Étiquette : Histoire militaire

Les fortifications: pièces maîtresses et talons d’Achille de la stratégie militaire

Introduction

Les fortifications sont des structures militaires conçues pour défendre ou prévenir l’occupation d’un lieu physique ou d’une localité par une force ennemie. Les fortifications furent érigées depuis tout temps par les hommes et l’archéologie nous révèle une quantité presque infinie d’exemples de la maîtrise de l’art de la fortification par les sociétés anciennes. De ces découvertes, les chercheurs en apprirent également davantage sur les modes de vie de ces mêmes sociétés, telle l’organisation du travail, leur alimentation et ainsi de suite.

Dans cet ordre d’idées, les fortifications peuvent protéger un lieu particulier revêtant une importance stratégique et tactique relative, comme un pont, un passage à gué, ou des bâtiments. Sur une plus grande échelle, un système de fortifications peut assurer la défense de villes entières, comme il peut abriter des armées en campagne, protéger des frontières ou des côtes maritimes. Par ailleurs, l’ingénierie d’une fortification ou d’un système fortifié prend avantage de la nature du terrain et d’autres obstacles naturels afin de renforcer l’efficacité défensive des structures.

Cela dit, et en dépit des usages qui en sont faits, les fortifications érigées à une époque particulière sont représentatives du niveau d’avancement de l’ingénierie militaire et civile. Elles témoignent aussi des tactiques du moment et de la stratégie, comme de la doctrine opérationnelle (pour employer une expression moderne) d’un système militaire. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la doctrine, voire l’idéologie politique, put avoir son importance, car les dirigeants de toutes époques eurent besoin d’asseoir leur autorité en affaiblissant ou en démolissant des fortifications, surtout dans les villes sujettes à de fréquentes rébellions ou qui servirent de bases pour une armée ennemie envahissante. Dans ce contexte, on peut prendre l’exemple du roi de France Louis XIV, qui ordonna avec zèle que soient démolies certaines fortifications urbaines dans le but de soumettre toute la France à son autorité, grâce à une armée qui se professionnalisa à un rythme accéléré.

Les premiers temps des fortifications

Dans ce contexte, il existe à la base deux types de fortifications. Il y a celles érigées sur une base permanente, puis celles construites de façon temporaire afin d’accomplir une mission précise ou de répondre à une urgence particulière. Cet article s’attarde surtout sur le premier modèle, bien que le second ne soit pas à négliger non plus.

Les plus anciennes fortifications consistèrent en de simples monticules de terre sur lesquels furent installées des palissades de bois ou quelconques matériaux naturels pouvant servir d’obstacles, comme des pierres. Un tel aménagement donna d’emblée un avantage au défenseur, ne serait-ce qu’en lui octroyant une position surélevée, ce qui contraignit l’attaquant à grimper la pente et s’épuiser devant un adversaire aux forces prétendument fraîches. De plus, l’érection de monticules ne requit pas de matériau technologique spécifique et sa défense ou sa capture ne demandèrent pas l’élaboration de tactiques sophistiquées. Les anciennes civilisations qui disposèrent de certaines technologies matérielles et de connaissances en ingénierie cherchèrent à renforcer la sécurité de leurs royaumes respectifs en construisant des murs plus épais séparés par de larges fossés, dans le but de protéger leurs cités et autres lieux stratégiques.

De la préhistoire à nos jours, deux principes d'édification des fortifications demeurent: 1) tenir les hauteurs; 2) faire un usage maximal des possibilités défensives offertes par les obstacles naturels du terrain.

Les fortifications sont donc aussi anciennes que les sources écrites le laissent entendre. Dans un cas précis, il est raconté qu’Homère affirma que la cité de Troie posséda un système complexe de fortifications et que plusieurs des cités grecques disposèrent aussi de murailles, dont la cité d’Athènes qui avait érigé un mur la reliant au port fortifié du Pirée. À l’époque impériale, les Romains maîtrisèrent sur le bout des doigts l’art de la fortification permanente pour leurs garnisons, de même que dans la construction de tours et de limes aux frontières (un réseau de fossés et de tours de défense et d’observation), comme ils édifièrent une grande muraille autour de Rome en 275 de notre ère. Dans le but de renforcer le système défensif impérial, les Romains avaient également construit un impressionnant réseau routier qui permettait à des troupes de se déplacer rapidement, ce qui nous amène à dire que ce dernier élément faisait partie intégrante de l’efficacité opérationnelle de leur programme de fortifications.

À l’autre bout de la planète, la construction de la Grande Muraille de Chine débuta au VIIe siècle avant notre ère et elle fut achevée une fois que la dynastie Qin unifia la Chine en 221 av. J.-C. Cette imposante muraille fut constamment entretenue, ce qui inclut une rénovation majeure sous la dynastie Ming entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVIe siècle de notre ère. De nos jours, la Grande Muraille s’étend approximativement sur une distance de 6,000 kilomètres à travers le nord et l’ouest de la Chine.

Parmi les fortifications les plus connues et les plus spectaculaires: la Grande Muraille de Chine. Impressionnante, intimidante et surtout efficace, sa longueur de plus de 6,000 kilomètres témoigne du souci qu'avaient ses bâtisseurs de ne pas prendre à la légère la défense de cet immense territoire. (Photo: Steve Webel)

Du fer à la poudre: la transition médiévale

Bien que les murs constituent la barrière de base des différents systèmes de fortifications, la force principale de ces défenses repose dans les tours et les portes. Par exemple, les armements placés dans les tours couvrent les approches vers les murs et nuisent sérieusement à la progression des forces ennemies qui tenteraient d’escalader ces derniers. De plus, une attention particulière doit être consacrée à la protection des portes, car il est fort probable que l’ennemi cherche à les percer en premier lieu à l’aide de béliers.

L’accroissement des villes posa un autre défi aux ingénieurs chargés d’édifier des fortifications. Ce problème fut particulièrement épineux au lendemain de la chute de l’Empire romain, où il fallut que les spécialistes reconstruisent d’anciennes fortifications détruites ou intègrent celles ayant survécu à divers assauts à leurs nouveaux plans de construction. Au Moyen Âge, les premières croisades amenèrent les Européens en contact avec les systèmes de fortifications de l’Orient, qui formèrent des séries concentriques de murailles à tourelles entourant une citadelle interne. La découpe et les détails architecturaux de ces fortifications orientales inspirèrent les croisés, dont leurs châteaux et fortifications urbaines des siècles suivants reflèteraient ce qu’ils ont vu là-bas. Encore là, cette transmission des savoirs dans l’art de la fortification demeura relative. Si l’on prend l’exemple de ce qui se fit en Asie, on remarque que les Japonais de l’époque médiévale tendirent à construire des châteaux purement « militaires », alors que les Chinois (mise à part la Grande Muraille) concentrèrent leurs énergies sur l’édification de défenses urbaines à vocations multiples.

Le Krak (forteresse) des Chevaliers en Syrie. Défendre un point stratégique, protéger une cité, telles furent les multiples vocations des châteaux croisés de l'époque médiévale, dont plusieurs modèles architecturaux inspirèrent des consctructions similaires en Europe.

Dans un autre ordre d’idées, l’invention de la poudre à canon sonna en partie le glas des fortifications, du moins en ce qui a trait à l’efficacité des murailles verticales. La chute de Constantinople sous le feu de l’artillerie ottomane en 1453 constitue un premier exemple de ce problème. Certes, on réfléchit à des solutions afin d’éviter d’avoir à reconstruire l’ensemble des fortifications, comme celle de placer des pièces d’artillerie montées sur des murailles verticales dans le but d’éloigner l’artillerie ennemie et ainsi assurer un certain effet dissuasif. L’autre solution fut simplement de renforcer les murs verticaux. Encore là, cette dernière solution ne régla pas le problème de la vulnérabilité centrale et grandissante des fortifications verticales. Autrement dit, il ne sert à rien d’épaissir les murs, surtout si les matériaux avec lesquels ils sont construits ne peuvent résister aux tirs directs de l’artillerie.

À la place, la base des murs devait être enterrée plus profondément, ce qui avait pour double avantage de diminuer la partie murale exposée à la surface, en plus de diminuer la visibilité d’ensemble de la forteresse pour l’ennemi qui est en face. C’est ainsi que l’architecture des fortifications qui naquit à l’époque de la Renaissance mit l’emphase sur des murs d’une maçonnerie mieux élaborée construits derrière des fossés garnis à leur tour de remparts. En d’autres termes, ce nouveau système masquerait la principale partie du mur, la protégeant en partie d’un tir direct, comme les remparts pourraient accueillir des batteries d’artillerie chargées de tenir à distance les canons ennemis. Sur ce tout dernier élément, on revient en quelque sorte à la solution envisagée au lendemain immédiat de la chute de Constantinople, à savoir cet usage de canons à des fins défensives afin d’atténuer les points les plus vulnérables des systèmes.

Représentation de l'assaut turc contre Constantinople en 1453. Bien qu'elle ne fut pas le seul élément ayant contribué à la chute de la cité, l'utilisation de l'artillerie força les ingénieurs et constructeurs à revoir les manières d'édifier les fortifications afin d'affronter les nouveaux défis nés des avancées technologiques.

Une autre solution, celle-ci étant beaucoup plus efficace, fut l’aménagement de bastions, qui consistèrent en une « projection » vers l’extérieur (et non vers l’intérieur comme certaines forteresses orientales) d’un mur selon la forme géométrique voulue. Ce type de projection finit par remplacer les tours, sur lesquelles les stratèges comptèrent un peu trop pour assurer la défense. Les bastions pouvaient simultanément remplir des fonctions vitales consistant en la couverture des approches vers les murs, les fossés et les douves. Qui plus est, les bastions ont aussi un rôle d’attirer vers eux le feu ennemi, ce qui constitue en quelque sorte une manœuvre de diversion visant à détourner l’attention de l’ennemi des points plus névralgiques.

Fortifications et technologies de l’armement: un jeu de chat et de souris (XVIIIe – XIXe siècles)

Dans ce contexte suivant l’invention de la poudre à canon, le point culminant dans la science de l’ingénierie de la fortification vint avec les travaux de Vauban en France et de Coehoorn aux Pays-Bas. Vauban obtint la notoriété pour ses innovations constantes, que ce soit dans l’art de la fortification ou celui du siège, avec la mise au point de nouveaux paramètres géométriques, d’ouvrages extérieurs à l’enceinte principale et d’autres systèmes visant à établir un tir d’enfilade sur l’assaillant. Ses innovations obligèrent les stratèges militaires européens du XVIIIe siècle à consacrer leurs énergies afin de sacrifier la finesse et les subtilités esthétiques de l’architecture au profit de l’efficacité et par-dessus tout, de la puissance de feu des défenseurs.

Les développements en matière de fortifications au XIXe siècle remirent à nouveau en question les conceptions des décennies, voire des siècles précédents. Comme c’est souvent le cas, les technologies évolutives de l’armement posèrent de nouvelles menaces, menaces qu’il faut analyser sous l’angle de la réponse fournie à ces « défis ». Par exemple, les inventions de l’obus, du canon rayé et du mortier purent abattre sur des fortifications enterrées d’importantes quantités d’explosifs. En plus de faire effondrer les murs, ces obus plus puissants pouvaient détruire les fossés censés ralentir l’avance de l’infanterie ennemie, comme ils pouvaient neutraliser des pièces d’artillerie trop exposées sur les structures et réduire l’importance des bastions précédemment évoqués.

En plus de mettre en lumière l'importance du support mutuel des différents bastions de la fortification, le Français Vauban réalisa qu'en soi, ce même fortification ne pouvait tout faire. D'autres éléments susceptibles d'enrayer la marche de l'ennemi, comme l'artillerie, les obstacles naturels et ceux faits de la main de l'Homme (ex: chevaux-de-frise) devaient aussi contribuer à l'ensemble du dispositif défensif.

C’est ainsi que les principales puissances militaires européennes durent impérativement moderniser nombre de fortifications désuètes, notamment en y ajoutant des casemates et des tourelles enterrées. Ces derniers éléments s’érigèrent en ayant recours au béton armé, puis en ajoutant des plaques blindées, mais en prenant l’extrême précaution d’ajouter suffisamment de terre afin d’absorber le choc des obus ennemis. Ainsi, la simple forteresse ou muraille urbaine uniforme fut progressivement remplacée par une série de fortifications plus petites et qui purent s’appuyer mutuellement. Ces dernières devaient protéger des villes et des camps militaires retranchés à bonne distance afin de prévenir le bombardement de points névralgiques.

Ces nouveaux forts construits à la fin du XIXe siècle devinrent quasiment des « cuirassés terrestres », dans la mesure où leur armature en béton armé et en acier put enfermer de grandes quantités de munitions dans un vaste espace protégé pour alimenter des tourelles d’artillerie, des casemates et des barbettes rétractables. De concert avec l’évolution de l’armement, celle des fortifications se poursuivit de plus belle au XXe siècle. Les nouvelles fortifications intégrèrent tous les types et toutes les tailles d’ouvrages fortifiés pouvant se supporter mutuellement, tout en accordant suffisamment d’espace pour qu’une importante garnison d’infanterie puisse occuper les enceintes. D’une certaine manière, c’est comme si une armée ainsi retranchée en temps de paix voyait à l’avance à l’organisation du futur champ de bataille dans une zone fortifiée, dont les ouvrages purent désormais être reliés entre eux par de complexes réseaux souterrains.

Les guerres mondiales ou l’obsession de la fortification

L’expérience de la Première Guerre mondiale remit en question l’utilité des fortifications, dont les évolutions architecturales et technologiques furent les conséquences d’une course aux armements effrénée entre les puissances européennes au tournant du XXe siècle. De plus en plus, comme nous l’avons mentionné, les fortifications modernes ressemblèrent à quelques détails près au design des plus puissants navires de guerre de l’époque. Malgré cela, les super obusiers lourds des armées austro-allemandes pulvérisèrent sans trop de difficultés les puissantes forteresses belges de Liège, même que certaines fortifications en France connurent le même sort. Sur le front de l’Est, les fortifications autrichiennes furent malmenées par l’artillerie russe, bien que ces ouvrages purent servir, dans la logique des généraux de l’époque, comme points stabilisateurs des lignes de front, ce que d’aucuns appellent des « lignes d’appui ».

D’un autre côté, la bataille de Verdun de 1916 démontra la valeur non perdue de certaines fortifications, surtout lorsque celles-ci furent bien intégrées dans le dispositif défensif d’une armée consciente des forces et des faiblesses apparentes des ouvrages. Par conséquent, la dernière génération de fortifications qui furent construites dans la période de l’entre-deux-guerres consista en des lignes fortifiées très étendues et moins concentrées. L’objectif premier de ces nouveaux ouvrages serait de protéger le territoire contre toute attaque-surprise (et par définition rapide, mécanisée) à l’aide de garnisons permanentes. Par contre, ce mince filet retardateur devrait être appuyé par de plus puissantes armées de campagne installées à quelques dizaines de kilomètres à l’arrière, dont certains éléments iraient occuper des intervalles plus névralgiques entre des fortifications majeures. Rigide, la défense devait certes l’être, mais en prenant soin, en théorie, d’assurer un minimum d’élasticité.

Le fort de Douaumont (ou ce qu'il en reste) en 1916. Fortement bombardé par les artilleries allemande et française, cette fortification était au coeur du dispositif défensif français de la région de Verdun, qui elle-même devait constituer un obstacle majeur vers Paris. Un seul fort ne pourrait arrêter l'ennemi, mais la logique voulut qu'une série de fortifications pouvant se supporter mutuellement seraient en mesure d'accomplir cette mission.

Non sans surprise, nous faisons allusion à la Ligne Maginot construite en France pendant la période de l’entre-deux-guerres, dans le nord-est et sur une partie de la frontière alpine face à l’Italie. En plus de la puissance de ses ouvrages, nous remarquons une autre caractéristique encore plus importante de la Ligne Maginot, soit son impressionnant réseau de fortifications souterraines associées à d’autres réseaux d’ouvrages de taille moyenne et petite afin de créer une région territoriale fortifiée capable d’arrêter net des assauts ennemis prolongés. Dans une même logique, la Belgique fortifia pour sa part le canal Albert et la Tchécoslovaquie s’appuya sur les obstacles naturels constitués par les montagnes des Sudètes pour en faire de même.

De son côté, l’Allemagne se réarma trop tard pour avoir le temps et les ressources nécessaires afin d’ériger un système similaire à ceux des pays précédemment mentionnés. Elle opta plutôt pour la Ligne Siegfried, qui sans être sous-estimée, ne fut qu’une mince ligne d’ouvrages parsemés en des points névralgiques, le tout appuyé par de classiques obstacles antichars et antipersonnels. Plus ou moins bien entretenue dans le contexte de l’occupation ultérieure de la France et du nord-ouest de l’Europe, la Ligne Siegfried tomba devant les assauts américains à la fin de 1944. Non sans ironie, et selon ce que nous avons vu sur le terrain, le Rhin nous apparaît être un obstacle naturel bien plus difficile à franchir que ne l’eut été la Ligne Siegfried.

Le débat entre historiens sur l'utilité de la Ligne Maginot persiste. En ce qui nous concerne, le gouvernement français de la période de l'entre-deux-guerres prit la bonne décision en la construisant, car elle remplit son premier rôle: dissuader les Allemands d'attaquer à la hauteur du Rhin. Par contre, qu'en était-il du nord de la France, de la Belgique et des Pays-Bas? Quel était le "Plan B" de la France et de ses alliés en cas de débordement par les Allemands des sections non complétées de cet impressionnant système défensif?

Cela dit, les Allemands performèrent de bien plus brillante façon lorsqu’il s’agit, au contraire, de prendre d’assaut des fortifications ennemies lors de la Seconde Guerre mondiale. À titre d’exemple, des troupes spéciales allemandes se lancèrent dans une opération des plus audacieuses contre le puissant fort belge d’Ében-Émael au printemps de 1940. Utilisant notamment des planeurs qui se posèrent directement sur les infrastructures, les forces aéroportées allemandes purent s’emparer sans trop de pertes (quelques soldats tués) de ce fort jugé imprenable. Quant à la Ligne Maginot, l’artillerie allemande alla jusqu’à employer des pièces de calibres de 600 à 800mm. En fin de compte, la Ligne Maginot put tenir jusqu’au moment où l’armée française fut vaincue ailleurs sur le front. On peut alors penser que la Seconde Guerre mondiale vit la « mort clinique » des fortifications. Étant généralement perçu par les historiens comme une guerre qui vit la renaissance du concept d’offensive sous de nouveaux visages tels le bombardement stratégique et les assauts aéroportés et amphibies mécanisés, il apparut difficile de plaider en faveur de nouveaux investissements dans le secteur des fortifications. En d’autres termes, aucun système de fortifications, aussi modernes fussent-ils, ne put enrayer une offensive interarmes bien coordonnée et exécutée par un adversaire déterminé.

Dans une autre optique, notons que les fortifications servirent également à défendre des côtes maritimes. L’évolution architecturale et technologique de ce type d’ouvrages suivit une ligne parallèle à celle des fortifications terrestres et elles purent maintenir pendant plusieurs siècles leur avantage sur les navires de guerre, et ce, même à l’ère de la poudre à canon, des obus et de l’acier. Bien que pouvant être endommagées par les tirs des navires ennemis, les fortifications maritimes purent généralement tenir, jusqu’au moment d’un assaut amphibie qui constitua la plus dangereuse menace. Encore là, il ne faut pas sous-estimer la force d’un système défensif maritime, car jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins, les fortifications maritimes constituèrent des obstacles de taille devant être neutralisés à tout prix avant un assaut amphibie. Le débarquement franco-britannique raté de Gallipoli en 1915 (où quelques ouvrages fortifiés turcs de qualité moyenne purent sérieusement gêner la progression ennemie) demeure à cet égard emblématique.

Une fortification se prend généralement d'assaut par la voie terrestre ou maritime. Par les airs? C'est ce qu'entreprirent avec audace des parachutistes allemands au printemps de 1940 en Belgique, dans le cadre de l'assaut contre la forteresse d'Ében-Émael.

De nos jours, les nations investissent peu dans des systèmes défensifs côtiers permanents, quoique certains États maritimes en Scandinavie, par exemple, disposent de batteries côtières légères, mobiles et modernes. Pour sa part, l’ex-Union soviétique maintint pendant longtemps après la Seconde Guerre mondiale des forteresses maritimes classiques. D’autre part, le développement de la guerre aérienne dut être pris en compte par les ingénieurs militaires. Il n’était plus question de regrouper des forteresses sous prétexte d’assurer une concentration du tir. Bien au contraire, il fallait disperser et enterrer au maximum les ouvrages afin de minimiser les dommages venant des airs.

Conclusion

En ce qui a trait à l’utilité des fortifications au XXIe siècle, nous pensons qu’au moment d’écrire ces lignes, elles servent essentiellement comme abris souterrains à l’intention des états-majors, qui peuvent ainsi coordonner en toute sécurité les opérations en surface. De plus, ces abris servent à l’entreposage de matériel militaire, comme ils peuvent dissimuler des batteries antiaériennes, antimissiles et des missiles stratégiques balistiques. Souvent enterrés dans le creux des montagnes et conçus pour survivre à toutes détonations thermonucléaires, ces abris symbolisent cette opposition éternelle entre la valeur de l’attaque et celle de la défense, une opposition qui remonte aussi loin qu’à l’âge de pierre, à une époque où, comme au XXIe siècle, la terre sert toujours comme premier matériau dans l’érection des fortifications.

L’éducation militaire

Introduction

Le futur général américain Douglas MacArthur, dans son uniforme d'élève-officier à la West Texas Military Academy à la fin du XIXe siècle.

L’éducation militaire réfère généralement à l’instruction prodiguée aux officiers en ce qui a trait aux arts et aux sciences de la guerre, tandis que l’entraînement constitue un terme générique lié à l’instruction donnée aux militaires du rang. Historiquement parlant, l’éducation militaire formelle prit corps à mesure que se complexifia la pratique de la guerre, dans le cadre des avancées technologiques et théoriques y étant rattachées, et ce, tant au niveau de la guerre terrestre que de la guerre navale.

Avant le XVIIIe siècle, la profession militaire fonctionna quelque peu comme une guilde, avec une transmission orale des savoirs comportant des « stages » pour former les apprentis officiers. Par la suite, ces mêmes officiers se virent octroyer des postes selon leur rang dans la société. Ainsi, les familles nobles et militaires exercèrent un contrôle serré sur les nominations dans la plupart des sociétés, si bien que l’entraînement et l’éducation militaires se firent une fois ces mêmes nominations entérinées. Dans certaines sociétés, les hommes de talent issus des couches inférieures de l’armée purent être promus au mérite et selon leur expérience, comme ce fut le cas dans les légions romaines. Là, les soldats les plus talentueux purent gravir les échelons et atteindre certains grades de prestige comme celui de centurion (commandant de compagnie), mais la division des classes fut régulièrement un frein à l’obtention d’un grade supérieur.

L’éducation militaire: la problématique de la transmission orale des savoirs

C’est ainsi que le besoin d’établir des écoles pour la formation des officiers se fit sentir, notamment pour l’éducation des officiers cadets afin de les instruire dans l’art des formations militaires rudimentaires et dans le maniement des armes. Ces premières institutions firent leur apparition en Occident et l’une de leurs missions fut de combler la demande des armées permanentes royales pour des officiers subalternes. Par contre, l’existence de telles écoles ne put enrayer une certaine forme de patronage, dans la mesure où nombreux furent les jeunes officiers inexpérimentés promus en raison de leurs connexions politiques ou familiales. Quoi qu’il en soit, les premières écoles militaires ne disposèrent pas des ressources nécessaires pour donner un entraînement allant au-delà du volet théorique. Elles ne purent se baser que sur l’expérience concrète de la guerre vécue par certains élèves et par celle des membres du corps professoral afin de transmettre des savoirs.

Ce ne fut qu’à la fin du XVIIIe siècle, et un peu plus tôt dans le cas prussien, que des académies militaires ayant pour mandat de préparer des élèves officiers en vue d’une carrière professionnelle dans l’armée virent le jour. En général, ces académies enseignèrent des principes fondamentaux relatifs à l’emploi, par exemple, de l’artillerie, de l’ingénierie militaire et des services techniques qui requirent un niveau de connaissances scientifiques, en plus de fournir l’instruction habituelle dans le maniement des armes et de la manœuvre. Au commencement du siècle suivant, toutes les puissances militaires majeures, et même celles plus petites comme les États-Unis, avaient établi des académies militaires pour l’entraînement des futurs officiers de toutes les branches de l’armée. À cet égard, la première décennie du XIXe siècle vit la fondation de nombreuses académies. Les États allemands en fondèrent plusieurs, tout comme la France établit une académie à Saint-Cyr, l’Angleterre faisant de même à Sandhurst et les États-Unis à West Point. Ces institutions devinrent des modèles qui furent imités par nombre de nations par la suite. Dans le domaine de la marine, les changements technologiques s’inscrivant dans le cadre de la transition entre l’ère de la vapeur et celle de l’acier firent en sorte  que les gouvernements cherchèrent à créer des académies navales, plutôt que de s’en remettre à la traditionnelle transmission orale des savoirs.

Un groupe d'élèves-officiers de l'école militaire de Saint-Cyr au tournant du XXe siècle. Fondée en 1802 sous Napoléon Bonaparte, la devise actuelle de l'institution est: "Ils s'instruisent pour vaincre".

Professionnaliser le corps des officiers

Dans ce contexte, la création de nombreuses académies militaires au début du XIXe siècle répondit à des besoins précis des armées, soit se doter d’un corps d’officiers professionnels et compétents pour administrer et commander la troupe. Une fois de plus, le modèle prussien s’avéra innovateur, dans la mesure où ce système éducationnel issu d’une puissance montante servit, entre autres choses, à préparer une certaine classe de jeunes hommes au service militaire, en particulier dans la formation de futurs officiers d’état-major. Pour assurer l’encadrement de ces derniers, on fonda la célèbre Kriegsakademie à Berlin en 1810. Le type de formation donnée dans cette institution donna le rythme aux autres académies militaires du monde, surtout dans le contexte où les nombreuses victoires militaires de la Prusse-Allemagne établirent certains standards dans la théorie et la pratique de la guerre à l’époque tout au long du XIXe siècle.

De telles académies et autres écoles spécialisées dans le domaine militaire devinrent essentielles à mesure que les armées du monde entrèrent dans l’ère des révolutions industrielle et administrative. Celles-ci furent conséquentes des avancées technologiques et de la standardisation des armées de masse, qui reposèrent sur une conscription du temps de paix et sur la mobilisation des réserves en temps de guerre. Ainsi, les officiers subalternes à partir du XIXe siècle se virent confier des tâches et des responsabilités plus lourdes et complexes allant bien au-delà des manœuvres sur un terrain de parade. Plus encore, l’accroissement des effectifs de la plupart des armées signifia que le système passé favorisant l’attribution des postes-clés aux officiers issus de la noblesse dut être abandonné, comme les académies militaires durent inculquer aux aspirants issus des classes moyennes des notions d’éthique sociale et morale.

Les exigences associées à ces transformations pesèrent plus lourd dans le domaine naval en cette fin du XIXe siècle, à mesure que les technologies maritimes évoluèrent constamment, rendant rapidement des navires désuets, sans compter que les tactiques ne purent être véritablement testées avant le siècle suivant. De plus, la formation des officiers de la marine s’adapta plus difficilement à la pratique d’un leadership exercé dans un contexte où l’expansion des marines militaires se fit par le recrutement de candidats ne venant pas nécessairement du monde marin. Autrefois, les marines eurent tendance à recruter leurs marins parmi les hommes exerçant déjà cette profession dans le monde civil et les officiers provinrent du même milieu. Or, au tournant du XXe siècle, les marines durent recruter dans toutes les couches de la société, ce qui mit de la pression sur les académies navales afin qu’elles forment des officiers capables d’exercer le leadership requis.

Former des officiers d'élite capables d'exercer un commandement en toutes circonstances et sous pression, tel fut le mandat d'institutions miliraires comme la Kriegsakademie de Berlin fondée en 1810.

Ce faisant, on constate que l’éducation militaire du début du XXe siècle suivit deux tangentes, soit une éducation axée sur le volet scientifique et technique, puis une autre forme d’éducation concentrée sur l’art militaire au sens large. Dans le domaine naval, l’éducation prodiguée aux élèves officiers visa à les préparer techniquement à exercer leurs fonctions sur les navires alors en service. De leur côté, les futurs ingénieurs navals reçurent un entraînement technique additionnel, même que les plus prometteurs d’entre eux purent suivre une formation dans une université civile afin de devenir des chercheurs dans la technologie navale. Les aspects tactiques et stratégiques de la guerre navale reçurent aussi une attention particulière dans le cursus académique, surtout à une époque où les puissances investirent passablement dans l’arme navale.

La relation entre l’armée et l’académie

Dans un autre ordre d’idées, les forces terrestres, qui demandèrent davantage d’effectifs, s’attendirent à recevoir des académies des officiers subalternes capables de diriger de petites unités sur le terrain. Certaines académies purent fournir des officiers spécialistes en artillerie, en ingénierie, en communication et dans d’autres champs techniques, bien que certaines nations préférèrent garder des académies dispensant un enseignement général dans les branches traditionnelles des forces armées que sont l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et ainsi de suite. Parallèlement, certaines puissances créèrent des académies chargées de former des officiers d’état-major, soit des militaires capables d’exercer le commandement et l’administration de plus grandes unités. À titre d’exemple, le U.S. Naval War College fondé en 1884 fut parmi les premières institutions militaires pour l’éducation des officiers supérieurs. D’autres branches de l’armée et d’autres nations emboîtèrent le pas, dont l’objectif premier consista à traduire en termes stratégiques les objectifs politiques de la nation.

D’autre part, le niveau d’élitisme et d’exclusivité attribué à l’éducation militaire professionnelle à tous les échelons varia en temps et lieu. Là encore, le modèle allemand servi de précurseur, en ce sens où il imposa cette relation intime entre l’académie militaire et l’état-major général. Dans ces deux cas, et le modèle transparaît également dans l’organisation de l’armée américaine, nous sommes en présence d’un système éducationnel où l’académie forme les élèves et l’état-major devient un lieu de stage en quelque sorte.

Plus tard, l’avènement de la guerre aérienne et la création de forces aériennes apportèrent non seulement le besoin d’établir des académies militaires pour ce nouveau service, mais elles rendirent plus critique le besoin de former des officiers aptes à diriger des opérations combinées, interarmes. Si l’on s’en tient au principe d’entretien d’une armée en temps de paix, ce type d’éducation militaire ne reçut qu’une attention sérieuse au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, les problèmes liés à l’exécution d’opérations combinées (i.e. la difficulté à marier différentes théories et techniques selon les armes) se virent au sein des armées des grandes puissances. Aux États-Unis, les problèmes récurrents expérimentés par les forces armées dans la seconde moitié du XXe siècle contraignirent le gouvernement à entreprendre de vastes réformes en matière d’éducation et d’entraînement militaires dans les années 1990.

Les États-Unis d’alors et leur armée se trouvèrent à un carrefour similaire à la situation vécue par la Prusse au moment de l’établissement de la Kriegsakademie, c’est-à-dire qu’il fallut repenser la conception et la pratique de la guerre à la lumière des connaissances existantes et des besoins futurs, notamment en matière de calculs géopolitiques et géostratégiques. Toujours au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on remarque également que certains services aériens et navals s’associèrent dans l’éducation des officiers, n’hésitant pas à les envoyer dans des universités et des centres de recherches du monde civil.

La presque totalité des nations disposant de forces armées professionnelles se sont dotées d'académies militaires pour assurer la formation des officiers. Ici, le Collège militaire royal du Canada.

Conclusion: la nécessité de la formation continue

En conclusion, on observe que l’éducation militaire actuellement donnée aux futurs officiers n’a que peu en commun avec celle prodiguée il y a deux cents ans. La plupart des académies militaires sont en mesure de fournir une éducation universitaire générale, en plus d’un entraînement technique et théorique qui s’avère essentiel aux officiers dans leurs fonctions futures. Cela étant, la formation se poursuit, si bien que les officiers de toutes les branches sont appelés à suivre d’autres cours sur une base périodique, soit pour maintenir leur niveau de compétence ou pour acquérir (ou pousser) une spécialisation nécessaire aux fonctions liées à un grade supérieur.

Comme mentionné, certains officiers choisiront de s’inscrire dans des universités et centres de recherches civils, dont certains disposent d’ententes de partenariat avec des académies militaires. En fait, certains officiers passeront près du tiers de leur carrière sur les bancs d’école. Enfin, notons que certaines nations mirent sur pied, souvent via leurs académies militaires existantes, des programmes de niveaux collégial et universitaire visant à former leurs militaires du rang. D’une certaine manière, cette réalité reflète la complexité organisationnelle des armées modernes, de même que la pluralité des tâches associées au métier de soldat.

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Le système militaire byzantin : s’adapter pour périr

Un élément important de la réforme militaire byzantine: l'emphase sur la cavalerie lourde.

Le système militaire byzantin commença à se développer à une époque marquée par une série de conjonctures, comme le déplacement de la capitale impériale romaine par l’empereur Constantin 1er en 330, la division en deux parties de l’empire en 376 et la chute de la partie ouest de ce même empire un siècle plus tard. Étant un « descendant direct » de l’Empire romain, le système militaire du début de l’Empire byzantin s’inspira grandement de précédents, voire de réformes mises en branle sous les règnes des derniers empereurs tels Dioclétien et Constantin.

Parmi ces réformes, on observe l’établissement de puissantes frontières fortifiées défendues par des troupes professionnelles bien équipées et ravitaillées, le tout financé à même le trésor public. Initialement, les légions, les forces auxiliaires et les cohortes continuèrent d’exister à titre d’unités militaires, bien qu’à partir du VIe siècle, les termes génériques pour ces unités furent ceux de numerus (en latin) et arithmos ou tagma (en grec), qui signifient simplement « nombre » ou « unité » de soldats. Toujours au VIe siècle, on note également que la stratégie et les tactiques byzantines commencèrent à changer, surtout à la suite de désastres militaires subis devant les Ostrogoths, les Visigoths, les Huns, les Perses et, peut-être plus important encore à partir du milieu du VIIe siècle, les Arabes.

Les réformes visèrent donc l’optimisation de l’efficacité militaire des unités aux frontières, notamment par la création des kaballarika themata, soient des armées de cavalerie légère capables d’exécuter des missions d’embuscades et autres opérations s’apparentant à la guérilla, pour employer une expression relativement plus moderne. Quant à l’infanterie, celle-ci ne disparut évidemment pas, mais elle fut moins valorisée qu’au temps de l’Empire romain. Cette infanterie dut adapter ses tactiques afin de faire face à la montée en puissance de la cavalerie, en particulier face à celle des envahisseurs arabes. Au niveau provincial, les armées byzantines furent réorganisées en unités nommées tourmai, drouggoi et banda, des termes génériques faisant allusion à la taille de ces formations. Chaque tourma était affectée dans une forteresse ou dans une ville fortifiée et elle était commandée par un administrateur militaire local, souvent l’officier le plus haut gradé dans la place.

Avec le déclin des campagnes militaires islamiques au Xe siècle, l’armée byzantine adopta une nouvelle doctrine davantage axée sur l’offensive que la défensive. Pour ce faire, il fallut recruter plus de soldats pour en faire des combattants professionnels, tout en prenant soin de former davantage d’unités de cavalerie et d’infanterie lourdes équipées d’une plus grande variété d’armes. À cela, les armées étaient entraînées afin de pouvoir livrer bataille après de longues marches, tout comme elles devaient servir de forces de garnison lorsque nécessaire.

Le territoire à défendre à l'époque de l'empereur Basile II (vers 1025).

Ce fut également au cours de cette période que plusieurs manuels militaires furent rédigés. Ceux-ci mettaient tous l’emphase sur l’entraînement, la discipline et les tactiques sur les champs de bataille. Lors d’affrontements, les Byzantins virent à ce que la cavalerie et l’infanterie fussent employées équitablement, de manière à pouvoir s’appuyer mutuellement selon les manœuvres à exécuter. La plus importante de toutes ces innovations fut probablement le développement d’une unité de cavalerie lourde nommée la kataphraktoi (ou klibanophoroi), dont les combattants disposèrent d’armures des pieds à la tête, ainsi que leurs montures. L’utilité d’une telle unité sur les champs de bataille consista à former une pointe afin de percer n’importe quelle formation défensive ennemie. Dans l’ensemble, ces innovations furent profitables à l’Empire byzantin. Elles leur permirent de remporter plusieurs engagements militaires importants, du moins jusqu’à la bataille de Manzikert en 1071. Cette défaite face aux Turcs seldjoukides amorça une période de déclin militaire dans l’Empire byzantin, ce qui mena éventuellement à la capture de Constantinople par les chrétiens de la IVe Croisade en 1204.

Représentations de soldats byzantins (Xe - XIIe siècles). S'inspirant grandement de l'armée romaine en ce qui a trait à l'entraînement et à la discipline, l'armée de l'Empire byzantin dut néanmoins s'adapter, entre autres pour contrer la montée en puissance de la cavalerie lourde employée par les nombreux envahisseurs.

Avec la reprise de Constantinople par les armées byzantines en 1261, une nécessaire réorganisation militaire s’ensuivit. Cependant, l’occupation latine de la capitale et sa reconquête finirent par saper les ressources militaires byzantines, en même temps que les frontières géographiques impériales s’étaient dangereusement rétrécies, notamment en Asie Mineure et en Grèce. De plus, malgré les efforts afin de reconstituer une armée professionnelle, le gouvernement byzantin devint de plus en plus dépendant des services de mercenaires étrangers. L’armée de métier put encore profiter, de manière toute relative selon les époques, de l’appui de milices provinciales. Par contre, à mesure que les menaces externes se précisèrent autour de l’empire et que les coffres publics se vidèrent, force fut de constater qu’il y eut de moins en moins de mercenaires pour servir, ce qui contraignit les milices en provinces à défendre leur propre territoire contre les envahisseurs. Leur efficacité demeura donc limitée.

De toute manière, l’Empire byzantin tirait à sa fin. Les nombreuses réformes militaires visant à adapter l’armée aux nouvelles donnes stratégiques et tactiques ne purent assurer à terme la survie de l’empire. En peu de temps, les Serbes parvinrent à conquérir la Macédoine, comme des aventuriers francs étaient parvenus à occuper la Grèce. En fin de compte, l’armée byzantine connut sa fin avec le siège de Constantinople par les Turcs. Ayant vécu leur montée en puissance à l’intérieur même de l’Empire byzantin, les Turcs dirigés par le sultan Mehmed II capturèrent Constantinople en 1453, ce qui mit fin à l’empire et à son armée.

Le musée militaire: messager de la paix

J’ai l’honneur de présenter sur ce blogue un texte de M. André Kirouac, directeur du Musée naval de Québec depuis 1997. Depuis plus de 30 ans, M. Kirouac a œuvré dans des musées, tant au Québec qu’aux États-Unis, qui abordent l’histoire navale ou maritime. Il est également détenteur d’une maîtrise en muséologie de l’Université du Québec à Montréal. Si vous êtes de passage à Québec, je vous recommande la visite du Musée naval, l’une des grandes institutions muséales du Canada. Je vous souhaite une agréable lecture.

http://www.museenavaldequebec.com

Carl Pépin

Le musée militaire: messager de la paix

Le Musée naval de Québec.

Le musée militaire est le seul type de musée qui ne peut espérer voir l’expansion future de ses collections car cela équivaudrait à espérer la suite des guerres.

Depuis des millénaires, l’humain conserve les objets issus de ses guerres. Toutefois, rapportés comme prises de guerre, comme souvenirs personnels ou comme objets potentiellement muséologiques, les objets témoins des guerres n’ont eu aucun effet perceptible sur les décisions relatives au déclenchement ou non d’un conflit. Y a-t-il, un jour, un dirigeant qui a choisi de ne pas aller en guerre après avoir vu un objet de musée qui lui a démontré la cruauté de celles-ci et leurs impacts sur l’humanité? Serait-ce utopique de penser que les musées militaires pourraient un jour influencer les dirigeants? Pourrait-on imaginer que tous les musées militaires ne transmettront plus que des messages de paix à leurs visiteurs? Le directeur du Musée naval de Québec, André Kirouac, examine ici le rôle des musées militaires en tant que messagers de la paix.

Le musée militaire

Pour un musée militaire, il est aussi nécessaire que pour tout autre musée de collectionner et d’interpréter les objets afin de présenter le cours de l’histoire et, dans ce cas, les impacts des guerres. Il serait alors logique, bien qu’utopique, de penser que l’exposition d’objets militaires devrait entraîner une conscientisation telle que la population et ses dirigeants choisiraient de faire la paix et non la guerre. C’est ainsi, qu’en référence à la définition du musée établie par l’ICOM (Conseil international des musées), la nouvelle définition de ce qu’est un musée militaire pourrait prendre cette formulation :

Le musée militaire est une institution permanente, sans but lucratif, qui souhaite ultimement n’acquérir que les témoins matériels et immatériels militaires du passé, qui les conserve et les communique à l’humanité pour des fins de recherche et d’éducation et qui sert la société en la conscientisant aux enjeux et aux  impacts des guerres ainsi qu’aux valeurs de paix.

Cette définition fait référence à l’idée de n’acquérir ultimement que les témoins du passé. Bien que ce souhait soit l’objectif ultime à atteindre, il sera toujours important de conserver, en mémoire et en action, la prépondérance de présenter les impacts dévastateurs des guerres. Au fil des ans, espérons que cette définition de ce qu’est réellement la mission de tous les musées militaires s’internationalise et que le musée militaire soit l’un des vecteurs principaux des valeurs de paix.

L’architecture classique de l’Imperial War Museum, dont la façade à colonnades est adossée à un impressionnant canon qui accueille les visiteurs. Que dire de plus? (Photo. A. Kirouac)

Mission pacifique

Dans le monde muséal, une institution se démarque par sa mission pacifique : le Mémorial de Caen (France); Cité de l’histoire pour la paix. Ce qui est frappant, de prime abord, c’est le fait que la dénomination connue de l’institution soit « Mémorial » et non « Musée ». Malgré cela, toutes les actions du Mémorial sont orientées vers l’objectif souhaité, soit celui de paix et de réconciliation. Ces actions représentent une réelle volonté de souligner les fondements muséologiques du Mémorial et sa mission de conservation des collections historiques.

La signature du Mémorial pour la paix, à Caen (France), rappelle aussi la fracture que laisse les guerres dans la société. (Photo: A. Kirouac)

Selon la mission pacifique du Mémorial, peut-on la généraliser à l’ensemble des musées qui traitent de la question militaire? Les effets, ou impacts, des guerres sont nombreux. L’utopiste dira que l’on apprend de l’histoire. Et pourtant! Doit-on nous aider, nous les réalistes, à apprendre de nos erreurs en utilisant la muséologie militaire comme facilitateur?

Au Canada, le Musée naval de Québec tente aussi de servir la société en la conscientisant aux impacts des guerres et aux valeurs de paix. Au début de l’année 2008, le commandement de la Réserve navale du Canada propriétaire du musée, une entité des Forces canadiennes, a entériné une nouvelle mission qui implique le souhait de voir un jour la disparition des guerres telle que celle qui a été présentée précédemment. Aucun militaire ne peut espérer qu’il y aura toujours des guerres et les responsables militaires du Musée naval de Québec ont osé enchâsser cette notion, par écrit, dans la mission du musée.

Architecture symbolique

En termes de choix pratiques concernant l’architecture même du musée ou de ses composantes techniques, il importe de planifier ces aspects en accord avec l’objectif d’une mission pacifique. De ce fait, de plus en plus de musées militaires construits récemment, le Mémorial de Caen ou le Musée canadien de la Guerre (Ottawa) par exemple, ont choisi de donner à l’architecture de leur édifice un lien étroit avec leur thématique. Une fois de plus, le Mémorial se distingue par son enveloppe extérieure taillée d’un seul bloc fracturé en son centre telle une fissure apparue dans le cours du temps, symbole des guerres qui brisent l’harmonie.

Le Heeresgeschichtliches Museum (Musée militaire autrichien à Vienne). Le grand hall d’entrée de ce musée militaire est orné des statues des héros militaires autrichiens qui accueillent les visiteurs. Le musée abrite entre autres l’automobile dans laquelle l’archiduc Françcois-Ferdinand a été assassiné en 1914. Un intéressant parallèle avec la voiture dite d’Hitler conservé au Musée canadien de la guerre! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée canadien de la Guerre, quant à lui, s’est doté d’une architecture toute en angle rappelant la fragilité de la paix. Comme le soulignait le texte de la mention du prix du Gouverneur général, le concept architectural exprime la notion de régénération qui intègre les diverses étapes de la dévastation, de la renaissance et de l’adaptation. La guerre détruit la nature qui se régénère pourtant, car la force de la vie l’emporte : un processus qui ranime la foi et le courage. Nous basant sur cette description, pouvons-nous y voir une volonté de transmettre des valeurs de paix?

Il semble clair que l’architecture même du musée peut faire office de symbole. Mais, au-delà de cette enveloppe, c’est bien plus au niveau de la transmission du message, via les expositions, que nous pouvons savoir si le musée militaire oriente ses actions selon les valeurs de paix.

Mise en exposition transformée

Sur le plan de l’aménagement intérieur, le lien entre la mission du musée et sa compréhension par le visiteur devient primordial. Il faut savoir qu’au Canada et dans plusieurs pays, à quelques exceptions près, la mise en exposition des musées militaires tient souvent du cabinet de curiosités. On retrouve ainsi un étalage d’objets de toutes sortes placés ensemble en fonction de la thématique d’un conflit particulier ou regroupés de manière chronologique et en fonction des guerres pour lesquelles les musées possèdent des objets. Souvent, l’objectif est de montrer l’ensemble de la collection du musée en une seule, unique et très longue exposition permanente.

Libérer la muséologie militaire de cette sclérose ne sera pas facile, car la tâche éducative à entreprendre demandera que les responsables de ces musées, souvent des militaires, acceptent une transformation de leur façon de penser en matière de muséologie.

Le Musée naval de Québec a développé une approche ethnosociale qui lui permet de passer de la théorie à la pratique muséologique en matière de diffusion et d’exposition. Le Musée postule que la majorité de son public entretient certains préjugés face aux musées militaires.

Le National Maritime Museum à Greenwich en Angleterre a subi une cure de rajeunissement qui se poursuit toujours. La cour intérieure a été recouverte d’une immense verrière qui confère à l’ensemble une ouverture sur l’extérieur. Ce qui ne change toutefois rien à l’appréhension du visiteur devant les objets qui font souvent l’éloge de la Marine anglaise! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée naval de Québec a regroupé les impacts des guerres en sept catégories. Sous le vocable de la Théorie des Impacts©, le Musée a défini qu’une guerre génère des impacts socio-culturels, économiques, politiques, scientifiques et technologiques, militaires, environnementaux et psychologiques. Chacun de ces impacts agit directement sur la société et ses composantes. Chacun, avant, pendant et après un conflit, entraîne une modification des comportements et du futur des sociétés.

C’est ainsi que la mise en exposition proposée comporte trois niveaux de lecture. L’ensemble de la démarche, que ce soit du design de l’exposition jusqu’à la rédaction des cartels, repose sur la présentation première d’un objet vedette qui illustre le mieux les impacts d’une guerre. Cet objet est choisi soigneusement selon lien entre l’objet potentiel et une ou des personnes qui y sont associées, par exemple. Le simple contact avec l’objet vedette est ainsi le premier niveau de lecture alors que le récit qui décrit la relation entre le témoin et l’objet constitue le deuxième niveau de lecture. Le visiteur, par cette mise en relation avec l’objet, s’identifie au témoin et se découvre un intérêt pour l’histoire que l’on veut lui raconter. L’intérêt capté, le visiteur est ensuite amené à, dans le troisième niveau de lecture, approfondir la guerre ou le fait militaire en découvrant ses impacts.

Si la transformation est réussie, le visiteur aura une meilleure compréhension, à la fois d’une guerre et de ses différents impacts.

Un canon accueille les visiteurs devant ce célèbre musée anglais. Nul ne peut y entrer sans contourner ce symbole guerrier. (Photo: A. Kirouac)

Le visiteur tourné vers la paix

Devant les objets témoins soigneusement sélectionnés, le visiteur est mis en relation, par le biais d’un récit historique, avec les acteurs qui étaient en contact avec l’objet présenté. La conjonction de la relation objet et acteur(s) permet au visiteur de s’identifier aux personnes et de pénétrer dans l’histoire de l’objet, dans celle de l’acteur et, ultimement, au cœur de l’histoire.

Cette plus grande conscience des impacts d’un conflit devrait susciter un désir de paix qui orientera les décisions du visiteur et ses actions vers cet objectif pacifique afin d’éviter le plus possible les guerres puisqu’elles génèrent de conséquences désastreuses pour la société et sa population. Peut-on ensuite espérer que cette compréhension amènera à une conscientisation relative à la pertinence de se battre? Et que la perception du visiteur sera modifiée et qu’il sera enclin à penser et à agir en termes de paix plutôt que de guerre?

Conclusion

En introduction nous nous demandions, s’il était utopique de penser que les musées militaires pourront un jour influencer les dirigeants et si nous pouvions imaginer un musée militaire transmettant un message de paix à ses visiteurs? La réponse est simple, car la simple logique et l’éthique nous obligent de répondre par l’affirmative. Le musée militaire doit être l’un des acteurs principaux de la promotion de la paix auprès des dirigeants et de la population, car c’est lui qui conserve la mémoire tangible des guerres et c’est son devoir de faire témoigner ses objets et de transmettre le message des combattants qui disent tous « plus jamais la guerre ». Ces combattants disparus, que reste-t-il sinon les objets? Et, qui les conserve? Qui les présente? Qui doit faire vivre le message? Réponse : le musée militaire! Le visiteur agira-t-il par la suite en termes de paix? Un dirigeant modifiera-t-il sa décision de partir en guerre? Nul ne peut le savoir, mais il est du devoir du musée militaire d’être messager de paix.

Personne ne peut souhaiter que les guerres perdurent afin de poursuivre l’enrichissement de sa collection. Dans ce cas, il orientera ses actions vers l’éventualité de ne plus avoir à collectionner les objets d’un présent ou d’un futur, faute de guerres! Qui sait si les objets ne pourraient pas aussi conduire les militaires eux-mêmes à une réflexion sur les notions de guerre et de paix comme si les combattants d’autrefois avaient voulu introduire, inconsciemment par leurs objets rapportés, les germes de la paix au sein même des troupes du futur?

Il sera donc toujours primordial de chercher à comprendre, à interpréter et à présenter ce que sont et furent les guerres.

Plage de Bernières-sur-Mer, Normandie (France). Sur cette plage baptisée JUNO, devant cette maison devenue célèbre, les troupes canadiennes mirent pied à terre le 6 juin 1944. Les objets témoins de ce moment historique demeurent alors que la majorité des combattants sont disparus. Quel est le message que ces objets nous transmettent si ce n’est que de favoriser les valeurs de paix? (Photo: A. Kirouac)

http://www.museenavaldequebec.com