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Entre espionnage et trahison: petite histoire de l’Abwehr

L'amiral Wilhelm Canaris, le directeur de l'Abwehr de 1935 à 1944.

L’Abwehr (qui signifie littéralement défense) était l’organisation qui s’occupait du renseignement militaire de l’état-major allemand entre 1925 et 1944. Bien que cette agence soit née dans le contexte de la réorganisation de l’armée allemande après la Première Guerre mondiale, et également pour respecter certaines clauses du Traité de Versailles, l’Abwehr devait au départ orienter ses activités de renseignement à des fins purement défensives, comme le sous-tend son appellation.

Dans les faits, l’Abwehr était une organisation somme toute insignifiante, de sa création jusqu’en janvier 1935, date à laquelle Hitler décida de lui fournir de plus amples moyens et d’y nommer l’amiral Wilhelm Canaris pour la diriger. D’ailleurs, rappelons qu’il y avait à l’époque une féroce compétition entre les différents services de renseignement du IIIe Reich, qui se voyaient tous octroyer davantage de ressources. À titre d’exemple, le service de renseignement de la S.S., connu sous le nom de Sicherheitsdienst (SD), vit une véritable explosion de ses effectifs, tout comme celui de la police secrète d’État, la Geheime Staatspolizei (Gestapo). Par conséquent, tant la SD que la Gestapo percevaient l’Abwehr comme une rivale.

Au niveau organisationnel, l’Abwehr était découpée en trois départements, identifiés simplement sous les appellations d’Abwehr I, d’Abwehr II et d’Abwehr III. Le premier département était responsable de collecter des informations sur les nations étrangères, notamment en y envoyant des espions recueillir toutes sortes de renseignements qu’ils jugeraient pertinents. Dans cette tâche, il s’avéra que l’Abwehr I performa de façon médiocre, si bien que les dirigeants nazis ignorèrent la majorité des informations qu’elle amassa. Par exemple, nombreux étaient les agents de l’Abwehr I qui opéraient en Angleterre, mais les officiers de contre-espionnage britanniques parvinrent à repérer tous les espions allemands sur leur territoire.

De son côté, l’Abwehr II reçut le mandat d’exécuter des missions de sabotage et d’autres opérations spéciales selon les besoins et situations. Parmi ses agents, on comptait ceux du fameux « commando brandebourgeois » qui était passé maître dans l’art de la ruse et du déguisement lorsqu’il opérait derrière les lignes ennemies. À cet égard, la peur face à la soi-disant « 5e colonne » de l’Abwehr II se transforma en panique en France, en Belgique et aux Pays-Bas pendant la campagne militaire de 1940. Les Brandebourgeois accomplirent probablement leur opération la plus spectaculaire en août 1942, lorsque l’une de leurs équipes trompa les forces soviétiques qui défendirent les champs pétrolifères autour de Maikop (Caucase), forçant ces dernières à battre en retraite devant la supposée puissance de l’armée allemande dans ce secteur.

Vêtus de l'uniforme soviétique, ces soldats allemands du "commando brandebourgeois" furent particulièrement actifs au cours d'opérations spéciales, comme celle du raid de Maikop à l'été de 1942. Au niveau hiérarchique, ils relevaient de l'Abwehr II.

Enfin, notons que l’Abwehr III avait le mandat du contre-espionnage. Dans l’accomplissement de cette tâche, et à l’instar de l’Abwehr I, ses agents ne connurent guère plus de succès. Il y eut malgré tout certaines exceptions notables. Mentionnons entre autres l’exploit de l’agent Hugo Bleicher qui, en novembre 1941, parvint à capturer Mathilde Carre, une infirmière française qui espionnait pour le compte des Alliés. Bleicher força Carre à devenir une agente double et il l’envoya en Angleterre espionner pour lui, bien que les Britanniques finirent par la capturer. De plus, au cours d’une autre mission, Bleicher accomplit le double exploit d’avoir mis au grand jour non pas un, mais deux réseaux britanniques d’espionnage qui opéraient sous les noms de code SPINDLE et PROSPER, des réseaux qui travaillaient essentiellement à appuyer la Résistance française.

Relevant officiellement de l'Abwehr III, Hugo Bleicher joua un rôle important dans la déstabilisation des réseaux britanniques d'espionnage qui opéraient dans la France occupée.

En dépit de ces exploits, et comme nous l’avons mentionné, les performances générales de l’Abwehr étaient médiocres, si bien qu’elle souleva de plus en plus de critiques, voire la suspicion des dirigeants du IIIe Reich. Un autre élément qui ne contribua en rien à l’amélioration de la réputation de l’Abwehr était que cette agence comprenait dans ses rangs des gens qui semblaient comploter contre Adolf Hitler. Wilhelm Canaris lui-même, malgré qu’il était politiquement un ultra-conservateur, n’avait que peu de goût pour l’idéologie nazie et il fournit de l’aide à certains membres de la clique anti-hitlérienne.

Sur ce point, et dès le début des années 1930, des agents de l’Abwehr tentèrent d’avertir les puissances occidentales d’Europe afin qu’elles se méfient des ambitions de Hitler vis-à-vis la Pologne et la Tchécoslovaquie. Par ailleurs, des agents de l’Abwehr vinrent en aide à des Juifs qui fuyaient la S.S., malgré que l’ensemble de l’Abwehr contribua à l’implantation de politiques anti-juives sous le régime nazi.

Les faits évoqués relatifs aux activités « suspicieuses » de l’Abwehr commencèrent à sérieusement attirer l’attention des autres services compétitifs du renseignement allemand. Dans cette optique, la Gestapo enquêta sur l’Abwehr en avril 1943. C’est alors que la Gestapo procéda à l’arrestation de quelques-uns de ses agents et elle fit en sorte que d’autres soient suspendus ou congédiés. L’année suivante, en juin 1944, Hitler ordonna le remplacement de Wilhelm Canaris par Heinrich Himmler. En d’autres termes, il ne manquait qu’un prétexte pour mettre fin aux activités de l’Abwehr.

La tentative d'assassinat contre Hitler du 20 juillet 1944 mit en lumière le rôle joué par certains agents de l'Abwehr. Il n'en fallait pas plus, désormais, pour fournir à Himmler le prétexte parfait pour dissoudre l'agence.

Le moment se présenta le mois suivant, lors de la tentative ratée d’assassinat contre Hitler. Cela fournit à Himmler l’occasion rêvée de dissoudre l’Abwehr et absorber ses fonctions à l’intérieur du SD. C’est ainsi que s’était achevée brutalement l’existence de l’Abwehr, où nombre de ses agents furent placés en état d’arrestation ou carrément exécutés, incluant son chef Canaris en avril 1945.

La campagne du Pacifique (1941-1945)

Introduction: une accumulation de frustrations

Peinture réalisée à partir d'une célèbre photographie de la prise de l'île d'Iwo Jima par les forces américaines en mars 1945.

La campagne du Pacifique de 1941 à 1945 tire ses origines dans la réticence du Japon à accepter un statu quo géopolitique dicté par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis le début du XXe siècle. À la suite de ce qui était perçu comme une victoire écrasante des Japonais face aux Russes lors de la guerre de 1904-1905, le Japon se sentit trahi au lendemain du traité de paix négocié par le président américain de l’époque, Theodore Roosevelt. Le Japon n’était pas plus satisfait de la part du gâteau qu’il avait reçu des anciennes colonies allemandes en Asie au lendemain de la Première Guerre mondiale, étant donné qu’il avait été dans le camp des Alliés lors de ce conflit.

D’ailleurs, les récriminations japonaises n’allaient pas s’arrêter là. La conférence de Washington de 1921-1922 sur la limitation des armements navals, qui visait ni plus ni moins à limiter la puissance maritime du Japon face à celle des États-Unis, était une fois de plus perçue comme une insulte par Tokyo. Le sentiment anti-occidental des Japonais n’allait que s’accroître avec le krach économique de 1929 qui fut aussitôt exploité par les éléments chauvinistes du pays, surtout parmi ceux au sein de l’armée, qui étaient hostiles à l’Ouest et anxieux d’établir un empire économique autarcique. Par conséquent, la politique japonaise devint ouvertement agressive et expansionniste. Le temps venu, cela mena à une alliance avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste (pour former l’Axe), deux régimes également insatisfaits du nouvel ordre mondial né des ruines de la guerre de 1914-1918.

Illustration d'une carte postale japonaise représentant la bataille de Mukden de 1904 lors de la guerre contre la Russie, au cours de la première phase de l'expansion japonaise au début du XXe siècle.

L’expansion de l’empire japonais (1931-1941)

Les Japonais ne tardèrent pas à mettre en œuvre leur politique expansionniste. En 1931, l’armée japonaise présente en Mandchourie s’empara de l’ensemble de la province. À cela, ajoutons de nombreux incidents frontaliers avec la Chine qui finirent par engendrer une guerre générale avec celle-ci en 1937, ce qui amena le Japon à conquérir la majeure partie du nord de la Chine en 1941. La défaite militaire de la France en 1940 avait également permis au Japon de déployer ses forces en Indochine française, et ce, sans tirer un coup de feu.

Pour leur part, bien qu’ils aient eu depuis longtemps des intérêts avoués en Chine, les États-Unis furent lents à réagir à l’expansion japonaise, alors que les puissances coloniales européennes ne firent à peu près rien pour la contrer, de peur de provoquer une guerre généralisée dans le Pacifique, un conflit qu’elles ne pouvaient pas se permettre. Cependant, à mesure que s’achevait l’année 1940, le président américain Franklin Roosevelt se sentit suffisamment confiant pour porter des gestes qui iraient au-delà d’une simple aide économique et militaire semi-officielle à la Chine. Roosevelt entreprit une campagne économique de plus en plus agressive face au Japon. En juillet de la même année, les exportations de pétrole et de ressources métallurgiques furent restreintes et, suivant l’occupation de l’Indochine par le Japon, un embargo encore plus serré sur le pétrole fut imposé.

La conquête japonaise de la province chinoise de la Mandchourie était une réalité à partir de 1932, malgré que ce ne fut qu'en 1937 que le Japon et la Chine ne se retrouvent officiellement en état de guerre.

L’enjeu stratégique que représentait le pétrole contraignit les dirigeants militaires du Japon à agir promptement. Ils durent planifier un déploiement de forces vers le sud afin de s’emparer des ressources pétrolifères des Indes orientales néerlandaises et de la Malaisie britannique. Pour ainsi dire, ils croyaient que la guerre avec les États-Unis serait inévitable, mais leurs calculs reposaient sur le principe que la conquête des ressources pétrolifères permettrait à la marine japonaise de tenir un périmètre dans le sud du Pacifique afin de protéger leur nouvel empire. Ce périmètre, croyaient-ils, les Américains n’oseraient pas s’y aventurer, par manque de volonté ou par leurs incapacités logistiques.

Suite à l’échec des négociations diplomatiques avec les États-Unis à l’automne de 1941, l’empereur japonais approuva finalement, le 1er décembre, le plan de conquête du Pacifique Sud tel que mentionné précédemment. Cela ne signifia pas que la tâche serait facile pour autant. En effet, le commandant en chef de la flotte combinée japonaise, l’amiral Isoroku Yamamoto, était bien au fait de la puissance économique des États-Unis et il n’était pas chaud à l’idée d’une aventure militaire dans le Pacifique Sud. Malgré tout, Yamamoto prépara un plan d’offensive dans lequel l’aviation navale transportée par des porte-avions aurait un rôle crucial à jouer. Elle devait neutraliser la flotte américaine du Pacifique, tandis que les forces au sol compléteraient la conquête des objectifs mentionnés.

Carte du théâtre des opérations dans le Pacifique de 1941 à 1945, de l'arrête de l'expansion japonaise à Midway (juin 1942) jusqu'à bataille d'Iwo Jima (février - mars 1945).

De Pearl Harbor à Midway (1941 – 1943)

Comme l’avait prédit Yamamoto, l’armée japonaise mena de brutales offensives lors des six premiers mois de la campagne. Un peu par chance, les porte-avions américains dans la région sud ne subirent pas le même sort que les cuirassiers à Pearl Harbor le 7 décembre (où la moitié de la flotte américaine du Pacifique fut détruite), bien que l’avance japonaise dans le Pacifique Sud s’avéra impossible à enrayer compte tenu de la piètre qualité du dispositif défensif. Dans ce contexte, Hong Kong tomba le 25 décembre et la conquête de la Malaisie fut complétée avec la chute de Singapour le 15 février 1942.

De leur côté, les forces américaines aux Philippines furent rapidement prises dans un étau et elles durent capituler le 6 mai, tandis que les Indes orientales néerlandaises, les îles Salomon et une large partie de la Nouvelle-Guinée tombèrent également aux mains des Japonais au cours des six premiers mois de 1942. De plus, les forces navales et aériennes britanniques, néerlandaises et américaines dans ce théâtre furent également détruites, malgré qu’une petite force aéronavale américaine soit parvenue à infliger un premier revers aux Japonais lors de la bataille de la Mer de Corail du 5 au 7 mai 1942. Cette défaite malencontreuse, combinée à un raid aérien symbolique mené par des bombardiers américains au lendemain de Pearl Harbor, conforta les dirigeants militaires japonais qu’il fallait étendre puis sécuriser le périmètre océanique. En clair, l’amiral Yamamoto reçut l’ordre et les ressources nécessaires pour annihiler la flotte américaine dans le Pacifique.

La capture de Singapoure (photo) et de l'ensemble des archipels du Pacifique Sud par le Japon au cours de l'année 1942 ne fit que confirmer les prétentions expansionnistes qu'entretenait l'empire du Soleil Levant depuis bien des décennies.

Les Alliés avaient donc convenu de confier la direction des opérations dans le Pacifique aux États-Unis, surtout que les forces du Commonwealth britannique peinaient à contenir l’avancée japonaise à travers la Birmanie vers l’Inde. Bien que le président Roosevelt souhaitait donner la priorité au théâtre européen à la suite de la déclaration de guerre de l’Allemagne à son pays le 11 décembre 1941, il appert que son commandant en chef de la marine, l’amiral Ernest King, de même que l’opinion publique dans sa majorité, préféra que l’emphase soit mise sur le Pacifique. Sans tarder, des troupes furent déployées pour tenir ce qui restait des possessions alliées dans le Pacifique et pour la défense de l’Australie, mais la quantité de matériel disponible et d’hommes entraînés obligèrent les Alliés à rester sur la défensive pour un certain temps, du moins jusqu’à ce que la production américaine atteigne son niveau de croisière en 1943.

Le point tournant de cette première phase de la campagne du Pacifique fut l’échec du plan naval ambitieux mis au point par les Japonais dans le but d’obtenir la domination stratégique du centre du Pacifique à Midway entre le 4 et le 6 juin 1942 (voir la carte). C’est en effet à Midway, non loin des îles hawaiiennes, qu’une force aéronavale américaine sous les ordres de l’amiral Raymond Spruance coula quatre porte-avions et détruisit la fine fleure des pilotes de l’aviation japonaise. N’étant pas désireux d’afficher l’esprit kamikaze caractéristique de la fin des hostilités (qui au final ne servit à rien), l’amiral Yamamoto ordonna à sa gigantesque flotte de se replier et rentrer dans ses bases.

Cette décision de battre en retraite fut par la suite critiquée. En effet, étant donné que Yamamoto était sur le bord de remporter une victoire avant que les États-Unis n’aient pu étaler toute leur puissance industrielle, pourquoi n’a-t-il pas mis toute la pression nécessaire? Une éventuelle victoire japonaise à Midway aurait pu avoir un effet décisif sur la tournure des événements dans le Pacifique, car sur le long terme, il était de plus en plus difficile pour le Japon de rivaliser économiquement et militairement avec les États-Unis.

Une guerre d'un genre nouveau impliquant la combinaison de forces aéronavales fut livrée dans le ciel et sur la mer de Midway, près des îles hawaiiennes, à l'été de 1942. Cette bataille fut un point tournant de la guerre du Pacifique et elle marqua l'arrête de l'expansion japonaise.

La reconquête du Pacifique: la première phase (janvier – septembre 1944)

Alors que l’Amérique déploya le gros de son armée de terre vers le théâtre européen, il était évident que le Pacifique était la zone privilégiée des forces aéronavales, de même que pour le corps des Marines. Il n’empêche que le général Douglas MacArthur, qui deviendra le commandant en chef du théâtre d’opérations, s’assura de faire un lobbying efficace afin que le front du Pacifique dispose de suffisamment de troupes terrestres. La stratégie de MacArthur consistait effectivement à attaquer ou contourner les îles fortement défendues par l’ennemi, tandis que serait lancée une guerre sous-marine à outrance dans le but d’éliminer le ravitaillement et le commerce japonais.

L'un des artisans de la victoire des Alliés dans le Pacifique et une figure emblématique de la Seconde Guerre mondiale, le général amércain Douglas MacArthur.

Non sans surprise, les Japonais durent adopter une posture défensive et se battre pour la préservation de leurs conquêtes, tout en conservant suffisamment de forces aéronavales pour ralentir la progression américaine. Comme nous l’avons dit, la lutte pour la supériorité matérielle était perdue d’avance pour les Japonais. Par exemple, sur une période d’une année, celle de 1943-1944, les chantiers navals japonais produisirent 7 porte-avions, alors que la production américaine atteignit 90 pour la même période. De plus, les avions japonais étaient techniquement inférieurs à ceux de leurs adversaires.

Au début de 1944, on estime à 4,000 le nombre d’appareils de toutes sortes dans l’aviation japonaise, face aux 11,400 appareils américains. De manière encore plus significative, ce qui fit réellement mal aux Japonais fut les énormes pertes de pilotes entraînés qu’ils subirent. En 1944, la moitié des pilotes qui partaient en mission ne revenaient pas à leurs bases. Pendant ce temps, les sous-marins américains réduisirent la flotte marchande japonaise de 5 millions de tonnes en 1942 à 670,000 en 1945, sans compter le tonnage de navires de guerre coulés qui s’élevait à 2 millions de tonnes.

L’année 1944 dans le Pacifique fut marquée par des gains importants des Américains d’archipels stratégiques, par exemple la Nouvelle-Guinée, les îles Salomon vers le nord, puis également vers l’ouest aux îles Marshall et Gilbert & Ellice. La conquête de ces archipels fut accélérée afin de sécuriser des bases à partir desquelles les bombardiers américains à long rayon d’action pourraient effectuer leurs missions, notamment pour les B-29 Superfortress qui pouvaient atteindre le Japon.

En juin, la marine américaine était en position d’attaquer puis de s’emparer des îles Mariannes pour y installer également des bases aériennes. Cette fois, les dirigeants japonais étaient déterminés à conserver ces positions, car ils croyaient que les îles Mariannes étaient le point crucial de leur front du Pacifique. Par conséquent, l’amiral Jisaburo Ozawa concentra une force composée de 9 porte-avions et 450 appareils, mais cette force demeurait largement inférieure en nombre face aux 15 porte-avions et 900 appareils américains. Le résultat de la bataille des îles Mariannes fut un désastre pour l’armée japonaise. Tous ses porte-avions furent détruits et à peine 35 avions sur les 450 engagés purent s’échapper.

La capitulation ne fait pas partie du code du guerrier japonais. Cela se traduisit sur le terrain par de sauvages mais combien suicidaires assauts de l'infanterie nipponne. Le temps de rapidement recharger leurs armes, les soldats américains attendent le prochain assaut ennemi lors de la bataille de Saipan (îles Mariannes) en juin et juillet 1944.

Par la suite, les forces américaines furent engagées dans la bataille de la Mer des Philippines où elles remportèrent une autre éclatante victoire qui pava le chemin pour l’occupation de l’île stratégique de Saipan le 10 juillet, de même que Guam le 8 août 1944. Ce que l’on remarque au cours de ces batailles c’est que sur chacune de ces îles, les soldats japonais refusaient de capituler, ce qui rendit la conquête des archipels plus longue et coûteuse que ce que peut suggérer la balance des forces matérielles. Par exemple, sur la seule île de Saipan (archipel des Mariannes), il est estimé qu’environ 27,000 soldats japonais furent tués.

La reconquête du Pacifique: la seconde phase ( octobre 1944 – 1945)

La prochaine étape dans la reconquête du Pacifique allait être l’assaut contre l’île de Leyte en octobre 1944, où les Américains assemblaient le plus grand détachement spécial vu jusqu’à présent. La marine japonaise avait calculé qu’une contre-attaque faisant usage des divers canaux entre les îles, de même que le recours à ce qui restait de l’aviation nipponne, pourrait faire échec à cette force américaine qui aurait assurément des problèmes à manœuvrer. La bataille du Golfe de Leyte fut probablement le plus important engagement naval de l’Histoire. La coopération entre les flottes de surface et sous-marines américaines parvint à contrer la résistance navale japonaise. En effet, le Japon perdit 28 navires de guerre contre 6 pour les États-Unis.

Dans la jungle de l'île de Leyte (Philippines), octobre 1944. La chaleur, les éléments hostiles de la nature et la détermination de l'ennemi à ne pas capituler auront été autant d'éléments qui caractérisèrent la sauvagerie des affrontements dans le Pacifique.

Dans un autre ordre d’idées, la précédente conquête des îles Mariannes permit aux bombardiers américains de se déployer pour un assaut concentré contre l’économie de guerre japonaise. Le 21e Groupe de Bombardiers, qui se trouvait auparavant en Chine, fut transféré à Saipan où il put entreprendre ses opérations à partir de novembre. Leur cible, l’économie nipponne, était déjà lourdement affectée par le manque de matières premières en raison de l’efficacité de la campagne sous-marine américaine.

Par ailleurs, l’armée de l’air américaine dirigea ses efforts afin d’éliminer du ciel la menace ennemie tout en s’en prenant, à l’instar des sous-marins, aux navires marchands chargés de ravitailler les archipels. Enfin, comme c’était le cas en Europe, les États-Unis entreprirent une campagne de bombardements aériens des villes japonaises sur une base régulière, une campagne qui fut possible grâce aux conquêtes terrestres qui permirent d’établir des bases rapprochées du Japon.

En dépit du fait que les Américains s’approchaient du Japon, des préparations étaient en cours pour un assaut amphibie d’envergure vers Tokyo ayant pour nom de code OLYMPIC. À cette fin, la marine américaine avait prévu 90 porte-avions et 14,000 avions, ce qui représentait une plus grande force aérienne que ce qui avait été déployé pour la campagne de Normandie. Pour leur part, les dirigeants japonais se préparaient à l’ultime défense de la mère patrie, notamment par la construction de milliers de petits sous-marins primitifs destinés à des missions suicide, tout comme en reconvertissant ce qui restait de l’aviation afin d’adapter les appareils pour des missions dites de kamikazes.

Non sans surprise, la crainte de subir de lourdes pertes advenant une invasion des îles nippones força les Américains à revoir leurs plans. D’un autre côté, Washington souhaitait une capitulation sans condition des Japonais. Cette situation amena le gouvernement américain à recourir à la bombe atomique à deux reprises contre les villes de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. À cette date, le Japon était déjà en ruines et le conflit de nature politique entre les militaristes de la « ligne dure » et les dirigeants civils désireux de capituler fut résolu par l’empereur en personne. Au cours d’une allocution à la radio le 15 août, l’empereur Hiro-Hito annonça à son peuple, d’une manière quelque peu surréaliste, que la guerre livrée par la nation n’avait pas nécessairement tournée selon le scénario prévu. Au moment de cette allocution, les dernières armées japonaises opérationnelles venaient d’être anéanties en Birmanie et en Mandchourie. Même avant cela, les Japonais auraient probablement capitulé si on leur avait donné la garantie qu’ils pourraient conserver leur empereur, ce qui au final leur fut accordé.

Les ruines de Hiroshima au lendemain du largage de la bombe atomique, le 6 août 1945. La décision du Président Truman de recourir à la bombe atomique alimente toujours le débat de nos jours. Les estimations de l'époque prévoyèrent qu'une campagne livrée en sol japonais engendrait au minimum des pertes de 100,000 hommes parmi les forces américaines. De plus, Washington voulait une capitulation sans condition du Japon. La solution? La bombe.

Conclusion: la nature et les conséquences de la guerre du Pacifique

La guerre dans le Pacifique fut livrée avec une férocité, voire avec une barbarie qui n’avait d’égal que la nature des combats sur le front russe à la même époque. En plus d’être une série d’affrontements entre deux puissances militaires, c’était également une lutte entre deux cultures qui se détestaient, si bien que l’on assista à une véritable orgie de violence mêlée à d’extraordinaires gestes de bravoure de part et d’autre.

Un élément central de la guerre du Pacifique qui affecta la nature des combats fut que les soldats japonais ne se rendaient pas. La capitulation était un geste contraire au code du guerrier japonais, ce qui signifia à maintes reprises que des garnisons nipponnes complètement isolées et largement dépassées en nombres luttèrent jusqu’à la fin. Non sans surprise, les prisonniers de guerre alliés capturés par les Japonais furent traités de manière barbare, et ce, dans l’irrespect total des conventions internationales de l’époque. Même après la fin de la guerre, l’aviation alliée dut lâcher sur les dernières positions japonaises encore actives des tracts afin de leur expliquer ce que la capitulation signifiait dans la culture occidentale. L’idée était de les amener à se rendre, car la paix était déjà signée. D’ailleurs, ce ne fut que vingt-cinq ans après la fin de la guerre que le dernier soldat japonais se rendit.

D'une fidélité sans borne à leur empereur et faisant preuve d'une obéissance absolue face à leurs officiers, les soldats de l'armée impériale japonaise constituaient une machine de guerre redoutable. Les mots "honneur" et "sacrifice", qui sont au coeur du code du guerrier, ne firent qu'accroître les disparités culturelles face à l'ennemi occidental. Dans ce contexte particulier, la sauvagerie des combats fut conséquente.

Dans un autre ordre d’idées, et bien que les États-Unis s’assurèrent l’hégémonie dans le Pacifique, la guerre avait aussi anéanti la « force morale » des empires coloniaux européens dans la région, en particulier celle de la France, des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. À cet égard, chaque ex-puissance coloniale tenta à sa façon de gérer la problématique au lendemain de 1945. La France s’embarqua dans une désastreuse campagne militaire pour reconquérir et garder l’Indochine. De son côté, la Grande-Bretagne y alla de manière plus « posée », en consentant malgré tout à se retirer au lendemain de ses campagnes malaisiennes et indonésiennes où elle parvint à vaincre les insurrections locales.

Il est important également de prendre en considération la montée en puissance de l’Union soviétique qui devint un nouvel acteur dans la région. Après quarante ans de mise en échec par le Japon, l’URSS put revenir à l’avant-scène, d’autant qu’en Chine, le régime nationaliste de Chian Kai-Shek, qui fut largement affaibli par l’occupation japonaise, fut vaincu par les communistes de Mao Zedong en 1949. Ces changements menèrent à la guerre de Corée et, ultimement, à celle du Vietnam. Ironiquement, les vainqueurs occidentaux de la Seconde Guerre mondiale se retrouvèrent plus tard vaincus lors des conflits subséquents, des guerres nées de la fin de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique.

Inspiré d'une célèbre photographie, ce mémorial de la bataille de Leyte (Philippines) présente le général MacArthur et son état-major foulant le sol philippin, lors de ce retour symbolique suite à la capitulation de mai 1942.

La campagne de Normandie (1944)

Introduction: la donne stratégique

Célèbre photo du caporal Victor Deblois de St-Georges-de-Beauce (Régiment de la Chaudière) tenant en joue des prisonniers allemands (juin 1944).

1944. Les forces alliées à l’ouest de l’Europe avaient convenu depuis longtemps de la nécessité d’une invasion du continent dès que les conditions militaires, logistiques et météorologiques le permettraient. Pour leur part, les Soviétiques réclamaient également, depuis au moins trois ans, l’ouverture de ce fameux second front afin de réduire la pression allemande à l’Est. Cependant, les Britanniques avaient des réticences et des doutes quant à la faisabilité d’une telle opération de débarquement sur les côtes de la France. On se souvenait trop bien du désastre du raid de Dieppe d’août 1942, qui avait été mené par l’un des partenaires de l’Empire britannique, le Canada.

En effet, l’assaut sur Dieppe par des éléments d’une division canadienne et un commando britannique avait échoué avec de lourdes pertes. L’opération ratée avait illustré la panoplie des problèmes logistiques, dont celui de la traversée de la Manche. Dès lors, les planificateurs stratégiques réalisèrent que les prochaines vagues d’assaut auraient besoin d’être appuyées par des véhicules blindés spécialement conçus pour ce genre d’opération, de même que d’être transportées par des péniches permettant une attaque amphibie.

Cela dit, si l’on se ramène à un niveau stratégique, l’idée même d’un débarquement sur les côtes ouest de l’Europe était dans l’air depuis un certain temps. Ce fut surtout à partir de la conférence de Casablanca de janvier 1943 que Churchill et Roosevelt s’entendirent à l’effet que les Alliés allaient maintenir la pression sur les Allemands. Leur stratégie d’ensemble reposait essentiellement sur trois éléments.

La conférence de Casablanca (1943). De gauche à droite, le général Giraud, le président Roosevelt, le général de Gaulle et le premier ministre Churchill.

Le premier consistait en un assaut prévu à l’été en Méditerranée, c’est-à-dire un débarquement dans la péninsule italienne. Ensuite, on s’était entendu pour maintenir et intensifier la cadence de l’offensive aérienne contre l’Allemagne. Enfin, le moment venu, un débarquement en France serait tenté. Bien que la conférence de Casablanca ne permit pas de nommer sur le champ un commandant suprême pour une opération en France, on confia néanmoins au lieutenant-général britannique Frederick Morgan, le dirigeant du Chief of Staff to Supreme Allied Commander (COSSAC), le soin de préparer des plans d’invasion avec comme date exécutoire le 1er mai 1944.

Logistique et tromperie

Le lieutenant-général Frederick Morgan, l’un des artisans d’Overlord.

L’état-major du COSSAC envisagea deux principaux sites d’invasion en France: le Pas de Calais, qui se trouvait de l’autre côté de la Manche en son point le plus exigu, puis la Normandie. On opta finalement pour le second site. L’argument de base reposait sur le fait que la Normandie paraissait, d’une part, être un endroit moins naturel pour un débarquement, compte tenu de la distance beaucoup plus éloignée et, d’autre part, le secteur était moins bien défendu. À cela, il faut ajouter la possibilité de capturer rapidement le port de Cherbourg et, bien que le théâtre d’opérations soit plus loin que celui du Pas-de-Calais, la Normandie demeurait à l’intérieur du rayon d’action de l’aviation alliée basée en Angleterre. Par ailleurs, la Normandie se situait vis-à-vis la côte anglaise et de ses nombreux ports, ce qui faciliterait le ravitaillement des troupes débarquées.

Le général Morgan croyait qu’à elle seule la capture du port de Cherbourg nécessiterait un délai de deux semaines et qu’entre temps les conditions météorologiques de la Manche rendraient plus ardu le ravitaillement des troupes sur la plage. D’ailleurs, dans le but de remédier aux difficultés logistiques, deux immenses ports artificiels flottants (les Mulberries) seraient remorqués en France. Conscient par conséquent de l’imposante contrainte logistique, le général Morgan s’était allié toutes les technologies et les compétences nécessaires à la réussite de cette gigantesque opération amphibie. À cet égard, il avait fait appel à son ancien collègue sorti de la retraite, le major-général Percy Hobart, un pionnier de l’arme blindée, afin de prendre le commandement d’une division composée de funnies, ces véhicules spécialement conçus pour aider les assaillants à débarquer sur la plage et avancer à travers les défenses ennemies.

Une partie d’un port artificiel (Mulberry) érigé sur la côte normande en 1944 afin d’assurer le ravitaillement des forces terrestres sur le continent. À noter les batteries anti-aériennes installées sur la structure supérieure.

À l’élément logistique, il fallait ajouter celui de la tromperie. En effet, le plan naval de l’opération portait le nom de code NEPTUNE, celui de l’offensive en tant que telle OVERLORD, puis un troisième allait porter le nom de code FORTITUDE. L’idée à la base de ce dernier plan consistait à faire croire aux Allemands que le Pas de Calais serait le lieu du débarquement et que l’opération en Normandie ne serait qu’une diversion.

Concevoir l’invasion

Les plans de l’invasion du continent européen se peaufinèrent au cours de l’année 1943 jusqu’au moment où, en décembre, le général américain Dwight Eisenhower fut nommé commandant suprême des forces alliées avec comme adjoint le maréchal de l’air britannique Arthur Tedder. D’ailleurs, fait étonnant s’il en est un, tous les autres commandants adjoints d’Eisenhower pour l’opération étaient britanniques. Par exemple, les forces navales étaient sous les ordres de l’amiral Bertram Ramsay, celles au sol (le 21e Groupe d’Armées) sous le commandement du maréchal Bernard Montgomery et, enfin, l’aviation sous la direction du maréchal de l’air Trafford Leigh-Mallory.

Parmi ces officiers, Montgomery ne s’était pas gêné pour critiquer certains aspects du plan d’invasion préparé par le COSSAC, notamment celui de la dotation en troupes pour l’assaut initial qu’il jugeait insuffisante. Montgomery fit pression afin que l’on fasse passer à cinq le nombre de divisions d’infanterie qui allaient donner l’assaut. Ces divisions seraient réparties en différents secteurs d’est en ouest face à la plage. Cette première vague d’assaut était donc composée de deux divisions américaines, deux divisions britanniques et une division canadienne. Leurs flancs seraient protégés par trois divisions aéroportées, soit la 6e Division aéroportée britannique à l’est de la zone d’opération, puis les 82e et 101e Divisions aéroportées américaines à l’ouest.

Dans le but que l’invasion réussisse, il fallait l’appuyer par toute une série de manœuvres opératoires, que certains jugeront au final secondaires, mais qui eurent malgré tout leur importance, ne serait-ce qu’au niveau de la diversion engendrée. À titre d’exemple, notons l’important travail réalisé par la résistance française sur le terrain afin d’amasser un maximum d’informations à jour sur la zone d’invasion.

Préalablement au débarquement, la résistance française joua un rôle important dans la collection d’informations, de même que lors d’opérations de sabotage des lignes de communication ennemies.

Il faut également considérer les opérations aériennes préalablement menées afin d’observer le dispositif défensif de l’ennemi, sans négliger la collecte d’informations qui, une fois le tri fait et les sources confrontées, permettaient d’établir un portrait général de la situation sur le terrain. À cela, ajoutons des attaques aériennes sporadiques contre les lignes de communication ennemies (chemins de fer et routes) en divers endroits. Le but de ces derniers assauts était de ne pas privilégier la Normandie, histoire de ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi.

Le temps, la tromperie et la logistique constituaient trois éléments fondamentaux au succès potentiel de l’opération. Le temps fut en effet une variable importante, ne serait-ce qu’en considérant le moment propice dans l’année où il fallait attaquer (idéalement l’été), puis la lenteur à monter une force d’invasion d’ampleur. À cet effet, Montgomery avait demandé encore plus de péniches d’assaut, ce qui forcément allait reporter la date de l’invasion, qui passa du 1er mai au 5 juin 1944. Pour sa part, l’opération FORTITUDE prit son rythme de croisière, ce qui persuada les Allemands que les Américains sous le commandement du général George Patton étaient positionnés au sud-est de l’Angleterre, fin prêts pour une invasion du Pas-de-Calais.

Un char d’assaut de type Sherman gonflable utilisé dans le cadre de l’opération FORTITUDE.

La perspective allemande

Les Allemands savaient qu’une invasion du continent était imminente. Leurs forces en France, en Belgique et aux Pays-Bas, sous les ordres du commandant en chef à l’Ouest Gerd von Rundstedt, comprenaient le Groupe d’Armées G, au sud de la France, puis le Groupe d’Armées B au nord sous les ordres d’Erwin Rommel. La 7e Armée, appartenant à ce dernier Groupe, occupait le front de la Normandie, puis la 15e Armée s’était vue confier la défense du Pas de Calais, de la Belgique et des Pays-Bas.

Les Allemands travaillaient au renforcement de leurs dispositifs défensifs sur le continent, en particulier avec la construction du fameux Mur de l’Atlantique à partir de 1942. L’ampleur de la tâche à exécuter inquiéta Rommel, qui faisait des pressions afin que s’accélèrent les travaux. Sa propre expérience des combats en Afrique du Nord l’avait persuadé que la théorie alors enseignée dans les manuels militaires quant à la mise en place de dispositifs défensifs contre des assauts amphibies ne tiendrait pas la route sur le front normand. En effet, la théorie générale de l’époque enseignée aux généraux allemands consistait vaguement à l’identification de la principale menace, puis concentrer les réserves nécessaires pour la contrer.

Le maréchal Rommel inspectant le dispositif du Mur de l’Atlantique.

Par conséquent, Rommel était d’avis que cette manière de voir les choses ne fonctionnerait pas en Normandie, pour la simple raison que les Alliés contrôlaient totalement le ciel, si bien que les manœuvres au sol (surtout en plein jour) étaient dangereuses. De plus, le maréchal allemand pensait qu’une invasion ennemie devait être immédiatement arrêtée sur la plage, ce qui signifiait que, tant pour les Alliés que pour les Allemands, le premier jour de la campagne militaire serait déterminant.

Cependant, il s’avéra que von Rundstedt et le commandant du Panzergruppe West, le général Geyr von Schweppenburg, étaient en désaccord avec la vision de Rommel. Leur thèse, qui essentiellement contredisait la sienne quant à la faisabilité de repousser une invasion dès le premier jour, s’appuyait sur un seul argument, mais un de taille. En partant du principe que l’appui des divisions blindées situées en Normandie et dans le Pas de Calais était vital, leur utilisation nécessitait au préalable le consentement personnel de Hitler. Dans les faits, Rommel ne disposait à sa guise que d’une seule division blindée de qualité moyenne, la 21e Panzer, qu’il pouvait immédiatement utiliser sans demander quelconque permission.

Au niveau stratégique, l’autre facteur qui jouait à la défaveur des généraux allemands à l’ouest était que la majorité des ressources de l’armée étaient consacrées au front est. Le commandement à l’ouest n’avait à sa disposition que peu de divisions parfaitement opérationnelles. La plupart des unités n’étaient pas à effectifs complets et dépendaient largement du cheval comme principal moyen de transport. Par ailleurs, nombre de ces divisions étaient composées de soldats « étrangers » (non allemands), dont des prisonniers de guerre soviétiques qui parlaient très peu la langue de Goethe.

Quant au ravitaillement des troupes, notons que les bombardements de l’aviation alliée menés depuis quelques années avaient affecté, dans une certaine mesure, la production industrielle d’armements. Quoiqu’on en dise sur l’efficacité de ces raids aériens, ils forcèrent le commandement allemand à consacrer d’importantes ressources humaines et matérielles à la défense anti-aérienne du Reich, le tout au détriment des différents fronts terrestres. D’ailleurs, la plupart des escadrons de chasse allemands étaient affectés à la couverture aérienne de l’Allemagne, et non à celle des autres fronts comme la Normandie.

Des soldats allemands des fameuses divisions de Panzer-SS, celles dont Rommel aurait bien eu besoin le Jour J.

L’assaut

La mauvaise température contraignit Eisenhower à repousser de 24 heures l’invasion prévue le 5 juin. Le soir même, les prévisions météorologiques n’étaient guère encourageantes, si bien que le général américain fut confronté à une grave décision. Le matin du 5 juin, il convoqua son état-major à Southwick House, près de Portsmouth, afin d’informer ses généraux que le Jour J serait prévu pour le lendemain, et ce, peu importe les caprices de la nature.

Ce faisant, Eisenhower ordonna aux 5,000 embarcations maritimes de larguer leurs amarres et aux parachutistes de monter dans leurs appareils pour des largages qui débuteraient aux alentours de minuit, le 6 juin. C’est dans ce contexte que les premiers accrochages entre les soldats alliés et allemands eurent lieu, lorsque des soldats britanniques transportés par planeurs parvinrent à sécuriser des ponts près de Caen et de la rivière Orne au nord de la capitale normande.

Peu de temps après, les divisions aéroportées américaines furent larguées et, bien qu’elles furent largement dispersées (avec nombre d’hommes perdus en mer ou noyés dans les rivières), elles parvinrent à semer la confusion dans le commandement allemand. Celui-ci était en effet indécis, dans la mesure où son chef Rommel était parti en permission en Allemagne et que plusieurs des officiers supérieurs de la 7e Armée étaient absents pour des exercices militaires à Rennes.

Carte des opérations en Normandie en 1944. On y voit les principaux secteurs de débarquement du Jour J, de même que les zones de parachutage. Les villes et dates indiquent les lieux des principaux engagements qui suivirent le débarquement, jusqu’à la libération de Paris à la fin d’août 1944.

Les opérations aéroportées entreprises dans la nuit furent suivies tôt le matin par l’assaut amphibie principal. Les Britanniques et les Canadiens débarquèrent sur la plage dans des secteurs aux noms de code de GOLD (brit.), JUNO (can.) et SWORD (brit.) (voir la carte). L’opération anglo-canadienne se déroula somme toute conformément à ce qui était prévu, bien que la pénétration à l’intérieur de terres fut par la suite beaucoup plus difficile que ce qui avait été anticipé (la 3e Division britannique ayant échoué à capturer Caen le premier jour).

De leur côté, les troupes américaines qui prirent d’assaut la plage UTAH à l’extrémité ouest de la ligne de front progressèrent rapidement avec peu de pertes en cette première journée. Cependant, les Américains qui débarquèrent à OMAHA furent accueillis par un feu d’enfer qui faillit compromettre le succès de l’invasion, d’autant que leurs véhicules blindés furent détruits ou coulés. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que ces forces d’assauts ne disposaient pas d’autant de véhicules spécialisés dans les assauts amphibies comme en possédaient les Britanniques.

Image tirée du film « Il faut sauver le soldat Ryan » montrant l’horreur des combats dans le secteur d’Omaha Beach le 6 juin 1944.

En dépit des difficultés rencontrées à OMAHA, la première journée du débarquement en Normandie fut considérée comme un succès. Environ 150,000 soldats alliés étaient déployés et la contre-offensive tant attendue de la part des Allemands ne parvint pas à se matérialiser. La 21e Panzer, seule division blindée à la disposition immédiate de Rommel, se trouvait tout près du secteur SWORD et de la zone de parachutage près de l’Orne, mais elle ne fut engagée que de longues heures après le début du débarquement.

Pendant les jours qui suivirent, les Alliés firent la liaison entre les différentes têtes de pont à la suite du débarquement. Pour leur part, les Américains entreprirent la capture de la péninsule du Cotentin, tandis que les Britanniques tentèrent le premier d’une série d’assauts pour prendre Caen bien défendu. D’ailleurs, la célèbre 7e Division blindée britannique (les Rats du Désert), avec son expérience de l’Afrique, connut maintes difficultés à manœuvrer dans le difficile terrain du bocage, si bien qu’elle fut battue lors de la bataille de Villers-Bocage du 12 au 14 juin.

L’un des objectifs majeurs, le port de Cherbourg, tomba à la fin de juin, mais les installations étaient si endommagées qu’il fallut des mois pour les réparer. Ce n’était que le début de longues frustrations pour les Alliés. La pire d’entre elles était probablement la résistance qu’exerçaient les Allemands dans et autour de Caen. Les Britanniques avaient lancé du 24 au 30 juin l’opération EPSOM, qui visait essentiellement à prendre la capitale normande par le flanc ouest. Encore une fois, les progrès étaient bien lents et les combats d’une rare violence.

Un objectif du Jour J, la ville de Caen ne tomba qu’un mois et demi plus tard.

La guerre en Normandie: usure et immobilisme

Les caractéristiques de la bataille pour la Normandie, où l’intensité des combats ressemblait par moment à s’y méprendre à celle de la guerre de 1914-1918, n’étaient que trop évidentes. Il faut d’abord considérer que les Alliés avaient à leur disposition une quantité de ressources que les Allemands ne purent jamais égaler, ni même s’en approcher. Les Alliés étaient même parvenus à maintenir un minimum de ravitaillement des troupes, malgré une tempête qui détruisit le port artificiel américain et qui endommagea sévèrement celui des Britanniques.

Par ailleurs, l’aviation anglo-américaine fit des ravages dans les unités allemandes en partance pour le front, si bien qu’elle rendit leurs mouvements sur le champ de bataille presque impossible en plein jour. Malgré tout, cette supériorité matérielle des forces alliées ne pouvait immédiatement compenser pour leur manque relatif d’expérience du combat, qui eut un impact non négligeable par moment sur le moral des troupes dans la campagne normande. En effet, la particularité du bocage, présent surtout dans l’ouest de la Normandie, favorisait les défenseurs et on pouvait même se demander, à l’état-major d’Eisenhower, si les difficultés du terrain n’allaient pas compromettre l’ensemble des opérations.

Des soldats américains à plat ventre dans le bocage normand. Ces hautes haies épaisses favorisent la défense et la précaution est toujours de mise face aux tireurs embusqués.

Ces doutes quant à l’issue de la campagne étaient partagés à l’état-major allemand, mais pour d’autres raisons. En plus d’une carence évidente en ressources, il y avait assurément des problèmes au niveau du haut commandement. Par exemple, Hitler déplorait le manque d’énergie et le pessimisme de von Rundstedt, qui fut bientôt remplacé par Günther von Kluge, un officier qui arriva plein de confiance en théâtre d’opérations, mais qui désenchanta rapidement à son tour. De son côté, Rommel avait été grièvement blessé lors d’une attaque aérienne le 17 juillet, sans compter que trois jours plus tard, l’attentat à la bombe raté visant à tuer Hitler ne fit qu’accroître les tensions entre ce dernier et ses officiers supérieurs.

Toujours dans l’optique des problèmes de direction, les Alliés connurent leur lot d’ennuis. À titre d’exemple, le rôle de Montgomery lors de cette campagne se prête à la controverse. Le maréchal britannique croyait en l’importance de « fixer » les divisions blindées allemandes à l’est, tandis que les Américains feraient face à moins de résistance pour percer à l’ouest. En clair, les forces anglo-canadiennes allaient absorber, en principe, le principal choc des meilleures troupes ennemies. Un mois après le débarquement, Montgomery était confronté à une impasse militaire, à savoir que Caen était toujours aux mains des Allemands.

Toujours dans le bocage normand, des soldats britanniques font face aux Waffen-SS dans le cadre de l’opération GOODWOOD (19 juillet 1944).

C’est alors que Montgomery se trouva sous pression et il dut lancer une opération de dégagement le 18 juillet sous le nom de code GOODWOOD. Trois divisions blindées allaient prendre Caen par l’est, le tout précédé par une offensive aérienne d’envergure. Bien que Montgomery ne sembla pas de cet avis, les historiens ont par la suite critiqué GOODWOOD, qualifiant même cette opération de « désastre ». En effet, les forces anglo-canadiennes perdirent en l’espace de quelques heures plus de 6,000 hommes et 400 blindés, sans qu’aucune percée du front ne soit obtenue. Montgomery n’accordait pas tant d’importance au résultat de l’offensive. Ce qui lui importait, c’était d’attirer sur son front les réserves allemandes, donnant ainsi au général Omar Bradley, le commandant de la 1ère Armée américaine, la marge de manœuvre nécessaire pour la percée.

La percée

Par conséquent, Bradley mit au point l’opération COBRA qui débuta le 25 juillet à l’ouest de Saint-Lô. Les objectifs initiaux étaient modestes, mais le lieutenant-général Joseph Collins, qui commandait le 7e Corps sous Bradley, réalisa la percée tant attendue et exploita la brèche jusqu’à Avranches. Ce déblocage du front à l’ouest de la Normandie permit également au commandement américain de se réorganiser. L’arrivée massive de renforts permit l’activation de la 3e Armée sous les ordres du général George Patton, tandis que le général Courtney Hodges remplacerait Bradley à la 1ère Armée, qui lui-même prendrait le commandement du nouveau 12e Groupe d’Armées.

Une autre figure emblématique de la bataille de Normandie, le général américain George Patton.

Agressif et parfaitement rompu aux tactiques de la guerre mobile, le général Patton semblait être l’homme de la situation. Sitôt la percée réalisée par Collins, Patton déploya ses troupes vers la Bretagne, tout en n’hésitant pas pour en disperser vers l’est si une opportunité de percée se présentait. Cette guerre mobile dans laquelle combattaient les Américains ne semblait pas avoir d’égal sur le front anglo-canadien qui stagnait, toujours autour de Caen.

Les Britanniques avaient pris le point stratégique du Mont Pincon et les Canadiens montèrent deux assauts méthodiques, soit les opérations TOTALIZE et TRACTABLE, le long de la route Caen-Falaise. Ce renouvellement d’assauts combinés anglo-canadiens permit enfin de prendre Caen et de percer momentanément le front à l’est de la Normandie. Face à la situation, Hitler ordonna que soit montée une contre-offensive afin de briser ce fragile équilibre, dans le secteur de Mortain, dans le but de disloquer le dispositif allié à la jonction du front anglo-américain. En dépit de progrès initiaux le 7 août, l’assaut tourna rapidement au désastre pour les Allemands, dont les forces croulèrent sous le poids des assauts venant du ciel.

La fin de la campagne

En ce mois d’août de 1944, les troupes allemandes se trouvèrent au piège dans une poche autour de Falaise. Les Américains avancèrent à partir du sud, alors que les Britanniques, les Canadiens et une division blindée polonaise en firent de même au nord. Malgré que les Alliés furent quelque peu lents à fermer la poche, ce qui permit à plusieurs milliers de soldats allemands déterminés de s’échapper, la bataille de Falaise fut le point culminant de la campagne de Normandie.

L’aviation anglo-américaine fut sans pitié face aux colonnes de l’armée allemande qui s’aventurèrent sur les routes à découvert, comme en témoigne ce cliché pris lors de la bataille de la poche de Falaise à la fin de la campagne de Normandie (août 1944).

Les Allemands avaient perdu la majorité de leurs canons et véhicules blindés, essentiellement en raison de la supériorité aérienne de leurs ennemis. La chute de Falaise ouvrit la route vers Paris, qui fut libéré le 25 août, et le front se déplaça rapidement vers le Rhin. Ainsi s’acheva la campagne de Normandie. La défaite allemande était sérieuse en elle-même, et elle prenait davantage d’ampleur si on l’ajoute à une autre défaite majeure subie sur le front de l’Est, où le Groupe d’Armée Centre fut anéanti lors de l’offensive soviétique du nom de code BAGRATION.

La position stratégique de l’Allemagne devenait dès lors intenable à partir de la fin de l’été de 1944. Ce n’était désormais plus qu’une question de temps avant que ne s’effondre le Reich.

Lorsque la porte de la péniche s’abaisse, les soldats sortent et avancent vers la plage. L’écran de fumée au loin les dissimulent partiellement. Entre temps, au moment jugé opportun, l’ennemi ouvrira le feu.

La bataille de France (1940)

Introduction

Dans l’histoire de la guerre, peu de campagnes livrées entre de grandes puissances de force à peu près égales se soldèrent par une victoire écrasante et sans appel d’un camp sur l’autre. L’étude de la campagne de l’Europe de l’Ouest de mai et de juin 1940, en particulier la bataille livrée en France, est intéressante à cet égard.

À peine cinq jours après le déclenchement de la campagne par l’Allemagne le 10 mai, les Pays-Bas déposaient les armes et les forces françaises retranchées derrière la Meuse se désintégraient progressivement. Le premier ministre Paul Reynaud évoquait même la possibilité d’une défaite.

Le déroulement et la durée de cette campagne avaient surpris à peu près tout le monde y compris les Allemands. Si leur plan original d’une offensive à l’Ouest, tel qu’il avait été conçu et reporté à maintes reprises entre octobre 1939 et janvier 1940, avait été mis à exécution, il est fort à parier qu’on se serait ramassé dans une impasse comme en 1914-1918. En effet, d’importants changements au niveau de la réorganisation des armées et de ceux qui allaient les commander eurent cour dans les mois qui précédèrent l’offensive à l’Ouest.

Le doute s’installe

Si on regarde la carte, on note que l’effort principal initial de l’offensive repose sur le Groupe d’Armées B, dont les divisions mécanisées devaient écraser les Pays-Bas et pousser rapidement en direction sud-ouest en Belgique. Ce mouvement en faux, qui rappelle quelque peu le Plan Schlieffen de 1914, serait appuyé au sud par le Groupe d’Armées A, dont les 22 divisions d’infanterie à pied devaient assurer la protection du flanc gauche du groupe B. Malgré l’ambition apparente du mouvement du groupe B, rien n’indique que la manœuvre sera déterminante, bien que j’ai qualifié de « principal » l’effort offensif qui serait mené par cette dernière formation.

Carte des opérations de la bataille de France (1940).

Précisément, les objectifs territoriaux du groupe B se limitaient à la capture des Pays-Bas et de la côte donnant sur la Manche (pour servir de futures bases pour attaquer l’Angleterre), ce qui laisse entendre que rien n’indique, toujours dans les plans militaires, que la France devait être officiellement éliminée. Par conséquent, cela peut en partie expliquer les conditions de paix relativement modérées qui ont été imposées à la France après le cessez-le-feu. Ces conditions avaient permis, pour un certain temps, à la moitié du territoire français d’être gouverné indépendamment à Vichy.

Comme je l’ai dit, le plan d’assaut initialement conçu sous le nom de code Fall Gelb avait des ratés. Les historiens s’entendent généralement pour accorder au Feldmarschall Erich von Manstein, le chef d’état-major du groupe A, le crédit d’avoir identifié les carences de Fall Gelb, tout en proposant une alternative pour sécuriser une victoire décisive. On peut également ajouter que dans les premières semaines de 1940, le haut commandement de l’armée allemande (Oberkommando des Heeres, OKH) et quelques autres généraux exprimaient à leur tour leur insatisfaction face à Fall Gelb. L’objet principal de leurs critiques était l’incertitude quant à l’utilisation des chars d’assaut.

Le Feldmarschall Erich von Manstein, l'un des artisans de la campagne de 1940.

Essentiellement, Manstein proposait de changer le rôle des chars et de transférer le gros des unités (sept des dix divisions de panzers) au Groupe d’Armées A. Ce groupe devait attaquer directement à travers les Ardennes contre ce que l’on croyait être la portion du front français la moins bien défendue, soit la ligne Sedan-Dinant sur la Meuse. La conception audacieuse pour l’époque du nouveau plan présenté par Manstein rencontra une opposition à l’OKH, mais à la mi-février Hitler prit à son tour connaissance du nouveau plan et l’accueillit favorablement. Sans partager entièrement les vues de Manstein, l’essentiel de ses idées figurait dans le nouveau plan, c’est-à-dire un redéploiement de la force blindée pour un assaut concentré dans les Ardennes et non sur les Pays-Bas.

La réévaluation du plan d’assaut au printemps de 1940 n’enleva en rien l’importance initialement accordée au Groupe d’Armées B. Ce groupe aurait l’importante et l’ingrate tâche d’attirer et fixer en Belgique les meilleurs éléments des armées franco-britanniques, puis composer avec la résistance de l’armée belge. Par contre, le rôle consistant à percer le front des Alliés reviendrait au groupe A. Celui-ci devait traverser les Ardennes et la Meuse à cette hauteur. Ensuite, selon les circonstances, le groupe A devait tourner au sud afin de contourner la Ligne Maginot ou faire mouvement au nord, le long de la Somme, pour atteindre la côte de la Manche (qui était un objectif initialement attribué au groupe B).

La supériorité relative des Allemands

La bataille de France débuta le 10 mai 1940. L’Allemagne avait mobilisé 136 divisions et, contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, le soldat allemand de la campagne de France a généralement combattu à pied. En effet, sur les 136 divisions, seulement 10 étaient blindées (panzers), 7 étaient motorisées, une était de cavalerie et la dernière était aéroportée. De leur côté, les Français et les Britanniques alignaient 104 divisions (94 françaises et 10 britanniques) auxquelles vinrent s’ajouter 22 divisions belges le 10 mai. Les soldats alliés ont aussi fait généralement la guerre à pied. D’après les chiffres, l’armée française disposait de 3 divisions blindées, 3 divisions motorisées (aussi bien équipées que celles des Allemands) et 5 divisions de cavalerie.

Les divisions motorisées et blindées ont joué un rôle essentiel. Par contre, la plupart des divisions allemandes en France en 1940 marchaient.

Sur la question du total comparatif des chars sur le front Ouest, les Français en disposaient d’un plus grand nombre que les Allemands, soit environ 3,200 unités contre 2,500. Quant à la qualité de celles-ci, on peut dire que, généralement, les chars français étaient inférieurs. Malgré un puissant armement et un blindage plus épais, les chars français étaient plus lents et leur rayon d’action plus restreint, ce qui ne constitue nullement un avantage dans une guerre mobile.

En fait, la véritable faiblesse des forces alliées au printemps de 1940 est dans le ciel, bien que la supériorité allemande à ce chapitre ait été fréquemment exagérée. Au début de l’offensive, l’Allemagne aligne quelque 1,000 chasseurs, 250 bombardiers moyens, 1,100 bombardiers plus légers, 340 bombardiers en piqué Stuka et 500 appareils de reconnaissance, pour un total estimé à 3,190 unités. En face, l’armée de l’air française possédait seulement 1,100 appareils modernes parmi lesquels 700 étaient des chasseurs, 140 des bombardiers et un peu moins de 400 avions de reconnaissance de qualité variable. À cela il faut ajouter la contribution britannique consistant en quelque 25 escadrons de chasseurs, de bombardiers et d’appareils de reconnaissance. Une fois de plus, les forces aériennes allemandes étaient mieux organisées pour les tâches anticipées. Par exemple, en dépit de leur lenteur et de leur vulnérabilité, les appareils de bombardements en piqué Stuka, lorsque bien utilisés et escortés, jouèrent un rôle vital dans les premiers jours de l’offensive.

Une bataille perdue dès les premiers jours

Comme l’avait anticipé Manstein, la percée décisive eut lieu sur le front du Groupe d’Armées A. À la fin de la journée du 12 mai, les divisions blindées de tête de l’armée allemande avaient déjà atteint la Meuse en deux points, alors que les Alliés croyaient qu’elles n’atteindraient le fleuve que le 14. La ville de Sedan avait été capturée par des éléments des 1ère et 10e Divisions de Panzers sous le commandement de Heinz Guderian, alors que la 7e Panzer sous Erwin Rommel prenait l’autre point stratégique mentionné en début de texte, soit Dinant. Les prises de Sedan et Dinant étaient typiques de l’esprit offensif agressif inculqué à l’armée allemande, si bien que les troupes n’eurent pour ainsi dire aucun repos.
Dès les premiers jours de l’offensive, les états-majors franco-britanniques étaient débordés et ne savaient plus où donner de la tête.

Malgré ces circonstances dramatiques, l’armée française menait sur son front une lutte acharnée. Ses ingénieurs étaient parvenus à faire rapidement sauter les ponts, et, lorsqu’ils n’étaient pas contournés, de nombreux éléments de l’armée offrirent une résistance acharnée. Cependant, à la fin de la quatrième journée de la campagne, les Allemands avaient établi plusieurs têtes de pont fragiles sur la rive ouest de la Meuse. Ce furent dans ces circonstances particulières que certaines contre-attaques de l’armée française furent neutralisées à Sedan, notamment par la couverture aérienne assurée par les Stukas.

D'hommes à hommes, les soldats de l'armée française de 1940 n'avaient rien à envier à leurs ennemis. Les causes de la défaite sont à chercher ailleurs, notamment dans la doctrine.

Il y avait quand même un espoir pour les Alliés de lancer une contre-offensive qui aurait pu faire la différence, surtout au moment où les Allemands se trouvaient confinés dans des têtes de pont congestionnées par le trafic. Devant l’hésitation des Alliés, les Allemands poursuivirent l’offensive. Comme on le voit sur la carte, ils s’en prirent judicieusement à la jonction de deux armées françaises, les 2e et 9e, qui comprenait des troupes réservistes peu entraînées.

Qui plus est, dans la soirée du 14 mai, le général André Corap, le commandant de la 9e Armée, ordonna par erreur une retraite générale sur une nouvelle position défensive située à 15 kilomètres à l’ouest de sa position initiale. La retraite précipitée de son armée se transforma en déroute, tandis qu’au sud, la 2e Armée du général Charles Huntziger se trouva à son tour dans une situation précaire. Dans la nuit du 14 au 15, certaines têtes de pont allemandes tentèrent avec succès de se dégager, dont celle du général Guderian qui se trouvait à environ 50 kilomètres à l’ouest de la Meuse.

L'ennemi juré des chars d'assaut au sol, le bombardier en piqué allemand JU-87 Stuka.

Il était clair que cinq jours après le début de l’offensive, les Allemands possédaient un avantage décisif. Tous les corps de panzers avaient largement dépassé les têtes de pont de la Meuse et avançaient en trombe vers l’ouest, sans presque rencontrer de résistance sérieuse sur les arrières chaotiques des armées françaises, en particulier ceux de la 9e. En dépit de belles résistances locales comme je l’ai dit, l’armée française était malgré tout débordée par les événements.

Cette stupéfaction semblait aussi partagée à l’état-major allemand. Certains généraux, et Hitler lui-même, semblaient même dépassés par la rapidité de l’avance et s’inquiétaient de l’étirement dangereux de l’avance sur certaines portions du front. Seuls quelques généraux, comme Guderian et Rommel, semblaient en parfait contrôle de leurs moyens. Confiants, les hommes sous leur commandement fonçaient littéralement vers la Manche qui fut atteinte dès le 20 mai.

La fameuse halte devant Dunkerque

Plus le temps avançait, plus l’espoir de voir les forces alliées contre-attaquer s’amenuisait. Le chef d’état-major de l’armée française, le général Maurice Gamelin, prit conscience sur le tard du besoin de retirer ses forces trop avancées en Belgique. La vraie bataille se déroulait au sud dans les Ardennes et les troupes françaises au nord risquaient d’être séparées de celles au sud. Ce ne fut que le 19 mai, jour du remplacement de Gamelin par le général Maxime Weygand, que l’ordre de lancer une contre-offensive conjointe des forces françaises au nord et au sud fut émis. L’idée était de créer un double encerclement des forces mobiles de panzers qui s’étaient dangereusement avancées, se trouvant ainsi coupées du reste de l’infanterie à pied.

Le seul épisode qui inquiéta sérieusement les Allemands fut une contre-offensive menée par l’armée britannique dans la région d’Arras le 21 mai. L’épisode de la bataille d’Arras confirmait ce que certains généraux allemands (Kleist, Kluge et Rundstedt) redoutaient, c’est-à-dire un assaut ennemi contre des forces blindées qui étaient trop exposées. Cela contribua d’ailleurs à la décision d’ordonner aux panzers de faire halte pendant trois jours, du 24 au 27 mai, le temps notamment que l’infanterie puisse suivre. Cette décision eut un impact décisif sur l’incapacité ultérieure des forces allemandes à prendre en souricière les restants de l’armée britannique lors de l’évacuation de Dunkerque.

Cependant, l’arrêt temporaire de l’offensive ordonné le 24 mai reposait sur des raisons opérationnelles et tactiques. La première raison soulevée était le besoin qu’avait la Luftwaffe d’asséner un coup décisif sur les forces alliées désorganisées, sans risquer de frapper ses propres troupes au sol. Ensuite, bien qu’ils soient dans leurs chars, les équipages des blindés étaient épuisés et devaient prendre une petite pause et attendre l’infanterie. Enfin, la pause était nécessaire afin de revoir les rôles qu’occuperaient les Groupes d’Armées A et B dans la poussée finale vers Dunkerque où étaient pris les Alliés.

Le temps était au rendez-vous, puisqu’il semblait à peu près impossible, d’un point de vue logistique croyait-on, que des centaines de milliers de soldats puissent s’échapper de l’immense trappe dans laquelle ils se trouvaient. Le temps que Hitler et ses généraux réalisent leur « erreur », les soldats alliés de la poche de Dunkerque étaient évacués vers l’Angleterre au début juin.

Professionnel et bien entraîné, le Corps expéditionnaire britannique dépêché sur le continent en 1939-1940 ne put, lui non plus, enrayer la force de l'offensive allemande.

Juin 1940: l’armée française se bat seule

Bien que l’évacuation réussie de Dunkerque fut perçue comme un triomphe en Angleterre, la perspective sur le continent était toute autre. C’était loin d’être un échec, au contraire. Cela marquait l’apogée de la bataille de France, l’ultime étape d’une campagne effrénée. Au cours des trois premières semaines, les Allemands avaient fait un million de prisonniers pour des pertes d’à peine 60,000 hommes. Les armées hollandaise et belge étaient détruites, cette dernière ayant déposé les armes à la fin de mai après avoir offert une résistance digne de mention.

Pour leur part, les Français avaient perdu quelque 30 divisions, soit le tiers des forces initialement engagées, en plus de l’entièreté de leur corps blindé. De plus, l’armée britannique avait quitté le continent, ce qui représentait une douzaine de divisions en moins. Sur papier, le général Weygand disposait de 66 divisions en piteux état pour défendre un front improvisé, soit une ligne qui était encore plus étirée que celle établie le long de la Meuse au 10 mai. En fait, un mois plus tard, l’armée française tenait une ligne s’étirant d’Abbeville sur la Somme jusqu’à la Ligne Maginot à l’est.

La seconde phase de l’offensive allemande débuta le 5 juin 1940. Dès lors, face à la situation désespérée de l’armée française, certains cadres en venaient à débattre de l’utilité de poursuivre la lutte. Se battre pour l’honneur au lieu de la victoire était certes une option, et elle cadrait bien avec une certaine tradition militaire, mais l’éventualité d’une capitulation semblait davantage correspondre à la réalité. Seuls certains militaires comme Charles de Gaulle étaient d’avis qu’il fallait poursuivre la lutte, quitte à ce que celle-ci se fasse en dehors de la métropole.

Lors d'une mise en scène bien orchestrée, Hitler avait spécifiquement exigé que l'armistice de juin 1940 soit signé dans le même wagon de train que l'armistice de novembre 1918 qui avait marqué la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.

Conclusion: Comprendre la défaite

De son côté, le cabinet français avait déjà envisagé la possibilité d’un armistice, indépendamment de l’avis de Londres, et ce, même avant l’époque de l’évacuation de Dunkerque. Le premier ministre Reynaud dut se ranger à l’avis des généraux Weygand et Pétain, qui souhaitaient un cessez-le-feu immédiat pour sauver ce qui restait de l’armée française. La démission de Raynaud au profit de Pétain le 16 juin signifiait la fin des espoirs. La lutte n’allait pas se poursuivre en Bretagne ou en Afrique du Nord. Le 22, la capitulation inconditionnelle de l’armée française devenait réalité à Compiègne.

En dépit de signes évidents d’une chute du morale et d’un défaitisme largement répandu dans la troupe, on peut penser que les raisons plus profondes pouvant expliquer la mauvaise performance de l’armée française en 1940 résident dans une conception stratégique fautive aux plans doctrinal et organisationnel. Contrairement aux Allemands, les Alliés, et en particulier l’armée française, étaient prisonniers d’une chaîne de commandement complexe dans laquelle le rôle d’un chef d’état-major comme Gamelin n’a jamais été clairement établi.

Le général Maurice Gamelin (2e à droite), chef d'état-major des armées françaises en 1940. On a imputé à Gamelin une part de responsabilité dans le désastre de 1940.

Le général Gamelin avait l’habitude de déléguer des pouvoirs considérables à ses adjoints. Le premier d’entre eux était le général Alphonse Georges, qui commandait le front nord-est, puis au général Gaston Billotte, qui coordonnait à un échelon inférieur le groupe des armées française, belge et britannique entre la Manche et la Ligne Maginot. Qui plus est, la chaîne de commandement des Alliés n’était pas adaptée au type de guerre rapide que les Allemands avaient imposé. Dans le contexte d’une guerre aux mouvements plus lents, comme en 1914-1918, les communications des Alliés auraient pu fonctionner et permettre à Gamelin de diriger une bataille qu’il anticipait, soit un affrontement fixe dans les tranchées. Dès le moment où les Allemands avaient franchi la Meuse et imposé leur agenda, la situation était difficilement récupérable.

Le triomphe des armées allemandes ne s’explique pas nécessairement par la supériorité du nombre ou celle des équipements. Il repose davantage sur le parfait contrôle exercé sur les ressources disponibles, et leur exploitation optimale, tout en profitant à chaque moment des erreurs de l’ennemi.

D’un strict point de vue militaire, la bataille de France de 1940 fut une victoire d’un style classique. Se battant avec des forces à peu près égales à son adversaire, le vainqueur avait réalisé un grand fait d’armes stratégique, tout en économisant sur les moyens et sans trop subir de pertes.

L’opération Barbarossa, Russie (1941)

Une lutte à finir

Le nom de code Barbarossa fut attribué à l’assaut surprise de l’Allemagne contre l’Union soviétique le 22 juin 1941. En termes de moyens engagés, il s’agit de la plus ambitieuse campagne militaire de la Seconde Guerre mondiale, une campagne préparée et planifiée dans le but d’achever un objectif stratégique à l’intérieur d’un seul théâtre d’opérations selon un calendrier fixe. C’était également la pièce maîtresse d’une vision géopolitique qui prédisait clairement l’avènement d’un génocide.

La guerre menée par Hitler contre l’URSS de Staline comportait deux facettes, l’une militaire et l’autre idéologique, étant donné que Barbarossa représentait à la fois un moyen de régler un problème stratégique de taille de l’Allemagne et, en même temps, de conquérir un « espace vital » (Lebensraum). Hitler était parvenu à faire de Barbarossa une guerre d’extermination contre ce qui était alors appelé le bolchevisme et la « juiverie », notamment parce que des officiers supérieurs de l’armée (Wehrmacht) avaient volontairement autorisé leurs troupes à mener une « guerre idéologique » aux côtés des différentes formations SS. L’aspect idéologique de la guerre menée à l’Est était au centre de tous types d’opérations militaires menées alors, que ce soit au niveau des combats, de la protection des lignes de communication et de l’occupation du terrain.

Pour emprunter le concept de George Mosse, on peut parler d’une « brutalisation » de la guerre à l’Est, incluant une brutalisation des soldats allemands qui avait commencé dès la campagne de Pologne en 1939. La « barbarisation » de la guerre en elle-même allait donc se poursuivre sur le territoire soviétique. La violence étant quelque chose de réciproque, Hitler avait prétexté les atrocités soviétiques et les actions des partisans pour justifier en retour des massacres d’un même ordre comme une « nécessité » de guerre.

Une opération ambitieuse

La campagne de juin 1941 en Russie avait été planifiée plusieurs mois auparavant. Le 18 décembre 1940, Hitler publia la Directive No. 21 qui traitait de l’écrasement de l’URSS via une campagne militaire rapide, avant même que ne soit conclue la guerre avec l’Angleterre. Le cœur de la phase initiale de Barbarossa consistait en la destruction de l’essentiel de l’Armée Rouge en une série d’encerclements rapides à l’ouest des rivières Dniepr et Dvina (voir la carte), ainsi que d’empêcher le repli de forces soviétiques capables de reprendre le combat dans l’immensité du territoire à l’est. Ensuite, par une rapide poursuite, les forces soviétiques seraient anéanties et la ligne d’arrêt de l’offensive serait fixée entre le débouché de la Volga vers la Mer Noire au sud et la ville d’Arkhangelsk au nord. Tout cela devait s’accomplir en l’espace de trois mois. De plus, sur un plan logistique, à peu près rien n’avait été envisagé pour combattre dans l’hiver russe.

Carte des opérations envisagées pour Barbarossa (juin 1941).

Du point de vue opérationnel, l’infanterie allemande serait appuyée par l’aviation dont les tâches consistaient essentiellement à dégager le ciel de la force ennemie, puis appuyer directement la progression de l’armée de terre sur les champs de bataille. Bien qu’une large partie de l’industrie de l’armement de l’URSS se trouva à l’est de l’Oural, il avait été envisagé de ne pas attaquer cette zone. L’idée était de libérer des ressources aériennes allemandes et d’attendre que la guerre mobile livrée à l’ouest de Moscou soit terminée. Pour sa part, le rôle de la marine allemande serait d’empêcher sa rivale soviétique de manœuvrer dans la Mer Baltique.

C’est à la fin de juillet 1940 que Hitler avait décidé d’achever l’URSS au printemps de l’année suivante. Cette décision était la résultante d’une combinaison de divers facteurs idéologiques, stratégiques, de politique étrangère et aussi d’une politique raciale. La destruction de l’URSS était en soi un objectif que caressait Hitler depuis les années 1920. La fin de l’URSS lui servirait pour forcer l’Angleterre à faire la paix, tout en mettant la main sur le fameux espace vital à l’est. Ce dernier élément représentait un amalgame de notions liées à l’économie, à la colonisation, à la force brute, qui incluait l’élimination du « judéo-bolchevisme ».

L'armée soviétique livra un combat désespéré face à l'envahisseur allemand en 1941.

Pour vaincre l’Armée Rouge, l’Allemagne dut masser au-dessus de trois millions de soldats répartis en 152 divisions, incluant 17 divisions de Panzers et 13 divisions motorisées, représentant en tout quelque 3,350 chars, 600,000 véhicules et 625,000 chevaux. Cette impressionnante force terrestre était appuyée par plus de 7,000 canons et 2,000 avions de chasse et de bombardement. À l’armée allemande s’ajoutèrent des éléments de l’armée finlandaise. La Finlande fournit à Barbarossa 17 divisions et deux brigades d’infanterie, sans oublier la Roumanie avec 14 divisions et sept brigades d’infanterie.

Toujours au plan opérationnel, il avait été convenu de diviser les éléments d’assaut en trois groupes d’armées distincts. Le groupe d’armées Nord était sous le commandement du Feldmarschall (FM) von Leeb dont l’objectif était Leningrad. Le groupe d’armée Centre était sous les ordres du FM von Bock et devait pousser vers Smolensk. Enfin, un groupe d’armées Sud commandé par le FM von Rundstedt avait Kiev comme objectif. Les Allemands avaient également constitué une force expéditionnaire qui devait partir de la Norvège occupée et prendre Mourmansk.

À chacune de ces grandes zones d’opérations terrestres devaient se joindre des flottes aériennes. La masse de l’offensive allemande était concentrée sur la portion nord de ce gigantesque front de 3,500 kilomètres. Par « portion nord », j’entends la partie de la ligne qui s’étend de la Mer Baltique jusqu’aux marais du Pripet, où deux des quatre Panzergruppen avaient été assignés au groupe d’armées Centre. Le contrôle d’ensemble de l’opération Barbarossa relevait du haut commandement des armées sous les ordres du FM von Brauchitsch et de son adjoint, le colonel-général Halder.

Enivrés par la victoire sur la France et certains de pouvoir battre l’Union soviétique, Hitler et une majorité de ses conseillers avaient grandement sous-estimé les capacités de l’ennemi, tout en surestimant leurs capacités propres. La perception régnante d’une URSS faible, ce colosse aux pieds d’argile, d’une Armée Rouge sans direction et d’un peuple russe « inférieur » ne correspondait en rien aux soi-disant qualités toutes contraires de la nation et de l’armée allemandes. Étant donné que Staline n’avait démontré aucun signe d’agressivité, on ne semblait pas prendre au sérieux, à Berlin, le fait que l’Armée Rouge pourrait être en mesure d’offrir une résistance acharnée. Il était à peu près certain que le régime communiste de Moscou allait céder sous les coups des armées allemandes.

Représentation artistique d'un combat sur le front de l'Est. Hiver 1941-1942.

Avec son plan d’ensemble visant à mener une courte campagne en période estivale, l’opération Barberousse ne peut pas en soi être considérée comme un chef-d’œuvre de l’art militaire. Cette campagne reflète toute la problématique, sinon la contradiction, de ne pas avoir fait la part des choses entre les intentions et la réalité sur le terrain, le tout mis en relief avec les ressources qui ont été consacrées à l’opération.

L’assaut

Les plans dressés par l’état-major allemand dans les premiers mois de 1941 semblaient crédibles à première vue. Or, était-ce réaliste de croire que l’on aurait pu franchir en trois mois l’immensité du territoire russe et atteindre Moscou, lorsque l’on apprend qu’à peine 20% des forces allemandes étaient motorisées? Cette guerre mobile à grande échelle tant souhaitée n’avait rien à voir avec la réalité.

L’opération débuta malgré tout le 22 juin 1941, avec un mois de retard en raison de la campagne livrée dans les Balkans. Les premières batailles à la frontière furent couronnées de succès. D’importantes villes comme Bialystok et Minsk étaient tombées en l’espace de deux semaines, donnant l’impression au commandement allemand que Barbarossa était une réussite. En dépit d’énormes pertes, notamment en Ukraine en août et en septembre, l’Armée Rouge avait mis un genou à terre, mais elle combattait toujours à la fin de 1941, parvenant même à lancer des contre-attaques.

Déjà, en août, bien longtemps avant que l’offensive allemande ne soit bloquée aux portes de Leningrad, Moscou et Rostov, il semblait évident que la guerre éclair à l’est serait un échec. Les conséquences stratégiques pour l’Allemagne étaient graves, au moment où il semblait difficile d’admettre que l’offensive était arrêtée nette à la fin de 1941. L’URSS continuerait de combattre en 1942, l’Angleterre demeurait invaincue, et les États-Unis feraient leur entrée en guerre en décembre.

Plutôt que d’avoir apporté la victoire éclair tant désirée, Barbarossa se transforma en l’une des campagnes militaires les plus sanglantes de l’Histoire.

La marche à l'Est.