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La doctrine militaire française de 1871 à 1914 : considérations théoriques et matérielles

Introduction

Pour ne plus prendre le risque de futurs désastres nationaux, il aura fallu à la France, suite à la défaite de 1871, une sérieuse remise en question sur l’efficacité de sa doctrine militaire et sur les moyens à prendre afin d’affermir sa défense. Malgré toutes ces décennies de réflexion militaire d’ordre stratégique, tactique et doctrinal, les batailles de 1914 ont bien failli provoquer un second cataclysme en moins de cinquante ans. Que s’était-il passé entre-temps, dans les esprits des stratèges militaires sous la IIIe République, pour qu’on assiste une seconde fois à une marche des Allemands sur Paris? Bien entendu, le deuxième acte, du moins à court terme, fut victorieux, mais à quel prix. Près de 300.000 soldats avaient été tués à la fin de 1914 pour en arriver à quoi? À donner l’impression à l’état-major qu’il avait vu juste dans sa conception stratégique.

Assurément, ce constat est quelque peu brutal et mérite que l’on y apporte des nuances. Le présent article se veut une étude sur la doctrine militaire française au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. En fait, nous tenterons de voir, à partir d’une réforme de la pensée militaire depuis 1871, comment l’état-major de l’armée française a modifié sa conception de la bataille, comment il a appliqué ses réformes sur le terrain et comment il les a inculquées au corps des officiers chargés de transmettre la nouvelle doctrine aux soldats.

Peinture d'Édouard Detaille intitulée "Le Rêve" (1888). Nostalgie des gloires passées?

L’humiliation de 1871 : genèse du problème

La paix de Francfort permit aux politiciens français Thiers et Favre de limiter en quelque sorte les dégâts, notamment en acceptant à contrecœur la condition de Bismarck réclamant, comme lourd butin de guerre, la prise de l’Alsace-Lorraine en échange d’une évacuation accélérée du territoire. Ce fut donc une France humiliée qui émergea de la guerre contre la Prusse et ses alliés germaniques. Partie fière et confiante en juillet 1870, l’armée française fut pourtant surprise et battue en quelques semaines par un adversaire plus puissant qu’elle. Battue, l’armée l’était certes, mais le facteur de la surprise ne doit pas être négligé. En effet, si l’on compare les armées françaises et allemandes pendant l’Année terrible, on s’aperçoit vite qu’il y a des différences fondamentales désavantageant les Français. Ces constats servirent de fondements à la remise en question de la doctrine militaire sous la nouvelle République.

Est-ce l'armée professionnelle française qui faillit à la tâche en 1870, ou le problème est ailleurs? Dans l'équipement? La doctrine?...

En premier lieu, l’armée de Napoléon III n’était pas prête à faire la guerre. Compte tenu de son système de recrutement et des difficultés logistiques associées à la mobilisation, l’armée française ne put aligner que 300,000 hommes au début du conflit, lesquels ne composèrent en fait que l’armée de métier. Pour assister les combattants professionnels, la Garde Nationale mobilisée ne disposa même pas des capacités pour résister au moindre régiment de réserve allemand. En face, nous avions une armée disciplinée de soldats conscrits, instruits et bien entraînés, qui atteignit l’effectif d’un demi-million d’hommes, avec une expérience relative et récente du feu lors des campagnes contre le Danemark (1864) et l’Autriche (1866). Par ailleurs, la Prusse compta sur l’utilisation massive d’une artillerie lourde (contre les places fortes en particulier) et elle préféra concentrer ses armées sur des points précis, plutôt que de les disperser. Ces deux principes compensèrent largement les faiblesses du fusil allemand Dreyse, face à l’excellent Chassepot français.

Quant au corps des stratèges, les déficiences françaises furent aussi profondes que celles de l’armée d’active précédemment évoquées. Nous avons dit « corps des stratèges », en faisant référence à un quelconque corps ou institut voué à la pensée militaire, mais la réalité fut qu’il n’en exista pas sur une base permanente en 1870. Le chef de l’armée est l’empereur en personne, qui est assisté par des maréchaux et généraux formant une société fermée et peu encline à échanger entre ses membres des informations tactiques, surtout en pleine bataille.

En campagne, les stratèges français n’eurent donc pas la possibilité d’élaborer, ni d’appliquer une doctrine efficace. Ils n’avaient pas non plus le loisir de réfléchir sur le seuil de risques à faire courir aux soldats. Le résultat fut l’impossibilité de commander une grande quantité d’hommes. Lorsque la situation sembla grave, voire désespérée, ce fut de l’initiative et du sacrifice des soldats que dépendit le salut de l’armée, et non de la compétence particulière des généraux. En Allemagne, ce fut tout le contraire, en particulier sous l’influence de von Moltke. Celui-ci avait pris la peine de structurer un état-major solide, lequel avait en outre la chance de manœuvrer avec plus de liberté, car il n’avait pas le roi « à sa table », contrairement à ce qui se passait en France.

L’Allemagne a von Clausewitz, la France Ardant du Picq

Le constat fut souvent établi que l’armée française de 1870-1871 ne disposa pas des qualités offensives nécessaires qui auraient pu influencer le cours des événements. Dans le but de renverser cette situation, des stratèges avaient énoncé certaines doctrines, voire une « philosophie de guerre » qui, somme toute, avait une chance d’être entendue de la part des généraux. En Allemagne, Carl von Clausewitz avait rédigé De la guerre, un ouvrage de stratégie militaire qui donnait un fondement intellectuel à la réorganisation de l’armée prussienne dans les années 1860.

Le colonel Ardant du Picq. Tué à la tête de son régiment en 1870, la pensée militaire d'Ardant du Picq lui survécut. Son principe de base, qui allait inspirer toute une génération d'officiers: attaquer.

Quant à la France, c’est le colonel Ardant du Picq (tué à la tête de son régiment en 1870) qui avait pensé au principe de « l’attaque à outrance », et ce, dès 1870, dans son livre intitulé Études sur le combat. Du Picq avait une idée bien simple : attaquer à la limite maximale afin de briser les rangs ennemis devant une rangée de baïonnettes chauffées à blanc. Bien que certains critiques affirmèrent que le livre de du Picq fut assez radical, il n’empêche qu’il offrit une alternative à la doctrine défensive dictée auparavant. Autrement dit, il était question d’un bouleversement complet dans la manière de penser et de voir la bataille. On peut également prétendre que, dans le contexte revanchard qui suivit la défaite, les idées d’Ardant du Picq apparurent comme séduisantes et elles eurent une certaine facilité à s’imposer dans le corps des officiers de l’armée française. Bref, il fallait s’écarter du carcan défensif, de ce repli qui risquait de menacer la France à long terme.

Avant d’être adoptée par les officiers, la théorie de l’offensive à outrance avait dû être embrassée officiellement par l’état-major. Cela fut chose facile puisque les idées de du Picq avaient de nombreux partisans. En effet, un groupe d’officiers de haut rang, animé par le colonel Loiseau de Grandmaison et par le général Ferdinand Foch, transcrivit au tournant du siècle la nouvelle théorie dans les manuels destinés à la formation des futurs officiers. Tellement convaincu par cette doctrine qu’il avait fait sienne et renouvelée, de Grandmaison n’hésitait pas à affirmer qu’avec elle, l’armée française avait retrouvé ses traditions militaires de jadis et qu’elle ne devait plus admettre aucun principe tactique contraire à l’offensive. La doctrine de du Picq faisait dire à Grandmaison que faire la guerre était en somme simple : il faut savoir où est l’ennemi, puis décider quoi faire ensuite. Dans son Art de la guerre, on constate que le théoricien militaire chinois Sun Tzu disait exactement la même chose, il y a de cela environ 2,500 ans.

La transition matérielle (1880-1905)

Du côté de ses équipements, l’armée française avait apporté une série d’améliorations entre 1880 et 1905. Cette optique matérielle faisait partie de l’aspect concret du renouvellement de la stratégie de l’armée. L’attaque du type « à outrance » n’était pas possible si l’armée ne disposait pas de moyens efficaces afin d’y parvenir. On en était bien conscient, puisqu’il fallait changer l’image et la réputation du soldat qui avait été quelque peu entachée par la défaite de 1870. Cependant, il y a un pas considérable à franchir entre la prise de conscience du problème et l’apport de solutions. Certains diront qu’en 1914 le fantassin français était une copie conforme de son prédécesseur de 1870, mais cela n’est pas tout à fait vrai, même si certaines lacunes perduraient.

Soldats et officier de l'armée française en 1914.

Certes, le soldat de 1914 portait toujours le pantalon garance avec la capote gris-bleu et le képi bicolore. À l’exception de certaines modifications de détail, notamment au niveau des boutons et des cartouchières, l’uniforme n’avait pas vraiment évolué depuis la guerre précédente. Le havresac, qui est en quelque sorte la « garde-robe » du fantassin, était un peu plus petit que celui du Second Empire, mais il était tout aussi mal adapté au combat moderne. En service depuis 1893, « l’as de carreau », comme on l’appelait, avait profondément déçu les soldats. Son premier défaut était le cirage noir dont il fallait l’enduire, afin de le rendre imperméable. Discipline oblige, le sac devait être constamment reluisant, sous peine de punition. Nous nous abstiendrons ici d’énumérer toutes les étapes que le soldat devait accomplir pour mettre son sac sur le dos parce qu’il s’agissait d’un véritable fardeau. Le même problème s’appliquait aux cartouchières, dont une avait été ajoutée dans le dos à la hauteur des reins pour compenser l’abandon de la traditionnelle giberne. À l’avant, leurs dispositions pouvaient nuire au fantassin lorsqu’il était couché au sol, car elles lui compressaient directement le ventre. Pour sa part, le soldat allemand avait six cartouchières d’un poids plus léger qui favorisaient la locomotion, et elles étaient mieux réparties sur le corps.

Du côté du fusil, l’armée française de 1870 avait une longueur d’avance, sinon deux, sur son adversaire allemand. En effet, le fusil Chassepot, adopté officiellement en 1866, tirait des balles dans un magasin et avait une cadence de tir et de portée deux fois supérieures à son homologue allemand le Dreyse. En 1887, le fusil Lebel (du nom de son concepteur, le colonel Lebel), de sa véritable appellation Fusil 1886 modifié 1893, était mis en service. D’un calibre assez élevé (8 mm), il pouvait contenir dix cartouches, dont huit étaient logées dans un magasin tubulaire situé sous le canon. En dépit de cette contenance, et à cause d’elle, ce fusil était lourd et son centre de gravité était déséquilibré vers l’avant. Déjà dépassé avant 1914 par ses homologues étrangers (le Lee-Enfield britannique ou le Mauser 1898 allemand), le Lebel constituait quand même une arme fiable aux mains d’un fantassin bien entraîné.

Dans un autre ordre d’idées, bon nombre d’historiens militaires considèrent qu’un des facteurs ayant influé sur la défaite française en 1870 fut l’artillerie et son utilisation. La Prusse utilisait un canon Krupp en acier, avec une rayure qui avait pour avantage d’accroître la rapidité du projectile, sa portée et sa précision, mais aussi d’éviter une surchauffe précaire. Ce canon se chargeait par la culasse et non par la bouche et chaque régiment disposait de trois pièces pour environ mille hommes. Dans ce domaine, la France accusait un retard considérable. Les 900 canons qu’elle avait à sa disposition (contre les 1.200 de l’ennemi) étaient essentiellement confectionnés en bronze (ils surchauffaient plus vite) et ils n’étaient pas rayés. En outre, la qualité des projectiles laissait à désirer. Précisons que le ratio est cette fois de deux pièces pour mille hommes. Cet état de fait a conduit les responsables de l’artillerie française à revoir la qualité et la quantité de leurs pièces.

Vers la fin du XIXe siècle, le système du frein hydraulique fit son apparition en France et dans d’autres pays. Ce sont les capitaines Émile Rimailho et Sainte-Claire Deville qui mirent au point le célèbre « 75 » (Canon de 75 mm modèle 1897), la pièce que l’armée attendait depuis 1871. D’une portée trois fois supérieure à celles de ses concurrents de même calibre, le 75mm était en quelque sorte la meilleure arme que possédait l’armée française en 1914. Les munitions tirées par ce canon étaient très variées : obus explosif, incendiaire, fumigène, à gaz, percutant, fusant, etc. Par contre, en dépit du remarquable progrès technique que représentait l’adoption du 75mm, l’artillerie française de 1914 présentait la même lacune que celle de 1870 : où sont les canons lourds?

Le principe de l’attaque à outrance prévoyait une offensive rapide et décisive avec le maximum de mobilité, tant pour l’infanterie que pour l’artillerie. Dans ce contexte, selon les considérations avancées par le général Joffre et ses théoriciens, les canons de gros calibre n’étaient pas adaptés à une guerre de mouvement. Le 75mm devait suffire, grâce à la cadence élevée de son tir et à sa capacité relative de se déplacer rapidement pour suivre l’infanterie. Pendant les batailles de l’été 1914, l’artillerie lourde n’entra pas dans les calculs de l’état-major français. Jusqu’en 1916 au moins, l’artillerie lourde fut employée de manière improvisée et les vieux modèles des années 1880 (canons de Bange, etc.) étaient abondamment utilisés au début des hostilités.

Des artilleurs français maniant leur pièce de 75mm.

D’une stratégie à l’autre: les Plans XV, XVI et XVII

Dans l’éventualité d’une autre guerre contre l’Allemagne, les généraux français avaient prévu une série de plans stratégiques afin de préparer l’entrée en campagne. Précisons-le immédiatement, ces plans (auxquels on accordait un nombre pour les distinguer) ne sont en fait que des indications de concentrations de troupes. En prenant exemple sur le Plan XVII finalisé en 1914, dans lequel l’on considère qu’il convient de lancer une vigoureuse offensive en Alsace et en Lorraine, l’on remarque que la priorité réside dans la disposition rapide des corps d’armée avant le début des opérations.

Au cours de l’été de 1910, le nouveau généralissime Michel reprit l’étude du Plan XVI adopté en 1907-1908. Constatant que celui-ci comportait d’importantes négligences quant à l’éventualité d’une offensive allemande en Belgique, il décida de revoir le tout et soumit ses résultats en 1911 au ministre de la Guerre d’alors, le général Brun. Le principal changement doctrinal était que Michel prévoyait qu’en cas de guerre, l’Allemagne ferait pénétrer ses troupes très profondément en Belgique, et non superficiellement, en passant seulement par la Meuse et la Sambre, comme le prédisait le Plan XVI.

Cela dit, est-ce que Michel avait tort d’insister pour une modification du plan? Peut-être pas, dans la mesure où le général appuyait son argument en faisant remarquer que la rivalité navale anglo-allemande pourrait faire en sorte que les Allemands désirent capturer l’important port d’Anvers en Belgique, et ce, afin de lancer des opérations plus profondément en Mer du Nord. Ajoutons qu’une offensive en Belgique offrirait aussi à l’armée allemande un plus large espace de manœuvre contre les Français. Cette éventualité n’avait pas non plus échappé à Michel.

Concrètement, ce dernier proposait de revoir le Plan XVI afin de concentrer près de 700.000 hommes le long de la frontière franco-belge, loin de l’Alsace-Lorraine. On peut deviner que son intention était, dans un premier temps, d’offrir un maximum de résistance à une offensive allemande en Belgique, dont il était certain de la concrétisation. Il s’agissait également d’agir en plus étroite coordination avec les armées anglaise et belge (malgré que cette dernière défendait jalousement sa neutralité). Quant au front partant de l’Alsace-Lorraine jusqu’à la frontière suisse, Michel prévoyait d’y placer 300.000 hommes. Comment alors l’armée française pouvait compter sur un million de soldats à la mobilisation? La solution était de faire comme les Allemands, en utilisant les régiments de réserve au même titre que ceux de l’armée active. Les événements de 1914 prouvèrent que Michel avait vu juste, mais la principale opposition à son plan venait de Joffre, qui estimait que la minceur des effectifs en Alsace-Lorraine ouvrirait la porte de Paris aux Allemands. De plus, le plan de Michel ne se vendait pas bien auprès de la classe politique française, dans la mesure où il faisait du front de l’Alsace-Lorraine un secteur secondaire.

XVI ou XVII?

Par ailleurs, ce Plan XVI était l’intermédiaire des trois plans de guerre établis entre 1903 et 1914. Nous avons décidé de l’aborder en premier, afin de mieux saisir la réalité des plans XV et XVII. Le Plan XV prévoyait une stratégie tout autre et relevait d’une philosophie militaire différente. Ce fut le général Brugère qui avait finalisé ce Plan XV en 1903, dans l’optique d’une concentration très massive destinée à attaquer en Lorraine. Contrairement à Michel, et en dépit des rapports transmis par ses officiers, Brugère refusait de déplacer quelques corps vers le nord afin de contrer une offensive des Allemands en Belgique. Brugère croyait qu’une telle approche de l’ennemi affaiblirait son flanc en Lorraine et faciliterait l’avance française. Le seul argument susceptible de convaincre Brugère de déplacer des troupes vers le nord était la protection des places fortes autour de Verdun qui, comme on le pensait, constituaient un pivot efficace à de futures orientations des déplacements stratégiques français, une fois l’assaut allemand amorcé.

Successeur de Brugère, le général Hagron modifia le plan XV en 1907 afin de fortifier Verdun une fois pour toutes. Après tout, des troupes concentrées à Verdun prendraient autant de temps pour se rendre en Lorraine ou en Belgique, en réaction aux intentions allemandes. Ensuite, la rapidité de la mobilisation française fournirait les troupes nécessaires afin de colmater le vide relatif laissé autour de Verdun par le déplacement des premières troupes vers la Belgique ou vers la Lorraine. De ce Plan XV ressortit cependant une lacune que s’empressa de combler Michel dans son Plan XVI : il n’y était pas tenu compte de la présence des forces britanniques dans la bataille. La conclusion finale des accords de l’Entente Cordiale en 1908 facilita la tâche de Michel, qui put inclure des dispositions pour l’armée britannique.

De ce que l’on peut comprendre à la lumière des précédentes lignes, le Plan XVI était différent du Plan XV, mais les changements drastiques opérés par Michel lui coûtèrent son poste de généralissime en juillet 1911, au profit de Joffre. Le départ de Michel n’était pas étranger aux conflits que son Plan XVI avait suscités entre lui et le ministre de la Guerre d’alors, Adolphe Messimy. Ce dernier pensa que Michel n’eut pas l’étoffe d’un stratège et il le força à démissionner. Les principes d’offensive en Belgique et d’association de corps de réserve à l’armée d’active ne concordaient pas avec la pensée du ministère, ni avec celle du Conseil Supérieur de la Guerre. La nomination de Joffre avait, à notre sens, un objectif politique précis : réconcilier la pensée du nouveau généralissime avec celle de ces deux organisations. Le concepteur du futur Plan XVII voulait reprendre à son compte le principe de l’offensive à outrance en y ajoutant sa touche personnelle.

Officier et ministre de la Guerre dans divers cabinets d'avant-guerre, Adolphe Messimy rejeta du revers de la main le plan XVI soumis par le général Michel, en prenant soin au passage de traiter ce dernier d'"incapable". La porte était ouverte à Joffre.

Entre Joffre et Michel régnait une certaine animosité. Les deux hommes ne s’entendaient sur à peu près aucun point de la stratégie militaire dans son ensemble. Le seul point de concordance était que la Belgique faisait désormais partie des plans de bataille, mais l’importance de cet État dans la stratégie à adopter faisait l’objet de sensibles variations. Le général Joffre lança un programme bien particulier d’exercices et de manœuvres militaires afin de développer l’esprit tactique offensif de l’armée française. La conception de sa doctrine reposait sur les capacités des régiments à se déplacer en bonne coordination et à utiliser la logistique et la cartographie à leur plein potentiel. Ainsi, après l’épisode Michel, l’armée française était revenue à ses traditions d’attaque à outrance. Ce que Joffre, en ingénieur qu’il était, appliquait dans son Plan XVII consistait d’abord à remodeler l’utilisation de l’armée au combat. Citons un simple exemple : les rapports entre l’artillerie et l’infanterie devaient se limiter à l’intervention de l’une pour supporter minimalement et uniquement l’avance rapide de l’autre.

La personnalité de Joffre influa sur la conception du Plan XVII, puisque le général faisait à peu près ce qu’il voulait, tout en assurant le gouvernement de lui faire confiance, compte tenu de sa longue expérience militaire. Contrairement à Michel, Joffre était d’avis que la concentration de troupes n’assurait pas nécessairement que l’on puisse les manœuvrer à sa guise le moment venu. Stationnés près des frontières de l’Alsace et de la Lorraine, les gros des troupes françaises devaient presque improviser, dans le cadre global d’une offensive vers les provinces perdues. Ce Plan XVII était plus flexible que le XVI, parce que Joffre tenait compte du fait qu’on ne pouvait guère fixer des armées sur des points précis longtemps à l’avance.

Par ailleurs, Joffre considérait la présence de la Russie dans son plan. La structure de ce dernier et la vigueur de l’offensive en Alsace-Lorraine allaient de pair avec ce que devraient faire les Russes de leur côté. Le généralissime français avait aussi étudié la question de la capacité de l’Allemagne à lutter sur deux fronts simultanément. Selon lui, elle ne disposait pas des ressources suffisantes pour tenir longtemps des deux côtés. Encore faut-il que la Russie et la France puissent coordonner leurs actions. Or, et en dépit de cette inconnue de taille, l’application du Plan XVII était dépendante de l’offensive russe dont les orientations restaient très vagues, ce qui affectait du coup la précision du plan français.

Conclusion

À la fin de 1914, et même au-delà, l’armée française encaissa de dures épreuves qui la saignèrent littéralement et faillirent provoquer à nouveau sa défaite. Les efforts des stratèges pour édifier une doctrine militaire cohérente et efficace avaient certes eu des effets bénéfiques, mais pas autant que l’on aurait désiré. Après la défaite de 1870-1871, les théoriciens militaires avaient répondu à un supposé manque d’agressivité de l’armée par des mesures extrêmes d’attaque à outrance. Ces notions, qui nous paraissent aujourd’hui complètement démesurées, notamment face au feu des armes modernes, furent constamment perfectionnées au fil du temps. L’épisode du général Michel, en 1907-1911, ne fut qu’un intermède dans cette évolution qui ne faisait pas de place au doute.

Au point de vue matériel, l’armée française, comme la plupart des armées du monde, s’était engagée sur la voie de la modernité : nouveaux canons, nouveaux fusils, nouvelles mitrailleuses, etc. Pourtant, cette armée en voie de modernisation paraît, aujourd’hui, avoir été commandée par des esprits encore prisonniers de la mentalité du XIXe siècle. Grands déploiements, grandes manœuvres, la doctrine militaire française avait-elle vraiment évolué sur ce plan? Elle n’était, à notre sens, guère différente de la pensée des autres pays en 1914, sauf que son adaptation à la réalité d’une guerre moderne de tranchées fut plus lente. Les Allemands comprirent plus rapidement l’avantage de rester sur une position défensive lorsque l’on se bat dans des tranchées, mais notre but n’est pas ici de faire le procès de qui que ce soit. En fait, le présent article cache essentiellement notre surprise de constater que la France de l’époque n’a pas su mettre en place des concepts stratégiques dignes de ce qu’elle avait perfectionné matériellement.

La course aux armements: une analyse à l’ère moderne et contemporaine

Introduction

La course aux armements en Amérique latine au XXIe siècle, vue sous la plume d'un caricaturiste. On reconnaît les présidents Chavez (Vénézuela), Lula (Brésil) et Bachelet (Chili).

La course aux armements est un phénomène vieux comme le monde et qui réside en une compétition pour la possession de la plus grande quantité et de la meilleure qualité d’armes possible. Ancien, le phénomène l’est probablement, car il suffit d’évoquer les tribus primitives qui accumulaient d’importantes quantités de pierres pour l’édification de leurs fortifications et pour bombarder leurs ennemis. Vu sous cet angle, on peut donc en déduire que cette notion de course aux armements est depuis les débuts intrinsèquement associée à la guerre. Cependant, la notion « moderne » de course aux armements est relativement récente et elle est intégrée aux avancées technologiques datant de la fin de l’ère industrielle jusqu’à l’ère nucléaire.

En effet, les puissances militaires qui s’affrontèrent à travers l’Histoire tentèrent naturellement d’obtenir des avantages pour remporter leurs luttes, mais les limitations technologiques d’un âge pré-industriel leur laissaient peu d’options. Autrement dit, en supposant que l’on se battait uniquement avec des armes blanches, le seul facteur qui pouvait influer sur l’issue des batailles était démographique, selon le principe qu’un peuple dont la population étant plus nombreuse que celle de l’adversaire pouvait l’emporter. Bien entendu, il est nécessaire de relativiser ce principe, dans la mesure où la course aux armements, même à une époque pré-industrielle, doit être mise dans un contexte qui tient compte d’autres éléments contrôlables par l’Homme, comme l’entraînement, le leadership, les tactiques et enfin la technologie. Ces facteurs déterminent en quelque sorte la réputation militaire d’une société à une époque donnée, mais ils demeurent somme toute difficiles à mesurer, si bien qu’ils laissent une certaine incertitude lorsqu’il s’agit de « calculer » le niveau de puissance militaire d’une tribu, d’une cité-État ou d’une nation.

La course aux armements: entre dissuasion et impact réel

La lenteur quasi statique de l’évolution technologique fut un facteur important pouvant expliquer l’absence relative de courses aux armements dignes de ce nom avant le XIXe siècle. Dans le seul secteur de l’armement naval, l’âge du navire à voile et en bois fut tributaire, dès les temps les plus anciens, de la donne technologique. Notons à cet égard la longue suprématie qu’entretint l’Angleterre sur les autres puissances navales, du XVIIIe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, la notion de course aux armements visait à contester cette suprématie navale. Les puissances de l’époque souhaitaient se doter de puissantes marines de guerre, comme l’Angleterre devait également investir pour garder une longueur d’avance en la matière. Étant donné que l’Angleterre n’était pas par définition une puissance continentale, elle pouvait consacrer davantage de ressources à l’édification et l’entretien d’une puissante marine de guerre. Cela nous amène à dire qu’avant le XIXe siècle au moins, la guerre terrestre n’offrait pas beaucoup d’options pour des courses aux armements. Prenons par exemple la puissance de feu des mousquets. Ceux utilisés au temps des guerres napoléoniennes étaient-ils vraiment plus puissants que ceux en usage le siècle précédent? Advenant le cas, et en y pensant bien, est-ce que cette soi-disant puissance fit une réelle différence sur la balance des forces sur le continent européen, selon les époques? On peut en douter, surtout si l’on considère à nouveau le facteur démographique, combiné à ceux de l’entraînement, du leadership et des tactiques. En clair, l’effet accru d’une arme peut être annulé par d’autres facteurs, toujours selon les circonstances.

Ainsi, on n’est pas surpris de constater que des courses aux armements ouvertes et sérieuses se produisirent lorsque la technologie offrit des avantages pouvant contrer les imperméables vecteurs que sont la population et la géographie. En mer, l’introduction de canons à obus et d’armures blindées, qui permirent de construire des navires entièrement en métal, rendit les navires de bois des générations précédentes obsolètes. Par exemple, les batailles navales de Sinope (Turquie, 1853), de Hampton Roads (États-Unis, 1862) et de Lissa (Adriatique, 1866) démontrèrent sans équivoque que non seulement la vapeur et le métal feraient des navires de guerre le nouvel élément de la stratégie navale, mais que tout leur potentiel resterait à découvrir.

Représentation de la bataille navale de Lissa (Adriatique) du 20 juillet 1866. Cet engagement entre des bâtiments métalliques à vapeur autrichiens et italiens est un exemple parmi d'autres illustrant l'importance du contrôle de la mer, tout comme l'attention qu'allaient consacrer les marines européennes à se doter de navires plus nombreux et surtout à la fine pointe de la technologie dans les dernières décennies du XIXe siècle.

C’est ainsi que le dernier quart du XIXe siècle connut des innovations à la chaîne dans la technologie navale, des nouveautés qui virent l’avènement du cuirassé autour de 1900. Cette obsession de la technologie navale, et le rythme frénétique de la recherche dans ce domaine au cours de cette période fit en sorte qu’aussitôt sorti du chantier, le nouveau navire se trouva technologiquement dépassé et désuet après à peine dix ans en service. Face à ce défi de taille, l’Angleterre dut adopter sa célèbre stratégie navale du Two-Power Standard, qui fut inclus dans une loi de 1889 intitulée le Naval Defense Act. Cette loi stipulait que la Royal Navy maintiendrait une force dite de « première ligne » (ses meilleurs bâtiments et équipages) égale ou supérieure aux deux marines de guerre étrangères les plus puissantes après elle, de sorte à garantir une suprématie théoriquement constante sur ses rivales.

À elle seule, la doctrine du Two-Power Standard garantissait la poursuite d’une course aux armements, ne serait-ce que pour maintenir la suprématie navale britannique, quoique les avancées technologiques ne garantissaient en rien la victoire. En effet, les développements technologiques et doctrinaires suivaient trop souvent des cours parallèles. Cela amène à dire qu’il y avait des débats au sein des états-majors de la marine à savoir si les ressources devaient être consacrées à la construction de gros bâtiments, comme des cuirassés, ou s’il fallait davantage concentrer les efforts sur le développement de flottilles. Ces dernières comprenaient des bâtiments plus petits, rapides et surtout moins chers. Lorsque bien utilisés, de petits navires lance-torpilles pouvaient effectivement couler un cuirassé par un coup bien placé. Comme nous l’avons mentionné, ce contre-courant doctrinaire fut donc en vogue au tournant du XXe siècle, par exemple avec la Jeune École de la marine française.

Pour sa part, l’Allemagne profita de cette époque révolutionnaire en matière de changements technologiques navals pour contester directement la suprématie de l’Angleterre en mer. Elle tenta de le faire par l’entremise d’ambitieux programmes navals mis au point entre 1898 et 1907, des programmes qui parvinrent à briser la doctrine britannique du Two-Power Standard. Cette situation contraignit les Britanniques à revoir leur propre programme naval en mettant en service un nouveau cuirassé du modèle Dreadnought. Ce dernier modèle rendit tous ses rivaux obsolètes, rétablissant pour un certain temps l’avantage de la Royal Navy dans la Mer du Nord. Ce qui est paradoxal, pour ainsi dire, c’est que la course aux armements navals des années 1880 aux années 1920 vit une forte compétition entre les diverses marines du monde, alors que parallèlement, la suprématie de la puissance navale régressait à mesure que se développaient le transport ferroviaire et l’aviation.

Désireuse de rivaliser avec la marine britannique et de s'affirmer sur la scène internationale, l'Allemagne investit massivement afin de se doter d'une marine de guerre moderne au début du XXe siècle. Pendant un temps, l'existence de cette marine de guerre allemande remit en question la doctrine britannique du Two-Power Standard.

Sur terre, la course aux armements ne revêtait pas la même dimension, dans la mesure où les considérations démographiques étaient toujours déterminantes sur les champs de bataille. Cependant, les puissances militaires majeures d’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle prirent soin de ne pas se retrouver derrière leurs rivales en ce qui a trait à l’adoption des technologies militaires émergentes comme les fusils rayés à culasse, les explosifs, les mitrailleuses, les chemins de fer et ainsi de suite. La course aux armements devint alors une question de rivaliser avec les programmes d’acquisitions des puissances rivales et d’équiper de larges armées de conscrits, plutôt que d’être un élan effréné de dominance continentale ou planétaire.

Afin de diluer quelque peu les impacts politiques et domestiques de cette course aux armements et d’améliorations technologiques, les puissances en divertirent une partie vers leurs empires coloniaux, le tout à une époque d’un renouveau du mouvement impérialiste dans le dernier quart du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Les cas d’expansions coloniales de cette période sont assez bien étudiés et ils démontrent parfaitement la contribution de la technologie militaire, où il fut relativement facile pour ceux qui la possédaient d’établir une domination avec un nombre relativement restreint de troupes.

À l’ère des Guerres mondiales

La course navale que se livrèrent les Britanniques et les Allemands, combinée à la hausse des budgets consacrés aux armements et à l’accroissement des effectifs, fut perçue comme l’une des causes importantes du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par contre, il est important de se remémorer que ces courses aux armements sont à inscrire dans des contextes nationaux spécifiques qui ont engendré des décisions jugées adéquates par les gouvernements du moment. À terme, l’Europe et le monde durent traverser la boucherie de la guerre de 1914-1918, avec comme résultats que la course aux armements fut sérieusement ralentie au lendemain immédiat des hostilités. Quatre des principaux empires européens avaient disparu et il était pensable de croire que le monde n’oserait plus accumuler des armes et des munitions pour se lancer à nouveau dans une autre aventure aussi horrifiante.

La course aux armements est souvent évoquée pour expliquer les origines de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, précisons qu'à une époque où les nations européennes (sauf l'Angleterre) firent le choix d'entretenir de larges armées composées en partie de conscrits, les besoins de les doter d'équipements en quantités suffisantes allaient de soi.

Cependant, la course aux armements n’avait pas totalement disparu, que ce soit sur terre ou sur mer. Sur les océans, on remarque aux alentours de 1916 le développement d’une course navale entre l’Angleterre et les États-Unis, qui contestèrent à leur tour la suprématie britannique. Cette montée en puissance de la marine de guerre américaine dans l’immédiat après-guerre était complémentée par l’émergence de la flotte nippone, tout comme la France et l’Italie se livraient une compétition en Méditerranée. Malgré tout, cette situation préoccupa les puissances de l’époque, du moins si l’on en juge par la Conférence de Washington tenue en 1921. Les puissances s’entendirent alors pour diminuer grandement leurs acquisitions navales, ce qui leur sauva également d’importantes dépenses, tout en convenant des limites d’effectifs et des termes de remplacement des équipements désuets. Une autre conférence tenue à Londres en 1930 vint mettre à jour les termes négociés à Washington au cours de la décennie précédente.

En dépit des traités et des bonnes intentions, une course aux armements de toutes sortes finit par renaître au courant des années 1930, surtout parmi les États mécontents des traités ayant mis fin à la Première Guerre mondiale. Que ce soit en Allemagne, en Italie, en Union soviétique et au Japon, de nouveaux investissements étaient réalisés afin de moderniser et accroître les effectifs des forces armées. Ce renouvellement de la course contribua, il va sans dire, au développement de nouvelles tensions interétatiques quant à la problématique de la sécurité collective. À l’instar de la course navale, une nouvelle compétition concernant les avions émergea. Celle-ci avait trait à leurs types, à leurs usages et à leur potentiel destructeur, si bien que les comparatifs du nombre d’avions modernes disponibles dans l’arsenal d’une nation pouvaient déterminer sa réputation militaire et la menace (réelle ou fictive) qu’elle représentait pour ses voisins et la paix du monde.

La montée en puissance de dictatures en Europe et en Asie dans les années 1930 engendra un réinvestissement dans la production militaire que l'on peut associer à une course aux armements. Cette fois, l'avion et le char d'assaut recevraient des traitements préférentiels, contrairement à une époque où l'on préféra investir dans la technologie navale.

Plus encore, la mobilité extrême de l’avion fit en sorte de modifier la donne stratégique, du moins sur une base régionale, où les coups pouvaient être portés plus rapidement, que ce soit de la Mer du Nord à la Baltique en passant par la Méditerranée, à titre d’exemples. Cette précision est importante, car la Première Guerre mondiale n’avait pas démontré le réel potentiel destructeur de l’avion, quoique son utilisation fut significative, ne serait-ce qu’aux fins d’observations des positions ennemies. Bref, le plein potentiel de l’avion restait à démontrer au cours de la période de l’entre-deux-guerres.

Encore là, et contrairement à la montée de la technologie navale au tournant du siècle, celle concernant l’avion n’était pas constante. Par exemple, dans les années 1930, il n’était pas rare (ni normal) que certains modèles de bombardiers soient plus rapides que les chasseurs censés les escorter. Ajoutons à cela qu’au niveau défensif, les capacités de détection des avions ennemis en vol demeuraient primitives, si bien que cette notion voulant que le bombardier puisse traverser tous les obstacles s’avéra un élément des plus énervants dans les calculs des stratèges de l’époque.

Un autre aspect de la course aux armements qui nous apparaît important de souligner concerne l’impact réel de la mise sur pied de nouveaux programmes d’acquisition. Par exemple, les programmes de réarmement de l’Union soviétique et de l’Italie ne suscitèrent pas d’inquiétudes immédiates, ni de sérieuses remises en question de la balance des pouvoirs en Europe. Si elles ne pouvaient pas garantir la sécurité collective, des puissances militaires comme l’Angleterre et la France pouvaient, à tout le moins, se fier sur leurs armées aux effectifs relativement nombreux, bien entraînés et équipés d’un armement moderne. Du moins, ce fut le sentiment généralement répandu dans ces pays.

Ce qui pouvait sembler plus inquiétant concernait le réarmement de l’Allemagne nazie et la montée d’agressivité du Japon à la fin des années 1930, surtout dans un contexte d’expiration des clauses des accords nés des conférences navales précédemment évoquées, le tout combiné avec une crise économique sans précédent. Les puissances démocratiques se trouvèrent face à de potentiels rivaux bien armés, et avec moins de ressources à leur disposition afin de maintenir un certain effet dissuasif. Par conséquent, les Britanniques crurent bon de négocier un accord naval avec l’Allemagne, tout en accélérant la modernisation de leurs forces navales et aériennes, laissant ainsi peu de ressources pour leurs forces terrestres. De son côté, la France renoua la course navale avec l’Italie et débattit chaudement sur les moyens de moderniser rapidement et efficacement ses forces aériennes et terrestres. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis relancèrent leur programme de construction navale, toujours en gardant un œil sur le Japon. L’idée étant pour le commandement américain de disposer de deux puissantes flottes, l’une couvrant l’Atlantique et l’autre le Pacifique. Cette décision s’avérera payante en 1940, dans le contexte de la chute de la France.

Comme nous l’avons mentionné en ce qui concerne l’aviation, la course aux armements au lendemain de la Première Guerre mondiale révéla certaines anomalies technologiques. Les nations qui choisirent de se réarmer, tels l’Union soviétique, l’Italie et le Japon, dépensèrent de nombreuses ressources au début des années 1930 pour toute une gamme d’armements (chars, avions et artillerie) qui seront obsolescents lorsqu’ils entreront dans la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’Angleterre et aux États-Unis, ces pays avaient longuement tergiversé et hésité à procéder à une modernisation d’ensemble de leurs équipements, quoiqu’en fin de compte, cela leur servit à assurer une meilleure transition et faire des choix qui s’imposaient dans l’immédiat. Enfin, notons que l’occupation de la France ne lui permit pas de récolter les fruits de son ambitieux programme de réarmements, mais l’Union soviétique eut pour sa part une seconde chance, dans la mesure où sa résistance prolongée à l’invasion allemande lui permit de recueillir ce qu’elle avait semé quelques années auparavant.

Ce défilé de soldats allemands de la Wehrmacht au milieu des années 1930 semble impressionnant à première vue, mais le nombre et la discipline ne suffisent pas toujours pour pallier à des carences, voire à des anomalies technologiques liées à la course aux armements. Qui, en 1945, désirait se battre avec une carabine à culasse, alors que le fusil semi-automatique et le fusil-mitrailleur s'imposaient dans les combats d'homme à homme?

La Guerre froide et l’institutionnalisation de la course aux armements

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’utilisation de dernière minute de la bombe atomique intensifièrent la course aux armements. La rivalité d’après-guerre entre le bloc dirigé par l’Union soviétique et celui des puissances occidentales entraîna une complexité des calculs stratégiques régionaux et globaux, le tout en rapport aux types de forces et d’armements qui devraient intervenir lors de conflits. En conséquence, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’alliance du Pacte de Varsovie s’affrontèrent pendant une quarantaine d’années à travers une course effrénée aux armements de toutes sortes.

Aux tensions et doutes techniques nés de l’expansion des arsenaux traditionnels devaient s’ajouter les développements issus de la sophistication des armes nucléaires et thermonucléaires utilisées à des fins stratégiques, tactiques, régionales et mondiales. Dès lors que les États-Unis et leurs alliés décidèrent de donner une réponse militaire musclée aux défis de la Guerre de Corée, on peut affirmer que la Guerre froide devint généralisée, bien qu’elle demeura un affrontement psychologique entre deux principaux camps armés, qui se combattaient par États satellites interposés. En clair, chaque technologie mise au point par un camp devait être rivalisée immédiatement par l’autre, tant pour des fins offensives et défensives, de même que pour assurer un effet dissuasif.

La course aux armements de la Guerre froide se caractérise par un principe assez simple et qui n'est pas, à première vue, différent des époques précédentes: posséder les meilleurs armements et en plus grandes quantités possibles.

Les courses aux armements s’étaient donc transformées d’un état temporaire des choses à un état permanent d’alerte à partir de la seconde moitié du XXe siècle. En fouillant ne serait-ce qu’un peu, on constaterait vite l’attention quasi maladive déployée par les puissances de l’époque pour avoir une armée aux effectifs nombreux et dotée d’une technologie militaire de pointe. À la différence des décennies précédentes, les dirigeants politiques de l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale devaient davantage intégrer dans leurs calculs d’autres variables telle l’organisation industrielle, agricole, fiscale, en plus de tenir compte de la cohésion sociétale dans son ensemble afin de soutenir ces dépenses militaires.

Une société communiste comme l’ex-Union soviétique eut de la difficulté à maintenir la cadence de la course aux armements sans effriter ses assises sociétales et budgétaires. De plus, la dissolution du Pacte de Varsovie introduisit une brève, mais euphorique période à la fin du XXe siècle, dans laquelle les observateurs osèrent prédire la fin des courses aux armements et la quête finale de dividendes à la paix. Vues ainsi, les ressources consacrées au domaine militaire ne fourniraient désormais que l’essentiel au bon fonctionnement des armées. Or, il s’avéra que les années ayant suivi la fin de la Guerre froide ne virent pas d’économies d’échelles aux dépenses militaires. En fait, la course aux armements, qui était autrefois mondiale, semble s’être étendue aux échelons régionaux où elle continue de plus belle, comme au Moyen-Orient, quelque peu sur subcontinent indien, dans la péninsule coréenne et par moment en Amérique latine selon les enjeux.

Conclusion

Malgré la fin de la Guerre froide, une organisation comme l’OTAN continue de se moderniser et de s’étendre en acceptant d’anciens pays du bloc soviétique. De leur côté, et sans puissance militaire majeure pour leur faire face, les États-Unis poursuivent le développement de leur potentiel militaire. Ils le font dans tous les secteurs de la défense, pour assurer davantage une certaine dominance, plutôt que de chercher à rivaliser d’autres puissances comme autrefois.

Par conséquent, nous sommes à une époque où le démantèlement (même symbolique) de programmes militaires engendrant des courses aux armements relève de l’utopisme, voire de l’anachronisme. La raison de cet état de fait relevant d’un paradoxe apparent est simple. En soi, les programmes d’armements ne répondent plus uniquement à des circonstances particulières nées de rivalités interétatiques. Au contraire, et qu’importe sa forme, la course aux armements fut institutionnalisée et elle fait partie intégrante de l’ordre de bataille des armées.

Le froid et la montagne: la guerre sur deux fronts

Introduction

La montagne et le froid arctique représentent des défis de taille pour les soldats qui pratiquent la guerre dans ces conditions. Bien que les militaires de certaines armées du monde s’entraînent à cet effet, ceux-ci livrent une guerre implicite sur deux fronts: l’un, contre l’ennemi humain; l’autre, contre la nature elle-même. Dans ce contexte, la combinaison de ces deux menaces fait de la guerre pratiquée en montagne et dans le froid arctique l’un des défis les plus redoutables dans l’histoire des conflits armés.

En ce qui a trait aux montagnes, celles-ci constituent depuis des siècles des barrières défensives naturelles des plus efficaces pour la protection du territoire. Malgré tout, peu de peuples, ou de sociétés à travers l’Histoire possèdent une longue expérience de la guerre en montagne et dans le froid arctique ayant pu être transmise d’une génération à l’autre. Cela explique en partie pourquoi certaines puissances militaires majeures du XXe siècle développèrent des unités spécialement entraînées pour opérer dans ces théâtres et circonstances particulières.

L’hostilité de l’environnement

Du côté de la guerre pratiquée dans les conditions arctiques, il est plus difficile d’en faire l’analyse historique, car les hommes n’ont à peu près jamais combattu dans ces régions. En d’autres termes, la guerre arctique réfère davantage aux combats livrés dans des conditions de froid extrême, et ce, dans des régions géographiques habitées. De toute évidence, ce type de climat se trouve entre autres choses dans des régions montagneuses, soit des zones géographiques aux pentes raides, dans un endroit compartimenté, où les routes et autres voies de communication sont peu nombreuses. Parmi les zones géographiques qui correspondent à cette description, on note les Pyrénées, les Alpes, le nord de la Scandinavie, les Andes ou encore la partie septentrionale du subcontinent indien.

Donc, dans cette topographie montagneuse, la température varie en fonction des saisons, mais elle peut en tout moment changer brutalement, en étant accompagnée de vents mordants, des vents qui deviennent plus violents au-dessus des crêtes et à travers les passages sinueux des vallées. Lorsqu’il fait naturellement froid, ces vents produisent des températures si glaciales qu’elles peuvent entraîner des engelures et ultimement la mort. Bref, lorsqu’ils sont à des altitudes de 8,000 pieds (plus de 2,500 mètres), les soldats requièrent une longue période d’acclimatation due au manque d’oxygène. Même lorsqu’ils vivent dans ces conditions pendant plusieurs mois, ce qui sous-entend une adaptation progressive à cet environnement hostile, les combattants n’opèrent pas de façon optimale. À notre avis, leur degré d’efficacité combattante en montagnes correspond à 75% de ce qu’il serait normalement s’ils étaient au niveau de la mer.

À la frontière de l'Italie et de l'Autriche se trouvent les Dolomites, une imposante chaîne de montagnes dont certaines atteignent plus de 2,500 mètres. C'est sur ce front que s'affrontèrent les Austro-Hongrois et les Italiens lors de la Première Guerre mondiale. On peut imaginer les impacts des coups de canon sur les flancs de ces montagnes, provoquant à coup sûr des avalanches qui tombaient sur les soldats dans les tranchées.

Ce fait est bien compris par les populations indigènes et même les athlètes, mais il semble par moment oublié par les commandants militaires lorsque vient le temps de planifier leurs opérations. Les meilleurs stratèges savent pertinemment que des troupes non-acclimatées ou épuisées ne peuvent, lorsqu’elles sont en haute altitude, bien se concentrer sur la mission à effectuer, car leur vigilance et leur jugement en seront affectés. Cet épuisement affecte aussi le comportement, à commencer par l’humeur. Les soldats deviennent plus irritables, ils perdent la mémoire, ce qui a pour conséquence qu’ils commettront davantage d’erreurs, et ce, même pour des opérations de routine.

Mis à part la carence en oxygène, les soldats qui opèrent dans des conditions arctiques et montagneuses rencontrent d’autres difficultés qui affecteront leur travail. Considérant qu’ils sont en haute altitude, la couche atmosphérique diffère, car elle s’« amincit » en quelque sorte, si bien que les rayons du soleil peuvent avoir encore plus d’effets néfastes au cours d’une longue exposition. En clair, cette situation amène la déshydratation et d’éventuels coups de soleil. Ajoutons à cela que la neige dispose d’une propriété réflective qui, lorsqu’ils la regardent directement et trop longtemps, peut aveugler temporairement les soldats, les rendant ainsi inopérants pour quelques jours.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, la température extrême cause l’hypothermie et les engelures, qui représentent une menace permanente pour les soldats. D’ailleurs, les militaires doivent constamment se rappeler de porter des gants avant de toucher à n’importe lequel de leurs équipements composés de pièces métalliques. Donc, ces conditions extrêmes, combinées à la nature exigeante de leur travail, rendent les soldats plus que tributaires de tenues vestimentaires appropriées, bien qu’il puisse s’avérer difficile pour les armées de parfaitement adapter des équipements à des situations évolutives. Mentionnons également que l’exposition directe au soleil en haute altitude et le manque d’oxygène font en sorte que les troupes transpireront davantage, ce qui signifie que leurs vêtements humides pourraient se transformer en de véritables linceuls glaciaux. Finissant par geler, cette humidité peut aussi induire en erreur des soldats déshydratés, en leur donnant l’impression d’éprouver un état contraire.

L’équipement: l’ami et l’ennemi du soldat en montagne

Cela dit, tous les soldats doivent prendre soi d’eux-mêmes ainsi que de leurs équipements, mais ceux qui combattent en théâtres montagneux et arctiques ont d’autres défis à relever. Par exemple, de nombreuses armes et véhicules requièrent des huiles spéciales et davantage d’entretiens afin d’être fonctionnels dans ces conditions. Qui plus est, les moteurs des véhicules doivent idéalement tourner en permanence, ou du moins être démarrés régulièrement, ce qui complique encore la maintenance et le ravitaillement, d’autant que les lignes de communication sont difficiles à établir en ce terrain inhospitalier. Par conséquent, le support logistique requis pour mener des opérations constitue une première raison expliquant pourquoi la guerre fut livrée irrégulièrement dans ces régions et principalement au XXe siècle.

Dans un autre ordre d’idées, notons qu’en dépit du fait que la technologie mécanique ait pu rendre la pratique de la guerre en montagne possible au XXe siècle, la pièce d’équipement qui fut probablement la plus importante, et qui rendit cette guerre praticable bien avant le XXe siècle, fut le ski. Celui-ci existe depuis plusieurs siècles et fut particulièrement utilisé par les peuples habitant la Scandinavie et les Alpes. Les skis furent employés pour les voyages, comme ils furent adoptés pour le sport à la fin du XIXe siècle par quelques aventuriers européens. À des fins militaires, les skis s’avérèrent utiles, comme ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale, au moment où la Finlande fut envahie par l’Union soviétique. Chaussés de skis, les soldats finlandais, qui se battirent à un contre cinq, donnèrent du fil à retordre à l’envahisseur au cours de la campagne de l’hiver 1939-1940.

La propension des soldats finlandais à faire usage des skis au cours de la campagne de 1939-1940 contre l'Union soviétique se justifie parfaitement par les rudes conditions hivernales sur le terrain, et surtout par le besoin de se déplacer rapidement afin de tendre des embuscades à l'envahisseur.

Pour leur part, qu’elles soient chaussées de skis ou non, les divisions d’infanterie de montagne de la Wehrmacht remportèrent d’importantes victoires en Norvège (1940) et dans le nord de la Grèce (1941), à tel point que les Britanniques s’empressèrent de constituer à leur tour des divisions spécialement entraînées pour la guerre en montagne et en conditions arctiques. De plus, les États-Unis et le Canada joignirent leurs efforts afin de former une unité nommée United States Canadian Special Service Forces (SSF), qui fut davantage connue sous l’appellation de la Brigade du Diable, dans le but d’être en mesure de déployer des soldats formés à la guerre en montagne.

Comme c’est généralement le cas sur les champs de bataille, mais plus particulièrement peut-être dans les montagnes, l’un des principes élémentaires de la stratégie militaire repose sur le contrôle des hauteurs. L’un des bons exemples qui attestent de ce principe fut celui de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979 et de la campagne qui suivit jusqu’en 1989. Dans ce contexte, la technologie des Soviétiques et leur supériorité en nombre demeuraient relatives si une poignée de soldats ennemis bien positionnés sur les hauteurs parvenaient à attaquer leurs lignes de communication qui dépendaient des routes au fond des vallées.

Se battant pour la plupart sur leur terrain et rompus aux tactiques de la guerre en montagne, les combattants de la résistance afghane à l'invasion soviétique de 1979 exploitèrent au maximum le potentiel géographique du pays. Ce faisant, ils purent à maintes reprises mettre en déroute les lourdes colonnes d'invasion soviétiques.

En effet, les défenseurs afghans installés dans les montagnes étaient protégés des attaques aériennes ennemies, comme ils étaient en mesure d’emporter une artillerie adaptée et transportable à mains nues ou à dos d’animal. Ce faisant, les lourdes colonnes soviétiques, obligées de circuler sur les routes vallonneuses, se trouvèrent constamment exposées aux embuscades d’un ennemi aux ressources nettement inférieures. De plus, la guerre dans les montagnes d’Afghanistan fit réaliser aux belligérants que lorsque le véhicule de tête d’une colonne fut atteint ou détruit par une embuscade dans un passage étroit, cela paralysa le convoi en entier. Incapables d’avancer, de retraiter ou simplement de manœuvrer, des divisions entières peuvent être ainsi anéanties sous le feu ennemi.

Conclusion

Dans les faits, le système défensif de certaines nations dépend de ce principe de manœuvres dans les cols montagneux. C’est le cas notamment de la Suisse, ou encore à la frontière nord de l’Inde, où la contestation des lignes frontalières avec le Pakistan voisin fit en sorte que les analystes occidentaux étudièrent les exigences propres à la guerre en montagne au Cachemire (1965, 1971 et 1999).

Cela nous amène à la conclusion que la guerre livrée en montagne et dans des conditions climatiques extrêmes suscitera toujours l’attention des états-majors, du moins parmi les nations qui se sentent concernées par ce type d’éventuels affrontements. Souvent, la géographie contraint certains pays à constituer des forces spécialement entraînées pour la guerre en montagne, alors qu’à d’autres moments elles le font afin de répondre à des impératifs urgents dictés par les circonstances du moment.

Étant donné l’importance stratégique de plusieurs chaînes de montagnes à travers le monde, il est presque certain que la demande pour une classe particulière de soldats sera toujours là. Il reste à déterminer dans quelle mesure les puissances de ce monde désirent investir les ressources conséquentes pour les former.

La guerre amphibie

Introduction

Soldats canadiens du Royal 22e Régiment sur le point de débarquer sur une plage dans la région de Reggio (Italie, septembre 1943).

Par définition, la guerre amphibie consiste en la projection sur terre d’une puissance militaire quelconque venant de la mer. Le concept remonte à aussi loin que l’Antiquité, où le premier cas recensé avec certitude d’une invasion à partir de la mer fut celui de la bataille de Marathon au Ve siècle avant notre ère, puis la guerre amphibie fut aussi employée lors des phases initiales de la Première Guerre punique (261-241 av. J.-C.). D’autres contextes, comme ceux de l’invasion normande de l’Angleterre (1066) ou les tentatives mongoles d’envahir le Japon au XIIIe siècle, démontrèrent tout le potentiel et l’utilité de la guerre amphibie comme auxiliaire à la guerre navale dans son ensemble, et ce, même à des époques pré-modernes.

Ce fut quelques siècles plus tard après la période antique, donc vers l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), que les forces navales des puissances du monde commencèrent à s’organiser pour effectuer des opérations amphibies spécifiques. Cet état de fait coïncide avec la compétition qui régna alors entre les puissances européennes maritimes afin d’acquérir puis développer leurs empires coloniaux. À titre d’exemple, les Français levèrent leurs premières forces amphibies qu’étaient le Régiment de La Marine et le Royal-Vaisseaux au XVIIe siècle. Pour leur part, les Britanniques créèrent les Royal Marines en 1664, comme la Hollande eut son Korps Mariners l’année suivante. Bref, cette époque en fut une de levées et d’organisations d’unités amphibies associées à ce qu’il est convenu d’appeler de l’infanterie de marine. Leurs structures varièrent d’un pays à l’autre à travers l’Europe, mais l’idée centrale demeure, soit la disposition d’unités militaires capables de projeter leur puissance à partir de la mer.

Certains extraits de la tapisserie de Bayeux constituent une source documentaire exceptionnelle illustrant l'un des épisodes les plus connus des opérations amphibies de l'Histoire, à savoir l'invasion normande de l'Angleterre en 1066.

L’organisation de la stratégie amphibie (XVIIIe siècle)

L’attention consacrée aux opérations amphibies au XVIIIe siècle s’observa essentiellement parmi les nations européennes de l’hémisphère Ouest qui luttèrent entre elles lors d’affrontements quasi permanents entrecoupés de périodes de paix brèves et relatives. En 1740, l’Angleterre recruta et entraîna un régiment composé de colons d’Amérique du Nord afin qu’ils joignent une force totalisant 8,000 soldats professionnels pour s’emparer de la forteresse espagnole de Carthagène (Colombie). Ce contingent britannique parvint à sécuriser une tête de pont, le 9 mars 1741, mais il échoua au final, car cet assaut se transforma en une désastreuse campagne d’usure où les troupes britanniques furent coincées sur la plage. Au cours de l’été de 1742, l’offensive britannique contre les colonies espagnoles des Caraïbes n’alla pas plus loin, ce qui souleva des doutes, dans les esprits des analystes militaires de l’époque, sur l’efficacité des assauts amphibies tels qu’on les conçut alors.

Représentation du débarquement d'un contingent britannique en prévision de la bataille de Carthagène (Colombie, mars 1741).

Lorsque la Guerre de Succession d’Autriche s’étendit dans les colonies en 1744, l’Angleterre organisa une autre force d’infanterie coloniale afin de capturer la forteresse française de Louisbourg récemment construite, qui gardait alors l’embouchure du fleuve Saint-Laurent au Canada. Avec l’appui de la Royal Navy, une force d’assaut amphibie parvint à prendre pour un temps la forteresse le 17 juin 1745. Ce succès encouragea les partisans des expéditions amphibies, dont le plus notable fut probablement William Pitt, qui autorisa plusieurs expéditions amphibies au cours de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui suivit.

Cela nous amène à dire qu’au cours de la période caractérisée par la prédominance du bateau comme principal moyen de transport interurbain, du XVe au XIXe siècle, l’assaut amphibie demeura une méthode de guerre rudimentaire en comparaison à la sophistication de l’armement naval classique de l’époque. Souvent, les capitaines qui commandaient les grands bâtiments de guerre devaient faire face à des situations où il fallait intervenir rapidement sur terre. Mal entraînés pour ce type d’opérations amphibies, ces derniers devaient régulièrement improviser et constituer des groupes de combat pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, un capitaine pouvait rapidement mettre sur pied une force composée d’une partie des marins de son bâtiment, armées de mousquets et de baïonnettes, de mêmes que d’épées ou de coutelas. Si ce petit groupe ne parvenait pas à calmer le jeu, alors d’autres déploiements amphibies pouvaient être exécutés, selon ce que dictaient les circonstances du moment. Encore là, nous demeurons dans le domaine de l’improvisation. Notons que, lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis, une force d’assaut amphibie américaine improvisée put s’emparer de Fort Nassau aux Bahamas en 1776, mais une seconde tentative de projection de la puissance navale sur terre échoua misérablement dans le Maine en 1779.

Représentation du débarquement d'un contingent américain aux Bahamas en prévision de l'assaut contre Fort Nassau au printemps de 1776, dans le contexte du début de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Le concept au XIXe siècle

Le début du XIXe siècle fut caractérisé par les guerres napoléoniennes qui, par moment, prirent une tournure qui ne se limita pas uniquement aux champs de bataille européens. Cela fournit de nombreuses occasions aux généraux de l’époque de faire valoir la guerre amphibie, que ce soit les débarquements opérés par l’armée britannique en Espagne et aux Pays-Bas ou encore l’expédition de Napoléon en Égypte. Quelques décennies plus tard, dans le contexte de la guerre américano-mexicaine, les Américains débarquèrent avec succès des troupes à Vera Cruz en 1847 afin de les faire marcher jusque vers la capitale Mexico City.

En d’autres termes, la guerre amphibie fit toujours partie des plans stratégiques des généraux. On remarque que lors des deux conflits majeurs suivant les guerres napoléoniennes, elle fut employée à divers degrés. En effet, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), les forces françaises et britanniques alliées purent débarquer sans aucune opposition sur une plage à cinquante kilomètres au nord de Sébastopol puis, du 13 au 18 septembre 1854 uniquement, plus de 51,000 soldats franco-britanniques se trouvèrent sur le sol russe. Quelques années plus tard, lors de la Guerre civile américaine (1861-1865), les opérations amphibies ne reçurent pas l’attention qu’elles auraient méritée de la part des généraux de chaque camp, bien que des attaques d’envergure furent lancées de la mer, notamment contre Fort Fisher en Caroline du Nord (1864-1865). Dans ce dernier cas, les difficultés à prendre Fort Fisher résultèrent davantage de l’inertie du commandement que d’un manque d’expertise en guerre amphibie, car les délais excessifs et les pertes subies par les forces d’assaut firent mal paraître les généraux.

Représentation du débarquement des forces françaises dans la région de Sébastopol lors de la Guerre de Crimée en 1854. Ce déploiement par la mer de plus de 50,000 soldats franco-britanniques en l'espace de quelques jours constituait l'une des plus importantes opérations amphibies entreprises jusque-là.

Bref, à mesure qu’avançait le XIXe siècle, les dirigeants militaires ne pouvaient plus écarter l’importance de la guerre amphibie. Celle-ci connut une importance renouvelée dans le contexte de la montée en puissance de l’impérialisme en Europe, en particulier dans le dernier quart du siècle. Comme nous l’avons mentionné, les commandants des flottes navales durent à maintes reprises déployer sur terre des forces d’infanterie dans le but de mater des rébellions locales ou protéger la vie et la propriété des Européens blancs dans les colonies. Par moments, le nombre limité de troupes de marine se trouvant sur un bâtiment contraignit les amiraux à constituer des groupes de combat improvisés à partir d’éléments de plusieurs navires, pour ainsi former des bataillons, des régiments, voire des brigades. À la fin du XIXe siècle, certains penseurs militaires un peu plus visionnaires réalisèrent que l’improvisation n’avait plus sa place et qu’il fallait, par conséquent, étudier la faisabilité d’établir des unités d’infanterie entièrement dédiées aux opérations amphibies.

De Gallipoli à la Normandie (1914-1945)

L’éclatement de la Première Guerre mondiale offrit de nombreuses opportunités pour l’emploi de forces amphibies. Cependant, le désastre de la campagne de Gallipoli en 1915, dans lequel les forces alliées subirent des pertes avoisinant le quart de million de soldats, mit brutalement un frein à l’enthousiasme relatif aux opérations amphibies. Le premier constat qui fut alors dressé fut à l’effet que face à une défense côtière bien structurée, une force d’assaut venant de la mer ne pouvait l’emporter.

L’échec de la campagne de Gallipoli continua à hanter les esprits des stratèges navals de la période de l’entre-deux-guerres. Nombreux furent les officiers qui étudièrent cette campagne afin de comprendre pourquoi elle avait échoué. Ce fut notamment le cas au sein du Corps des Marines des États-Unis, qui conclut que chaque obstacle tendu par l’ennemi turc de l’époque aurait pu être contourné ou éliminé. Face à ces constats, les dirigeants des Marines effectuèrent également un important « lobbying » auprès de l’administration de l’armée et du corps politique afin de promouvoir l’importance de la guerre amphibie et de se voir accorder les ressources conséquentes. En fait, ils avaient un argument de taille à l’époque, soit celui voulant que l’armée américaine doive disposer de forces amphibies pour une éventuelle guerre contre le Japon, qui avait déjà démontré le potentiel de la manœuvre amphibie moderne lors de l’invasion de la Chine dans les années 1930.

Censé porter un coup fatal à la Turquie, le débarquement de Gallipoli au printemps de 1915 se transforma rapidement en une brutale guerre d'usure où le terrain, la maladie, les carences en ravitaillement et la résistance ennemie obligèrent les Alliés à évacuer ces plages qu'ils avaient occupé pendant près d'un an. Ce désastre, qui remit en question la pertinence même de la guerre amphibie, fit l'objet d'études de la part des stratèges militaires de la période de l'entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale qui éclata par la suite est généralement considérée comme une sorte d’« Âge d’Or » de la guerre amphibie. Dès le début des affrontements dans le Pacifique, à titre d’exemple, les forces navales et terrestres japonaises s’emparèrent des îles composant les Indes néerlandaises (Indonésie) et des Philippines. Par ailleurs, les forces nippones contraignirent les Britanniques en Malaisie et à Singapour à capituler, ce qui démontra la redoutable efficacité de l’habile coopération des forces navales et terrestres à des fins d’opérations amphibies. Jusqu’en 1942 du moins, les forces japonaises opérèrent en toute impunité dans le Pacifique, jusqu’au moment où les États-Unis débutèrent à leur tour des opérations amphibies de reconquêtes des îles perdues dans le sud de l’océan. Ces assauts permirent aux forces américaines d’établir des bases avancées avant d’entreprendre la reconquête d’autres îles plus au nord, pour ainsi s’approcher du Japon. De 1943 à 1945, on assista à de violents combats entre les forces japonaises et américaines, où chaque bastion nippon localisé sur chaque île devait être pris d’assaut un par un, par une force arrivant massivement de la mer.

Cependant, la plus grande opération amphibie de la guerre eut lieu sur le littoral européen. Notons auparavant qu’en 1942, une première tentative de raid contre la ville de Dieppe sur la Manche tourna au désastre avec plus de 3,350 soldats anglo-canadiens tombés sur les 5,000 engagés le 19 août. À l’automne, les forces navales américano-britanniques débarquèrent plus de 100,000 soldats sur les côtes afin d’asséner un coup aux forces allemandes et italiennes opérant en Afrique du Nord. Toujours en Méditerranée, l’année 1943 vit le débarquement de forces amphibies alliées en Sicile, comme les Américains tentèrent un assaut amphibie plus ou moins réussi à Anzio (Italie) au début de 1944.

Événement incontournable de l'Histoire, le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 vit l'apogée de la guerre amphibie. Bien qu'environ 175,000 soldats furent débarqués en quelques heures sous le feu ennemi, il est important de retenir que cette opération demeure en soi un exploit logistique ayant peu d'équivalents.

Par contre, la plus importante opération amphibie de l’Histoire fut lancée le 6 juin 1944 sur les côtes de la Normandie. Cette fois, les Alliés avaient fait précéder l’assaut par un largage de trois divisions aéroportées suivies de la principale invasion consistant en 4,000 navires transportant environ 175,000 soldats. Plus de 600 destroyers, croiseurs et cuirassés appuyèrent également cet assaut. Deux mois plus tard, les côtes françaises subirent une autre invasion, cette fois au sud du pays, où l’équivalent de deux corps d’armée prit d’assaut les plages sans rencontrer de résistance sérieuse. Ultimement, ces forces d’invasions arrivées par la mer parvinrent à repousser l’armée allemande de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’au moment de la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

À l’âge atomique

Les opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale avaient démontré que les militaires de l’époque disposaient de la technologie et des tactiques requises afin de prendre d’assaut un territoire occupé par l’ennemi, et ce, à partir de l’environnement souvent incertain qu’est la mer. Malgré tout, la fin brutale des hostilités par l’éclatement de deux bombes atomiques suscita de profondes remises en question sur la pertinence d’entretenir de larges forces armées, ce qui signifia du coup la pertinence de maintenir des forces spécialisées dans les opérations amphibies. Est-ce que ce type d’assaut relèverait désormais de l’anachronisme? C’était du moins l’opinion des partisans de l’offensive aérienne, dont nombreux sont ceux qui, à notre avis, croient toujours que seule l’aviation remporte les batailles de l’ère moderne.

Opération risquée et audacieuse, le débarquement des troupes américaines à Inchon en 1950 constitua un événement important de la Guerre de Corée, en forçant ultimement le repli de l'armée nord-coréenne au-dela du 38e parallèle.

Le débat reste ouvert, mais notons qu’au cours des premiers mois de la Guerre de Corée, alors que les forces sud-coréennes et celles des Nations-Unies se repliaient pour n’occuper qu’une petite poche défensive dans le sud de la péninsule, le général Douglas MacArthur avait envisagé une opération amphibie afin de briser l’élan offensif des communistes. Le 15 septembre 1950, les États-Unis débarquèrent une division de Marines à Inchon, le port de mer situé non loin à l’ouest de Séoul. De concert avec leurs alliés sud-coréens, les Américains purent reprendre Séoul et repousser les agresseurs au nord, au-delà du 38e parallèle.

Dans les années 1960 et 1970, alors que la Guerre froide vit de nombreuses tensions entre les blocs idéologiques, les gouvernements de chaque camp envisagèrent le recours aux forces amphibies pour une variété de scénarios. Par exemple, la Chine crut bon de former des troupes amphibies, dans l’espoir de reprendre l’île de Taiwan, même si cette invasion ne se matérialisa jamais. Pour leur part, les forces amphibies américaines se déployèrent pour répondre à une variété de situations de menaces aux intérêts des États-Unis ou pour le maintien de la paix. La plus significative de ces missions se transforma en une amère campagne lors de la guerre du Vietnam, où des forces spéciales s’illustrèrent en plusieurs lieux afin d’appuyer d’autres forces américaines ou celles de la République du Vietnam (Sud). Du côté de l’URSS, le haut commandement soviétique décida d’abolir en 1959 la branche de la marine spécialisée dans les opérations amphibies, mais il revint sur sa décision en réactivant un corps d’infanterie navale en 1963.

Dans un environnement où nombreux sont les fleuves, les rivières, les canaux et autres deltas, les embarcations navales furent parties intégrantes des opérations amphibies menées quotidiennement lors de la Guerre du Vietnam.

La guerre amphibie: un avenir incertain?

L’intérêt pour le recours aux opérations amphibies fut renouvelé (ou redécouvert) lorsque la Grande-Bretagne voulut reprendre les îles Falkland perdues à la suite de l’invasion par les forces argentines en 1982. Bien qu’ayant été un succès, surtout face à un adversaire qui n’était pas reconnu pour être une puissance militaire majeure, l’opération démontra que, sans un appui aérien suffisant et sans navires spécialement conçus pour ce type d’opérations, l’idée même d’un assaut amphibie demeurait dépendante des ressources lui étant consacrées.

Lors de la décennie suivante, la montée inexorable des tensions au Moyen-Orient, notamment dans la région autour du Golfe Persique, devint de plus en plus préoccupante pour les gouvernements occidentaux, si bien que les Américains eurent recours à certaines reprises à des opérations amphibies pour influencer le cours des événements. Pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991), des forces amphibies américaines présentes dans les eaux non loin des côtes koweïtiennes avaient fini par persuader le haut commandement irakien qu’une invasion du Koweït occupé était fort probable. Ainsi, les Irakiens déployèrent l’essentiel de leurs forces blindées en prévision de cet assaut qui ne se matérialisa jamais, tandis que les Alliés contournèrent le Koweït par l’ouest pour envahir l’Irak et ainsi prendre l’ennemi à revers. Enfin, notons que lors de la seconde guerre contre l’Irak en 2003, un corps expéditionnaire de Marines fut déployé sur le flanc droit du front d’invasion américain et ces forces amphibies contribuèrent à la capture de la capitale irakienne de Bagdad.

En conclusion, mentionnons que depuis 1945, les avancées technologiques dans la marine, en particulier cette capacité à déployer rapidement des troupes au sol, le tout combiné à l’amélioration des tactiques de l’infanterie, ont fait en sorte que l’utilité de l’arme amphibie ne semble plus remise en question dans les esprits des commandants militaires du XXIe siècle. Bien entendu, seules les grandes puissances militaires peuvent entretenir, voire se payer le luxe de maintenir de telles forces spécialisées, mais le fait demeure qu’elles sont désormais parties intégrantes de l’ordre de bataille de ces puissances pour les guerres à venir.

À l'instar d'autres branches de l'armée, les coûts d'entretien d'unités amphibies spécialisées est élevé, mais certaines puissances plaident pour leur maintien par le fait que les guerres du XXIe siècle justifieront à nouveau leur utilisation, selon le type d'opérations à exécuter.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Seconde partie

Franklin et la route vers une guerre généralisée (1778-1779)

Peinture de Rob Chapman montrant un soldat britannique blessé à la bataille de Guildford Courthouse (1781).

Contrairement à la prise de Philadelphie, la défaite des Britanniques lors de la campagne de Saratoga transforma radicalement la guerre. Réalisant que cette défaite anéantit les espoirs de victoire des Britanniques, le premier ministre Lord North dépêcha en Amérique, en février 1778, une nouvelle commission de paix afin de négocier avec le Congrès. Par contre, la Commission Carlisle ne disposa pas du pouvoir de reconnaître l’indépendance américaine, ce qui fit qu’elle fut largement ignorée par le Congrès.

Entre temps, un autre Américain du nom de Benjamin Franklin, qui vivait à Paris depuis 1776, utilisa la victoire de Saratoga et la possibilité d’un rapprochement anglo-américain dans le but de persuader la France de signer des traités avec les États-Unis. Ce faisant, l’Amérique allait recevoir des fournitures militaires en plus de voir la France s’engager à envoyer des troupes de l’autre côté de l’océan. En 1779, l’Espagne entra également dans le conflit aux côtés de la France et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la Hollande (pour avoir entretenu des relations commerciales avec les États-Unis et la France), la révolution américaine se transforma en un conflit généralisé.

Les premiers mois de 1778, qui virent d’intenses négociations entre les États-Unis et la France sous l’égide de Franklin, correspondent aussi avec une réorientation de la stratégie britannique, à la lumière de l’expansion mondiale du conflit. Le besoin d’écraser la rébellion devint subordonné à une stratégie visant la protection des possessions britanniques aux Indes et en Méditerranée. Par ailleurs, l’échec du général Howe à vaincre l’armée affaiblie de Washington localisée à Valley Forge (Pennsylvanie) entraîna son rappel puis son remplacement par Sir Henry Clinton. Ce dernier reçut l’ordre d’évacuer Philadelphie et de regrouper ses forces à New York et à Newport (Rhode Island).

Ayant ainsi débuté l’évacuation de Philadelphie en juin 1778, l’armée de Clinton fut prise d’assaut par Washington, dont les troupes beaucoup mieux entraînées et disciplinées émergèrent de Valley Forge pour livrer bataille à Monmouth (28 juin). Celles-ci furent entraînées par un habile général attiré par la cause américaine, le Prussien Friedrich, baron von Steuben. Ce dernier transforma l’Armée Continentale et en fit un instrument de guerre capable d’affronter les réguliers britanniques. Ce furent donc deux armées relativement égales qui s’affrontèrent à Monmouth, malgré que cette bataille ne fut pas concluante, sauf que ce fut au final la cause américaine qui en sortit à nouveau vainqueur. Par exemple, l’échec d’une force franco-américaine visant à prendre Newport en août, une campagne dans laquelle un nouveau régiment d’Afro-Américains du Rhode Island sous les ordres du colonel Christopher Green se distingua, puis un autre revers subi par un contingent franco-américain devant Savannah (Georgie) en octobre, démontra que cette alliance constitua malgré tout un obstacle de taille à la victoire britannique.

Représentation de George Washington à la bataille de Monmouth (28 juin 1778).

La campagne de Pennsylvanie entre Washington et Clinton vit le front se stabiliser, si bien que la guerre prit une nouvelle expansion dans d’autres théâtres, comme à l’ouest des États-Unis, de même que dans les Antilles. À cet égard, les Américains effectuèrent un raid sur Nassau dans les Bahamas britanniques au début de 1778, ce qui donna une dimension navale au conflit. Par exemple, le capitaine américain John Paul Jones partit d’un port français à bord du Ranger et il attaqua le port anglais de Whitehaven, puis il captura plus tard le navire H.M.S. Drake au printemps de la même année. Avec l’entrée en guerre de la France, les Indes devinrent à leur tour un important théâtre de la guerre navale. Aux Antilles, les Français capturèrent la Dominique (8 septembre 1778), perdirent Sainte-Lucie (13 novembre), mais purent prendre Saint-Vincent (16 juin 1779) et la Grenade (4 juillet). Pour sa part, lorsqu’elle déclara la guerre à l’Angleterre, l’Espagne entreprit un long siège de Gibraltar (21 juin 1779 – 6 février 1783), puis menaça avec la flotte française le passage dans la Manche au cours de l’été de 1779, ce qui fit craindre à l’Angleterre une invasion de son territoire.

À l’Ouest, le long de cette vaste frontière occupée par de nombreux avant-postes britanniques, les colons américains étaient sujets à de fréquentes attaques de la part des loyalistes et de leurs alliés autochtones. En 1776, les Cherokees avaient attaqué la frontière de la Caroline et l’année suivante, Lord George Germain voulut exploiter les autochtones afin qu’ils poursuivent des raids de terreur contre les colons. Croyant de son côté que la seule manière de faire cesser ces raids meurtriers consista à l’étouffement de l’influence britannique dans la région, George Rogers Clark lança avec ses troupes une spectaculaire campagne militaire qui débuta dans l’actuel territoire de l’Illinois. À la tête de rudes combattants, donc des colons du Kentucky, Clark captura Kaskaskia (Haute-Louisiane) et Vincennes en 1778 et 1779.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

D’autres raids eurent également lieu aux frontières des États de New York et de la Pennsylvanie, sans oublier les massacres de colons américains au Wyoming et dans Cherry Valley (New York), respectivement les 3 et 11 novembre 1778. En conséquence, Washington dut consacrer des ressources à éradiquer cette menace, notamment en y envoyant le général John Sullivan et quatre brigades d’infanterie pour éliminer ce qui restait de la présence britannique à l’Ouest, de même que la puissance militaire des Six Nations. Au cours d’une courte, mais vicieuse campagne, Sullivan remporta la victoire à Chemung et Newtown (août 1779), en plus d’entreprendre la destruction systématique du territoire iroquois. La résistance autochtone alla se poursuivre bien des années après la fin des hostilités, notamment dans le contexte de l’expansion de la colonisation à l’ouest des Appalaches.

La guerre d'indépendance des États-Unis divisa profondément la société américaine, à commencer par ceux qui avaient choisi de rester fidèles à la Couronne: les loyalistes. On estime à 19,000 le nombre d'individus qui ont combattu dans des unités "loyalistes" de 1775 à 1783.

Ces affrontements en d’autres théâtres d’opérations sont à remettre dans le contexte d’une pause relative de la campagne sur le principal théâtre du nord-est des États-Unis, du moins si l’on se fie au fait que Washington et Clinton demeurèrent inactifs pour la période allant de juin 1778 à juillet 1779. Ayant pris position à White Plains, juste au nord de la ville de New York, Washington fit bivouaquer son armée sous forme d’un arc géant autour de l’Hudson, ne serait-ce que pour protéger ses flancs. Les Britanniques firent mouvement vers King’s Ferry et s’emparèrent et fortifièrent la localité de Stony Point. Washington dépêcha alors son général Wayne pour attaquer cette dernière position. Au cours d’une brève, mais sanglante bataille, le 19 juin 1779, Wayne prit le fort et peu après, le major Henry « Light-Horse Harry » Lee captura la garnison britannique à Paulus Hook le 19 août.

Même si ces deux dernières missions constituèrent des engagements mineurs, il faut retenir que ces succès américains illustrèrent la montée du professionnalisme militaire des réguliers de l’Armée Continentale. Malgré tout, les Britanniques n’étaient pas prêts à abandonner la partie. Lorsque Clinton ordonna le repli de sa garnison basée à Newport, combiné aux renforts arrivés d’Angleterre sous les ordres de Lord Cornwallis, il apparut évident que Londres prépara une autre campagne majeure sur terre dans l’espoir de briser l’impasse.

La campagne du Sud (1780-1781)

Les premières années de la guerre d’indépendance des États-Unis virent des affrontements se dérouler essentiellement dans les États du nord-est, comme dans New York, en Pennsylvanie et au Massachusetts. Par contre, il faut noter également que lors des dernières années de ce long conflit, le pôle des opérations s’est déplacé plus au sud. Ayant en effet capturé Savannah (Géorgie) en décembre 1778, puis sécurisé l’est de la Floride, les Britanniques consacrèrent d’importantes ressources afin de garder le contrôle du sud des États-Unis. Comme mentionnée, cette zone n’avait pas été le théâtre d’affrontements majeurs depuis 1776, bien que le développement des opérations à partir de l’Ouest (et même dans les Indes) avait transformé le sud des États-Unis en une région stratégique. Cette zone s’avéra cruciale pour la sécurité des Caraïbes, si bien que le commandement britannique espéra que la présence de ses troupes alla réveiller le sentiment loyaliste endormi.

Concrètement, et au-delà des sentiments patriotiques, les Britanniques souhaitèrent porter le conflit dans cette région afin qu’elle serve de base pour de futures opérations tous azimuts. Encore une fois, la stratégie britannique comporta des failles qui leur seraient ultérieurement fatales. Premièrement, la vigueur du sentiment loyaliste dans le sud des États-Unis apparut beaucoup moins forte qu’escomptée et, deuxièmement, le dur comportement des troupes britanniques et celui de leurs alliés loyalistes aliénèrent les citoyens, dont plusieurs joignirent la cause patriote.

Le siège de Charleston (Caroline du Sud) par l'armée britannique au début de 1780.

Cela dit, la stratégie consista donc à concentrer les efforts au sud, tout en laissant au nord le général Wilhelm van Knyphausen dans la ville de New York avec à sa disposition un contingent de force égal à celui de Washington lui faisant face, tandis que Henry Clinton, avec Lord Cornwallis comme commandant en second, prit la mer avec 8,000 soldats pour débarquer à Charleston, le 26 décembre 1779. Retardés par de violentes bourrasques, les Britanniques purent finalement débarquer à John Island au sud de Charleston, le 11 février 1780 puis lors d’une des plus brillantes manœuvres britanniques de la guerre, coincer le général américain Benjamin Lincoln et son armée de 6,000 hommes dans la péninsule de Charleston.

Au cours de la pire défaite américaine de la guerre, Lincoln fut contraint de capituler avec son armée entière, le 12 mai. Ce faisant, les Britanniques purent sécuriser la voie maritime allant de la ville de New York jusqu’aux Caraïbes. Confiant alors que Cornwallis irait sécuriser toute la Caroline du Sud pour la Couronne, Clinton retourna à New York. Cornwallis fit donc mouvement vers le nord à partir de Charleston. Devant cette autre menace, le Congrès, et ce, contre l’avis de Washington, nomma le général Horatio Gates pour commander une nouvelle armée en formation au sud. Surprise puis battue à Camden (Caroline du Sud), l’armée de Gates fut mise en déroute complète jusqu’à ce que ses soldats puissent se regrouper beaucoup plus au nord, dans la région de Hillsborough en Caroline du Nord. Non sans surprise, cette défaite mit un terme à la carrière du général Gates.

Peinture de Pamela Patrick White représentant la bataille de Camden d'août 1780 (Caroline du Sud), l'une des pires défaites des forces américaines de la guerre d'indépendance.

Comme ce fut son intention dès le départ, et ayant pris soin de laisser quelques garnisons pour couvrir ses arrières, Cornwallis marcha en Caroline du Nord. Les affrontements dans les deux Carolines prirent la tournure d’une guérilla vicieuse, d’où l’hypothèse que le Congrès voulut remplacer Gates par un général aux nerfs plus solides et faisant preuve d’un plus grand esprit d’initiative en la personne de Nathanael Greene. Ainsi, la cause patriote fut renforcée lorsque des forces loyalistes sous les ordres du major Patrick Ferguson furent vaincues à King’s Mountain (frontière des Carolines) le 7 octobre 1780, par des troupes miliciennes commandées par les colonels John Sevier et Isaac Shelby.

Cette bataille de King’s Mountain constitua un tournant de la campagne du Sud, dans la mesure où nombreux furent les fermiers locaux à se joindre à la guérilla du coin commandée par Francis Marion et Thomas Sumter. La première conséquence fut que les lignes de communication de Cornwallis furent soumises à des attaques constantes. Cornwallis avait pu maintenir son avance au nord et capturer Charlotte (Caroline du Nord), mais il dut se départir de certaines de ses forces en décembre 1780 afin d’arrêter la guérilla. À cet effet, le lieutenant-colonel britannique Banastre Tarleton et ses troupes d’élite entreprirent une lutte sauvage à la guérilla locale tout le long des routes reliant les Carolines. Son principal adversaire à cette époque fut le général américain Daniel Morgan, qui avait reçu des renforts appréciables d’unités de milice. Morgan accepta alors la bataille rangée, qui fut livrée à Cowpens, dans la partie nord de la Caroline du Sud, le 17 janvier 1781. Bien que cette bataille fut très dure pour tous, Tarleton fut mis en déroute et Morgan le poursuivit vers le nord, tout en établissant la liaison avec les forces de Greene.

Reconstitution de la bataille de Cowpens de janvier 1781 (Caroline du Sud). Cette victoire majeure des troupes américaines confirma qu'en dépit de la prise de Charleston quelques mois plus tôt par les Britanniques, ceux-ci ne contrôlaient nullement le stratégique théâtre d'opération dans les Carolines.

La défaite britannique à Cowpens enragea Cornwallis qui décida de maintenir sa marche au nord, malgré que ses communications au sud furent loin d’être sécurisées. Cornwallis voulait trouver et anéantir l’armée de Greene. Pour ce dernier, l’idée consista à épuiser progressivement l’ennemi au cours de manœuvres qui amenèrent Cornwallis plus au nord avec ses troupes épuisées qui s’installèrent près de la rivière Dan. Ce faisant, Greene se rapprocha de Washington, qui lui envoya des renforts. Green décida alors d’offrir à Cornwallis la bataille qu’il attendait, cette fois à Guilford Courthouse (près de Greensboro, Caroline du Nord). Les Britanniques y remportèrent une victoire à la Pyrrhus le 15 mars 1781. Ce succès faillit démolir l’armée de Cornwallis, qui dut malgré tout se replier vers sa base de Wilmington afin de se reconstituer.

De son côté, Green prit la décision de rompre le contact avec l’ennemi et marcher au sud, dans le but de joindre les milices locales de Marion et Sumter et d’éliminer les garnisons britanniques isolées. En clair, les Britanniques étaient en train de perdre le contrôle du sud des États-Unis, ce qui ne fut pas sans enrager le haut commandement. De plus, et de sa propre initiative, Cornwallis décida d’envahir la Virginie en mai 1781, le tout au grand déplaisir du général Clinton.

La bataille de Guildford Courthouse du 15 mars 1781 en Caroline du Sud fut une victoire britannique, qui se battit à 1 contre 2 face aux Américains. Cependant, les pertes subies par chaque camp s'équivalèrent, si bien qu'à terme, les chances de l'Angleterre de remporter la guerre s'amenuisèrent.

En Virginie, les troupes britanniques du général Benedict Arnold (qui entre temps avait changé de camp) semaient la terreur dans les campagnes, tout en s’engageant dans une étrange guerre de manœuvre contre les forces régulières françaises nouvellement arrivées et commandées par le marquis de Lafayette. Les opérations se déplacèrent donc en Virginie, où Arnold et Cornwallis purent établir une liaison à Petersburg, puis marcher vers l’est. Leur objectif fut de se maintenir dans Yorktown afin de créer une base fortifiée, dans l’attente de renforts et d’autres ordres pour la suite des opérations. Sans trop le savoir, les Britanniques qui s’enterraient dans Yorktown étaient en train de creuser leurs propres tombes.

En effet, Cornwallis avait probablement sous-estimé la capacité des Américains et des Français à rassembler leurs forces pour les faire travailler ensemble de manière efficace. Or, en 1781, ce fut une réalité près de Yorktown: les Américains et les Français étaient présents sur le champ de bataille, prêts à attaquer. Dans ce contexte, rappelons que Washington reçut une excellente nouvelle. Il apprit que l’amiral français François Joseph, comte de Grasse, était en route vers la baie de Chesapeake avec une importante flotte et 3,000 soldats.

Cela étant, Washington put convaincre le général Jean Baptiste, comte de Rochambeau, qui commandait alors les forces françaises au Rhode Island, de faire la liaison avec le comte de Grasse et marcher plein sud vers la Virginie. Les Français du Rhode Island marchèrent au pas cadencé en couvrant une distance de 320 kilomètres en quinze jours et elles purent effectivement établir la liaison à la mi-septembre 1781. Les Britanniques tentèrent d’empêcher la liaison, mais le comte de Grasse put les repousser en mer, où il vainquit l’amiral Thomas Graves à la bataille de Virginia Capes (5 – 9 septembre 1781). Ainsi, la marine britannique défaite ne put porter secours à Cornwallis enfermé dans Yorktown. Celui-ci capitula le 19 octobre avec plus de 7,000 soldats.

Les soldats britanniques de Lord Cornwallis déposent leurs armes et capitulent à la suite du siège de Yorktown (Virginie) qui se termina le 19 octobre 1781. Cet épisode ne marqua pas la fin immédiate des hostilités, mais il constitua une importante étape vers les négociations de paix.

Conclusion: au lendemain de Yorktown

La chute de Yorktown ne mit pas immédiatement un terme à la guerre. Il y avait encore 22,000 soldats britanniques qui occupaient les villes de New York, de Savannah et d’autres postes. Par contre, la défaite de Yorktown avait sérieusement érodé la volonté de Londres de poursuivre les hostilités. Considérant que l’appui parlementaire pour la guerre s’effondra lorsque la nouvelle de la chute de Yorktown parvint à Londres en février 1782, le premier ministre Lord North démissionna le 20 mars et il fut remplacé par une coalition « antiguerre » dirigée par le marquis de Rockingham et Lord Shelburne.

Au moment où les négociations débutèrent à Paris, l’Angleterre ne sembla pas intéressée à accorder l’indépendance aux États-Unis, du moins dans un premier temps. Rappelons qu’au printemps de 1782, l’amiral britannique George Rodney remporta une victoire convaincante contre la flotte du comte de Grasse à la bataille des Saintes (Antilles) le 12 avril. Par ailleurs, Lord Howe parvint à rompre le long siège enduré par la garnison britannique dans Gibraltar en octobre. Ces deux victoires renforcèrent donc la position de négociation des Britanniques à Paris.

Célèbre peinture du peintre Benjamin West montrant les membres de la délégation américaine lors de la négociation du traité de paix à Paris en septembre 1783. Pour leur part, les Britanniques refusèrent de poser pour West, ce qui explique apparemment pourquoi le tableau ne fut jamais achevé.

Cependant, les Britanniques avaient commencé à se désengager du théâtre d’opérations de l’Amérique du Nord, notamment lorsqu’ils évacuèrent Savannah en juillet 1782, tout en consentant à conclure un traité de paix préliminaire avec les États-Unis en novembre. Par la suite, l’Angleterre conclut un armistice avec la France et l’Espagne au début de 1783 et la paix finale fut entérinée avec le Traité de Paris le 3 septembre. Ainsi, l’Angleterre reconnut la création des États-Unis d’Amérique indépendants, avec une frontière délimitée à l’est par l’océan Atlantique, puis à l’ouest par le fleuve Mississippi, bien que les frontières au nord et au sud demeurèrent ambigües.

Finalement, notons que la création des États-Unis sous un régime républicain fut un événement révolutionnaire de l’histoire moderne. Le républicanisme américain stimula le radicalisme politique en Angleterre, qui amena à son tour des réformes politiques graduelles au XIXe siècle. Les succès de la guerre d’indépendance américaine eurent également des impacts sur les activités révolutionnaires menées en Irlande, dans les Pays-Bas sous contrôle autrichien, puis de manière encore plus spectaculaire, en France à partir de 1789. L’exemple de la révolution américaine inspira aussi des révoltes coloniales en Amérique latine au début du XIXe siècle, ce qui amena la fin progressive de l’Empire espagnol sur ce continent.

La victoire américaine marqua le début d’une ère nouvelle pour les habitants des États-Unis. La première république des temps modernes était née, mais elle serait seulement la première étape dans la quête d’une plus grande stabilité politique pour les générations qui allaient suivre.