Affiche de propagande du ministère britannique de l'Agriculture datant de 1939. L'économie de guerre passe par une bonne gestion du potentiel agricole.
Il peut sembler saugrenue, à première vue, de croire que des activités en apparence si opposées comme l’agriculture et la guerre puissent avoir une quelconque relation d’interdépendance. Au contraire, il s’agit là de deux phénomènes intimement liés en pratique, si ce n’est pas dans l’imagination populaire.
Les peuples de l’époque de l’Âge de pierre, en particulier les nomades qui ne pratiquaient pas l’agriculture, faisaient la guerre parce que leur besoin de se nourrir les contraignait à effectuer des raids sporadiques contre les villages fermiers. De plus, les tribus nomades d’éleveurs d’animaux guerroyaient entre elles pour la possession des territoires de pâturage, des esclaves et le prestige.
Plus tard, avec le développement de l’agriculture et l’élevage des animaux aux fins laitières, par des fermiers vivant de manière sédentarisée, un nouvel élément s’ajouta à cette relation entre la guerre et l’agriculture. En effet, les fermiers sédentaires se mirent à produire et entreposer des stocks saisonniers de grains de céréales et de maïs. Par conséquent, les peuples qui conservaient le mode de vie nomade, comme ce fut le cas de certaines tribus mongoles aux VIe et VIIe siècles de notre ère, pour ne citer que cet exemple, attaquaient et s’emparaient de ces stocks de nourriture qui appartenaient à leurs voisins sédentaires.
Le problème des surplus agricoles
Pour leur part, les villages fermiers avaient besoin de conserver un certain capital (sous forme de nourriture) afin de pouvoir payer, dans bien des cas en nature, les frais pour leur protection. Ces sociétés agraires primitives vivaient néanmoins sur la corde raide en permanence, car elles avaient régulièrement des difficultés à accumuler des surplus de subsistances, d’où l’explicite relation entre la guerre, la sécurité puis l’agriculture. Bref, le fait d’avoir des provisions substantielles était un élément essentiel à la survie à long terme, comme la quantité de ces surplus influait sur la taille et la puissance des classes guerrières dirigeantes.
Cela signifiait que l’amélioration de la production au-delà du niveau de subsistance devait régulièrement passer par l’expropriation, voire le pillage par un évident recours à la force. Avec le temps, cela signifia, par exemple dans l’Égypte ancienne et la Mésopotamie, que l’incapacité des fermiers à accroître la productivité et les capacités d’entreposage força les classes dirigeantes grandissantes à exproprier, soit par une hausse de taxes ou le vol, les réserves alimentaires nécessaires pour leur maintien au pouvoir.
Une scène agricole dans l'Égypte antique.
En Chine, à l’époque des dynasties Shui et Tang (589-907), la plus grande partie du territoire avait été défrichée et irriguée, ce qui accrut les rendements. L’irrigation était tributaire d’un ingénieux système de canaux, d’écluses et de barrages. Ce système était entretenu par une classe de techniciens, elle-même supportée par une autorité centrale qui collectait les surplus des fermiers sous forme de taxes. Dans d’autres régions, comme en Macédoine ou en Toscane à la même époque, les rendements agricoles étaient stagnants, ce qui témoignait de la difficulté à accumuler des surplus. La création d’un surplus par la force, par l’imposition de taxes excessives, engendrait souvent la résistance et la rébellion. En d’autres cas, cela amena l’accumulation de surplus, ce qui s’avérait une cible tentante pour des attaques ennemies. Ce fut notamment le cas lorsque des tribus barbares effectuaient périodiquement des raids à la fin de l’Empire romain.
À l’époque carolingienne, où régna particulièrement un désordre attribuable aux nombreuses invasions barbares aux IXe et Xe siècles, les fermiers échangeaient leur fidélité et leur nourriture avec des guerriers en échange de la sécurité. Cela amenait l’établissement d’un autre système, celui de la vassalité et de la société seigneuriale en Europe, quoiqu’on assista à des arrangements similaires à l’époque du shogunat des Ashikaga au Japon, quelque part entre 1300 et 1470.
La relation entre l'agriculture et la guerre prit une connotation particulière à certaines époques, comme ce fut le cas au Moyen Âge. On pouvait faire la guerre pour se nourrir et piller les richesses, mais en même temps, les surplus de nourriture pouvaient se monnayer en échange d'une protection accrue.
La transformation des économies
La tradition et la contrainte culturelles en vigueur dans des sociétés de subsistance comme celles de l’Europe et du Japon limitèrent la volonté de ses membres à prendre des risques afin d’essayer de nouvelles méthodes, des technologies et autres procédés d’investigation visant à accroître les rendements agricoles. Malgré tout, l’agriculture stagnante entraîna des carences qui firent en sorte qu’il fallait se servir chez les voisins, ne serait-ce que pour nourrir non seulement les classes dirigeantes, mais aussi celles qui ne travaillaient pas la terre. Après tout, leurs activités professionnelles, comme celles reliées au commerce, étaient essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble de la société.
Suivant la période de la Peste Noire dans l’Europe médiévale du XIVe siècle, la quantité de nourriture per capita et les surplus augmentèrent à nouveau, si bien que classes non-paysannes purent à leur tour s’accroître. Les nombreux changements dans le secteur agricole créèrent un excédent de travailleurs fermiers, ce qui eut comme conséquence première de hausser le chômage. À cela, il faut ajouter que dans certains pays, comme en Angleterre, le développement de nouvelles économies reliées à l’industrie textile amena nombre de paysans « traditionnels » à se reconvertir dans le domaine de l’élevage de la laine. Comme indiqué, cet excédent de travailleurs put en partie être absorbé par la diversification du secteur agricole, mais le reste dut trouver du travail ailleurs. Les métiers de mercenaires et de marins apparaissaient comme des débouchés potentiels.
Alors que l’État-nation commença à se développer dans l’Europe du XVe siècle (ce qui renforça le pouvoir interne), le surplus de travailleurs issus autrefois du monde agricole fut employé à accroître les effectifs militaires. Ces derniers étaient nécessaires afin de projeter la puissance de l’État à l’étranger et pour se maintenir au pouvoir. C’est dans ce contexte que des états connurent une forte montée en puissance, comme l’Espagne du XVIe siècle. Pour l’Espagne, la guerre fut un recours fréquemment utilisé loin du territoire national afin d’étendre la puissance et l’influence impériales, tout en faisant l’acquisition de nouveaux comptoirs commerciaux outre-mer.
L'exploration du nouveau monde à partir de la fin du XVe siècle ouvrit aux puissances européennes l'accès à de nouveaux marchés, en particulier pour les ressources agricoles qu'elles pouvaient importer en métropole.
Certaines sociétés comme l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre parvinrent à étendre leurs réseaux de comptoirs commerciaux par la conquête et la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Océanie. S’appuyant sur l’agriculture et les ressources ainsi acquises, ces puissances impériales établirent leur domination sur de vastes régions du globe et se firent la guerre entre elles sur une base quasi permanente. Conséquemment, de nouvelles puissances émergèrent et se mirent à contester l’hégémonie européenne, comme la Russie, le Japon et les États-Unis.
La relation à l’ère industrielle
Dans le cas des États-Unis, l’augmentation substantielle de la production agricole et maraîchère permit de soutenir l’urbanisation rapide de la société américaine et nourrir la classe ouvrière industrielle, malgré l’intermède de la Guerre civile (1861-1865) qui affecta la production, en particulier dans les états confédérés. Ce conflit illustra à nouveau la relation implicite, sinon intime, entre la qualité des rendements agricoles et celle des armées sur les champs de bataille, dont les combattants ont naturellement besoin de se nourrir. Cela sous-tend donc le fragile équilibre du partage des ressources alimentaires entre les capacités de production vis-à-vis des besoins des armées et des populations civiles.
Dans une Amérique agricole ravagée par la guerre civile (1861-1865), la question de l'interdépendance entre l'agriculture et la guerre prit une tournure particulière. Premièrement, l'agriculture nourrissait les armées. Ensuite, les batailles se livraient sur ses champs. Enfin, l'agriculture revêtait une dimension politique, dans la mesure où l'une des causes du conflit concernait le sort de ces esclaves noirs qui fournissaient une large partie de la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes.
Par contraste, le Japon choisit de préserver son mode d’agriculture traditionnel, ce qui eut pour conséquence d’entraver sérieusement l’ensemble de son développement économique. Les limites engendrées par les carences de la production agricole se firent durement sentir sur le front intérieur japonais, ce qui peut en partie expliquer les ambitions expansionnistes du régime impérial dans les années 1930 et 1940.
Photo de Simon Fridland idéalisant une femme soviétique conduisant un tracteur en 1932, dans le contexte de la collectivisation des terres agricoles dans l'URSS de Staline.
Dans un autre contexte, celui de la Russie tsariste, les serfs gagnèrent leur liberté au milieu du XIXe siècle, mais cela ne changea en rien au fait qu’ils demeuraient exploités par la classe dirigeante. En fait, tant les ministres tsaristes que les commissaires soviétiques après 1917 tentèrent d’exploiter et exproprier tout surplus agricole afin de financer l’industrialisation effrénée que connut la Russie.
Pour sa part, l’agriculture soviétique s’avéra terriblement inefficace, mais elle fournit la base pour la modernisation du pays et celle d’états satellites comme l’Ukraine et la Biélorussie. D’autres états purent également atteindre certains standards apparents de modernité, notamment avec l’apparition des ordinateurs, des téléphones satellites et du moteur à combustion, mais leur base agricole, de laquelle dépendaient le futur économique et la capacité de se maintenir au pouvoir en temps de guerre, demeura énormément limitée.
Dans plusieurs états modernes, l’agriculture ne constitue plus un secteur névralgique de l’activité économique, car les traités commerciaux et les capacités d’importations firent en sorte de réduire la dépendance de nombre d’états face à la nourriture. Par conséquent, dans ces sociétés, l’agriculture entretient une relation limitée avec la capacité à faire la guerre.
Dans un autre cas extrême, et pour conclure, des sociétés comme celle de la Corée du Nord, où Kim Jong-Il (le dictateur communiste aux traits staliniens) affame délibérément son peuple afin de supporter la machine militaire de la nation, ne font que rappeler la nature de la relation d’interdépendance entre les capacités agricoles et celles à faire la guerre.
La hausse notable du prix des denrées alimentaires importées, les inondations et les mauvaises politiques économiques mises en place par le régime firent en sorte d'accentuer les difficultés qu'avait la population nord-coréenne à se nourrir. En revanche, le régime de Kim Jong-Il consacre l'essentiel de ses ressources au maintien de larges forces armées, le tout au détriment de sa propre population.
Représentation d'un cavalier européen à l'époque de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Les armes à feu portatives sont parties intégrantes de l'équipement du cavalier.
Au sens d’« arme à feu d’épaule », le terme « arme portative » dérive de l’anglais small arms.Il semble avoir été employé une première fois dans la littérature militaire anglaise au début du XVIIIe siècle. Ce terme définissait simplement des armes à feu capables d’être transportées avec les mains. L’utilisation adéquate du terme se complexifia avec le temps, en particulier face au développement de nouvelles armes à feu telles les mitrailleuses, dont le contexte étymologique suggère, à tort ou à raison, qu’on les rattache à ce terme.
En d’autres mots, les mitrailleuses d’infanterie sont considérées comme des armes à feu portatives, tandis que celles montées sur des avions sont exclues de la catégorie. À l’inverse, d’autres armes utilisées par l’infanterie, comme des petits canons antichars et des mortiers portatifs, sont considérées comme des armes portatives. Essentiellement un concept militaire, le développement des armes à feu portatives fut généralement stimulé par les guerres, qui autorisèrent des avancées technologiques accélérées. Par conséquent, ces innovations eurent des impacts significatifs sur les tactiques employées sur les champs de bataille.
Bien que le terme semble avoir été une première fois employé au début du XVIIIe siècle, une enquête plus poussée sur l’histoire du développement de ce type d’armes nous fait remonter à beaucoup plus loin dans le temps, soit au début du XIVe siècle. C’est en effet au cours de cette période que nous observons l’introduction de la poudre noire comme matériau combustible de propulsion employé avec une arme à feu dite « portative ». Toujours à cette époque, la terminologie ne semblait pas précise, si bien que l’on confondait par moment l’identification de certaines armes à feu, à savoir si elles étaient des armes portatives ou des canons.
Le XIVe siècle ou l’époque du « canon à mains »
Croquis d'un soldat armé d'un canon à mains comme on en aurait vu à Crécy en 1346. Avec sa main droite, le tireur doit allumer la charge à l'aide d'un petit bâton, ce qui peut lui occasionner des brûlures, sans compter qu'une erreur du dosage de la poudre ou une fausse manoeuvre peut carrément provoquer l'explosion de l'engin.
Aux fins de cette étude, le terme « canon » semble le plus adéquat lorsqu’il s’agit de brosser le portrait des premiers balbutiements des armes à feu portatives. Plus précisément, ce qu’on appela les « canons à mains » semble avoir été référencé pour une première fois dans un document produit à Florence, puis un autre rédigé sous forme de traité dans la littérature anglaise, tous deux à la fin des années 1320. À partir des années 1340, les sources écrites faisant référence aux armes à feu portatives, aux canons et aux autres armes d’un type similaire se multiplièrent. Nombre de ces écrits suggèrent que les rédacteurs de l’époque semblent posséder des connaissances relativement avancées du principe et de l’utilisation de ces armes à feu portatives employant la poudre noire.
À partir du milieu du XIVe siècle, les documents relatifs aux armes à feu portatives comprenaient aussi des références à l’utilisation de tous petits canons à mains (que l’on appellera plus tard des armes de poing) avec des chargeurs rudimentaires. Par exemple, il semble qu’une arme de ce type ait été présente sur le champ de bataille lors de la victoire anglaise à Crécy en 1346, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, bien que ce fut davantage l’arc long qui domina ce jour-là.
Avant la fin de ce même siècle, des références indiquent également la présence d’armes avec des chambres séparées, ce qui témoigne plus précisément que des expériences semblent avoir été réalisées afin d’introduire un système rudimentaire de culasse pour le rechargement. Certains auront pu y voir la poursuite des recherches afin de développer ce que nous avons appelé précédemment les armes de poing, un terme qui apparaît pour la première fois dans la littérature en 1388. De nos jours, les armes de poing représentent un concept utilisé à toutes les sauces et davantage associé aux pistolets et revolvers.
La plus ancienne de ces armes qui existent se trouve au Musée national de Stockholm et elle date probablement de la première moitié du XIVe siècle. Il s’agit d’une petite arme en forme de bouteille faisant environ 30 cm de longueur, dont le canon est d’un calibre de 1,4 pouce. Il est aussi probable que la partie métallique de l’arme fut enchâssée à l’intérieur d’une lourde armature en bois généralement ronde qui devait servir de crosse. Celle-ci s’était naturellement décomposée au moment des fouilles archéologiques. Les armes à feu portatives développées par la suite étaient équipées d’un canon de forme cylindrique, avec des crosses d’épaule similaires, mais avec un crochet sous le canon qui permettaient, lorsque celui-ci était posé sur un parapet, d’atténuer l’effet de recul inévitable lors de la mise à feu.
Le canon à mains du Musée National historique de Stockholm, daté de la première moitié du XIVe siècle. Il s'agit probablement de l'une des plus anciennes armes à feu recensées à ce jour.
Poudre, allumage et munition: l’apprentissage des concepts de base (XVe siècle)
Ce type d’armes à crochets fut notamment popularisé dans les états allemands sous l’appellation de Hakenbüchse (arquebuse à croc). La mise à feu était effectuée par l’allumage d’une mèche tenue à la main ou d’un fil métallique chauffé vers un trou d’ignition nommé la lumière. Plus tard, d’autres modèles de ces canons à mains avaient un petit réservoir de poudre noire au bout de la lumière que l’on appelait le bassinet. La mise à feu était effectuée par un principe similaire de mèche à combustion lente. Celle-ci était préalablement trempée dans une solution de nitrate de potassium puis séchée. L’idée consistait à allumer la mèche, sans qu’elle brûle, ni qu’elle s’éteigne.
Un exemple d'arquebuse à croc primitive datant du début du XVe siècle. À gauche, sous le canon, le croc pouvait être ancré sur un parapet et ainsi amortir l'effet du recul au moment du tir.
Compte tenu de la qualité toute relative des matériaux utilisés et des méconnaissances initiales quant au dosage de la poudre noire (et sans parler des conditions sur le champ de bataille), l’allumage de ces armes pouvait être une opération qui s’avéra par moment plus risquée pour le tireur que pour l’ennemi en face. Il était souvent nécessaire, par exemple, de rallumer la mèche juste avant le tir pour être certain que la combustion se fasse adéquatement au moment opportun.
Ce ne fut pas avant le début du XVe siècle que l’on vit apparaître les premiers fusils à mèche équipés de détentes. La mise à feu s’effectuait grâce à une longue mèche à combustion lente qui était attachée dans les crocs d’un levier en forme de S nommé le serpentin. La détente se trouvait sous ce serpentin. Lorsqu’on appuyait dessus, la partie supérieure du serpentin, sur lequel se trouvait attachée la mèche allumée, se déplaçait vers le bas dans le bassinet, actionnant ainsi la charge propulsive de poudre noire. Le premier avantage de ce système était qu’il permettait au tireur de ne pas avoir à placer sa main près du bassinet contenant la poudre noire.
L'introduction du fusil à mèche se fit en Europe vers le milieu du XVe siècle.
Toujours vers 1500, on vit l’introduction de crosses d’épaule, à l’opposé des armes à feu du XIVe siècle qui se tenaient généralement sous le bras pour amortir l’effet de recul. Il s’agissait là d’un développement majeur dans l’histoire des armes à feu portatives, puisque le principe de la crosse, qui sert à stabiliser le tir et amortir le recul, deviendra l’élément caractéristique des armes à feu pour les siècles à venir. C’est également vers la même époque que l’on commença à réfléchir à un concept où l’arme, à savoir la poudre et la munition, serait chargée par le canon, et non plus uniquement par un bassinet comme autrefois en ce qui concerne la poudre. De plus, on réfléchit sur le principe d’une arme à feu dont la détente actionnerait une charge préliminaire (ex: une étincelle), qui elle-même déclencherait la charge principale située dans la chambre du canon.
Le XVIe siècle: la demande d’armes à feu
Ces expérimentations connurent des succès mitigés. On fit l’essai d’un chargement de l’arme par une sorte de culasse située près de la chambre (et non par le canon), puis cette autre tentative consistant à doter l’intérieur du canon de rayures pour améliorer l’effet balistique. Le XVIe siècle en fut donc un de grandes expérimentations, surtout à des fins militaires. Divers types de nouvelles carabines virent leur apparition. Il y eut bien entendu l’arquebuse (une carabine lourde), mais également d’autres armes à feu portatives tel le pétrinal (une autre carabine lourde), et ce, jusqu’à l’apparition du mousquet.
Par ailleurs, au cours du XVIe siècle, l’invention du système d’allumage à rouet facilita grandement le développement des premiers pistolets. Toujours relâchée par une détente, l’idée consistait à faire pivoter une petite roue à ressort métallique contre une pierre. Ce contact provoquait une étincelle dans le bassinet chargé de poudre, déchargeant ainsi l’arme. C’est aussi à cette époque que le statut social des armes à feu portatives évolua. Autrefois utilisées par des soldats, ces armes attirèrent également l’attention des officiers de cavalerie, de même que celle des amateurs de chasse. Le XVIe siècle vit également l’apparition d’un métier somme toute nouveau, celui de l’armurier. Celui-ci était à la fois un artisan, un dessinateur, un innovateur, voire un artiste dans un champ d’expertise qui veillait à bien satisfaire une clientèle de plus en plus nombreuse, riche et exigeante.
Un pistolet à rouet fabriqué dans le dernier quart du XVIe siècle. Cette arme, qui s'ajouta à l'attirail du soldat à cheval, conféra à la cavalerie un avantage tactique supplémentaire.
Bien que la sophistication des armes à feu portatives prit du temps avant d’atteindre l’appareil militaire dans son ensemble, les encouragements prodigués par ceux qui détenaient le pouvoir (et qui occupaient souvent de hautes fonctions militaires) firent en sorte qu’inévitablement, ces armes raffinées finirent par être distribuées en grand nombre aux soldats. Auparavant, surtout à l’époque des armes à allumage à rouet (un mécanisme compliqué et qui coûtait cher de fabrication), peu de soldats avaient accès aux armes à feu. Leurs utilisations à des fins militaires furent essentiellement réservées sous forme de pistolets à l’usage des officiers de la cavalerie qui, pour la première fois, pouvaient s’en servir efficacement assis sur leurs chevaux.
Mise à part la nécessité d’entraîner les chevaux, afin qu’ils ne paniquent pas en entendant le bruit des armes à feu tirées près de leurs oreilles, la disponibilité des pistolets pour la cavalerie ne donna pas seulement à ses officiers une arme d’appoint avec l’épée et la lance, mais elle changea son rôle tactique. La grande charge compacte ferait éventuellement place à une manœuvre plus circonspecte nommée la caracole, dans laquelle les rangs de cavaliers avancent, tirent avec leurs pistolets, puis retraitent afin de pouvoir les recharger. Cependant, il s’avéra qu’avec le temps la caracole devint obsolète vers 1700, si bien que l’on préféra réserver la décharge du pistolet lors de la mêlée, au même titre que l’épée, ce qui relégua l’arme à feu à un rôle ni moins, ni plus important que celui de l’arme blanche.
La présence des armes à feu sur les champs de bataille amena la cavalerie à revoir ses tactiques. Ici la caracole, une formation tactique où la première rangée tire sa volée, puis retourne en arrière afin de recharger. La rangée suivante répète le processus et ainsi de suite. Cette formation fut introduite en réponse à la menace que représentait pour la cavalerie l'infanterie composée de piquiers.
La domination du mousquet (XVIIe – XIXe siècles)
Le développement du fusil à silex vers la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle permit de répandre davantage l’utilisation de ce type d’armes au sein des infanteries du monde, si bien que ce système d’amorce perdura à travers le XVIIIe siècle et jusqu’à la fin de la première moitié du siècle suivant. Lorsque la détente était pressée, elle actionnait un marteau à ressort sur lequel était fixée une pierre. Celle-ci frappait une plaque de percussion en acier qui était située au-dessus du bassinet. Le jet d’étincelle provoqué alluma la charge, ce qui fit du fusil à silex le summum du développement de ce type d’armes à feu d’allumage à pierre. L’innovation maîtresse de cette arme était sa plaque de percussion en forme de L. La partie inférieure de cette plaque servait à couvrir le bassinet, ce qui immunisait la poudre contre l’humidité et la moisissure, d’où l’importance d’ouvrir la plaque avant le tir afin de découvrir la poudre.
Comme dans bien des armées du monde de l'époque (XVIIIe siècle), le mousquet (fusil à silex) constitua une arme de premier choix du fantassin en première ligne. Nombre d'armées employèrent le mousquet jusqu'au milieu du XIXe siècle.
Par conséquent, on assista à une multiplication des armes à feu portatives, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, à une époque où les guerres étaient quasi constantes en Europe, puis dans le reste du monde à mesure que progressait la colonisation. Le mousquet devint l’arme de base du fantassin, puis la carabine (un mousquet de plus petite taille et de calibre) connut une popularité croissante dans la cavalerie. Celle-ci prit un soin continu à réinventer constamment cette carabine, sans compter l’intégration du pistolet en version améliorée et par moment équipé d’une crosse détachable au besoin. De son côté, la marine profita également de l’invention du mousquet qu’elle adapta selon ses besoins particuliers. À titre d’exemple, le mousqueton était une version raccourcie du mousquet. Celle-ci s’avéra utile dans l’espace confiné d’un navire, que ce soit pour décourager l’ennemi d’aborder ou bien pour réprimer une éventuelle mutinerie.
Du silex à la mitrailleuse: un XIXe siècle de transitions
Le XIXe siècle connut également son lot d’innovations au sein des armes à feu portatives. À l’instar du siècle précédent, la guerre stimula une fois de plus le développement de ces armes, quoiqu’il ne faille jamais négliger l’influence du monde du sport (la chasse), une influence qui déteignit sur le monde militaire. C’est en grande partie grâce à la Révolution industrielle tout au long du XIXe siècle que les expérimentations des deux côtés de l’Atlantique allèrent de pair avec la montée constante des tensions politiques dans une Europe de plus en plus nationaliste. D’ailleurs, d’un bout à l’autre de ce siècle, on passa de l’abandon du mousquet à l’introduction du fusil à percussion, puis à l’invention de la mitrailleuse avant même que ne débute le siècle suivant.
L’autre particularité de l’évolution des armes à feu portatives réside dans la standardisation à grande échelle des modèles au cours de cette ère industrielle. Par exemple, l’armée américaine voulut adopter le même fusil pour toute son infanterie dès 1803. Plus tard, en 1841, l’armée prussienne fit du fusil à chargement par la culasse Dreyse son arme d’ordonnance. Le Dreyse était révolutionnaire pour son époque, car sa cartouche en papier contenait à la fois l’étui, le projectile et la poudre nécessaire à la charge. Une fois introduite dans la chambre en ouvrant la culasse, la cartouche était mise à feu à l’aide d’une aiguille actionnée par la détente. Le recours au Dreyse par les Prussiens était presque anachronique, dans la mesure où les soldats des autres armées européennes chargeaient toujours leur mousquet par le canon, avec la balle et la poudre séparées, comme le firent leurs prédécesseurs depuis les trois siècles précédents.
Le dispositif mécanique du fusil Dreyse mis en service dans l'infanterie prussienne en 1841. Le Dreyse était un fusil qui tirait une cartouche grâce à une amorce qui était placée à la base de la balle. L'allumage avait lieu par la suppression de l'amorce par une aiguille qui était poussée au creux de la charge de poudre noire tout entière pendant le chargement de l'arme. Le Dreyse fut le premier fusil militaire utilisé à grande échelle avec un mécanisme de chargement par la culasse.
Pour leur part, les soldats américains furent équipés d’une arme également révolutionnaire pour son époque, soit le revolver Colt qui, comme le terme l’indique, disposait de six chambres pivotantes contenant chacune une cartouche. Cette arme fut employée avec succès lors des affrontements contre les Indiens séminoles en 1838, puis lors de la guerre contre le Mexique en 1847. Le Colt connut une popularité phénoménale, si bien que les officiers britanniques de la Royal Navy adoptèrent une version de marine du Colt en 1851 et ils en firent usage lors de la guerre de Crimée qui débuta en 1854.
Le fusil à percussion Springfield modèle 1861, l'arme principale des infanteries nordiste et sudiste lors de la guerre de Sécession (1861-1865). En bas à droite, la cartouche Minié qui provoquait de terribles blessures, déchirait les muscles et pulvérisait les os à son passage.
Le milieu du XIXe siècle vit aussi, du moins pour un certain temps, la difficile cohabitation sur les champs de bataille entre les anciennes armes à silex et les modèles plus récents d’allumage à percussion. On peut penser aux inconvénients tactiques de telles situations, surtout si l’on sait qu’une partie des combattants ne parvient pas à tirer à la même distance, ni avec la même cadence de feu que l’autre groupe. Cette situation se produisit notamment au début de la Guerre civile aux États-Unis en 1861, jusqu’au moment de la généralisation du fusil modèle Springfield 1861, une arme à percussion qui tirait la dévastatrice cartouche Minié. L’allumage se faisait à l’aide d’un petit « cap » généralement en cuivre qui était placé sur un petit bouton métallique.
Lorsque frappé par le marteau à ressort après avoir appuyé sur la détente, le cap entraînait une décharge primaire qui à son tour produisait une petite substance explosive nommée le fulminate de mercure. Cette substance engendrait une flamme qui traversait le bouton métallique et allumait la charge principale. Un autre paradoxe de la Guerre civile réside dans l’invention de la mitrailleuse à manivelle Gatling (1861). Alors que la majorité des soldats d’infanterie combattaient avec le fusil Springfield, dont un soldat entraîné pouvait tirer trois coups à la minute, la Gatling pouvait arroser de balles un terrain délimité avec une très forte cadence de tir.
L’ère des armes à rechargement par le canon tirait néanmoins à sa fin. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, les soldats de chaque camp disposaient de fusils à rechargement par la culasse qui pouvaient tirer des cartouches complètes (étui, poudre et projectile en une seule pièce). Il n’était donc plus nécessaire de charger l’arme par le canon comme autrefois.
C’est aussi lors du dernier quart du XIXe siècle que la plupart des développements techniques faisant parties intégrantes des armes modernes furent expérimentés. Déjà équipées de culasses à rechargement rapide, les armes pouvaient contenir un plus grand nombre de cartouches. Cela signifiait qu’elles devenaient des armes à répétition. Les calibres furent réduits (ce qui atténua l’effet de recul), la vélocité des projectiles s’améliora, sans oublier l’introduction de la poudre sans fumée qui accrut nettement la visibilité sur les champs de bataille.
Quant aux pistolets et revolvers, ceux-ci virent également leurs calibres réduits pour la même raison que mentionnée précédemment. De plus, ces armes connurent un lot d’améliorations similaires aux fusils en ce qui a trait au rechargement, à la vélocité et au tir semi-automatique. Les mitrailleuses virent une évolution rapide. En un peu plus d’un quart de siècle, ces engins initialement utilisés par l’action d’une manivelle se transformèrent en armes automatiques refroidies par liquide et capables de tirer environ 600 coups à la minute.
Le test de 1914-1918
Les fusils équipés de lances-grenades furent largement utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Ici, un soldat serbe tenant un fusil français Lebel. Une cartouche à blanc était généralement nécessaire pour allumer ce type de charge.
Toutes ces innovations eurent des impacts considérables qui forcèrent les belligérants à réviser leurs tactiques sur les champs de bataille. Ces révisions coûtèrent extrêmement cher en vies humaines, notamment lors des affrontements de masses de la Première Guerre mondiale. La puissance terrible du feu amena aussi une réévaluation du rôle du soldat à titre individuel. Chaque combattant était encouragé à se perfectionner dans l’art du tir, d’autant plus qu’il avait entre les mains une arme qui lui permettait d’accomplir cette mission. Chaque cavalier dut délaisser son cheval et devenir un fantassin dans les tranchées, bien que l’introduction du char d’assaut à partir de 1916 lui redonnera certaines lettres de noblesse.
Dans la catégorie des armes à feu portatives, ce fut véritablement la mitrailleuse qui domina les champs de bataille de 1914-1918. Celle-ci fit l’objet de nombreuses études, tant pour en faire un usage optimal que pour minimiser son impact lors d’un assaut. D’ailleurs, les mitrailleuses devinrent plus légères et portatives par un seul homme, si bien que la mitraillette, introduite trop tard dans le conflit pour avoir un réel impact, devint en quelque sorte l’ancêtre de l’armement du soldat contemporain.
Déjà inventé dès le XVIIIe siècle, le lance-grenade fit sa réapparition. Il suffisait d’attacher au bout du fusil la pièce supportant la grenade, puis de propulser le projectile à l’aide d’une cartouche à blanc. Ce type d’arme était idéal pour une guerre de tranchées comme celle vécue de 1914 à 1918. Par ailleurs, l’avènement du char d’assaut força les belligérants à mettre au point des canons antichars, dont certains modèles étaient portatifs. Par exemple, les Allemands mirent au point un fusil antichar de calibre 13 mm inspirée de la carabine Mauser modèle 1898. Enfin, le mortier refit aussi son apparition, sous forme de modèles variables et portatifs. Encore une fois, il s’agissait d’une arme bien adaptée à la guerre des tranchées et qui est toujours en service de nos jours.
Légèreté et versatilité: la réflexion depuis l’entre-deux-guerres
Le développement des armes à feu portatives depuis 1918 s’est particulièrement concentré sur l’amélioration du poids et de la versatilité. Là aussi, les Allemands furent des pionniers en la matière, suivis de près par les Américains avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les Allemands mirent en service le premier fusil d’assaut automatique de l’histoire, le SturmGewehr, une arme considérée comme l’ancêtre du célèbre fusil d’assaut soviétique AK-47 (1947), qui lui-même fut amélioré en 1974.
Le célèbre SturmGewehr 44, une arme considérée comme le premier fusil d'assaut automatique de l'histoire. Ce modèle inspira l'ingénieur soviétique Kalashnikov qui fabriqua l'arme portant son nom trois ans plus tard.
Dans ce contexte, d’autres éléments découlent des principes de base de légèreté et de versatilité. Par exemple, il fallait inventer une arme certes légère, mais aussi capable d’être refroidie à l’air (et non à l’eau ou au gaz) et qui possèderait une grande cadence de tir. Très important également, il importait que l’arme soit en mesure d’être facilement transportée par un fantassin qui puisse suivre le reste de sa formation. C’est ainsi que les Allemands inventèrent deux modèles de mitrailleuses portatives MaschineGewehr en 1934 et en 1942 (MG 34, MG 42), qui peuvent être considérées comme les premières mitrailleuses répondant aux critères fondamentaux de la légèreté et de la versatilité. À cet égard, nombre de mitrailleuses actuellement en service dans certaines armées du monde sont copiées, sinon largement inspirées, de la MG 42.
La réflexion sur le développement mit aussi l’accent sur la capacité de recharger rapidement les armes. La première carabine d’assaut semi-automatique à rechargement rapide fut probablement celle de conception américaine, à savoir le M-1 Garand, une arme abondamment en service lors de la guerre de 1939-1945. Pour leur part, les Allemands conçurent d’autres armes répondant à des principes similaires, notamment les mitraillettes Maschine Pistole 38 et 40 (MP-38, MP-40).
Un autre arme légendaire, le fusil américain M1 Garand en service lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. De la Normandie au Pacifique en passant par l'Afrique et l'Italie, cette arme fut de tous les combats livrés par les soldats américains. Le M1 était un fusil semi-automatique pouvant accueillir 8 cartouches. Seul défaut de l'arme, le fameux son "cling" émis lorsque la dernière cartouche était éjetée.
Conclusion: l’attachement aux principes
Les développements depuis 1945 se sont essentiellement concentrés sur la réduction des calibres, un phénomène déjà entamé depuis le dernier quart du XIXe siècle. Notons aussi cet autre exemple d’innovation, soit que les ingénieurs travaillent sur de nouveaux types de munitions, à savoir des cartouches sans étui. Ce type de munition permettrait entre autres d’éliminer l’éjection traditionnelle de la douille après le tir, qui par moment peut enrayer l’arme, tout en accroissant davantage la légèreté pour le fantassin. De plus, la fabrication des armes à feu portatives à des fins militaires ne fait à peu près plus appel au bois comme matériau de base de support au canon, si bien que des composantes plastiques encore plus légères et résistantes font partie des matériaux d’aujourd’hui.
En dépit des nombreuses erreurs issues de maintes expérimentations, il demeure deux principes constants associés à la fabrication et à l’utilisation d’armes à feu portatives depuis le XIVe siècle. Le premier est celui de l’accroissement de la puissance de feu entre les mains du soldat. Le second, habituer celui-ci à la réalité incontournable que sur le champ de bataille, il doit malgré tout porter son arme et ses munitions.
Les prisonniers de guerre sont des combattants capturés par les forces du camp opposé et qui se trouvent confinés jusqu’à leur libération à la fin des hostilités ou que d’autres dispositions leur soient imposées. Par « autres dispositions », nous entendons le massacre de ces prisonniers, leur échange, la demande de rançons, voire leur recrutement dans les forces armées ennemies ou encore leur abandon pur et simple.
En général, les prisonniers sont capturés en plein cœur de la bataille, bien que certains peuvent être détenus à la suite de circonstances qui n’ont pas eu directement de liens avec l’affrontement. Le traitement que l’on réserva aux prisonniers varia d’un extrême à l’autre, soit de bonnes conditions de détention jusqu’aux traitements les plus sévères et dégradants. Le contexte du moment peut déterminer le traitement réservé aux prisonniers, quoique d’autres facteurs doivent être pris en compte, comme les circonstances de leur capture et les ressources à la disposition de leurs ravisseurs.
Le massacre comme élément de dissuasion
Dans la Rome antique, le sort réservé aux prisonniers de guerre pouvait varier, mais il n'était généralement pas enviable. Cela pouvait aller de l'exécution sommaire jusqu'à l'esclavage en passant par les jeux du cirque comme gladiateurs.
Généralement, au cours de l’Histoire, les prisonniers étaient massacrés pour les mêmes raisons que l’on pillait et brûlait les villes, c’est-à-dire que l’on voulait rapidement soumettre le camp ou la population ennemis. Cette façon de faire fut caractéristique des règles de la guerre pendant plusieurs siècles. En d’autres termes, la soumission pouvait sauver la vie, alors qu’une résistance sans succès entraînait la mort. D’ailleurs, il est important de prendre en considération le fait qu’il était « normal », sinon accepté, que le saccage d’une ville ou d’une place forte à la suite de sa prise d’assaut par l’assiégeant était une règle de guerre convenue par tous. Comme nous l’avons dit, la résistance entraînait la mort, tout comme il était de mise dans les règlements de la guerre, et ce, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale au moins, que la prise d’otages et leur exécution soient perçues comme les formes standards de représailles au cas où des forces irrégulières s’en prendraient aux troupes régulières du vainqueur.
Cela dit, en dehors de la peine capitale réservée aux prisonniers, l’alternative traditionnelle dans leur traitement consistait à faire d’eux des esclaves. Cette pratique fut largement en vogue parmi les Romains de l’Antiquité. Ceux-ci avaient l’habitude de faire défiler leurs prisonniers dans les rues de Rome en compagnie d’autres trophées de guerre, ce qui donnait aux prisonniers une valeur marchande, à l’instar d’autres esclaves ou biens matériels. D’autre part, certaines cultures préfèrent sacrifier des prisonniers à leurs dieux respectifs, mais il semblerait que seuls les Aztèques du Mexique livraient des guerres dans le but spécifique de capturer un large contingent de prisonniers pour des sacrifices. À cet égard, les armes utilisées par les Aztèques étaient conçues non pas pour tuer, mais pour blesser. Pour leur part, les peuples nomades, qui passaient le plus clair de leur temps sur leurs chevaux, ne pouvaient être ralentis par des prisonniers, ni même que plus tard, avec le développement de la cavalerie puis celui de l’arme blindée, il était plus difficile de faire des prisonniers.
La valeur marchande des prisonniers
Dans un autre ordre d’idées, la valeur marchande des prisonniers pouvait aussi être prise en considération. Ce phénomène fut entre autres érigé en système au Moyen Âge. En effet, un chevalier pouvait espérer voir sa capitulation respectée par un adversaire qui était originaire de la même classe sociale que lui, soit un ennemi qui savait qu’il pouvait en tirer une appréciable rançon payée par la famille ou le clan du prisonnier. Cependant, ce système ne fonctionnait pas à tout coup. À titre d’exemple, lorsque le roi écossais David II fut fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Neville’s Cross en 1346, cela prit plusieurs années avant que le parlement écossais ne consente enfin à payer une rançon pour sa libération.
David II d'Écosse, un exemple parmi d'autres de monarques de la période médiévale qui fut libéré moyennant une rançon.
De son côté, le simple soldat, qui n’avait pour ainsi dire aucune valeur monétaire, ne pouvait pas s’attendre à bénéficier d’un traitement aussi clément. De plus, certains contextes virent la religion avoir préséance sur la valeur marchande des prisonniers. Le phénomène s’observa entre autres au temps des guerres de religion à l’époque de l’Europe moderne. Les Suisses, lorsqu’ils combattaient pour eux-mêmes et non comme mercenaires, ou encore les hussites (comme soldats de l’Église hussite), étaient des combattants qui n’avaient pas l’habitude de faire des prisonniers et ils tuaient tout chevalier ennemi qu’ils capturaient, et ce, malgré leur valeur monétaire.
En d’autres circonstances, aussi étranges que cela puisse paraître, des prisonniers furent exécutés pour des raisons « tactiques ». Cela fut le cas notamment à la bataille d’Azincourt de 1415, où le roi anglais Henry V, suite à sa victoire face à la fine fleure de la chevalerie française, ordonna l’exécution de plusieurs milliers de prisonniers. La raison fournie était que ces derniers étaient trop nombreux et difficilement contrôlables pour des soldats anglais épuisés et réduits en nombre, car les Français auraient pu s’évader puis reprendre des armes laissées sur le champ de bataille. Ce faisant, et en raison du système de rançon précédemment décrit, Henry V était probablement conscient également que le massacre de prisonniers représentait une grande perte financière pour ses propres soldats, à qui il avait promis de larges compensations en cas de victoire.
Libérés sur parole
La période de la guerre de Trente Ans (1618-1648) en fut une qui vit également de nombreux massacres de prisonniers, si bien qu’on observa par la suite une amélioration relative du traitement de ces derniers à la fin du XVIIe et tout au long du XVIIIe siècle. Par exemple, les officiers faits prisonniers, qui étaient généralement issus de la noblesse, pouvaient être libérés en échange de leur parole d’honneur à l’effet qu’ils ne reprendraient pas les armes. La parole d’un officier semblait avoir plus de valeur que celle d’un homme issu du rang, si bien que l’officier pouvait être échangé contre l’un de ses semblables du camp ennemi.
Cette situation particulière peut avoir engendré le début d’un traitement nouveau, voire une approche plus pragmatique et humaine envers le traitement des prisonniers, car même les soldats du rang pouvaient espérer éviter la peine capitale. Bien entendu, les soldats capturés ne devaient pas s’attendre à avoir d’agréables conditions de détention. La plupart du temps, ils devaient s’attendre à être confinés dans des espaces sales et restreints, mais l’idée même qu’ils pouvaient se rendre commença à faire du sens et elle traversa, non sans soulever d’inquiétudes, les esprits des dirigeants militaires de l’époque. Cette logique nous semble avoir été poussée à l’extrême au cours d’un incident particulier. En effet, lors des guerres napoléoniennes, et en respect de la Convention de Cintra de 1808, les forces françaises vaincues du général Junot, totalisant environ 26,000 soldats, furent autorisées à retourner en France avec leurs équipements complets et à bord d’embarcations britanniques. En échange, les Français s’étaient engagés à ne plus retourner combattre au Portugal.
La ville de Cintra au Portugal où fut signée la convention de 1808 relative à la libération sur parole du corps d'armée français sous les ordres du général Junot.
Le contrôle des prisonniers: l’improvisation systémique
À l’instar de ce qui s’était passé au lendemain d’Azincourt, mais sans le massacre de prisonniers, la situation à Cintra mit en lumière toute la problématique des difficultés à contrôler un large contingent de prisonniers. La raison est toujours la même. En partant du principe selon lequel les prisonniers sont généralement capturés dans le contexte d’une bataille, ces derniers sont épuisés, tout comme le sont les soldats du camp vainqueur qui se retrouvent aussi exténués et en sous-nombre dû aux pertes subies. Ce que les belligérants semblent avoir retenu comme leçon au lendemain de Cintra, c’est que la donne du traitement des prisonniers, surtout dans sa variable logistique, n’était plus un problème à prendre à la légère. En clair, il fallait repenser le système de traitement et de contrôle des prisonniers de guerre.
Photo de Kaare Johannesen montrant le champ de bataille d'Azincourt, l'endroit même où le roi anglais Henry V aurait fait massacrer des milliers de prisonniers de guerre français pour des considérations "tactiques".
Dans les faits, cette question fut la plupart du temps approchée avec la plus grande des improvisations. Une armée qui part en campagne et qui fait des prisonniers va utiliser les moyens du bord afin d’assurer leur détention dans des conditions aléatoires. Dans ce contexte, la dégradation du traitement des prisonniers ne résulta pas nécessairement de la cruauté des ravisseurs, mais souvent de circonstances faisant en sorte qu’il n’était pas (ou plus) possible d’assurer des conditions de détention décentes.
À cet égard, le système d’échange et de traitement des prisonniers lors de la guerre de Sécession aux États-Unis constitue un exemple intéressant. Le seul dirigeant militaire de haut rang qui fut condamné et exécuté pour crimes de guerre fut le Confédéré Henry Wirz. Il était le commandant du camp de prisonniers d’Andersonville (Georgie) et il semble avoir été victime de certaines circonstances en dehors de son contrôle. Par exemple, les palissades délimitant le périmètre du camp étaient censées contenir 10,000 prisonniers, si bien que les premiers prisonniers de l’Union qui y furent accueillis étaient nourris et logés décemment.
Cependant, dans la dernière phase du conflit en août 1864, lorsque le système d’échange de prisonniers tomba en raison du refus des Confédérés de traiter équitablement les prisonniers afro-américains, la population du camp explosa à 32,000. Ce surpeuplement entraîna une dégradation rapide des conditions de détention et l’État confédéré n’était plus en mesure de fournir les rations nécessaires. On estime à près de 13,000 soldats de l’Union le nombre de victimes d’Andersonville, ce camp qui fut en opération pendant une période de quatorze mois.
Le spectacle qui attendit les forces de l’Union qui libérèrent le camp à la fin du conflit en fut naturellement un d’horreur. Malgré tout, et en dépit de leurs moyens, les forces de l’Union eurent également leur « Andersonville du Nord » avec l’existence du camp de prisonniers d’Elmina (New York). Ce camp pouvait théoriquement accueillir 5,000 prisonniers, mais il en contint près du double à un certain moment. On estime à 3,000 le nombre de victimes confédérées qui y périrent.
Un aperçu du camp de prisonniers d'Andersonville (Georgie) en août 1864. On estime à 13,000 le nombre de soldats de l'Union qui y sont décédés sur une période de quatorze mois, essentiellement victimes de malnutrition et de la maladie omniprésente dans ce camp surpeuplé.
Conventions et forces irrégulières
En dehors de l’élément logistique, une autre source de problèmes dans la gestion des prisonniers concernait ceux qui n’appartenaient pas à des forces dites « régulières » ou qui étaient capturés dans le cadre de ce que l’on jugeait être des guerres « irrégulières ». Certains conflits au tournant du XXe siècle sont exemplaires à cet égard. Les Espagnols à Cuba, les Britanniques en Afrique du Sud et les Américains aux Philippines eurent tous recours aux camps de concentration afin de réprimer les insurrections et éliminer toutes traces de résistances.
Comme c’est souvent le cas, ces camps étaient surpeuplés et la maladie engendrait la mort de centaines de milliers de détenus civils et militaires. La situation était particulièrement critique dans les camps de concentration d’Afrique du Sud lors de la guerre des Boers. Ce que l’on observe dans ces circonstances, c’est qu’aucune nation ne semble avoir élaboré une réponse à ce problème à la fois humanitaire et militaire (au sens tactique et stratégique du terme). En ce qui a trait au sort des détenus des camps, qui souvent sont des non-combattants, le blâme peut être porté sur les forces irrégulières, qui souvent se servent des civils comme éléments de diversion, ou encore sur les troupes régulières qui décident d’éliminer des civils par la force afin d’atteindre le cœur de la rébellion. Cela dépend évidemment des points de vue.
La question du traitement approprié des prisonniers de guerre ne fut considérée avec sérieux qu’au moment de certaines conférences internationales successives, comme celles de Genève et de La Haye en 1864, 1899 et 1907. En gros, l’idée principale qui était ressortie de ces conférences était que des soldats qui déposent les armes devaient être traités convenablement. La Première Guerre mondiale peut à cet égard être vue comme le premier conflit dans lequel le traitement des prisonniers de guerre se fit, à tout le moins dans l’esprit, en respect des conventions mentionnées précédemment.
La contribution de la Croix-Rouge contribua grandement à rendre plus « décentes » les conditions de détention lors de ce conflit. Une exception notable fut le traitement des prisonniers britanniques et indiens aux mains des Turcs après le siège de Kut Al-Amara (Irak) en 1916. De nombreux prisonniers sont morts à la suite de longues marches forcées vers des camps inadéquats, mais si dur qu’il fut, leur traitement ne fut probablement pas pire que celui que recevaient à leur tour les prisonniers turcs.
Au centre, le général britannique Charles Townshend avant son départ en captivité. Sa force composée de soldats britanniques et indiens fut encerclée à la fin de 1915 près de Bagdad et contrainte à la capitulation au mois d'avril de l'année suivante.
La nouvelle Convention de Genève de 1929 stipula que les prisonniers de guerre devaient être logés et nourris selon des paramètres qui devaient se rapprocher le plus possible des conditions de vie des forces militaires les ayant capturés. Dans cet ordre d’idées, malgré que cela puisse paraître étonnant à première vue, les prisonniers américains et philippins capturés par les Japonais au lendemain de la bataille de Bataan (1942) furent contraints à de longues marches forcées, mais les captifs étaient nourris avec des rations standards de l’armée japonaise. Malgré tout, cela ne signifie nullement un acquittement du comportement trop souvent bestial des soldats japonais à l’égard de leurs prisonniers.
Le traitement des prisonniers: les variables culturelle et idéologique
Comme nous l’avons mentionné dans un précédent article, les Japonais croyaient que la capitulation était ni plus ni moins qu’un acte de disgrâce. Par conséquent, ils traitèrent leurs ennemis captifs avec le plus grand dédain. Non sans surprise, les soldats alliés qui eurent le malheur d’être faits prisonniers par les Japonais subirent toutes sortes de sévices. Il n’y avait à peu près pas de logements, la nourriture était rare, sans parler des soins médicaux quasi non-existants. Nombreux furent dans ce contexte les morts parmi les prisonniers. On pense entre autres à ceux du camp de Changi près de Singapour, sans compter les prisonniers morts d’épuisement et de mauvais traitements alors qu’ils étaient forcés de travailler à la construction de la ligne de chemin de fer reliant la Thaïlande à la Birmanie. Dans ce dernier cas, notons que l’utilisation de prisonniers de guerre pour du travail manuel n’est pas interdite par la Convention de Genève. Par contre, le fait de les affamer, les battre ou s’en servir à d’autres fins dégradantes, cela relevait de l’interdit.
Des prisonniers de guerre britanniques au lendemain de la libération de leur camp administré par les Japonais.
Toujours lors de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, les deux camps qui s’affrontèrent traitèrent leurs prisonniers de guerre respectifs avec la pire des abominations. Sur près de 6 millions de soldats de l’Armée Rouge faits prisonniers, plus de 3 millions sont morts de maladies, affamés ou ont subi d’autres mauvais traitements. Pour leur part, les soldats allemands capturés ne pouvaient s’attendre à être mieux traités, car on estime qu’au moins 45% d’entre eux sont morts en captivité. De plus, chaque camp mit ses prisonniers de guerre au travail forcé et la survie dépendait la plupart du temps de la constitution physique des captifs. Par exemple, sur près de 100,000 soldats allemands faits prisonniers au lendemain de la bataille de Stalingrad, à peine 5,000 revinrent en Allemagne.
S’évader
Des prisonniers de guerre allemands capturés sur le front de l'Est en 1944. Pour eux, ce sont les camps de détention de Sibérie qui les attendent, s'ils ne sont pas exécutés sommairement.
D’aucuns seraient tentés de croire que le premier devoir d’un soldat fait prisonnier consiste à s’évader à la première occasion. Bien que cela ne soit pas entièrement faux, nous sommes quand même assez loin de la vérité et surtout à une longue distance de la réalité. L’idée même de s’évader prend la forme diffuse d’un devoir auquel le captif doit (ou devrait) s’acquitter, mais cette problématique doit tenir compte des circonstances de la capture et des conditions de détention subséquentes. De façon plus pratique, la notion d’évasion prend plus de sens si elle est perçue comme un droit, et non pas nécessairement comme un devoir.
En ce qui a trait au droit de s’évader (et le fait de ne pas être puni excessivement si l’on est repris), celui-ci était inscrit dans la Convention de Genève. Disons d’emblée que pour la très vaste majorité des prisonniers de guerre, et contrairement à une certaine croyance populaire, il était à peu près impossible de s’évader d’un camp de prisonniers le moindrement bien gardé. Notons que dans certains cas, comme pour les prisonniers alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le fait de s’évader constituait une sorte de palliatif à la morosité du quotidien.
Une tentative d’évasion demeurée célèbre fut celle d’une équipe multinationale de 600 prisonniers de guerre alliés qui tentèrent de s’esquiver du Stalag Luft 3, un camp situé en Allemagne. Ils sont parvenus à creuser trois longs tunnels en 1943-1944, si bien que le jour de l’évasion, le 24 mars 1944, 76 prisonniers parvinrent effectivement à s’échapper du camp. Cette invasion mit Hitler en colère et celui-ci ordonna à toutes les unités militaires et policières de se mettre en état d’alerte afin de mettre la main au collet des évadés. Cela réussit, dans la mesure où seulement trois évadés parvinrent à rentrer en Angleterre, le reste ayant été repris moins de deux semaines après cette spectaculaire évasion. D’ailleurs, sur ordre direct de Hitler, 50 de ces prisonniers furent exécutés par la Gestapo.
Les prisonniers comme arme politique
Les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale montrèrent des expériences de détention toutes relatives en ce qui a trait aux traitements des prisonniers de guerre, selon les endroits et les contextes des conflits, malgré qu’une nouvelle Convention de Genève ait été signée en 1949. Les prisonniers alliés détenus par les Chinois pendant la guerre de Corée furent enfermés dans de très dures conditions et ils furent sujets à un « lavage de cerveau » afin de les convaincre de la justesse de la cause communiste et ainsi en faire des véhicules de propagande au profit de la Chine.
La question du sauvetage et du rapatriement des prisonniers de guerre américains lors de la guerre du Vietnam fit partie des préoccupations de l'opposition grandissante à la présence militaire des États-Unis dans cette région. La question fut également d'actualité lors des négociations de paix de 1972-1973.
Des méthodes similaires furent observées en ce qui concerne le sort des 651 prisonniers de guerre américains capturés par les forces nord-vietnamiennes au cours de la guerre du Vietnam. Les dures conditions endurées par ces prisonniers firent de leurs éventuels retours et sauvetages un enjeu de la politique américaine lors des négociations de paix en 1972-1973. D’ailleurs, cette crainte de voir à nouveau des Américains être faits prisonniers hanta la présidence de Jimmy Carter plus tard, qui devint obsédé par cette problématique au moment où elle se présenta lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran en 1979-1980.
Cette obsession du président l’a probablement affaibli aux yeux des groupes terroristes qui surent habilement exploiter sa faiblesse et faire de cette question un important levier de négociations avec le gouvernement américain. D’ailleurs, lors de cette crise des otages de Téhéran, on remarque que le comportement des terroristes iraniens à l’égard des citoyens soviétiques n’était pas du tout le même, pour la simple raison que Moscou avait une politique assez simple et claire de l’« œil pour œil » advenant que l’on fasse du mal à ses ressortissants.
Pour terminer, notons que nombreux furent également les cas dans l’Histoire où des prisonniers de guerre furent utilisés comme boucliers humains par leurs ravisseurs. Au cours de la guerre du Golfe en 1991, les forces irakiennes se servirent des prisonniers de guerre de la Coalition et aussi d’internés civils ennemis comme boucliers humains afin de protéger des installations stratégiques. Trois ans plus tard, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, des Casques bleus faits prisonniers furent à leur tour employés comme boucliers humains par les forces serbes.
Tout comme par le passé, le traitement des prisonniers de guerre demeure dépendant des circonstances, des ressources et de l’humeur des ravisseurs.
Le cheval figure parmi les premiers animaux à avoir été domestiqués par les hommes et son utilisation à des fins militaires remonte au moins au XVIIIe siècle avant notre ère. Il est probable que les premiers chevaux utilisés par les hommes étaient différents de ceux d’aujourd’hui. À une autre époque, les chevaux étaient plus légers, ils avaient les pattes plus courtes, un dos plus faible, si bien qu’il s’avérait sans doute difficile de les monter pour la promenade.
À certains moments au second millénaire avant notre ère, des peuples du sud de l’Asie centrale se servirent de chariots tirés par deux chevaux malgré que ceux-ci semblaient toujours de plus petite taille. Vers 900 avant J.-C., des chevaux plus gros étaient élevés et montés. Ils étaient suffisamment solides sur leurs pattes pour supporter le poids d’un homme et ses armes.
Les Assyriens furent parmi les premiers peuples à utiliser massivement le cheval sur les champs de bataille. Ils étaient réputés pour leur efficacité au combat à bord de chariots sur lesquels deux hommes embarquaient. L’un tenait les rênes tandis que l’autre faisait usage de son arc. À l’apogée de leur puissance, les Assyriens employaient également les chevaux pour former des unités de cavalerie. C’est probablement la cavalerie, encore mieux utilisée par les ennemis des Assyriens, qui parvint à anéantir leur empire.
La valeur du cheval
Le cheval fut également l’instrument privilégié dans le déplacement des peuples nomades des steppes d’Asie centrale vers le « monde civilisé » de l’Ouest. Sur deux mille ans, du premier millénaire avant notre ère jusqu’au millénaire suivant, nombreux furent en effet les mouvements migratoires et les invasions où le cheval occupa une place de premier plan. Dans ce contexte, le cheval n’était pas seulement un outil militaire, mais il était aussi au cœur du mode de vie des populations nomades.
L'Akhal-Teke.
Sans trop exagérer, le nomade des steppes passa presque sa vie sur un cheval. Certaines histoires racontent même que certains peuples comme les Huns mangeaient, buvaient, dormaient, faisaient de la politique et déféquaient en restant sur leurs chevaux. Plusieurs de leurs chevaux étaient de petite taille, mais certaines évidences archéologiques tendent à prouver qu’ils avaient à leur disposition des chevaux un peu plus gros, qui seraient peut-être les ancêtres de la race moderne de l’Akhal-Teke.
Le succès des aventures des peuples nomades est en partie dû à l’endurance de leurs chevaux. De plus, le cheval en soi constituait un important trophée de guerre qui s’ajoutait au butin des conquêtes ou des invasions. Autrement dit, le cheval devenait un enjeu stratégique. Il existe des sources attestant à différents moments de l’Histoire d’expéditions ayant été entreprises où le cheval était l’enjeu central justifiant la guerre. À titre d’exemple, les Chinois avaient subi de lourdes pertes lors de l’expédition de Fereghana (sur la route de la soie) vers 109 avant J.-C., dans le but de mettre la main sur une race spéciale de chevaux. Plus tard, en 1215, les Mongols capturèrent Pékin et mirent la main sur le parc de chevaux de la famille impériale. Ce faisant, ils amélioraient leur propre parc et ils privaient du coup les Chinois de cette ressource précieuse au bon fonctionnement de leur économie.
Les cultures de guerre différentes entre les civilisations signifiaient aussi des approches variées quant à l’utilisation du cheval. Les nomades des steppes, par exemple, qui étaient des cavaliers somme toute légers, utilisaient peu l’étrier sur leurs montures, contrairement aux chevaliers occidentaux qui en avaient besoin pour se stabiliser. Pourtant, ces différentes approches signifient que le cheval était tout aussi important pour les sociétés orientales qu’occidentales.
Faire du cheval un soldat
Cependant, monter un cheval à des fins militaires ne va pas de soi. Des tentatives de monter des chevaux de taille imposante pour créer des unités de cavalerie, dans le but d’impressionner et augmenter l’effet du choc, ne furent pas toujours un succès. De lourds cavaliers signifient que le cheval doit fournir un plus grand effort, donc qu’il s’épuise plus vite. De plus, si le terrain est le moindrement inhospitalier, comme sur un sol vaseux, le cheval risque de s’enfoncer. Lors de la Guerre des Boers de 1899-1902, l’armée britannique perdit environ 325,000 chevaux, en partie à cause de l’inhabileté de nombre de cavaliers, mais surtout parce qu’une majorité de chevaux envoyés dans la région n’étaient tout simplement pas acclimatés au rude climat. Vers la fin de ce conflit, les Britanniques eurent recours aux poneys locaux pour le transport des troupes et du matériel.
Un escadron de cavalerie britannique lors de la Guerre des Boers (1899-1902). Les chevaux eurent de grandes difficultés à s'adapter au rude climat sud-africain.
L’appétit vorace des armées pour les chevaux remonte à très loin dans le temps. Par exemple, les armées de l’Europe au début de l’époque moderne en employaient de grandes quantités et les besoins étaient encore plus importants à mesure que les armées nationales augmentaient leurs effectifs aux XVIIIe et XIXe siècles. Par conséquent, les états durent mettre sur pied des écuries entretenues à leurs frais. En France, Colbert en fit construire une en 1665 à Le Pin en Normandie. Cette écurie disposait de magnifiques installations qui créaient les conditions idéales afin d’entraîner les chevaux pour la guerre.
Des chevaux, encore des chevaux
Logiquement, en période de guerres majeures, il arrivait que la demande pour des chevaux surpasse l’offre. Napoléon Bonaparte n’avait pas toujours à sa disposition des quantités suffisantes de chevaux pour équiper ses régiments de cavalerie, qui parfois durent se convertir malgré eux en unités d’infanterie en attendant que leur soit livrée la précieuse ressource.
Ce n’étaient pas tous les chevaux qui pouvaient servir à des fins militaires. Les officiers de cavalerie des armées européennes de la seconde moitié du XIXe siècle avaient l’habitude d’effectuer de longues promenades avec leurs montures dans le but d’évaluer lesquelles feraient les meilleurs chevaux de guerre. De façon plus classique, l’équitation avait également une connexion militaire, ne serait-ce qu’en considérant que certaines techniques de dressage visaient à apprendre aux chevaux à mordre et frapper un adversaire potentiel avec leurs pattes.
Le développement de l’automobile ne signifia pas la disparition immédiate, ni totale du cheval. Lorsque la Grande Guerre éclate en 1914, on observa des variantes dans les préférences des états pour l’acquisition de chevaux. La cavalerie britannique avait des chevaux d’un type « chasseur », alors que les Allemands optèrent pour des races plus solides, lourdes, tels les chevaux hanovriens. De son côté, la cavalerie russe montait des chevaux de race similaire à ceux des Britanniques, quoique les Cosaques en disposaient de plus petites tailles qui se rapprochaient des montures autrefois employées par les nomades des steppes.
Par moment, il était possible de soigner des chevaux blessés, comme en témoigne cette illustration d'un hôpital vétérinaire britannique pendant la guerre de 1914-1918.
Qu’importe leurs races, les chevaux furent rapidement mis au service des armées européennes. Que se soit pour tirer des canons, des caissons, transporter des messages ou charger l’ennemi, les chevaux faisaient la guerre au même titre que les soldats. Une fois de plus, comme à l’époque de Napoléon, la demande excéda de loin l’offre. À elle seule, l’armée britannique employait en 1917 environ un million d’animaux, essentiellement des chevaux et des mules, bien que la qualité des bêtes diminua à mesure qu’avançait la guerre. Les durs hivers sur le front tuaient quantité de chevaux, qui ne disposaient pas toujours d’abris adéquats contre les éléments de la nature. Les pertes parmi les chevaux de l’armée britanniques s’élèvent à 485,000 pendant la guerre, ce qui donne presque un ratio de 1 pour 2, soit un cheval qui tombe pour deux hommes.
La mécanisation grandissante des armées dans la période de l’entre-deux-guerres avait amené une réduction, mais pas une abolition totale du recours au cheval. Les Russes et les Allemands entretinrent des régiments de cavalerie pendant toute la Seconde Guerre mondiale, les chevaux étaient essentiellement utilisés pour le transport. Les divisions allemandes employaient des quantités importantes et cela s’observe sur les nombreuses photos de cadavres de chevaux victimes des attaques aériennes menées par l’aviation anglo-américaine.
L’attachement à la bête
Autant des hommes pouvaient faire preuve de cruauté entre eux, autant il s’avéra par moment difficile de voir des chevaux agoniser et crier jusqu’à ce qu’on les achève. Ceux-ci sont souvent présentés dans la littérature comme d’innocentes victimes de la folie humaine. Bref, le soldat et sa monture entretiennent une relation particulière, presque intime. Napoléon avait son célèbre cheval Marengo, nommé à la suite de sa victoire près de cette localité italienne en 1800. Son grand rival, Wellington, avait lui aussi une monture qui lui tenait à cœur et qui faillit le tuer d’un coup de patte, car elle était très fatiguée après la bataille de Waterloo.
Le cheval partageait donc les mêmes risques que le soldat. Certaines circonstances d’ordre tactiques requièrent qu’on leur fasse toujours appel, sans honneurs, ni monuments.
Une armée dite « allemande » vit le jour en 1871, dans le contexte de l’unification des états allemands sous l’égide de la Prusse au lendemain de la guerre franco-prussienne. Par contre, des traditions militaires propres à cette armée remontent au moins jusqu’au XVIIe siècle, en particulier dans le cas de la Prusse.
En effet, l’armée fut instrumentale dans la montée en puissance de la Prusse. En 1653, Frédéric-Guillaume 1er de Brandebourg mit sur pied une armée permanente. Fin stratège et tacticien, Frédéric-Guillaume avait servi avec les Hollandais lors de la Guerre de Trente Ans. Il combina son expérience avec les tactiques récentes développées en France afin de créer une armée efficace. C’est à l’aide de cet outil militaire que Frédéric-Guillaume tenta avec un succès relatif d’unifier ses possessions territoriales dispersées.
Aux XVII et XVIIIe siècles, l’armée prussienne était en compétition contre celles d’autres états allemands. Inquiète des ambitions de la Prusse qui devint un royaume en 1701, la Saxe maintint une armée permanente de 20,000 hommes. Toujours aux XVII et XVIIIe siècles, l’Allemagne devint également une source intéressante d’emplois pour les mercenaires qui étaient embauchés soit par un état allemand ou un autre, ou par une puissance extérieure. Par exemple, les Britanniques avaient embauché quelque 30,000 mercenaires hessois à l’époque de la guerre d’indépendance américaine.
Frédéric II, l'âme de l'armée prussienne du XVIIIe siècle.
Comme dans bien des pays, l’armée et l’État partagent un destin commun. L’État en Prusse avait notamment été créé dans le but de répondre aux besoins logistiques de l’armée royale. En 1740, Frédéric II de Prusse dit Le Grand hérita d’une armée permanente de 80,000 hommes dotée d’un appareil bureaucratique efficace. À la rigueur de l’entraînement, l’armée prussienne eut maintes opportunités d’être testée sur les champs de bataille. Les leçons tirées de ces engagements allaient à leur tour se refléter dans l’entraînement et la modernisation des équipements.
Frédéric II fut l’un des plus brillants soldats de l’Histoire. Il utilisa son armée afin de transformer la Prusse en une grande puissance et, simultanément, cette dernière constituait une menace directe à l’hégémonie des Habsbourg sur les territoires allemands. De 1756 à 1763, Frédéric avait combattu une puissante coalition de nations ennemies qui incluaient la France, l’Autriche et la Russie. Son génie militaire ne reposait pas uniquement sur ses victoires tactiques, mais aussi sur ses capacités à tenir aussi longtemps face à des forces ennemies largement supérieures en nombres.
Le style de commandement de Frédéric était clairement marqué par son esprit offensif, son goût du risque et le recours à des innovations tactiques telles le déploiement de l’infanterie en ligne oblique. À cet égard, son plus grand fait d’armes fut probablement la bataille de Leuthen (1757) où il écrasa une armée autrichienne près de deux fois supérieure en nombre.
L'armée prussienne à la bataille de Leuthen (1757).
Le défi des guerres napoléoniennes
L’armée prussienne qui, quelques décennies plus tard, fit face aux forces de Napoléon à Jena/Auerstadt, le 14 octobre 1806, était l’héritière attitrée des traditions forgées sous Frédéric II. Confiants, les soldats prussiens n’avaient pas de raison de douter de leurs capacités à affronter la redoutable armée française. Or, la réalité était tout autre. Derrière la façade d’une soi-disant supériorité militaire, l’armée prussienne fut anéantie au cours de cette terrible journée. Les réformes de Frédéric n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. L’un des principaux problèmes observé à Jena/Auerstadt résidait dans la faible cohésion des troupes. À titre d’exemple, l’armée prussienne héritée de Frédéric comprenait certes des Prussiens, mais aussi de larges contingents de Saxons, de déserteurs étrangers et des mercenaires. Face à un adversaire comme Napoléon, un génie militaire, cela ne tenait pas la route.
Bien que la résistance se poursuivit après la défaite, la Prusse fut envahie par Napoléon. Elle fut contrainte d’accepter des termes de capitulation pour le moins humiliants. L’un d’eux obligeait la Prusse à plafonner les effectifs de son armée professionnelle à 42,000 hommes, sans compter l’interdiction de lever et d’entraîner une force de réserve. Le désastre de Jena/Auerstadt servit évidemment de prétexte pour enclencher un programme radical de réformes qui, sur le court terme, allaient permettre de reconstruire l’armée prussienne et, à long terme, jeter les fondations de la future grandeur militaire de l’Allemagne.
Les cavalerie française et prussienne s'entrechoquent à Jena (octobre 1806).
Ce fut le général Gerhard von Scharnhorst qui reçut le mandat de réformer en profondeur l’armée prussienne. Il entreprit de travailler avec d’autres officiers sur un scénario qui devait engendrer un nouveau système militaire. Celui-ci devait être une réponse au nouveau type de guerre « absolue » (totale) nées des guerres de la Révolution en France quelques années auparavant. Sous le système dit de Krumper, les soldats réguliers pouvaient être envoyés temporairement en congé à tour de rôle afin d’être remplacés par des recrues réservistes. Cela fit en sorte de doter la Prusse d’une force réserviste officieuse composée d’hommes ayant reçu un entraînement de base. En clair, cela permettrait à la Prusse d’augmenter substantiellement les effectifs de son armée en cas de besoin. C’est ainsi que vers le printemps de 1812, la Prusse disposait d’une réserve entraînée de 24,000 hommes qui pouvaient être mobilisés en tout temps.
Les réformateurs militaires avaient également entrepris de revoir l’organigramme de l’armée. On y introduisit un système de brigades permanentes, revit la sélection des officiers, de même qu’on apporta d’importantes mesures correctives à la logistique et à l’entraînement tactique. C’est ainsi que Scharnhorst devint à la fin de 1808 le ministre de la Guerre de Prusse. Plus important encore pour l’avenir, on fonda en mai 1810 l’École Générale de Guerre (Allgemeine Kriegsschule), une institution qui concentra son enseignement à la formation d’officiers spécialisés dans des fonctions d’état-major.
Gerhard von Scharnhorst, l'un des grands réformateurs de l'armée prussienne du début du XIXe siècle.
Alors que l’armée prussienne subissait l’humiliation tout en étant en cure de réformation, les armées d’autres états allemands partageaient des destins différents au temps des guerres napoléoniennes. Elles partageaient essentiellement les victoires et les défaites de leurs alliés français ou britanniques. Par exemple, la petite armée en exil du Duc de Brunswick servit sous les ordres de Wellington dans la guerre de la péninsule ibérique. Envahi par Napoléon, Hanovre fournit également des troupes à Wellington qui figuraient parmi les meilleures de son armée.
Au cours de la campagne de Russie de 1812, trois corps de la Grande Armée de Napoléon consistait en des contingents venus d’états satellites allemands. Conformément au Traité de Tilsitt, la Prusse fut contrainte de fournir à Napoléon un contingent qui se chiffra à 21,000 hommes sous les ordres du général Ludwig Yorck von Wartenburg. Cependant, ce même Yorck signa en décembre 1812 la Convention de Tauroggen qui marqua le début du retournement d’alliance de la Prusse contre Napoléon. Après quelques hésitations, le gouvernement prussien appuya l’initiative de Yorck et entra à son tour en guerre contre la France.
Conformément aux réformes, des réservistes furent mobilisés afin d’appuyer l’armée régulière. Ceux-ci pouvaient être répartis dans des unités de corps-francs (Freikorps) ou des compagnies d’infanterie légère (Freiwilligen Jäger). La conscription fut également introduite et des unités de milice (Landwehr) furent levées. Tous ces efforts avait produit une armée forte de 128,000 soldats. Cette sorte de soulèvement populaire ne doit sans doute pas être exagéré, mais les événements de 1812-1813 avaient renforci le nationalisme allemand, un nationalisme qui tirait immédiatement ses racines des défaites de 1806-1807.
D’ailleurs, la Prusse joua un rôle militaire important dans les campagnes de 1813 et de 1814. À l’été de 1814, la Prusse avait sur le terrain quatre corps d’armée pour un total de 280,000 hommes. L’Armée de Silésie était commandée par Gebhard von Blücher, l’un des rares officiers supérieurs dont la réputation survécut à la bataille de Jena/Auerstadt. Suite au retour d’exil de Napoléon, Blücher lui livra une rude bataille à Ligny le 16 juin 1815 et il joua deux jours plus tard un rôle majeur à Waterloo. Cette dernière bataille fut parfois présentée comme étant une victoire allemande. En effet, mis à part l’armée prussienne dument constituée, le Duc de Wellington, comme nous l’avons dit, comptait dans les rangs de l’armée britannique un contingent significatif de troupes allemandes provenant des états de Hanovre, du Nassau et du Brunswick, sans oublier la King’s German Legion composée de militaires britanniques et irlandais d’origine hanovrienne.
La bonne performance des troupes allemandes à la bataille de Waterloo était largement imputable aux réformes amorcées quelques années plus tôt sous Scharnhorst. D’ailleurs, l’un de ses adjoints, le général Hermann von Boyen, réorganisation le système de conscription en 1814. Une série de lois qu’il fit passer préconisèrent que les hommes âgés dans la vingtaine fassent un service militaire de trois ans dans l’armée régulière avant de passer à la réserve. Cette dernière force était subdivisée en différentes catégories d’unités de milice selon l’âge du réserviste.
L'armée prussienne à la bataille de Waterloo (juin 1815).
La formation d’un empire (1830-1914)
En 1830, l’armée régulière prussienne comptait un effectif de 130,000 soldats, un total qui pouvait être doublé par la mobilisation des réservistes. Néanmoins, tout n’était pas parfait. La révolution de 1848 et la mobilisation partielle de 1859 (dans le contexte de tensions avec l’Autriche) avaient illustré d’autres problèmes, si bien qu’il fallut entreprendre de nouvelles réformes militaires à partir des années 1860, sous la direction du ministre de la Guerre Albrecht von Roon. Les principaux objectifs des réformes opérées sous le ministre Roon consistaient à revoir l’organigramme et accroître les effectifs de l’armée. L’un des points forts de la réforme, le service militaire universel et obligatoire de trois ans, rencontra une vive opposition et cela provoqua une crise constitutionnelle. Heureusement pour Roon, le nouveau chancelier Otto von Bismarck et son nouveau chef d’état-major Helmuth von Moltke l’appuyèrent dans cette direction.
Sous la direction de Bismarck, Roon et Moltke, la Prusse livra trois petites guerres, la première contre le Danemark (1864), la seconde contre l’Autriche (1866) et enfin contre la France (1870-1871). À la tête de l’armée, on nomma Helmuth von Moltke chef d’état-major en 1857. Il réorganisa l’état-major général, qui fut finalement divisé en trois branches vers 1870, soit la section des mouvements, celle des chemins de fer et de l’approvisionnement puis une autre du renseignement. Cette réorganisation administrative et institutionnelle donna à l’armée prussienne un net avantage sur ses ennemis.
Le triumvirat des réformateurs de l'armée prussienne au milieu du XIXe siècle: von Bismarck, von Roon et von Moltke.
Bien que petit en termes d’effectifs (170 officiers vers 1885 et 625 en 1914) l’état-major général comptait dans ses rangs des membres qui étaient conscients qu’ils formaient une élite, un groupe à part. L’existence de cette organisation était le maillon le plus important dans la chaîne de la réforme permanente de l’armée. Dans les années 1870 et 1880, l’état-major général était aux prises avec les dimensions militaire et politique du problème. Par exemple, il y eut de fréquentes tractations avec le parlement impérial (le Reichstag) au sujet du budget de l’armée. Cette problématique fut en partie solutionnée en 1883, au moment où l’état-major général acquit son indépendance du ministère de la Guerre et qu’il eut un accès direct à l’empereur.
Le contrôle serré qu’exerçait le Reichstag sur l’état-major général disparut. Ce dernier s’isola donc de plus en plus du contrôle politique, si bien que cela eut pour conséquence la difficulté d’inclure dans le calcul des réformes militaires des considérations de politique étrangère. Malgré cela, l’armée avait un impact considérable sur la politique étrangère. La force de l’armée allemande faisait la fierté et l’orgueil de l’empereur Guillaume II qui accéda au trône en 1888. Ce dernier avait eu tôt fait de limoger le chancelier Bismarck et il s’embarqua dans une politique étrangère belliqueuse où il finit par s’aliéner la France, la Russie et la Grande-Bretagne, ce qui conduisit directement au déclenchement d’une guerre générale en 1914.
L’un des importants architectes de la réorganisation de l’armée allemande avant la Première Guerre mondiale fut le général Helmuth von Moltke. Il prouva d’abord ses grandes qualités de commandant en France en 1870 et l’armée qu’il dirigeait s’avéra être un excellent outil politique utilisé par Bismarck afin d’unifier les états allemands (sauf l’Autriche) sous la direction de la Prusse. Dans le cas de l’Autriche, lors de la guerre contre la Prusse en 1866, les états allemands du nord avaient été annexés ou inclus dans une large Confédération de l’Allemagne du Nord. Ce simple ajout de quelques états donnait automatiquement à la Prusse trois corps d’armée supplémentaires. En 1870, juste avant la guerre contre la France, l’ensemble des forces allemandes totalisait près d’un million de soldats. L’addition de contingents provenant des états allemands du sud, c’est-à-dire de Bavière, de Bade et du Wurtemberg, faisait monter ce chiffre à 1,8 million.
En 1870, les Allemands vainquirent rapidement les Français lors d’engagements importants comme à Rezonville/Gravelotte et Sedan, tout en faisant prisonnier l’empereur Napoléon III. Contrairement à ce qui se passa en 1866, qui fut somme toute un bref conflit où les Autrichiens avaient accepté le verdict d’une bataille majeure livrée à Königgrätz, la guerre de 1870 en France vit le peuple envahi mener après coup une insurrection qui donna du fil à retorde à l’armée allemande. Celle-ci devint de plus en plus frustrée devant son incapacité à conclure cette guerre. Elle entreprit par conséquent une campagne sans merci contre les francs-tireurs (les partisans). Cette politique nommée Schrecklichkeit (terreur) allait devenir caractéristique de la manière allemande de mener des opérations de contre-insurrection jusqu’en 1945.
En 1871, le Roi de Prusse Guillaume 1er fut proclamé empereur du nouvel empire allemand. La nouvelle armée impériale du temps de paix comprendrait un effectif de 500,000 hommes divisés en treize corps prussiens, deux corps bavarois, un corps saxe et un corps wurtembergeois. À cela, les lois militaires prévoyaient la constitution d’une force de réserve de 370,000 hommes organisés en dix-huit divisions. Dans cette organisation, le royaume de Bavière pouvait maintenir sa propre structure militaire.
L'armée prussienne à la bataille de Königgrätz (juillet 1866).
La nouvelle armée impériale ne vit pas grande action entre la fin de la guerre franco-prussienne et le début de la Première Guerre mondiale. Il y eut certes quelques aventures militaires. L’Allemagne envoya un petit contingent qui massacra le peuple africain héréros lors d’une brutale campagne dans la colonie d’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie) de 1904 à 1907. Berlin envoya également un autre contingent, cette fois en Chine afin de joindre une force internationale qui avait comme objectif de réprimer la rébellion des Boxers.
Au plan intérieur, on assiste dans les décennies ayant précédé la guerre de 1914-1918 à une militarisation accrue de la société allemande. L’armée gagna énormément de respect et de prestige. Pour un individu de classe moyenne ou inférieure, le fait d’accéder à un rang d’officier (même dans la réserve) était en soi un accomplissement. Pour sa part, le très conservateur (voire réactionnaire) corps des officiers de l’armée régulière craignait la montée en puissance de la classe ouvrière qui était bien représentée au Reichstag par les sociaux-démocrates. D’ailleurs, cette crainte plus ou moins justifiée eut un impact direct sur le recrutement, car les officiers préféraient aller chercher de nouveaux candidats parmi la classe rurale jugée plus conservatrice.
La Première Guerre mondiale
Lorsque la guerre éclate en août 1914, l’Allemagne est en mesure de mobiliser immédiatement huit armées pour un total de deux millions d’hommes sans compter les réservistes (dix autres armées s’ajouteront jusqu’à la fin des hostilités). Les Allemands avaient mis au point le Plan Schlieffen, nommée d’après le chef d’état-major général qui en avait tracé les lignes en 1905 dans un mémorandum qui fut régulièrement mis à jour.
Des soldats allemands attendent un assaut de l'armée française. Bataille de la Marne (septembre 1914).
Le haut commandement avait pris la décision de placer une armée à l’est face aux Russes, tandis que les sept autres seraient lancées dans un gigantesque mouvement en faux à travers la Belgique et le nord de la France dans le but d’éliminer rapidement cette dernière. Par la suite, les armées allemandes seraient déployées à l’est grâce à leurs chemins de fer pour affronter les Russes qu’ont croyaient plus lents à se mobiliser. Au final, le Plan Schlieffen échoua de peu et la marche des Allemands sur la Belgique fournit au gouvernement britannique un prétexte d’intervention aux côtés de la France.
À la fin de 1914, la courte guerre prévue par l’Allemagne ne se concrétisa pas, si bien que les fronts se trouvaient dans une impasse. À l’Est, les Allemands avaient arrêté les Russes et, avec leurs alliés austro-hongrois, ils avaient néanmoins progressé en territoire ennemi. À l’Ouest, les Allemands adoptèrent essentiellement une attitude défensive en 1915, alors qu’ils chassaient simultanément les Russes de Pologne. Les Allemands avaient tout de même lancé un assaut à l’Ouest à Ypres (Belgique) en avril, utilisant pour la premières fois des gaz toxiques.
En 1916, l’armée allemande était parvenu à résister à une série d’assauts franco-britanniques visant à rompre l’impasse de la guerre des tranchées. En février, les Allemands avaient tenté une offensive d’envergure dans la région de Verdun. L’objectif principal du chef d’état-major de l’époque, le général Erich von Falkenhayn, était d’user l’armée française en l’amenant à commettre ses ressources dans ce secteur. L’année de 1917 vit les Allemands sur le front Ouest rester sur la défensive. À l’Est, la situation était plus prometteuse. Avec leurs alliés, les Allemands avaient fini par vaincre la Serbie à la fin de 1915, la Roumanie au court d’une brève campagne de quatre mois en 1916 et, enfin, la Russie à la fin de 1917.
Le général Falkenhayn avait fini par être remplacé en août 1916 par le duo des généraux Hindenburg et Ludendorff, qui s’étaient taillés sur mesure une bonne réputation grâce à leurs victoires à l’Est. En fait, leur nomination signifiait qu’ils prenaient aussi le contrôle de l’effort de guerre national, soit une mobilisation totale de l’économie et de la société allemande aux fins militaires. À l’instar de ce qui s’était produit sous les monarques prussiens au XVIIIe siècle, l’État existait dans le seul but de satisfaire aux besoins de l’armée, plutôt que le contraire.
Au niveau tactique, la nature des combats de la guerre de 1914-1918 avait amené une série d’innovations. Par exemple, les Allemands avaient subi de lourdes pertes sous le tir incessant de l’artillerie britannique sur la Somme, si bien que la politique d’usage voulant que l’on se fasse tuer sur place devenait insensée. Autrement dit, l’armée manquait de ressources et d’imagination dans ses manières de contre-attaquer. Sur la Somme, il est rapporté que les Allemands lancèrent pas moins de 330 contre-attaques qui s’avérèrent aussi coûteuses que les pertes subies par l’ennemi lors de l’assaut initial.
Il était évident, dans ce contexte, qu’il fallait repenser la manière de faire la guerre dans les tranchées. Suite à la bataille de la Somme, une série de consultations avec les soldats au front furent entreprises afin de déterminer une nouvelle doctrine du combat. Le premier résultat fut de changer la défense linéaire en une défense plus élastique et étirée en profondeur, en s’appuyant sur des positions fortifiées et des unités spécialisées en contre-attaques. C’est d’ailleurs sur ces principes que fut construite à l’hiver de 1916-1917 la Ligne Siegfried (Ligne Hindenburg). D’ailleurs, pour s’établir sur ces nouvelles positions fortifiées, les Allemands avaient volontairement reculer leur front de 24 à 32 kilomètres, abandonnant ainsi, entre autres, le champ de bataille de la Somme. Ce repli leur permit de se rapprocher des bases de ravitaillement, de libérer des divisions qui seraient maintenues en réserve et d’occuper les hauteurs.
Des soldats allemands se défendent dans une tranchée (guerre de 1914-1918).
D’un point de vue offensif, les Allemands mirent sur pied des unités spéciales d’assaut, et ce, dès le début de 1915. Lourdement armées et utilisant des tactiques d’infiltration, de telles unités constituaient la base du renouvellement de la doctrine offensive. De plus, l’artillerie dut également contribuer à ces innovations, notamment sous la direction du directeur de l’artillerie, le colonel Georg Bruchmuller.
Le véritable banc d’essai de ces innovations tactiques fut lors de l’offensive au nom de code Michael du 21 mars 1918, la première d’une série d’assauts majeurs avant que les forces américaines ne fassent sentir le présence sur le front occidental. Prometteuses au départ, les offensives allemands tournèrent court, si bien qu’on ordonna leur arrêt en juillet. En fait, les innovations tactiques n’avaient pas mis les Allemands à l’abri d’importantes erreurs commises sur les champs de bataille.
Un soldat allemand faisant partie des troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) vers 1918.
Contrairement aux Alliés, les Allemands n’étaient pas parvenus à développer les chars d’assaut, ni les intégrer en nombre suffisant pour faire une différence. De plus, la presque totalité de leur cavalerie se trouvait sur le front oriental, ce qui amenuisait les chances d’exploitation de percées des lignes ennemies. Pire encore, les divisions d’infanterie d’assaut avancèrent à une si grande vitesse que malgré la percée effectuée, elles se trouvèrent épuisées et loin de leurs lignes de communications et de ravitaillements. Ces divisions étaient par conséquent vulnérables aux contre-attaques ennemies. La contre-offensive générale des Alliés lancée sur la Marne en juillet et devant Amiens le mois suivant marqua la début de la fin pour l’armée allemande. Celle-ci dut se contenter d’adopter une posture défensive jusqu’à la signature de l’armistice le 11 novembre 1918.
Face aux pressions constantes des forces alliées, qui elles aussi apprenaient de leurs erreurs tactiques, les Allemands reculaient, quoique de façon méthodique. La Ligne Hindenburg était tombée à la fin de septembre 1918. Avec la révolution qui grondait en Allemagne et le moral chancelant dans plusieurs unités, le général Ludendorff avait remis sa démission à la fin octobre pour être remplacé par le général Wilhelm Groener. La réalité de la défaite semblait difficile à accepter. D’ailleurs, nombre d’officiers allemands avait contribué, au lendemain de la guerre, à éviter que le blâme de la défaite ne tombe sur l’armée.
C’était davantage la classe politique et le front intérieur dans son ensemble qu’il fallait blâmer, selon eux. Le mythe du « poignard dans le dos » tire en partie son origine de cette accumulation de tensions. La réalité était que l’armée allemande avait subi une véritable défaite face à des forces qui lui étaient supérieures en tous points. Battue, cette armée laissait sur les nombreux champs de bataille où elle combattit quelque deux millions de soldats tués de 1914 à 1918.
Au service d’une idéologie
Le gros de l’armée allemande rentrait au pays en décembre 1918, dans un bon ordre relatif. L’Allemagne était au bord de la guerre civile alors que des unités de Freikorps composées de vétérans luttaient activement contre les communistes ou autres groupes socialistes révolutionnaires. Pendant ce temps, à Weimar, l’Assemblée Nationale passa une loi provisoire sur les forces armées. L’objectif était de créer une nouvelle armée à partir des groupes Freikorps dont on espérait réduire l’influence par le fait même. Par contre, le Traité de Versailles de 1919 imposa de sérieuses restrictions à la nouvelle armée. La Reichswehr, l’armée nationale professionnelle des années 1920 et 1930, devait plafonner ses effectifs à 100,000 hommes et se voyait interdire l’acquisition d’armements modernes.
Des combattants d'une unité des Freikorps lors de la révolution en Allemagne vers 1919-1920.
À l’instar du système Krumper du temps des guerres napoléoniennes, la Reichswehr allait former la base d’expansion d’une nouvelle armée allemande sous le régime hitlérien, et ce, en violation directe du Traité de Versailles. La Reichswehr fut dissoute officiellement en 1935 lorsque Hitler annonça la réintroduction du service militaire obligatoire universel et qu’il fit l’annonce de la création de la Luftwaffe, une autre violation directe du traité. La Reichswehr devint la Wehrmacht, qui constituerait un élément parmi d’autre des forces terrestres, en plus des forces aériennes et navales.
L’armée allemande sous Hitler prit une expansion rapide entre 1935 et 1939, prenant du coup la tête dans le domaine du développement des tactiques des blindés. Cependant, cette nouvelle armée était essentiellement formée de divisions d’infanterie à pied qui allaient marcher derrière un ensemble de divisions motorisées et blindées. Cette armée gagna une impressionnante (quoique peu surprenante) victoire contre les Polonais en 1939 et parvint à envahir l’année suivante la France, la Belgique et les Pays-Bas. Cette dernière campagne relevait encore plus de l’exploit, car elle avait été remportée devant l’armée française, un adversaire beaucoup plus redoutable.
Une parade de soldats de la Reichswehr vers 1930.
Sans prendre de repos, l’armée allemande démarra en juin 1941 l’opération Barbarossa, soit l’invasion du territoire soviétique. Cette campagne fut longue, amère et destructive en tous points. Les batailles de Stalingrad (1942) et Koursk (1943) avaient fini par anéantir l’armée allemande. Malgré tout, celle-ci livra par la suite, dans bien des cas avec l’énergie du désespoir, des combats d’arrière-garde jusqu’à la chute de Berlin et l’occupation de la capitale par les Soviétiques.
De 1939 à 1945, l’armée allemande livra des luttes acharnées, presque toujours contre des adversaires qui disposaient de plus vastes ressources. Elle avait envahi la majeure partie de l’Europe, de la Scandinavie à l’Afrique, puis de l’Italie à la Grèce en passant par les Balkans. Malgré toute l’excellence dont elle put faire preuve au plan tactique, l’armée allemande dut répondre à des mandats stratégiques qui allaient au-delà de ses capacités opérationnelles. À la fin des hostilités, elle enregistrait des pertes de plus de 5 millions d’hommes, dont plus de 2 millions de soldats tués.
Contrairement à la guerre de 1914-1918, l’armée allemande de la période de 1939-1945 était beaucoup plus politisée. Ses soldats ne se battaient pas seulement pour leur pays, mais également pour Hitler, leur Führer qui était leur commandant suprême. À cela, il faut quand même préciser que des motifs d’ordre plus traditionnels ont pu motiver les soldats, dont la loyauté, le bon commandement et la camaraderie.
Des soldats allemands se déplacent dans Stalingrad (1942).
Nouveaux visages de l’armée allemande
L’armée allemande de la période d’après-guerre naquit en 1955. À cette époque, l’Allemagne de l’Ouest se trouve carrément sur la ligne de front du Rideau de Fer. Les États-Unis et nombre de leurs partenaires à l’OTAN souhaitaient voir l’Allemagne de l’Ouest, cet ancien ennemi défait qui deviendrait un allié potentiel, contribuer à la défense de l’Europe. Après plusieurs débats dans les cercles politiques allemands et au sein de l’OTAN, la Bundeswehr (« Force de défense fédérale ») fut mise sur pied.
Les craintes de la part des partenaires de l’OTAN, qui avaient été victimes autrefois de l’occupation allemande, furent largement atténuées lorsqu’il fut convenu de placer la Bundeswehr sous les ordres directs de l’Alliance atlantique. Au niveau de l’éthique, il était impératif que cette nouvelle armée allemande, qui comprenait également la marine et l’aviation, soit en tous points différentes de celles du passé. L’armée comprendrait toujours des conscrits, mais ils seraient vus comme des « civils en uniformes » opérant dans un cadre démocratique. De plus, cette force serait soumise au contrôle du parlement. Il n’en fallu pas long avant que la Bundeswehr ne devienne le pivot central du dispositif de défense de l’OTAN sur le continent européen. Vers le milieu des années 1980, elle fournissait l’équivalent de douze divisions d’infanterie.
Le chancelier allemand Konrad Adenauer inspecte des troupes de la Bundeswehr (janvier 1956).
Pour sa part, l’Allemagne de l’Est leva en 1956 la National Volksarmee (« L’Armée populaire nationale »). Ayant largement fait les frais de l’agression allemande de 1941 à 1945, l’Union soviétique voulut naturellement tenir les reines de cette armée « communiste ». La National Volksarmee pouvait concrètement fournir quatre divisions motorisées et deux divisions blindées qui furent intégrées à l’organigramme des forces du Pacte de Varsovie. Tout en étant de tradition marxiste-léniniste, la National Volksarmee était en plus un instrument idéologique entre les mains du gouvernement. Paradoxalement, ses traditions consistaient en un curieux mélange de marxisme et d’idéologie militaire à la prussienne. On pouvait y louanger autant Engels que Clausewitz.
Une parade de soldats de la National Volksarmee.
Au lendemain de la réunification de 1990, lorsque la National Volksarmee fut intégrée à la Bundeswehr, les officiers qui firent une première tournée d’inspection en Allemagne de l’Est furent stupéfaits de constater que ces divisions étaient sur un pied de guerre. Néanmoins, la réalité de la réunification imposait que l’on procède rapidement à une réorganisation administrative. À cet égard, les officiers de la National Volksarmee d’un grade égale ou supérieur à celui de major furent invités à prendre leur retraite. Quant aux autres officiers de l’armée de l’Est transférés dans la Bundeswehr, une majorité dut recommencer l’entraînement.
Le processus de réunification de l’armée allemande, comme celui du pays, ne fut pas chose aisée, mais il fut un succès. De nos jours, l’armée allemande est déployée un peu partout dans le monde et participe à diverses missions, de concert avec ses partenaires internationaux.