée dépendait largement du génie militaire de l’empereur, si bien qu’en son absence, peu de ses maréchaux possédaient le talent nécessaire pour exercer un commandement indépendant. Bien que le retour d’exil de Napoléon lui permit de livrer une dernière campagne en 1815, celle des Cent-Jours, sa puissance militaire connut une fin abrupte à Waterloo. En fait, la France était lasse de la guerre qui durait depuis vingt-cinq ans. Une pause était nécessaire.

Sous la Restauration

La restauration du pouvoir des Bourbons ramena certains traits de l’Ancien Régime dans l’armée française. D’abord, l’effectif fut ramener à environ 100,000 hommes et bon nombre d’officiers ayant servi sous Napoléon furent placés en demi-solde, leurs postes ayant en partie été comblés par les émigrés d’avant la Révolution. Les régiments d’infanterie, qui avaient temporairement été remplacés par des « légions départementales », continuaient néanmoins de recourir à la conscription pour leur recrutement.

Lors de la révolution de 1830, l’armée offrit peu de soutien à la restauration de la monarchie et l’accession de Louis-Philippe au trône signifia de nouveaux problèmes dans l’attribution des postes de commandements. Par exemple, la Loi Soult de 1832 décréta qu’au moins la moitié des sous-lieutenants de l’armée devraient recevoir leurs commissions du rang. L’autre moitié proviendrait des académies militaires telles Saint-Cyr pour l’infanterie et la cavalerie, puis de l’École Polytechnique pour les artilleurs et les sapeurs. Dans la pratique, ce ratio ne fut pas respecté. La réalité était qu’un officier promu à partir du rang dépassait rarement le grade de capitaine, sauf dans quelques cas comme celui du futur maréchal Bazaine.

La même Loi Soult de 1832 statua également sur le système de recrutement. Le contingent recruté annuellement allait diviser les conscrits en deux catégories. La première choisirait les recrues par tirage et celles-ci devaient servir sous les drapeaux pour une période de sept ans, tandis que la seconde catégorie consisterait en une force de réservistes non entraînés. La loi de 1855 apporta de très légères modifications et il fallut attendre la Loi Niel de 1868, qui avait été passée après la victoire prussienne contre l’Autriche en 1866, avant de voir une tentative de conscription universelle.

L’armée française issue de la Loi Soult avait plusieurs qualités. Elle était agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires. Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

L'armée française en Crimée (1854-1855).

La doctrine militaire

Le cadre historique

La doctrine militaire consiste en un ensemble de principes et de méthodes visant à fournir aux grandes organisations militaires une vision d’ensemble et une base commune d’application de certaines constituantes propres à la guerre. Au départ, la doctrine militaire s’établissait sur des idées ou des acquis spécifiques liés à l’expérience, et que les commandants transmettaient de vive voix à leurs subordonnés. Cette absence initiale de codification officielle a pu se traduire par une variété d’exemples qui illustrent le caractère informel de la transmission des savoirs militaires.

Lorsque les hoplites des cités grecques comme Sparte avançaient vers l’ennemi d’un pas lent et cadencé, leurs boucliers dans la main gauche et la lance dans la main droite, ou lorsque les archers anglais à Agincourt tiraient leurs flèches en volées, ces soldats n’improvisaient nullement. Ils agissaient sur la base de principes qui seraient considérés aujourd’hui comme « doctrinaux » dans leur caractère, mais qui avec le temps ont fini par se transmettre adéquatement d’une unité à une autre, puis d’une génération à l’autre, toujours sans recevoir de codification officielle.

À certaines époques, la doctrine militaire résultait d'une combinaison de savoirs pratiques appris, puis de la transmission de ces savoirs à l'autre génération. À l'efficacité de la doctrine devait se joindre le calme et la discipline lorsque vint le test de la bataille.

C’est dans le contexte où les armées prirent de l’expansion, et que leurs tactiques devinrent plus complexe, que le besoin de trouver des manières plus formelles d’harmoniser leurs actions se fit sentir. Pour sa part, l’introduction des armes à feu eut un impact considérable dans la codification officielle de la doctrine militaire, étant donné que leur utilisation nécessite une orchestration de procédures complexes que doivent apprendre des centaines, voire des milliers d’individus pour rechercher un effet optimal (et dévastateur) sur le terrain.

Extrait d'un manuel d'instruction militaire du XVIIIe siècle. L'art de l'utilisation du mousquet.

Il suffit de regarder certains manuels de doctrine militaire des XVII et XVIIIe siècles pour se rendre compte que ce problème était pris au sérieux à l’époque. Par exemple, les livres comportaient des instructions sur les étapes à suivre rigoureusement pour charger et tirer avec une arme à feu, tandis que d’autres manuels renseignaient sur l’art d’assiéger une forteresse, d’établir un campement, de déployer l’infanterie (de la colonne à la ligne au retour à la colonne) et ainsi de suite. Ces manuels militaires de l’époque moderne constituent en quelque sorte les ancêtres des publications doctrinales contemporaines.

La doctrine tactique

La doctrine devient donc la base de l’entraînement militaire et indirectement celle du commandement et du contrôle des troupes sur le champ de bataille. Au niveau tactique, son caractère est normatif, en ce sens où la doctrine ne peut apporter une solution immédiate et circonstancielle. À titre d’exemple, la doctrine ne peut pas faire des miracles, comme celui d’indiquer au général où se trouvent précisément les forces ennemies, ce qui laisse le champ libre à une part d’intuition, une intuition que le général développe par la qualité des renseignements qu’il reçoit et par sa propre expérience. Cependant, la doctrine peut amener la simplification du processus de décisions qui doivent être prises dans les conditions hautement stressantes d’un affrontement. Elle limite la gamme des possibilités pour se concentrer sur une liste restreinte d’actions pertinentes à effectuer.

En d’autres termes, la doctrine permet aux éléments d’une armée ou d’une chaîne de commandement d’aborder un problème et sa solution avec les mêmes méthodes, des méthodes qui deviennent des réflexes, car tous ont été à la même école. Cela confère un degré de prédiction commun à des forces qui peuvent se trouver dispersées et au centre d’une situation chaotique. L’importance de ce dernier point ne doit en aucun temps être sous-estimée.

À des époques où les communications tactiques étaient restreintes (ce qui peut toujours se produire de nos jours), la promulgation d’une doctrine commune était l’un des rares moyens par lesquels un commandant pouvait avoir une certaine influence sur la conduite tactique de la bataille. La doctrine tactique devient donc un élément fondamental de la planification militaire dans son ensemble, plus particulièrement dans les cas où il faut improviser des solutions pour régler des problèmes qui n’avaient pas été prévus au début des hostilités ou d’une opération particulière.

La doctrine opérationnelle

La valeur de la doctrine militaire au niveau opérationnel de la guerre s’avère plus complexe à définir et analyser que celle au plan tactique. La doctrine n’est éclairante que si elle s’insère dans un environnement intellectuel, ce que d’aucuns pourraient appeler un environnement de travail. À un niveau supérieur de la hiérarchie militaire, là où la valeur relative de la créativité et de l’instinct augmente, la pertinence de s’ancrer dans une doctrine rigide diminue. Paradoxalement, les commandants séniors peuvent facilement devenir plus dépendants des solutions doctrinaires que leurs subordonnés parce que les premiers ont moins souvent l’occasion de parfaire le type de commandement qui leur est assigné à la guerre.

J’entends pas là que les généraux en temps de paix ont rarement l’opportunité de s’exercer à l’exécution de manœuvres avec des effectifs de la taille de divisions ou de corps d’armées, chose qu’ils doivent faire à la guerre. Les commandements à partir du grade divisionnaire existent sur le papier en temps de paix, mais ce ne sont pas tous les généraux qui peuvent s’y « faire la main ».

Frédéric II, roi de Prusse (1740-1786), l'un des grands théoriciens de la guerre de son époque.

Dans ses Principes généraux de la guerre publiés en 1746, Frédéric II de Prusse défendait un argument, que je paraphrase ici, selon lequel « personne ne raisonne, tout le monde exécute ». Par contre, à cet élément doctrinal, le roi prussien reconnaissait néanmoins que ce n’étaient pas tous les généraux qui réfléchissaient de la même manière et qu’en ce sens, le jugement s’allie à la doctrine dans la résolution de problèmes. Frédéric avait peut-être envisagé avant quiconque le problème, pourtant fondamental, consistant à formuler une doctrine de sorte qu’elle intègre les intentions et les préalables (les conditions de départ), tout en insistant sur l’obligation qu’ont les officiers d’exercer un jugement indépendant et leur sens de l’initiative.

Rares étaient à l’époque les publications qui traçaient clairement cette ligne importante de démarcation, entre la doctrine et le sens pratique. De nos jours, des doctrines militaires officielles rédigées par les états-majors des armées de certains pays se présentent comme faisant autorité, mais sans qu’elles soient nécessairement directives au sens d’imposer une manière de penser.

Le test de la réalité

La doctrine militaire moderne est plus technocratique dans son essence. Elle se veut l’aboutissement de réflexions fortement soumises à l’influence qu’exercent les systèmes technologiques sur la conduite de la guerre. C’est également une croyance voulant que la doctrine elle-même doive avoir une solide base scientifique et ne plus seulement s’appuyer sur des postulats opérationnel et tactique. À partir de ce principe, on remarque que le nombre d’énoncés admis dans les doctrines militaires tend également à diminuer.

En effet, les doctrines que l’on observe dans les armées professionnelles, surtout à partir du tournant du XXe siècle, tendent à se ressembler. Cela serait aussi une conséquence des impacts technologiques amenant une restriction du cadre qui permet de guider les armées sur le terrain. En clair, comme le disait le maréchal Pétain à une certaine époque, le « feu tue » et la manœuvre en est forcément limitée.

Bien entendu, des différences entre les doctrines demeurent palpables. Si on analyse de grandes victoires militaires à des époques pas si lointaines, comme celles remportées par l’Allemagne sur la France en 1870 et en 1940, ou encore par Israël sur ses voisins arabes en 1967, on s’en rend facilement compte. Ces affrontements peuvent être vus comme la conséquence d’une doctrine militaire supérieure d’un camp sur celle de l’autre, du moins si on part du principe que les adversaires fussent de puissance égale, ou que le vainqueur était parti à la bataille avec un net désavantage.

Technologie, mobilité, force de frappe, esprit d'initiative... tout un ensemble de concepts qui firent partie de l'élaboration des doctrines militaires de l'entre-deux-guerres. Pour nombre de théoriciens, le véritable test des réflexions passées survint au printemps de 1940: la bataille de France.

Conclusion

Au final, comme je l’ai dit, il semble que ce furent surtout les changements technologiques qui forcèrent la révision des doctrines militaires, au point où l’assimilation de ces changements dans la conduite de la guerre est devenue la principale fonction des doctrines. Simultanément, la doctrine militaire a toujours reflété les changements sociaux, les préférences culturelles et les expériences historiques de ceux qui en ont fait la promulgation. Une fois de plus, il y a un fragile équilibre qui s’établit entre l’interprétation et l’utilisation de la doctrine comme confirmation des innovations technologiques, puis sa fonction plus conservatrice de porteuse des valeurs professionnelles et institutionnelles des forces armées.

Les Croisades (XIe – XIIIe siècles). (2e partie)

L’interprétation de la donne stratégique

Richard 1er d'Angleterre dit "Coeur de Lion", l'un des artisans de la Troisième Croisade (1189-1192).

La montée de l’islamisme obligea également les Croisés à repenser leurs approches stratégiques. À titre d’exemple, lors de la Troisième Croisade, Richard 1er d’Angleterre était d’avis qu’il serait préférable d’attaquer l’Égypte en premier, le centre du pouvoir politique de Saladin, et ainsi prendre possession de ce riche royaume. L’Égypte était d’ailleurs l’objectif de la Quatrième Croisade avant que la cible ne soit détournée vers Constantinople, tout comme l’ancien empire pharaonique avait été dans la mire de Louis IX en 1249.

Il semble d’ailleurs que les croisades organisées au XIIIe siècle aient été un peu mieux organisées sur un plan militaire. Les armées apparaissaient mieux dirigées et équipées, quoique leurs effectifs demeuraient relativement restreints. Par exemple, la force assemblée par Louis IX ne dépassa pas 15,000 hommes, ce qui était à peine suffisant pour entreprendre la campagne égyptienne.

Pour leur part, les Francs qui partirent en croisades au Moyen-Orient avaient une compréhension claire des enjeux stratégiques du moment. Par exemple, la principauté d’Antioche au nord s’efforçait de prendre la ville d’Alep. De son côté, la Jérusalem chrétienne tenta à diverses reprises d’attaquer Damas et prendre de l’expansion en Égypte. Le problème était que chacune de ces principautés poursuivait des objectifs stratégiques distincts, comme si elles avaient chacune leur agenda. Inévitablement, ces différents desseins entrèrent fréquemment en conflit, si bien qu’il s’avéra difficile pour les Francs d’établir une stratégique commune.

L’armée franque

Malgré tout, les Francs disposaient d’un avantage important: la force de leur armée. Bien équipée et entraînée (et surtout disciplinée), l’armée franque était aussi crainte pour sa force de frappe résultante de son habilité à coordonner les manœuvres de l’infanterie et de la cavalerie. Cet aboutissement intéressant avait été obtenu à l’usure, par la longue expérience de cette force sur le champ de bataille où les hommes étaient habitués de combattre ensemble. Les Francs demeurèrent « loyaux » aux techniques de combat héritées de l’Ouest, qui plaçaient la charge de la chevalerie au centre du dispositif, mais ils reconnaissaient que celle-ci devait être effectuée en temps opportun.

La force des armées européennes: la cavalerie lourde.

Les Francs avaient également entraîné leurs forces de manière à ce que la coordination infanterie-cavalerie puisse se refléter au combat, certes, mais aussi lors des longues marches. Cela leur permit de voyager en territoire hostile, car l’ennemi, non sans surprise, avait l’habitude de les frapper alors que les forces étaient mal déployées. Ce que j’appelle la « marche combattante » consistait à placer des archers suivis de très près par des piquiers afin qu’ils forment un écran autour des escadrons de cavalerie dans le but de tenir à distance les archers à cheval ennemis, de loin les adversaires les plus dangereux.

Si les escadrons de la cavalerie ennemie s’approchaient suffisamment près pour livrer un combat au corps-à-corps, alors ils deviendraient des cibles parfaites pour ce qui était considéré comme la spécialité des Francs: la charge de masse. Bien orchestrée et disposée en rangs serrés, cette lourde cavalerie franque était à peu près impossible à arrêter en combat rapproché. À cela, les croisés pouvaient ajouter des éléments plus légers de cavalerie ainsi que des archers à cheval en nombre suffisant pour harceler l’ennemi, faire de la reconnaissance ou appuyer la cavalerie lourde.

Les archers à cheval turcs figuraient parmi les forces ennemies redoutées des croisés.

La crise des effectifs et la protection des acquis

Encore une fois, comme je l’ai mentionné, les Francs connurent le même problème que Louis IX, c’est-à-dire une carence d’effectifs. Leurs renforts se trouvaient loin en Europe et les routes terrestres et maritimes étaient hasardeuses. Les croisades apparaissent dans ce contexte comme étant davantage des entreprises réactives que proactives, d’où le problème mentionné auparavant de la difficulté d’établir une stratégique globale qui soit claire selon les ressources disponibles. Dans ce cas, au plus fort des croisades vers la fin du XIe et début du XIIe siècle, les Francs pouvaient aligner au maximum quelque 600 chevaliers et 5,000 soldats à pied.

Une représentation artistique des chevaliers templiers.

Les croisés pouvaient cependant compter sur l’appui d’ordres monastiques militaires. On pense notamment à l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les Hospitaliers) et à l’Ordre du Temple (les Templiers). Ces ordres avaient juré d’éradiquer l’Islam et leur dévotion et discipline en faisait des combattants redoutables. Selon les époques et les sources, ces ordres pouvaient aligner 6,000 chevaliers et un nombre inconnu de soldats à pied, sans compter sur les renforts que pouvaient fournir les pèlerins et les mercenaires.

Le faible nombre de combattants croisés amène à croire que la quantité impressionnante de châteaux en Terre sainte se voulait une mesure compensatoire à la crise des effectifs. Bien que les châteaux aient pu servir de bases, la plupart avaient de petites enceintes et ils étaient construits davantage pour affirmer le pouvoir du monarque que pour des fins stratégiques à proprement parler. Certains châteaux étaient établis pour servir d’appâts ou nuire aux communications de l’ennemi, surtout entre la Syrie et l’Égypte. Par contre, à mesure que la menace contre les États latins augmenta, une plus grande emphase fut mise sur le développement des châteaux.

Les ordres militaires monastiques du XIIIe siècle commencèrent à construire des châteaux massifs et des fortifications d’un style avancé pour l’époque. Les châteaux Krak des Chevaliers (Syrie), de Marqab (Syrie) et d’Athlit (Israël) en constituent d’intéressants exemples. En plus des châteaux, l’ancrage des royaumes chrétiens en Terre sainte reposait sur les villes fortifiées, où vivaient la majorité des chrétiens. Le renforcement des défenses d’une cité peut la protéger d’un assaut, mais le but est également de rechercher un effet dissuasif.

Le Krak (forteresse) des Chevaliers situé en Syrie.

Le recul des chrétiens

Ces impressionnantes installations n’ont par contre eu que peu d’effets sur un politicien et stratège militaire comme Saladin. En 1187, Saladin rassembla une imposante armée de 30,000 hommes face aux forces franques du nouveau roi de Jérusalem Guy de Lusignan. Le roi subissait les pressions des barons qui en avaient assez de voir les hommes de Saladin mener des raids destructeurs à travers le royaume. Numériquement inférieure, l’armée franque marcha pour livrer bataille à Hattin (près du lac Tibériade dans l’Israël moderne) et fut anéantie les 3 et 4 juillet 1187. Peu des 20,000 soldats francs engagés s’en sortirent, si bien que le royaume de Jérusalem fut laissé pour ainsi dire sans défense.

Le théâtre des opérations à l'époque de la Troisième Croisade.

En dépit des efforts de la Troisième Croisade, le royaume de Jérusalem ne se remit jamais de ce désastre. Après la mort du roi Amalric II en 1205, le frère de Guy de Lusignan, le royaume de Jérusalem était en quête d’un puissant monarque pour lui succéder. Jean de Brienne assuma ce rôle pendant un certain temps jusqu’à ce que l’Empereur Frédéric II prit la relève en 1225. Il parvint à se faire restituer Jérusalem en 1229, à la suite d’un accord conclu avec l’Égypte, mais sa propension à l’absolutisme lui attira la résistance armée des barons. Frédéric dut retourner en Europe, laissant le royaume en proie à une guerre civile qui freina son développement.

L'un des affrontements majeurs de l'époque des Croisades, la bataille de Hattin (1187).

Une nouvelle opportunité pour les États latins de reprendre des forces apparut en 1244 au moment où une guerre débuta entre Damas et l’Égypte. Avec l’aide des Templiers, les Francs appuyèrent Damas en fournissant un contingent de 1,000 chevaliers et 5,000 soldats à pied qui allèrent affronter quelque 15,000 Égyptiens le 17 octobre de cette année, à Harbiyah au nord de Gaza. Convaincus de l’emporter, les croisés se ruèrent sur les positions égyptiennes. Le résultat fut indiscutable: l’armée croisée fut massacrée. Affaibli militairement par les défaites de Hattin et de Harbiyah, le royaume croisé de Jérusalem en était à remettre son destin entre les mains de ses ennemis. Le bref séjour de Louis IX en Terre sainte entre 1250 et 1254 redonna au royaume une direction dont il avait grandement besoin. Son départ pour l’Europe ramena la discorde dans Jérusalem et les autres États latins, sans oublier que les barons et les ordres militaires monastiques se querellaient pour asseoir leur pouvoir.

Les Croisades ailleurs

Des habitants sont expulsés de Carcassonne lors de la Croisade des Albigeois en 1209.

La chute d’Acre en 1291 ne marqua pas immédiatement la fin des croisades en Terre sainte et la reconquête de Jérusalem continua de faire partie des préoccupations, mais cet enjeu perdit de son importance au sein de la dynamique politique dans la Chrétienté. De plus, précisons que les Croisades ne furent pas uniquement confinées géographiquement à la Terre sainte. Par exemple, une croisade fut proclamée en 1114 en Espagne et le pape Innocent III en fit déclencher une contre des hérétiques du sud de la France. À l’est, la conquête de Constantinople lors de la Quatrième Croisade fut bien accueillie et la restauration de l’Orthodoxie et des États latins de Grèce constituèrent des récompenses de l’appui de cette partie de l’Europe dans l’aventure.

L’idée de convertir au Christianisme des populations païennes sur les bords de la Mer Baltique et en Europe de l’Est alimenta des croisades dans ces régions, qui d’ailleurs furent généralement couronnées de succès. L’Église recruta intensément pour accompagner spirituellement ces nouveaux foyers de colonisation. Comme en Terre sainte, des ordres militaires monastiques furent fondés pour officiellement défendre ces nouveaux acquis. On pense aux Chevaliers Porte-Glaive ou encore à l’Ordre des Chevaliers teutoniques qui, à la fin du XIIIe siècle, déplaça le centre de ses activités de la Terre sainte vers le nord-est de l’Europe pour devenir une grande force politique et une principauté sur laquelle se développera quelques siècles plus tard l’État prussien.

Les Chevaliers teutoniques, le fer de lance de la poussée chrétienne en Europe de l'Est.

La croisade de la Baltique attira grand nombre d’aristocrates européens qui contribuèrent aux victoires militaires, notamment parce que l’organisation de la cavalerie lourde et la qualité des armements utilisés par les ordres militaires monastiques surpassèrent les forces locales. Un autre aspect qui a également contribué aux succès de la croisade à l’est de l’Europe réside dans le commerce, c’est-à-dire l’ouverture de nouveaux marchés dans des régions encore à découvrir.

En dépit de tout le sang versé, les Croisades, malgré tout, ont toujours résulté du droit papal de les déclencher. Par contre, les revers subis en Terre sainte, la poursuite des intérêts personnels du pape et toute une série de tractations politiques à l’époque enlevèrent aux Croisades leur essence spirituelle originelle. Bien qu’étant des échecs dans leur théâtre principal d’opérations au Moyen-Orient, les Croisades eurent une histoire qui illustra à la fois la durabilité et la capacité d’adaptation des façons de faire la guerre des Européens.

Les Croisades (XIe – XIIIe siècles). (1ère partie)

Une campagne idéologique

Un soldat croisé.

La papauté médiévale tenta à maintes reprises d’utiliser sa puissance spirituelle dans le but d’exhorter les seigneurs à accomplir des services militaires pour elle. Ce fut le cas notamment au moment de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066. Sa campagne avait bénéficié de l’appui du pape parce que l’Église anglaise était perçue comme schismatique à Rome. Dans le cas qui nous concerne, l’époque qui est généralement considérée comme étant celle des Croisades débuta en novembre 1095 lorsque le pape Urbain II (1088-1099) proposa une expédition militaire pour prendre la ville de Jérusalem. Situés à une distance d’environ 4,000 kilomètres de Clermont (France) où il avait prêché son sermon de reconquête de la Terre sainte, Jérusalem et ses environs ne signifiaient pas grand-chose dans l’esprit de ceux qui étaient venus entendre le pape. Le pays était loin, le climat était aride et la population locale pratiquait une religion différente du christianisme. Bref, le territoire leur serait hostile.

Cette idée de partir en croisade avait ceci de particulier, en ce sens qu’aucun monarque ne s’était vu promettre un commandement légitime de l’autorité papale, aucun n’avait réellement un intérêt de conquête dans la région et tous ceux qui partiraient auraient à défrayer les frais de leur expédition. En d’autres termes, il s’agissait d’une guerre idéologique au plus pur sens du terme. Les hommes auraient à quitter leurs richesses, leurs familles et leurs terres, tout cela dans le but de libérer Jérusalem des infidèles. Pour récompense, les croisés recevraient une indulgence, ce qui signifiait que leurs péchés leur seraient pardonnés et s’ils venaient à mourir sur le champ de bataille, ils auraient un accès direct au paradis, au Royaume des Cieux.

Le pape qui appela la croisade en Terre sainte en novembre 1095: Urbain II.

Par contre, la classe des chevaliers à qui était adressé l’appel du pape Urbain II était en quelque sorte familière avec cette notion de Guerre sainte. Le pape Innocent III (1198-1216) compara plus tard le devoir des croisés à celui d’un vassal qui viendrait en aide à son seigneur dépossédé. De plus, Urbain II sembla avoir toujours envisagé la fondation d’États chrétiens au Proche et Moyen-Orient comme quelque chose de nécessaire et légitime, ce qui en fin de compte accréditait la thèse de la guerre « juste ». La ferveur religieuse fut sans contredit une force motrice des Croisades, mais il faut considérer l’appât du gain comme une force corollaire à cette motivation. Tout cela eut pour conséquence qu’on estime à 100,000 le nombre de personnes qui ont joint la Première Croisade, bien qu’à peine la moitié soit parvenue à entrer en Asie Mineure au tournant de 1097.

Carte montrant les différentes trajets empruntés par les Européens lors des Croisades.

Le voyage vers l’inconnu

L’empereur byzantin Alexis 1er Comnène avait lui aussi envisagé l’idée d’une croisade. Il avait demandé au pape Urbain II une aide militaire composée de mercenaires, parce qu’il voyait dans le démembrement potentiel de l’Empire turc seldjoukide rival une opportunité de reconquérir l’Asie Mineure. Cela explique pourquoi la Première Croisade entra au Moyen-Orient à l’époque d’une fragilisation politique de la région. Cela expliqua partiellement son succès. L’objectif final, la libération de Jérusalem, était atteint en juillet 1099 et cela représentait un accomplissement digne de mention. On était parvenu à battre militairement de puissants ennemis (ex: le Sultanat de Roum en Anatolie, celui de Syrie, le califat fatimide du Caire…) qui étaient capables de lever de puissantes armées face aux croisés qui avaient perdu une large part de leurs effectifs lors de la traversée de l’Asie Mineure.

Une représentation de Bohémond de Tarente (XIe siècle).

Qui plus est, les croisés se trouvaient militairement affaiblis parce qu’ils avaient perdu un grand nombre de chevaux lors de la traversée de l’Asie Mineure, affaiblissant ainsi leur cavalerie face à l’ennemi. La Première Croisade fut en fin de compte un succès, surtout parce que les croisés ont pu compter sur certains chefs de guerre (ex: Bohémond de Tarente) qui surent maintenir l’unité et une certaine discipline, tant militaire que religieuse. Les croisés bénéficièrent également de l’appui de quelques alliés, notamment des Byzantins et des Arméniens et du contrôle de la mer. Ce dernier élément s’avéra déterminant lors des sièges d’Antioche et de Jérusalem. La prise de ces deux cités importantes fut possible grâce aux habiletés militaires des croisés, qui finirent par jeter les bases de la domination latine en Terre sainte.

Au plan stratégique, l’établissement de têtes de pont au Moyen-Orient (Édesse, Antioche, Jérusalem, Tripoli…) fut un accomplissement remarquable. Cependant, un désaccord potentiel avec les Byzantins signifierait qu’il serait impossible d’envoyer par la voie terrestre des pèlerins et des colons de l’ouest et qu’il faudrait recourir à la voie maritime pour arriver à cette fin. Par conséquent, il devenait clair à l’époque que d’autres croisades seraient nécessaires et cette réalité faisait partie du mode de vie médiéval.

Les divisions politiques

La Première Croisade avait connu une série de problèmes qui allaient se répéter pour les prochaines. La majorité de ceux qui dirigèrent les croisades n’était pas politiquement unifiée. Bien qu’on ne peut remettre en doute leurs efforts afin de maintenir une certaine unité, de sérieux désaccords survinrent, notamment après la prise d’Antioche en 1098. Pour sa part, l’armée qui avait pris Jérusalem afficha également d’inquiétants signes de divisions. Cela contribua probablement dans l’échec des chrétiens pour capturer Ashkelon sur le bord de la Méditerranée, l’ennemi ayant été mis au fait de la discorde dans les rangs chrétiens.

Les Croisades subséquentes furent aussi minées par les divisions entre chrétiens (ex: la Seconde en 1147, la Troisième en 1189, la Quatrième en 1204…). La Huitième Croisade menée par Louis IX de France peut être considérée comme une croisade entièrement française, mais dont les succès sont mitigés eut égard aux habiletés militaires douteuses du roi. Un autre facteur qui mina l’unité des Croisés était que tous les participants étaient en théorie égaux en statut, sauf qu’une fois au Moyen-Orient, ils importèrent la même structure hiérarchique sociale telle qu’elle existait à l’Ouest. En clair, des chefs de Croisades ne parvenaient pas à garder le contrôle sur des hommes qui ne leur devaient rien.

En d’autres circonstances, comme lors de la Seconde Croisade, l’armée de Louis VII subit d’importantes pertes au Mont Cadmus, entre autres parce qu’elle était affectée par un sérieux problème d’indiscipline. Un autre exemple est celui de l’expédition de 1204 où les grands barons, qui avaient signé des engagements avec les Vénitiens pour disposer d’une flotte de transport, connurent des problèmes financiers parce que leurs partenaires croisés refusèrent de s’acquitter de leurs obligations. Lors de la Cinquième Croisade, ce fut des contingents entiers de nationaux qui renoncèrent à l’aventure en plein chemin.

Une représentation du siège d'Antioche lors de la Première Croisade (1097-1098).

Dans la même veine des problèmes qui ont affecté les Croisés, on remarque que lors de la Première Croisade, les Byzantins apportèrent une aide initiale non négligeable. Cependant, après que l’empereur Alexis 1er eut failli à sa tâche de secourir les croisés qui étaient encerclés et menacés d’être anéantis dans Antioche en 1098, ceux-ci permirent à Bohémond de Tarente de garder la ville. Ce geste politique ne plut guère aux Byzantins, qui semblèrent par la suite conditionner leur appui selon leur bon vouloir. Par exemple, ils accordèrent sans trop de problèmes le passage aux Croisés en 1101 et en 1147, alors que ceux sous la Troisième Croisade, lancée au départ sous Frédéric 1er de Hohenstaufen dit « Barberousse », durent se frayer un chemin par la force.

Les problèmes logistiques: la terre ou la mer?

Néanmoins, l’aide accordée par les Byzantins au cours de la Première Croisade prit la forme d’une assistance navale et de l’établissement d’une base à Chypre, sans laquelle les flottes génoise et anglaise auraient eu des difficultés à opérer efficacement. Les croisés allaient développer une sorte de dépendance face à la flotte byzantine et l’absence de celle-ci lors de croisades subséquentes se fera sentir. Pendant la Seconde Croisade, les croisés durent se débrouiller seuls. La Troisième put compter sur un appui naval, si bien que les croisades qui ont suivi empruntèrent presque uniquement la voie maritime pour se rendre en Terre sainte.

La marine fut largement mise à contribution pour acheminer les pèlerins et les soldats en Terre sainte.

L’appui de la supériorité maritime des États italiens devint la condition de base avant d’entreprendre une nouvelle croisade. La fin de la Première Croisade avait aussi démontré la dépendance des États latins au Proche-Orient de la voie maritime. Vers 1124, hormis le port d’Ashkelon, tous les autres ports du Proche-Orient étaient entre leurs mains, et ce, grâce à la contribution de la flotte italienne. En échange, les cités italiennes obtenaient des droits territoriaux spéciaux pour leurs citoyens en Terre sainte, de même qu’un monopole virtuel sur le commerce de bien luxueux.

Le renouveau islamiste

Saladin, l'une des figures emblématiques de la résistance à l'envahisseur chrétien.

Dans une optique militaire, en maintenant l’idée que les croisades sont idéologiques, je pense que l’élément qui a eu le plus d’impact fut le renouveau de l’esprit islamique. Presque mort au moment de la Première Croisade, il connut une résurrection au moment où l’Islam faisait face à sa plus grande menace. Le coup de fouet fut asséné par certains chefs militaires ou politiques. On pense à Imad ed-Din Zengi qui parvint à reprendre Édesse en 1144, à Nur ad-Din qui unifia la Syrie et l’Égypte et Saladin qui reconquit Jérusalem et parvint presque à exterminer le royaume latin agglomérant à cette ville. Sous la dynastie des Ayyubides, les descendants de Saladin, les divisions de l’Islam réapparurent, particulièrement entre la Syrie-Palestine d’un côté et l’Égypte de l’autre, si bien que les croisades menées au XIIIe siècle tentèrent d’exploiter la situation.

C’est d’ailleurs ce que fit Frédéric II en 1229. Il profita des divisions entre Damas et l’Égypte pour négocier la restauration de Jérusalem aux chrétiens et la majeure partie du royaume, comme le fit à nouveau Thibaut de Champagne onze années plus tard. Cependant, à la suite de l’échec de la croisade de Louis IX en 1249, la montée des Mamelouks en Égypte combinée à leurs ambitions en Syrie rendit ce type d’exploitation impossible. L’irruption des Mongols en Syrie dans les années 1250 offrit une autre opportunité aux croisés de jouer la carte de l’exploitation des divisions contre les Mamelouks. Or, les Francs en Terre sainte hésitèrent à s’allier avec ces nouveaux voisins jugés dangereux. Les Mamelouks parvinrent à stopper la progression de l’Empire mongol vers la Terre sainte et ne tardèrent pas à se retourner contre les États latins dont le dernier, Saint-Jean-D’Acre, tomba en 1291.

Faire la guerre autrement

Au plan technologique, on ne peut pas prétendre qu’un camp avait un avantage particulier sur l’autre. Cependant, la conduite de la guerre au Moyen-Orient se fit dans un environnement radicalement différent de celui de l’Europe et les armées islamiques adoptaient des tactiques également différentes. La population au Moyen-Orient était concentrée en quelques endroits bien délimités, laissant ainsi de vastes espaces dégarnis de végétations abondantes comme c’est le cas en Europe. Dans ces circonstances, le premier constat qui était fait était que l’infanterie serait plus vulnérable aux attaques de la cavalerie qui pouvait manœuvrer à souhait dans ces larges espaces.

Par ailleurs, l’eau devient un facteur impossible à négliger en plein désert. Les armées en Europe n’ont guère de problème d’accès à la ressource lorsqu’elles sont en campagne, mais dans le désert, la question est tout autre. Toujours en termes tactiques, il était évident que le combat allait être rapproché. Néanmoins, dans les armées islamiques, cette donne était importante, mais pas autant que celle de l’approche, c’est-à-dire la manœuvre exécutée avant d’en arriver là. La cavalerie des armées islamiques était lourde, mais celle des chevaliers européens vers la fin du XIIe siècle l’était davantage. Les islamistes possédaient également une cavalerie plus légère qui pouvait harceler et encercler l’ennemi. On pense par exemple aux archers à cheval turcs dont le tir pouvait affaiblir la cohésion de l’adversaire.

Les chrétiens de la Première Croisade avaient en quelque sorte été chanceux que la cavalerie seldjoukide d’Asie Mineure ne fut pas bien organisée. Ce ne fut pas le cas lors de la Seconde Croisade où les chrétiens peinèrent à contrer la cavalerie ennemie. C’est essentiellement le manque de cohésion des armées chrétiennes qui empêcha d’offrir une résistance efficace et coordonnée face à ce type de charges. Comme nous l’avons mentionné, la discipline n’était pas la vertu première des croisés.

Il ne faut pas se surprendre si les croisés apportèrent leur bagage d’expérience militaire, ce qui est tout à fait normal, surtout si l’on comptait faire la guerre en Terre sainte pour une courte période. Par contre, la résistance et l’efficacité au combat de l’ennemi islamiste forcèrent les chrétiens à revoir leurs méthodes, quitte à s’adapter à celles de leurs adversaires. D’ailleurs, l’armée croisée qui marchait sur Ashkelon en 1099 avait pris la précaution d’envoyer des reconnaissances au devant, de manière à ne pas se faire prendre au dépourvu par la cavalerie ennemie. Combinée avec l’élément de la discipline, cette façon de procéder pouvait finalement arrêter l’ennemi.

(La suite des Croisades dans la seconde partie.)

La brutalité des affrontements n'eut d'égal que la ferveur religieuse de chaque camp.

Les archers médiévaux

Une catégorie distincte de soldats

Un archer anglais se servant d'un arc long (longbow).

Les archers constituèrent un élément important des forces armées au Moyen Âge, bien que leur nombre, leur déploiement tactique et par conséquent leur efficacité varièrent considérablement. À une époque où l’élite guerrière européenne préféra généralement le combat rapproché à cheval avec une épée (délaissant du coup l’arc, hormis pour la chasse), les archers se spécialisèrent dans leur fonction et provinrent des classes inférieures de la société. À titre d’exemple, les victoires anglaises de la Guerre de Cent Ans servirent à accroître le statut social de l’archer, alors qu’en France la peur d’une insurrection paysanne combinée à la disponibilité de mercenaires arbalétriers contraignit le développement d’un corps « professionnel » d’archers jusqu’au moment des réformes militaires entreprises sous Charles VII.

À la bataille de Hastings (1066), Guillaume le Conquérant fit la démonstration du grand potentiel tactique résultant de la combinaison d’un nombre significatif d’archers et de la cavalerie afin d’affronter une masse compacte de soldats à pied, alors que le manque d’archers du roi anglo-saxon Harold lui causa un sérieux handicap. Les archers occupèrent des rôles importants dans d’autres batailles, comme à Bourgthéroulde (1124) et à la bataille de l’Étendard (1138), où ils combattirent sur la défensive aux côtés de chevaliers démontés. Ces succès tactiques demeurèrent somme toute des cas à part, du moins jusqu’au XIVe siècle, mais ils prouvèrent que les archers avaient leur utilité sur le champ de bataille.

Reconstitution de la bataille de Hastings (1066). Les archers s'exécutent.

L’arme interdite ou la mort tombée du ciel

Pour des raisons assez évidentes, les archers furent particulièrement utiles lors de sièges de places fortes, tant pour l’assiégeant que pour l’assiégé. Un cas notoire d’utilisation de projectile sur une longue distance (possiblement ici un carreau d’arbalète) fut lorsque Richard 1er d’Angleterre fut atteint en 1199 pendant le siège du château de Châlus Chabrol. D’autres exemples qui viennent à l’esprit furent aussi lorsque des archers gallois appuyèrent les manœuvres des chevaliers contre les assauts anglo-normands sur l’Irlande à partir de 1169, et qu’ils furent aussi utilisés lors des Croisades pour combattre les dangereux archers turcs qui harcelèrent la marche des armées croisées ou les charges de leur chevalerie.

Le pape Innoncent III (pontificat de 1198 à 1216), celui qui voulut faire interdire l'emploi de l'arc.

À partir du XIe siècle assurément, ce que j’appelle une sous-catégorie d’archers fit son apparition comme force d’élite, notamment parce que leurs projectiles étaient capables de percer les cottes de mailles. Cela avait provoqué un scandale à l’époque si l’on se fit à un énoncé du pape Innocent III qui, en 1139, avait interdit l’emploi d’archers et d’arbalétriers, surtout lorsqu’il s’agissait d’affrontements entre chrétiens. Bien entendu, l’énoncé papal fut ignoré et les arbalétriers de l’époque des guerres franco-angevines formèrent souvent le gros du contingent des garnisons des châteaux, ayant entre autres une solde plus élevée que celles des archers réguliers. Certaines milices civiles, notamment la redoutable et indépendante milice suisse, préférèrent l’usage de l’arbalète et même certaines armées aristocratiques employèrent des arbalétriers mercenaires, comme ceux de Gênes.

Le déploiement tactique: l’école anglaise

L’importance grandissante de ce qu’on appellera les « archers longs » (longbowmen) dans les armées anglaises est à noter lorsqu’on analyse leur déploiement en très grand nombre durant le règne d’Édouard 1er (1272-1307), qui en avait mobilisé des milliers pour ses guerres contre les Gallois et les Écossais. Le principal problème dans ce cas précis était la qualité très variable des archers envoyés sur les champs de bataille. En effet, il avait fallu procéder à des sélections plus rigoureuses et c’était des représentants du monarque qui souvent s’en chargèrent. Cela améliora forcément les standards, mais la dépendance grandissante des monarques envers les armées de mercenaires à partir du XIVe siècle fit en sorte d’assurer une certaine standardisation de la qualité des archers. En clair, on n’allait pas acheter les services d’une excellente troupe de chevaliers si celle-ci était appuyée par des archers novices.

Si la standardisation des archers était une première étape importante de leur développement, la question de leur déploiement tactique en était la seconde. Alors que les Écossais sous le commandement de William Wallace subissaient une défaite à Falkirk en 1298, le roi anglais Édouard 1er avait utilisé ses archers sur un mode offensif en support à sa cavalerie contre les schiltrons (des unités de piquiers que Wallace fit aligner sur trois rangs afin de briser les charges de cavalerie). D’autres victoires d’importance contre les Écossais (Dupplin Moor, 1332; Halidon Hill, 1333) furent le résultat de l’adoption de tactiques défensives dans lesquelles les archers étaient protégés par des chevaliers démontés qui chargeaient seulement lorsque les rangs ennemis avaient été éclaircis par les flèches.

Représentation de la bataille d'Agincourt (1415). La chevalerie française fut décimée par le tir des archers anglais.

Cette façon de procéder connut du succès contre les Français au cours de plusieurs affrontements de la Guerre de Cent Ans (Morlaix, 1342; Crécy, 1346; Poitiers, 1359; Agincourt, 1415; Verneuil, 1424). La proportion d’archers dans les armées anglaises alla en augmentant, si bien que ceux-ci en vinrent à former le gros de l’infanterie. Au début du XVe siècle, le ratio normal d’archers par rapport aux chevaliers dans les armées anglaises était de 3 pour 1. On estime que dans le cas de la bataille d’Agincourt (1415), l’armée du roi Henri V avait environ 900 fantassins et 5,000 archers.

Cependant, on ne sait pas tout des archers. À titre d’exemple, on a beaucoup débattu sur la nature exacte de leurs formations tactiques. On pense notamment que des formations d’archers pouvaient être placées à gauche et à droite de la ligne de front tenue par les chevaliers. Ce faisant, elles pouvaient créer un tir d’enfilade, ce que d’aucuns appellent un tri croisé (ou concentré). Cependant, on peut aussi croire que ces formations d’archers étaient effectivement disposées sur les flancs des armées anglaises, mais pas employées au devant, se contentant d’assurer un appui de l’arrière. Le consensus en ce moment serait à l’effet que le déploiement tactique des archers n’était pas aussi rigide et qu’il s’adaptait aux circonstances du moment. Les archers pouvaient être derrière l’infanterie et la cavalerie, sur les ailes ou devant, en étant déployés en demi-cercle.

Les archers avaient aussi des moyens de défense. Face à une charge de cavalerie, ils pouvaient s’installer derrière une barricade de piquets affilés, ou encore dans une zone constituée d’obstacles naturels (haies, roches, clôtures, etc.) pour nuire à la manœuvre de la cavalerie. Dans le cas d’utilisation de piquets affilés, ceux-ci n’étaient normalement pas plantés côte à côté pour former une palissade. Ils étaient plutôt installés sur le modèle de cases d’un jeu d’échecs. Cette dernière disposition permettait aux archers de s’insérer entre chacune des cases « libres » au moment de tirer, puis de s’abriter derrière cette barrière discontinue pour recharger ou se protéger de la charge ennemie.

L’équipement et le commandement

Les archers derrière une barrière de piquets.

Cette flexibilité était vitale pour les archers. Bien que l’arc soit l’arme principale, ils pouvaient à tout moment être appelés à servir d’infanterie légère. La bataille d’Agincourt illustre une telle situation. Après avoir tiré quelques volleys de flèches, les archers chargèrent la cavalerie française qui était empêtrée dans un terrain vaseux et dont les chevaux s’écroulaient sous le poids des équipements de leurs cavaliers. Utilisant des haches, des épées, des dagues et toutes sortes d’armes de combat rapproché, les archers causèrent un véritable carnage dans ce combat au corps-à-corps contre la chevalerie française.

Un autre volet qui mérite un éclaircissement concerne la structure de commandement des archers. Il y avait ce que l’on peut appeler des « officiers ». Par exemple, dans les armées anglaises, des officiers étaient en charge de groupe de 100 ou 20 hommes, alors que le commandement d’ensemble pouvait être accordé à un capitaine. Celui-ci pouvait donner le signal du tir aux archers et fournir des ordres précis quant à la cadence, la distance, l’angle et la direction des volleys.

Comme on l’a dit, l’arc est l’arme principale de l’archer, si bien que certains arrivaient sur le champ de bataille avec très peu d’équipements secondaires. La cotte de mailles est lourde et nuit aux mouvements et, bien sûr, le bouclier n’est pas adapté à la gestuelle propre à l’archer. Certains pouvaient porter un casque, et même une légère cotte de mailles sous leur uniforme. Chose certaine, leurs légères armures ne pouvaient pas résister aux coups le moindrement bien placés.

Un exemple type d'un archer anglais. On remarque une légère protection ventrale et le casque. À tout moment, les archers pouvaient être appelés à servir comme infanterie légère.

La force de l’archer demeure toujours son arc, spécialement l’arc long dont le projectile s’avérait supérieur à toute arme à feu sur un plan balistique, et ce, jusqu’à l’avènement de la carabine à canon rayé. Par contre, l’arc long pouvait aussi avoir de sérieuses lacunes. D’abord, son utilisateur devait être fort physiquement et avoir reçu un entraînement intensif. Le geste répétitif consistant à décocher la flèche peut entre autres causer de graves lésions aux os du squelette, notamment aux bras, aux épaules et à la colonne vertébrale. D’ailleurs, certaines ordonnances royales interdisaient aux archers la pratique de loisirs sportifs pour éviter le risque de blessures sur leurs corps déjà éprouvés.

Conclusion

Certains commentateurs, surtout à partir de l’époque des Tudor, ont pu voir le déclin de l’importance des archers sur le champ de bataille comme le déclin global de la puissance militaire de l’Angleterre. Sans doute est-il possible d’avancer une objection ou deux à cette affirmation, mais une chose demeure: l’arc eut un impact considérable sur la façon de guerroyer au Moyen Âge.

Simple d’utilisation et puissant, l’arc était une arme dévastatrice entre les mains d’utilisateurs expérimentés. À mesure qu’on sortait du Moyen Âge pour entrer dans l’époque moderne (XVI-XVIII siècles), peu de soldats professionnels du moment réalisaient que l’arquebuse, le mousquet et l’artillerie deviendraient les nouveaux maîtres du champ de bataille.

Les Longbowmen. L'arc peut mesurer jusqu'à 6 pieds et la concentration du tir peut provoquer un effet dévastateur dans les rangs ennemis.

La bataille d’El-Alamein (1942)

L’Afrique du Nord

L'infanterie britannique observe le pilonnage des positions ennemies avant l'assaut.

Ce qu’on appelle communément la bataille d’El-Alamein est en fait une série d’affrontements s’étant déroulés en 1942 pendant la campagne d’Afrique lors de la Seconde Guerre mondiale. El-Alamein (al-Alamayn) est une localité se trouvant près de la côte égyptienne à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alexandrie. La localité représentait l’extrémité d’un front s’étendant sur quelques dizaines de kilomètres du nord au sud.

Le premier élément qui frappe l’œil de l’observateur est l’extrême complexité du terrain. Nous sommes en plein désert, la température est suffocante, on gèle la nuit, les tempêtes de sable sont fréquentes et une variété de crevasses et de dépressions rendent difficile, voire impossible la manœuvre des armées en certains points. Par exemple, la dépression Qattarah située à quelque 65 kilomètres au sud d’El-Alamein constituait un obstacle naturel formidable, augmentant du coup l’attrait stratégie de la petite localité égyptienne.

Carte des opérations de la bataille d'El Alamein (automne 1942).

Du côté des forces alliées, le front était tenu par des unités constituant la 8e Armée britannique. Celle-ci avait encaissé une série de revers depuis le début de l’année 1942 face aux forces de l’Axe. La 8e Armée avait non seulement besoin d’une pause, mais par-dessus tout d’une position défensive solide sur laquelle il serait possible de reprendre l’offensive. Le fait d’avoir la mer sur la droite du front britannique représentait une protection naturelle, car on était à tout le moins certain que le commandant des forces de l’Axe, le maréchal Erwin Rommel, ne tenterait par une autre manœuvre de débordement de flanc comme il savait si bien le faire. En d’autres termes, la survie de la 8e Armée britannique dépendrait de la bataille qui allait être livrée sur la ligne d’El-Alamein. Si elle échouait, la ville d’Alexandrie et le canal de Suez seraient ouverts pour Rommel.

La dépression Qattarah en Égypte.

Le dos au mur

Ayant subi grave défaite sur le sol libyen à Gazala et à Tobrouk en juin 1942, la 8e Armée britannique sous les ordres du maréchal Claude Auchinlek se replia vers l’est sur la frontière égyptienne. Suite à la désastreuse bataille de Mersah Matruh, dont une éventuelle victoire aurait permis de gagner du temps pour consolider les défenses d’El-Alamein, Auchinlek et ses troupes finirent par se rétablir à la frontière égyptienne en juillet.

Le maréchal Claude Auchinleck, le commandant de la 8e Armée britannique dans les premiers mois de 1942.

De son côté, Rommel n’avait pas relâché la poursuite de la 8e Armée et il finit par la rejoindre également à la frontière égyptienne. Par contre, le maréchal allemand était conscient que ses lignes de communications et de ravitaillement étaient dangereusement étirées. Il était loin de ses bases et en même temps vulnérable aux attaques aériennes. À titre d’exemple, le ravitaillement en carburant ne pouvait se faire que par la mer où les convois étaient impuissants face aux attaques aériennes et navales. Par conséquent, les forces germano-italiennes arrivèrent devant la ligne d’El-Alamein, mais elles étaient trop affaiblies pour tenter une quelconque percée du front britannique.

Néanmoins, Rommel mena une série d’attaques localisées contre certains points de la ligne El-Alamein, sans trop de succès, ce qui entraîna une réponse d’Auchinlek. Le 10 juillet 1942, la bataille de Tell el Eisa fut une tentative du 30e Corps britannique du lieutenant-général Ramsden de contourner le front ennemi à l’extrémité nord de celui-ci. La 1ère Division sud-africaine et la 9e Division australienne parvinrent à percer le front allemand au nord, mais Rommel s’empressa de colmater la brèche.

Le maréchal Erwin Rommel, le commandant de l'Afrika Korps.

La 8e Armée tenta un autre effort du 14 au 16 juillet à la bataille de Ruweisat avec le 13e Corps britannique du lieutenant-général Gott. Deux divisions de l’armée italienne (Pavia et Brescia) subirent les assauts conjoints de la Division néo-zélandaise et de la 5e Division indienne. Face au recul italien, des renforts allemands arrivèrent rapidement dans la zone et parvinrent une fois de plus à reprendre le terrain initialement perdu. Auchinlek décida de remettre cela en reconduisant un autre assaut à Ruweisat, mais cette fois de nuit entre les 21 et 23 juillet, toujours pour des résultats décevants.

Les deux batailles préalables à El-Alamein livrées à Ruweisat avaient démontré que le succès ne pouvait être possible sans une coordination pleine et entière entre l’infanterie et les blindés. Face à ces échecs et refusant de subir un troisième scénario du même genre, Auchinlek comprit qu’il fallait cesser ce type d’assauts infructueux et prendre le temps de se refaire des forces. Cependant, les jours d’Auchinlek à la tête de la 8e Armée britannique étaient comptés.

En effet, en aout 1942, le Premier ministre britannique Winston Churchill intervint dans le débat sur la succession d’Auchinlek. Il avait fait pression afin qu’il soit remplacé par le maréchal Bernard Montgomery qui prendrait le commandement d’une 8e Armée affaiblie et démoralisée. Montgomery voulait changer les façons de faire, voire les mentalités. Il était impératif que le soldat retrouve une confiance en ses chefs et en lui-même, qu’il adopte le désert et développe son agressivité.

Le premier engagement livré par la 8e Armée sous Montgomery fut la bataille d’Alam Halfa du 30 août au 7 septembre 1942, un épisode que certains historiens considèrent comme étant le véritable début de la grande bataille d’El Alamein. Les compétences du maréchal Montgomery furent dès le départ mises à l’épreuve. Sa grande prudence et sa juste lecture de la situation firent en sorte qu’il n’engagea pas inutilement ses troupes. Les Britanniques avaient arrêté l’offensive germano-italienne, ce qui força Rommel à replier son Afrika Korps le temps de se regrouper. Montgomery refusa la poursuite et préféra attendre, le temps de restaurer la confiance et la force de son armée.

Après une série de délibérations et de désaccords entre les dirigeants alliés, il fut décidé à la fin de 1942 de concentrer les efforts contre l’Allemagne et cela commencerait par un assaut contre les forces germano-italiennes en Méditerranée. Le but ultime de la nouvelle campagne qui s’amorçait serait l’opération TORCH consistant en un débarquement des forces américaines et britanniques sur la côte ouest de l’Afrique du Nord.

La bataille

Le maréchal Bernard Montgomery qui prit la relève d'Auchinleck à la tête de la 8e Armée britannique à El-Alamein.

Face à ce cadre stratégique d’ensemble, le maréchal Montgomery vit son tour arrivé de contribuer à cette campagne africaine le 23 octobre 1942. Réorganisée et reposée, la 8e Armée lança ses 230,000 soldats et 1,000 chars contre les forces de l’Axe de Rommel au nombre de 100,000 combattants et quelque 500 blindés. Au 4 novembre, l’Afrika Korps était en déroute. Quelques jours plus tard, le débarquement sur les côtes marocaines et algériennes s’opérait, le tout combiné à la contre-offensive soviétique dans Stalingrad le même mois. En l’espace de quelques semaines, le cours de la Seconde Guerre mondiale changeait à la faveur des Alliés.

Des soldats britanniques aménagent une position défensive à El-Alamein (été 1942).

Montgomery exécuta son assaut au moment où Rommel se trouvait en convalescence en Allemagne. La bataille d’El-Alamein se déroula en trois phases. D’abord, la percée devait être réalisée au centre du front par le 30e Corps du lieutenant-général Leese, face à des forces ennemies solidement retranchées et protégées par un vaste champ de mines, puis un assaut au sud du 13e Corps (lieutenant-général Horrocks) devait suivre. Ni le 30e ni le 13e Corps ne parvinrent à percer suffisamment le front ennemi de sorte à pouvoir faire manœuvrer adéquatement leurs forces en terrain ouvert.

La seconde phase de l’offensive fut menée du 26 au 31 octobre, toujours au centre du front. Les positions ennemies étaient capables de tenir, mais elles furent réduites au silence, dans un style d’affrontements d’usure qui n’étaient pas sans rappeler les combats de la Première Guerre mondiale. C’était en quelque sorte le « style Montgomery », celui d’user l’ennemi à la corde par des bombardements et, lorsqu’il croyait avoir les conditions gagnantes, d’y envoyer l’infanterie.

La coordination de l’infanterie et des blindés fut un élément cruciale dans la victoire des forces alliées à El-Alamein.

La phase finale, celle de la grande percée, eut lieu entre le 1er et le 4 novembre. La Division néo-zélandaise avait mené une charge agressive qui avait permis au 10e Corps se trouvant en réserve d’exploiter la percée et d’attaquer les arrières ennemis. Ce n’est pas tant l’assaut de Montgomery, mais davantage les contre-attaques de l’Afrika Korps qui avaient fini par user celle-ci à El-Alamein. Seules les forces mobiles de l’Axe avaient réussi à s’échapper, se repliant sur les rares routes en de longues colonnes soumises aux attaques fréquentes venant du ciel. Le reste des divisions germano-italiennes qui combattaient à pied furent rapidement débordées et n’eurent d’autre choix que de capituler.

Conclusion

La bataille d’El-Alamein était terminée. Alexandrie, un symbole historique, était protégée. Plus important encore, dans ce contexte de guerre, les Alliés avaient réussi à dégager le canal de Suez et avaient retraversé la frontière en Libye en janvier 1943.

Même si la campagne en Afrique du Nord n’était pas terminée, la victoire des forces alliées à El-Alamein fut déterminante pour la suite des choses. Les forces germano-italiennes furent contraintes de se replier en Libye, puis en Tunisie. C’était le début de la fin de la présence de l’Axe en Afrique du Nord et moins d’une année plus tard, les Alliés pouvaient se concentrer sur leur prochain objectif: la libération de l’Europe.

Un cimetière britannique à El-Alamein.