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Intrigantes et négligées : les campagnes sicilienne et italienne (1943-1945) (Seconde partie)

Introduction

Toile de Charles Comfort intitulée « Le Combat » dépeignant des fantassins canadiens de la 1ère Division en Italie (1944). (Musée de la Guerre, Ottawa).

La première partie de ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne s’acheva chronologiquement avec la fin de la conquête de la Sicile, qui devint une réalité après 38 jours d’affrontement entre le 10 juillet et le 17 août 1943. Ayant capturé Messine et faisant face à la pointe de la « botte » italienne, les armées alliées épuisées et exsangues doivent à nouveau repartir en campagne.

De leur côté, les forces de l’Axe ne sont guère dans une meilleure position, bien que les troupes allemandes s’étant battues en Sicile affichèrent une agressivité et une ténacité qui n’allèrent pas fléchir à mesure qu’elles effectuèrent une retraite en bon ordre dans la péninsule. Aux quelques dizaines de milliers de soldats germano-italiens qui étaient parvenus à rejoindre le continent, par le détroit de Messine, allaient s’ajouter d’autres renforts allemands composés de troupes de qualité, et ce, sans oublier que le terrain montagneux de l’Italie favorisait naturellement la défense.

Rappelons également que les campagnes de Sicile et d’Italie (qui allait s’amorcer au tournant d’août et de septembre 1943) furent les résultantes d’un compromis des États-Unis qui acceptèrent la stratégique britannique envisagée à la fin de 1942 et confirmée au début de l’année suivante à Casablanca. Cette stratégie était celle d’une approche indirecte, où l’idée était de porter des coups dans le théâtre de la Méditerranée, plutôt que de favoriser une stratégie directe qui consistait à frapper en Europe de l’Ouest, notamment en France. D’ailleurs, à cet égard, les Américains haussèrent le ton à plusieurs reprises, car ils préférèrent concentrer leurs forces en Angleterre pour ainsi attaquer les Allemands par la route la plus courte, à travers la Manche.

Dans les faits, Washington était déjà compromise dans la stratégie indirecte en tenant compte des ressources qui avaient été affectées à l’invasion de l’Afrique du Nord française en novembre 1942. La campagne qui s’ensuivit s’était achevée au printemps suivant par la capitulation des forces de l’Axe en Tunisie. En soi, la nouvelle était excellente, mais les Alliés avaient dès lors perdu le contact avec l’ennemi. La logique d’alors voulut que l’on reprenne les opérations le plus tôt possible afin de garder l’initiative et la pression.

L’autre donne du problème est bien simple et concerne directement la logistique. Il était à peu près impossible pour les Alliés de ramener plus de 150,000 hommes et leur matériel en Angleterre à temps pour une invasion de la France en 1943. La seule option demeurait l’Italie.

 La Sicile : rappels troublants

Nous savons que le 10 juillet 1943, les Alliés anglo-américains rassemblèrent plusieurs divisions pour la Sicile (Opération Husky) afin de constituer le XVe Groupe d’armées, qui consistait en la VIIe Armée américaine du général Patton et de la VIIIe Armée britannique du général Montgomery. Pourquoi parlons-nous de « rappels troublants »?

Parce qu’en Sicile, et en dépit de la victoire, les Alliés ont bien mal paru. Naturellement, la bravoure des individus et celle des groupuscules de combattants dans l’adversité ressortira toujours du lot, mais la réalité est que les performances de combat, dans leur ensemble, furent médiocres dans le camp allié. Le simple fait que des dizaines de milliers de soldats germano-italiens et leurs équipements aient pu s’échapper de la Sicile ne constitua que le point culminant de toute une série de déficiences stratégiques et tactiques observées chez les Alliés pendant cette campagne de 38 jours.

À cela, il faut ajouter les rivalités malsaines entre les Alliés eux-mêmes, puis celles entre les diverses branches militaires (armée, aviation et marine). À titre d’exemple, au niveau du renseignement, les Alliés ne surent exploiter toutes les précieuses données sur les dispositifs et les intentions de l’ennemi, données recueillies lors d’opérations de décryptage comme Ultra. Sur le terrain, les Américains de Patton firent des progrès rapides, mais les Britanniques de Montgomery piétinèrent autour de Catania. Enfin, l’exceptionnelle résistance des forces allemandes et les puissantes contre-attaques qu’elles purent menées dans des secteurs bien choisis ne furent qu’éclipsées par les piètres performances de soldats italiens mal équipés et démotivés. Pour toutes ces raisons, les Alliés purent s’estimer chanceux d’avoir fermé le dossier sicilien en à peine 38 jours.

La traversée du détroit de Messine par les Alliés marque la transition entre la fin de la campagne de Sicile puis le début de la campagne d’Italie (août – septembre, 1943).

De Reggio à Rome : la première phase (septembre 1943 – juin 1944)

Tel que nous l’avons présenté, à première vue, le portrait peut paraître sombre pour les Alliés, mais à terme, la situation est encourageante. La fin de la campagne sicilienne marqua la déposition de Mussolini et le nouveau gouvernement italien avait aussitôt entamé des négociations en vue d’une capitulation. Au plan politique, il est évident que la capitulation de l’Italie fasciste porterait un dur coup à l’Axe. Du point de vue militaire, voire stratégique, il semblait que le nouveau gouvernement italien était disposé à permettre aux Alliés d’y faire débarquer leurs troupes un peu partout sur le territoire afin de nuire aux mouvements des forces allemandes. Dans quelques cas, certaines unités italiennes basculeraient dans l’autre camp.

Par contre, les négociations entre le nouveau gouvernement italien et les Alliés piétinèrent pendant un certain temps, si bien que ces derniers hésitèrent avant d’amorcer de quelconques déploiements de troupes pour obtenir un effet de surprise. Les Allemands, eux par contre, n’hésitèrent pas. Ils envoyèrent de toute urgence des renforts dans la péninsule et prirent carrément possession du pays. Ainsi, ils avaient envoyé un message bien clair : si les Alliés veulent l’Italie, ils devront se battre pour elle, maison par maison, mètre par mètre.

C’est ainsi que débuta officiellement la campagne d’Italie, par un débarquement d’éléments de la VIIIe Armée britannique à Reggio di Calabria, le 3 septembre 1943, à peine deux semaines après la prise de Messine de l’autre côté du détroit. Le 9, ce fut au tour des Américains de la nouvelle Ve Armée du général Mark Clark (qui comptait aussi un corps d’armée britannique) d’opérer un débarquement à Salerne, dans le but évident de couper toute retraite potentielle de l’ennemi entre cette ville et l’extrémité sud de la péninsule où était Montgomery (voir la carte).

Carte des opérations du théâtre italien lors de la première phase entre le débarquement à Reggio di Calabria et Salerne jusqu’à la libération de Rome. Les lignes orangées représentent les différentes lignes défensives aménagées par les troupes allemandes, dont les Lignes Gustave et Hitler en constituèrent les principales au sud de Rome (septembre 1943 – juin 1944). (Cliquez pour agrandir.)

En face, les Allemands étaient toujours sous les ordres du Generalfeldmarschall Kesserling, qui avait opté pour une stratégie défensive à plusieurs échelons ou « lignes » afin de ralentir l’ennemi et le contraindre à livrer bataille pour chaque mètre. Ce que craignaient plusieurs stratèges alliés arriva en Italie, à savoir que Kesserling les entraîna dans une longue campagne d’usure, puisqu’il fallut prendre d’assaut chacune des positions défensives aménagées (Gustav, Hitler et Gothique) et d’y consacrer les ressources conséquentes.

Mais il faut insister sur le fait que les Alliés ne se lancèrent pas tête baissée vers le front ennemi sans avoir au préalable tenté des avenues pour le prendre à revers. Le débarquement de Salerne en constitue un premier exemple. Quelques mois plus tard, en janvier 1944 à Anzio, au sud de Rome, les Alliés lancèrent l’Opération Shingle afin de contourner le Ligne Gustav. Dans ce cas, le temps jouait contre les dirigeants alliés du théâtre méditerranéen puisque de nombreuses péniches de débarquement devraient tôt ou tard être renvoyées en Angleterre en prévision de l’invasion de Normandie. Cela dit, les forces alliées débarquèrent à Anzio et purent établir une fragile tête de pont sur la plage et certaines hauteurs environnantes, mais au final, l’opération peut aisément être qualifiée de désastre, car les troupes prises dans la poche ne purent jamais s’en extraire, du moins jusqu’au moment où le front allié plus au sud les rejoignit au début de juin.

Quelque peu enorgueillis par la nouvelle de la chute de Mussolini, les soldats anglo-américains qui débarquèrent à Salerne au début de septembre 1943 furent rapidement confrontés à un adversaire dont on avait sous-estimé sa résistance et ses capacités d’adaptation selon l’évolution de la situation. Par ailleurs, la difficulté à faire la jonction avec les forces alliées venant du sud de l’Italie n’arrangea en rien une situation que l’ennemi exploita allègrement. Source: United States National Archives.

Et c’est dans ce contexte de guerre d’usure, pour laquelle il semble qu’une victoire à court terme paraît illusoire, que les belligérants s’affrontèrent à nouveau dans ce qui nous apparaît aujourd’hui comme l’une des pires batailles du front italien, à savoir celle de Monte Cassino. Du 12 janvier au 18 mai 1944, les Alliés s’embarquèrent dans une série de quatre offensives pour prendre la montagne et le monastère de Monte Cassino, une véritable forteresse naturelle qui à elle seule bloquait la vallée du Liri, l’une des rares voies terrestres praticables menant directement à Rome.

Construit au VIe siècle de notre ère, le monastère bénédictin dominait donc la vallée et était utilisé par les observateurs d’artillerie allemands afin de régler leurs tirs de batteries. C’est alors qu’un virulent débat fit rage au sein du haut commandement allié afin de déterminer s’il fallait ou non bombarder ce trésor national italien, débat qui d’ailleurs a pu se poser tout au long de la campagne militaire étant donné les joyaux patrimoniaux qui parsèment le pays. Non sans surprise, par contre, on alla de l’avant avec le bombardement. Détruit, le monastère en ruines était encore plus facile à défendre pour les Allemands.

La quatrième offensive alliée (Opération Diadem) fut relativement bien exécutée par rapport aux précédentes, qui constituèrent un véritable gaspillage de ressources militaires, où l’une après l’autre, différentes divisions alliées de plusieurs pays avaient tenté en vain de prendre la montagne. En fait, ce sont les forces de deux pays aux effectifs militaires modestes pour l’époque qui jouèrent un rôle déterminant lors de ce dernier assaut. Le IIe Corps d’armée polonais du général Władysław Anders parvint à capturer les ruines du monastère à proprement dit, tandis que le Corps expéditionnaire français du général Alphonse Juin perça la Ligne Hitler à cette hauteur (à noter cependant la contribution d’autres éléments pour fixer l’ennemi et faire diversion ailleurs, dont celle d’une division canadienne de l’armée britannique).

Dominant complètement le champ de bataille à l’entrée de la vallée du Liri (rare voie d’accès vers Rome), le Mont Cassin (Monte Cassino) et son monastère bénédictin datant du Ve siècle furent transformés en véritables forteresses par les Allemands. La bataille dura cinq mois, de janvier à mai 1944, et peut-être qualifiée de « bataille internationale », dans la mesure où nombreuses furent les nations dont les troupes y combattirent. La bataille de Monte Cassino est emblématique de la campagne italienne et les belligérants y payèrent un lourd tribut avec plus de 75,000 soldats tombés sur cette seule position.

Officiellement terminée le 18 mai, cette « bataille internationale » de Monte Cassino fut probablement la plus terrible de la campagne italienne, avec un bilan avoisinant les 55,000 pertes pour les Alliés et un peu plus de 20,000 pour les forces de l’Axe. Par conséquent, la chute de cette position stratégique ouvrit la voie de la vallée du Liri et fut accompagnée, une semaine plus tard, d’une autre bonne nouvelle pour les Alliés avec la percée et le dégagement de la poche d’Anzio un peu plus au nord-ouest.

La jonction entre les forces d’Anzio et celles de la Ve armée américaine venant de Monte Cassino put enfin se réaliser. Ici encore se prit une autre décision douteuse de la part des Alliés. Il aurait en effet été possible de prendre à revers et encercler les forces ennemies battant en retraite depuis Monte Cassino vers Rome. Comme d’habitude, des tractations au sein de la hiérarchie militaire alliée, tractations combinées à l’hésitation du général Alexander (le commandant du théâtre d’opérations) et l’obsession de son subordonné le général Clark de prendre Rome le premier (pour marquer un coup de publicité avant que l’attention du monde ne soit tournée vers la France en ce début de juin 1944), n’aidèrent en rien.

Étant parfaitement conscients du danger d’un encerclement, les Allemands réagirent promptement et se replièrent au nord de Rome sur la Ligne Gothique. Cette dernière position défensive fort bien aménagée s’étendait d’Ancona (au sud de Bologne) en passant par Pise et Florence.

Autre déception qui rappelle Salerne, le débarquement anglo-américain d’Anzio en janvier 1944, dont le but était de couper aux Allemands la route reliant Rome à Monte Cassino. Loin d’être mauvaise en soi, l’idée fut victime d’une confusion d’ensemble attribuable à la fois à des manques de communications, à des contraintes logistiques et à une farouche résistance ennemie, dont on sous-estima à nouveau la volonté de se battre sur le sol italien et d’y consacrer les ressources nécessaires. Les Alliés furent prisonniers de cette poche pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où les Allemands « décrochèrent », le tout dans le contexte de l’évacuation de Monte Cassino et du redéploiement des forces de l’Axe au nord de Rome.

La libération de Rome et le spectre du « front secondaire » (juin 1944 – mars 1945)

Cette seconde phase de la campagne italienne de la Seconde Guerre mondiale constitue en quelque sorte de talon d’Achille d’une tentative de soi-disant reconnaissance a posteriori de l’importance de ce front. Le raisonnement peut paraître quelque peu simpliste, mais il est clair qu’en dépit de son importance évidente, le débarquement de Normandie de juin 1944 eut des impacts directs sur la visibilité médiatique du front italien en plus de lui enlever des ressources militaires.

En d’autres termes, il est désormais admis qu’après le Jour J en Normandie, le front italien devint secondaire. On lui enleva au moins six divisions d’infanterie qui furent affectées à un autre débarquement, cette fois dans le sud de la France au mois d’août. Là encore, les avis sont partagés, mais d’un strict point de vue stratégique, le débarquement en Provence constituait une opération bien secondaire à notre avis.

Toujours est-il qu’en septembre, la VIIIe Armée britannique sous les ordres du général Oliver Leese (Montgomery ayant pris au début de 1944 la tête du XXIe Groupe d’armées sur le front Ouest), se lança à l’assaut de la Ligne Gothique (Opération Olive), le long de la mer Adriatique. À l’instar de Cassino, l’opération dégénéra rapidement en une guerre d’usure qui entraînèrent de lourdes de pertes pour les Alliés avec cette fois la difficulté à combler les vides, compte tenu, comme nous l’avons mentionné, que le théâtre italien devint secondaire. Bref, les Alliés anglo-américains réduits en nombre (notamment avec le transfert du corps canadien sur le front Ouest) durent passer un autre dur hiver de guerre sur le front italien, face à des positions toujours aussi bien défendues et sur un terrain favorable à l’adversaire.

Carte des opérations de la seconde phase de la campagne italienne, de juin 1944 (libération de Rome) jusqu’au début de mai 1945. Le principal défi pour les Alliés à cette époque fut de percer une autre ligne défensive, la Ligne Gothique (en rouge). À ce stade, l’attention du monde se tourna vers l’Europe du nord-ouest, si bien que le front italien devint secondaire aux yeux de nombreux stratèges, voire même des historiens et du grand public par la suite. (Cliquez pour agrandir.)

En mars de 1945, dans le contexte de la chute imminente du IIIe Reich, le général Heinrich von Vietinghoff reprit le commandement des forces allemandes sur le théâtre italien (poste qu’il avait momentanément occupé à la fin de 1944 au moment où Kesserling se remettait d’une sérieuse blessure). Son retour au front coïncida avec le déclenchement de l’offensive finale des Alliés. Le 9 avril, la VIIIe Armée britannique (général Richard McCreery) refoula davantage l’ennemi vers la frontière autrichienne et elle fut appuyée la semaine suivante par une autre offensive de la Ve Armée américaine (général Lucian Truscott).

C’est alors que les unités de Vietinghoff s’écroulèrent les unes après les autres, en particulier à partir du 25 avril, au moment où les VIIIe et Ve Armées firent leur jonction dans la région d’Emilia. Le 2 mai, les forces allemandes d’Italie capitulèrent, non sans avoir mené une résistance ayant duré près de deux ans (vingt mois).

Conclusion : le théâtre italien autrement

Notre but en écrivant ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne était double : rappeler les faits en espérant faire prendre conscience aux lecteurs que nous avons à faire avec un théâtre d’opérations pour le moins « intrigant », par la violence et les conditions extrêmes d’affrontement, en plus d’être « négligé » par les historiens, la culture populaire et le grand public au final.

Naturellement, les opinions diffèrent quant à l’utilité réelle de ces campagnes pour les Alliés. Les « partisans » de ces campagnes (dont nous sommes) diront qu’elles permirent de fixer un nombre important de divisions ennemies de bonne qualité, des ressources qui auraient pu évidemment être déployées sur d’autres théâtres d’opérations qui apparaissent plus importants pour certains. D’ailleurs, les pertes subies au cours de ces vingt mois en témoignent. Comme toujours, en histoire militaire, il est difficile d’évaluer exactement les pertes, mais on pense que les Alliés perdirent un peu plus de 300,000 hommes (tués, blessés et disparus), tandis que les chiffres pour les forces de l’Axe sont de l’ordre de 450,000.

D’autre part, ces campagnes soulèvent la question de ladite « performance » des unités sur le terrain. Il est souvent question de l’ardeur au combat des troupes allemandes versus celle de leurs alliés italiens qui laissait à désirer. Difficile à contester, nous pensons, ce constat en cache probablement un autre, à savoir celui de la performance des Alliés. En effet (et nous l’avons particulièrement relevé pour la campagne sicilienne), la performance d’une bonne partie des forces alliées fut loin d’être impressionnante par moment, notamment à cause du climat malsain dans le haut commandement sous le duo Patton-Montgomery.

Face à un ennemi déterminé (du moins chez les Allemands), bien dirigé et équipé, le taux de pertes des Alliés monta en flèche à certaines occasions et davantage de ressources durent être consacrées à ce théâtre pour combler les vides. Et comme nous l’avions indiqué dans le contexte de l’avant et de l’après-débarquement de Normandie, l’allocation des ressources militaires alliées pour le front italien se fit au compte-goutte à partir de 1944.

Tout cela nous ramène à une question bien simple. Les Alliés anglo-américains auraient-ils dû choisir d’aller combattre en Sicile et en Italie au lendemain de la fin des opérations en Afrique du Nord? Dans les faits, le théâtre méditerranéen était tout ce qu’il y avait de disponible au tournant de 1942-1943. Les campagnes subséquentes de Sicile et d’Italie auront au moins permis de tester la coopération interalliée, de parfaire certaines doctrines avant la Normandie et ainsi de suite.

Qui plus est, si erreur il y eut, c’est peut-être d’avoir insisté pour la poursuite de la campagne italienne au lendemain de la bataille de Monte Cassino et du demi-échec du débarquement d’Anzio dans les premiers mois de 1944. Il est probable qu’une meilleure lecture de la situation chez le haut commandement allié aurait permis de conclure qu’un minimum de forces devrait être maintenu en Italie une fois Rome libérée, histoire de fixer l’adversaire, mais sans poursuivre davantage les opérations vers le nord. À la limite, peut-être aurait-il fallu s’arrêter sur la Ligne Gothique. Le débat reste ouvert.

En somme, les campagnes sicilienne et italienne font partie de ces guerres « oubliées » de la Seconde Guerre mondiale, un peu comme ce fut le cas avec la campagne de Birmanie (voir notre autre article sur le sujet). Mais pour les hommes sur le terrain, l’extrémité des conditions environnantes, la sauvagerie des combats en montagne, celle dans les ruelles et les vignobles se combinèrent avec d’autres visions d’horreur associées à la misère humaine habituelle des champs de bataille en plus d’assister en maints endroits à la destruction d’un patrimoine mondial de valeur inestimable.

Telle fut la Sicile, telle fut l’Italie.

Fantassins canadiens progressant vers la Ligne Gothique (août, 1944). Source: Legion Magazine.
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Intrigantes et négligées : les campagnes sicilienne et italienne (1943-1945) (Première partie)

Introduction

Le sergent H. E. Cooper du 48th Highlanders of Canada, 1ère Division d’infanterie canadienne. Sicile, août 1943.

Depuis le temps où j’étudie différentes campagnes militaires à travers les âges, il en ressort que certaines, pour toutes sortes de raisons, m’apparaissent pour le moins « intrigantes » et « négligées ». C’est le cas ici des événements s’étant déroulés dans le théâtre d’opérations méditerranéen au cours de la Seconde Guerre mondiale, en particulier lors du débarquement des forces alliées en Sicile et de la campagne italienne qui suivit.

Par exemple, on sait que le « Jour J » réfère presque systématiquement au débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et de la campagne militaire longue et ardue qui s’acheva officiellement avec la libération de Paris deux mois plus tard. Cette opération amphibie de masse figure parmi les plus importantes de l’Histoire, au même titre que l’Invincible Armada espagnole à la fin du XVIe siècle. Dans les deux cas, cet imaginaire collectif, conséquent de la portée emblématique de ces événements s’est facilement transporté dans les canaux cinématographiques et documentaires, de même que par une historiographie abondante. Les historiens académiciens ont largement étudié ces sujets et il est somme toute aisé de trouver des ouvrages de référence qui comblent les attentes du grand public comme des spécialistes.

Encore là, sans vouloir tomber dans des comparaisons aussi faciles que douteuses, mon impression est que par rapport à l’ensemble des moyens militaires déployés à l’époque, les campagnes de Sicile et d’Italie furent loin d’avoir obtenu le degré d’attention qu’elles auraient dû avoir. Rappelons les faits, dans cette première partie qui traite de la conquête de la Sicile.

Le dossier nord-africain et ses suites incertaines (printemps 1943)

Pour comprendre la place qu’occupent les campagnes sicilienne et italienne au cours de la Seconde Guerre mondiale, il faut remonter quelque peu dans le temps pour se ramener au début de l’année 1943. En ce qui a trait aux hostilités dans l’hémisphère occidental, le début de 1943 constitue un tournant majeur marqué par d’importantes victoires pour les Alliés, qui peuvent enfin souffler un peu et, surtout, reprendre l’initiative des opérations.

La terrible défaite subie par les forces de l’Axe dans Stalingrad en février marque une première étape, mais la déroute des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, accentuée par la capitulation d’un quart de millions d’hommes en Tunisie en mai, était plus inquiétante à court terme. En effet, la conclusion favorable du dossier nord-africain pour les Alliés leur ouvrait de nouvelles possibilités pour frapper quelque part dans le sud de l’Europe. D’emblée, il y avait au moins trois scénarios qui étaient à l’étude sur lesquels les stratèges politiques et militaires alliés devaient s’entendre afin de coordonner les efforts.

J’insiste sur le mot « entente », car il était évident, pour les stratèges de l’époque, qu’une certaine discorde régnait quant à la suite des opérations à mener après l’Afrique. De novembre 1942 jusqu’à février-mars 1943 au moins, les Alliés n’avaient pas réellement connu de sérieuses frictions au plan stratégique, dans la mesure où, à l’ouest, les Américains menaient leurs opérations depuis le Maroc et l’Algérie vers la Tunisie, tandis que les forces de l’Empire britannique et leurs alliés poussaient aussi vers la Tunisie depuis l’Égypte. Mais c’est au moment où la jonction se fait en Tunisie, au printemps de 1943, que des éléments de discorde commencent à poindre, non seulement sur la manière de mener à terme la capitulation des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, mais plus globalement sur la suite à donner aux opérations sur le continent européen.

La fin de la campagne tunisienne en mai 1943 marqua également l’expulsion définitive des forces de l’Axe d’Afrique du Nord. Ayant fait 250,000 prisonniers germano-italiens, les Alliés en étaient déjà à préparer leur prochaine campagne. Destination: la Sicile.

Opération Husky : scepticismes face au scénario sicilien

Ce que l’on appelle l’Opération Husky consiste en une vaste opération militaire qui figurait à l’agenda des stratèges alliés depuis au moins la conférence de Casablanca de janvier 1943. Rappelons que les succès du débarquement américain en Afrique du Nord française (Opération Torch) au mois de novembre précédent avaient encouragé le président américain Roosevelt et le premier ministre britannique Churchill à envisager un assaut amphibie aussitôt que les forces de l’Axe auraient été expulsées du continent africain, soit au début de mai 1943.

Cependant, dans l’esprit du haut commandement allié, il ne fallait pas se leurrer. On était convaincu que la Sicile représentait un défi beaucoup plus complexe, ne serait-ce qu’en tenant compte du fait que cette fois, les soldats italiens allaient se battre sur le sol et sans oublier la présence sur l’île d’unités allemandes réputées de bonne qualité. En même temps, les Alliés venaient d’expulser les forces de l’Axe d’Afrique du Nord et ce fait d’armes avait assurément contribué à la hausse du moral de leurs troupes.

D’ailleurs, de leur côté, les Alliés avaient à leur disposition de soldats expérimentés. Rappelons que la VIIIe Armée britannique de Bernard Montgomery était composée de soldats dont plusieurs faisaient campagne depuis bientôt trois ans depuis l’Égypte et avaient traversé tout le désert libyen pour remonter jusqu’en Tunisie. Pour leur part, les Américains arrivaient avec leur matériel et les troupes de la VIIe Armée de George Patton avaient bénéficié d’une expérience de combat en Tunisie, bien que celle-ci fut acquise au prix de coûteux revers comme à la bataille de la passe de Kasserine. En clair, ces expériences et ce matériel cumulés étaient considérés comme suffisant par le haut commandement allié pour vaincre les garnisons de l’Axe en Sicile et porter en fin de compte la guerre sur le sol italien.

La préparation de l’invasion de la Sicile prit au mois six mois et elle reposa sur du matériel amphibie constitué essentiellement de navires de transport et de péniches de débarquement, des éléments qui allèrent caractériser la stratégie des Alliés pour les mois à venir. À elle seule, l’Opération Husky nécessita la mobilisation d’environ 160,000 hommes et quelque 3,000 navires, chiffres légèrement supérieurs à ce qui fut requis, par exemple, pour l’Opération Overlord en Normandie en juin de l’année suivante.

What’s next? Voilà l’une des questions à l’ordre du jour de la Conférence de Casablanca au début de 1943. Suite à l’expulsion des forces de l’Axe d’Afrique du Nord, les Britanniques favorisèrent la poursuite des opérations quelque part dans le sud de l’Europe (Balkans, Italie…), tandis que les Américains voulurent porter des coups directement en Europe de l’Ouest, soit en France. Comme toujours, Staline insistait pour l’ouverture d’un nouveau front afin de soulager ses troupes et les Alliés disposaient de plusieurs divisions de qualité et expérimentées en Afrique du Nord. Bref, des contraintes de temps, des contraintes géostratégiques, logistiques et l’idée d’en découdre à nouveau avec l’ennemi à brève échéance, tous ces facteurs ont plus ou moins pesé dans la décision de porter la guerre sur le sol italien.

La Sicile : les forces en présence

Pour Husky, il était prévu que deux armées alliées débarquent en Sicile le 10 juillet 1943. Les Américains et les Britanniques feraient débarquer leurs troupes sur deux étendues de plage distinctes d’une longueur approximative de 65 kilomètres chacune, dans ce qui apparaissait comme une opération où chacun pourrait mutuellement se couvrir. Le commandant en chef des forces alliées était le général américain Dwight Eisenhower et celui du théâtre d’opérations était le général britannique Harold Alexander qui dirigerait le XVe Groupe d’armées spécialement formé pour la campagne sicilienne.

Au plan des effectifs, la VIIIe Armée britannique disposait d’une division aéroportée et de six divisions d’infanterie, en plus d’une brigade d’infanterie supplémentaire et de deux brigades blindées. À cela, pour des opérations spéciales, devaient s’ajouter trois groupes de commandos des Royal Marines. Toutes ces forces devaient débarquer au sud-est de la Sicile avec pour objectifs de libérer la partie est de l’île puis de capturer des points stratégiques tels Syracuse et Messine. Du côté américain, la VIIe Armée disposait d’une division aéroportée, d’une division blindée, de quatre divisions d’infanterie et d’un groupe de commandos. L’armée de Patton devait prendre d’assaut le sud de l’île à l’ouest des Britanniques et éventuellement libérer la partie ouest avec comme objectif Palerme. Dans les airs, près de 4,000 appareils alliés allaient s’assurer de la couverture, bien que le renseignement prévoyait une force d’opposition constituée d’environ 1,500 appareils ennemis dans ce théâtre.

En face, les stratèges germano-italiens devaient gérer les conditions suivantes. D’abord, ils n’avaient pas la maîtrise du ciel, ni de la mer. Ensuite, le refus obstiné d’Hitler d’évacuer ses troupes d’Afrique du Nord entraîna la perte de plusieurs divisions allemandes de bonne qualité. Il ne restait à la disposition des stratèges en Sicile qu’une dizaine de divisions italiennes de qualité et de loyauté douteuses ainsi que deux divisions allemandes qui elles, cependant, étaient fiables. Plus encore, les Alliés usèrent de manœuvres trompeuses faisant croire pendant un temps qu’un débarquement s’opérerait en Sardaigne.

Placez deux hommes qui se détestent dans la même pièce et forcez-les à travailler ensemble devant une carte de la Sicile et vous avez la combinaison Montgomery-Patton de l’été 1943. Un difficile tandem où les rivalités n’eurent d’égal que les exploits réalisés par leurs hommes sur le terrain.

Le débarquement et la campagne

10 juillet 1943. Des vents forts, cassants, et une mauvaise température furent littéralement désastreux pour la première opération aéroportée d’envergure menée par les Alliés. Chez les Britanniques, les 144 planeurs transportant leur 1st Airborne Brigade connurent toutes sortes de mésaventures. Seulement 54 purent se poser en Sicile tandis que les autres s’écrasent en Méditerranée, noyant la plupart des occupants. Du côté américain, les troupes aéroportées ne connurent guère plus de succès. Peu nombreux furent leurs parachutistes à avoir atterri dans la zone de largage, sans compter la quantité incroyable d’appareils abattus en plein vol par le tir ami.

En mer, les vents n’aidèrent pas non plus la flotte d’invasion, quoique dans l’ensemble, cette température hostile eut le seul avantage de relâcher quelque peu le niveau d’alerte des forces ennemies. Celles-ci furent brutalement réveillées par la canonnade de six cuirassés pendant que les rares unités aéroportées ayant pu se poser sur l’île entreprirent leurs manœuvres de harcèlement et de sabotage du dispositif défensif adverse en plus de nuire aux communications et à l’arrivée des renforts.

Pour les troupes au sol ayant à prendre les plages d’assaut, il nous apparaît que les Américains eurent beaucoup plus de difficultés, à tout le moins durant les premières heures de l’invasion. En effet, la VIIe Armée américaine rencontra une résistance plus soutenue, mais cela n’empêcha pas qu’à la fin de la journée du 10 juillet, les Américains tinrent un front large d’environ 65 kilomètres entre Licata et Scoglitti tandis que les Britanniques occupèrent une zone côtière partant de Pozallo jusqu’à Syracuse (voir la carte). Ce dernier succès, soit la prise intacte du port de Syracuse, apporta un peu de baume du côté britannique après le désastre dont furent victimes les troupes aéroportées.

Carte des opérations en Sicile à l’été de 1943 (cliquez pour agrandir). Nous avons encerclé en vert les points névralgiques qui donnèrent des difficultés aux forces alliées. La ligne de front en rouge représente le dispositif défensif germano-italien élaboré par le général allemand Hube au tournant de juillet-août 1943 qui, comme on le voit, repose autour du mont Etna et ferme la porte de Messine.

Malgré ces succès relatifs, il était clair que l’ennemi ne resterait pas là les bras croisés. En fait, les quelques forces allemandes en Sicile se remirent rapidement du choc initial et contre-attaquèrent à Gela et Licata. Elles furent difficilement repoussées par les Américains et elles parvinrent presque à les jeter à la mer dans ce secteur. Dans la zone britannique, Montgomery fut arrêté net devant Catania au pied du mont Etna et quelques unités canadiennes, après de durs combats, atteignirent Enna au centre du front le 20 juillet. Bref, les dix premières journées de la campagne sicilienne furent loin de se dérouler conformément aux prévisions et l’on craint même à un certain moment que l’ensemble du débarquement ne soit compromis étant donné les percées ennemies aux alentours de Gela. Une fois les troupes d’invasion remises de ce choc, par contre, la victoire était manifestement à portée de main pour les Alliés.

On sent d’ailleurs un tournant aux alentours du 22 juillet lorsque les troupes de Patton finirent par percer la partie ouest du front ennemi pour atteindre Palerme, dans ce qui apparaît comme une manœuvre éclair visant à déborder l’adversaire dans cette partie de l’île moins bien défendue. Aussitôt, la VIIe Armée fit demi-tour vers l’est, entraînant une vicieuse rivalité avec la VIIIe Armée britannique coincée à Catania afin de voir qui allait capturer Messine, l’objectif final de la conquête de la Sicile.

Peinture de David Pentland (Cranston Fine Arts) illustrant la contre-attaque allemande effectuée par l’un des bataillons de la Division Hermann-Goering contre la fragile tête-de-pont de la VIIe Armée américaine à Gela au tout début de l’invasion alliée. N’eut été de l’appui des canons de la marine, les Alliés auraient pu être rejetés à la mer dès le début des opérations en Sicile.

Chose certaine, dans l’immédiat, les Italiens se rendaient en masse. Un peu partout, la résistance fut la plupart du temps symbolique. Les Italiens avaient l’habitude de tirer quelques coups de feu puis de déposer rapidement les armes. Il en va de même pour les civils qui offrirent régulièrement des accueils chaleureux et dénoncèrent les éléments locaux de l’appareil politique fasciste.

Néanmoins, le commandement allié ne devait pas se laisser stratégiquement berner par l’effondrement des forces italiennes en Sicile. Bien au contraire, de leur côté, les Allemands étaient là et comptaient se battre. Le terrain fortement montagneux favorisait la défense et les Allemands étaient dirigés par l’excellent général Hans-Valentin Hube. Celui-ci plaça ses forces de manière à ce qu’elles défendent une série de lignes de front successives afin de maintenir ouvertes les voies de communication pour une retraite ordonnée le moment venu, puis de contre-attaquer avec des éléments blindés si le terrain était favorable.

Mais sachant qu’à terme il aurait à évacuer ses forces de Sicile, Hube élabora sa défense à partir de points névralgiques pour lesquels il demanda à ses forces une résistance soutenue. Parmi ces points, notons évidemment l’immense Mont Etna, qui ne peut être pris d’assaut de front et doit par conséquent être contourné. Ensuite, certaines localités comme Adrano et Troina devaient servir de remparts au sud-ouest et à l’ouest du mont Etna, sans oublier la municipalité de Catania au sud, qui complétait cette ceinture défensive et sur laquelle Montgomery et les Britanniques butaient depuis le début de l’invasion.

Le terrain, tel qu’il se présenta aux forces américaines devant Troina au début d’août 1943, avec le mont Etna en arrière-plan. Cette municipalité constituait un élément névralgique du dispositif défensif du général allemand Hube afin de barrer la route aux Alliés vers Messine. C’est au prix de lourdes pertes que les Américains parvinrent enfin à prendre cette localité qui finit par être évacuée en bon ordre par l’ennemi.

Par contre, une fois qu’Adrano tomba, la progression vers Messine fut facilitée et Montgomery avança vers l’objectif en contournant les deux flancs de la montagne volcanique. Après réflexion, il devint évident du côté allemand que la Sicile devra être abandonnée et l’idée d’évacuer les troupes vers l’Italie était à l’ordre du jour pour ne pas répéter le scénario catastrophique vécu en Tunisie il y a quelques mois.

C’est là qu’entre en scène le Generalfeldmarschall Albert Kesserling, le commandant en chef de tout le théâtre italien. Déterminé, comme nous le mentionnions, à ne pas voir se répéter le scénario tunisien, Kesserling en était à préparer un plan d’évacuation de ses meilleures forces de Sicile, et ce, en défiance directe des ordres d’Hitler. Pour ce faire, il concentra (sinon emprisonna) ses troupes dans le coin nord-est de la Sicile, puis il plaça plusieurs batteries de canons antiaériens des deux côtés du détroit de Messine, un détroit qui ne fait que quatre kilomètres de largeur à ses extrémités.

Alors que Kesserling s’occupait de cette tâche, les Alliés, comme obnubilés par l’immédiate situation au front, ne portèrent guère attention à la manœuvre. Ils poursuivirent une campagne qui s’apparenta carrément à une guerre d’usure. Montgomery avança péniblement, mais méthodiquement sur les deux flancs du mont Etna, tandis que les troupes de Patton connurent l’enfer devant Troina au début du mois d’août. La chute de cette localité permit enfin de débloquer l’impasse et Patton fonça en direction de Messine, qu’il atteignit en grande pompe quelques heures avant un Montgomery fort indigné.

Pendant que la coopération anglo-américaine fut minée par ce type de rivalités malsaines, Kesserling parvint à évacuer 40,000 soldats allemands et 60,000 soldats italiens vers le continent, en plus d’un matériel précieux tel des blindés. Tout cela, sans jamais avoir été trop inquiété par l’aviation alliée. Le succès de cette délicate opération eut des conséquences néfastes pour les Alliés, car en plus d’entraîner la mort future de milliers d’autres soldats, elle montra au grand jour des failles dans la coopération air-mer en matière de suprématie stratégique et tactique.

Au cours de la deuxième semaine d’août 1943, des dizaines de milliers de soldats germano-italiens purent évacuer la Sicile en toute tranquillité par le détroit de Messine et rejoindre ainsi le continent. Bien orchestré par le haut commandement allemand, cet exploit logistique s’explique par d’habiles combats d’arrière-garde qui surent ralentir des forces alliées déjà épuisées, en plus de profiter des lacunes dans la coopération air-mer pour lesquelles Anglais et Américains se jetèrent mutuellement le blâme. Au final, les forces de l’Axe purent se réorganiser et entreprendre la campagne d’Italie qui allait débuter en septembre.

Parlant de coopération, il est certain que la poussée de Patton vers Messine fut très discutable, et ce, autant d’un point de vue stratégique que politique. Certains diront que le général américain aurait dû attendre son homologue britannique afin d’avancer ensemble vers Messine pour mieux se protéger mutuellement au cours de la manœuvre. Cela aurait-il empêché Kesserling d’évacuer ses troupes? Rien n’est moins certain, car un nombre relativement faible de troupes allemandes parvint à mener un efficace combat défensif puis d’arrière-garde, offrant ainsi un rempart d’autant plus utile devant un contingent américain dont l’expérience restait à parfaire.

Sur ce point, l’accélération de l’avance de Patton vers Messine, objectif stratégique comme symbolique, reflète cette idée, voire cette impression, que nombre de militaires américains étaient fatigués du paternalisme britannique à leur égard. Les officiers britanniques avaient certes davantage d’expérience du combat, mais en même temps, les Américains désiraient voler de leurs propres ailes. Patton l’avait compris, comme il devait aussi rétablir le moral de son armée après le cuisant revers de la passe de Kasserine en février 1943, où les Américains avaient bien mal paru malgré les héroïsmes habituels livrés par quelques unités sur le terrain.

Conclusion

Le 17 août marqua donc la fin officielle de la campagne de Sicile qui dura 38 jours. La VIIe Armée américaine encaissa des pertes de 7,000 hommes et la VIIIe Armée britannique environ 9,000. Ces pertes sont strictement celles liées directement aux combats. Il faut ajouter celles attribuables à la maladie et à l’environnement immédiat, dont la chaleur fut par moment un ennemi encore plus cruel.

Pour leur part, les forces de l’Axe enregistrèrent pour la même période des pertes de 160,000 hommes, dont 30,000 Allemands, mais ces chiffres élevés représentent essentiellement des soldats italiens faits prisonniers.

Enfin, notons qu’en plus de sécuriser de nouvelles bases de lancement pour des offensives aériennes et terrestres, la conquête de la Sicile permit de protéger davantage les lignes de ravitaillement de la Méditerranée, de même que le canal de Suez. Politiquement, le désastre subi par l’armée italienne amena le roi Victor-Emmanuel III à ordonner l’arrestation de Mussolini, tandis que le maréchal Badoglio devait négocier un armistice avec les Alliés.

Mais les Allemands ne l’entendirent pas ainsi et ils attendirent les Alliés de pied ferme, cette fois dans la botte.

Photo de Robert Capa. Troina (Sicile), 1943.

Nécessité fait loi: l’épisode de Mers-el-Kébir (1940)

Introduction

Comme homme politique, et en particulier comme premier ministre de la Grande-Bretagne, Winston Churchill eut à prendre nombre de décisions difficiles au cours de sa carrière. Certaines de ses décisions, controversées, entraînèrent la mort de milliers d’hommes, et l’on peut se demander carrément si le coup en valut la peine. L’épisode auquel nous faisons référence est celui de l’affaire de Mers-el-Kébir du 3 juillet 1940.

Pour faire court, Mers-el-Kébir était une base navale française située près d’Oran, sur la côte algérienne. Au moment où la France dépose les armes et signe un armistice en juin 1940, la base abrite toujours certaines des meilleures unités navales du pays. Le bombardement de cette flotte par la Royal Navy britannique le 3 juillet constitua un tournant dans les relations anglo-françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Considérant que la flotte française de cette époque était la quatrième plus puissante du monde, l’idée fut pour les Britanniques de l’anéantir dans les plus brefs délais, et ce, afin d’éviter que les bâtiments ne tombent entre les mains des Allemands. Ainsi, les Britanniques ne souhaitèrent prendre aucune chance, aucun risque dans ce qu’ils considérèrent, à commencer par Churchill, comme un mal nécessaire, quitte à s’aliéner les Français et voir les Allemands exploiter l’incident à des fins de propagande.

Penser l’élimination: prélude à la bataille

D’emblée, pendant la période allant de la signature de l’armistice de juin et l’incident de juillet, les Britanniques avaient immédiatement saisi les quelques navires de guerre français se trouvant dans leurs ports tels celui d’Alexandrie en Égypte. Cet incident n’était nullement un acte isolé. Il faisait partie d’une stratégie claire et précise visant à prendre le contrôle de l’ensemble de la flotte française de par le monde et d’y consacrer les ressources nécessaires à cette fin. Deux options s’offrirent alors aux Britanniques: soit interner les bâtiments et leurs équipages ou carrément les détruire au moindre signe de résistance. Le temps pressait.

Suivant cette logique, l’objectif pour les Britanniques consista à neutraliser, isoler ou détruire les bâtiments de guerre français de Mers-el-Kébir, soit quatre cuirassés, six contre-torpilleurs, de même qu’un petit bâtiment permettant le décollage d’hydravions. Cette force navale se trouva sous le commandement du vice-amiral Marcel-Bruno Gensoul. De plus, les Britanniques souhaitèrent également s’emparer d’unités navales localisées à Alger, soit sept contre-torpilleurs, quatre sous-marins et douze autres bâtiments d’un plus faible tonnage. Cela donne une idée de la mission à accomplir, qui en fut une de taille, mais Churchill voulut y consacrer les moyens nécessaires.

Ce dernier se fit de plus en plus insistant, malgré les véhémentes protestations des amiraux Dudley Pound et Andrew Cunningham, respectivement son conseiller naval et son commandant de la flotte britannique en Méditerranée. En conséquence, ordre fut donné au vice-amiral James Sommerville de quitter la base de Gibraltar avec un cuirassé, un porte-avions, deux croiseurs et onze contre-torpilleurs pour un court voyage en direction de Mers-el-Kébir qu’ils atteignirent le 3 juillet.

Le théâtre d'opérations dans l'ouest de la Mer Méditerranée. Une partie importante de la flotte française se trouva dans les ports d'Oran et de Mers-el-Kébir à l'été de 1940.

Avant d’ouvrir le feu, Sommerville voulut négocier avec l’amiral Gensoul. Il dépêcha en ce sens le capitaine Cedric S. Holland, mais Gensoul refusa de lui accorder une audience sous prétexte qu’il était à ses yeux un officier subalterne. En fait, il est probable que Gensoul voulut s’entretenir directement avec Sommerville, mais il n’est pas impossible qu’il chercha à gagner du temps en attendant de recevoir des ordres plus précis (voire des renforts) du commandant en chef de la marine française, l’amiral François Darlan.

Toujours est-il qu’à Londres, Churchill ragea devant la lenteur des événements. Holland put finalement délivrer à un adjoint de Gensoul l’ultimatum de Sommerville. Comme tout bon ultimatum, celui-ci était clair: rallier la cause des Alliés, désarmer vos navires dans des ports britanniques, voguer ensuite vers la Martinique ou vers un port américain neutre pour internement ou saborder la flotte. Si ces conditions n’étaient pas acceptées, Sommerville avait carte blanche pour ouvrir le feu et détruire la flotte française.

Pendant ce temps, à Alexandrie, l’amiral Cunningham présenta le même ultimatum à l’escadron français se trouvant dans le port. Là, Cunningham obtint du commandant français un accord conclu de gré à gré, où les bâtiments seraient vidés de leurs munitions tout en conservant le droit d’exister sous leur drapeau. À l’autre bout de la Méditerranée, la flotte française était prise dans le port, plus ou moins parée au combat, malgré que l’ultimatum avait expiré. La force de Sommerville ouvrit le feu à 17h30, le 3 juillet 1940.

La bataille

Pour résumer le type d’affrontement naval qui se déroula à Mers-el-Kébir, nous pourrions seulement dire qu’il fut bref, mais d’une violence extrême. Disposés en mer en une simple ligne de bataille et par une température impeccable, les navires britanniques bénéficièrent d’un avantage immédiat face aux navires français toujours amarrés. Disposant de meilleurs canons, les obus s’abattirent de très loin sur les bâtiments français qui tentèrent tant bien que mal de se dégager de la souricière du port. Un cuirassé français fut coulé et trois autres navires furent grièvement endommagés, tuant du coup près de 1,300 marins et en blessant environ 350 autres, le tout pour des pertes quasi nulles dans le camp britannique. Après une demi-heure de combat, l’amiral Gensoul demanda un cessez-le-feu afin de secourir des marins tombés à l’eau, ce que consentirent les Britanniques.

Le cuirassé français Bretagne en train de brûler après avoir été soumis à un violent tir de la marine britannique. Cliché pris quelques instants avant qu'il n'explose, entraînant dans la mort près de 1,000 marins français sur les 1,300 qui trouvèrent la mort en ce 3 juillet 1940.

Conclusion

Nécessité faisant loi, surtout en temps de guerre, Churchill voulut littéralement casser la flotte française et il y parvint. Ainsi, la Grande-Bretagne avait à nouveau garanti sa suprématie en mer, en particulier dans le théâtre d’opérations européen. En revanche, l’« honneur » français avec bel et bien été souillé. L’épisode ternit assurément les relations anglo-françaises, malgré que notre impression est à l’effet que nombre de Français anti-collaborationnistes aient pu voir l’incident sous un œil moins négatif qu’il en parut de prime abord.

Pour sa part, l’amiral Darlan ordonna aux bâtiments restants de sa flotte de tirer à vue sur toute embarcation militaire britannique. Naturellement, les propagandes allemande et anti-britannique de Vichy se régalèrent du fait que les Britanniques ouvrirent le feu contre des marins français, des marins en apparence désarmés et non prêts pour le combat. En conséquence, le gouvernement de Vichy rompit officiellement ses relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne, sans oublier que cette dernière souffrit pendant un certain temps de la suspicion des Forces françaises libres à son égard.

La guerre dans la jungle

Introduction

Fantassins américains au Vietnam, dans la vallée de Ia Drang (1965).

Vue comme la conduite d’opérations militaires dans un environnement tropical essentiellement constitué de forêts, la guerre dans la jungle pose de singuliers défis aux forces armées à tous les niveaux de la chaîne de commandement, que ce soit à l’échelon de la troupe (qui doit combattre l’hostilité du climat) jusqu’au commandement suprême (qui doit envisager des stratégies et des tactiques qui seront efficaces sur le terrain). En effet, la densité du feuillage limite l’efficacité et l’utilisation de nombreuses armes, tout en offrant paradoxalement aux soldats d’infinies possibilités de dissimulation.

Pour ces raisons, la jungle offre aux guérillas, aux forces spéciales et à toute infanterie légère une chance de rivaliser avec une force ennemie supérieure en nombre et en équipements. Cependant, il ne faut pas présumer que la guerre livrée en pleine jungle favorisera automatiquement une force défensive peu nombreuse et sous-équipée, bien au contraire. Certaines technologies plus modernes, comme l’arme aérienne, peuvent surmonter les difficultés inhérentes à la pratique de la guerre dans la jungle, donnant ainsi un avantage certain au camp sachant le mieux les exploiter.

L’hostilité de la jungle : l’évidence

Cela dit, les troupes au sol souffriront d’innombrables difficultés dans les forêts tropicales. À commencer par le climat souvent très chaud, qui rend la vie dure aux combattants tout en limitant leurs capacités à soutenir des efforts physiques qu’ils pourraient normalement endurer sur une plus longue période dans un environnement tempéré. Par ailleurs, la malaria, le typhus, la dysenterie, la typhoïde, la fièvre jaune, la dengue, le pied d’immersion, les coups de chaleur, les infections fongiques et les parasites figurent parmi les maladies habituelles rencontrées dans les régions tropicales. Bien que l’humidité soit un problème constant, l’eau potable constitue une ressource rare en pleine jungle. Ajoutons à cela la présence de serpents venimeux et d’insectes porteurs de maladies, de même que les sangsues et autres moustiques qui peuvent décimer les rangs d’une troupe mal préparée à affronter un tel environnement.

Ainsi, l’inconfort et la méconnaissance des conditions tropicales constituent des facteurs de démoralisation propres à l’environnement précédemment décrit. Le phénomène est d’autant perceptible si les troupes affectées par ces problèmes perçoivent en plus qu’elles sont en train de perdre la bataille ou que l’ennemi parvient à tenir fermement ses positions en terrain familier.

Qui plus est, l’environnement tropical endommage sérieusement l’équipement des combattants, ce qui augmente les risques d’enrayement des armes et force le haut commandement à consacrer davantage de ressources à la maintenance, diminuant ainsi le potentiel d’éléments combattants qui auraient dû être affectés en première ligne de bataille. Les marais, les forêts et, par moment, les montagnes restreignent également l’utilisation d’équipements lourds tels les véhicules et les canons. Par la force des choses, les routes sont souvent peu nombreuses et dans un état que l’on pourrait qualifier de « primitif », sans oublier que les tempêtes tropicales n’arrangent rien au problème de la mobilité des troupes et des véhicules.

Seuls les fantassins peuvent traverser de denses forêts, même si en chemin ces dernières ne leur épargnent pas d’autres maux tels la boue, des broussailles quasi infranchissables et d’autres obstacles naturels. De plus, la navigation hors des sentiers battus constitue un autre problème logistique. En d’autres termes, les combattants indigènes ont généralement moins de difficultés à s’orienter que les soldats d’armées étrangères par définition envahissantes, surtout si ces dernières ne peuvent compter sur l’appui de guides recrutés localement. Comme nous l’avons évoqué, le feuillage fournit aux défenseurs le camouflage nécessaire afin de se dissimuler du regard des forces terrestres et aériennes ennemies, sans compter que lors d’échanges de tirs, les arbres fournissent de bonnes protections.

Pour ces raisons, la jungle est propice aux embuscades et aux tactiques d’infiltration. Les unités peuvent à leur tour se cacher avec une certaine aisance. En contrepartie, les problèmes relatifs à la défense ou à la prise de larges zones tropicales par les armées doivent inclure une variable, celle de l’affrontement contre des forces souvent irrégulières. Le combat contre de telles unités représente son lot de difficultés, et ce, même pour une armée moderne disposant de l’arme aérienne.

Quelques cas de figure connus

L’étude de l’histoire de la pratique de la guerre dans la jungle nous montre d’intéressants et de nombreux exemples d’affrontements livrés dans un tel environnement. À titre d’exemple, les armées de la Chine impériale goûtèrent à la médecine de la jungle, d’abord lors de la campagne du Yueh (sud de la Chine moderne) et ensuite lors de tentatives de colonisation de l’actuel territoire vietnamien pendant la période antique. À leur tour, les armées européennes devinrent familières avec la guerre dans la jungle à mesure qu’elles forgèrent leurs empires outremer. En fait, les Occidentaux n’eurent pas besoin d’aller bien loin pour affronter un environnement aussi hostile. Lors de la guerre hispano-américaine de 1898, les troupes américaines durent combattre dans la jungle, que ce soit à Cuba ou aux Philippines. L’officier et auteur britannique de la fin du XIXe siècle C. E. Callwell écrivit sur les tactiques militaires propres à la jungle dans son ouvrage intitulé Small Wars. Fait intéressant, de nombreux éléments tactiques évoqués par Callwell à l’époque peuvent encore s’appliquer de nos jours.

Aquarelle représentant la marche de fantassins américains dans une forêt tropicale cubaine lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

L’histoire de la guerre dans la jungle nous est probablement un peu plus familière par la lecture de certaines campagnes militaires se rapprochant de notre époque. Par exemple, bien connu est le cas du Japon impérial, où ses armées partirent à la conquête des îles du Pacifique et de l’Asie du Sud-est avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui conduisit à de nombreux affrontements à grande échelle en pleine jungle. Fait à noter : les Japonais et les Occidentaux n’étaient pas totalement rompus à la guerre dans la jungle, bien que les soldats nippons semblent s’y être adaptés plus rapidement, ce qui dans la littérature laisse l’impression qu’ils furent par moment perçus comme invincibles.

Les forces japonaises maîtrisèrent rapidement une tactique assez simple dans laquelle une partie des troupes avançaient agressivement en suivant une rare route, tandis que les autres éléments s’efforçaient de prendre l’ennemi de flanc dans la broussaille, ce qui, en fin de compte, contraignait l’ennemi à adopter une position défensive, donc à être « fixé ». Pendant ce temps, les forces japonaises mouvantes sur les flancs dans la forêt établiraient un ou des barrages routiers sur la ou les portions de la route situées sur les arrières de l’ennemi. Encerclé et incapable de se ravitailler, celui-ci serait contraint de se replier avec de lourdes pertes pour casser le « cordon routier ».

Des fantassins japonais progressent avec un char dans la jungle lors de la campagne de Malaisie de 1941-1942.

Empreintes d’une relative audace, ces tactiques japonaises contraignirent les forces britanniques stationnées en Malaisie à se replier, malgré que ces dernières furent supérieures en nombre lors de la campagne s’étant déroulée de décembre 1941 à janvier 1942. Les Japonais capturèrent Singapour et obligèrent l’armée britannique à se replier en Birmanie vers la frontière indienne. À mesure que progressa la guerre, cependant, les stratèges britanniques dans le théâtre birman profitèrent de la force aérienne afin de l’utiliser à leur avantage dans la jungle.

D’abord, le général britannique Orde Wingate utilisa des appareils afin de transporter des bataillons d’infanterie composés de forces spéciales nommées Chindits derrière les lignes japonaises où elles causèrent d’importants dégâts. Plus tard, William Slim, le commandant suprême des forces britanniques en Birmanie, infligea une défaite décisive aux Japonais en les induisant à se buter contre ses troupes bien retranchées et positionnées sur les arrières nippons, dans la plaine d’Imphal. Bien que Slim n’aurait certainement pas pu ravitailler constamment ses troupes par des voies terrestres classiques et constamment coupées par l’ennemi, il y parvint par les airs. Enfin, rappelons que la Seconde Guerre mondiale vit aussi une série d’affrontements de plus petites envergures (mais proportionnellement tout aussi meurtriers) dans les îles du Pacifique.

Formés et dirigés par le général Orde Wingate, les Chindits représentèrent une force spéciale ayant mené des actions de guérilla sur les arrières du front japonais dans le nord de la Birmanie de 1942 à 1944.

Dans un autre contexte, les combats dans la jungle furent également une particularité de la période de la Guerre froide. D’emblée, les Britanniques rencontrèrent (à nouveau) cette forme de guerre lorsqu’ils tentèrent de supprimer l’insurrection communiste en Malaisie. Bien que les commandants britanniques connurent davantage de succès via la joute politique que par la tactique militaire (ne serait-ce que par leur compréhension implicite des enjeux locaux), ils parvinrent néanmoins à mettre en échec des forces irrégulières ennemies en envoyant simplement leurs patrouilles un peu partout dans le pays. En d’autres termes, les Britanniques avaient eux aussi voulu jouer le jeu de la guérilla, mais en contrôlant l’agenda opérationnel.

Cependant, les Français furent loin de connaître les mêmes succès en Indochine, où ils tentèrent d’imiter la tactique du général Slim consistant à concentrer de larges forces dans un périmètre défensif et les ravitailler par la voie des airs. La décision finale fut sans appel et les Français subirent une défaite catastrophique à Diên Biên Phu en 1954. La France finit par se retirer de ce qui est maintenant le Vietnam, laissant le contrôle de la partie nord du territoire entre les mains des communistes, avec un régime non communiste au sud. Vers la fin des années 1950, le Nord Vietnam commença une campagne visant à conquérir tout le pays, si bien que les États-Unis s’ingérèrent à leur tour dans le conflit en fournissant une aide militaire au gouvernement du sud.

Conclusion

Qu’elles fussent de l’Armée du nord-Vietnam ou de la guérilla du Front national de libération (connu généralement sous l’étiquette de Viet Cong), les forces communistes de la région acquirent rapidement une réputation de maîtres de la jungle. Au niveau tactique, cependant, les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens mirent au point d’efficaces méthodes qui permirent pendant plusieurs années de tenir en échec l’adversaire communiste. Les Américains et les Sud-Vietnamiens utilisèrent des hélicoptères qui leur permirent de traverser la jungle à un rythme beaucoup plus rapide que les guérillas communistes au sol. Cela permit aux forces anticommunistes de prendre l’ennemi de flanc à maintes occasions, selon le lieu et le moment choisis, ce qui remit en question le vieil adage voulant que les fantassins se déplaçant dans la jungle soient plus efficaces côté mobilité.

Bien qu’à leur tour les forces communistes parvinrent à développer des contre-mesures face aux manœuvres héliportées, la victoire du Nord-Vietnam, à l’instar de la victoire britannique en Malaisie quelques années auparavant, souleva davantage l’importance suprême de la diplomatie et de la grande stratégie qu’elle ne le fit pour argumenter en faveur d’éléments purement tactiques relatifs au combat dans un environnement tropical.

Les forces armées japonaises: de la conquête à l’auto-défense

Introduction

Représentation de soldats japonais lors de l'invasion de la Mandchourie en 1931.

Il est difficile de retracer avec précision l’origine exacte du début d’une organisation militaire dans ce qui est l’actuel territoire du Japon. Il est probable que cette organisation remonte au début du IIIe siècle de notre ère, bien que certaines légendes la font remonter à des temps plus anciens. L’une de ces légendes évoque de quelle manière le premier empereur Jimmu, le fondateur mythique du Japon, mena son peuple afin qu’il s’établisse sur les actuelles îles japonaises. Jimmu et son frère commandèrent une bande de guerriers, des hommes qui combattirent officiellement au nom de leur tribu vers le VIIe siècle avant notre ère.

Chose certaine, l’organisation sociétale japonaise fut rapidement divisée en castes dont les fonctions tournèrent systématiquement autour de la pratique de la guerre. Par exemple, la société fut découpée en une paysannerie non armée et une caste d’élite (uji), où des clans monopolisèrent cette pratique de la guerre. En 202, l’impératrice Jingo-Kogo, un autre monarque mythique (au sens où les historiens ne s’entendent pas sur son existence réelle), aurait dirigé une invasion de la Corée avec une armée dont l’importance des forces indique que les dirigeants japonais de l’époque furent effectivement capables de coordonner des opérations militaires de grande envergure et d’une complexité logistique et tactique non négligeable.

La campagne de Jingo-Kogo permit aussi le contact avec la Chine, de laquelle les Japonais adoptèrent la pratique chinoise consistant à maintenir des forces armées au titre d’institutions étatiques formelles et permanentes. Par la suite, quelques empereurs japonais allèrent jusqu’à former des armées composées de paysans conscrits, ce qui dérogea naturellement du droit réservé aux élites de porter des armes. Cependant, on se rendit vite compte que l’enrôlement de paysans eut un impact direct sur la productivité économique en réduisant les rendements agricoles, si bien que l’empereur Kammu abolit cette pratique en 792. Auparavant, l’armée paysanne fut dirigée par des officiers qui vinrent de grandes familles militaires, mais au lendemain des réformes, ces mêmes familles fournirent l’entièreté des effectifs de l’armée.

Le Japon médiéval: au carrefour des idées et des contradictions militaires

Ce « regain » de privilèges de porter les armes pour les familles militaires se fit davantage sentir à partir du XIe siècle, à une époque où les intrigues affaiblirent le pouvoir impérial. Par conséquent, cette situation fit augmenter l’importance et l’influence des familles militaires, dont certaines prétendirent exercer le pouvoir au nom de la famille impériale. Non sans surprise, une rivalité sanglante entre les familles les plus puissantes des Taira et des Minamoto prit forme, ce qui engendra une guerre civile connue sous l’appellation de Guerre de Genpei (1180-1185), dans laquelle Minamoto no Yoritomo triompha finalement du clan Taira en 1185.

Subséquemment, l’empereur Go-Toba reconnut la contribution de Yoritomo (et son contrôle effectif du Japon) en créant un poste formel pour lui et ses héritiers. C’est ainsi que fut créé le premier shogunat en conférant à Yoritomo le titre de shogun, ou gouverneur militaire. En conséquence, la famille impériale continua de régner officiellement sur le Japon en conservant une fonction symbolique, quoique dans la pratique, le shogun fut le véritable dirigeant. Yoritomo consolida son pouvoir en répartissant les droits de propriété des îles japonaises parmi ses plus fidèles partisans, qui en retour divisèrent les terres parmi leurs partisans, selon un système qui s’apparenta à celui du féodalisme de l’Europe médiévale. Comme en Europe d’ailleurs, ce système servit à appuyer et organiser la caste militaire et, toujours à l’image du modèle européen, les guerriers qui évoluèrent dans cette hiérarchie développèrent des codes d’honneur conséquents.

En 1266, le dirigeant mongol Kubilaï Khan exigea la soumission du Japon, qui répondit « diplomatiquement » en faisant exécuter les ambassadeurs de Khan dans l’archipel, ce qui amena les Mongols à envahir le Japon en 1274 avec une armée de 30,000 hommes. Bien qu’un typhon détruisit la première force mongole d’invasion, les Japonais surent pertinemment que leurs ennemis reviendraient. Nécessité faisant loi, dans les sept années qui suivirent, les guerriers japonais démontrèrent leur versatilité en abandonnant le traditionnel système de chevalerie valorisant le combat d’homme à homme au profit d’une maîtrise accrue d’une pratique collective de la guerre orientée vers l’organisation et le raffinement des tactiques. D’une certaine façon, les Japonais copièrent les tactiques alors en vigueur sur le continent asiatique. Tenaces, les Mongols revinrent à la charge en 1281, cette fois avec une force de 140,000 hommes. Encore une fois, les Japonais parvinrent à contenir cette force sur les plages pendant sept semaines, jusqu’au moment où un autre typhon vint compléter la destruction de l’armée envahissante.

Représentation de combattants japonais du Moyen Âge, une époque durant laquelle le Japon fut ravagé par des guerres civiles et des invasions étrangères. Cette période fut également caractérisée par de virulents débats entre la pratique individuelle et collective de la guerre.

Autant purent-ils repousser un ennemi nombreux et bien entraîné, autant les Japonais connurent maintes difficultés qui affaiblirent leur société. Par exemple, la Guerre d’Onin (1467-1477) fut une autre guerre civile qui vit la destruction du gouvernement central, laissant de nombreux propriétaires terriens féodaux (les daimyo) qui, avec l’aide des samouraïs, se firent la guerre entre eux pendant au moins un siècle encore. Cette guerre continuelle éroda l’exclusivité de la caste guerrière à pratiquer la violence armée. L’élite guerrière japonaise préféra combattre en armure, à cheval, tout en emportant un arc et la paire d’épées traditionnelle.

À mesure que les daimyo cherchèrent à recruter et déployer des armées toujours plus nombreuses, ils se rendirent compte qu’ils ne purent équiper suffisamment de soldats selon les standards logistiques de l’élite guerrière précédemment décrite. L’amélioration de la production agricole, combinée à de meilleures techniques administratives (et probablement un plus fort niveau de répression), permit aux daimyo de restaurer la conscription parmi la classe paysanne. Comme autrefois, les chevaliers issus de l’aristocratie devinrent des officiers aux commandes de larges armées composées essentiellement de fantassins équipés de lances. Ce fut également une époque où les daimyo commencèrent à fortifier leurs patrimoines familiaux pour en faire des châteaux.

La poudre et l’acier: la transition vers l’ère moderne

En 1543, les Japonais acquirent des armes à feu de la Chine et ils s’empressèrent de mettre leurs propres modèles en service. Les armes à feu japonaises du XVIe siècle ne furent pas de la plus haute qualité et elles ne purent qu’atteindre leur plein potentiel uniquement lorsque les conditions ambiantes des champs de bataille le permirent (terrain, température, etc.). Néanmoins, le daimyo et conquérant Nobunaga Oda sut exploiter le potentiel de ces nouvelles armes au cours de sa campagne militaire visant à unifier le territoire de l’Honshu, la plus grande île de l’archipel japonaise. Il sortit vainqueur de cette campagne, au cours de laquelle il détruisit la puissante machine de guerre des monastères-forteresses bouddhistes (1571-1580), tandis que son principal général Hideyoshi Toyotomi l’appuya dans cette grande aventure. D’ailleurs, Hideyoshi et le général Ieyasu Tokugawa écrasèrent une révolte dirigée par le général Akechi Mitsuhibi afin de terminer une guerre civile qui dura de 1582 à 1584, puis de compléter l’unification du Japon de 1585 à 1590. En 1592, Hideyoshi envahit la Corée, dans une sorte de pari visant à conquérir éventuellement tout le continent asiatique, mais sa mort et la défaite de la flotte japonaise dans la baie de Chinhae en 1598 contraignirent ses successeurs à battre en retraite.

Toutes ces manœuvres et campagnes militaires s’inscrivirent dans un plus large contexte, celui de faire renaître le shogunat comme gouvernement national effectif. C’est du moins ce que tenta de faire Tokugawa lorsqu’il voulut instaurer une série de mesures pour éviter la réapparition du désordre et du chaos né des rivalités et de la guerre civile. Tokugawa fit désarmer les roturiers, réinstaura des distinctions entre les classes militaires et non militaires et obligea certains guerriers professionnels à abandonner les armes et à se reconvertir comme fonctionnaires d’État. Pour cette raison, le samouraï Daidoji Yuzan rédigea quelques décennies plus tard un manuel intitulé Budō shōshin shū (Introduction à la voie des samouraïs) dans lequel sont établis les principes guidant la conduite honorable du guerrier. Ce manuel fut particulièrement destiné aux samouraïs relégués à des tâches administratives afin qu’ils se comportent honorablement, en toutes circonstances. Le très haut degré d’importance qu’accordèrent les Japonais à l’honneur eut du mal à s’adapter à cette nouvelle réalité, comme la présence des armes à feu ne cadra pas parfaitement dans l’idéal japonais d’un combat « honorable ». Le siècle qui vit la fin du règne de Tokugawa vit étrangement un abandon progressif des armes à feu au Japon.

Contrairement à une certaine croyance populaire, les guerriers japonais utilisèrent des armes à feu avant l'ère moderne, malgré que le Japon connut un important retard sur l'Occident dans le développement de ce type d'armes.

Or, vers le milieu du XIXe siècle, la cinglante humiliation que subit la Chine lors des Guerres de l’Opium, combinée à l’exigence du commodore américain Matthew C. Perry de demander en 1853 l’accès complet aux ports japonais, força les dirigeants nippons à reconnaître que leur pays fut technologiquement en retard par rapport à l’Occident, du moins en ce qui concerne la puissance brute. Dans ce contexte, la tentative de la cité japonaise de Chosu d’appliquer en 1863 un édit impérial contre les Occidentaux amena ceux-ci à dépêcher une flotte combinée britannique, française, néerlandaise et américaine à bombarder la ville et la faire capituler un an plus tard.

Les dirigeants de Chosu pilèrent peut-être sur leur orgueil, en réalisant qu’une résistance plus efficace passerait par l’acquisition d’armes à feu occidentales, ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans un geste encore plus radical que le premier, ils organisèrent une milice composée de samouraïs et de roturiers entraînés à combattre côte à côte. D’autre part, d’autres dirigeants japonais, comme ceux de la cité de Satsuma, approchèrent les Britanniques dans le but d’obtenir de l’aide pour l’achat de navires de guerre modernes. Par contre, le gouvernement central japonais demeura affaibli et il ne put trouver les moyens de rattraper le retard technologique par rapport à l’Occident. En 1868, une clique de patriotes de Chosu et de Satsuma renversèrent le shogun et ils installèrent symboliquement au trône un empereur de seize ans nommé Meiji.

L’expansionnisme nippon ou l’avertissement à l’Occident

Les nouveaux dirigeants nippons abolirent le système féodal de propriétés terriennes et enlevèrent aux samouraïs leurs privilèges traditionnels, notamment celui de pouvoir porter des armes. En 1873, sous la direction du réformateur militaire Aritomo Yamagata, le nouveau régime établit une armée nationale basée sur le modèle organisationnel français. Le recours à la conscription par l’armée s’avéra une mesure impopulaire, tant au sein des samouraïs (qui perdirent leur statut spécial) que parmi les paysans sujets au service militaire obligatoire. L’année suivante, Aritomo mit à l’épreuve sa nouvelle armée en la déployant lors d’une expédition punitive contre des indigènes de Formose (Taiwan) pour avoir assassiné des naufragés japonais venant d’Okinawa. Bien que les forces japonaises complétèrent leur mission, elles bâclèrent leur débarquement amphibie, souffrirent de la maladie et réalisèrent que leurs équipements n’étaient pas adaptés à l’environnement tropical.

Ces carences se firent à nouveau sentir en 1877, lorsque l’armée intervint pour mater une rébellion d’anciens samouraïs contre le nouveau régime. Une fois de plus, l’armée accomplit sa mission, mais pas avec la plus grande des facilités. Ayant étudié à fond ces récentes campagnes, Arimoto y alla d’une autre série de réformes en 1878. Il réorganisa l’armée, accrut les réserves et introduisit un état-major général similaire à celui de l’Allemagne (voir notre article sur ce blogue De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général). Pendant ce temps, l’industrie japonaise se perfectionna et commença à produire des armes technologiquement plus avancées.

L’armée japonaise qui émergea des réformes d’Arimoto prouva son efficacité lors de guerres contre la Chine en 1894-1895, puis contre la Russie en 1904-1905. Dans les années 1920, cependant, les plus pugnaces parmi les patriotes japonais devinrent désillusionnés face à leur gouvernement. La Diète japonaise (le parlement) en vint à dominer la vie politique, ce qui l’amena à réduire radicalement le budget de l’armée et à pratiquer une politique étrangère plus modérée. Le gouvernement de cette époque souhaita ralentir l’expansion coloniale, particulièrement en Mandchourie, dont les ressources naturelles furent perçues par les Japonais comme étant vitales à l’avenir économique de la nation. D’autre part, ce ralentissement de la visée expansionniste s’explique en partie par le fait qu’au tournant des années 1930, la Mandchourie se trouva toujours sous le contrôle nominal de la Chine, bien que la province fut effectivement un protectorat japonais. D’ailleurs, en 1931, un groupe d’officiers japonais mit en scène une attaque contre le réseau ferroviaire du South Manchuria Railway. Montée de toutes pièces, cette agression leur permit de prendre le contrôle effectif de la région, sous prétexte qu’ils exécutèrent une opération de « maintien de l’ordre ».

Des soldats japonais retranchés lors de la guerre sino-japonaise de 1894-1895. Cette armée japonaise du tournant du XXe siècle est née d'importantes réformes entreprises depuis 1868, des réformes qui visèrent à moderniser l'armement, améliorer les tactiques et doter l'appareil militaire d'un état-major général professionnel.

Au début des années 1930, certaines sociétés patriotiques japonaises, souvent affiliées avec l’armée tentèrent à maintes reprises de prendre le pouvoir par la force. Soutenu par la marine (qui avait prouvé son efficacité lors des guerres sino-japonaise et russo-japonaise, de même que pendant la Première Guerre mondiale), l’empereur put intervenir avec vigueur afin de contrer ces coups d’État qui atteignirent leur paroxysme en 1936. Au lendemain de ces incidents, cependant, des éléments plus modérés de l’échiquier politique japonais tendirent à traiter les expansionnistes avec plus de respect, un respect issu de la crainte, ne serait-ce que pour éviter d’autres tentatives de coups d’État.

Pendant ce temps, les événements militaires sur le terrain ne firent qu’accroître les tensions entre le Japon et la Chine. En 1937, ce conflit latent se transforma en une guerre ouverte d’une sauvagerie inqualifiable. Malgré que l’armée japonaise captura Beijing, les Chinois se replièrent dans les campagnes dans le but de poursuivre la lutte, ce qui amena le Japon à engager davantage de ressources militaires que ce qui fut initialement envisagé.

De Pearl Harbor à la bombe: l’apogée de l’expansionnisme (1941-1945)

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale en Europe, le ministre japonais de la Guerre Hideki Tojo, sans doute déterminé à ne pas être mis à l’écart par ambition patriotique et personnelle, mit de la pression sur le gouvernement pour l’amener à signer l’Axe Rome-Berlin-Tokyo le 27 septembre 1940. Suite à la chute de la France, le Japon s’empressa d’attaquer l’Indochine française, ce qui en retour contraignit les États-Unis à durcir leurs sanctions économiques. Lorsque l’Allemagne envahit l’Union soviétique en juin 1941, quelques officiers supérieurs japonais argumentèrent en faveur d’un assaut contre la Sibérie.

Toujours dans ce débat sur l’orientation de la prochaine étape de l’expansion japonaise, d’autres officiers appartenant à la marine soutinrent que le Japon aurait plus à gagner d’une annexion de certaines provinces de l’Asie du Sud-Est riches en minerais. Cette école de pensée put appuyer son argumentaire sur un autre phénomène que nous avons préalablement évoqué, à savoir l’accroissement des sanctions économiques américaines, dont l’embargo sur le pétrole commença sérieusement à handicaper l’économique japonaise.

Les planificateurs japonais estimèrent que, tant et aussi longtemps que leurs forces ne parviendraient pas à capturer les Indes néerlandaises (l’Indonésie) bien fournies en réserves pétrolières, leurs forces aéronavales ne seraient pas d’une très grande utilité dans un avenir rapproché. Pendant ce temps, Tojo fut promu au poste de premier ministre le 17 octobre 1941, ce qui en fit virtuellement le dictateur du Japon. Par conséquent, au tout début décembre, le Japon lança une série d’offensives afin de capturer les champs pétrolifères indonésiens et détruire les bases établies par les puissances occidentales dans cette région pour empêcher d’éventuelles contre-offensives.

Le soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale livra une lutte acharnée, fanatique, voire suicidaire lorsque nécessaire. En bout de ligne, l'industrie ne put le soutenir adéquatement, ce qui permit à ses ennemis de le vaincre au cours d'une cruelle guerre d'usure entre 1941 et 1945.

Sur un plan strictement militaire, ces premières offensives japonaises furent couronnées de succès spectaculaires, même si elles ne purent détruire complètement les installations logistiques américaines à Pearl Harbor. En d’autres endroits, comme en Birmanie et en Malaisie, les forces japonaises mirent en déroute les troupes britanniques par d’habiles manœuvres de flanquement en pleine jungle. Ce fait d’armes est particulièrement remarquable, car, contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans la littérature, les conscrits japonais, pas plus que leurs ennemis, n’avaient aucune expérience du combat dans un environnement tropical. De plus, les chasseurs japonais furent technologiquement plus efficaces, malgré que ceux-ci furent plus légèrement armés et dotés d’un blindage moins lourd. Sur mer, la flotte japonaise fut certes plus jeune que celles de puissances occidentales, mais elle fut dotée d’effectifs importants, de bâtiments plus rapides et mieux armés. Par ailleurs, cette flotte nippone fut particulièrement bien équipée d’un type de vaisseau qui alla faire ses preuves au cours de la Seconde Guerre mondiale: le porte-avions.

Tous ces avantages attribués aux forces armées japonaises seraient bien relatifs à terme. En effet, et malgré le désastre subi à Pearl Harbor, les États-Unis allèrent prendre le temps nécessaire pour refaire leurs forces et contre-attaquer avec des ressources industrielles de loin supérieures à celles du Japon. Ce faisant, les planificateurs japonais étaient conscients que le seul espoir de remporter la lutte consistait à frapper l’Amérique si terriblement que Washington serait contrainte d’opter pour le compromis plutôt que la guerre prolongée. Ici, la question ne consiste pas à savoir si cet ambitieux objectif japonais était possible à réaliser ou non, mais bien de mesurer les faits à partir de la situation militaire sur le front du Pacifique en ce début de 1942. Concrètement, les marins américains avaient éliminé la possibilité d’une victoire japonaise en remportant d’importantes batailles dans la Mer de Corail et à Midway dès l’été.

Par ailleurs, les Marines eurent recours à des techniques innovatrices d’assaut amphibie afin de capturer des bases stratégiques du Pacifique, et ce, de manière plus rapide et efficace que ce que les études d’avant-guerre sur le sujet l’avaient laissé entrevoir. Qui plus est, les sous-marins américains causèrent des ravages dans la flotte marchande nipponne qui ne s’en remit jamais, ni ne put enrayer la menace. Par contre, sur terre, les forces japonaises résistèrent obstinément, de manière telle que la littérature présente régulièrement cette forme de résistance comme étant du fanatisme.

En fait, il est vrai que les Japonais pratiquèrent des tactiques d’assaut qui nous apparaissent comme suicidaires. Ces tactiques ne constituèrent pas une forme d’exception, mais elles firent parties d’une certaine « routine » comme étant une façon de guerroyer qui s’inscrivit dans la normale des choses. Lorsque les combattants japonais furent sur la défensive et que la défaite sembla imminente, la seule option qui leur resta fut souvent le suicide plutôt que de subir l’humiliation de la capture.

Néanmoins, à mesure que progressa la guerre jusqu’à la mi-1945, le Japon avait les deux genoux à terre et son économie ne fonctionnait plus. Les bombardements stratégiques américains avaient effectivement détruit et brûlé de grandes villes comme Tokyo, comme chaque infrastructure industrielle avait été soigneusement rasée. Devant la situation, le commandement américain avait déjà préparé des plans d’invasion du territoire japonais. Par contre, lorsque les États-Unis lâchèrent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et avec l’entrée en guerre de l’Union soviétique (par l’invasion de la Mandchourie), le gouvernement japonais opta pour la capitulation inconditionnelle le 15 août 1945.

Plus jamais la guerre: l’Article IX et le principe de l’auto-défense

Lorsque les forces américaines d’occupation reconstruisirent le gouvernement japonais, elles insérèrent dans sa constitution le fameux Article IX qui précisa que le Japon renoncerait à son droit d’utiliser la force armée en toutes circonstances, interdisant du coup le dépliement de ses soldats en dehors du territoire national. Étonnement peut-être (compte tenu du long passé militaire), ces principes s’avérèrent populaires parmi les Japonais qui souhaitèrent éviter de futurs conflits, si bien que l’antimilitarisme devint un élément important dans l’échiquier politique nippon d’après-guerre. En 1951, cependant, le Japon organisa une Réserve de Police Nationale forte de 75,000 hommes afin de lutter contre les factions communistes au pays, des factions que l’on jugeait susceptibles, voire capables de prendre le pouvoir par la force.

Cette décision de mettre sur pied cette force paramilitaire doit être mise dans le contexte du début de la guerre en Corée, dans la mesure où les forces américaines déployées au Japon durent être transférées d’urgence sur le front coréen. Parallèlement, Tokyo signa un traité de sécurité mutuelle avec les États-Unis dans lequel l’Amérique s’engagea à protéger le Japon contre toute attaque extérieure, en échange de quoi le gouvernement nippon autorisa le déploiement de troupes américaines sur son sol.

Tandis que l’Amérique se trouva de plus en plus engagée dans les différents conflits de la période de la Guerre froide, elle commença à mettre de plus en plus de pression sur ses alliés afin que ces derniers prennent en main leur propre défense. Cela amena le premier ministre Hayato Ikeda à prendre une décision au début des années 1960 à l’effet d’accroître les effectifs de la Réserve de Police précédemment évoquée et d’en faire une Force japonaise d’autodéfense (FJAD). Ainsi, à mesure que les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale s’estompèrent et que le Japon pacifique voulut rebâtir une politique étrangère beaucoup plus indépendante, cette FJAD devint une armée de plus en plus professionnelle.

Conclusion

Le Japon hésita pendant longtemps à déployer ses forces en dehors du territoire national (notamment à cause de l’Article IX de sa constitution), mais la réalité est de plus en plus diffuse, car hormis le droit d’acquérir et de produire des armes de destruction massive, le gouvernement nippon commence à engager ses forces en théâtre d’opérations extérieur. En ce début de XXIe siècle, certaines composantes des FJAD prennent de la puissance, notamment au niveau de la marine qui pourrait rivaliser avec celle de la Chine. En d’autres cas, les forces terrestres japonaises furent effectivement déployées en dehors du pays pour l’accomplissement de missions de maintien de la paix potentiellement dangereuses, comme en Irak. Le nombre de troupes déployées demeure restreint, mais la symbolique étant souvent plus forte qu’autre chose, le Japon réintègre progressivement le concert des puissances militaires de ce monde.

Une situation sans doute impensable il y a à peine quelques années: des soldats japonais déployés en dehors du territoire national. Ici, un soldat devant son véhicule en Irak.

Guerres mondiales et amertumes: un condensé de l’expérience italienne

Introduction

Les fronts où combattirent les forces italiennes lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale furent souvent (et incorrectement) perçus comme des théâtres d’opérations secondaires. De 1915 à 1918, ce qu’on appela le « front italien » fut concentré sur environ 650 kilomètres de territoires montagneux allant du plateau de l’Asiago, en passant dans les Dolomites et les Alpes de Carinthie, puis le long du fleuve Isonzo jusqu’à la Mer Adriatique. À l’exception d’une offensive majeure orchestrée par l’armée austro-hongroise sur l’Asiago à l’été de 1916, la majorité des affrontements eurent lieu sur un court front d’à peine 100 kilomètres le long de l’Isonzo. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les théâtres d’opérations qui engagèrent les forces italiennes virent les belligérants s’affronter du sud en Sicile jusqu’au nord dans les Alpes, dans les Balkans, puis en Afrique, de 1940 à 1945.

La première observation qui nous vient à l’esprit est à l’effet que les Italiens combattirent au cours de ces deux conflagrations mondiales en ayant peu d’appui de la part de leurs alliés, tandis que leurs ennemis perçurent péjorativement le théâtre d’ensemble de la Méditerranée comme une zone d’opérations aux victoires faciles. En effet, avec le recul, il semble tentant de se convertir à cette séduisante perception. À titre d’exemple, en 1917, sept divisions d’élite allemandes appuyèrent les Autrichiens afin de monter une offensive d’envergure dans le secteur du village de Caporetto (Kobarid, Slovénie), un assaut aux résultats désastreux pour les Italiens.

Quelques décennies plus tard, les Alliés accordèrent en 1942-1943 la priorité de leurs opérations à l’Afrique du Nord et à la Sicile, deux théâtres où l’armée italienne fut présente en grand nombre, tout en considérant ses problèmes d’équipements et la démoralisation de ses soldats. Dans le premier cas, celui de la bataille de Caporetto, les Italiens parvinrent malgré tout à arrêter l’offensive ennemie sur le Piave sans l’aide des Alliés, dont les divisions franco-britanniques arrivèrent en théâtre une fois la bataille terminée. Les Italiens purent ensuite refaire leurs forces et vaincre leurs adversaires. Par contre, ils ne purent répéter cet « exploit » en 1942-1943, ne pouvant défendre l’Afrique du Nord, ni les Balkans, ni la Sicile.

Bien que les Italiens émergèrent victorieux en 1918, la majorité des analystes militaires de l’époque eurent une mauvaise opinion des soldats italiens, surtout à la lumière des sanglantes batailles sur l’Isonzo et aussi au lendemain de la déroute de Caporetto. Cette dernière bataille constitua le paroxysme d’une guerre mal gérée du début à la fin, si bien que lorsque l’armée italienne mit à son tour l’armée austro-hongroise en déroute à la bataille de Vittorio Veneto (octobre 1918), cette victoire passa à peu près inaperçue en dehors de l’Italie. Vingt-cinq années plus tard, les ennemis de l’Italie fasciste et l’allié allemand observèrent les déroutes de l’armée italienne en Afrique du Nord et en Grèce pour en conclure à l’ineptie, voire à l’incompétence de cet appareil militaire. En fin de compte, les succès militaires italiens obtenus en d’autres circonstances furent, comme en 1918, ignorés, sinon crédités à l’Allemagne. D’ailleurs, nombreux furent les historiens militaires italiens (Renzo de Felice, Emilio Faldella, Angelo Gatti…) qui tentèrent de redresser cette image qui colle toujours à l’armée italienne de cette première moitié du XXe siècle, mais sans véritable succès. Voilà pour le contexte général. Il nous suffirait maintenant de rappeler certains faits, en ordre chronologique. Le lecteur pourra se forger une opinion plus éclairée, nous le souhaitons.

La Grande Guerra (1915-1918)

L’Italie entra dans la Première Guerre mondiale le 23 mai 1915, à la suite des promesses de gains territoriaux que les Alliés lui firent dans le cadre du Traité de Londres, mais l’appareil militaire fut loin d’être préparé à affronter les conditions d’une guerre moderne dans les tranchées. Toujours aux prises avec les défis liés à la consolidation de sa conquête coloniale en Libye, l’Italie ne disposa pas également d’une industrie militaire capable de répondre aux besoins de l’armée, ni des matières premières en quantités suffisantes pour alimenter la machine. Par ailleurs, le budget militaire italien grossit d’un maigre 185 millions de lires de 1914 à 1915, puis d’environ 7 milliards de lires de 1916 à 1917, ce qui fit que vers la fin de la guerre, l’armée reçut de l’industrie quelque 2,2 millions de fusils modernes, 25,000 mitrailleuses et 10,000 pièces d’artillerie. Ces chiffres apparaissent impressionnants à première vue, mais toutes proportions gardées, l’industrie de guerre italienne ne put produire autant que celles des alliés franco-britanniques.

Le front italien, 1915-1918.

Par ailleurs, en mai 1915, l’armée ne disposa que d’un peu moins d’un million de fusils modernes, d’à peine 700 mitrailleuses et 2,000 canons, sans compter que le système de mobilisation des troupes connut des ratés, à l’instar des approvisionnements immédiats en matériels de toutes sortes (avions, matériel de génie, grenades, casques…). Conséquemment, le commandant en chef de l’armée, le général Luigi Cadorna, put mettre en ligne seulement 14 des 35 divisions théoriquement disponibles afin de monter de modestes offensives le long du fleuve Isonzo, réussissant à occuper Caporetto et quelques territoires entre Gradisca et Monfalcone. Malgré tout, Cadorna lança sa première offensive dès le 23 juin 1915, ce qui lui permit d’étendre une tête de pont à Plava et de pousser son front sur la rive droite de l’Isonzo.

Du 18 juillet au 3 août, les troupes italiennes prirent San Michele au cours d’une attaque localisée, cette fois avec comme objectif d’occuper les Autrichiens et ainsi relâcher la pression sur les Russes qui connurent d’importantes difficultés sur leur front. Suivant la même logique, Cadorna attaque à nouveau le 18 octobre pour relâcher la pression sur la Serbie, à la suite de l’entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés des Puissances Centrales. En novembre, les Italiens parvinrent à percer l’important saillant autour de Gorizia, ce qui ajouta au tableau des victoires des Alliés. Cela dit, bien que la contribution italienne en 1915 ne fut pas décisive, son entrée en guerre contraignit l’Autriche-Hongrie à transférer pas moins de 14 divisions d’infanterie sur le front italien, des troupes que l’empire des Habsbourg dut prélever des fronts russe et balkanique.

Vers le printemps de l’année suivante, le 6 mars, le général Cadorna attaqua encore pour relâcher la pression sur la Russie et la France cette fois, ce qui ajouta 50,000 soldats italiens tués ou blessés en un peu plus d’un mois d’affrontements. En mai, les Autrichiens concentrèrent 13 divisions dans le Trentin pour une offensive punitive qui amènerait probablement l’Italie à la capitulation, d’après leurs estimations. Avec plus de 200 bataillons et près de 1,200 canons, les troupes austro-hongroises percèrent les lignes italiennes, qui furent défendues dans ce secteur par environ 75 bataillons appuyés par 650 canons, ce qui contraignit Cadorna à jeter toutes ses réserves dans la bataille (8 divisions) pour éviter la déroute.

Photo de soldats italiens prise vers 1915-1916 au début de l'entrée en guerre de l'Italie. On reprocha à l'Italie d'avoir déclaré la guerre malgré que l'armée fut loin d'être prête au combat. Peut-être, mais cette armée fut-elle moins préparée que celles des autres belligérants de l'époque, lorsqu'ils furent en guerre quelques mois plus tôt? Le débat reste ouvert.

En juin 1916, soit un peu plus d’une année après leur entrée en guerre, les Italiens déplorèrent la perte de près de 150,000 de leurs soldats et ils durent battre en retraite sur les bords du plateau de l’Asiago qu’ils perdirent en grande partie. Par contre, les Italiens infligèrent des pertes de 100,000 hommes aux Autrichiens pour la même période et le front se stabilisa dans le secteur du Trentin. Le 4 août, les troupes italiennes attaquèrent sur l’Isonzo, prenant Gorizia et Sabotino, tout en poursuivant les Autrichiens jusqu’au moment d’être arrêtées près de Monte Santo cinq jours plus tard.

Convaincu que des réserves fraîches pourraient amener une percée et une reprise de l’avance, Cadorna voulut garder l’initiative et user son adversaire en effectuant une rotation de ses divisions d’assaut, ce qui lui permit de maintenir une offensive divisée en trois phases qui améliora quelque peu le dispositif italien. Lors de la première poussée (14-17 septembre), la 3e Armée italienne progressa de deux kilomètres, mais les phases 2 et 3 de l’offensive (10-12 octobre et 1-4 novembre) virent les Italiens frustrés par la mauvaise température et des contre-attaques ennemies. Inquiet également face à la formation d’un saillant autrichien dans le Trentin à la suite de l’offensive de mai-juin mentionnée, Cadorna retarda sa dixième offensive sur l’Isonzo, qui ne démarra que le 12 mai 1917. Cette fois, les troupes au sol furent appuyées par des bombardiers lourds de types Caproni et quelque 2,200 canons. Par conséquent, la 2e Armée italienne put progresser sur le plateau de Bainsizza, réussissant du coup à pousser des éléments vers Monte Kuk, Vodice et Monte Santo. Or, la progression fut beaucoup moins satisfaisante sur le front de la 3e Armée, notamment parce que celle-ci manqua de canons, comme les intempéries ralentirent l’assaut, ce qui permit au général autrichien Svetozar Boroevic von Bojna de réorganiser son dispositif défensif.

Néanmoins, cette offensive du printemps-été 1917 vit les Italiens infliger des pertes de 75,000 hommes aux Austro-Hongrois, mais ils perdirent environ 110,000 combattants, ce qui amena le général Cadorna à demander l’aide de ses alliés. Exigeant, il le fut assurément, puisqu’il prétexta avoir besoin d’au moins 400 canons et 10 divisions d’infanterie afin de prêter main-forte aux 3,600 canons et 51 divisions existant alors dans l’armée italienne à la mi-1917. Même sans l’aide de leurs alliés, les forces italiennes parvinrent quand même à établir la suprématie aérienne, avancèrent de dix kilomètres et infligèrent à leurs ennemis des pertes de 110,000 hommes (pour 143,000 troupes italiennes) entre août et octobre de la même année.

Ces offensives des premiers mois de 1917 usèrent littéralement les divisions de l’armée italienne, si bien que la 2e Armée ne put tenir le coup à Caporetto, lors de l’assaut austro-allemand du 24 octobre. Cette lourde défaite italienne précipita un repli de 75 kilomètres vers le fleuve du Piave, si bien que la bataille de Caporetto devint le symbole par excellence de la soi-disant incompétence militaire italienne. Cependant, l’épisode de Caporetto représente en soi une exception, par rapport aux précédentes batailles menées par l’armée italienne. Par exemple, les Austro-Hongrois bénéficièrent du renfort de sept divisions allemandes de haute qualité, qui mirent à l’essai de nouvelles tactiques d’infiltration des tranchées qui s’avérèrent cruellement efficaces. Ce dernier point amplifia l’importance d’erreurs tactiques que peuvent commettre toutes armées sur des champs de bataille, ici par les forces italiennes dans leur défense du secteur de Caporetto. Ce désastre contraignit l’armée de Cadorna à une retraite stratégique.

Des soldats austro-allemands avec des prisonniers italiens dans le contexte de la bataille de Caporetto (octobre-novembre 1917). Probablement le pire désastre militaire de l'histoire moderne de l'Italie, l'armée italienne sut quand même se relever sans l'aide immédiate de ses alliés et reprendre ses opérations dès le début de 1918.

Souvent préoccupé par la situation dans le secteur du Trentin, Cadorna ignora les avertissements concernant un assaut imminent devant Caporetto. Les généraux austro-allemands Boroevic et Falkenhayn avaient ajouté 14 divisions supplémentaires pour appuyer les 33 présentes dans ce secteur, le tout sous la lunette des observateurs italiens qui avertirent l’impassible Cadorna. Par ailleurs, ces mêmes observateurs ne purent manquer la forte concentration de plus de 4,000 canons, autre signe imminent d’une offensive majeure. Ainsi, la bataille de Caporetto débuta à 8h, le 24 octobre 1917, sur un front large de 25 kilomètres à la suite d’un bref, mais violent barrage d’artillerie qui dura six heures. La 2e Armée italienne disposa de 25 divisions et de 2,000 canons, mais la pluie, le brouillard et les dommages causés par l’artillerie ennemie aveuglèrent les canonniers italiens, tout en distordant le système de communications à mesure que les unités ennemies progressèrent. Deux jours plus tard, l’anéantissement de deux divisions, l’isolement d’une troisième et la retraite précipitée d’une quatrième exposèrent dangereusement les flancs de la 2e Armée, tout en menaçant ceux des 1ère, 3e et 4e Armées voisines. Cette situation critique convainquit Cadorna d’ordonner une retraite générale vers la rivière Tagliamento afin de gagner du temps pour préparer une autre ligne de défense un peu plus au sud-ouest sur le Piave.

À mesure que les Italiens se replièrent derrière le Piave, Cadorna fut enfin remplacé par le général Armando Diaz au poste de commandant en chef de l’armée italienne. Ce dernier hérita du difficile mandat de redresser l’état physique et moral de son armée, qui ne compta sur le Piave que 33 divisions face à 55 divisions ennemies. Néanmoins, Diaz sembla voir le bon côté des choses dans les circonstances. Il avait alors près de 4,000 canons à sa disposition derrière le Piave, sur un front bien circonscrit à l’est par la Mer Adriatique et à l’ouest par le plateau de l’Asiago, sans oublier qu’il fit face à un adversaire complètement épuisé après une poursuite de 75 kilomètres. Au 18 décembre, avant que les renforts franco-britanniques ne puissent arriver en ligne, les Italiens étaient parvenus à consolider leurs positions. C’était l’essentiel.

La bataille de Caporetto coûta 3,100 canons et 40,000 morts à l’armée italienne. 300,000 autres soldats furent capturés ou désertèrent, en plus d’un autre contingent de 350,000 hommes qui perdirent temporairement contact avec leurs unités dans la confusion. Pour les contemporains, la défaite fut perçue comme une catastrophe où les Italiens durent assumer l’entière responsabilité, si bien que la recherche quasi paranoïaque d’un bouc émissaire imputa des fautes à Cadorna, à la classe ouvrière, aux pacifistes, voire au pape Benoît XV. Malgré tout, en juin 1918, le général Diaz put assembler 50 divisions italiennes et quatre divisions alliées sur le Piave afin de dissuader les forces austro-allemandes d’une autre offensive. Avec cette armée, Diaz lança le 24 octobre (exactement un an après le désastre de Caporetto) une offensive connue sous le nom de la bataille de Vittorio Veneto. Les 55 divisions austro-hongroises affaiblies et démoralisées furent mises en déroute, forçant ainsi Vienne à demander un armistice qui fut signé le 4 novembre. Ainsi s’achevait la Première Guerre mondiale pour les Italiens.

Les alpes à la frontière italo-autrichienne représentent tout un défi logistique auquel les belligérants firent face de 1915 à 1918. Mis à part la vallée de l'Isonzo et le plateau de l'Asiago, la majeure partie du front italien est constituée de paysages montagneux, dont certains sommets atteignent des hauteurs de 2,000 à 3,000 mètres.

Dans l’autre camp: la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

Frustré que les Alliés n’aient pas obtempéré totalement à ses revendications territoriales prévues dans le Traité de Londres de 1915, le régime fasciste de Mussolini engagea l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale pour des raisons essentiellement politiques. En mars 1940, le dictateur fasciste conclut à contrecœur que l’Italie devrait entrer en guerre si elle voulut rester une grande puissance. Encore une fois, comme en 1915, son armée fut loin d’être prête. Par exemple, l’aviation ne disposa que d’à peine 1,500 appareils modernes, sans radar, ni bombardiers en piqué ou de bombardiers stratégiques. L’aviation posséda un modèle désuet de bombardier-torpilleur (reconverti d’un ancien modèle de bombardier moyen), sans oublier que dans l’ensemble, l’aviation italienne ne disposa d’une réserve de carburant que pour six mois.

Quant à l’armée de terre, celle-ci aligna sur papier 73 divisions d’infanterie dépourvues de suffisamment de canons modernes, d’armes automatiques et de véhicules moteurs. L’arme blindée connut également de sérieuses carences, n’ayant pour ainsi dire aucun char lourd et à peine 70 chars moyens M11-39, tandis que les rares divisions motorisées dépendirent d’anciens modèles de chenillettes L3-35. Un nouveau char « lourd » fut certes en production au début des hostilités, soit le M13-40 armé d’un canon de 47mm, mais il serait vite surclassé. Quant à la marine, construite pour affronter les Français en Méditerranée, elle eut rapidement à faire à la Royal Navy britannique. La flotte italienne ne comprit aucun porte-avions et peu de défenses antiaériennes pour la protection de ses bâtiments. Les croiseurs et les deux cuirassés de 35,000 tonnes furent des navires formidables, mais les canons de 320mm placés sur les rares bâtiments modernes furent outrepassés par ceux de la marine britannique, sans compter qu’aucun navire italien ne fut équipé de radar.

Capable de produire toutes les armes et équipements nécessaires pour une armée en opération lors d'une guerre conventionnelle, l'industrie militaire italienne produisit du matériel souvent inférieur et en quantités insuffisantes pour répondre parfaitement aux exigences de l'appareil militaire. Là encore, la performance d'une armée sur le champ de bataille doit être jugée en fonction de l'utilisation optimale (ou non) faite par les soldats du matériel à leur disposition.

Dans un autre ordre d’idées, l’armée italienne de la guerre de 1939-1945 souffrit de sérieuses contraintes logistiques. En d’autres termes, les lignes de communication furent trop étirées. Dès le début du conflit, Rome fut coupée de ses colonies d’Afrique de l’Est et le ravitaillement de l’Afrique du Nord posa de sérieuses difficultés. Les routes maritimes de ravitaillement s’avérèrent relativement sûres jusqu’au printemps de 1941, mais les ports de Libye ne purent décharger à peine 19 navires quotidiennement et seule Tripoli disposa d’installations portuaires modernes. La situation portuaire ne fut pas meilleure en Albanie, mais ce pays demeura la seule voie par laquelle les troupes italiennes combattant en Grèce purent être ravitaillées. Le jour où les Britanniques parvinrent à décrypter les différents codes utilisés par l’Axe, leurs unités navales et aériennes déployées à Malte infligèrent de lourdes pertes aux convois maritimes italiens, surtout en pleine nuit grâce au radar.

Cela dit, l’armée italienne entama ses opérations en 1940 suite à une série de calculs politiques. À titre d’exemple, l’Italie attaqua la France en juin afin d’obtenir un siège aux négociations d’armistice, malgré que ses troupes furent mises en échec par les forces françaises dans les Alpes. Par la suite, l’armée italienne se déploya en Égypte en septembre, mais les troupes à pied du général Rodolfo Graziani ne purent rattraper les forces motorisées britanniques qui battirent en retraite en bon ordre. Prévoyant une victoire facile, Mussolini attaqua la Grèce en octobre avec sept divisions, mais ces dernières furent arrêtées net par des forces grecques mal équipées, mais décidées à se battre sur leur sol national, ce qui contraignit les Italiens à se replier à la frontière de l’Albanie. Les sérieuses difficultés sur le front balkanique furent temporairement contenues par l’arrivée à l’état-major général d’Ugo Cavallero, le remplaçant de Pietro Badoglio. Par contre, les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter les revers italiens en Grèce afin d’améliorer leur propre situation en Égypte.

En mer, la marine italienne battit les Britanniques à Punta Stilo en juillet 1940, mais elle perdit deux croiseurs légers au large du Cap Spada. Par ailleurs, un raid britannique sur Tarente en novembre détruisit quatre cuirassés, malgré que trois autres furent mis en service en 1941, ce qui permit à l’Italie de maintenir une relative protection pour ses convois au cours de cette année en Méditerranée. Cette période vit les Italiens lutter d’arrache-pied pour ne pas perdre l’initiative, ni le contrôle dans cette mer stratégique. Toujours en 1941, en mars, les Italiens perdirent trois croiseurs lourds face à une marine britannique bien équipée en radar lors d’une bataille navale au large du Cap Matapan, bien que la Royal Navy subit de fortes pertes en mai lors de la bataille pour l’île de Crête. D’octobre à décembre, les sous-marins allemands vinrent en renfort et ils parvinrent à couler un porte-avions et un cuirassé britanniques, tandis que des torpilles ayant à leur bord des nageurs de combat italiens purent sérieusement endommager deux cuirassés ennemis dans le port d’Alexandrie.

Ces soldats grecs marchant vers le front d'Albanie en 1940 apprirent aux Italiens une dure leçon des champs de bataille: ne jamais sous-estimer un ennemi, surtout lorsque celui-ci défend son territoire national.

À peu près un an après l’entrée en guerre, donc en avril 1941, les Italiens avaient déjà perdu 100,000 hommes en Libye et 90,000 en Grèce. Heureusement pour eux, l’intervention des forces allemandes en Grèce et à Crête relâcha fortement la pression, d’autant plus que les Britanniques décidèrent de concentrer leurs énergies sur les Allemands pour un temps. Faisant ensuite le bond de l’autre côté de la Méditerranée, les troupes allemandes repoussèrent les Britanniques vers Tobrouk puis vers l’Égypte. Les Allemands purent à eux seuls repousser une contre-offensive britannique en Égypte en mai-juin 1941, mais l’Italie dut néanmoins fournir des troupes pour une variété de théâtres d’opérations, comme en France, en Grèce, en Yougoslavie et en Afrique du Nord. De plus, l’invasion allemande de la Russie en juin vit Mussolini déployer quatre divisions qui consommèrent en tout 100,000 soldats et une partie des équipements les plus modernes de l’armée italienne jusqu’en 1943.

À l’automne de 1941, l’Italie perdit la Somalie, l’Érythrée ainsi que l’Éthiopie, ce qui força son armée à demeurer sur la défensive en Afrique du Nord pour 1942, de concert avec un allié allemand qui prit progressivement le contrôle du théâtre d’opérations. La présence italienne en Afrique du Nord connut sa fin en mai 1943, avec la capitulation des dernières forces emprisonnées à Enfidaville (Tunisie). La prochaine ligne de défense fut constituée par la Sicile, où Mussolini put aligner un peu moins de 100,000 hommes et à peine 500 canons, 100 chars, 30 canons antiaériens et 40 chasseurs face à une invasion des Alliés, dont les 70,000 troupes d’assaut furent appuyées par 6 cuirassés, 15 croiseurs, 128 contre-torpilleurs et 2,500 avions.

Signe d'une revanche envisagée ou d'une nostalgie mal avisée? Le régime fasciste italien fit imprimer cette affiche de propagande dans les jours suivant la perte de l'Afrique en 1943. On y voit un soldat italien posé devant les cadavres de ses camarades avec cet avertissement: "Nous reviendrons!". Un subtil message à l'intention des Britanniques.

Lorsque la Sicile tomba en septembre 1943, Mussolini fut chassé du pouvoir et le nouveau gouvernement italien s’empressa de signer la paix avec les Alliés. Pendant 39 mois, l’Italie contesta la domination britannique en Méditerranée, mais tandis que l’Allemagne fournit à contrecœur une assistance, les Alliés firent de ce théâtre d’opérations une priorité en 1942-1943, par l’injection des ressources nécessaires. Ceux-ci comprirent l’importance de tenir Gibraltar et Suez, tout en attirant un maximum de soldats de l’Axe sur ce front que l’Allemagne jugea a priori comme secondaire. D’autre part, l’Allemagne répondit au changement de camp de l’Italie par le déploiement de 29 divisions dans la botte et sur le front balkanique afin de parer un éventuel débarquement allié, tout en « punissant » l’ancien partenaire. À ce sujet, notons que les Italiens perdirent 18,000 hommes en combattant les Allemands pour la seule année de 1943.

Les Britanniques débarquèrent donc à Reggio di Calabria le 3 septembre et les Américains à Salerne, d’où ils purent avancer vers le nord pour prendre Naples le 2 octobre, sans opposition. Le maréchal allemand Albert Kesserling arrêta l’offensive alliée sur la Ligne Gustav de novembre 1943 à mai 1944. Lorsque les Américains tentèrent de briser l’impasse en débarquant des troupes à Anzio en janvier (1944), les Allemands purent les contenir en les coinçant dans une poche, voire une petite tête de pont jusqu’en mai. D’autres attaques lancées contre la Ligne Gustav réussirent finalement à percer dans les secteurs de la rivière Rapido et de Monte Cassino en mai, ce qui amena la libération de Rome au début du mois suivant.

En bon ordre, Kesserling ordonna la retraite au nord vers la Ligne Gothique, avec laquelle les Alliés entrèrent progressivement en contact d’août à novembre 1944, mais qu’ils ne parvinrent pas à percer avant le mois d’avril suivant. À cette date, les Britanniques attaquèrent la Ligne Gothique à Ferrara et les Américains avancèrent vers Bologne, ce qui leur permit de déboucher dans la vallée du Pô le 20 avril 1945. Bologne tomba le 21, suivie de Gênes, Milan, Vérone, Padoue, et Venise (28-29 avril). Le 29 avril, le général allemand Heinrich von Vietinghoff accepta de signer une capitulation inconditionnelle qui entra en vigueur le 2 mai.

Conclusion

Ce court récit de la participation de l’Italie aux deux guerres mondiales laisse un portrait somme toute sombre de la performance de l’appareil militaire italien. Peu d’historiens en dehors de l’Italie firent des plaidoyers afin de défendre le bilan d’une armée dont il est important, à notre avis, de remettre les actions en contexte. Le premier élément commun aux deux guerres mondiales fut que l’armée italienne ne put que rarement saisir l’initiative des opérations. Autrement dit, elle livra des batailles qui « fixèrent » des unités ennemies sur des fronts particuliers, le tout afin de soulager la pression sur d’autres théâtres d’opérations que les puissances majeures contemporaines et les historiens après coup jugèrent plus stratégiques.

Ensuite, l’industrie militaire ne livra pas toujours la marchandise. Pendant le premier conflit mondial, l’armée italienne mit en ligne un impressionnant bombardier lourd, le Caproni, mais ne put faire de même en 1939-1945. En d’autres circonstances, ce fut la logistique qui fut défaillante. Relativement courtes en 1914-1918, les lignes de ravitaillement furent beaucoup plus étirées en 1939-1945 pour l’armée italienne, ce qui isola même certaines de ses unités dans les colonies d’Afrique de l’Est.

En troisième lien, les contemporains et les historiens jugèrent sévèrement certaines batailles qui se transformèrent en de véritables débâcles pour les Italiens. Caporetto demeure un symbole à cet égard, comme les forces italiennes subirent une dégelée en 1940 face à un ennemi grec dont un parieur n’aurait certes pas misé la victoire. Dans ces deux contextes, ceux de 1917 et de 1940, nombre de raisons expliquent rationnellement les défaites. Fatiguées, mal dirigées, mal ravitaillées et en fin de compte démoralisées, les troupes italiennes subirent le sort que n’importe quelle armée, à n’importe quelle époque, mais avec des circonstances similaires, aurait subi.

Pourtant, à Caporetto, l’armée italienne parvint à elle seule à réparer le désastre, comme elle livra une lutte héroïque en Tunisie, dans les derniers jours, voire les dernières heures de sa présence en Afrique du Nord en 1943. En histoire, tout est une question de contexte, de circonstances. L’armée italienne n’y échappa pas. Elle laissa derrière elle ses morts et ses amertumes.

La campagne de Birmanie (1941-1945)

Introduction

La campagne de Birmanie de 1941 à 1945 fut l’une des plus longues et en même temps l’une des moins connues de la Seconde Guerre mondiale. Une raison pouvant expliquer ce fait réside probablement dans l’idée que la Birmanie était un pays relativement sous-développé à l’époque. Par ailleurs, ce théâtre d’opérations avait une valeur stratégique certaine, d’où la férocité des affrontements qui s’y sont déroulés.

La Birmanie est un pays dont la géographie comprend une série de montagnes positionnées sur un axe nord-sud, en plus de rivières et de jungles qui rendent difficiles les déplacements. Par exemple, les rivières Chindwin et Irrawaddy constituent des voies de communication stratégiques à travers cette géographie variable et cahoteuse. Cependant, le réseau routier de l’époque était en piteux état et seulement quelques sentiers dans les cols montagneux permettaient de relier la Birmanie à l’Inde vers l’ouest, puis à la Thaïlande à l’est.

Quant à la capitale Rangoon, la ville servait de point d’entrée majeur en Birmanie. Localisée au sud du pays sur l’Irrawaddy et débouchant vers le Golfe du Bengale, Rangoon était desservie par un réseau de chemins de fer qui s’étendait sur un axe nord-sud. En clair, du contrôle de la capitale birmane et de son réseau ferroviaire dépendait tout mouvement et ravitaillement de troupes à l’intérieur du pays. À l’extrémité nord, la Route de Birmanie, qui s’étendait de Lashio vers Chungking, fournissait un accès direct vers la Chine. À ces difficultés géographiques, il faut ajouter celles liées à la météorologie. La Birmanie est un pays affecté par de fortes moussons, de la mi-mai à la mi-novembre, ce qui n’arrangeait en rien les problèmes de déplacements, sans oublier que le pays était miné par la malaria. Malgré tout, les forces alliées et japonaises considérèrent la Birmanie comme stratégique et le pays devint un théâtre actif d’opérations pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

La donne stratégique

Du point de vue japonais, la Birmanie avait de quoi séduire les stratèges, car le pays était un producteur de riz et de pétrole dont dépendait la machine de guerre nippone. Qui plus est, l’éventuel contrôle de la Birmanie par les Japonais leur permettrait de sécuriser par l’ouest l’ensemble de l’immense périmètre défensif qu’était le théâtre de l’Asie-Pacifique. Pour les Alliés, la Birmanie fut un théâtre d’opérations « obligé », dans la mesure où l’occupation de l’Indochine par les Japonais en 1941 fit du territoire birman le seul accès direct vers la Chine. Le contrôle de la Birmanie était vital, car elle demeurait la seule voie par laquelle pouvait circuler le matériel militaire américain qui était fourni à la Chine nationaliste dans le cadre d’accords de prêts-baux.

Lance-caporal et brigadier-général de la 14e Armée britannique (campagne de Birmanie).

En dépit de l’importance stratégique de la Birmanie, les Alliés, et en particulier les Britanniques, firent peu afin d’améliorer les dispositifs défensifs du pays avant la guerre. Rappelons que le pays était géré par l’administration coloniale britannique à partir de l’Inde jusqu’aux années 1930, moment de la création d’un « gouvernement » birman fantoche. D’ailleurs, un fort ressentiment populaire anti-britannique émergea à la même époque et il fut largement entretenu par la propagande japonaise au début des années 1940. Au plan militaire, la nation birmane ne possédait que de peu de troupes entraînées. On constate la formation de la 1ère Division Birmane dont l’organisation et l’entraînement des troupes s’apparentèrent davantage à celles d’un corps de police. Ces forces ne disposèrent d’aucun blindé, canon lourd ou avion. À la faiblesse de ces forces, on observe également de sérieuses carences au niveau de la planification stratégique. L’organisation de la défense de la Birmanie relevait de cinq différents quartiers-généraux britanniques pendant l’année et demie qui précéda le début des hostilités.

En ce qui a trait aux opérations militaires, celles livrées en Birmanie peuvent se diviser en trois phases distinctes. De janvier à mai 1942, les Japonais envahirent le pays et contraignirent les Britanniques à se retirer. Ensuite, de septembre 1942 à août 1943, les Alliés tentèrent à plusieurs reprises et sans succès de reprendre l’initiative, sans toutefois y consacrer les ressources nécessaires. Simultanément, ils construisirent des infrastructures logistiques et formèrent de nouvelles troupes pour reprendre l’offensive. Enfin, la troisième phase s’étendit d’octobre 1943 à mai 1945, une période marquée par une série d’offensives alliées qui leur permirent d’expulser les Japonais et réoccuper la Birmanie.

L’invasion japonaise (1941-1942)

Ce fut au moment où les Japonais furent satisfaits de la progression de leurs troupes en Malaisie qu’ils décidèrent de tourner leur attention vers la Birmanie. La campagne birmane débuta le 23 décembre 1941 avec le bombardement de Rangoon par l’aviation nippone, ce qui bouscula les activités portuaires tout en créant un climat de peur dans la population. Cette opération préliminaire fut suivie par le début de l’invasion terrestre à la mi-janvier de 1942. La 15e Armée du général Shojiro Ida franchit la frontière à partir de la Thaïlande et s’empara d’une série d’aérodromes situés dans la région du Tenasserim au sud-est de la Birmanie.

En face, chez les Britanniques, la réaction à l’invasion nippone fut lente et mal coordonnée. Le commandant du théâtre de l’Asie-Pacifique, le général Archibald P. Wavell, dirigea de très loin la défense et les maigres forces du plus haut gradé physiquement sur place, le général Harold Alexander, ne purent stopper les cinq divisions bien entraînées de l’armée japonaise affectées à cette campagne. La première décision prise par Wavell fut de dépêcher d’urgence la 17e Division Légère Indienne en janvier 1942, suivie de la 7e Brigade Blindée le mois suivant. Cependant, ces unités étaient pauvrement équipées et mal préparées à livrer une guerre en pleine jungle.

Carte du théâtre d'opérations de Birmanie (1941-1945).

Battues à Moulmien (30-31 janvier) et à Sittang (18-23 février), les forces britanniques ne purent enrayer l’avance japonaise, si bien que Rangoon tomba le 7 mars. La capitale perdue, les Britanniques voulurent rétablir une ligne défensive au nord du pays, entre les localités de Prome et Toungoo. Or, les Japonais anticipèrent la manœuvre par une série d’assauts frontaux visant à fixer sur place l’ennemi, tout en envoyant diverses colonnes à travers la jungle pour prendre les Britanniques à revers. En clair, le mouvement des forces britanniques vers le nord fut davantage dicté par les Japonais, ce qui ajouta à la confusion et à l’incapacité des Britanniques d’organiser une défense crédible. De plus, le nouveau commandant du Corps d’armée de Birmanie, le général William J. Slim, reçut quelques renforts chinois sous le commandement nominal du général américain Joseph Stilwell, mais encore là, l’avance japonaise sembla impossible à arrêter.

La fin de la première phase de la campagne en mai 1942 peut se résumer ainsi : les Britanniques et les Chinois avaient été expulsés du pays et la Route de Birmanie (nord) était sous contrôle nippon. Quant aux pertes enregistrées au cours de ces cinq premiers mois, elles s’élevèrent à 30,000 sur les 42,000 combattants disponibles chez les Britanniques. De ce nombre, la moitié des soldats « perdus » étaient en fait des Birmans qui avaient tout simplement déserté et disparu dans la société civile. De leur côté, les alliés chinois avaient perdu 50,000 combattants sur les 95,000 engagés et il leur restait seulement une division d’infanterie encore capable de livrer bataille. En face, les Japonais déploraient la perte d’à peine 7,000 hommes.

La seconde phase : l’usure (1942-1943)

Ce qui inquiéta à première vue le haut commandement britannique ne fut pas tant la perte de la Birmanie que la crainte de voir les Japonais envahir l’Inde sitôt la saison sèche revenue. En conséquence, il fallut que les Britanniques retournent à l’offensive le plus tôt possible, ne serait-ce que pour soutenir le moral de leurs forces et parfaire leur entraînement. Cependant, leur habileté à soutenir un tel effort fut lourdement hypothéquée par le manque de troupes entraînées et par les piètres infrastructures logistiques à leur disposition dans la région frontalière indienne de l’Assam.

Soldat de l'armée impériale japonaise en tenue de combat de jungle.

Cela nous ramène à la situation précédemment décrite lorsque nous évoquions la seconde phase de la campagne birmane, à savoir qu’elle constitua une période d’adaptation, mais surtout de renforcement des structures militaires et logistiques des Alliés. À titre d’exemple, la 10e Armée de l’Air américaine commença son déploiement en Inde en mars 1942, bien que le théâtre indo-birman apparut secondaire aux planificateurs américains et britanniques, pour la raison que le théâtre nord-africain demanda davantage de ressources à cette époque. De plus, les exigences posées par le maintien de la sécurité et de l’ordre en Inde demandèrent aux Britanniques le maintien de près de soixante bataillons uniquement pour garder les réseaux ferroviaires, sans oublier que les pressions du Mahatma Gandhi pour amener Londres à reconnaître l’indépendance de l’Inde causèrent de fréquents désordres publics. Bref, l’une des priorités des Alliés au printemps de 1942 fut de rétablir les infrastructures de transport dans l’Assam, à la frontière de la Birmanie, afin d’ériger les chemins de fer et routes nécessaires pour appuyer une éventuelle offensive.

En dépit de ces contraintes, et pour ne pas relâcher la pression sur les Japonais, tel que mentionné précédemment, le général Wavell dirigea une offensive côtière vers le sud contre la ville d’Akyab. Ce qu’on appela la Première Campagne d’Arakan connut un début prometteur en septembre 1942 devant la progression de la 14e Division britannique jusqu’au moment où elle fut arrêtée devant Donbaik. Le front se stabilisa donc autour d’Akyab pour la période de janvier à mars 1943, jusqu’à ce que les Japonais lancèrent une contre-offensive qui contraignit les Britanniques à se replier au nord de Maungdaw en avril. Déçus de la tournure des événements, les Britanniques avaient néanmoins fait un constat. Si l’offensive côtière s’avéra un échec, il fallut alors trouver une alternative, qui fut d’entraîner des troupes à la guerre irrégulière en les ravitaillant par la voix des airs. À cet égard, le recours à l’arme aérienne put sembler prometteur, mais les déceptions furent aussi au rendez-vous. Par exemple, en février 1943, le brigadier-général Orde C. Wingate conduisit une attaque contre le réseau ferroviaire ennemi au nord de Mandalay. Malgré certains succès, Wingate perdit le tiers de sa force aérienne et dut se replier en avril.

Pour résumer la situation, les Alliés en Birmanie se trouvèrent dans une impasse au printemps de 1943. La résistance ennemie peut en partie expliquer le problème, mais l’essentiel demeure dans le manque de ressources consacrées par les Alliés à ce théâtre d’opérations. Le dossier birman fut quelque peu discuté lors de la conférence Quadrant tenue à Québec en août. Il était évident que ce front demeurait secondaire, car le dossier majeur abordé par Quadrant avait été celui de la réouverture d’un front à l’ouest de l’Europe pour 1944. Cependant, le désir des États-Unis d’accroître leur aide militaire à la Chine eut comme corollaire d’augmenter les ressources disponibles pour la Birmanie.

Premièrement, il fallut réorganiser de fond en comble la structure du haut commandement en créant le Southeast Asia Allied Command qui comprendrait la direction des forces opérant en Birmanie, à Ceylan (Sri Lanka), en Malaisie, dans les Indes néerlandaises, en Thaïlande et en Indochine. Ce fut l’amiral britannique Lord Louis Mountbatten qui hérita du poste de commandant en chef de ce nouveau théâtre d’opérations. L’une des missions de Mountbatten apparut très claire : utiliser les forces à sa disposition afin de dégager le nord de la Birmanie et rétablir la communication terrestre avec la Chine. Moutbatten devait également trouver une manière de faire avancer les forces britanniques vers Arakan à partir d’Imphal à travers le Chindwin, en même temps que le général américain Stillwell attaquerait au sud le long de la Route Ledo.

D’emblée, cette offensive serait beaucoup mieux coordonnée. Pour assister l’avance de Stillwell, on forma le 5307th Composite Unit (Provisional), une sorte de grand commando sous la direction du brigadier-général américain Frank Merrill. À cela, les Chinois participeraient à l’offensive en attaquant à partir du Yunnan vers la Birmanie, tandis que les avions de Wingate harcèleraient les communications ennemies dans le secteur d’Indaw.

Des commandos américains du 5307th Composite Unit (Provisional) dans la jungle birmane. De concert avec leurs alliés birmans et chinois, ces combattants exécutèrent nombre d'opérations de type guérilla contre les positions japonaises.

Les Alliés reprennent l’initiative (1943-1945)

L’offensive de Stillwell débuta en octobre 1943 et elle eut pour objectif de capturer les aérodromes de Myitkyina situés à la fin de la voie ferrée reliant Rangoon et Mandalay. Encore une fois, les débuts furent prometteurs, mais l’offensive américaine s’enlisa pendant un mois (23 novembre – 23 décembre), de même que l’assaut britannique commencé en novembre fut arrêté en février 1944. Les Japonais lancèrent en mars une contre-offensive avec la 15e Armée dirigée par le général Renya Mutaguchi. L’offensive d’Imphal avait pour objectif de déboucher en Inde, espérant ainsi relâcher la pression sur les forces nipponnes à l’est de la Birmanie. Là aussi, l’offensive fut arrêtée en juillet et on revint à une situation d’impasse.

L’échec des offensives alliées de l’automne de 1943 et du printemps de 1944 ne fut pas une bonne nouvelle, mais un élément positif en ressortit : l’armée japonaise était usée. Les Alliés comprirent donc que l’usure finirait par vaincre l’ennemi et c’est dans cette optique qu’il fallut renouveler l’assaut. Appuyé par le commando de Merrill et la force aérienne de Wingate (qui tous deux avaient reçu l’aide du U.S. 1st Air Commando Group), le général Slim s’empara cette fois des aérodromes de Myitkyina (17-18 mai), puis il fit le siège de la ville entre le 18 mai et le 3 août 1944.

Dans ce scénario, une fois encore, l’usure eut raison des forces japonaises. D’ailleurs, en juillet, l’escalade des problèmes liés au mauvais ravitaillement des troupes, combinée aux pertes militaires, força les Japonais à commencer le repli du nord de la Birmanie. Celui-ci fut accentué par la pression des troupes chinoises qui commencèrent une attaque le long de la Route de Birmanie en août, bien qu’elles fussent arrêtées près de la frontière dans les environs de Lungling et de Tengchung. Vers la fin de 1944, les pressions alliées contraignirent les Japonais à se retirer en direction sud, vers l’ouest et le centre de la Birmanie, malgré qu’ils occupèrent toujours d’importants secteurs, notamment la Route de Birmanie entre Lashio jusqu’aux abords de la frontière chinoise.

Le début de l’année 1945 vit les Alliés prêts à renouveler l’offensive. Cette fois, contrairement aux années précédentes, les Alliés disposèrent d’importantes bases logistiques dans la province indienne de l’Assam et le retour en poste du général américain Stillwell en octobre 1944 permit à Mountbatten de créer un état-major anglo-américain intégré. Selon les plans soumis par le général britannique Oliver Leese, le commandant des forces terrestres alliées de l’Asie du Sud-Est, l’année 1945 verrait les Chinois attaquer afin de rouvrir la Route de Birmanie, tandis que la 14e Armée du général Slim avancerait vers Mandalay et, si possible, jusqu’à Rangoon.

D'une mousson à l'autre, en pleine jungle et face à un ennemi aguérri, le front de Birmanie fut un théâtre d'opérations important de la Seconde Guerre mondiale.

Quant à la portion britannique de l’offensive, leur 15e Corps avancerait au sud le long de la côte ouest de la Birmanie, tout en s’emparant des aérodromes dans le but de disposer davantage de bases de ravitaillement. Dans ce contexte, il est probable que les Alliés auraient à affronter ce qui restait des forces japonaises en Birmanie. Sachant cela, Slim espéra livrer bataille sur un terrain plat et ouvert, en particulier dans le secteur au nord de Mandalay. Cependant, en face, le lieutenant-général Hyotaro Kimura, le nouveau commandant japonais, préféra se replier sur une ligne défensive établie le long des localités d’Akyab-Mandalay-Lashio. Ce faisant, Kimura escompta préserver une partie de ses forces afin de concentrer ses efforts contre la portion britannique du front allié qui lui sembla plus faible, surtout au moment où les troupes britanniques s’apprêtèrent à travers l’Irrawaddy. Enfin, toujours selon le calcul de Kimura, les Japonais se retourneraient contre les Chinois, et ce, avant que les Britanniques n’aient eu le temps de se réorganiser.

Séduisant en théorie, le plan de Kimura ne put réellement s’appliquer dans la pratique. Son armée en Birmanie était minée par des problèmes majeurs de ravitaillement, sans oublier qu’elle subissait les attaques aériennes continuelles de l’aviation alliée. Bien équipées et ravitaillées, les troupes chinoises s’emparèrent de Lashio le 7 mars, ce qui permit de rouvrir un accès direct vers la frontière de leur pays. Du côté américain, leurs troupes attaquèrent les lignes de ravitaillement ennemies au sud de Mandalay, ce qui força Kimura à abandonner cette dernière localité le 20 mars.

Conclusion

Le renouvellement des offensives alliées au printemps de 1945 signifia une seule chose dans la perspective japonaise : l’incapacité de maintenir cette fameuse ligne défensive d’Akyab-Mandalay-Lashio mentionnée précédemment. Sous les pressions combinées des forces anglo-américaines, la capitale Rangoon finit par tomber à la suite d’un assaut amphibie précédemment préparé par des largages parachutistes le 2 mai. De ce moment et jusqu’à la capitulation japonaise le 15 août, le reste de la campagne militaire de Birmanie se solda par des actions éparses afin d’éliminer des poches isolées de résistance ennemie.

Cela étant, la campagne de Birmanie peut nous apparaître obscurcie par d’autres phases militaires de plus grande ampleur de la Seconde Guerre mondiale. Il n’en demeure pas moins qu’elle fut l’une des plus meurtrières pour un théâtre d’opérations d’importance « secondaire ». À cet égard, il n’existe pas de données fiables établissant les pertes enregistrées par les forces chinoises. Par contre, on estime à plus de 71,000 le nombre de soldats du Commonwealth britannique tombés, à près de 9,000 pour les Américains, contre 106,000 hommes perdus par l’armée japonaise.