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Brève histoire de l’armée française (2e partie)

De l’Année Terrible à la Grande Guerre

Des zouaves de l'armée française en action lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

L’armée française du milieu du XIXe siècle avait la réputation d’être agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires.

Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

La défaite de la France contre la Prusse et les états allemands en 1870 était le pâle reflet de ces hypothèses rudement démenties. Bien que l’armée du Second Empire ait eu à sa disposition l’excellente carabine à culasse Chassepot et des mitrailleuses, elle était essentiellement une force expéditionnaire et non une armée européenne de type continental. Les tentatives de modernisation avaient eu leurs limites et la mobilisation avait été chaotique, si bien que la France ne put déployer à sa frontière de l’est des forces suffisantes en un temps convenable. Les armées du gouvernement de la Défense nationale, qui avaient poursuivi la lutte après la chute du régime impérial, allaient désormais paver la voie de la future armée française.

Cependant, une série d’obstacles allaient se présenter en cours de route. La suppression de la Commune de Paris en 1871 avait renforcé la suspicion de la gauche politique face à tout ce qui est militaire. Les élus issus de la gauche, qui auraient à voter les crédits nécessaires aux réformes de l’armée, questionneront chaque dépense. L’armée étant perçue comme le symbole du pouvoir, elle serait au cœur des divisions entre la bourgeoise et les masses au lendemain de la Commune.

Simultanément, les années qui suivront la guerre franco-prussienne marqueront une sorte d’« Âge d’or » de l’armée française. Le nationalisme gagnera en popularité, dans un contexte où les regards seront tournés vers l’est afin de venger le désastre de 1870 et de reprendre les provinces perdues d’Alsace et de Lorraine. Pour se préparer, la première étape avait consisté en la réintroduction d’une conscription universelle entre 1872 et 1875. Les vieilles familles militaires redécouvraient également la profession des armes. Il y avait également une certaine compréhension à l’effet de garder l’armée et ses dirigeants en dehors des cercles politiques.

Le fusil d'infanterie Lebel, en service dans l'armée française de 1887 jusqu'au début des années 1940.

L’étape suivante des réformes avait été la création d’un état-major général avec un Conseil Supérieur de la Guerre. Le mandat de ces organisations consistait à perfectionner la structure organisationnelle de l’armée du temps de paix dans le but d’être au fait des avancées les plus modernes et ainsi éviter les erreurs de 1870-1871. Les régiments se virent confier des garnisons fixes et allaient recruter localement afin de créer un sentiment d’identité. Par exemple, le 35e Régiment d’Infanterie (R.I.) de Belfort, le 41e R.I. de Rennes, le 110e R.I. de Dunkerque et ainsi de suite. Les armes et les équipements allaient à leur tour être changés. Le fusil à répétition Lebel allait équiper l’infanterie et les artilleurs recevraient un véritable bijou d’équipement, le célèbre canon de campagne de 75mm qui servira de modèle pour les artilleries du monde entier.

Canon de campagne à frein hydraulique de 75mm modèle 1897. Un chef d'oeuvre technique de l'artillerie française.

Malgré tout, ce qui semblait être une « lune de miel » dans la réorganisation de l’armée française allait être assombri par l’Affaire Dreyfus qui divisa la nation en 1894. L’armée allait intervenir à plusieurs reprises au cours de grèves et de révoltes locales, dans toute une série d’incidents qui divisaient les Français au quotidien. À certaines reprises, la loyauté des régiments français avait été testée. Par exemple, le 100e R.I. se mutina en 1907 par sympathie pour des grévistes.

En parlant de loyauté, on ne peut passer outre l’Affaire des fiches qui concernait une opération de fichage politique et religieux survenu dans l’armée française au début du XXe siècle. Dans une tentative malavisée de vérifier la « loyauté » des officiers au régime républicain, le ministre de la Guerre, le général André, avait gardé des dossiers secrets qui contenaient des informations sur les sympathies politiques et religieuses. C’est dans ce contexte qu’un officier tel le futur maréchal Foch avait vu l’une de ses promotions anormalement retardée parce qu’il avait un frère qui était jésuite.

Néanmoins, les promotions étaient effectivement lentes à obtenir. Un jeune officier pouvait demeurer lieutenant pendant douze à quinze ans et un capitaine de quinze à vingt ans à ce grade. Alors que la bureaucratie se faisait lourde en France métropolitaine, il s’avéra qu’outre-mer les colonies fournissaient davantage de possibilités de nouveaux défis et d’avancements. Les diverses conquêtes coloniales avaient apporté un baume sur les scandales qui avait entaché la réputation de l’armée française.

L’épreuve de la Grande Guerre

Pourtant, lorsque la guerre éclate à nouveau en 1914, l’armée française releva le défi. Contrairement à 1870, la mobilisation de 1914 se fit en bon ordre et l’appui populaire à la guerre, en dépit de certaines réserves dans les campagnes, fut convaincant. L’arrivée de la guerre marqua une sorte de renaissance nationale, que certains auteurs traduisaient par un élan vital et une volonté d’affronter l’ennemi avec une armée fière et violente. Au niveau de la doctrine tactique, les derniers règlements datés de 1913 étaient clairs: l’armée française ne connaît aucune loi, sauf celle de l’offensive à outrance.

Pour traduire concrètement cette doctrine séduisante et simpliste, l’état-major français avait conçu le désastreux Plan XVII visant à reprendre l’Alsace et la Lorraine. Au cours des cinq premiers mois de la guerre, l’armée française enregistrait des pertes de 300,000 soldats tués (sans compter les blessés, ni les prisonniers), sous la direction de son imperturbable commandant en chef, le général Joffre. Pendant les dix-huit prochains mois, Joffre monta une série d’offensives avec l’aide des Britanniques qui furent plus coûteuses les unes que les autres.

C'est en rangs serrés et baionnettes au canon que l'armée française chargea à répétition l'ennemi d'août à décembre 1914. Résultat: 300,000 morts.

À la fin de 1915, l’armée française avait déjà perdu la moitié de ses officiers réguliers d’avant-guerre et son total de soldats tués égalisait presque ce que l’Angleterre et ses Dominions perdront pendant toute la guerre. La bataille subséquente livrée pendant presque toute l’année 1916 à Verdun apporta encore son lot effarant de pertes. La colère au niveau de l’armée prenait de l’ampleur et cela se reflétait dans les journaux de tranchées qui circulaient parmi les soldats.

Ceux-ci enduraient de terribles conditions de vie, un régime alimentaire peu varié et ils ne jouissaient pas de permissions sur une base régulière. Nombre de leurs meilleurs officiers n’étaient plus et la notion du devoir devenait quelque chose de plus en plus difficile à inculquer dans l’esprit de ces combattants fatigués. Ces derniers pestaient contre ceux qui n’accomplissaient pas ledit devoir, notamment ces embusqués qui profitaient supposément d’un boulot confortable et bénéficiaient de certains privilèges que la troupe estimait ne pas avoir. Ce sentiment d’inégalité entre l’avant et l’arrière pouvait faire en sorte que les soldats français se soient sentis des étrangers dans leur propre pays.

Pour ajouter aux malheurs des soldats, l’offensive majeure lancée par le général Nivelle en avril 1917 sur le Chemin des Dames avait été vendue comme une victoire assurée. Or, elle fut un massacre qui ne fit qu’accroître un mécontentement généralisé qui se transforma en mutineries. La plupart des unités de l’armée ont été affectées à plus ou moins grande échelle. Par contre, et contrairement à ce que certains dirigeants politiques et militaires avaient cru initialement, les mutineries n’étaient pas les résultats d’une agitation révolutionnaire bien orchestrée. Elles constituaient les réponses de ces soldats-citoyens à une situation d’ensemble qui leur était devenue intolérable. Le général Pétain, qui succéda à Nivelle, parvint à redresser le moral en instaurant une combinaison de fermeté et d’attention face à ce qu’il considérait être des demandes justifiées.

Bien que l’Union sacrée, ce contrat à saveur patriotique négocié entre les différentes factions politiques françaises au début de la guerre, avait survécu au moins jusqu’à la fin de 1917, de vives tensions perduraient au sein de la classe politique et entre les politiciens et les soldats. En novembre, Georges Clemenceau devint premier ministre. Sa suspicion presque jacobine de tout ce qui est du domaine militaire rendit ses relations avec l’armée difficiles par moment, mais sa détermination à gagner la guerre donna à Foch, le commandant suprême des Alliés en 1918, le support dont il avait besoin pour les dernières offensives. En novembre de cette année, le Président de la République Poincaré fit son entrée dans Metz, la capitale de la Lorraine, avec Clemenceau et Foch.

En arrière-plan, une première vague d'assaut française s'est élancée sur les positions ennemies. À l'avant-plan, la vague suivante attend à son tour le signal de l'assaut.

D’une guerre à l’autre

Avec ses 1,4 millions de soldats tués, la guerre de 1914-1918 fut de loin la plus coûteuse pour l’armée française. Cette armée était morte, en quelque sorte. L’euphorie de la victoire de 1918 fut de courte durée. Proportionnellement plus élevées que celles de l’armée allemande, les pertes françaises allaient affecter le taux des naissances. Cela eut comme conséquence première un sérieux problème de recrutement pendant la période de l’entre-deux-guerres. Les sacrifices des soldats de la Grande Guerre avaient été « récompensés » par des taux de chômage et d’inflation élevés et bien que la France ait récupéré l’Alsace-Lorraine, la révision des crédits budgétaires accordés à la défense susciterait de vifs débats dans les années à venir.

De plus, l’armée devait faire face à une certaine division idéologique dans son corps d’officiers, certains d’entre eux ayant flirté avec le fascisme par exemple. Aussi, les politiciens de gauche, qui ont largement dirigé la France de l’entre-deux-guerres, s’opposaient fréquemment aux suggestions d’améliorer l’armement, dans un contexte de réforme d’une armée qui se voudrait plus petite, professionnelle et mécanisée. À la tête de l’armée française jusqu’à sa retraite en 1935, le général Maxime Weygand eut de fréquentes prises de bec avec un gouvernement qu’il jugeait être antimilitariste.

En dépit des querelles entre les mondes politique et militaire, la France alla de l’avant dans certains dossiers relatifs à sa défense. La réalisation qui frappa le plus l’imaginaire fut probablement la construction de la Ligne Maginot censée protéger la frontière franco-allemande de la frontière suisse jusque vers le Luxembourg. Contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, la Ligne Maginot n’était pas un projet si fou et elle pouvait avoir son utilité, à condition que des forces mobiles puissent l’appuyer en cas d’invasion. Le problème était davantage au niveau d’une doctrine mal adaptée aux réalités tactiques, dans la mesure où la mentalité de l’époque amenait nombre de Français à croire que la Ligne Maginot aurait un effet dissuasif sur une Allemagne qui aurait à nouveau le dessein d’envahir la France.

La France et son armée divisées

L’armée française qui partit à la guerre en 1939 était le produit de toutes les tares des vingt dernières années. Son équipement était relativement adéquat, mais le problème était au niveau de la doctrine tactique et stratégique. Le moral était moyen et des tensions étaient palpables entre les officiers et les hommes du rang, notamment à cause de divisions d’ordre idéologiques. La défaite de 1940 était conséquente.

Les causes sont à chercher dans la qualité du travail du haut commandement, de la compréhension de la doctrine et par-dessus tout du moral déficient. Certains combattants se sont néanmoins bien battus, surtout dans la seconde phase de la campagne de 1940, alors que les Allemands faisaient mouvement vers le sud de la France. De plus, les soldats français postés dans le sud du pays avaient largement tenu tête aux forces italiennes.

Des soldats français vers 1940.

La défaite de 1940 divisa l’armée. Charles de Gaulle lança un appel patriotique aux Français, si bien que des soldats des Forces Françaises libres poursuivirent la lutte au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Italie et éventuellement en France à la fin du conflit. Cependant, le maréchal Pétain, âgé de 84 ans en 1940 et à la tête de l’État français de Vichy, représentait pour une partie des Français la continuité et la stabilité. La réflexion s’appliqua aussi dans ce qui restait de l’armée française et certains des soldats qui demeurèrent loyaux à Vichy n’étaient ni des illuminés, ni des criminels.

C’est dans ce contexte qu’il n’est pas étonnant de voir que pendant la Seconde Guerre mondiale, des soldats français se sont affrontés. Lorsque les Alliés débarquèrent en Afrique du Nord en novembre 1942, des forces françaises fidèles à Vichy offrirent quelque résistance. Autre signe des déchirements internes parmi les militaires français, lorsque les Allemands se décidèrent à occuper la zone libre en France à la même époque, au moins un des généraux leur résista en refusant d’obéir aux ordres de Vicky: de Lattre de Tassigny.

De l’Indochine à l’OTAN

L’armée française de l’après-guerre devait panser ses plaies. Les plus graves étant celles des divisions internes de ses soldats qui avaient suivi différents chemins. Les lendemains du conflit seraient aussi peu prometteurs. L’armée connaissait des problèmes d’effectifs, de soldes réduites et elle devait répondre aux besoins du moment dans un empire en pleine décolonisation. À cet égard, le gouvernement français qui amorçait la guerre d’Indochine en 1946 avait pris la décision de ne pas envoyer de soldats conscrits, préférant laisser le fardeau du travail aux forces professionnelles.

Largement impopulaire et éprouvante, la guerre d’Indochine s’acheva en 1954 avec la défaite française à Diên Biên Phu. Le sentiment d’amertume occasionné par ces longues années d’usure pour l’armée française cristallisa le sentiment parmi nombre d’officiers qu’il fallait revoir les doctrines militaires. La guerre pour l’indépendance de l’Algérie qui allait commencer la même année serait peut-être encore plus symbolique pour l’armée française. Celle-ci livrait un combat près du territoire métropolitain, et, historiquement parlant, l’Algérie constituait un théâtre d’opérations familier à cette armée qui avait contribué à forger l’empire colonial français.

Guerre d'Indochine. Des parachutistes françaises sont largués sur le site de Diên Biên Phu (novembre 1953).

Comme mentionné, l’héritage de 1940 était lourd. Certains officiers étaient de plus en plus critiques de leur gouvernement et avaient fini par s’aliéner une société qui semblait ne pas apprécier leurs sacrifices, ni leurs actions. Il y eut à cet effet des tentatives de coups d’État militaires dans le contexte de la guerre d’Algérie, notamment en 1958 et 1961, et la France ne fut pas épargnée l’année suivante par une campagne terroriste sur son propre territoire.

Les tensions inhérentes à la guerre d’Algérie s’inscrivirent également à une époque où la France cherchait à redéfinir sa politique de défense dans les années 1960. L’armée allait être incorporée dans ce qu’on appela une politique Tous Azimuts qui consistait à préparer des scénarios de défense en prévision d’une ou de plusieurs attaques qui pourraient provenir de tous les points cardinaux, et non plus seulement de l’est. Tout cela est également à mettre en contexte avec le retrait de la France de la structure de commandement de l’OTAN en 1966. D’ailleurs, l’acquisition de l’arme nucléaire, qu’on nomma la Force de Frappe, donna un certain prestige à cette nouvelle politique de défense française.

Il empêche que des frictions persistassent. D’une part, il y avait des craintes légitimes au sein de l’armée à l’effet que les conscrits soient « infectés » de l’esprit révolutionnaire de Mai 1968. D’autre part, des craintes circulaient au sein du corps des officiers, notamment lorsqu’un gouvernement socialiste arriva au pouvoir en 1981 avec François Mitterrand. Le gouvernement subissait également des pressions de part et d’autre afin que soit aboli le service militaire obligatoire. D’ailleurs, sur ce point, le gouvernement indiqua clairement son intention de recourir uniquement à des soldats issus de la force régulière lors de ses interventions dans les anciennes colonies africaines ou lors de la Guerre du Golfe en 1991.

Dans les années 1990, la France se rapprocha à nouveau de l’OTAN, notamment parce qu’elle partagea avec celle-ci une expérience commune en ex-Yougoslavie. À la même époque, la décision d’abolir finalement la conscription fut prise en 1996. Le plan de restructuration des effectifs dressé cette année-là prévoyait que l’effectif d’alors de 239,000 soldats devait être ramené à 136,000 d’ici 2015. Pour atteindre cet objectif, il fallait grandement réduire le nombre de soldats professionnels tout en maintenant une petite force réserviste volontaire.

L’armée française de demain

Comme bien des armées de l’OTAN en pleine réorganisation au tournant du millénaire, l’armée française allait devoir respecter certains principes de guerre. Le premier serait celui de la modularité, soit que de troupes de toutes armes peuvent être rapidement assemblées en groupements tactiques pour accomplir des missions spécifiques. Ensuite, l’armée devait se plier au principe de l’économie des forces, surtout dans un contexte de réduction massive de ses effectifs depuis l’abolition du service militaire obligatoire. Enfin, une importante réorganisation allait s’effectuer dans le but d’établir une nette séparation entre la chaîne de commandement opérationnel (les quartiers généraux opérationnels et les unités actives) et la chaîne de commandement organique (les dépôts militaires et services administratifs).

La fin officielle du service militaire en 2001 avait bien été accueillie par les officiers et elle marquait l’entrée de l’armée française dans une nouvelle ère. La France allait désormais confier sa défense entre les mains des professionnels, mettant ainsi fin à une longue tradition d’« appel aux armes » à l’ensemble de ses citoyens. Cependant, le défi demeure le même pour l’armée française: être au service de l’État et de la Nation.

Brève histoire de l’armée française (1ère partie)

Armée et État: un destin partagé

Des arquebusieurs français au début du XVIe siècle.

Le développement de l’armée française s’est effectué parallèlement à celui de l’État qu’elle sert. Dès le XVe siècle, les rois français avaient le contrôle sur des « bandes » de soldats d’infanterie recrutés sur leur territoire, de même qu’ils se payaient les services de compagnies d’ordonnance de cavalerie lourde ainsi que des mercenaires. En 1483, les bandes de Picardie étaient postées en garnison dans le nord de la France et elles allaient former en 1558 le Régiment de Picardie, le plus ancien des régiments d’infanterie de ligne français, et probablement le plus ancien régiment constitué dans la Chrétienté.

Au cours du XVIe siècle, une structure plus formelle de grades fut instaurée et un plus grand nombre de régiments furent levés. Des unités de mercenaires suisses, allemands, irlandais, écossais et italiens garnissaient largement les rangs de l’armée royale, et ce, tant dans l’infanterie qu’au sein de la cavalerie. De plus, dans les années 1630, la France se dota de régiments d’infanterie de marine.

Cette armée française qui se constituait progressivement depuis un siècle avait été mise à l’épreuve lors de la bataille de Rocroi en 1643 contre les Espagnols. La victoire décisive qu’obtint la France au cours de cet engagement était hautement symbolique, dans la mesure où la bataille marqua la fin de la suprématie militaire espagnole, puis l’entrée de l’armée française dans une ère nouvelle.

L’armée sous l’Ancien Régime

Le marquis de Louvois, un important réformateur militaire et ministre de la Guerre sous Louis XIV.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’armée française se développa sous la direction du marquis de Louvois, l’administrateur militaire du roi, afin d’appuyer la politique étrangère en pleine expansion de Louis XIV. L’armée grossit rapidement, surtout en temps de guerre, où ses effectifs pouvaient atteindre un peu plus d’un demi-million d’hommes. Le recrutement était souvent laissé aux capitaines qui avaient tendance à diriger leurs compagnies de soldats comme s’il s’agissait de comptoirs commerciaux. Ils allaient chercher les recrues un peu partout dans la société civile. Ils acceptaient certainement les volontaires, mais ils allaient également chercher les démunis, les dépossédés et tous les hommes contraints par quelconque autorités à s’enrôler.

Non sans surprise, le problème de la désertion parmi les rangs était endémique. Par exemple, au cours d’une inspection qu’il fit des unités d’infanterie lors d’une expédition en Sicile en 1677, le maréchal de Vivonne constata que sur une force de près de 7,000 hommes, il en manquait plus de 4,000. Il fallait revoir en profondeur les conditions de service dans l’armée, en particulier au niveau du recrutement. Par exemple, des bataillons provinciaux de milice furent levés à partir de 1688 pour la défense nationale. Ceux-ci étaient recrutés par un tirage au sort et cette méthode fut fréquemment utilisée pour garnir les rangs de l’armée régulière.

Bien que les campagnes menées par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle firent la fortune des fournisseurs militaires, il y avait néanmoins des inquiétudes quant aux coûts monétaires de la conduite de la guerre et du comportement des soldats (toujours la sempiternelle problématique de la désertion). La pénurie de recrues força l’État à maintenir le recours au service des mercenaires. Au XVIIIe siècle, on évalue à environ 12 % les effectifs de l’armée du temps de paix composés de ce type de soldats, et la proportion a pu monter à 20% en temps de guerre.

L’armée française était minée par une série de problèmes qui faisaient en sorte qu’elle avait des difficultés à stabiliser ses effectifs, en particulier en temps de paix. Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation.

La vie en garnison était également difficile. Les casernes étaient perçues comme des prisons haut de gamme où les soldats s’entassaient avec un régime alimentaire peu varié et où la maladie était omniprésente. D’ailleurs, en 1722, une épidémie dans les casernements du Régiment de la Motte avait carrément tué la moitié de l’effectif. Une fois leur contrat terminé, les soldats démobilisés prirent souvent le chemin du banditisme. Le phénomène s’était observé avec une plus grande ampleur en 1718 lorsqu’un ancien soldat régulier forma une compagnie qui effectua des raids sur la route reliant Paris à Caen. Ironiquement, au moment de son arrestation, une trentaine de gardiens qui le surveillaient préfèrent déserter, craignant que le prévenu les implique.

Des soldats français au milieu du XVIIIe siècle. À gauche, un fantassin du Régiment de Guyenne. À droite, un fantassin du Régiment de Béarn.

Malgré tout, la mauvaise réputation de l’armée et la qualité douteuse de nombre de ses soldats n’ont pas empêché que certains finirent par se distinguer. Des chefs et des soldats d’une efficacité redoutable purent entreprendre des réformes d’importance sur le long terme. Les tactiques et l’organisation de l’armée pouvaient être débattue de façon intelligente et posée. Par exemple, il y avait un débat entre les tenants d’une formation d’infanterie déployée sur une mince ligne afin d’accroître l’étendue du tir, puis ceux d’une formation plus profonde, sur plus d’un rang, dans le but de créer un choc lorsque l’ennemi est chargé, ou recevoir le choc dans le cas contraire. Pour sa part, le comte Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert, un général et auteur militaire prolifique du XVIIIe siècle, défendit la thèse des deux camps, y voyant des bénéfices de part et d’autre selon les situations.

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, le grand maître à penser de l'artillerie française au XVIIIe siècle.

Toujours dans l’optique des réformes militaires à la même époque, l’inspecteur-général Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval effectua des changements en profondeur dans l’artillerie royale française. Il développa une standardisation et une rationalisation du système de canons alors utilisés. Du côté des fortifications, le marquis de Vauban domina son époque et dota la France d’un système efficace de défenses. Cette professionnalisation de l’armée française au XVIIIe siècle s’accompagne de réformes dans le monde des ingénieurs militaires. À cet effet, une école à leur intention fut ouverte à Mézières dans le but de former non seulement des ingénieurs militaires, mais aussi des ingénieurs qui pourraient servir dans le secteur civil, et ce, au plus grand bénéfice de l’État.

En dépit des réformes, les problèmes du recrutement et de la désertion ramenaient toujours à l’ordre du jour la question du type d’hommes que désir avoir l’armée dans ses rangs. Certains auteur auront pu louanger le caractère du paysan soldat-citoyen, un homme supposément plus sobre, plus fort et habitué au travail, un homme attaché à la mère-patrie parce qu’il travaille la terre. Même si ce type de candidat plaisait, il n’était pas adéquatement représenté dans l’armée. Une majorité de recrues provenait des villes et ces citadins représentaient environ 60% des effectifs au milieu du XVIIIe siècle.

Plusieurs percevaient la profession des armes comme une carrière au même titre que les autres et cela les irritait de voir que leurs compatriotes voyaient d’un mauvais œil le métier qu’ils avaient embrassé. Il n’était pas rare de voir dans des lieux publics des affiches indiquant que les soldats n’avaient pas le droit d’entrer dans un lieu particulier comme des parcs. Encore une fois, il était impératif de voir à l’amélioration de la discipline.

L’armée française tenta à cet égard d’adopter le modèle de l’armée prussienne à partir des années 1780. En effet, le ministre de la Guerre de Louis XV, le comte de Saint-Germain, voulut instituer une série de réformes qui s’en prendraient directement aux maux qui affectèrent l’armée en ces dernières décennies d’Ancien Régime. En fait, le comte de Saint-Germain souhaitait introduire la discipline militaire à la prussienne dans l’armée française. Cependant, de vives oppositions l’empêchèrent d’aller de l’avant.

Le recrutement d’officiers posait un autre épineux problème. On avait fondé en 1751 l’École Militaire Royale pour la formation des officiers. En 1776, cette école fut remplacée par douze écoles militaires en province, pour être ressuscitée l’année suivante. Le corps des officiers comprenait à la fois des hommes de la petite noblesse, dont François de Chevert qui s’enrôla comme soldat pour atteindre le grade de général. Ces hommes souhaitaient obtenir de l’ascension sociale par leurs compétences militaires, mais ils devaient composer avec la présence d’officiers issus d’un plus haut rang et qui n’avaient pas de réels intérêts pour le métier des armes.

À mesure que la haute aristocratie renforçait son contrôle sur les nominations aux rangs supérieurs, notamment depuis l’Édit de Ségur de 1781 qui fermait l’accès à des postes de commandements aux roturiers, la conséquence inévitable fut que l’armée comprit dans ses rangs une quantité de plus en plus importance d’officiers déchus et de sous-officiers qui ne pouvaient plus accéder au corps des officiers. Concrètement, de 1781 à 1789, seulement 41 officiers issus du rang reçurent une commission.

L’armée au temps de la Révolution et du Premier Empire

À la veille de la Révolution de 1789, l’armée régulière, qui incluait essentiellement des Français et des Suisses, comprenait un effectif de 113,000 fantassins, 32,000 cavaliers et 10,000 artilleurs. Cette force était appuyée par une milice d’environ 75,000 hommes. Confrontés au soulèvement populaire dans Paris, les régiments de l’armée se montrèrent peu fiables. Le 14 juillet, jour de la chute de la Bastille, cinq des six bataillons de la garde française dans la capitale joignirent les rangs des insurgés. Dans d’autres régions du pays, des régiments refusèrent d’obéir aux ordres de dispersion des foules. Non sans surprise, le taux de désertion grimpa en flèche et nombre de déserteurs décidèrent de joindre les rangs de la nouvelle Garde Nationale. Cependant, certains régiments demeurèrent fidèles à la couronne, notamment ceux de langue allemande en garnison dans l’est de la France.

La Révolution affecta donc directement les rangs de l’armée française, et ce, à tous les niveaux. En 1790-1791, l’armée était déchirée par un conflit qui illustrait la polarisation idéologique entre ses régiments et elle était infiltrée par des activistes locaux. Par ailleurs, bon nombre d’officiers (environ 6,000 à la fin de 1791) quittèrent la France et les soldats continuaient de déserter en masse, notamment au profit de bataillons de volontaires nationaux levés en 1791 où les opportunités de promotions étaient meilleures.

Tout cela doit être mis en parallèle au débat politique tenu à l’époque sur le rôle et la composition de l’armée. Celle-ci était confrontée au soulèvement populaire depuis 1789, puis devait mener une guerre contre des puissances étrangères envahisseurs à partir d’avril 1793. Certains pensaient que l’armée devrait simplement être réformée, dans le but de demeurer une petite force professionnelle. D’autres souhaitaient la voir se transformer en une grande armée de citoyens qui pourraient du jour au lendemain laisser tomber la fourche au profit du mousquet.

L’Assemblée Constituante revit les règlements, réforma la justice militaire et ouvrit les commissions d’officiers aux membres du rang de même qu’aux étrangers (en n’oubliant pas qu’il y avait énormément de postes d’officiers à combler). En 1792, l’émigration et la désertion signifiaient que la plupart des soldats actuellement dans l’armée l’avaient jointe depuis la Révolution et qu’à peine 4% de ses effectifs provenaient de l’extérieur. Une autre réforme obligea les régiments à abandonner leurs anciennes appellations pour les remplacer par des nombres. Malgré tout, l’esprit de la vieille armée demeurait. Par exemple, lorsque le 50e Régiment d’Infanterie attaqua Jemappes en 1792, ses hommes, qui connaissaient cette unité sous le nom de Régiment de Navarre, entamèrent leur vieux cri de guerre En avant, Navarre sans peur.

Deux soldats de la Garde Nationale vers 1793.

En août 1793, la Convention décida qu’au lieu d’appeler sous les drapeaux des volontaires afin de répondre à des menaces spécifiques, il vaudrait mieux procéder à une levée en masse de tous les hommes jugés aptes et âgés de 18 à 25 ans. Cet afflux de soldats-citoyens, dont plusieurs étaient déjà dans les rangs des sans-culottes, radicalisa l’idéologie dans l’armée, si bien que bon nombre d’officiers qui ne partageaient pas les idéaux de la Révolution furent expulsés ou guillotinés. Une fois le ménage dans ses rangs effectué, l’armée devait être prête à défendre la France contre ses nombreux ennemis extérieurs.

Les réformes allaient donc se poursuivre. En 1793, une première phase d’amalgamation vit le remplacement des régiments par des demi-brigades. En clair, il s’agissait de mixer les militaires en uniformes blancs de l’ancienne armée royale avec ceux en uniformes bleus des nouveaux bataillons de volontaires. C’est peut-être de là que vient l’expression le bleu pour identifier une recrue. De plus, on améliora la récente structure divisionnaire qui avait été introduite. La division comprendrait deux brigades d’infanterie, un régiment de cavalerie et un détachement d’artillerie. Malgré tout, ces changements, aussi importants fussent-ils, ne réglèrent pas tous les problèmes de l’armée française au temps de la Révolution.

Les généraux devaient composer avec l’inexpérience des nouveaux soldats, l’insécurité constante, les pressions politiques (souvent évidentes par la présence de « représentants » dans les unités) et la qualité très variable des recrues. Les tactiques ont fini par se développer et s’améliorer. Aux tactiques douteuses et peu professionnelles des sans-culottes on finit par introduire un entraînement beaucoup plus rude inspiré de l’armée royale. Par exemple, on parvint à manœuvrer l’infanterie pour qu’elle se déploie simultanément en colonnes et en ligne, avec des tirailleurs pour aller en reconnaissance, harceler l’ennemi et maintenir le contact.

Cela préparait bien les principales vagues d’assaut à la véritable bataille, celle où le choc se délivre et s’encaisse en respectant des principes élémentaires. De son côté, et heureusement pour les Français, l’artillerie avait moins souffert que les autres branches du phénomène de l’émigration massive de ses cadres. À Valmy en 1792, après avoir encaissé une solide canonnade, le Duc de Brunswick préféra ne pas attaquer les positions françaises, une décision qui fut déterminante et qui sauva probablement la Révolution.

Un épisode emblématique de la Révolution française: la bataille de Valmy (20 septembre 1792). D'après une peinture de Jean-Baptiste Mauzaisse (1835).

La levée en masse avait produit une armée doté d’un effectif sur papier de 1,200,000 hommes, bien que sa force réelle se situa autour de 800,000 soldats. Une seconde amalgamation survenue en 1795 restructura une fois de plus l’infanterie. En 1798, le terme réquisition (l’enrôlement forcé de citoyens) fut remplacé par celui de conscription. Concrètement, la nouvelle « conscription » signifiait l’enrôlement des hommes pour une période de quatre ans en temps de paix, puis pour une période indéfinie en temps de guerre. Bien que la proportion des anciens soldats de l’armée royale tomba à 3%, l’armée de 1798 était en général bien entraînée, beaucoup plus disciplinée qu’au début de la Révolution, sans compter que le jeune Bonaparte avait mené deux ans plus tôt une brillante campagne en Italie qui avait démontré ce que lui et son armée pouvaient accomplir.

L’armée de Napoléon avait été construite sur ces fondations. Il maintint ces principes de base à travers un système de conscription qui commença à peser lourd sur la société, surtout après 1812. En tout, quelque 2 millions d’hommes furent conscrits entre 1800 et 1814. Ce chiffre impressionnant cache l’omniprésent problème de la désertion et du refus de se présenter sous les drapeaux. Il y eut plus de 50,000 conscrits réfractaires et déserteurs, sans compter que plus de la moitié des conscrits provenant de certains départements du sud de la France refusèrent l’enregistrement.

Des grenardiers de la Garde impériale de Napoléon.

Paradoxalement, on remarque un retour en force des étrangers, qui formaient environ le tiers des effectifs de l’armée française à partir de 1809. Napoléon réintroduisit le terme de régiment en 1803 et il prit soin d’entretenir l’esprit martial dans son armée en créant la Légion d’Honneur, en préparant d’impressionnantes cérémonies militaires et ainsi de suite. La féroce énergie que dégageait l’empereur lui permettait souvent de régler lui-même des problèmes administratifs au sein de son armée, si bien qu’il en restait peu pour ses ministres de la Guerre.

L'empereur Napoléon 1er.

À l’apogée de sa force, l’armée impériale avait peu de rivaux pour lui faire face. D’ailleurs, la campagne d’Austerlitz de 1805 et celle de Jena/Auerstadt l’année suivante combinaient la ferveur patriotique, une solide expérience et une direction inspirée. Le temps et les pertes finirent naturellement par user l’armée impériale. La campagne d’Espagne avait été éprouvante à cet égard, de même que celle de Russie. Cette armée dépendait largement du génie militaire de l’empereur, si bien qu’en son absence, peu de ses maréchaux possédaient le talent nécessaire pour exercer un commandement indépendant. Bien que le retour d’exil de Napoléon lui permit de livrer une dernière campagne en 1815, celle des Cent-Jours, sa puissance militaire connut une fin abrupte à Waterloo. En fait, la France était lasse de la guerre qui durait depuis vingt-cinq ans. Une pause était nécessaire.

Sous la Restauration

La restauration du pouvoir des Bourbons ramena certains traits de l’Ancien Régime dans l’armée française. D’abord, l’effectif fut ramener à environ 100,000 hommes et bon nombre d’officiers ayant servi sous Napoléon furent placés en demi-solde, leurs postes ayant en partie été comblés par les émigrés d’avant la Révolution. Les régiments d’infanterie, qui avaient temporairement été remplacés par des « légions départementales », continuaient néanmoins de recourir à la conscription pour leur recrutement.

Lors de la révolution de 1830, l’armée offrit peu de soutien à la restauration de la monarchie et l’accession de Louis-Philippe au trône signifia de nouveaux problèmes dans l’attribution des postes de commandements. Par exemple, la Loi Soult de 1832 décréta qu’au moins la moitié des sous-lieutenants de l’armée devraient recevoir leurs commissions du rang. L’autre moitié proviendrait des académies militaires telles Saint-Cyr pour l’infanterie et la cavalerie, puis de l’École Polytechnique pour les artilleurs et les sapeurs. Dans la pratique, ce ratio ne fut pas respecté. La réalité était qu’un officier promu à partir du rang dépassait rarement le grade de capitaine, sauf dans quelques cas comme celui du futur maréchal Bazaine.

La même Loi Soult de 1832 statua également sur le système de recrutement. Le contingent recruté annuellement allait diviser les conscrits en deux catégories. La première choisirait les recrues par tirage et celles-ci devaient servir sous les drapeaux pour une période de sept ans, tandis que la seconde catégorie consisterait en une force de réservistes non entraînés. La loi de 1855 apporta de très légères modifications et il fallut attendre la Loi Niel de 1868, qui avait été passée après la victoire prussienne contre l’Autriche en 1866, avant de voir une tentative de conscription universelle.

L’armée française issue de la Loi Soult avait plusieurs qualités. Elle était agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires. Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

L'armée française en Crimée (1854-1855).

Le phénomène de « pertes » en histoire militaire

L’origine des pertes

Des soldats confédérés gisant sur le terrain à la suite de la bataille d'Antietam (1862).

Le monde militaire a un langage qui lui est caractéristique. Selon les époques, les cultures et les subtilités linguistiques, des termes, voire des concepts précis finissent par émerger et s’ancrer dans les littératures propres à cet univers. Par moment, certains de ces concepts et termes, que je préfère nommer simplement « expressions », sont utilisés à toutes les sauces, leur enlevant du coup une certaine portée. L’une de ces expressions qu’emploient les historiens militaires dans le cadre de leur travail est celle de pertes (presque toujours employée en nombre au pluriel). Que signifie-t-elle et quelle est sa portée?

Il est parfois dit que la première victime, c’est-à-dire la première perte à la guerre, est la Vérité. Il appert alors que l’expression pertes traduit largement le langage avec lequel cette Vérité s’exprime. En fait, l’utilisation d’une variété d’euphémismes pour décrire d’horribles réalités des champs de bataille n’est pas réellement quelque chose de nouveau. En français, l’expression pertes trouve sa traduction dans la langue anglaise sous le mot casualties, lui-même dérivant du latin casualitas qui signifie un « accident malheureux ». De ce que l’on sait, l’expression pertes est employée dans la littérature militaire depuis le XVe siècle. Selon les époques, elle signifie différentes approches des combats, sinon différentes réalités.

La description de différentes réalités

La Chanson de Roland fut l'un des plus populaires poèmes du Moyen Âge. Plaçant l'honneur au coeur du récit, elle n'en cache pas moins les horreurs de la bataille de Roncevaux (778).

Les pertes subies par les armées lors d’une bataille au Moyen Âge tendaient à démontrer le spectacle de soldats qui avaient été poignardés, mutilés ou matraqués. Ils étaient morts dans des combats au corps-à-corps et ces affrontements étaient souvent décrits par les commentateurs de l’époque comme des meurtres de masse. Dans une tout autre perspective, on observe au XXIe siècle que l’image projetée du champ de bataille peut être en fait l’objectif d’une caméra d’un appareil qui lance un missile de précision avant qu’il ne frappe la cible. Il n’est pas difficile d’oublier qu’au sol, des êtres humains, civils comme militaires, peuvent se trouver sur le lieu de l’objectif et qu’ils seront bientôt déchiquetés ou brûlés vifs.

L’utilisation de termes tels « frappe chirurgicale » cache le fait que maintenant, comme toujours, le but du combat est et demeure l’anéantissement de la volonté ou de l’habilité de l’ennemi de poursuivre la lutte. L’idée de faire subir des pertes à l’ennemi fait partie de ce processus. Il n’y a donc pas réellement de différences entre un ennemi qui se fait tailler en pièces par la plus récente technologie militaire et celui qui subit le même sort sous la lame d’une épée.

Dans l’univers militaire, l’expression pertes réfère d’abord à toute soustraction non planifiée (en terme de nombre, mais pas sur le principe) d’une partie de l’effectif de la force d’une unité. Les causes qui provoquent des pertes sont diverses. Si l’on se fie à ce qui est rapporté par l’Histoire, on peut situer les causes majeures des pertes selon leur degré de gravité, en rapport à la réalité sur le champ de bataille ou dans la zone des armées.

La maladie

La première cause des pertes est la maladie, suivie de la désertion, des accidents et du combat à proprement parler. Ce dernier élément se subdivise selon les soldats qui sont morts au combat sur le coup, qui ont été blessés et morts de leurs blessures, qui sont faits prisonniers et/ou portés disparus (présumés morts ou faits prisonniers). De toutes ces causes, la maladie fut véritablement la première raison qui entraîna des pertes dans les armées au cours de l’Histoire. Souvent, le sort des batailles pouvait se jouer avant même que le combat ne soit engagé.

Au-delà des combats, la maladie fut un ennemi redoutable des armées de l'époque napoléonienne.

Un exemple classique, mais combien cruel fut lorsque les conquérants européens débarquèrent dans les Amériques. Leurs micro-organismes porteurs d’une variété de maladies et de virus ont parlé bien avant les armes, contribuant au génocide qu’ont subi les populations autochtones. Les exemples des impacts de la maladie sur le champ de bataille sont donc nombreux. Au temps des guerres napoléoniennes, particulièrement lors de l’expédition de Walcheren en 1809, les Britanniques perdirent 23,000 hommes en raison de la maladie contre à peine 200 soldats sous le feu ennemi.

Les pertes subies en raison de la maladie chez les militaires reflètent en partie les conditions générales d’hygiène et les approches face à celle-ci dans la société. Par exemple, les grands campements militaires fixes qui n’étaient pas pourvus d’un minimum d’installations sanitaires constituaient de parfaits endroits pour la culture des épidémies. Le phénomène s’observe à toutes les époques. Pendant la Guerre de Sécession, le taux de pertes mortelles causées par la maladie par rapport à celui des combats s’établit presque à 2 pour 1.

Pour sa part, l’une des meilleures forces combattantes de l’Histoire, l’armée romaine, accordait une grande importance à la question de l’hygiène. Certains commandants qui ne portaient pas une attention suffisante à l’hygiène l’ont chèrement payé. Ces insuffisances pouvaient rendre fatale une simple blessure. Si petite soit-elle, une plaie d’une petite blessure qui s’infecte peut entraîner la mort. La maladie est donc de très loin la première cause des décès à la guerre.

La désertion

De tout temps, des soldats ont déserté. Chacun avait ses raisons.

La seconde cause des pertes est celle de la désertion. En dépit de mesures draconiennes pour prévenir le phénomène, dans un contexte où la guerre est le summum de la misère et de la destruction, seules les armées qui avaient les mesures disciplinaires les plus rudes pouvaient être relativement épargnées par ce qui pouvait être considéré comme un fléau. Une armée qui se trouve en territoire ami ou ennemi ne perçoit pas le phénomène de la désertion sous le même angle. En territoire ennemi, les soldats qui seraient tentés de déserter doivent considérer qu’ils risquent non seulement d’être exécutés s’ils sont retrouvés par leurs camarades, mais ils peuvent subir le même sort s’ils tombent entre les mains d’une population locale hostile. Les déserteurs de l’armée de Napoléon qui combattait en Espagne au début du XIXe siècle l’ont appris à leurs dépens.

Certains analystes considèrent comme « déserteurs » des soldats qui seraient tentés de céder à la panique ou qui attendraient fatalement la fin, comme lors d’un siège où les défenseurs décideraient de ne pas livrer bataille. Souvent, la désertion revêt une forme passive de protestation résultant d’une accumulation de frustrations contre l’état des choses, la manière dont est gérée la société dans son ensemble, le gouvernement ou l’armée. L’accumulation de ces frustrations peut par moment se transformer en une véritable colère collective, où un incident mineur peut déclencher une mutinerie ou une révolution.

Le cas des mutineries survenues en 1917 dans l’armée française est révélateur de ce principe. En tête des récriminations des soldats se trouvait le désir de voir à l’amélioration de la nourriture et d’obtenir des permissions sur une base régulière. Le phénomène de la désertion amena également des soldats à tenter de démontrer avec l’énergie du désespoir que leur geste n’était pas motivé par la peur. Pour ce faire, ils allèrent même jusqu’à combattre dans le camp adverse. Une autre forme de protestation qui peut être associée à la désertion et entraîner des pertes est l’auto-mutilation. Celle-ci peut être une tentative de suicide, mais dans un contexte militaire, elle était plutôt vue comme un signe de peur où le soldat refusant d’aller au combat s’inflige une blessure ou tente de faire croire qu’elle est le résultat d’un geste posé par l’ennemi.

La mort au combat ou de blessures

Dans un autre ordre d’idée, la mort et les blessures subies au combat figurent parmi les facteurs les moins importants des pertes subies par les armées en termes numériques. Par contre, c’est la catégorie parmi les pertes qui attirent le plus l’attention. De nos jours, nous avons tendance à confronter des paradoxes du type: les armes de destruction massive peuvent tuer davantage de personnes que ne l’aurait fait la Peste Noire au Moyen Âge. Cela n’est pas tout à fait vrai, tout comme nous sommes portés à croire qu’un soldat blessé aujourd’hui a plus de chances de survivre que celui d’une autre époque.

Cela amène à dire que les sciences militaires et médicales ont évolué parallèlement. Certains théoriciens militaires ont même poussé le raisonnement en apportant l’exemple de la mine antipersonnelle de type S. Le modèle conçu par les Allemands était censé faire exploser uniquement le pied ou la jambe du soldat qui avait le malheur de marcher dessus. Cet incident enlève non seulement le soldat du champ de bataille, mais les brancardiers qui lui portent secours, le personnel médical qui le traite et son transport consomment davantage de ressources que si le soldat avait été tué et laissé sur le terrain ou enterré sommairement.

Un autre élément qui doit être soulevé en ce qui concerne le phénomène de la mort et des blessures sur le champ de bataille a trait à l’armement. Bien que la variété de blessures et la distance avec laquelle elles peuvent être infligées aient augmenté grandement depuis que la chimie a remplacé la puissance musculaire comme mode de propulsion, il n’y a jamais eu dans toute l’Histoire une seule journée où plus d’hommes sont morts que la journée de la bataille de Cannes en 216 avant notre ère (environ 60,000 hommes). Par ailleurs, ce ne fut pas avant le milieu du XIXe siècle que l’on peut considérer avec certitude que la portée, la cadence de tir et la létalité des armes à feu avaient dépassé les armes blanches.

Le site de la bataille de Cannes où s'affrontèrent les armées romaine et carthagineoise en 216 avant J.-.C.

Les prisonniers et soldats portés disparus

Pour leur part, les prisonniers représentent un autre aspect des pertes subies par les armées. Cela diminue les capacités opérationnelles d’une armée de deux façons. D’abord, les prisonniers, au sens premier du terme, sont capturés et ne participent plus à la guerre. De façon plus significative, le désir de faire des prisonniers et leur accorder un traitement clément peut diminuer la volonté de combattre de l’ennemi. Dans ce contexte purement théorique, faire des prisonniers relèverait plutôt de considérations pragmatiques qu’humanitaires.

Des prisonniers de guerre canadiens marchent sous escorte à la suite du raid raté de Dieppe (19 août 1942). On dit qu'il est du devoir du soldat de s'évader à la première occasion. Dans les faits, la première question que chacun des prisonniers se pose est plutôt: "Que va-t-il arriver maintenant?"

Au niveau du siège d’une place forte, les règles non écrites voulaient que si la garnison assiégée capitule en un espace de temps raisonnable, disons à l’intérieur d’un ultimatum, celle-ci puisse en sortir avec tous les honneurs. Si, d’un autre côté, la résistance offerte par la garnison se prolonge au point où l’assiégeant est forcé de donner l’assaut, alors tout le monde comprenait qu’il n’y aurait pas de quartiers. Par ailleurs, sans trop généraliser, on remarque à certains moments de l’Histoire que des forces irrégulières qui faisaient des prisonniers avaient tendance à pratiquer des exécutions sommaires, notamment parce qu’elles ne disposaient pas des ressources pour héberger une masse de soldats ennemis.

Ce type d’équation, un chef de guérilla comme Fidel Castro l’avait tournée à son avantage. À l’époque de la révolution cubaine à la fin des années 1950, les prisonniers de l’armée de Batista faits par les forces révolutionnaires se voyaient offrir de somptueux repas en présence des troupes les mieux équipées de Castro. Ensuite, Castro faisait relâcher ces prisonniers qui retournaient dans l’armée de conscrits de Batista, espérant ainsi qu’ils racontent leurs conditions de détention et la prétendue puissance de l’ennemi. Connu pour les tortures et les assassinats de prisonniers rebelles, Batista trouva d’autant plus difficile de vendre sa cause alors que le moral des troupes de Castro augmentait.

Les soldats qui sont portés disparus apparaissent aussi dans la catégorie des pertes. La comptabilisation à grande échelle des soldats portés « disparus » débuta pendant la Première Guerre mondiale. Parfois, ceux-ci étaient prisonniers de l’ennemi et la nouvelle de leur absence parvenait à travers le fil de presse. En d’autres circonstances, les soldats portés disparus pouvaient être morts ou déjà enterrés au point d’être méconnaissables. Il ne faut pas se surprendre qu’après la guerre de 1914-1918 d’importants monuments aient été érigés en Europe pour commémorer la mémoire des soldats qui n’ont pas eu de sépultures connues. On pense entre autres au monument de la porte de Menin en Belgique où sont retranscrits les noms de quelque 7,000 soldats canadiens portés disparus pendant cette guerre.

Conclusion

Le calcul des pertes présente un défi de taille pour les historiens militaires. Il y a fréquemment cette tendance chez une armée à sous-estimer ses pertes et, par conséquent, à surestimer celles de l’adversaire. Le calcul est également difficile à établir à des périodes de l’Histoire comme celles de l’Antiquité et du Moyen Âge, où les chercheurs doivent se fier à des données imprécises lorsqu’elles existent. Cependant, même à une époque plus rapprochée de la nôtre, les pertes peuvent être difficiles à calculer. Par exemple, les armées allemande et britannique avaient des façons différentes de recenser leurs soldats blessés.

La seule constance qui existe à une époque où les armées font usage de la technologie dans l’espoir de limiter les pertes est qu’il y aura toujours des soldats malades, déserteurs, tués et faits prisonniers.

Peinture de George Edmund Butler illustrant des soldats néo-zélandais qui évacuent un soldat allemand blessé (novembre 1918).

Résumé de l’histoire militaire du Canada de 1867 à 1914

Quand on parle de l’« histoire militaire du Canada », on fait référence à l’étude des conflits qui se sont déroulés au Canada ou à l’extérieur du pays par l’envoi de troupes, et ce, depuis que notre nation existe. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, on peut dans un premier temps tracer un portrait des premières décennies de cette histoire, de la création du pays en 1867 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Par le fait même, il sera question de la contribution globale des militaires francophones lors des conflits passés, un champ de recherche qui nous intéresse également.

1866-1870 : La Confédération canadienne

Dans le but de se défendre mutuellement contre la menace potentielle posée par les États-Unis au lendemain de la Guerre de Sécession de 1865, la province du Canada, divisée entre l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, s’unissent pour former le nouveau Dominion du Canada. La création d’un nouveau pays, le Canada, allait assurément avoir un impact sur la mise en place d’une force militaire canadienne. Par le fait même, l’armée britannique présente au Canada pour notre défense allait être amenée à se retirer.

Le territoire canadien à la signature du pacte confédératif de juillet 1867.

Le régime de la Confédération canadienne est mis en place le 1er juillet 1867. Le temps d’assurer une transition relative, on assiste au départ progressif de l’armée britannique, qui quitte définitivement le pays en 1871. Le Dominion du Canada doit désormais assumer seul sa défense. Dans les faits, en cas de crise militaire majeure, l’Angleterre s’était engagée à fournir une aide militaire au Canada, tout comme elle continuait d’assurer la défense des côtes maritimes de notre pays. En dépit de la création du Canada moderne en 1867, notre pays restait un Dominion, c’est-à-dire une colonie de l’Empire britannique. Cela veut dire que notre pays était souverain sur le plan de la politique intérieure, mais au niveau de la politique étrangère, la Grande-Bretagne prenait les décisions pour le Canada sur la scène internationale.

En matière de défense, la Loi de la Milice votée en 1868 garantissait la maîtrise politique du Canada sur les forces canadiennes, qui n’en demeuraient pas moins dirigées par un officier général britannique. Bref, on retient que la fondation du Canada amène la création d’un ministère de la Milice qui doit mettre en place les ressources nécessaires à la défense de notre pays. Cela passe par la création d’une force armée professionnelle.

Quelques membres de la Milice canadienne vers 1880.

1871-1883 : Le Canada assume sa défense et lève une armée permanente

Le Canada prit alors la relève dans les installations militaires autrefois occupées par des garnisons britanniques. Par exemple, le fort de Kingston et la citadelle de Québec furent occupés par nos troupes, soit par deux unités d’artillerie permanentes qui y tiendraient garnison. Connues sous le nom de Force permanente, ces unités furent les premières forces régulières à temps plein levées par le Canada sous le régime de la Confédération.

Le contexte politique était aussi différent pour le Canada, notamment parce que les relations avec les États-Unis s’étaient améliorées après 1871 et, sauf à l’occasion de rares périodes de tension, une préparation sérieuse en vue d’une invasion américaine n’était plus nécessaire. En 1876, Ottawa ouvrit le Royal Military College of Canada à Kingston pour contribuer à la professionnalisation du corps des officiers. Sept ans plus tard, en 1883, le gouvernement leva des unités d’infanterie et de cavalerie permanentes, surtout pour entraîner la Milice à temps partiel et servir de force de sécurité intérieure.

L’idée de mettre en place ce genre d’institution d’enseignement était aussi de créer un bassin d’instructeurs capables d’entraîner la milice, c’est-à-dire l’ensemble des réservistes qui s’entraînaient quelques semaines pendant l’année, à l’été surtout, et qui étaient beaucoup plus nombreux que les soldats de métier. Après tout, et en particulier dans la mentalité de l’époque et à cause de problèmes budgétaires, c’était la milice qui était appelée à fournir le principal effort dans la défense du Canada. Pour vous donner une idée du type de forces militaires que nous avions en cette fin de XIXe siècle, nous disposions alors d’une milice dite « active ».

En théorie, tous les hommes valides de 18 à 60 ans étaient susceptibles d’être appelés sous les drapeaux. Dans les faits, seuls les volontaires allaient porter l’uniforme et aucune conscription n’a été formellement imposée à cette époque. Dans un même ordre d’idées, la force de notre armée sur papier en 1869 s’élève à un peu plus de 30,000 hommes sous les drapeaux, la majorité étant des réservistes. Mis à part quelques affrontements, cette milice active passa le plus clair de son temps à s’entraîner avec les moyens du bord, surtout en période estivale. Elle pouvait être mobilisée de temps à autre en cas de troubles à l’ordre public lors de grèves, de manifestations, etc.

Le Collège Militaire Royal de Kingston fondé en 1876.

1873-1885 : L’expansion vers l’Ouest canadien

Dans les années 1870, le Canada prenait de plus en plus d’expansion vers l’ouest, dans les territoires aujourd’hui constitués par le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce contexte d’expansion rapide, le maintien de l’ordre public était tout un défi pour un jeune pays qui cherchait à asseoir son autorité. En 1873, on avait créé la Police montée du Nord-Ouest à cette fin, force qui est aujourd’hui connue sous le nom de la Gendarmerie Royale du Canada.

Par contre, nombreuses étaient les tensions dans l’ouest du Canada. La première mise à l’épreuve de cette nouvelle force armée permanente est survenue lors des expéditions engagées contre les rebelles métis dirigés par Louis Riel à partir de 1870. Ceux-ci réclamaient des droits particuliers et un gouvernement autonome pour les francophones habitant l’ouest du Canada. À cet égard, Ottawa avait refusé aux Métis, qui étaient surtout francophones, des droits fonciers et politiques. Sous la conduite de Louis Riel, les Métis et certains de leurs alliés autochtones prirent les armes.

Descendants à la fois d’Amérindiens et de Canadiens français, les Métis étaient des colons installés dans les territoires que sont aujourd’hui le Manitoba et la Saskatchewan. Une première rébellion était survenue en 1870 et fut réprimée par un mélange de forces britanniques et canadiennes au Manitoba, à un endroit appelé la Rivière Rouge. Plus tard, en 1885, les tensions entre les Métis de Riel et le gouvernement fédéral n’étaient pas plus apaisées et une expédition militaire fut à nouveau organisée contre eux. C’est ce qu’on a appelé la Rébellion du Nord-Ouest de 1885. Celle-ci visait à établir un État indépendant contrôlé par les Métis, dans une région qui forme aujourd’hui la Saskatchewan.

Les Métis ont affronté à plus d’une reprise la police montée canadienne et la milice envoyée par le gouvernement fédéral. Il s’agissait probablement de la plus grande bataille livrée sur le sol canadien depuis la guerre de 1812 contre les États-Unis, et probablement le dernier affrontement livré sur notre territoire depuis.

La bataille de Fish Creek (Saskatchewan, 1885).

1875-1899 : Le Canada et l’impérialisme britannique

Une autre période intéressante de l’histoire militaire canadienne est celle du dernier quart du XIXe siècle. Ce qu’on appelait alors l’« impérialisme » était une forme d’expansion territoriale, économique et culturelle pratiquée à l’échelle mondiale par les grandes puissances. Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et d’autres pays colonisèrent des territoires en Afrique, en Asie et ailleurs pour des raisons militaires et économiques.

Au Canada, le soutien à l’« idée impériale » et à la nécessité de protéger l’Empire était surtout sensible chez les Canadiens d’origine britannique, qui formaient la majorité de la population. Tout en se disant attachés à l’Empire, les gouvernements canadiens successifs cherchèrent à éviter tout engagement militaire à l’appui de la défense impériale. Pourquoi? Parce que ce type d’engagement aurait pu mettre en péril l’unité nationale, car l’opinion publique au Canada français croyait que la participation aux affaires impériales empêchait le Canada d’obtenir une plus grande autonomie face à l’Angleterre.

En rouge, l’Empire britannique en 1897.

1899-1902 : La Guerre des Boers

Dans ce contexte, le premier véritable test pour les forces canadiennes (et pour l’unité nationale!) est survenu lors de la guerre des Boers de 1899 à 1902 en Afrique du Sud. Ce conflit représentait la première véritable intervention de soldats canadiens sur un théâtre d’opérations extérieur.

En résumé, en octobre 1899, l’Empire britannique et les deux petites républiques boers d’Afrique du Sud, le Transvaal et l’État libre d’Orange, entrent en guerre. Les Boers étaient les descendants des premiers colons hollandais établis en Afrique du Sud. Par conséquent, les Britanniques ont fait appel à leurs colonies pour apporter une aide militaire supplémentaire dans le but d’écraser la rébellion en Afrique du Sud.

Carte du théâtre d’opérations sud-africain.

 

Le gouvernement canadien répondit favorablement et envoya un contingent militaire, malgré une opposition de la part des Canadiens français qui s’opposaient à cette guerre. Le succès militaire canadien le plus connu, et la plus importante victoire de l’Empire britannique dans cette guerre à notre avis, eut lieu en février 1900 à Paardeberg, où plus de 4,000 Boers capitulèrent à la suite d’un assaut mené par des Canadiens.

Site de la bataille de Paardeberg, février 1900.

Environ 7,400 Canadiens et du personnel infirmier ont servi en Afrique du Sud entre 1900 et 1902. Un peu plus de 200 soldats canadiens ont trouvé la mort, dans une guerre qui avait divisé la population, car le Québec francophone était contre la participation. Tout comme lors des rébellions dans le Nord-ouest canadien en 1885, on note aussi la participation de quelques Canadiens français à la guerre des Boers, mais il s’agit davantage de cas isolés de soldats intégrés à des unités anglophones, car aucune unité entièrement francophone ne fut formée pour ce conflit. Les succès sur les champs de bataille ont augmenté la confiance des Canadiens et ont fait progresser le nationalisme canadien, mais la guerre accentua aussi les disputes linguistiques et culturelles au pays.

1903-1914 : Le lendemain des Boers ou le besoin de « canadianiser » l’armée

Au lendemain de la guerre sud-africaine, le gouvernement canadien entreprit vers 1903 de « canadianiser » la Milice, notamment en remplaçant par un Canadien l’officier général britannique qui commandait notre armée. L’armée devint plus autonome avec l’ajout d’unités médicales, de transmission, d’ordonnance, d’approvisionnement et de génie.

Le Canada standardisa officiellement, à la britannique, son entraînement militaire et la plus grande partie de son équipement. Les armes demeurent peu nombreuses et souvent désuètes. De plus, les tensions politiques qui augmentaient en Europe ont fait en sorte que le gouvernement canadien a accru ses dépenses militaires. L’entraînement de la Milice s’accélère et les effectifs autorisés de la Force permanente sont portés sur papier à 3000 hommes, plus une réserve de 70,000 hommes. Le Canada améliore également ses défenses côtières et, après bien des débats, créer en 1910 la Marine royale du Canada constituée de deux croiseurs d’un modèle ancien.

Le HMCS Rainbow en 1910.

À cette époque, il n’existe aucune unité francophone quelconque. Les rares Canadiens français à servir dans l’armée se trouvent dispersés dans les unités anglophones. L’armée canadienne est à l’époque très britannique dans sa mentalité et son fonctionnement. L’anglais est la langue de travail et les promotions sont généralement accordées aux militaires anglophones.

D’ailleurs, très peu d’officiers francophones sortent diplômés de Kingston entre la fondation de ce collège jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce sujet ferait l’objet de prochains articles.

De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.