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La Guerre de Crimée (1853-1856)

Introduction

La Guerre de Crimée, l'un des premiers conflits à être photographié.

La Guerre de Crimée de 1853 à 1856 mit un terme à une période de paix de trente ans suivant la signature du Traité de Vienne qui avait mis fin aux guerres napoléoniennes en Europe. Le problème à la base de l’ouverture des hostilités en Crimée réside dans la faiblesse de l’Empire ottoman et dans les opportunités offertes à l’Europe de s’interposer dans les affaires ottomanes, dans le contexte de l’oppression par le pouvoir turc des populations chrétiennes vivant alors dans cet empire décadent.

Cela dit, le nouveau président de la France, Napoléon III (Louis-Napoléon), exploita les faiblesses ottomanes afin de se voir garantir par la Turquie des concessions pour l’Église catholique en Palestine, où régna alors une dispute entre les moines catholiques et leurs homologues orthodoxes à Jérusalem. Ce faisant, Louis-Napoléon espéra obtenir l’appui d’éléments conservateurs français pour le coup d’État qu’il planifiait. Pour sa part, la Russie du tsar Nicholas Ier répliqua à son tour en dépêchant une mission visant, cette fois, à protéger les droits des Grecs orthodoxes. Les Turcs cédèrent le pas, sûr que le problème du traitement des minorités chrétiennes de l’Empire se réglerait par lui-même.

Une fois au pouvoir, l’empereur français Napoléon III perdit rapidement son intérêt face à l’Empire ottoman, mais le tsar Nicholas décida de mettre au pas, une fois pour toutes, l’« Homme malade de l’Europe ». Espérant obtenir l’appui de la Prusse, de l’Autriche et de l’Angleterre, Nicholas avait la ferme intention de dépecer l’Empire ottoman, du moins la partie européenne de celui-ci. L’Histoire démontra par la suite que Nicholas fit un mauvais calcul, dans la mesure où ni l’Angleterre, ni l’Autriche ne voulurent voir la Russie contrôler le détroit stratégique des Dardanelles reliant la Mer Noire à la Méditerranée.

Le début de la guerre ou l’échec du jeu diplomatique

Sentant qu’un règlement diplomatique à la crise serait possible, la France décida d’appuyer la position de l’Angleterre dans ce dossier, ce qui signifia qu’elle rejeta les prétentions russes qualifiées d’outrageantes. Tenant plus ou moins compte des prises de position officielles des puissances de l’Europe occidentale, la Russie prit l’initiative, en juillet 1853, d’occuper les Principautés danubiennes (la Roumanie moderne) dans le but de mettre de la pression sur Istanbul. L’Autriche réagit très mal à cette nouvelle, car l’occupation russe d’une portion du Danube menaça carrément ses intérêts économiques et son accès vers la Mer Noire.

Par ailleurs, la Turquie, cet « Homme malade », abandonna sa position de laissez-faire et décida d’offrir une résistance habile et surtout agressive, ce qui ne fut pas sans surprendre l’Autriche, la France et l’Angleterre. Bien qu’étant de prime abord favorable à un règlement politique du conflit, la Turquie déclara la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. Ses troupes traversèrent le Danube et battirent une force russe à Oltenitza (vers Bucarest) le 4 novembre suivant. Sans tarder, la Russie offrit une réplique dévastatrice en battant la flotte ottomane à Sinope (nord de l’Anatolie) le 30 novembre.

Soucieuse de protéger son commerce avec la Turquie et de maintenir le régime en place pour garantir son accès à l’Inde, l’Angleterre, de concert avec une France opportuniste (et en quête de gloire militaire pour venger la défaite de 1812), s’empressa d’appuyer la Turquie en envoyant à la Russie une demande officielle d’évacuation des Principautés danubiennes. L’ultimatum franco-britannique devait expirer à la fin du mois de mars de 1854, soit à une période de l’année où les glaces à la hauteur de Reval (Tallin, Estonie) dans la Mer Baltique ouvriraient la voie à la marine britannique dans le but d’éliminer la rivale russe. Toujours du point de vue britannique, Londres fut convaincue que la seule manière de forcer la main à la Russie serait donc d’éliminer sa marine militaire au nord, dans la Baltique, ce qui lui permettrait également de réduire la puissance de la capitale Saint-Pétersbourg non loin. Enfin, un contrôle britannique de la Baltique diminuerait l’influence de la Russie sur la Pologne, un autre dossier qui préoccupa alors les autorités britanniques.

Carte des opérations en Crimée: A) Alma (sept. 54); B) Balaklava (oct. 54); C) Inkerman (nov. 54); D) Tchernaïa (août 55); E) Siège de Sébastopol (sept. 54 - sept. 55).

Dans cet ordre d’idées, au moment où débutèrent les hostilités, une armée alliée forte de 60,000 hommes se trouva déjà en Turquie pour assurer la défense d’Istanbul. Cette armée fit mouvement vers Varna sur la côte bulgare, mais les Alliés durent modifier leur stratégie au moment où l’Autriche demanda à la Russie d’évacuer les Principautés danubiennes. Nous sommes alors au mois d’août de 1854 et la présence des troupes autrichiennes finit par créer une sorte de tampon entre les différents belligérants. Malgré que leur armée fut ravagée par une épidémie de choléra, les Alliés adoptèrent alors un plan britannique de débarquement en Crimée, un plan qui consista à prendre d’assaut la base navale de Sébastopol et détruire tous navires militaires russes se trouvant dans les installations portuaires. En apparence simple, cette opération était censée pouvoir s’exécuter en un délai de deux semaines. Or, il en prit aux Alliés douze mois, trois batailles majeures et un nombre infini d’actions localisées entre deux belligérants, dont les armées bien équipées s’enterrèrent profondément dans des tranchées autour de la ville.

La campagne en Crimée : l’enjeu stratégique de Sébastopol

Dans ce contexte, les combats de la Guerre de Crimée furent d’une rare violence selon les standards de l’époque. À titre d’exemple, la bataille de l’Alma du 20 septembre 1854 fut la première à voir l’utilisation de mousquets à canons rayés, même si ce furent seulement les forces franco-britanniques qui en disposèrent. Combiné à leurs habiletés tactiques supérieures et à leur sens de l’initiative, cet avantage technique donna aux Alliés le tempo nécessaire pour repousser les Russes hors d’une position stratégique fortifiée située au nord de Sébastopol. Fixés au nord de la ville, les Russes se replièrent au sud, si bien que les Alliés maintinrent la pression à partir du nord, essentiellement pour éviter une rupture des communications dans leur chaîne de commandement. Par la suite, tout en ayant réussi à fixer les Russes au nord de la ville, les Alliés disposèrent de suffisamment de troupes pour entreprendre l’encerclement de Sébastopol et ainsi faire un siège en bonne et due forme.

Illustration représentant les troupes russes prises dans les fortifications de Sébastopol, lors du siège franco-britannique de septembre 1854 à septembre 1855. Certaines armes utilisées (ex: artillerie lourde) et certaines tactiques (ex: tranchées) rappellent quelque peu les conditions de la Première Guerre mondiale.

Inquiétante en apparence, la situation ne sembla pas l’être pour les Russes. En effet, ces derniers profitèrent des manœuvres alliées d’encerclement afin de parfaire leurs dispositifs défensifs, tout en donnant le temps nécessaire à leur armée de campagne basée au centre de la Crimée de prendre l’assiégeant de flanc. La première tentative russe de dégagement de Sébastopol eut lieu lors de la célèbre bataille de Balaklava du 25 octobre 1854. Cet affrontement se solda avec la fameuse charge de la Brigade légère qui, bien que désastreuse pour les Britanniques, fut une opération militaire des plus audacieuses, où la cavalerie britannique perdit 118 des 620 soldats engagés. Bien qu’étant une victoire des Russes, la charge de la Brigade légère causa une onde de choc dans leurs rangs, où le courage et le stoïcisme déployés par les Britanniques firent en sorte qu’à l’avenir, les Russes éviteraient autant que possible d’affronter la cavalerie ennemie en terrain ouvert.

Deux semaines plus tard, le 5 novembre, les Russes reprirent l’offensive à Inkerman, où ils furent repoussés avec de lourdes pertes par des groupes isolés de fantassins britanniques. La semaine suivante, ce fut au tour de Dame Nature de se mettre de la partie, où de violentes tempêtes en mer finirent par couler nombre de navires de transport et de ravitaillement, tout en rendant les routes impraticables. L’année 1854 s’acheva donc sur une impasse sur la ligne de front autour de Sébastopol. Dans le courant de l’hiver, les Alliés furent rejoints par le royaume italien de Sardaigne, qui dépêcha en Crimée un utile contingent de 10,000 soldats, en échange d’un appui franco-britannique afin que les Autrichiens se retirent d’Italie à la même époque.

Illustration représentant l'épique charge de cavalerie de la Brigade légère menée par Lord Cardigan lors de la bataille de Balaklava du 25 octobre 1854.

À l’arrivée du printemps de 1855, les Alliés, qui bénéficièrent d’importants renforts français et d’une amélioration des infrastructures logistiques, commencèrent leurs manœuvres visant à prendre d’assaut Sébastopol, tandis que les canonnières britanniques couperaient les lignes de ravitaillement russes passant par la Mer d’Azov. Les Russes tentèrent une dernière contre-offensive de dégagement pour le moins désespérée, par un assaut dans lequel l’armée du prince Michel Gorchakov perdit 8,200 hommes avant d’être repoussée par les forces franco-sardes lors de la bataille de la Tchernaïa, le 16 août 1855. C’est alors que les Russes se résignèrent à la défaite et décidèrent d’évacuer la ville après que les forces françaises eurent pris d’assaut l’important bastion Malakhov le 9 septembre. Ce faisant, les Alliés purent enfin s’installer dans Sébastopol et entreprendre la destruction des installations portuaires. Cette défaite des Russes fut partiellement compensée par leur victoire remportée dans le Caucase à Kars, lorsqu’ils défirent une armée turque le 26 novembre, tout en tenant en échec un début de rébellion chiite dans la région.

Dans la Mer Baltique, la puissante flotte de guerre franco-britannique parvint à capturer et détruire la forteresse de Bomarsund (près de la côte suédoise) le 16 août 1854. Par la suite, cette même force démolit par bombardement la forteresse-arsenal de Sweaborg près de Helsinki, du 7 au 11 août 1855, tout en menaçant Cronstadt et Saint-Pétersbourg.

La guerre périphérique

Comme l’indique son appellation, les batailles majeures se déroulèrent en Crimée, mais il ne faut pas oublier que la campagne s’étendit vers d’autres zones géographiques qui couvrirent une large surface du continent européen. Cela dit, en dépit des victoires importantes pour les Alliés (victoires obtenues essentiellement en considération de l’état d’impréparation initial de l’armée russe), ces derniers se rendirent compte qu’à terme, ils ne pourraient vaincre la Russie. Par exemple, la France, sans le dire ouvertement, souhaita terminer la guerre afin de tirer profit de ses récentes victoires et ainsi renforcer le prestige domestique de Napoléon III.

Quant aux Britanniques, Londres souhaita assurément terminer la guerre à son avantage, mais en prenant soin de forger une stratégique qui ferait en sorte de contraindre Saint-Pétersbourg à accepter la démilitarisation de la Mer Noire et que l’Europe occidentale prenne en charge la question turque évoquée en introduction. Du côté russe, la perspective des défaites militaires, celle d’une pause pour refaire l’armée et celle de la menace d’un assaut naval franco-britannique contre Cronstadt et Saint-Pétersbourg servirent à convaincre le pouvoir impérial d’accorder audience à une initiative de paix franco-autrichienne au début de 1856.

Un peu plus loin du principal théâtre des opérations en Crimée, les Alliés attaquèrent également la Russie à partir de la Mer Blanche et de l’Océan Pacifique, mais ce furent davantage l’héroïsme des soldats et les bévues tactiques monumentales, le tout combiné avec la médecine de campagne de Florence Nightingale, qui vinrent à dominer la littérature d’après-guerre sur le sujet. En clair, la Mer Baltique, où d’importants événements se déroulèrent tels que mentionnés, fut en quelque sorte ignorée, principalement parce que les pertes militaires furent beaucoup moins élevées qu’en Crimée.

À la signature du Traité de Paris, le 30 mars 1856, la Russie dut retourner la partie sud de la Bessarabie et la bouche du Danube à l’Empire ottoman. Quant à la Moldavie, à la Valachie et à la Serbie, ces régions furent placées sous « protection » internationale, plutôt que sous la tutelle de la Russie. En retour, le Sultan turc s’engagea à respecter les droits de ses sujets chrétiens et les Russes furent empêchés de rebâtir une flotte de guerre en Mer Noire, de même que de reconstruire la forteresse de Bomarsund.

Officiers et zouave de l'armée française en Crimée.

La transition technologique

D’un strict point de vue militaire, on peut affirmer que la Guerre de Crimée, en termes de violence et de technologies déployées, se situe quelque part entre les standards observés lors des campagnes napoléoniennes et ceux de la Première Guerre mondiale. On assista à une guerre qui, étrangement, combina certains éléments comme la beauté d’uniformes colorés et voyants, des tactiques n’ayant pas évolué et des armes d’une relative avancée technique. De plus, la Crimée vit poindre toute la question des difficultés logistiques pour ravitailler des armées affamées, où les combattants durent s’enterrer face à une puissance de feu accrue.

Par ailleurs, la Guerre de Crimée fut la première à avoir fait l’objet de reportages journalistiques d’un style relativement moderne, notamment avec le Times de Londres qui dépêcha un correspondant, W. H. Russell, qui envoya régulièrement des communications à partir de la ligne de front. De plus, la Crimée vit la première utilisation de navires de guerre blindés, du télégraphe électrique intercontinental, des mines sous-marines et de la photographie de guerre. Enfin, comme c’est le cas lorsqu’éclate un conflit de cette ampleur, les nations non belligérantes dépêchèrent des observateurs militaires comme ceux des États-Unis, qui se trouvèrent confrontés, moins de dix ans plus tard, à une guerre aux standards similaires. Quant aux coûts humains du conflit, ceux-ci furent immenses pour l’époque. L’Angleterre perdit 25,000 combattants, la France 100,000 et la Russie environ 1 million, la très grande majorité de ces soldats morts à la suite de maladies et de négligences de toutes sortes.

L'un des reporters qui couvrit la guerre en Crimée, W. H. Russell du London Times.

En ce sens, les Britanniques avaient suivi leur stratégie initiale qui consistait à livrer une guerre limitée, où la puissance navale jouerait le rôle principal, de même que le blocus économique. Londres se fia davantage sur la contribution de ses alliés et sur sa capacité industrielle en ce qui a trait à son effort de guerre. Malgré tout, le premier ministre de l’époque, Lord Palmerston, dut faire un choix entre une guerre limitée ou une guerre totale. Cette dernière option impliquerait la mise en place d’une série de réformes sociales et politiques si Palmerston souhaitait avoir l’opinion publique britannique de son côté. À la place, le premier ministre préféra l’option d’une guerre limitée et ainsi préserver la société britannique telle qu’elle fut à l’époque. Dans les faits, seule l’Angleterre put se payer le luxe d’avoir le choix entre de telles options. Qui plus est (et c’est là que réside la grande victoire pour les Britanniques), la Guerre de Crimée mit un terme, du moins pour trente ans et à leur avantage, à la rivalité anglo-russe pour l’influence globale dans le monde.

Conclusion

Comme mentionné en introduction, la Guerre de Crimée mit fin à certains mythes. Le premier, né du règlement de Vienne de 1815, à l’effet que la paix signée par les cinq grandes puissances d’alors (l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Prusse et la Russie) serait préservée. Le second mythe fut celui de la soi-disant invincibilité de l’armée russe, qui fut battue sur son propre terrain par des adversaires aux équipements nettement plus sophistiqués. L’autre grand perdant de cette campagne fut indirectement l’Autriche, qui ne sut tirer des leçons de la Crimée et qui fut parallèlement expulsée d’Italie et d’Allemagne en une décennie, sans oublier qu’elle dut signer un accord avec la Hongrie pour la préservation de son empire et de la dynastie habsbourgeoise. La Crimée avait ainsi démontré que la structure de fonctionnement des empires « classiques » (autrichien, russe, turc…) n’était pas adaptée à livrer une guerre moderne. Ce serait désormais les États-nations qui connaîtraient une montée en puissance importante à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Notons enfin que le choc de la défaite força la Russie à concevoir un ambitieux programme de réformes internes et d’industrialisation sous la direction du tsar Alexandre II, qui arriva au trône en 1855. La défaite russe facilita également la future réunification de l’Allemagne, tandis que la France redevint, pour un temps, une puissance dominante qui contribua militairement à l’unification de l’Italie.

La Première Guerre mondiale (1914-1918). Seconde partie: le front Est et les théâtres extérieurs

Introduction

Des soldats russes.

Nous reprenons la suite du compte-rendu des principales phases militaires de la Première Guerre mondiale par l’exploration des combats qui se sont déroulés en Europe de l’Est, de même que dans les Balkans, au Moyen-Orient, sans oublier les opérations menées en Afrique et dans le Pacifique.

Sans trop exagérer (et si c’était le cas, nous en ferions amende honorable), il nous semble que les historiographies anglophone et francophone de la guerre de 1914-1918, du moins celles qui nous sont familières, n’aient pas abordé le sujet de la guerre à l’Est avec le même intérêt que celle à l’Ouest. Pourtant, les affrontements s’étant produits dans les théâtres d’opérations autres que celui du front Ouest furent nombreux et tout aussi sanglants, quand il ne s’agissait carrément de massacres de populations, comme ce fut le cas lors du génocide du peuple arménien par le gouvernement turc en 1915-1916.

En dépit de terrifiantes similitudes avec ce qui se passa à l’Ouest, la nature de la guerre à l’Est et dans d’autres théâtres d’opérations présente aussi quelques variantes, que nous tenterons de relever dans cet article.

La campagne à l’Est (1914-1915)

L’immensité du territoire d’Europe de l’Est, et particulièrement celui de la Russie, fait ressortir une première différence avec la situation à l’Ouest. Il s’agit du ratio « soldat-espace » qui était plus faible en Russie, ce qui signifiait que les combattants disposaient d’un plus vaste espace de manœuvre, mais cela avait comme principal désavantage que les lignes de ravitaillement étaient beaucoup plus étirées. Par exemple, lorsqu’une percée du front était achevée, les difficultés inhérentes au redéploiement de l’artillerie signifiaient que l’armée victorieuse pouvait difficilement exploiter ses succès.

Un régiment d'infanterie austro-hongrois sur le front de l'Est.

D’autre part, en plus de la présence des forces allemandes sur le terrain, le front de l’Est impliqua d’autres nations, dont la Russie et les différents peuples composant son empire, de même que ceux de l’un de ses adversaires, l’Autriche-Hongrie. Notons aussi que la Russie et l’Autriche-Hongrie, en particulier, n’étaient pas préparées à subir et gérer les difficultés de toutes sortes associées à la guerre moderne. Dans le cas de l’Autriche-Hongrie, celle-ci eut à livrer une lutte sur trois fronts. D’abord, la guerre débuta en Serbie pour l’empire des Habsbourg, où la résistance serbe préoccupa le haut commandement autrichien. Ensuite, il fallut consacrer d’importantes ressources au front russe, une zone qui préoccupa particulièrement les Allemands, mais nullement les nations slave et ruthène de l’Empire austro-hongrois. Enfin, le front italien, où l’Autriche-Hongrie dut y dépêcher des contingents, malgré que l’Italie eut fait partie de la même alliance qu’elle avant les hostilités.

Pour cette armée austro-hongroise polyglotte, et quelque peu en retard quant à la modernisation de ses équipements et de son administration, cette guerre sur trois fronts serait possible à gérer tant et aussi longtemps qu’elle recevrait l’assistance de l’Allemagne. Fort heureusement pour les Puissances Centrales, la Russie n’était pas dans une meilleure position au début du conflit. Le haut commandement russe plaça ses espoirs dans la soi-disant puissance de la cavalerie pour l’offensive, puis dans la consolidation d’un réseau de fortifications aux fins défensives. Le problème fut que, tant pour la cavalerie que pour la fortification, les événements de 1914 démontrèrent hors de tout doute que face à un armement moderne, le cheval pouvait être stoppé net et le fort être méthodiquement détruit.

Des soldats russes à l'assaut. En arrière-plan, l'ennemi ouvre le feu.

De plus, les généraux russes ne s’entendirent pas du tout, au point où des cliques se constituèrent, quant à la stratégie offensive à adopter. Devait-on porter l’effort au nord, contre l’Allemagne en Prusse orientale, ou au sud vers la Hongrie? En théorie, l’armée russe disposa des ressources suffisantes pour exécuter simultanément les deux offensives, mais dans les faits, son état-major général ne fut pas adapté, ni ne comprit parfaitement les réalités de la guerre moderne. À cela, l’entrée en guerre de l’Empire ottoman à la fin de 1914 ouvrit un autre front pour la Russie, ce qui engendra d’autres divisions au sein du haut commandement. Cette même crise aux plus hauts échelons se transporta sur le terrain. Que ce soit en Russie ou en Autriche-Hongrie, les combats de l’automne de 1914 décimèrent les rangs des officiers et des sous-officiers, si bien que leur remplacement constitua un épineux problème qui perdura jusqu’à la fin.

Carte du front de l'Est au début de 1916. On remarque l'ampleur du territoire conquis par les armées des Puissances Centrales aux dépens de la Russie depuis le début des hostilités. (Cliquez pour agrandir.)

La guerre à l’Est débuta aussi en août 1914, avec quelques avancées initiales de l’armée russe en Prusse orientale et dans la partie est de l’empire austro-hongrois. Ces succès furent brefs, dans la mesure où ils furent arrêtés net par l’éclatante victoire des troupes allemandes lors de la bataille de Tannenberg (nord de Varsovie) à la fin août. Les Russes perdirent alors 125,000 hommes, les stratégiques Lacs Mazures, puis un autre contingent de 125,000 soldats le mois suivant, contre des pertes allemandes variant entre 20,000 et 25,000 hommes pour la même période. Le désastre de Tannenberg n’empêcha pas la Russie d’inscrire une belle victoire contre les Austro-Hongrois dans les montagnes des Carpates à l’automne.

À terme, les évidentes difficultés qu’avait l’armée austro-hongroise à mener efficacement la lutte contre les Russes pouvaient être en partie compensées, comme nous l’avons mentionné, par l’aide fournie par l’allié allemand. Autrement dit, le temps sembla initialement jouer à la faveur des Puissances Centrales à l’Est, même si leurs pertes s’avérèrent plus difficilement remplaçables que celles subies par les forces du Tsar. Par ailleurs, l’armée russe n’avait pu se transformer en ce fameux « rouleau compresseur » qu’auraient souhaité les alliés franco-britanniques, histoire de les soulager de la pression allemande à l’Ouest. Bien au contraire, l’Allemagne put rassembler les effectifs nécessaires afin de lancer une offensive initialement mineure dans le secteur de Gorlice-Tarnow entre le 2 mai et le 27 juin 1915, dans le but de relâcher la pression russe sur l’armée austro-hongroise. Or, contre toute attente, les Russes paniquèrent, reculèrent de plusieurs centaines de kilomètres, sans compter leurs pertes avoisinant les deux millions de soldats, plus leur expulsion de la Pologne en conséquence de la déroute de l’armée. Par l’ampleur des gains accumulés en si peu de temps, la bataille de Gorlice-Tarnow laisse présager, à certains égards, les combats de la prochaine guerre mondiale, mais l’offensive en soi fut peu concluante malgré tout. Encore une fois, chaque victoire des Puissances Centrales à l’Est les éloigne un peu plus de leurs lignes d’approvisionnements.

Une représentation du général Paul von Hindenburg (avec le manteau gris) lors de la bataille de Tannenberg (août 1914).

1916: de la victoire au désastre

À mesure qu’approcha l’année 1916, les dirigeants russes se rendirent compte qu’il fallait redresser la situation, et ce, tant pour le moral de l’armée que pour celui du peuple. En fait, ce fut un général, Alexeï Broussilov, qui apporta à la Russie la victoire si désespérément attendue.

L'architecte derrière l'une des rares victoires militaires russes de la guerre de 1914-1918, le général Alexeï Broussilov.

Dans l’actuelle Ukraine, face à l’armée austro-hongroise en juin 1916, Broussilov aligna une force à peine supérieure en nombre à celle de son adversaire, soit 600,000 hommes contre les 500,000 de l’armée des Habsbourg. Malgré cela, son armée réalisa l’une des victoires les plus spectaculaires de la guerre de 1914-1918. En effet, Broussilov parvint à mettre à exécution trois principes de bases enseignés dans toute école militaire, mais que l’état-major russe sembla ignorer (délibérément ou non): la surprise, la qualité de la préparation du travail à l’état-major et la coordination entre les différents corps de l’armée. Par ailleurs, Broussilov lança l’offensive sur un large front, empêchant du coup l’ennemi de concentrer en un point précis des réserves en cas de percées.

Au cours des 72 premières heures de l’assaut, les Russes avancèrent de 80 kilomètres, firent pas moins de 200,000 prisonniers en plus de prendre 700 canons à l’ennemi. Avant que l’offensive ne perdît de son élan, les Russes enlevèrent un autre 175,000 prisonniers à une armée austro-hongroise démoralisée, qui perdit dans les faits son statut de force armée indépendante.

Comme si cela ne fut pas assez, la victoire de Broussilov finit par convaincre la Roumanie d’entrer en guerre en août 1916 aux côtés des Alliés, ce qui s’avéra au final une décision malheureuse pour cette nation. Au moment où l’armée roumaine termina sa lente mobilisation, l’offensive de Broussilov fut déjà à bout de souffle. Qui plus est, une nouvelle armée levée par les Puissances Centrales et commandée par l’architecte de Verdun, le général Falkenhayn, se mit immédiatement en route vers les Carpates. Composée de divisions rompues à la brutalité de la guerre moderne, l’armée de Falkenhayn ne fit qu’une bouchée des troupes roumaines inexpérimentées. Moins de cinq mois suivant sa déclaration de guerre, la Roumanie avait perdu 400,000 soldats, ce qui avait contraint le pays à signer un humiliant armistice qui donnait aux Allemands le contrôle virtuel de l’économie roumaine, en particulier des riches champs pétrolifères.

Malgré une éclatante victoire à l'été de 1916, l'armée russe souffrait de nombreuses carences. Ses larges effectifs et sa capacité à remplacer ses pertes ne purent, au final, compenser pour d'autres problèmes liés au manque d'équipements, d'entraînement et d'officiers compétents pour diriger cette grande armée.

L’entrée des troupes allemandes dans Bucarest en décembre marqua tout un revirement de situation, où les premiers pronostics semblèrent donner la victoire à la Russie, après deux années de frustrations et de déroutes à la chaîne. Cependant, la chute rapide et brutale de la Roumanie ne constitua que le symptôme d’un malaise encore plus profond pour les Alliés à l’Est. On sentit, en ce début de 1917, que ni les succès de l’offensive Broussilov, ni les réformes apportées dans l’armée russe et encore moins l’élimination virtuelle des troupes austro-hongroises ne purent alléger les maux qui frappèrent la société russe dans son ensemble. Par surcroît, les succès russes de l’année 1916 sont plus que relatifs, dans la mesure où l’on prend en considération le million de soldats perdus par l’armée du Tsar en quelques semaines seulement. Mis ensemble, tous ces éléments contribuèrent à fomenter la révolution en Russie.

Des dignitaires allemands, austro-hongrois et russes se rencontrèrent au printemps de 1918 afin de signer la paix sur le front Est, à Brest-Litovsk. Ce faisant, la fin des combats en Russie permit aux Allemands de libérer environ 1 million de combattants qui furent rapidement transférés à l'Ouest en prévision d'offensives futures.

La prise du pouvoir par les bolcheviques, assistés en ce sens par le désir des Allemands de retourner Lénine dans son pays, en catimini, fournit à chaque camp l’opportunité de remporter et de terminer la guerre, selon l’interprétation que chacun en fit. Par exemple, les bolcheviques consentirent à l’idée de céder une partie du territoire russe en échange de la paix, ce qui leur permettrait de faire la lutte à leurs ennemis internes et consolider leur pouvoir dans le contexte de la révolution. Pour leur part, les Allemands y virent une occasion de concentrer leurs forces à l’Ouest, ce qui leur permettrait de mener la lutte sur un seul front principal pour le printemps de 1918. Malheureusement pour les Russes, dans le contexte de la signature du traité de paix de Brest-Litovsk, la fin de la Première Guerre mondiale à l’Est n’apporta pas la paix véritable, alors que la guerre civile éclata et que le nouveau régime bolchevique se trouva également en conflit avec la Pologne nouvellement indépendante en 1920.

Les combats en Italie: un front secondaire?

Des fantassins austro-hongrois se déploient dans les hautes montagnes sur le front italien. Dans certains secteurs de ce front, la hauteur des montagnes pouvait atteindre jusqu'à 3,000 mètres.

Comme nous l’avons mentionné, l’Autriche-Hongrie entama la guerre dans une position stratégique précaire, ayant à mener la lutte sur trois fronts simultanément à partir de 1915. En effet, lorsque la guerre éclata en 1914, l’empire austro-hongrois n’accorda que peu d’importance et de ressources à la protection de sa frontière commune avec l’Italie qui, rappelons-le, avait d’emblée déclaré sa neutralité.

De leur côté, les Italiens en vinrent à la conclusion que leur adhésion à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’entraîna aucune obligation de venir en aide à l’une ou l’autre de ces nations si celles-ci étaient les agresseurs. De manière encore plus significative, les ambitions territoriales italiennes, qui inclurent notamment la ville de Trieste et la côte dalmate, se trouvèrent en 1914-1915 au sein de l’empire des Habsbourg. Devant cette situation, l’Allemagne implora l’Autriche-Hongrie de faire certaines concessions territoriales, ne serait-ce que pour maintenir la neutralité italienne, mais Vienne refusa obstinément. En contrepartie, les Alliés n’avaient rien à perdre en promettant à l’Italie tous les territoires qu’elle réclamait de l’Autriche-Hongrie. En conséquence, l’Italie entra dans la guerre en mai 1915 aux côtés des Alliés.

Cette décision de l’Italie fut lourde de conséquences, non seulement pour la nation, mais aussi pour la donne stratégique d’ensemble sur le continent européen. L’armée italienne de 1915 n’était pas prête à conduire une guerre moderne sur le long terme, ne possédant pour ainsi dire que peu d’armements modernes, ni le système logistique nécessaire. Ajoutons à ces déboires initiaux des tensions politiques internes récurrentes nées de l’unification du pays au XIXe siècle, sans compter que le corps des officiers, essentiellement composé de gens du nord, gérait une armée composée pour beaucoup de citoyens du sud, d’où une accentuation de cette fragilisation politique.

Carte des opérations sur le front italien.

Des problèmes d’ordre stratégique survinrent aussi pour l’Italie. En effet, si Rome souhaitait s’emparer des territoires réclamés, ses armées auraient à traverser les Alpes juliennes. En temps normal, cela constituait une tâche difficile à réaliser pour une armée déjà bien équipée, voire presque impossible pour les Italiens. En plus de l’équipement, l’armée italienne souffrait d’une crise du haut commandement. Malgré la présence de certains officiers supérieurs assurément talentueux et courageux, l’état-major général de l’armée italienne était dirigé par l’incompétent Luigi Cadorna. Ce général n’avait aucune imagination, ni d’esprit d’initiative et, par-dessus tout, n’était pas connecté avec la réalité des conditions sur la ligne de front. Par conséquent, les soldats italiens ne comprenaient pas bien les buts de guerre de leur nation, si bien qu’ils ne purent toujours se battre avec l’ardeur et l’agressivité nécessaires pour gagner des batailles.

En face, les Austro-Hongrois purent ressentir toute l’amertume engendrée par l’idée de s’être fait « poignarder » dans le dos. Cela dit, ils durent se préparer à affronter l’armée italienne. Pour ce faire, l’armée austro-hongroise avait l’avantage de pouvoir s’abriter derrière une excellente barrière naturelle dans les montagnes qui surplombent la vallée de l’Isonzo. D’ailleurs, cette armée était en partie commandée par le très compétent général d’origine croate Svetozar Boroevic, qui parvint à exploiter au maximum les ressources limitées que l’état-major général put mettre à sa disposition. Cela dit, les armées qui se firent face connurent toutes deux le même problème, soit les terribles difficultés à se ravitailler dans ces hautes montagnes, sans oublier le froid conséquent qui décima les rangs des unités sur le front.

Des soldats italiens dans la vallée de l'Isonzo.

L’un des rares endroits où les armées purent le moindrement manœuvrer fut la vallée de l’Isonzo, à l’est de l’Italie, vers l’actuelle frontière avec la Slovénie. Là, pas moins de douze batailles d’envergure, presque tout identiques au niveau de la préparation tactique, furent lancées par l’armée italienne, ce qui témoigne encore plus du manque d’imagination au sein du haut commandement de Cadorna. Le commandant en chef italien répéta à qui voulut l’entendre le même argument à l’effet que l’offensive qui vint d’échouer faillit réussir, si on la compara à la précédente.

L'un des héros de la bataille de Caporetto: Erwin Rommel.

Finalement, en  octobre 1917, les Puissances Centrales prirent l’initiative sur le front italien, avec des renforts allemands et par l’utilisation d’énormes quantités d’obus à gaz. Cette offensive est connue sous le nom de la bataille de Caporetto (qui est en quelque sorte la treizième bataille de l’Isonzo), qui vit le front italien craquer, la déroute des forces de Cadorna, puis une avancée ennemie de plus de vingt kilomètres vers le fleuve du Piave débouchant sur la plaine. Les pertes italiennes totales comprenaient 265,000 prisonniers et, signe que le moral était à terre, quelque 300,000 déserteurs. Virtuellement, l’armée italienne était anéantie et le pays sur le bord de capituler. Seuls le congédiement de Cadorna et l’envoi d’urgence de renforts franco-britanniques totalisant onze divisions organisées par Foch purent sauver l’Italie. Mentionnons à ce sujet qu’il existe un débat parmi les historiens à savoir si les renforts alliés furent utiles, dans la mesure où l’offensive austro-allemande s’essouffla sur le Piave, permettant ainsi aux Italiens de refaire partiellement leurs forces.

Porter la guerre ailleurs: l’option moyen-orientale

Les frustrations sur le front Ouest amenèrent les dirigeants français et britanniques à envisager ce que l’on peut appeler la « solution orientale ». L’argument était que si l’on mettait de la pression sur l’Autriche-Hongrie et la Turquie, cela allégerait le fardeau de la Russie, tout en affaiblissant l’Allemagne par l’élimination de ses alliés. De plus, une réussite éventuelle des opérations en Orient inciterait certaines puissances neutres comme la Grèce et la Roumanie à joindre le camp des Alliés. En principe donc, les « orientalistes » soutenaient que les armées turques et austro-hongroises seraient plus faciles à vaincre que celles des Allemands.

Carte des opérations lors du débarquement des Alliés à Gallipoli (Turquie) au printemps de 1915.

En dépit des discours des partisans orientalistes, le front Oriental fut toujours perçu comme une attraction, à la limite une diversion qui fit en sorte que les armées alliées opérant dans ces secteurs ne reçurent pas les ressources nécessaires. Dans ce contexte, les deux campagnes les plus futiles de la guerre de 1914-1918 eurent lieu dans ces théâtres, plus précisément avec le débarquement allié à Salonique (Grèce), puis celui à Gallipoli (Turquie). Cette dernière opération fut une idée originellement conçue par le jeune ministre de la Marine, Winston Churchill. Celui-ci proposa d’utiliser la Royal Navy afin d’ouvrir de force un passage, c’est-à-dire le détroit des Dardanelles, ce qui permettrait ainsi de rétablir une communication maritime avec la Russie. Churchill envisagea aussi un bombardement naval de Constantinople qui ferait en sorte d’éliminer la Turquie à un coût minimal. Cependant, la Royal Navy eut tôt fait de battre en retraite lorsque ses premiers navires commencèrent à frapper les mines maritimes posées par les Turcs, tout comme l’artillerie côtière put tenir à distance les dragueurs de mines britanniques.

Face à cette situation, les Britanniques décidèrent d’y aller avec la manière forte en faisant débarquer sur la côte un contingent de fantassins afin de faire traire l’artillerie turque. C’est ainsi qu’en avril 1915, une force britannique composée de milliers de soldats australiens et néo-zélandais débarqua à la hauteur de Gallipoli et progressa vers l’intérieur. De leur côté, les défenseurs turcs, malgré qu’ils furent mal équipés, se battirent héroïquement et parvinrent à repousser l’assaut initial, du moins à confiner l’envahisseur sur la plage. Devant cette rebuffade, les Britanniques eurent comme réflexe de s’enterrer, reproduisant non sans ironie la situation de la guerre des tranchées du front Ouest, qu’ils tentèrent d’éviter au début de cette campagne orientale. Gallipoli devint donc un exercice, sinon un symbole de futilité qui eut de graves conséquences politiques en Grande-Bretagne et dans les Dominions visés par cette opération. D’autres tentatives de renforcer le contingent original en août échouèrent. Après des mois de frustrations et des pertes franco-britanniques avoisinant les 265,000 combattants, les Alliés admirent leur défaite et ils évacuèrent Gallipoli en janvier 1916.

Manoeuvre de l'infanterie australienne au cours de la campagne de Gallipoli (1915).

L’autre théâtre d’opérations qui sembla séduire les Alliés était celui des Balkans, où le conflit avait précisément débuté en 1914, dans le contexte de l’attentat de Sarajevo. Cette fois, un an plus tard et en réponse aux pressions exercées par l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Bulgarie contre la Serbie, les Alliés décidèrent d’ouvrir un nouveau front improductif en Grèce près de Salonique. Le but de l’expédition fut de porter assistance à l’armée serbe qui se repliait vers le sud, en Albanie, puis sur l’île grecque de Corfou. Les armées des Puissances Centrales qui poursuivirent les Serbes décidèrent d’arrêter leur marche à Salonique, préférant fixer l’ennemi sur le front grec afin que celui-ci ne soit pas tenté de rapatrier ses troupes en France ou vers les Dardanelles contre la Turquie alliée. En rapport à ce qui se passait ailleurs, le front grec fut relativement « tranquille » et il était clair que l’issue de la guerre n’allait pas se décider en cet endroit.

Les cartes navale et coloniale

Les planificateurs militaires britanniques d’avant-guerre, et dans une moindre mesure ceux en Allemagne, justifièrent les dépenses onéreuses consacrées au développement de la marine comme un moyen de gagner rapidement une guerre par l’entremise de blocus maritimes peu coûteux, plutôt que de voir de larges armées s’affronter sur le continent. Ces rêves devinrent des illusions, car les marines de guerre des puissances européennes consacrèrent une grande part de leurs ressources à la défense des côtes et des lignes de ravitaillement nationales. Comme le démontra la campagne de Gallipoli, la technologie censée dégager la mer des champs de mines demeura primitive, car ces mines géantes gênèrent les mouvements des plus grands bâtiments navals de l’époque.

La seule bataille navale majeure de la Première Guerre mondiale fut livrée en 1916 au Jutland, près des côtes danoises. Bien que les Britanniques eurent encaissé des pertes un peu plus élevées que celles des Allemands, la bataille en elle-même n’eut que peu d’impact sur le cours de la guerre. Le blocus de surface qu’effectua la Royal Navy contre l’Allemagne, et la réponse de celle-ci via la guerre sous-marine à outrance, caractérisa davantage le type d’opérations navales de ce conflit, où ce furent entre autres choses les civils qui firent les frais. Encore une fois, ces opérations n’influencèrent guère la donne stratégique sur le continent, à un détail près. En effet, la guerre sous-marine à outrance déclarée par l’Allemagne au début de 1917, combinée au Télégramme Zimmerman (dans lequel l’Allemagne offrait au Mexique des territoires du sud-ouest américain en échange de son entrée en guerre), provoqua la colère aux États-Unis, dont le Congrès déclara la guerre au Reich en avril, ce qui contribua ultimement à la victoire des Alliés.

La bataille navale du Jutland n'eut guère d'importance, ni de conséquence stratégique majeure. Elle fut davantage le théâtre d'un affrontement attendu de longue date entre deux nations (britannique et allemande) qui se livrèrent une course à l'armement naval depuis plus d'une décennie.

La guerre en mer joua aussi un rôle important pour le maintien en force des empires coloniaux. À cet égard, la marine de guerre impériale allemande ne put jamais rivaliser avec son adversaire britannique, ce qui priva le Reich de précieuses ressources naturelles, faute d’une marine marchande capable de les transporter en toute sécurité et ainsi alimenter l’industrie de guerre. Par ailleurs, au début des hostilités, le Japon s’allia avec la Grande-Bretagne en concluant un accord naval qui n’obligea pas Tokyo à déclarer la guerre, quoiqu’elle le fit néanmoins le 23 août 1914. À la fin de l’année, le Japon s’était emparé de la base allemande de Tsingtao, en Chine, puis de ses possessions insulaires dans le Pacifique, qui incluaient alors les îles Marshall, Mariannes, Palau et les Carolines. De son côté, la Nouvelle-Zélande occupa les Samoa allemandes et l’Australie envoya des troupes prendre le contrôle de la Nouvelle-Guinée allemande (Kaiser-Wilhemsland) et de l’archipel Bismarck.

D’autre part, l’Allemagne n’était pas en mesure de défendre adéquatement ses autres colonies d’Afrique, qui souvent n’étaient autre chose que des avant-postes commerciaux. Une force combinée franco-britannique captura le Togo dès le 26 août 1914, puis le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) capitula en juillet de l’année suivante, sans oublier qu’une autre force franco-britannique chassa les quelque 8,000 soldats allemands (la plupart des Askaris locaux) du Cameroun en janvier 1916.

Ce que l’Histoire retint des opérations en Afrique fut probablement les opérations conduites en Afrique orientale allemande (parties des actuels Rwanda, Burundi et de la Tanzanie). Dans cette colonie, le général allemand Paul von Lettow-Vorbeck, qui disposa d’une force d’à peine 15,000 hommes, put attirer vers lui une armée de 100,000 soldats alliés menés par les Britanniques, et ce, de 1914 à 1918. En fait, ce général allemand ne se rendit qu’après le 11 novembre 1918, le temps que la nouvelle de l’armistice lui parvienne.

Représentation de soldats allemands en Afrique. Faisant face à des forces alliées largement supérieures en nombre et mieux équipées, le commandement allemand d'Afrique adopta des tactiques se rapprochant de la guérilla.

Cette longue et effrénée poursuite qui dura plus de quatre ans se fit autour d’objectifs communs, soit l’accès aux richesses minières puis au contrôle des stations radios sans fil. Dans les faits, les adversaires jouèrent à un épuisant jeu du chat et de la souris dans la colonie et même au-delà des frontières. Le dur climat, la maladie et les communications primitives de l’Afrique firent en sorte que ces affrontements peu connus furent néanmoins destructeurs. À titre d’exemple, les soldats ne purent utiliser efficacement les animaux tels le cheval et le mulet pour transporter le matériel, car ils étaient systématiquement décimés par la mouche tsétsé. En conséquence, chaque camp dut recourir extensivement à la main-d’œuvre humaine pour accomplir les tâches logistiques.

Ajoutons que la guerre, et tout particulièrement en Afrique orientale, détruisit les économies locales, sans compter qu’elle ne fit qu’accentuer le sentiment de la « supériorité » de la race blanche, qui fut une composante fondamentale de l’impérialisme à l’européenne. Enfin, mentionnons que la guerre en Afrique vit la confrontation de deux styles de combat, celui des Européens et celui des Africains. En plusieurs endroits, la guerre était perçue comme un affrontement récurrent entre diverses tribus africaines, plutôt qu’une guerre généralisée entre l’Allemagne et ses ennemis européens.

Dans le désert: combats et massacres

Dans les mois qui suivirent la défaite des forces britanniques à Gallipoli, la majorité des troupes turques fut transférée à l’est contre la Russie. Là-bas, dans le Caucase, les opérations prirent place dans de hautes montagnes. Un peu comme en Italie, chaque camp connut des difficultés à ravitailler ses troupes, ce qui ralentit à certains égards les opérations sur ce front.

Qui plus est, la victoire des Russes à la bataille de Sarikamish en janvier 1915 amena les Turcs à protester publiquement, alléguant que les populations arméniennes locales étaient venues en aide aux forces tsaristes. Par conséquent, les Turcs déportèrent massivement les Arméniens, ce qui entraîna la mort de centaines de milliers d’entre eux, probablement davantage selon les sources. En 1916, les Russes purent capturer les cités stratégiques d’Erzerum et de Trebizond, respectivement en février et en avril, puis elles purent repousser une contre-offensive turque, avant que les deux armées ne retournent dans leurs quartiers d’hiver au tournant de 1917. Ce fut la révolution russe qui éclata en mars qui mit un terme à la guerre dans le Caucase, du moins jusqu’en février 1918, où face à la chute du pouvoir russe dans la région, les forces turques reprirent la partie est du pays et forcèrent la conclusion d’un armistice officiel avec le régime bolchevique. Cet accord donna à la Turquie le contrôle de l’Arménie et de certaines portions de la Transcaucasie.

Des combattants arméniens de l'armée russe dans le Caucase au tournant de 1914-1915.

Dans un autre ordre d’idées, les Britanniques avaient des craintes somme toute fondées au sujet de la protection des routes maritimes du Golfe Persique et du Canal de Suez, sans compter que le désir des Turcs de défendre leur empire amena la création de deux nouveaux fronts au Moyen-Orient, l’un en Mésopotamie et l’autre en Égypte et en Palestine. Dans ce premier théâtre, les Britanniques occupèrent rapidement la ville de Basra le 23 novembre 1914, mais ils subirent une humiliante défaite lors du siège de Kut (à 160 kilomètres au sud-est de Bagdad) le 29 avril 1916, où une garnison de 8,000 soldats se rendit après d’infructueuses tentatives visant à rompre le siège, des assauts qui ajoutèrent d’autres pertes s’élevant à 21,000 combattants. La victoire de Kut fut la dernière des Turcs, qui avait déjà atteint le maximum de leurs capacités militaires effectives.

Alliés des Britanniques le temps que dura la guerre, les combattants arabes fournirent une contribution sans égal lorsqu'il s'agissait d'infiltrer les positions ennemies ou entraver ses communications par diverses actions de sabotage.

À la même époque, le désir des Britanniques de sécuriser le Canal de Suez les amena à conduire une opération de conquête du Sinaï en 1916. Par la suite, ils furent assistés par des contingents arabes locaux, grâce à l’entremise d’un officier parlant l’arabe, le colonel T. E. Lawrence. Ces troupes conduisirent des opérations de guérilla visant à couper les voies ferroviaires ennemies, ce qui contraignit les Ottomans à abandonner La Mecque et Médine. Toujours avec le support arabe, une colonne britannique sous les ordres du général Edmund Allenby conquit Gaza et Jérusalem en 1917, puis détruisit virtuellement les forces turques à la bataille de Megiddo en Palestine, du 19 au 21 septembre 1918. Toutes ces victoires britanniques eurent des coûts, dont les conséquences sont plus que palpables de nos jours. En effet, dans l’unique but de rayer l’Empire ottoman de la carte, les Britanniques firent des promesses conflictuelles aux Juifs et aux Arabes sur le partage futur de la Palestine. Néanmoins, cette dernière bataille marqua la fin des opérations militaires au Moyen-Orient.

Conclusion

Le caractère en apparence insensé des combats de la Première Guerre mondiale fit de ses généraux des cibles faciles pour la critique a posteriori. Il est vrai que dans nombre de cas (notamment avec Cadorna, Nivelle et certains généraux russes), ces critiques sont fondées. Ainsi, il est plus commode de dire ce que ces généraux n’auraient pas dû faire, plutôt que de suggérer des alternatives raisonnables. De plus, il semblait de coutume de prétendre, après la guerre, que les généraux étaient aveugles et désintéressés face aux nouvelles technologies de l’armement, en particulier en ce qui concerne les développements de l’aviation et de l’arme blindée.

Par contre, précisons qu’aucune de ces technologies n’atteint un niveau d’avancée, voire de maturité qui aurait eu des impacts décisifs sur les champs de bataille de 1914 à 1918. Il y eut en effet certaines démonstrations intéressantes, comme l’emploi massif par les Britanniques de chars d’assaut lors de la bataille de Cambrai (1917), mais cet épisode demeure l’exception qui, à la limite, présagea l’emploi de ces mêmes blindés en 1918, mais davantage ceux du conflit mondial suivant. On peut cependant supposer que si la guerre s’était poursuivie en 1919 et même en 1920, alors les Alliés sur le front Ouest auraient probablement eu certains avantages en terme de puissance de feu avec leurs avions et leurs chars. Malgré cela, comme nous l’avons souligné, il aura fallu attendre près de deux décennies pour voir le plein potentiel de ces technologies.

Enfin, notons que les pertes massives de la Première Guerre mondiale (8 millions de morts au combat, 21 millions de blessés et 6,5 millions de civils tués) nourrirent un important mouvement pacifiste, mouvement qui s’effrita largement suite à la signature du Traité de Versailles. Cet accord qui vit naître une paix toute relative contint dans ses articles l’ensemble des ingrédients requis pour que le monde soit à nouveau plongé dans une guerre planétaire, et ce, à peine vingt ans plus tard.

La technologie versus la tradition: des automobiles défilent devant des Cosaques de l'armée russe.

La guerre russo-japonaise (1904-1905)

Introduction

Illustration du Petit Journal de mars 1904 montrant des artilleurs russes à la défense de Port-Arthur assiégé par les Japonais.

La guerre de 1904-1905 entre la Russie et le Japon fut un conflit majeur du début du  XXe siècle. Celui-ci eut des conséquences politiques considérables (ex: la révolution en Russie après la défaite), mais plus important encore, la nature des combats préfigura à un détail près celle des affrontements de la guerre de 1914-1918 une décennie plus tard en Europe.

La guerre russo-japonaise fut un conflit aux fronts étendus, où l’on assista à des batailles d’usure qui mirent à rude épreuve les compétences des généraux dans l’exercice du commandement de leurs larges armées. De plus, ce fut une guerre de tranchées où les mitrailleuses, les mortiers, les grenades, les mines (terrestres et marines), voire les sous-marins et les radios, furent utilisés en quantités non négligeables.

C’est probablement ce contexte combinant la masse et la technologie qui attira nombre d’observateurs étrangers des États-Unis, de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, pour ne nommer que quelques états qui dépêchèrent des représentants afin de suivre le déroulement des combats. Ceux-ci étaient présents dans les deux armées qui s’affrontèrent et leurs rapports des événements furent régulièrement rapportés dans la presse. À cet égard, on peut dire que la guerre russo-japonaise fut probablement le meilleur documentaire de style « photo-reportage » réalisé jusqu’à cette époque.

Les origines du conflit

En 1898, la Russie loua la péninsule du Kwantung au Japon et y installa une base navale à Port-Arthur (l’actuelle ville chinoise de Lüshunkou) dans le but d’avoir un débouché sur la Mer Jaune, puis vers l’Océan Pacifique. Plus tard, à l’automne de 1900, les Russes prirent la décision d’occuper en entier le territoire de la Mandchourie afin de sécuriser l’accès à Port-Arthur, naturellement au grand déplaisir du Japon qui y vit une profanation de l’accord de 1898.

Cela dit, les Japonais analysèrent la situation et ils décidèrent en 1902 de conclure un accord de neutralité avec l’Angleterre (qui contestait certaines des prétentions russes dans le monde), ce qui leur laissa les coudées franches pour se préparer à la guerre inévitable contre la Russie. De son côté, l’habileté de la Russie à influencer la tournure des événements dans cette région fort éloignée de son centre Moscou dépendait de l’efficacité de son chemin de fer transsibérien. Il s’agissait là d’un élément stratégique d’une importance capitale, dont on avait envisagé la construction en 1860, entamé des études en 1875 et entrepris finalement les travaux en 1891. Cinq années plus tard, la portion ouest de la ligne (qui allait d’Irkoutsk au Lac Baïkal) puis la portion est (partant de Sretensk près de la rivière Amur) étaient complétées.

Cliquez pour plus de précisions.

Cependant, les Russes décidèrent alors de ne pas contourner la grande boucle frontalière de l’Amur, mais plutôt de couper à travers la Mandchourie à partir de Chita, quelque 480 kilomètres à l’est du Lac Baïkal, via la cité de Harbin jusqu’à Vladivostok (voir la carte). En fait, pour la dernière portion du trajet jusqu’à Vladivostok, les Russes décidèrent carrément de prendre possession de la ligne de chemin de fer chinoise alors en construction et qui appartenait à la compagnie Chinese Eastern Railway.

Bref, en raison des intérêts stratégiques représentés par la ligne transsibérienne et Port-Arthur, l’occupation russe de la Mandchourie choqua les Japonais. Peut-être plus encore que pour Port-Arthur, la ligne transsibérienne fut une cause majeure de la guerre russo-japonaise, malgré que cette ligne, aussi ironique que cela puisse paraître, installée à la hâte était loin de constituer un chef-d’œuvre d’ingénierie.

Les forces en présence

Au début de la guerre, la Russie disposait de la plus large armée professionnelle du monde (environ 1,350,000 hommes), mais la plupart de ses unités étaient stationnées en Europe. En Extrême-Orient, la Russie alignait deux corps d’armée totalisant près de 100,000 hommes, plus une réserve d’environ 25,000 soldats recrutés localement et 200 canons. Ces effectifs étaient dispersés un peu partout en Mandchourie, sur la côte pacifique et dans la région du Lac Baïkal. Enfin, la flotte de guerre russe en Extrême-Orient comprenait officiellement 63 bâtiments, dont 7 cuirassés et 11 croiseurs, la plupart d’un modèle désuet. Pour sa part, le Japon, qui était à une distance beaucoup plus rapprochée du théâtre des opérations, disposait d’une armée de 375,000 soldats à la mobilisation, avec un peu plus de 1,100 canons, 150 mitrailleuses, en plus d’une flotte de guerre de 80 bâtiments incluant six cuirassés et 20 croiseurs.

Des soldats russes dans une tranchée.

Comme nous l’avons mentionné au début de l’article, la guerre russo-japonaise en était une où la technologie était au rendez-vous. À titre d’exemple, et malgré ses faiblesses initiales, l’armée russe qui se trouvait en Europe était équipée d’une artillerie moderne avec ses canons de campagne de 76mm (modèles 1900 et 1902) décrits par les observateurs étrangers comme étant d’excellentes pièces. Cependant, la majorité de l’artillerie russe en place dans le théâtre qui nous concerne était une artillerie dite « de forteresse » localisée à Port-Arthur et dont les canons dataient d’une autre époque.

Si l’on prend en considération le rôle majeur que jouera l’artillerie dans les conflits du XXe siècle, à commencer par la guerre russo-japonaise, on ne peut pas conclure, à première vue, que la Russe fut parfaitement prête à livrer un affrontement contre le Japon. D’ailleurs, le commandement japonais le savait et les Russes en étaient aussi conscients. Sur ce point, le plan russe consistait à retarder aussi longtemps que possible l’avancée éventuelle des Japonais en Mandchourie et y concentrer l’essentiel des forces dans le secteur ferroviaire de Liao-Yang en Chine, à mi-chemin entre Port-Arthur et la rivière Yalu, l’endroit par où déboucherait logiquement l’avance terrestre japonaise. En théorie, le plan russe semblait cohérent au niveau stratégique.

En face, les Japonais.

On peut cependant émettre des doutes quant à la qualité du haut commandement de l’armée russe et son habileté à appliquer le plan décrit précédemment. Le commandant de l’Armée de Mandchourie était le général Aleksey Kuropatkin, un officier qui avait la réputation d’être, sous un vocable quelque peu péjoratif, un « général académicien », préférant davantage naviguer dans la théorie et l’étude stratégiques. Cet ancien ministre de la Guerre avait été nommé à la tête de l’Armée de Mandchourie en février 1904, mais ce faisant, Kuropatkin se trouvait à être subordonné au commandant en chef en Extrême-Orient, le général Yevgeniy Alekseyev, ce qui amena inévitablement des frictions entre ces deux officiers. D’ailleurs, pour la « petite histoire », Kuroptakin prit le poste d’Alekseyev en octobre de la même année, mais au lendemain des batailles de Liao-Yang et de Mukden, il fut rétrogradé au commandement de la 1ère Armée.

Le début du conflit: la première phase (1904)

Le 6 février 1904, le Japon rompit ses relations diplomatiques avec la Russie et deux jours plus tard, les forces de l’empire du Soleil Levant lancèrent une attaque surprise avant même que ne soit déclarée officiellement la guerre (une tactique qui serait répétée en 1941). Dans la nuit du 8 au 9 février, des navires-torpilleurs japonais attaquèrent l’escadre russe de Port-Arthur et, le jour suivant, ils parvinrent à couler deux bâtiments de guerre ennemis près du port d’Inchon en Corée.

En dépit de ses lourdes pertes, l’escadre russe de Port-Arthur demeurait une menace, même si elle fut confinée en raison du blocus du port. Cela fut néanmoins bénéfique pour les Japonais, car ce blocus permit de dégager la Mer Jaune, ce qui rendit sécuritaire le transport des troupes dans la péninsule de Corée, une opération nécessaire avant la marche vers la Mandchourie.

Carte du théâtre des opérations de la guerre russo-japonaise (1904-1905).

Les troupes japonaises ayant mis le pied en Corée étaient sous le commandement du maréchal Oyama. À la fin d’avril 1904, la 1ère Armée japonaise du général Kuroki Tamemoto, forte de 45,000 hommes, progressa vers le nord à travers la Corée. Les premiers accrochages sérieux avec l’armée russe eurent lieu le long de la rivière Yalu. Les Russes battirent en retraite, dans ce qui sembla être le premier d’une série de replis ordonnés par le très prudent général Kuropatkin. Le 5 mai, les 35,000 hommes de la seconde armée japonaise du général Yasukata Oku débarquèrent dans la péninsule de Liao-dun (près de la rivière Yalu), coupant ainsi les communications entre Port-Arthur et le reste de l’armée russe en Mandchourie.

Représentation artistique de soldats japonais (1904-1905). En bas à droite un officier et un soldat vu de face et de dos.

Les Russes tentèrent tant bien que mal de rétablir les communications avec Port-Arthur en ordonnant au 1er Corps sibérien d’attaquer les Japonais lors de la bataille de Wafangkou (Telissu) du 14 et 15 juin 1904. La tentative échoua, si bien que les Japonais purent assiéger la forteresse de Port-Arthur, avec les 60,000 hommes et 400 canons de la 3e Armée sous les ordres du général Nogi Maresuke. Pendant ce temps, la 2e Armée japonaise s’affairait à repousser les Russes au nord à la bataille de Tashichao (23 juin au 4 juillet) et ainsi dégager la zone pour permettre à la 3e Armée de manœuvrer librement autour de Port-Arthur. L’engagement autour de Taschichao est considéré comme une victoire tactique russe, mais Kuroptakin ordonna néanmoins le repli vers le nord, ce que souhaitaient les Japonais.

Il est probable que Kuropatkin voulut affronter l’ennemi sur des positions bien établies par ses propres troupes dans la région de Liao-Yang, qui était un endroit important du dispositif russe dans la région, tel que nous l’avons mentionné auparavant. Les Japonais s’y attendaient et là, du 24 août au 3 septembre, la grande bataille de Liao-Yang fut livrée. Une fois de plus, les Russes s’étaient enterrés sur un front très large, ce que leur permirent leurs larges effectifs, d’autant que le défenseur dispose généralement d’un avantage tactique sur l’assaillant. Comme à Taschichao, les Russes remportèrent théoriquement la victoire, mais Kuropatkin ordonna à nouveau la retraite. Le 6 septembre, les Russes reculèrent non loin jusqu’à Shah-ho, entre Liao-Yang et Mukden, où Kuropatkin avait l’intention de refaire les forces de son armée puis de lancer une contre-offensive.

Là aussi, le plan de Kuropatkin n’était pas dépourvu de logique. En effet, l’Armée de Mandchourie alignait en septembre 1904 quelque 215,000 hommes et 750 canons, face aux 170,000 soldats et 650 canons de l’armée japonaise dans la région. Croyant toujours à la possibilité de livrer une bataille décisive, Kuropatkin décida que le temps était maintenant venu de passer pour de bon à l’offensive. Celle-ci fut livrée dans le secteur de Shah-ho du 5 au 17 octobre, mais le résultat s’avéra décevant. Le front finit par se stabiliser sur une largeur de 60 kilomètres, ce qui n’était pas sans rappeler ce qui allait se passer une décennie plus tard en Europe.

La seconde phase: de Port-Arthur à Mukden (janvier – mars 1905)

Il y eut au lendemain de la bataille de Shah-ho une relative accalmie sur la ligne de front. Voulant profiter de la situation, les Russes entreprirent à la fin de 1904 et au début de 1905 un raid sous les ordres du général Mischenko afin de contourner le flanc gauche du front japonais et ainsi couper le ravitaillement ennemi par voie ferrée au nord de Liao-Yang. Ce raid fut mené par une force mobile composée de 7,500 cosaques et les Russes parvinrent effectivement à couper la ligne ferroviaire en maints endroits, dans ce qui apparaît être une manœuvre, voire une stratégie classique où l’on fit usage de la cavalerie à des fins de reconnaissance et de débordement des flancs du front adverse.

Fort audacieux, ce raid finit par renforcer la position stratégique des Russes et, par le fait même, inquiéter le haut commandement japonais. Par conséquent, le général Oyama en conclut que pour sécuriser une fois pour toutes les arrières de son front stabilisé à la hauteur de Liao-Yang, il était impératif de prendre Port-Arthur. La forteresse qui protégeait les installations portuaires était soumise au blocus naval japonais depuis février 1904 et elle avait contenu un assaut terrestre effectué en mai.

Assiégés pendant une année, les soldats russes en garnison dans la place forte de Port-Arthur, qui posent ici devant un amoncèlement de cadavres de soldats japonais, repoussèrent plusieurs vagues d'assaut ennemies avant de rendre les armées au début de 1905.

Réalisant l’ampleur de la tâche à accomplir, Oyama fit porter de 70,000 à 100,000 le nombre de ses soldats qui allaient donner l’assaut contre Port-Arthur. En réaction, des escadrons navals russes tentèrent à deux reprises de briser le blocus maritime, les 23 juin et 10 août 1904, mais ils échouèrent. Dans la forteresse, la Russie pouvait compter sur une garnison de 50,000 hommes bien enterrés dans leurs tranchées. Ceux-ci réussirent à repousser plusieurs vagues d’assaut ennemies, notamment par une utilisation judicieuse de mortiers de tranchées et de grenades à main. C’est à l’usure que les Japonais purent finalement enlever Port-Arthur, si bien que le 2 janvier 1905, le commandant russe de la place-forte, le général Anatoliy Stoessel, signa l’acte de capitulation.

Le général russe Anatoliy Stoessel, le commandant de la garnison de Port-Arthur.

Au final, et malgré la défaite subie par la Russie, la prise de Port-Arthur avait coûté extrêmement cher aux Japonais. Les Russes avaient infligé à leurs ennemis des pertes de 60,000 hommes en une année d’affrontements. Bien que l’on ait pu critiquer la qualité des installations militaires de Port-Arthur, notamment en ce qui concerne les modèles désuets de l’artillerie de cette place forte, on retient de ce siège qu’une force installée dans un dispositif défensif adéquat peut longtemps tenir en échec une armée ennemie supérieure en nombre. Ce fut le cas ici, car les Japonais durent consacrer une quantité considérable de ressources pour le siège de Port-Arthur, et ce, au détriment d’autres opérations ailleurs sur le front.

Port-Arthur tombé, le centre des opérations se déplaça à nouveau vers le nord, toujours le long de la voie ferroviaire reliant la défunte forteresse à Harbin. Du 25 au 28 janvier 1905, les Russes tentèrent une autre manœuvre de débordement du flanc gauche japonais à la hauteur de San-de-pu, mais l’engagement terrestre décisif de la guerre russo-japonaise eut lieu le mois suivant lors de la bataille de Mukden (actuelle ville chinoise de Shenyang). Cet engagement majeur dura dix-neuf jours et nuits de combats incessants. Cette bataille serait caractéristique des affrontements subséquents sur le continent européen à partir de 1914.

De part et d’autre, les commandants russes et japonais essayèrent, avec de grandes manœuvres qui n’étaient pas sans rappeler la manière napoléonienne de la pratique de la guerre, d’anéantir l’armée adverse. Tous les deux échouèrent, en dépit de la victoire japonaise, si bien qu’à la mi-mars 1905 les opérations militaires terrestres d’envergure cessèrent.

Le chemin de fer: un élément stratégique capital

Pendant ce temps, au lendemain de la bataille de Mukden, les forces russes entamèrent leur repli vers le nord dans le but de réorganiser un front à la hauteur de Sypingai, toujours sur la voie ferrée reliant Harbin à Port-Arthur. Malgré la défaite, la situation ne semblait pas désespérée pour l’armée russe, bien au contraire. Celle-ci avait en effet reçu des renforts par les voies ferroviaires du transsibérien et de la Chinese Eastern Railway qui, rappelons-le, couvraient alors une distance de 6,400 kilomètres entre le front et la frontière européenne de la Russie, puis de 8,600 kilomètres entre ce même front et les principales bases militaires, à l’intérieur de la Russie européenne.

Dans ce cas, la distance explique en grande partie les délais dans l’acheminement (en retard) des renforts, mais il faut également prendre en compte le fait que sur la majorité du parcours, la voie ferrée est simple et non double, ce qui peut occasionner de sérieux problèmes de congestion selon la demande. De plus, la portion du parcours ferroviaire autour du Lac Baïkal n’avait pas encore été achevée. D’ailleurs, l’ingéniosité et les efforts déployés par les Russes afin de pallier à ce problème avaient suscité la curiosité et l’admiration des observateurs étrangers. Leur solution était relativement simple et circonstancielle.

Un petit sous-marin russe est installé sur un train, pour un long voyage qui le transporta de Saint-Pétersbourg à Vladivostok.

Les Russes avaient attendu que le Lac Baïkal soit gelé, ce qui était chose faite en janvier 1904, juste au moment de la déclaration de guerre. Lorsque la glace atteignit une épaisseur de 1,5 mètre, des rails de chemin de fer totalisant 40 kilomètres furent posés sur le lac, ce qui permit aux renforts et au ravitaillement de traverser et ainsi gagner un temps précieux. Pendant ce temps, les Russes continuèrent les travaux d’achèvement de la voie ferrée autour du Lac Baïkal. Pour ce faire, le trésor public fut encore plus sollicité qu’à l’habitude, car le coût de chaque kilomètre de pose de rails s’avéra deux fois plus élevé qu’en temps normal en Russie, surtout en raison de l’injection massive de ressources humaines pour accélérer les travaux.

Cette ligne simple de chemin de fer fut finalement complétée en septembre 1904. Les Russes purent alors transporter de vastes quantités de munitions, de barbelés et tout le matériel nécessaire à cette première guerre majeure du XXe siècle. Qui plus est, les Russes parvinrent même à transporter des sous-marins construits à Saint-Pétersbourg via cette ligne de chemin de fer, et ce, jusqu’à Vladivostok où ils purent les déployer dans l’Océan Pacifique.

Au lendemain de Mukden: réexamen de la donne stratégique (mars – mai 1905)

Comme nous l’avons mentionné, la sanglante bataille de Mukden se solda par une victoire japonaise, mais on ne peut affirmer hors de tout doute que la guerre fut bel et bien perdue pour la Russie. Non sans raison, le général Kuropatkin était d’avis qu’au lendemain de Mukden, son armée poursuivait sa montée en puissance. En fait, lorsque s’achève la guerre russo-japonaise, les Russes alignent un million d’hommes sur les champs de bataille (quoique les deux tiers sont des recrues), de nouvelles mitrailleuses, plus de canons et d’obus, de même qu’une augmentation de la disponibilité de matériel de communications (téléphone, télégraphe et radio).

Bien qu’en apparence prometteuse en Extrême-Orient, la situation de la Russie commença sérieusement à se dégrader sur le front intérieur, dans la partie européenne de l’empire. La révolution avait éclaté, en débutant avec le massacre d’une foule composée de manifestants pacifistes à Saint-Pétersbourg le 22 janvier 1905. Les protestations avaient débuté au sein des ouvriers industriels, mais la révolution s’étendit rapidement à l’armée et à la marine. D’ailleurs, le général Kuropatkin ne se gêna pas pour porter le blâme de ses échecs militaires sur le dos du peuple russe dont la grève ouvrière aurait, selon lui, nui à la mise sur pied d’un réseau ferroviaire qui aurait pu transporter et déployer d’importantes forces russes au moment décisif. En d’autres termes, Kuropaktin sentait qu’il était près de la victoire, mais le peuple russe (puis une partie de l’armée) l’aurait lâché.

La cavalerie russe se replie au lendemain de la bataille de Mukden, le plus importante engagement terrestre de la guerre russo-japonaise.

Dans un autre ordre d’idées, le contrôle serré qu’exerçaient les Japonais sur les Mers Jaune et du Japon fut un problème majeur pour les Russes. Pour tenter de reprendre le contrôle de cette zone, le haut commandement russe ordonna, en octobre 1904 et en février 1905, à des escadres de la flotte en Mer Baltique de traverser l’Europe, l’Afrique puis de se rendre en Asie afin de reconstituer une force navale pour affronter la marine japonaise. Peu de temps après avoir quitté la Mer Baltique, les marins russes furent pris de panique lorsqu’ils aperçurent des chalutiers britanniques en Mer du Nord, qu’ils prirent pour des navires-torpilleurs japonais. Par conséquent, les Russes ouvrirent le feu sur ces embarcations de pêcheurs et ils en coulèrent certaines, entraînant ainsi la mort de nombreux marins britanniques et causant naturellement la colère de l’Angleterre.

Après avoir traversé la moitié de la planète, les escadres russes arrivèrent finalement en théâtre d’opérations. Elles furent prises à mal le 27 mai 1905 par la marine japonaise qui les attendait de pied ferme. La flotte japonaise attira l’ennemi dans le détroit de Tsushima, entre le Japon et l’actuelle Corée du Sud. Le vice-amiral russe Zinoviy Rozhdestvenskiy était à la tête des escadres qui s’apprêtèrent à tomber dans le piège japonais. En observant la carte, on constate que la marine de guerre japonaise était déployée grosso modo dans une large zone où elle pouvait aisément manœuvrer. Ce périmètre s’étendait de Pusan en Corée du Sud, de Shimonoseki au Japon et il s’étirait vers le nord et le nord-est sur une profondeur d’environ 300 kilomètres. En face, selon le souhait des Japonais, la flotte russe fut contrainte de traverser le mince détroit de Tsushima où le déploiement en vue de la manœuvre s’avéra beaucoup plus difficile.

La bataille navale de Tsushima (27 – 28 mai 1905)

Croquis d'une scène de la bataille navaille de Tsushima. Ici, des bâtiments russes sous le feu de la flotte japonaise.

Pour la bataille navale qui allait s’engager, Rozhdestvenskiy disposait d’une flotte composée de 8 cuirassés, 9 croiseurs (dont un seul était blindé), 3 navires de défense côtière, en plus d’un assortiment de plus petites embarcations diverses. Le vice-amiral russe fonça directement dans le piège tendu par l’amiral Togo Heihachiro. Celui-ci pouvait compter sur une force de 4 cuirassés, 24 croiseurs (dont 8 étaient blindés). Le total des canons de la marine russe se chiffrait à 228 pièces face aux 910 qu’embarquaient les bâtiments japonais. Plus précisément, en ce qui a trait à l’artillerie lourde d’un calibre variant entre 8 et 12 pouces, les forces s’équivalaient, car les Russes disposaient de 54 canons de ce type face aux 60 des Japonais.

À 7h le 27 mai 1905, les Russes repérèrent un croiseur japonais qui servit probablement d’élément d’avant-garde à la flotte de Togo. En début d’après-midi vers 13h15, la flotte russe entra en contact avec le gros de la marine japonaise qui tenta de lui barrer la route entre le détroit de Tsushima et Vladivostok. Le temps d’aligner leurs navires, les Russes furent les premiers à ouvrir le feu une demi-heure plus tard. Ils le firent à partir d’une distance de 6,400 mètres avec leurs grosses pièces.

La bataille navale qui s’ensuivit vit la marine russe soumise aux tirs croisés des Japonais. Celle-ci perdit la totalité de ses 8 cuirassés, de même qu’une large partie de ses autres bâtiments. L’un des rares navires russes à avoir survécu fut le croiseur Aurora, qui plus tard signala l’assaut du Palais d’Hiver en tirant quelques salves lors de la révolution de 1917. Ce dernier bâtiment parvint à s’échapper et trouva refuge à Manille. Par ailleurs, seuls un croiseur et deux navires-torpilleurs réussirent à se rendre à leur destination finale qui était Vladivostok. Le reste de la flotte russe fut par conséquent anéanti au cours de cette célèbre bataille navale.

La fin de la guerre russo-japonaise

La destruction de la flotte russe fut un désastre parmi d’autres que subit l’empire du tsar en ce début de XXe siècle. Alors que les manifestations sur le front intérieur prirent de l’ampleur, les Russes furent contraints à demander la paix. Les belligérants se rencontrèrent à Portsmouth aux États-Unis le 5 septembre 1905 afin de négocier la fin des hostilités.

D’abord, la Russie fut contrainte de reconnaître que la Corée était désormais sous la sphère d’influence du Japon, comme elle dut abandonner la partie sud de l’île Sakhaline et mettre fin à sa prétention sur les territoires de la péninsule de Liao-dun, de Port-Arthur et de Dalny (quelque peu au nord-est de Port-Arthur). Le Traité de Portsmouth obligea aussi les belligérants à retirer leurs troupes de la Mandchourie. Il était difficile de prévoir si ce traité de paix entre le Japon et la Russie serait durable. Malgré tout, la Russie vaincue l’honora et l’Union soviétique en fit de même après la révolution de 1917. On peut affirmer que le traité fut en vigueur au moins jusqu’en 1931, au moment du retour en force de l’armée japonaise en Mandchourie.

Les signataires du traité de paix de Portsmouth furent réunis à l'iniative du Président des États-Unis Theodore Roosevelt (au centre).

Enfin, mentionnons que la guerre russo-japonaise est régulièrement évoquée afin de souligner la soi-disant faiblesse de l’armée russe. Bien que cela soit difficilement contestable à la lumière du désastre naval de Tsushima, les observateurs étrangers qui assistèrent aux affrontements terrestres dans le camp russe furent impressionnés de constater la qualité des équipements des fantassins et leur bonne performance d’ensemble. Plus précisément, les observateurs notèrent la judicieuse utilisation de l’artillerie, notamment en ce qui concerne le tir indirect (et non à vue), une technique qui fut utilisée pour la première fois lors de ce conflit. Le décompte des pertes indique également que l’armée russe perdit environ 45,000 soldats morts au combat, de maladies ou de leurs blessures, alors que l’armée japonaise comptabilisa la perte de 80,000 combattants selon les mêmes paramètres. Ce rapport du simple au double fournit un autre élément nous permettant d’analyser les performances globales des armées russe et japonaise.

En fin de compte, peut-être que le général Kuropatkin avait raison, dans la mesure où la Russie aurait pu l’emporter, n’eut été de la désastreuse situation sur son front intérieur.

Un mémorial russo-japonais de la guerre de 1904-1905.

La Russie: les difficultés d’une transition

Quand on parle de la Russie, on évoque le sujet de la transition d’un régime (d’un empire) communiste à quelque chose d’autre à partir de 1989. La Russie représente un cas très intéressant, surtout en ce qui concerne la politique et l’économie. Par exemple, on a assisté dès les années 1980 à des transformations révolutionnaires qui sont à la fois politiques et économiques. Les Russes vivent aujourd’hui avec les conséquences de ces transformations.

Dans ce contexte, il y a trois éléments qui caractérisent la fin de l’empire soviétique qui s’est écroulé en 1989, soit une transformation inattendue, une transformation pacifique et une transformation non planifiée. En 1989, cette transformation, cette chute de l’empire soviétique, était un projet de réforme économique et politique, mais surtout économique. Par contre, peu de temps après que se projet fut mis en route, les choses s’accélèrent et les dirigeants ont perdu le contrôle. Ce qui avait commencé comme une réforme est devenu une révolution.  Le résultat est la fin de l’Union Soviétique et de l’Empire soviétique.

Tous ces événements, et surtout la période qui va suivre, sont vus comme un laboratoire. Par exemple, comment transformer une économie dirigée en une économie de marché ? Toujours dans la fameuse année 1989, la question est de savoir : qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi l’empire soviétique s’est-il écroulé, s’est-il suicidé?

Les causes de la chute de l’empire soviétique

On peut diviser les événements en deux périodes: avant et après l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev. D’abord, en mars 1985, Gorbatchev devient Secrétaire général du Parti communiste (PC), soit le poste le plus important dans l’Union Soviétique. Six ans après, l’Union Soviétique n’existe plus grâce, en bonne partie, à cet homme. Et l’ironie est qu’il n’a pas voulu cela.

Pour bien comprendre la chute de l’URSS, il faut se reporter à la période de son arrivée au pouvoir, soit en 1985. Au plan économique, en 1985, la situation est lamentable. L’URSS est un système communiste, avec une économie planifiée, où tout appartient à l’État (ou au Parti). Bref, toutes les décisions sont prises par l’État (les fonctionnaires), et les marchés privés ne jouent presque aucun rôle. Ce sont les fonctionnaires qui déterminent ce qui va être produit, dans quelles quantités, de la distribution des ressources, etc.

Toutes les questions banales comme les prix et les désirs de consommateurs n’entrent pas dans les calculs des dirigeants. Le grand problème est qu’il n’y a pas de flexibilité, pas de sensibilité aux désirs des consommateurs. Il n’y a aucune incitation personnelle à la production, où l’on produirait des biens que les personnes veulent acheter. Ce système d’économie planifiée date des années 1920 et 1930, et il a été renforcé par l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale, où l’État gérait tout. Ce système de mobilisation à outrance des ressources a connu un certain succès (pendant la guerre bien sûr), mais aussi après. Dans les années 1950 et 1960, il y avait des taux de croissance impressionnants, même si les chiffres peuvent être contestés.

Jusqu’aux années 1970, la croissance économique de l’URSS a été basée sur un accroissement des inputs, soit des ressources investies, et non pas sur une gestion plus efficace de la productivité à partir de ces mêmes ressources, pour notamment éviter le gaspillage et la corruption. À long terme, cela entraîne une baisse de la production, soit une production de plus en plus inefficace, basée surtout sur les industries lourdes comme l’acier et le fer. Mais les problèmes économiques deviennent de plus en plus graves à partir des années 1970.

Plus important, toujours à partir des années 1970, il y a une transformation économique dans les pays développés. Les pays de l’Ouest abandonnent les industries lourdes et se concentrent sur les services, sur la production de biens de haute valeur (ex : informatique), soit une production qui demande une main-d’œuvre très éduquée, très spécialisée. Cette transformation a plus ou moins dépassé l’Union Soviétique, qui est restée fixée dans les industries lourdes, dans une phase de développement retardée face aux pays développés.

Il y a cependant une exception, soit le secteur militaire, où l’Union Soviétique est très compétitive en terme des missiles, la course spatiale, etc. Mais tout cela coûte cher pour l’URSS. Au plus fort de la Guerre froide, au tournant des années 1970 et 1980, 25 % du PIB de l’URSS était consacré aux dépenses militaires, en comparaison de 5-6% pour les États-Unis. Par surcroît, il devient de plus en plus difficile pour les Soviétiques de rivaliser avec les Américains sur le plan militaire. Ce qu’on voit c’est une Union soviétique de plus en plus en arrière en terme économique (ex: dans les années 1980 une croissance économique à 0 %). Il y a une hausse de la pauvreté, une baisse de l’espérance de vie, l’alcoolisme, etc.

Ce qui va en partie sauver le régime, dans les années 1970 et au début des années 1980, c’est la vente de pétrole, qui permet d’obtenir des monnaies fortes et d’acheter des biens a l’Ouest (ex : ordinateurs). À noter que la même situation aujourd’hui, soit une baisse du prix de pétrole, serait une catastrophe économique et peut-être politique pour la Russie. Mais le prix du pétrole avait déjà commencé à tomber dans les années 1980.

Parallèlement, les budgets de l’État augmentent de par l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan en 1979, puis dans sa tentative de rivaliser avec le programme américain d’armements dans les années 1980. Au plan politique, bien des facteurs peuvent aussi expliquer la chute du régime en 1989. L’URSS est dotée d’un système autoritaire, datant lui aussi des années 1920 et 1930. Le pire a été le système stalinien, avec peut-être 60 millions de personnes mortes à cause des politiques du régime (ex : l’industrialisation forcée, la collectivisation forcée des terres, un système répressif, des camps de concentration, la présence policière du NKVD et du KGB, etc.)

Après la mort de Staline, les choses vont un peu mieux. Il y a un dégel sous son successeur Khrouchtchev dans les années 1950 et 1960. Mais l’URSS demeure un système répressif, où le Parti contrôle tout, incluant toutes les positions administratives. Il est impossible de faire quelque chose sans être membre du Parti. Ce sont les personnes les plus ambitieuses et intelligentes qui en deviennent membres (comme Gorbatchev). Pour monter dans la hiérarchie, cela dépend en partie du mérite et en partie de vos contacts. En réalité, c’est un système des inclus et des exclus. Il y a les membres du Parti et les autres.

Il y a donc très peu de société civile, pas d’organisations qui sont indépendantes du Parti. L’URSS était un État très corrompu. À chaque niveau, il fallait payer. On ne faisait rien sans payer quelque chose à quelqu’un. Tout cela s’était renforcé par une certaine décentralisation du pouvoir dans les années 1970. Les chefs locaux étaient de petits dictateurs. Comme le Parti contrôle tout (les affaires économiques, postes, etc.), les possibilités de corruption sont immenses. Donc, c’était un système politique corrompu qui n’était pas sensible aux désirs du peuple. L’URSS était un système dominé par un seul Parti qui détenait tout le pouvoir.

Compte tenu de ce contexte, il était difficile pour Gorbatchev de réformer le système, parce que les membres du Parti ne voyaient pas l’intérêt de nuire à leurs intérêts. Étant donné que le Parti contrôle tout, il n’existe pas vraiment d’autres véhicules qui auraient pu mobiliser les personnes comme l’Église catholique en Pologne. Il y avait une quasi-inexistence de ce qu’on appelle maintenant la société civile (ex : pas de manifestations). L’État contrôlait tous les moyens de communication (journaux, télévision…) et accordait une grande importance aux forces de répressions comme la police. Il n’y avait pas de raison pour que ce système craque. Il pouvait même se perpétuer longtemps et probablement maîtriser toutes les conséquences possibles des difficultés économiques. Donc, en 1985 personne ne parlait de la fin de l’Union Soviétique.

Les réformes de Gorbatchev

1985 est une année névralgique dans l’histoire de l’URSS. Elle marque la date d’élection de son dernier Secrétaire général du Parti, soit Mikhaïl Gorbatchev. Il était vu comme un modéré, un “réformateur”. Il constatait qu’il y avait des problèmes sévères, que des réformes étaient nécessaires. Le fait qu’il soit élu indique que beaucoup de hauts placés dans le Parti pensaient que des réformes étaient nécessaires, que les choses ne pouvaient plus continuer comme avant.

Le but de Gorbatchev était de réformer le système pour qu’il puisse continuer et maintenir le contrôle, sinon le monopole du pouvoir du Parti avec quelques réformes limitées. Pour réformer le système, cela prend quelqu’un qui croit dans le système communiste.

Sur le plan extérieur, dans le contexte de la Guerre froide, Gorbatchev a entrepris des négociations avec les Américains (ex : la réduction des missiles) et il engageait l’URSS à faire des concessions, notamment pour la libération de ressources financières consacrées à d’autres fins que l’armement.

Cependant, c’est surtout sur le plan intérieur que des réformes étaient urgentes. Dès le départ, Gorbatchev a associé les réformes politiques à celles d’ordre économique. Sa réforme la plus connue est la Perestroïka, qui constituait une restructuration économique et politique (à vrai dire une certaine libéralisation économique). C’était un effort pour relâcher certains contrôles et de permettre une certaine liberté pour les forces du marché, pour l’initiative individuelle (ex : en usines, les dirigeants peuvent faire quelques profits).

Au début, dans les premiers temps de la Perestroïka, Gorbatchev constate que les réformes économiques impliquent forcément quelques réformes politiques (mais pas trop). Il lance alors la Glasnost (« transparence »), qui consiste en une vaste réforme du système politique soviétique. L’idée est notamment d’ouvrir le système au scrutin public. Par exemple, pour réformer le système économiquement, Gorbatchev disait qu’il fallait diminuer le pouvoir du Parti, surtout les pouvoirs de ceux qui ont quelque chose à perdre. Donc, en jetant la lumière sur leurs activités, le résultat serait de les discréditer, donc plus d’ouverture, de transparence.

Pour donner une idée des failles et du manque de transparence politique à l’époque, on peut se rappeler le désastre nucléaire de Tchernobyl, près de Kiev en avril 1986. L’explosion d’un réacteur nucléaire (et les retombées nucléaires) a fait en sorte que les dirigeants ont essayé de cacher la vérité. Trois semaines s’étaient écoulées avant qu’ils décident d’évacuer les enfants, par exemple. Donc, cela illustre tout ce qui a de mauvais en Union Soviétique: des choses mal faîtes, un système politique qui cache la vérité, etc. Gorbatchev poursuit néanmoins les réformes, mais sans toujours avoir les succès escomptés.

Il veut moderniser la technologie, donc il encourage l’achat d’ordinateurs, ce qui accroît la dette. La disparition des contrôles des prix mène à une inflation. Les prix montent, ce qui pousse le gouvernement à imprimer plus d’argent parce que les demandes sont plus grandes. Un autre exemple est la permission aux entreprises de vendre une partie de leurs produits sur le marché. Cela poussait ces dernières à fabriquer des produits chers qui n’étaient pas de nécessité. S’il y a moins de produits de base, les personnes seront incitées à stocker ce qui reste et cela entraîne à la pénurie des biens.

L’idée de Gorbatchev de combattre l’alcoolisme a amené la fin de la vente de vodka, donc une perte financière importante pour le gouvernement. La vente d’alcool se faisait au marché noir et avait comme corollaire une hausse du crime organisé. Malgré de bonnes intentions, Gorbatchev a détruit un système de contrôles qui marchait mal, mais qui marchait quand même, et il ne l’a pas remplacé. La conséquence fut que devant les résultats mitigés des réformes économiques sous la Perestroïka, Gorbatchev a poussé plus en avant le volet des réformes politiques de la Glasnost.

Gorbatchev a encouragé les gens à critiquer le système et les membres du Parti, désormais tenus responsables de leurs actes. Le résultat était d’encourager une mobilisation d’en bas des personnes, notamment par la création d’autres partis politiques. Peu de temps après la chute du Mur de Berlin, un mouvement politique nommé “Russie démocratique” est formé. Gorbatchev joue un jeu délicat et à la fin dangereux, soit celui d’encourager les luttes internes au sein du PC pour discréditer ceux qui s’opposent à ses réformes.

Gorbatchev finit aussi par perdre le contrôle de ses partisans réformateurs. À titre d’exemple, aux premières élections de 1989 pour le nouveau Parlement, 87% des députés étaient membres du Parti, mais beaucoup de personnes ont voté contre le Parti communiste (malgré qu’il y ait eu spoliation des bulletins de vote des adversaires). Mais comme le Parti est partout, cela voulait dire pour les Russes qu’une critique des conditions de vie de la société devenait automatiquement une critique du Parti et de son monopole du pouvoir. Il faut aussi noter l’importance des révolutions en l’Europe de l’Est (1989-1990). Que va alors faire Gorbatchev? La répression demeure toujours possible, mais il ne fera rien,  parce qu’il ne peut le faire sans renoncer aux réformes chez lui.

La désagrégation de tout l’Empire soviétique accélère les événements. S’il n’y a plus d’Empire, il y a moins de raison pour maintenir le système communiste en Russie. Il faut également considérer comme facteur important de désagrégation de l’URSS en 1989-1990 et le rôle des populistes comme Boris Eltsine. Celui-ci avait fini par créer une base politique populaire. En jouant la carte russe (et non communiste), Eltsine attaquait Gorbatchev et le système communiste dans l’idée qu’on ne peut pas le réformer, qu’il fallait l’abolir.

La montée des rivalités nationales et ethniques est aussi importante. L’Union Soviétique est une fédération de 15 républiques comprenant 140 groupes nationaux. Les rivalités ethniques ont été plus ou moins réprimées auparavant. Maintenant, avec les réformes, elles remontent à la surface et affaiblissent le contrôle du Parti et de l’État. Ces rivalités ethniques sont encouragées par Eltsine. Il encourage les protestations nationales qui peuvent renforcer son pouvoir en Russie, et miner le pouvoir central.

Le reste n’est qu’une suite d’événements rapides. Un simili coup d’État est opéré en août 1991 par Eltsine. Gorbatchev est alors en vacances en Crimée. Il est arrêté. Les tanks interviennent devant le Parlement et c’est l’heure de gloire d’Eltsine qui mobilise la résistance. Tout se passe à la télé. Le coup d’État est vite maîtrisé, mais c’est vraiment la confirmation de la fin du pouvoir de Gorbatchev. Donc, en décembre 1991, c’est la dissolution de l’Union Soviétique. La Russie, l’Ukraine et la Biélorussie forment la Communauté des États indépendants (CEI).

La transition post-soviétique

Cette révolution s’est faite rapidement et sans violence, tout comme elle était inattendue. Il s’agit d’un processus intéressant, surtout parce que les réformes économiques demandaient des réformes politiques (pour miner la position des intérêts ancrés du Parti), mais les réformes ont eu des conséquences politiques bien au-delà de ce qu’attendait Gorbatchev.

En terme de politiques économiques, les réformes sont poussées, accélérées et vues comme une libéralisation économique. C’est la « thérapie de choc », une libéralisation vite et brutale. Et il y a encore un grand débat entre les économistes sur les conséquences de cette politique de libéralisation accélérée. Pour voir dans quelle mesure se pose le débat de la réussite ou de l’échec de la transition en Russie, on peut l’aborder sous deux angles, soit celui de la réforme drastique ou celui de la réforme lente (progressive).

Les partisans des réformes drastiques pour la Russie disent qu’une fenêtre vient de s’ouvrir et elle risque de disparaître. Donc, il faut tout changer, tous abolir, très vite. Ils veulent une poussée énorme vers un système basé sur le marché. Ils disent aussi que des réformes économiques progressives ne seraient, en fin de compte, qu’un argument pour ne rien faire ou pour permettre l’exploitation. Donc, il faut réduire le plus possible l’ingérence de l’État.

De leur côté, les tenants des réformes progressives insistent sur le fait que les conditions pour une transformation vers un système de marché n’existaient pas.  Il n’avait aucun « préalable institutionnel » comme des institutions financières, judiciaires, policières, pas de respect de la loi, de la propriété, etc. Ils disent également qu’on ne peut pas seulement appliquer des modèles, mais qu’il faut regarder la situation sur place. Par exemple, pour les entreprises et les personnes qui ne sont pas compétitives, on ne peut pas mettre fin aux subventions et aux prix artificiels, sinon ce serait de provoquer la misère, une chute de production, etc. Ils ajoutent que la thérapie de choc a été préconditionnée sur une aide financière de l’extérieur qui n’existait pas.

Que s’est-il passé?

Entre les courants drastique et réformiste, la question est toujours de savoir ce qui s’est véritablement passé en Russie. En 1991-1992, Eltsine gagne du pouvoir et c’est la fin de l’Union soviétique et du contrôle du Parti. Pour les économistes et les dirigeants des pays occidentaux, c’était l’euphorie. On avait gagné la Guerre froide. Le libéralisme comme système politique et économique s’était montré plus fort, plus efficace. Donc, il fallait l’implanter en Russie.

On savait que ça serait difficile au début, qu’il y aurait des dégâts, mais c’est le prix du progrès, et de faire rien n’est pas une solution. L’idée était d’essayer de limiter le rôle de l’État. Des entités vouées à réglementer le marché (lois, agences commerciales, etc.) et les institutions (politiques, judiciaires, financières, etc.) n’étaient pas vues comme nécessaires pour le moment, mais viendraient naturellement plus tard. Par ailleurs, pour les dirigeants russes, tout ça est assez intoxicant, d’autant plus que le financement de l’Ouest sous forme d’emprunts dépendait en partie de l’adoption de ses politiques économiques. Plusieurs Russes voulaient aussi profiter des nouvelles politiques libérales pour carrément piller les ressources du pays.

Dans les faits, on va assister en Russie à ce que l’on pourrait appeler une « trinité de politiques économiques ». Il y a eu en effet une libéralisation économique. On a enlevé les contrôles sur les prix et les subventions, comme on a enlevé les quotas et les restrictions sur les échanges à l’intérieur et à l’extérieur. Deuxièmement, la Russie a connu une grande phase de privatisation. C’était un défi immense, étant donné que tout appartenait à l’État. Il fallait vendre les biens, et l’idée était de provoquer l’activité entrepreneuriale, de créer des marchés compétitifs. Le problème c’est que les personnes avec l’argent sont souvent des anciens membres du Parti. Un troisième défi était celui de la stabilisation de la monnaie. On a besoin d’une monnaie stable, avec un système de prix stable pour restreindre l’inflation. En réalité ce fut le marché qui détermina la valeur d’une monnaie bien flottante, avec comme résultat un renforcement de la libéralisation.

Ironiquement, la Russie post-soviétique connut peu de réformes démocratiques. On assiste à un renforcement des pouvoirs du Président et les réformes se font par décrets présidentiels. C’est aussi un cercle privilégié de personnes qui renforcent le pouvoir d’Eltsine et se protègent entre eux au détriment de la démocratie. Sous Vladimir Poutine, la Russie est superficiellement une démocratie. Le pouvoir exécutif est énorme et les élections ne comptent pas pour grande chose. Au pire, on peut dire que c’est lamentable; au mieux, mieux vaut que Poutine concentre des pouvoirs, plutôt que de les voir entre les mains des ultranationalistes, des oligarchies financières, etc.

Les résultats des réformes politico-économiques depuis 1992

Pour les données à notre disposition, la production industrielle de 1992 à 2005 a chuté, de même que le PIB d’environ 40 à 50%. Il y eut un léger redressement en 1997, mais la croissance annuelle demeure faible (autour de 1 %). L’inflation est problématique, il y a chute du revenu per capita, les impôts rapportent peu à l’État et le déficit commercial est omniprésent. Le gouvernement a de moins en moins d’argent, au moment où les besoins de la population augmentent. Il faut par conséquent s’endetter.

Pour sa part, la privatisation a créé des oligarchies qui pillent la Russie et placent leur argent à l’extérieur. La mafia se développe, il y a beaucoup de spéculation peu productive. En termes de privatisation, beaucoup va dans les mains des riches. En même temps, l’investissement étranger tant attendu ne vient pas. Entre 1994 et 1999, la Russie reçoit quelque 17 milliards de dollars de l’étranger. Par contre, le Brésil en reçoit 30 milliards pour 1999 tout seul. Entre 1995-1998, la Russie a reçu d’importantes sommes du FMI, souvent détournées par les oligarchies.

La Russie connaît en 1998 une grave crise par une chute de sa monnaie et l’effondrement du système bancaire. Les classes moyennes perdent tout, même qu’elles avaient déjà perdu beaucoup auparavant à cause de l’inflation. L’économie russe devient une économie sur le même plan que celle du Mexique ou du Brésil. Cela va prendre des années et des années avant de se joindre aux pays développés. Pire, la Russie est maintenant une économie colonisée. Elle est devenue une source de matières premières et un marché pour les produits étrangers.

Conclusion

En somme, nous avons actuellement une Russe affaiblie économiquement, et qui tente de faire sa place parmi les puissances développées. Ce qui arrivera un jour. C’est aussi une Russie qui politiquement est en train de construire un système qui n’est ni démocratique, ni complètement autoritaire (avec un renforcement du pouvoir exécutif). Peut-être que cela va évoluer, mais on ne peut prédire avec exactitude de quelle manière. On pourrait dire que l’autoritarisme en place avec Vladimir Poutine crée des tentations, comme celles de jouer la carte nationaliste, ou de saisir des biens au détriment de la collectivité.

Tout cela compte parce que la Russie demeure une grande puissance par son influence dans la région et sa force nucléaire. Ses prétentions dans la région de l’Arctique sont à prendre au sérieux.