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Thomas-Louis Tremblay. Journal de guerre (1915-1918)

L’exercice de faire la critique d’un ouvrage qui est en soi une source n’est pas quelque chose d’aisé, contrairement à la monographie, où il est plus commode de commenter la thèse d’un auteur. La tâche est d’autant plus fastidieuse lorsqu’il s’agit d’interpréter un ouvrage qui, dans son état presque brut, fut publié près de quatre-vingt-dix ans après les événements. Il empêche qu’avec la publication du Journal de guerre (1915-1918) du général Thomas-Louis Tremblay, un large fragment du Québec militaire des années 1914-1918 se révèle à nous.

En collaboration avec le Musée du Royal 22e Régiment, les Éditions Athéna prouvent une fois de plus qu’elles sont des chefs de file dans le champ exploratoire de ce passé militaire québécois. Jusque-là inconnu du grand public, la parution du Journal de guerre du général Tremblay, qui commanda alors le célèbre 22e bataillon (canadien-français) sur les champs de bataille européens, comble un grand vide dans l’accès à ce passé.

Né à Chicoutimi à la fin du XIXe siècle, Thomas-Louis Tremblay reçut son diplôme du Collège militaire royal de Kingston en 1907. Lorsque la Grande Guerre éclata en 1914, ce Saguenéen s’enrôla immédiatement et fut affecté au 22e bataillon, avec lequel il marcha de Montréal jusqu’à Bonn, où le parcours fut entrecoupé par les douloureuses épreuves de la guerre des tranchées sur le sol franco-belge. Associant la description à une réflexion sur les exploits et les gestes des hommes au quotidien, le journal de Tremblay emporte le lecteur à travers l’incroyable aventure des soldats canadiens-français de son bataillon, la seule unité d’infanterie francophone qui servit alors au sein d’un Corps canadien unilingue anglais.

Habilement retranscrit et annoté par l’historienne et archiviste Marcelle Cinq-Mars, du musée précédemment mentionné, le lecteur remarquera le soin avec lequel le général Tremblay consigna les événements qui marquèrent son expérience de guerre ainsi que celle de ses hommes. Le journal débute au printemps de 1915, au moment où le bataillon fut à l’entraînement à Amherst (Nouvelle-Écosse), puis vient le moment du transfert en Angleterre, puis en France et en Belgique. De là, c’est la guerre, telle que brutalement vécue par les Canadiens français. De l’enfer de la bataille de Courcelette jusqu’à l’hécatombe de Chérisy, en passant par Vimy et Passchendaele, le général Tremblay raconte l’histoire d’un groupe d’hommes, les Canadiens français du 22e, soudés alors en une puissante communauté de frères d’armes sous son commandement.

La guerre de Tremblay et de ses hommes ne fut pas parsemée que de combats et de longs séjours aux tranchées. Certes, c’est un aspect important du texte, mais le lecteur devient témoin d’une « routine de guerre » qui se traduit par d’intéressantes rencontres que fit l’auteur lors de diverses permissions, comme en des moments moins nobles lorsqu’il s’agissait de ramener la discipline, parfois chancelante dans une guerre qui exposa à vif les nerfs de tous et chacun.

Il est vrai que pour un lecteur néophyte du sujet, le journal du général Tremblay peut apparaître lourd par moment. En cela, le texte est pertinemment soutenu par de régulières annotations (qui parfois comportent certaines erreurs), photographies, cartes et divers documents (biographies, récits historiques, bibliographie, etc.) qui facilitent la tâche de remettre en contexte l’histoire de ce groupe d’hommes dans une hécatombe d’une telle ampleur. Hormis pour le texte en lui-même, le lecteur avisé sera peut-être déçu du choix des photos. En effet, en sachant que le Musée du Royal 22e Régiment collabore à la publication de ce précieux journal, et qu’il dispose de volumineuses et exclusives archives, on sera déçu de l’absence de photographies originales, beaucoup étant des reproductions de clichés bien connus d’ouvrages synthèses sur la guerre de 1914-1918.

Malgré cela, le Journal de guerre du général Tremblay est une source incontournable pour tous ceux et celles qui désirent en savoir davantage sur l’expérience socio-militaire des soldats québécois de la Grande Guerre, tout comme il sera utile aux chercheurs, par le soin quasi pédagogique qu’avait son auteur à consigner (sinon reconstituer) avec minutie des événements méconnus de l’histoire du 22e bataillon (canadien-français).

Tremblay, Thomas-Louis. Journal de guerre (1915-1918), Outremont (Québec), Athéna Éditions, 2006. 329 p.

La Croix de Victoria: les récipiendaires canadiens-français

La Croix de Victoria (Victoria Cross) est une décoration militaire décernée pour un acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi. Cette décoration britannique fut créée sous le règne de la reine Victoria et constitue la plus haute marque de reconnaissance attribuée à des militaires ou à des civils ayant servi dans les forces de l’Empire puis du Commonwealth britanniques. Trois militaires canadiens-français ont été décorés de la Croix de Victoria : le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet.

La Croix de Victoria

La Croix de Victoria est la plus haute distinction attribuée pour bravoure « en présence de l’ennemi » à des militaires ou à des civils membres des forces de l’Empire britannique et du Commonwealth. Cette médaille a préséance sur toutes les autres médailles, décorations et ordres civils et militaires dans le système honorifique britannique. La Croix de Victoria peut être décernée aux membres de tous les rangs. Tel que prescrit par la reine Victoria lors de sa création le 29 janvier 1856, son attribution ne doit tenir compte du grade, de l’appartenance ethnique, de la religion ou du statut social du récipiendaire.

L'avers et le revers de la croix de Victoria

La Croix de Victoria possède des particularités physiques uniques et aucune d’entre elles n’est identique. Elle est composée d’une croix pattée de fini brun foncé, aux dimensions de 41mm de hauteur par 36mm de largeur, coulée en principe du bronze de canons pris aux Russes lors de la guerre de Crimée (1853-1856). L’avers de la médaille présente un lion surmontant la couronne de Saint-Édouard avec l’inscription For Valour à la base. Au revers se trouve gravée dans un cercle en relief la date de l’acte accompli par le récipiendaire.

La monture est constituée d’une barrette de suspension droite ornée de feuilles de laurier à fentes intégrales sur l’avers. Au centre de la barrette est fixée une petite monture en « V » à laquelle est attaché un petit chaînon à un œillet en demi-cercle intégré à la branche supérieure de la croix pattée. Sont inscrits au revers de la barrette de suspension le nom du récipiendaire, son grade et le nom (ou numéro) de son régiment. Le ruban est cramoisi et a une largeur de 38mm. La Croix de Victoria a un poids de 27 grammes.

L’histoire d’une décoration: prestige et conditions d’attribution

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu  sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Les conditions d’attribution de la Croix de Victoria suivent un processus rigoureux. Dans un premier temps, des critères généraux établissent le cadre d’attribution, à savoir que cette médaille est accordée en vertu d’un « (…) acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi (…) » (NOTE 1), tel que défini dans l’ordonnance royale de 1856.

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux,  Ottawa

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux, Ottawa

Cela établi, un candidat à l’obtention de la Croix de Victoria, qu’il soit vivant ou décédé, doit obtenir une recommandation d’un officier au niveau régimentaire ou d’un équivalent, le tout appuyé par les comptes-rendus de trois témoins directs de l’événement. Le dossier du candidat monte ensuite dans la hiérarchie militaire pour aboutir au Secrétaire d’État à la Défense (le ministre). À ce niveau, les formalités sont remplies et le monarque confirme l’attribution en apposant sa signature sur un document officiel. Les attributions de la Croix de Victoria sont ensuite publiées dans la London Gazette avec la citation officielle décrivant l’acte de bravoure.

À titre de plus haute distinction du Royaume-Uni, la Croix de Victoria a préséance sur toutes les autres décorations et titres militaires combinés. Ce statut de la Croix de Victoria fait en sorte qu’elle est toujours la première à être portée sur une rangée de décorations. Le récipiendaire est autorisé en toutes circonstances à apposer les initiales « V.C. » à sa signature, et ces mêmes initiales ont préséance sur d’autres titres qu’il serait autorisé à inscrire. Depuis 1993, une Croix de Victoria canadienne a été créée en remplacement de la décoration britannique qui avait été abandonnée au début des années 1970. La nouvelle décoration a été pour la première fois dévoilée au public lors d’une cérémonie à Ottawa en 2008. Au moment de rédiger ces lignes, seulement 1,356 Croix de Victoria ont été décernées à 1,353 soldats (NOTE 2). Trois d’entre eux étaient des militaires canadiens-français.

Les faits d’armes

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

L’intérêt patrimonial pour la Croix de Victoria au Québec s’établit à travers l’interprétation et la commémoration des faits d’armes des trois récipiendaires canadiens-français que sont le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet. Les deux premiers étaient membres du 22e bataillon (canadien-français) (NOTE 3) et reçurent la décoration à titre posthume en 1918. Quant au capitaine Triquet, il l’a reçue en 1943 dans les rangs du Royal 22e Régiment. Leurs actions demeurent des exemples patents de vaillance et d’héroïsme dans des situations tragiques.

Dans la nuit du 8 au 9 juin 1918, dans la région d’Amiens en France, le caporal Joseph Kaeble, un vétéran du 22e, est installé dans une tranchée en première ligne où il commande une section de mitrailleurs Soudainement, l’artillerie ennemie déverse pendant près d’une heure un feu incessant sur la tranchée tenue par Kaeble et ses hommes. Lorsque le tir cesse, Kaeble constate qu’il est le seul soldat indemne de sa section. Étourdi, déboussolé, il regarde dans le no man’s land et voit des dizaines de soldats allemands approcher au pas de charge.

Le caporal Kaeble saute par-dessus le parapet en tenant son fusil-mitrailleur à la hanche. Il vide environ 20 chargeurs de 47 cartouches en direction de l’ennemi. Blessé plusieurs fois par des fragments d’obus et de bombes, il ne cesse de tirer. Puis, il tombe à la renverse dans la tranchée, grièvement blessé et les jambes brisées. Étendu sur le dos, il tire ses dernières cartouches par-dessus le parapet. Les Allemands reculent. Avant de s’évanouir, il hurle aux blessés qui l’entourent : « Tenez bon les gars! Ne les laissez pas passer! Il faut les arrêter! » Transporté à l’hôpital, le caporal Kaeble meurt de ses blessures le lendemain soir. Il est le premier militaire canadien de langue française à être décoré de la Croix de Victoria.

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Cet événement somme toute isolé met en relief l’horreur des combats qu’endurent les soldats du 22e bataillon en 1918. Le 8 août, le bataillon participe à la prise de la ville d’Amiens. Dans le cadre de cette offensive, le bataillon est chargé de nettoyer certains villages des alentours. Pour l’occasion, il reçoit l’appui de sept chars d’assaut. Disposés en ordre de bataille, les officiers et soldats du 22e se lancent à l’attaque. Parmi les officiers qui mènent la charge se trouve le lieutenant Jean Brillant.

Au tout début de l’avance, Brillant remarque qu’une mitrailleuse ennemie tient en échec le flanc gauche de sa compagnie, gênant considérablement la progression. Il se précipite seul vers elle, s’en empare et tue les deux mitrailleurs. Bien que blessé au bras gauche, il refuse de se faire évacuer et revient au combat le lendemain. Commandant cette fois deux pelotons au cours d’un combat à la baïonnette et à la grenade, il capture 15 mitrailleuses et fait 150 prisonniers.

Blessé le 9 août à la tête, il refuse une fois de plus d’être évacué. Pendant la journée, il mène une charge contre un canon qui tire de plein fouet sur son unité. Atteint cette fois au ventre par des éclats d’obus, il poursuit tant bien que mal son avance vers la pièce convoitée. Épuisé, il s’écroule finalement pour ne plus se relever. S’accrochant à la vie dans un hôpital de campagne durant quelques heures, il meurt le lendemain.  Par sa bravoure exceptionnelle dans l’accomplissement de son devoir, le lieutenant Brillant reçoit la Croix de Victoria à titre posthume. Au cours de cette bataille, le 22e bataillon perd 7 officiers et 262 hommes.

Les circonstances menant à la remise de la troisième Croix de Victoria à un militaire canadien-français se déroulent pendant la Seconde Guerre mondiale, sur le front d’Italie en décembre 1943. Dans les opérations en vue de préparer la capture de Rome, il faut sécuriser une série d’objectifs, dont la jonction des routes autour d’Ortona, près de la Mer Adriatique. Le Royal 22e Régiment hérite d’une mission visant à capturer un carrefour routier reliant Ortona au hameau de la Casa Berardi. Le secteur est occupé par des troupes d’élite que sont les parachutistes et les blindés de l’armée allemande. En ce 14 décembre 1943, la compagnie C est prête à l’assaut. Elle est commandée par le capitaine Paul Triquet, un militaire de carrière qui était sergent-major régimentaire au début de la guerre. Appuyée par un escadron de chars de l’Ontario Tank Régiment, la compagnie C attaque le point fortifié de la Casa Berardi.

Major Paul Triquet, VC, CD

Major Paul Triquet, VC, CD

Les difficultés commencent dès le début de l’assaut. Faisant face à un petit ravin fortement défendu de l’autre côté, le détachement de Triquet est soumis à un feu violent de mitrailleuses et de mortiers. Tous les officiers de la compagnie et 50% des hommes sont tués ou blessés dans les premiers instants. De plus, les manœuvres de l’ennemi isolent la compagnie C du reste du régiment.  Voyant que la situation devient critique, le capitaine Triquet rallie ses hommes par ces mots : «Nous sommes encerclés. L’ennemi est en avant, en arrière et sur nos flancs. L’endroit le plus sûr, c’est l’objectif.».

À ce moment, la compagnie se trouve à 1,600 mètres de la Casa Berardi. Il ne reste qu’une trentaine d’hommes dont un officier et deux sergents pour les commander. Encerclé avant d’avoir atteint l’objectif, Triquet ordonne une seconde charge sur celui-ci. Suivi de ses hommes, il s’élance et enfonce la résistance ennemie. Au cours de cet engagement, quatre chars allemands sont détruits et plusieurs postes de mitrailleuses ennemis sont réduits au silence. En prévision d’une contre-attaque, le capitaine Triquet organise immédiatement sa poignée d’hommes en un périmètre défensif autour des chars d’assaut restants et transmet le mot d’ordre: «Ils ne passeront pas!».

Une contre-attaque allemande appuyée de chars d’assaut est déclenchée presque immédiatement. Le capitaine Triquet tire sur l’ennemi. L’officier est partout, encourageant ses hommes et dirigeant la défense. Ceux-ci utilisent toutes les armes qui leur tombent sous les mains. Cette attaque et celles qui suivent sont repoussées avec des pertes élevées. Isolés du reste du monde, le capitaine Triquet et sa petite troupe tiennent bon contre des forces supérieures en nombre. Le Royal 22e Régiment parvient finalement à rompre l’encerclement de sa compagnie C et la Casa Berardi est capturée.

Lorsqu’elle est relevée le lendemain, la compagnie C ne compte plus que 15 hommes et une poignée de blindés canadiens. La Casa Berardi a été prise sous la direction inspirée du capitaine Triquet. Ce faisant, la route pour l’attaque contre l’embranchement vital d’Ortona est dégagée, ce qui ouvre ultimement la voie vers Rome. Pour son héroïsme, le capitaine Triquet est décoré de la Croix de Victoria. On lui apprend ensuite que sa compagnie a eu 23 soldats tués et 107 blessés.

Mise en valeur de l’héroïsme: les récipiendaires canadiens-français

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

Quelques éléments tangibles témoignent d’une volonté de commémorer les exploits de ces héros. On trouve aujourd’hui des rues Kaeble ou Joseph-Kaeble à Québec, Rimouski et Sayabec, de même qu’un mont Kaeble à proximité de la Base des Forces Canadiennes Valcartier, et un lac Kaeble dans la réserve faunique des Laurentides. À Montréal, la rue Jean-Brillant est une artère importante au cœur du campus de l’Université de Montréal. De plus, des bâtiments publics ont également baptisés en leurs noms. Par exemple, la Maison Paul-Triquet, qui a ouvert ses portes en 1987 à Québec, est un centre d’hébergement rattaché au Centre hospitalier universitaire de Québec qui est financé par Anciens Combattants Canada et accueille des anciens combattants pour des soins de longue durée. Des monuments, statues, plaques et diverses inscriptions entretiennent également leur souvenir.

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux valeureux à Ottawa qui commémore l’action marquante de 14 militaires dans l’histoire du Canada comprend des bustes du caporal Joseph Keable et du Major Paul Triquet. La Croix de Victoria est aussi gravée en évidence sur les pierres tombales de Jean Brillant et Joseph Keable situées respectivement dans les cimetières de Wancquetin et de Villiers-Bretonneux en France. Le Musée du Royal 22e Régiment à la Citadelle de Québec conserve précieusement les Croix de Victoria de ses membres récipiendaires et une exposition en ses murs raconte cette épopée. Les cendres du major Paul Triquet reposent également à la Citadelle, au Mémorial du Royal 22e Régiment. Les mess des officiers et des adjudants et sergents à la Citadelle entretiennent chacun leur Galerie des Croix de Victoria où sont exposés des portraits et peintures des récipiendaires.

Un autre élément de la mise en valeur patrimoniale des souvenirs attachés à la Croix de Victoria est constitué du cours d’« endoctrinement régimentaire » donné chaque année par l’historien officiel du Royal 22e Régiment. Les faits d’armes y sont racontés et analysés en présence des élèves futurs officiers du Régiment, le tout dans le but de transmettre un esprit de corps. Pour sa part, le ministère canadien des Anciens combattants publie et met à jour une variété de documents et d’outils pédagogiques racontant les exploits de ces militaires.

Le Royal 22e Régiment

Caporal, Royal 22e Régiment (Italie, 1943).

Le Royal 22e Régiment (R22R) est l’un des trois régiments d’infanterie de la Force Régulière du Canada dont le quartier-général se trouve à la Citadelle de Québec. C’est un régiment francophone qui se compose de cinq bataillons dont trois appartiennent à la Force Régulière et deux à la Force de Réserve. Le régiment a participé à tous les engagements majeurs livrés par le Canada depuis la Première Guerre mondiale, en passant par les missions de paix des Nations-Unies et la campagne d’Afghanistan. Sa riche histoire et son patrimoine, tant matériel qu’immatériel sont aujourd’hui mis en valeur de différentes manières au cœur de la ville de Québec.

Le Royal 22e Régiment : rôle et mission

Le régiment est essentiellement composé de militaires québécois qui servent le Canada sur une variété de théâtres d’opérations domestiques et à l’étranger. Les trois premiers bataillons du régiment relèvent de la Force Régulière et sont constitués de troupes d’infanterie mécanisée (1er et 2e) et d’infanterie légère (3e). Quant aux 4e et 6e bataillons, ils sont formés de miliciens cantonnés respectivement à Laval (4e) et à Saint-Hyacinthe (6e).

Œuvrant dans un milieu où la première langue de travail est le français, les militaires du R22R sont des volontaires qui accomplissent des tâches propres à ce type d’unité : occupation de garnison, maintien et consolidation de la paix, opérations de combat, etc. Par conséquent, les bataillons du R22R sont appelés à intervenir à tout moment et à divers endroits sur la planète dans le cadre de l’exécution de mandats du gouvernement canadien pour lesquels une présence militaire est demandée.

Plus qu’un régiment d’infanterie, le R22R est également une institution militaire qui, au Québec, occupe une place importante sur le plan patrimonial. Il s’agit du régiment québécois le plus important en terme d’effectifs et aussi le mieux organisé sur un plan opérationnel. Des milliers de Québécois ont servi en ses rangs depuis les débuts en 1914, tant sur le plan des opérations de combats que du maintien et de la consolidation de la paix. Par conséquent, des traditions orales et écrites se sont ancrées avec les années. Plusieurs monuments rappellent au Canada et à l’étranger la présence actuelle et passée de cette unité.

Les accomplissements du premier régiment canadien-français

Levé en octobre 1914 au début de la Première Guerre mondiale, le R22R était alors connu sous le nom de 22e bataillon (canadien-français). L’unité avait été créée en réponse à une demande populaire d’obtenir un régiment dans lequel les Canadiens français pourraient servir dans leur langue maternelle. Le 22e a à cet égard été la seule unité d’infanterie francophone active au front dans le Corps expéditionnaire canadien. Le bataillon arriva au front en Belgique en septembre 1915.

Le 22e participa à plusieurs opérations entre 1915 et 1918. Sa première attaque d’envergure eut lieu à Courcelette en France en septembre 1916. Pendant trois jours et trois nuits, encerclés de toutes parts, les soldats canadiens-français commandés par le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay ont su repousser les assauts répétés de l’ennemi et tenir le village. Des 850 hommes qui ont pris part initialement à l’assaut, il en restait 118 trois jours plus tard. Renforcé à plus de dix reprises pendant la guerre, le 22e combattit jusqu’à la fin du conflit en novembre 1918.

Une autre opération majeure fut la bataille de Chérisy, près d’Arras dans le nord de la France, les 27 et 28 août 1918. Ce jour-là, le 27, les 700 hommes 22e bataillon commandé par les majors Arthur Dubuc et Georges Vanier se lancèrent à l’assaut des positions allemandes à Chérisy. Trente-six heures plus tard, lorsque le bataillon fut retiré du front, il restait seulement 39 hommes et des 23 officiers qui menèrent l’assaut, aucun n’était revenu indemne.

Officiers du 22e Bataillon à Amherst (Nouvele-Écosse, 1915).

Le retour du bataillon au Canada en mai 1919 fut marqué par sa dissolution, mais il fut réactivé en 1920 dans le cadre de la formation de la nouvelle Milice active permanente sous le nom de 22e Régiment (22nd Regiment). L’unité obtint en juin 1921 le titre de « Royal » par le roi George V en reconnaissance des nombreux faits d’armes accomplis en Belgique et en France pendant la Grande Guerre. C’est en 1928 sous l’impulsion de son commandant, le lieutenant-colonel Georges Vanier, que le régiment adopta le titre qu’on lui connaît de nos jours, soit Royal 22e Régiment.

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939 vit la mobilisation du R22R, qui s’embarqua à la fin de l’année pour l’Angleterre. Le régiment passa la presque totalité du conflit sur le front italien. Il débarqua en Sicile en juillet 1943 et fut retiré en février 1945 alors qu’il se trouvait dans le nord de l’Italie. De mars à mai 1945, le régiment rejoint l’armée canadienne qui combattait alors en Hollande et en Allemagne.

C’est avec la guerre de Corée que le R22R vit accroître ses effectifs, passant ainsi d’un seul à trois bataillons qui servirent à tour de rôle dans la péninsule coréenne entre 1951 et 1953. Dans les décennies qui suivirent, le régiment accomplit des mandats de maintien et consolidation de la paix des Nations-Unies. Parmi les missions les plus importantes, on note sa présence à Chypre de 1964 à 1992, une série de missions en Ex-Yougoslavie (de 1992 à 2001 sous l’ONU et l’OTAN) ainsi qu’une présence à Haïti à la fin des années 1990. En 2007, des éléments de diverses unités ayant comme base le 3e bataillon du R22R furent déployés en Afghanistan dans le cadre de la Force d’Assistance Internationale de Sécurité de l’OTAN dans la région de Kandahar. En 2009, des éléments du 2e bataillon du R22R ont servi dans la même région. Des troupes appartenant au 1er bataillon accomplissent une tâche similaire en 2010.

Des soldats du Royal 22e Régiment au départ d'une mission (Afghanistan, 2008).

Le patrimoine matériel et immatériel du Régiment

Le Royal 22e Régiment est une unité militaire qui comprend en son sein une variété de traditions et de coutumes aussi riches en significations les unes que les autres. Les traditions et les coutumes sont des entreprises rituelles qui donnent à la vie régimentaire des connotations symboliques particulières. Celles-ci font en sorte que chaque membre peut s’identifier au groupe, tout comme les observateurs étrangers reconnaissent facilement cette organisation.

La Croix de Vimy.

Nombreux sont en ce sens les symboles qui font du R22R ce qu’il est depuis 1914. Le  plus précieux du régiment est son drapeau, qui représente le corps et l’âme de la formation, tout comme il atteste la fierté et l’honneur de servir. Il est à noter que nombre d’objets emblématiques ont été adoptés avec la Première Guerre mondiale, dont le drapeau, mais également la Croix de Vimy plantée à la Citadelle de Québec. Cette croix de bois avait été érigée par les soldats canadiens sur la crête de Vimy, au moment de la bataille d’avril 1917 et fut ramenée au Canada par la suite. En marchant devant la croix, chaque soldat en devoir est tenu de faire le salut militaire par signe de respect.

Petit édifice en forme pyramidale situé à la Citadelle, le mémorial régimentaire est aussi un lieu hautement évocateur. Sont gravés en ses murs les insignes régimentaires de nombre d’unités francophones ayant fourni à un moment ou un autre des renforts au R22R. Par ailleurs, on y trouve les dépouilles du major-général Georges Vanier et de son épouse Pauline, de même que les cendres du brigadier-général Paul Triquet, récipiendaire de la Croix de Victoria en 1943. Aussi, le mémorial contient le Livre du Souvenir dans lequel sont inscrits les noms de tous les membres du régiment tombés en devoir depuis 1914. Chaque matin, un militaire se rend au mémorial et lit à voix haute les noms inscrits sur une page.

Le grand public peut également constater la forte présence de la tradition régimentaire avec le monument du R22R situé sur la Place George-V à Québec. Inauguré en 1989, on peut lire sur ce grand monument les noms des militaires morts au champ d’honneur. Ce monument est un exemple éloquent de la mise en valeur patrimoniale en dehors des sphères traditionnelles de l’institution militaire ou des murs de la Citadelle.

Il est également possible de reconnaître le régiment via un élément caractéristique, soit son insigne qui représente un castor avec les inscriptions « 22 », « Régiment canadien-français » et la devise régimentaire « Je me souviens ». Apparaissant sur le drapeau, les coiffures, et tout autre objet de la vie régimentaire, le castor est un autre symbole par excellence d’identification du régiment auprès du public comme auprès d’autres formations militaires canadiennes et étrangères.

Parmi d’autres traditions régimentaires, notons la célébration par un banquet de la date du 21 octobre (1914), qui représente l’anniversaire de formation du R22R. Le régiment célèbre aussi, par des dîners, des fêtes que souligne la population québécoise comme Noël et la Saint-Jean-Baptiste.

Un autre symbole connu du public est la mascotte « Batisse », le bouc régimentaire qui fait la joie des petits et des grands. Les origines de la présence de cette mascotte dans la vie militaire demeurent obscures, mais l’état des connaissances à ce jour amène à déduire de la présence d’un premier bouc qui aurait suivi les troupes britanniques lors de la bataille de Bunker Hill en 1775 à l’époque la Révolution américaine. La garnison britannique présente à la Citadelle de Québec en 1838  aurait possédé un bouc surnommé Jacob the Goose qui montait régulièrement la garde avec le piquet. L’histoire veut également qu’en 1884 un couple des ancêtres de l’actuel Batisse ait été donné en cadeau à la reine Victoria par le Shah de Perse.  La reine Victoria aurait accepté ce cadeau et ordonné que le bouc devienne la mascotte de son régiment. De ce jour, fut créé le troupeau  royal qui prit logis au jardin zoologique de Londres. C’est par l’affiliation à la fin des années 1920 avec le Royal Welche Fusiliers de l’armée britannique que le R22R put à son tour adopter cette mascotte qui hérita de l’affectueux nom canadien-français « Batisse » en 1955.

L'insigne du Royal 22e Régiment.

Comme toute grande institution, le R22R partage des conventions et des codes qui règlementent le comportement de chacun des membres. Bien que non exhaustives, ces étiquettes définissent le protocole d’ensemble qui distingue le R22R de toute autre formation militaire. Par exemple, il est impératif pour tous de se familiariser avec l’histoire, les symboles, les traditions et l’organisation régimentaire. Aussi, il est obligatoire de se lever lorsqu’un général du régiment ou un commandant d’unité fait son entrée dans un mess. Il y a aussi des manières de s’adresser ou de répondre à un supérieur, par exemple à un officier avec qui l’on tient une conversation. En ce sens, ce ne sont que quelques exemples qui illustrent le fait que le R22R possède une étiquette qui rejoint en partie celle des Forces canadiennes, mais qui est également teintée d’une coloration qui lui est propre. Son statut de régiment francophone œuvrant au sein d’une institution généralement anglophone n’est pas étranger à cette position.

Tous ces symboles et traditions sont présentés de manière détaillée au Musée du Royal 22e Régiment qui se trouve à la Citadelle de Québec depuis sa fondation en 1950. Fréquenté annuellement par des dizaines de milliers de visiteurs, le musée régimentaire constitue un foyer important de diffusion de connaissances et de traditions pour les militaires arrivés au R22R, comme au grand public désireux d’en savoir davantage sur l’unité. Enfin, notons qu’en 2014 le R22R célèbre le 100e anniversaire de sa fondation. Cette année sera assurément marquée par un ensemble d’événements qui permettront d’illustrer au grand jour les contributions du régiment à la société canadienne. Un ensemble d’activités aux échelles locale, provinciale, nationale et internationale est prévu. Chacune des activités saura illustrer de façon durable le riche passé de ce régiment. Films, livres, timbres et monnaies commémoratives, galas, pèlerinages et exercices de droits de cité, que d’exemples de mises en valeur patrimoniale de ce régiment qui demeure toujours un témoignage marquant de l’intégration des francophones dans les Forces canadiennes.

Quand le 22e bataillon (canadien-français) se fit massacrer : la bataille de Chérisy ou la mémoire québécoise impossible

Causerie prononcée au Collège Royal Militaire de Kingston (octobre 2007)

Bonjour Mesdames et Messieurs,

Lors du premier colloque d’histoire militaire tenu à l’Université du Québec à Montréal en 1994, le journaliste et historien Pierre Vennat avait affirmé que les Québécois ont un passé militaire, mais ne le connaissent pas suffisamment.

Douze ans plus tard, à la lumière des récentes recherches, son affirmation mérite d’être nuancée. Des maisons d’édition québécoises spécialisées en histoire militaire ont vu le jour, je pense notamment à Athéna et au Méridien, et un plus grand nombre d’étudiants s’est également intéressé à ce champ de la recherche. Par contre, il est vrai qu’en rapport avec ce qui s’écrit et s’enseigne au Canada anglais, l’histoire du passé militaire québécois reste encore à écrire et à être enseignée. Elle doit être également valorisée en rapport aux autres champs de la recherche telle l’histoire sociale, religieuse, économique, etc.

Je profite des minutes qui me sont allouées afin de vous entretenir de certaines réflexions qui me tiennent à cœur à l’égard de cette histoire militaire qui, dans une certaine mesure, demeure largement méconnue, voire mal-aimée.

J’attire votre attention sur un épisode particulier de l’histoire militaire du Québec au temps de la Grande Guerre de 1914-1918. Il s’agit d’un épisode qui, je pense, est somme toute méconnu de la plupart des Québécois, mais qui est en quelque sorte l’un des affrontements les plus tragiques et sanglants qu’ont connu nos ancêtres. Je parle ici de la bataille de Chérisy, qui se déroula en France, les 27 et 28 août 1918.

Sur le front intérieur, l’année 1918 avait bien mal débuté au Québec. La guerre n’avait que trop duré et les Canadiens français digéraient mal l’imposition de la conscription. Entre temps, loin et assez ignorants des débats houleux du Québec, les soldats canadiens-français du 22e bataillon se préparaient une fois de plus à aller au feu.

Dans le cadre des offensives des Alliés à l’été 1918, le commandant en chef, le maréchal Ferdinand Foch, voulait à tout prix faire craquer la terrible ligne de fortifications allemandes nommée la « Ligne Hindenburg ». Dans ce contexte, le Corps d’armée canadien tenait le front à la hauteur d’Arras, un peu à l’est de la crête de Vimy. Bon nombre de généraux alliés et allemands s’entendaient pour dire que le point le plus fort de la Ligne Hindenburg se trouvait justement à la hauteur d’Arras.

Comme par hasard, ordre avait été donné au 22e bataillon de faire sa part en s’emparant d’un des points les plus dangereux du secteur le plus dangereux de la Ligne Hindenburg, à savoir un assaut frontal contre le bourg de Chérisy, situé quelques kilomètres à l’est de la ville d’Arras. Le but n’est pas ici de faire le diagnostic de cette bataille, car elle n’était pas en soi si différente d’autres combats en 1918. Après une attaque, il y avait l’inévitable contre-attaque de l’ennemi, sur un terrain défoncé par les obus, jonché de cadavres, où les soldats des deux camps doivent en plus endurer les aléas de la température.

Ce sont peut-être les statistiques émanant de cette bataille qui frappent initialement l’imaginaire sur Chérisy. Par exemple, dès 700 soldats du 22e bataillon qui prirent part à l’assaut du 27 août en fin d’avant-midi, il en restait 39 le lendemain en fin de soirée. Les officiers qui dirigeaient l’unité étaient tous morts ou grièvement blessés. La réalité en cette fin de journée du 28 août fut que les restants du 22e étaient confinés dans des trous d’obus à quelques mètres des lignes ennemies. Au moment de la relève, le 22e est sous les ordres d’un sergent nommé Joseph Pearson, alors le plus haut gradé du bataillon encore debout.

Voilà pour les faits, vulgairement résumés. Question classique en ce qui a trait à la mémoire : que nous reste-t-il de Chérisy? Au moment où nos victoires militaires tombent dans l’oubli, à une époque où peu de Québécois se présentent aux diverses cérémonies du 11 novembre, et au moment où l’histoire militaire est encore peu enseignée dans nos écoles primaires et secondaires par exemple, qu’allons-nous faire avec l’un des pires désastres militaires de notre histoire contemporaine?

Symbole fragile, mais permanent de l’événement, le Quebec Cemetery (Cimetière Québec), situé sur le champ de bataille de Chérisy, nous apprend néanmoins qu’en bordure d’une route terreuse et abandonnée de France, reposent 195 soldats canadiens, dont beaucoup appartenaient au 22e bataillon. Sous le prétexte trop souvent entendu et écrit que ce n’était pas « notre guerre », que les vrais enjeux pour nous, les Québécois d’héritage canadien-français, étaient ceux de la conscription et de la résistance passive, peut-on réellement se payer le luxe d’oublier une tragédie de la sorte?

Sans juger les motifs qui poussèrent ces jeunes volontaires canadiens-français à s’enrôler, ne devrions-nous pas au contraire témoigner une reconnaissance, si minime soit-elle, pour ce que les soldats du 22e ont accompli? Peut-on dans ce contexte parler de ce que j’appelle la « mémoire impossible », c’est-à-dire une mémoire de la guerre qui ne passe tout simplement pas chez nous?

Je sens qu’au Québec il y a encore de larges pans de notre société qui demeurent réfractaires à la diffusion d’une certaine connaissance sur ce sujet. S’agit-il de paranoïa de ma part? Je l’aurais sans doute cru lors de mes premières années de recherche. Mais après quinze ans à étudier les archives, à lire sur l’histoire militaire du Québec et du Canada, je pense que les Québécois ont un certain rattrapage à faire, et ce, tant au niveau des connaissances de ce passé, mais surtout pour la construction d’une mémoire en devenir de la guerre.

Mais rassurez-vous, le fait qu’on ne parle pas de Chérisy n’est pas de votre faute! Les historiens qui travaillent dans l’armée, et en particulier au sein du régiment qui est ici à l’honneur, et qui existe toujours, n’en parlent quasiment pas. C’est normal, fierté régimentaire oblige, vous ne verrez pas souvent les membres d’un régiment descendre dans la rue et clamer haut et fort leur fierté de s’être fait casser la gueule sur un champ de bataille.

Pourtant, nombreux sont les exemples tirés de l’histoire militaire récente où les Canadiens se firent casser la gueule. Le raid désastreux sur la plage de Dieppe le 19 août 1942, où les Canadiens durent abandonner les corps de centaines de soldats tués, sans compter les blessés ni les prisonniers, est passé à la légende. À lui seul, le régiment canadien-français des Fusilliers Mont-Royal perd 88 % de ses effectifs en 9 heures de combat. Pourtant, des noms tels celui de Dieppe sont connus au Québec.

Un autre exemple concerne les Terre-Neuviens. Ceux-ci vouent un culte à la tristement célèbre bataille de Beaumont-Hamel du 1er juillet 1916. À 7 h 30, le matin de l’assaut, il y avait environ 900 soldats du Newfoundland Regiment qui mirent baïonnettes au canon et sortirent de leurs tranchées. Trente minutes plus tard, il en restait environ 70. Défaite sanglante, véritable massacre, tous les Terre-Neuviens connaissent le nom de Beaumont-Hamel, même qu’ils ont transformé le champ de bataille d’autrefois en un centre d’interprétation historique dès plus convaincant et émouvant. Ils ont même une université nommée Memorial University, en référence à cette tragédie.

Cela dit, je ne prétends pas qu’il faille se faire à tout coup dégommer sur un champ de bataille pour célébrer le souvenir de ceux qui périrent. En fait, Chérisy fait partie d’une réflexion d’ensemble qui mérite d’être faite sur la complexité des rapports qu’entretient la société québécoise d’aujourd’hui face à son passé militaire.

La réflexion en est encore au stade de la genèse en ce qui me concerne, mais rien n’empêche de se questionner. Pour tenter de trouver des explications à cette énigme, j’ai interrogé ici et là des gens issus du milieu de l’histoire militaire. Les historiens militaires m’ont dit pour la plupart qu’il est normal qu’on ne parle pas de Chérisy au Québec. Celui qui vous parle, cet après-midi, se rappelle bien des occasions où, autour d’une bonne bière évidemment, il a causé avec ses collègues des nombreux engagements du 22e pendant la guerre. On parlait volontiers de nos batailles de Courcelette, de Vimy, de la cote 70, mais on taisait le nom de Chérisy. Drôle d’attitude me direz-vous…

Toujours est-il que les vieux soldats du 22e, ceux qui avaient déjà connu plusieurs mois de tranchées, possédaient un sixième sens comme on dit. Ils savaient que Chérisy était une affaire risquée. L’observation qu’ils faisaient de l’état des défenses allemandes, du moral et de la discipline qui régnait alors dans le bataillon canadien-français, les effectifs incomplets, le retour trop rapide au front de plusieurs soldats encore blessés, et peut-être le fait qu’au moins la moitié des hommes étaient des conscrits (ce qui n’enlève rien à leurs qualités guerrières), tout cela faisait en sorte que le bataillon n’était pas au meilleur de sa forme au moment de l’assaut.

À l’instar des hommes, le corps des officiers du 22e était également usé à la corde. Il n’était pas rare de voir des sergents commander des pelotons, en attendant qu’arrivent d’Angleterre de jeunes lieutenants inexpérimentés pour assumer ce rôle. De plus, il n’était pas rare que bien des officiers expérimentés du bataillon aillent à s’absenter pour diverses raisons, que ce soit pour des permissions, ou plus fréquemment pour aller combler des postes vacants dans divers états-majors au niveau de la brigade ou de la division.

Il faut par ailleurs avoir à l’esprit que le bataillon venait tout juste de sortir de la bataille d’Amiens, du 8 ou 12 août, et que malgré des pertes relativement légères dans les circonstances, il y avait néanmoins un grand roulement des effectifs qui faisait en sorte que les soldats manquaient de repos, ou étaient encore peu familier à leur nouvelle vie au front, surtout pour les recrues, conscrites pour une majorité.

Bref, certains de mes collègues me disaient que le non-entretien du souvenir autour de Chérisy tire d’abord ses racines des réalités inhérentes à la vie dans le 22e bataillon en ce mois d’août 1918. En clair, le 22e à cette période était, dans une certaine mesure, une unité différente à celle qui avait pris l’assaut de Courcelette deux ans auparavant. L’usure du temps et des épreuves avait donc affaibli le bataillon.

D’autre part, nous tous ici qui n’avons heureusement pas été là, que peut-on tirer de cet événement, hormis les conclusions souvent trop froides des historiens militaires qui s’en remettent fréquemment aux statistiques? Chérisy pourrait-elle s’élever au-dessus de la boue des tranchées et nous servir de lieu de mémoire, à l’instar de ce que firent les Terre-Neuviens avec Beaumont-Hamel?

À l’heure où les historiens québécois s’acharnent à proposer diverses lectures de notre société à la lumière de son passé collectif, je leur dis qu’il y a certains domaines en lesquels il faut carrément refaire nos devoirs. Je pense que Chérisy est un exemple parmi d’autres qui méritent un réexamen des traces tangibles de notre passé guerrier.

Pour que cette mémoire devienne possible, je suis également d’avis qu’il faut se donner collectivement les outils historiques et pédagogiques afin que les Québécois puissent se réapproprier leur passé militaire. Les Français ont leur bataille de Verdun, les Russes celle Stalingard, et nous, les Québécois… qu’avons-nous?

Vous savez, l’étude de la Grande Guerre au Québec ne se limite pas qu’à l’analyse de la conscription, rédigée par des historiens qui, au fond, ne reprennent que trop souvent les arguments d’Henri Bourassa publiés dans Le Devoir. La Grande Guerre, telle que vécue alors, c’est aussi l’histoire de ces 35,000 Canadiens français qui furent soldats dans l’infanterie, dans l’artillerie, la cavalerie, l’aviation, ou encore qui soignaient les blessés.

Qui dit mémoire dit aussi contre-mémoire, c’est-à-dire une mémoire qui vise, par exemple, à dénoncer les abus de l’époque, les inégalités, les injustices commises par la communauté anglophone envers l’autre francophone. Bref, la réaction habituelle au Québec consiste à imposer une lecture du passé radicalement opposée au discours officiel et actuel de la communauté nationale canadienne.

Dans la ville de Québec, nous avons le parfait exemple qui illustre la situation, à savoir le monument intitulé Québec, printemps 1918, inauguré au coin des rues St-Joseph et St-Vallier en 1998, afin de marquer le 80e anniversaire des émeutes anti-conscriptionnistes dans la Vieille Capitale. Je suis pour ma part d’accord avec la construction d’un tel monument, même si je désapprouve largement le discours véhiculé par les initiateurs de ce projet. Mais cela est un autre débat.

Je me demande cependant s’il ne serait pas un jour possible de construire une mémoire plurielle québécoise de la Grande Guerre, où les monuments Québec, Printemps 1918 et Chérisy pourraient en quelque sorte cohabiter. Dans ses livres intitulés les Lieux de Mémoire, Pierre Nora nous présente plusieurs de ces lieux symboliques, dont la collision entre les divers atomes historiques provoque inévitablement de véritables explosions.

Pourrions-nous en faire de même au Québec? Faire vivre ensemble deux mémoires : l’une de la résistance passive, l’autre de la participation active du Québec? Après tout, il s’agit d’une même collectivité, et l’objet historique dont il est question ici s’inscrit dans ce contexte plus large et déjà bien étudié du consentement des sociétés en temps de guerre. À titre d’exemple, ce qu’on appelle en France « L’École de Péronne » de l’Historial de la Grande Guerre mène en ce sens depuis quinze ans des recherches sur cette fameuse question du consentement des sociétés civile et militaire en temps de guerre.

Le problème est que cette absence de consentement au Québec, essentiellement vécu à travers la conscription, a déjà été largement étudiée et il n’y a à peu près plus rien à dire là-dessus. En fait, on pourra sans doute toujours produire de solides recherches autour de la thématique de la conscription, mais il s’agira probablement d’études de cas, voire des études de classes, de genre ou de régionalismes autour du sujet. Quant au débat de fond, la question est à mon avis close.

Cependant, l’autre volet, celui du consentement des Canadiens français à la guerre de 1914-1918, offre un champ d’exploration des plus vaste. Ne serait-ce que dans mes propres recherches doctorales sur les relations franco-québécoises pendant la Grande Guerre, j’ai pu explorer les gestes de nombre d’individus et sociétés ayant pignon sur rue au Québec, oeuvrant dans divers champs économiques, commerciaux, culturels, politiques, qui ont tenté autant que possible de « vendre » la guerre à leurs compatriotes.

Et en évoquant Chérisy, je ne fais qu’illustrer un cas parmi tant d’autres des possibilités offertes aux étudiants et chercheurs qui désirent se pencher sur cette question du consentement des Canadiens français à la guerre de 1914-1918. Par exemple, ce n’est pas parce que plus de la moitié des effectifs du 22e bataillon était composée de conscrits que ces mêmes soldats sont allés à la bataille menottes aux pieds. Bien au contraire! Si l’on prend la peine d’étudier le contexte dans lesquels ils furent incorporés dans l’armée, on se rendrait compte que, par exemple, bon nombre de ces soi-disant conscrits était en fait des volontaires qui s’étaient enrôlés une fois la loi sur le service militaire obligatoire adoptée. Ce qui en faisait de facto des conscrits au sens de la loi.

Et même si la plupart des études indiquent qu’environ 96 % des Canadiens français mâles de l’époque en âge de porter les armées avaient demandé une exemption à servir, il reste néanmoins ce bloc de 4 % d’hommes qui ont porté l’uniforme et dont plusieurs sont effectivement allés au combat. Ces derniers représentent des milliers d’hommes en fait. Et vous voyez peut-être venir ma prochaine question : a-t-on pris la peine d’étudier leur histoire?

La bataille de Chérisy demeure, à mes yeux, le cas symptomatique d’un événement de l’Histoire qui cache en son sein tout un passé collectif beaucoup plus vaste, soit celui de ces Canadiens français qui ont réellement désiré participé à la Grande Guerre, que ce soit dans les tranchées, dans les organisations philanthropiques, dans les usines, et ainsi de suite.

Il m’apparaît certes évident que tout ce champ du consentement canadien-français à la guerre offre d’incroyables possibilités de recherches. À défaut que cette histoire soit officiellement enseignée dans nos écoles, on pourrait au moins, du côté universitaire, offrir aux étudiants la possibilité de s’instruire de cette histoire.

Quand l’UQAM et l’Université Laval m’ont offert la possibilité d’enseigner l’histoire militaire comme charges de cours, ces institutions n’avaient pas réalisé sur le coup, je pense, qu’elles m’avaient ouvert une brèche dans laquelle je me suis profondément enfoncé pour déborder les flancs de notre ignorance collective de notre passé militaire.

Concrètement, cela voulait dire que j’ai vu devant moi les yeux ébahis de ces futurs historiens et professeurs d’histoire que je formais. Devant les sobres récits de nos combats, ces étudiants n’en revenaient pas qu’on leur parle de tout cela. Ils me demandaient : « Mais pourquoi personne ne nous a parlé de cela avant? »

Comme Chérisy, la bataille pour mettre à jour nos connaissances de ce riche passé sera longue et dure. Mais rassurez-vous, mes collègues et moi avons déjà escaladé le parapet.

Je vous remercie de votre attention.