Étiquette : Histoire militaire

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Le système militaire byzantin : s’adapter pour périr

Un élément important de la réforme militaire byzantine: l'emphase sur la cavalerie lourde.

Le système militaire byzantin commença à se développer à une époque marquée par une série de conjonctures, comme le déplacement de la capitale impériale romaine par l’empereur Constantin 1er en 330, la division en deux parties de l’empire en 376 et la chute de la partie ouest de ce même empire un siècle plus tard. Étant un « descendant direct » de l’Empire romain, le système militaire du début de l’Empire byzantin s’inspira grandement de précédents, voire de réformes mises en branle sous les règnes des derniers empereurs tels Dioclétien et Constantin.

Parmi ces réformes, on observe l’établissement de puissantes frontières fortifiées défendues par des troupes professionnelles bien équipées et ravitaillées, le tout financé à même le trésor public. Initialement, les légions, les forces auxiliaires et les cohortes continuèrent d’exister à titre d’unités militaires, bien qu’à partir du VIe siècle, les termes génériques pour ces unités furent ceux de numerus (en latin) et arithmos ou tagma (en grec), qui signifient simplement « nombre » ou « unité » de soldats. Toujours au VIe siècle, on note également que la stratégie et les tactiques byzantines commencèrent à changer, surtout à la suite de désastres militaires subis devant les Ostrogoths, les Visigoths, les Huns, les Perses et, peut-être plus important encore à partir du milieu du VIIe siècle, les Arabes.

Les réformes visèrent donc l’optimisation de l’efficacité militaire des unités aux frontières, notamment par la création des kaballarika themata, soient des armées de cavalerie légère capables d’exécuter des missions d’embuscades et autres opérations s’apparentant à la guérilla, pour employer une expression relativement plus moderne. Quant à l’infanterie, celle-ci ne disparut évidemment pas, mais elle fut moins valorisée qu’au temps de l’Empire romain. Cette infanterie dut adapter ses tactiques afin de faire face à la montée en puissance de la cavalerie, en particulier face à celle des envahisseurs arabes. Au niveau provincial, les armées byzantines furent réorganisées en unités nommées tourmai, drouggoi et banda, des termes génériques faisant allusion à la taille de ces formations. Chaque tourma était affectée dans une forteresse ou dans une ville fortifiée et elle était commandée par un administrateur militaire local, souvent l’officier le plus haut gradé dans la place.

Avec le déclin des campagnes militaires islamiques au Xe siècle, l’armée byzantine adopta une nouvelle doctrine davantage axée sur l’offensive que la défensive. Pour ce faire, il fallut recruter plus de soldats pour en faire des combattants professionnels, tout en prenant soin de former davantage d’unités de cavalerie et d’infanterie lourdes équipées d’une plus grande variété d’armes. À cela, les armées étaient entraînées afin de pouvoir livrer bataille après de longues marches, tout comme elles devaient servir de forces de garnison lorsque nécessaire.

Le territoire à défendre à l'époque de l'empereur Basile II (vers 1025).

Ce fut également au cours de cette période que plusieurs manuels militaires furent rédigés. Ceux-ci mettaient tous l’emphase sur l’entraînement, la discipline et les tactiques sur les champs de bataille. Lors d’affrontements, les Byzantins virent à ce que la cavalerie et l’infanterie fussent employées équitablement, de manière à pouvoir s’appuyer mutuellement selon les manœuvres à exécuter. La plus importante de toutes ces innovations fut probablement le développement d’une unité de cavalerie lourde nommée la kataphraktoi (ou klibanophoroi), dont les combattants disposèrent d’armures des pieds à la tête, ainsi que leurs montures. L’utilité d’une telle unité sur les champs de bataille consista à former une pointe afin de percer n’importe quelle formation défensive ennemie. Dans l’ensemble, ces innovations furent profitables à l’Empire byzantin. Elles leur permirent de remporter plusieurs engagements militaires importants, du moins jusqu’à la bataille de Manzikert en 1071. Cette défaite face aux Turcs seldjoukides amorça une période de déclin militaire dans l’Empire byzantin, ce qui mena éventuellement à la capture de Constantinople par les chrétiens de la IVe Croisade en 1204.

Représentations de soldats byzantins (Xe - XIIe siècles). S'inspirant grandement de l'armée romaine en ce qui a trait à l'entraînement et à la discipline, l'armée de l'Empire byzantin dut néanmoins s'adapter, entre autres pour contrer la montée en puissance de la cavalerie lourde employée par les nombreux envahisseurs.

Avec la reprise de Constantinople par les armées byzantines en 1261, une nécessaire réorganisation militaire s’ensuivit. Cependant, l’occupation latine de la capitale et sa reconquête finirent par saper les ressources militaires byzantines, en même temps que les frontières géographiques impériales s’étaient dangereusement rétrécies, notamment en Asie Mineure et en Grèce. De plus, malgré les efforts afin de reconstituer une armée professionnelle, le gouvernement byzantin devint de plus en plus dépendant des services de mercenaires étrangers. L’armée de métier put encore profiter, de manière toute relative selon les époques, de l’appui de milices provinciales. Par contre, à mesure que les menaces externes se précisèrent autour de l’empire et que les coffres publics se vidèrent, force fut de constater qu’il y eut de moins en moins de mercenaires pour servir, ce qui contraignit les milices en provinces à défendre leur propre territoire contre les envahisseurs. Leur efficacité demeura donc limitée.

De toute manière, l’Empire byzantin tirait à sa fin. Les nombreuses réformes militaires visant à adapter l’armée aux nouvelles donnes stratégiques et tactiques ne purent assurer à terme la survie de l’empire. En peu de temps, les Serbes parvinrent à conquérir la Macédoine, comme des aventuriers francs étaient parvenus à occuper la Grèce. En fin de compte, l’armée byzantine connut sa fin avec le siège de Constantinople par les Turcs. Ayant vécu leur montée en puissance à l’intérieur même de l’Empire byzantin, les Turcs dirigés par le sultan Mehmed II capturèrent Constantinople en 1453, ce qui mit fin à l’empire et à son armée.

Le musée militaire: messager de la paix

J’ai l’honneur de présenter sur ce blogue un texte de M. André Kirouac, directeur du Musée naval de Québec depuis 1997. Depuis plus de 30 ans, M. Kirouac a œuvré dans des musées, tant au Québec qu’aux États-Unis, qui abordent l’histoire navale ou maritime. Il est également détenteur d’une maîtrise en muséologie de l’Université du Québec à Montréal. Si vous êtes de passage à Québec, je vous recommande la visite du Musée naval, l’une des grandes institutions muséales du Canada. Je vous souhaite une agréable lecture.

http://www.museenavaldequebec.com

Carl Pépin

Le musée militaire: messager de la paix

Le Musée naval de Québec.

Le musée militaire est le seul type de musée qui ne peut espérer voir l’expansion future de ses collections car cela équivaudrait à espérer la suite des guerres.

Depuis des millénaires, l’humain conserve les objets issus de ses guerres. Toutefois, rapportés comme prises de guerre, comme souvenirs personnels ou comme objets potentiellement muséologiques, les objets témoins des guerres n’ont eu aucun effet perceptible sur les décisions relatives au déclenchement ou non d’un conflit. Y a-t-il, un jour, un dirigeant qui a choisi de ne pas aller en guerre après avoir vu un objet de musée qui lui a démontré la cruauté de celles-ci et leurs impacts sur l’humanité? Serait-ce utopique de penser que les musées militaires pourraient un jour influencer les dirigeants? Pourrait-on imaginer que tous les musées militaires ne transmettront plus que des messages de paix à leurs visiteurs? Le directeur du Musée naval de Québec, André Kirouac, examine ici le rôle des musées militaires en tant que messagers de la paix.

Le musée militaire

Pour un musée militaire, il est aussi nécessaire que pour tout autre musée de collectionner et d’interpréter les objets afin de présenter le cours de l’histoire et, dans ce cas, les impacts des guerres. Il serait alors logique, bien qu’utopique, de penser que l’exposition d’objets militaires devrait entraîner une conscientisation telle que la population et ses dirigeants choisiraient de faire la paix et non la guerre. C’est ainsi, qu’en référence à la définition du musée établie par l’ICOM (Conseil international des musées), la nouvelle définition de ce qu’est un musée militaire pourrait prendre cette formulation :

Le musée militaire est une institution permanente, sans but lucratif, qui souhaite ultimement n’acquérir que les témoins matériels et immatériels militaires du passé, qui les conserve et les communique à l’humanité pour des fins de recherche et d’éducation et qui sert la société en la conscientisant aux enjeux et aux  impacts des guerres ainsi qu’aux valeurs de paix.

Cette définition fait référence à l’idée de n’acquérir ultimement que les témoins du passé. Bien que ce souhait soit l’objectif ultime à atteindre, il sera toujours important de conserver, en mémoire et en action, la prépondérance de présenter les impacts dévastateurs des guerres. Au fil des ans, espérons que cette définition de ce qu’est réellement la mission de tous les musées militaires s’internationalise et que le musée militaire soit l’un des vecteurs principaux des valeurs de paix.

L’architecture classique de l’Imperial War Museum, dont la façade à colonnades est adossée à un impressionnant canon qui accueille les visiteurs. Que dire de plus? (Photo. A. Kirouac)

Mission pacifique

Dans le monde muséal, une institution se démarque par sa mission pacifique : le Mémorial de Caen (France); Cité de l’histoire pour la paix. Ce qui est frappant, de prime abord, c’est le fait que la dénomination connue de l’institution soit « Mémorial » et non « Musée ». Malgré cela, toutes les actions du Mémorial sont orientées vers l’objectif souhaité, soit celui de paix et de réconciliation. Ces actions représentent une réelle volonté de souligner les fondements muséologiques du Mémorial et sa mission de conservation des collections historiques.

La signature du Mémorial pour la paix, à Caen (France), rappelle aussi la fracture que laisse les guerres dans la société. (Photo: A. Kirouac)

Selon la mission pacifique du Mémorial, peut-on la généraliser à l’ensemble des musées qui traitent de la question militaire? Les effets, ou impacts, des guerres sont nombreux. L’utopiste dira que l’on apprend de l’histoire. Et pourtant! Doit-on nous aider, nous les réalistes, à apprendre de nos erreurs en utilisant la muséologie militaire comme facilitateur?

Au Canada, le Musée naval de Québec tente aussi de servir la société en la conscientisant aux impacts des guerres et aux valeurs de paix. Au début de l’année 2008, le commandement de la Réserve navale du Canada propriétaire du musée, une entité des Forces canadiennes, a entériné une nouvelle mission qui implique le souhait de voir un jour la disparition des guerres telle que celle qui a été présentée précédemment. Aucun militaire ne peut espérer qu’il y aura toujours des guerres et les responsables militaires du Musée naval de Québec ont osé enchâsser cette notion, par écrit, dans la mission du musée.

Architecture symbolique

En termes de choix pratiques concernant l’architecture même du musée ou de ses composantes techniques, il importe de planifier ces aspects en accord avec l’objectif d’une mission pacifique. De ce fait, de plus en plus de musées militaires construits récemment, le Mémorial de Caen ou le Musée canadien de la Guerre (Ottawa) par exemple, ont choisi de donner à l’architecture de leur édifice un lien étroit avec leur thématique. Une fois de plus, le Mémorial se distingue par son enveloppe extérieure taillée d’un seul bloc fracturé en son centre telle une fissure apparue dans le cours du temps, symbole des guerres qui brisent l’harmonie.

Le Heeresgeschichtliches Museum (Musée militaire autrichien à Vienne). Le grand hall d’entrée de ce musée militaire est orné des statues des héros militaires autrichiens qui accueillent les visiteurs. Le musée abrite entre autres l’automobile dans laquelle l’archiduc Françcois-Ferdinand a été assassiné en 1914. Un intéressant parallèle avec la voiture dite d’Hitler conservé au Musée canadien de la guerre! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée canadien de la Guerre, quant à lui, s’est doté d’une architecture toute en angle rappelant la fragilité de la paix. Comme le soulignait le texte de la mention du prix du Gouverneur général, le concept architectural exprime la notion de régénération qui intègre les diverses étapes de la dévastation, de la renaissance et de l’adaptation. La guerre détruit la nature qui se régénère pourtant, car la force de la vie l’emporte : un processus qui ranime la foi et le courage. Nous basant sur cette description, pouvons-nous y voir une volonté de transmettre des valeurs de paix?

Il semble clair que l’architecture même du musée peut faire office de symbole. Mais, au-delà de cette enveloppe, c’est bien plus au niveau de la transmission du message, via les expositions, que nous pouvons savoir si le musée militaire oriente ses actions selon les valeurs de paix.

Mise en exposition transformée

Sur le plan de l’aménagement intérieur, le lien entre la mission du musée et sa compréhension par le visiteur devient primordial. Il faut savoir qu’au Canada et dans plusieurs pays, à quelques exceptions près, la mise en exposition des musées militaires tient souvent du cabinet de curiosités. On retrouve ainsi un étalage d’objets de toutes sortes placés ensemble en fonction de la thématique d’un conflit particulier ou regroupés de manière chronologique et en fonction des guerres pour lesquelles les musées possèdent des objets. Souvent, l’objectif est de montrer l’ensemble de la collection du musée en une seule, unique et très longue exposition permanente.

Libérer la muséologie militaire de cette sclérose ne sera pas facile, car la tâche éducative à entreprendre demandera que les responsables de ces musées, souvent des militaires, acceptent une transformation de leur façon de penser en matière de muséologie.

Le Musée naval de Québec a développé une approche ethnosociale qui lui permet de passer de la théorie à la pratique muséologique en matière de diffusion et d’exposition. Le Musée postule que la majorité de son public entretient certains préjugés face aux musées militaires.

Le National Maritime Museum à Greenwich en Angleterre a subi une cure de rajeunissement qui se poursuit toujours. La cour intérieure a été recouverte d’une immense verrière qui confère à l’ensemble une ouverture sur l’extérieur. Ce qui ne change toutefois rien à l’appréhension du visiteur devant les objets qui font souvent l’éloge de la Marine anglaise! (Photo: A. Kirouac)

Le Musée naval de Québec a regroupé les impacts des guerres en sept catégories. Sous le vocable de la Théorie des Impacts©, le Musée a défini qu’une guerre génère des impacts socio-culturels, économiques, politiques, scientifiques et technologiques, militaires, environnementaux et psychologiques. Chacun de ces impacts agit directement sur la société et ses composantes. Chacun, avant, pendant et après un conflit, entraîne une modification des comportements et du futur des sociétés.

C’est ainsi que la mise en exposition proposée comporte trois niveaux de lecture. L’ensemble de la démarche, que ce soit du design de l’exposition jusqu’à la rédaction des cartels, repose sur la présentation première d’un objet vedette qui illustre le mieux les impacts d’une guerre. Cet objet est choisi soigneusement selon lien entre l’objet potentiel et une ou des personnes qui y sont associées, par exemple. Le simple contact avec l’objet vedette est ainsi le premier niveau de lecture alors que le récit qui décrit la relation entre le témoin et l’objet constitue le deuxième niveau de lecture. Le visiteur, par cette mise en relation avec l’objet, s’identifie au témoin et se découvre un intérêt pour l’histoire que l’on veut lui raconter. L’intérêt capté, le visiteur est ensuite amené à, dans le troisième niveau de lecture, approfondir la guerre ou le fait militaire en découvrant ses impacts.

Si la transformation est réussie, le visiteur aura une meilleure compréhension, à la fois d’une guerre et de ses différents impacts.

Un canon accueille les visiteurs devant ce célèbre musée anglais. Nul ne peut y entrer sans contourner ce symbole guerrier. (Photo: A. Kirouac)

Le visiteur tourné vers la paix

Devant les objets témoins soigneusement sélectionnés, le visiteur est mis en relation, par le biais d’un récit historique, avec les acteurs qui étaient en contact avec l’objet présenté. La conjonction de la relation objet et acteur(s) permet au visiteur de s’identifier aux personnes et de pénétrer dans l’histoire de l’objet, dans celle de l’acteur et, ultimement, au cœur de l’histoire.

Cette plus grande conscience des impacts d’un conflit devrait susciter un désir de paix qui orientera les décisions du visiteur et ses actions vers cet objectif pacifique afin d’éviter le plus possible les guerres puisqu’elles génèrent de conséquences désastreuses pour la société et sa population. Peut-on ensuite espérer que cette compréhension amènera à une conscientisation relative à la pertinence de se battre? Et que la perception du visiteur sera modifiée et qu’il sera enclin à penser et à agir en termes de paix plutôt que de guerre?

Conclusion

En introduction nous nous demandions, s’il était utopique de penser que les musées militaires pourront un jour influencer les dirigeants et si nous pouvions imaginer un musée militaire transmettant un message de paix à ses visiteurs? La réponse est simple, car la simple logique et l’éthique nous obligent de répondre par l’affirmative. Le musée militaire doit être l’un des acteurs principaux de la promotion de la paix auprès des dirigeants et de la population, car c’est lui qui conserve la mémoire tangible des guerres et c’est son devoir de faire témoigner ses objets et de transmettre le message des combattants qui disent tous « plus jamais la guerre ». Ces combattants disparus, que reste-t-il sinon les objets? Et, qui les conserve? Qui les présente? Qui doit faire vivre le message? Réponse : le musée militaire! Le visiteur agira-t-il par la suite en termes de paix? Un dirigeant modifiera-t-il sa décision de partir en guerre? Nul ne peut le savoir, mais il est du devoir du musée militaire d’être messager de paix.

Personne ne peut souhaiter que les guerres perdurent afin de poursuivre l’enrichissement de sa collection. Dans ce cas, il orientera ses actions vers l’éventualité de ne plus avoir à collectionner les objets d’un présent ou d’un futur, faute de guerres! Qui sait si les objets ne pourraient pas aussi conduire les militaires eux-mêmes à une réflexion sur les notions de guerre et de paix comme si les combattants d’autrefois avaient voulu introduire, inconsciemment par leurs objets rapportés, les germes de la paix au sein même des troupes du futur?

Il sera donc toujours primordial de chercher à comprendre, à interpréter et à présenter ce que sont et furent les guerres.

Plage de Bernières-sur-Mer, Normandie (France). Sur cette plage baptisée JUNO, devant cette maison devenue célèbre, les troupes canadiennes mirent pied à terre le 6 juin 1944. Les objets témoins de ce moment historique demeurent alors que la majorité des combattants sont disparus. Quel est le message que ces objets nous transmettent si ce n’est que de favoriser les valeurs de paix? (Photo: A. Kirouac)

http://www.museenavaldequebec.com

Histoire de l’artillerie: Seconde partie

1914-1918: une guerre d’artillerie

Toutes les avancées technologiques en matière d’artillerie au tournant du XXe siècle seront testées quelques années plus tard lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Cette guerre en fut une d’artillerie, même si les armées européennes étaient mal équipées dans ce domaine au début des hostilités. À mesure que la guerre progressa, l’impasse tactique et opérationnelle força les belligérants à s’enterrer dans des tranchées, notamment parce que la technologie de la puissance de feu, tant dans l’infanterie que dans l’artillerie, fut temporairement beaucoup plus développée que les technologies associées à la mobilité et à la manœuvre. Parmi les exemples les plus spectaculaires d’avancées technologies, notons l’immense obusier allemand de 420mm communément appelé la Grosse Bertha, qui démolit sans trop de difficultés les forteresses belges pendant l’invasion de 1914. On peut penser aussi à cet autre immense canon allemand de 210mm, le Canon de Paris, qui pouvait bombarder la capitale française en 1918 d’une distance de 120 kilomètres.

Un obusier allemand de la firme Krupp de calibre 420mm vulgairement nommé la "Grosse Bertha". C'est avec ce type d'artillerie que les Allemands parvinrent à détruire le système de fortifications belges lors de l'invasion de 1914.

En fait, du début de la guerre jusqu’à l’été de 1917 au moins, toutes les armées de l’époque tentèrent d’obtenir la destruction complète de l’ennemi grâce à l’artillerie. Il va sans dire que cela ne fonctionna jamais. À titre d’exemple, on observe qu’en dépit d’une préparation d’artillerie ininterrompue d’une semaine, où un million d’obus furent tirés, l’infanterie britannique sur la Somme encaissa des pertes de 60,000 hommes pour la seule journée du 1er juillet 1916. À cette époque, cependant, les experts artilleurs commencèrent à raisonner autrement, dans la mesure où l’artillerie devrait plutôt être utilisée à des fins de neutralisation, au lieu de destruction de l’ennemi. L’idée était de contraindre l’ennemi à garder la tête baissée suffisamment longtemps afin que l’infanterie amie puisse atteindre son objectif.

Dans les faits, cette approche en apparence « nouvelle » ne l’était pas, puisqu’elle consistait à revenir au vieux principe de coordination du tir et de la manœuvre. Néanmoins, certains officiers se firent les promoteurs de la neutralisation. Parmi eux, le colonel allemand Georg Bruchmüller, dont l’influence se fait encore sentir de nos jours en ce qui concerne les principes de l’appui-feu au niveau tactique. Plutôt que d’effectuer des tirs de préparation qui pouvaient durer des semaines, le colonel Bruchmüller suggéra que l’attention de l’artillerie allemande soit concentrée sur la neutralisation au lieu de la destruction, ce qui permettrait d’atteindre de meilleurs résultats, et ce, en l’espace de quelques heures.

Le colonel Georg Bruchmüller, dont l'influence sur le développement des tactiques d'artillerie se fait encore sentir de nos jours.

Dans ce contexte, on peut affirmer que la Première Guerre mondiale fut une époque de développements technologiques considérables pour l’artillerie, car de nombreuses techniques et tactiques mises au point alors sont toujours utilisées. Par exemple, l’un des officiers sous les ordres de Bruchmüller, le capitaine Erich Pulkowski, développa une méthode mathématique visant à neutraliser l’influence des conditions météorologiques sur le tir. À la fin de la guerre, la complexité de la science entourant les méthodes de tir avait fait en sorte que toutes les armées d’alors comprenaient dans leurs rangs des détachements d’artilleurs entraînés à ajuster le tir selon le son et la lumière de l’obus. Ces techniques existent toujours au XXIe siècle, à la différence qu’elles sont désormais informatisées.

En ce qui a trait aux obus utilisés pendant la guerre de 1914-1918, disons qu’en premier lieu, le shrapnel était la munition de prédilection en 1914. Par contre, quatre ans plus tard, le shrapnel avait à peu de chose près disparu parce que, bien qu’étant efficace contre des troupes en terrain ouvert, il était terriblement mauvais contre des soldats bien enterrés. Ce furent les obus explosifs qui prirent le relais du shrapnel, du moins pour détruire les tranchées et les barbelés, quoique la taille des morceaux fragmentés lors de l’explosion était trop grosse, ce qui le rendit plus ou moins efficace pour éliminer simultanément une certaine quantité de soldats ennemis. Cela étant, la technologie s’améliora à son tour, si bien qu’à la fin des hostilités, les obus étaient plus dangereux que jamais. En effet, la composition chimique de la charge explosive et la composition métallurgique du boîtier avaient été perfectionnées au point que l’effet de fragmentation de l’obus explosif était égal, voire meilleur que le shrapnel. De plus, l’introduction d’amorces mécaniques à cadran permit de mieux calculer le moment de l’explosion en plein vol, surtout pour le shrapnel. Enfin, notons que la guerre de 1914-1918 vit l’utilisation d’autres types d’obus, tel l’obus à gaz, à fumée et à illumination du style flashbang.

La Première Guerre mondiale vit également l’apparition de deux nouvelles formes d’artillerie, celle antiaérienne et celle antichar. L’artillerie antichar fut restreinte en 1914-1918, surtout en comparaison d’autres conflits comme la guerre de Corée, tout comme son emploi releva rapidement de l’infanterie. En effet, l’infanterie fut dotée d’armes sans recul comme le bazooka (ou le Panzerfaust allemand) lors de la Seconde Guerre mondiale. Spécifions aussi qu’au tournant du XXIe siècle, l’hélicoptère reprit à l’infanterie le gros de la tâche d’éliminer les chars ennemis. Quant à l’artillerie antiaérienne, sa fonction était originellement assumée par le personnel de l’artillerie côtière, étant donné leurs compétences pour engager des cibles mouvantes. Il est clair cependant que le développement de l’avion et du missile rendit l’artillerie côtière obsolète vers la fin de la guerre de 1939-1945, si bien que la plupart des unités d’artillerie antiaérienne sont armées elles aussi de missiles, tendant ainsi à délaisser le canon.

En plus d'une production massive de canons et d'une consommation effarante de munitions, la Première Guerre mondiale démontre, comme n'importe quelle autre conflit passé et présent, que l'opération d'une pièce relève d'abord et avant tout d'un travail d'équipe.

Les années qui précédèrent le début de la Première Guerre mondiale virent les armées du monde se départir majoritairement de leurs arsenaux de mortiers. Par contre, l’apparition de complexes systèmes de tranchées marqua en quelque sorte une période de renaissance de cette arme. Vers 1916, on peut dire que toutes les armées disposaient d’unités de mortiers de tranchées spécialisées, des formations équipées de ces armes aux mécanismes plus sophistiqués. Par exemple, les Britanniques introduisirent le mortier Stokes, qui consista simplement en un tube creux alimenté par la bouche avec un percuteur fixé à la base. La simple gravité entraînait l’obus vers le bas, frappait le percuteur, amorçant ainsi la charge qui repartait dans les airs. En fait, tous les mortiers modernes sont des descendants directs du Stokes et sont affectés comme arme d’infanterie depuis la guerre de 1914-1918.

La Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide: les innovations et la contrainte atomique

À quelques exceptions près, la période de l’entre-deux-guerres connut peu de développements majeurs en matière d’artillerie. On peut néanmoins préciser qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Américains innovèrent au plan tactique en introduisant un « Centre de direction du tir » (CDT). Le CDT rendit la concentration du tir des canons plus commode, car il était possible de faire tirer plusieurs batteries sur un objectif précis, plutôt que d’avoir à déplacer physiquement les pièces pour atteindre le même résultat. En soi, le concept n’était pas nouveau, ni révolutionnaire. Les belligérants de la Première Guerre mondiale cherchaient aussi à concentrer le tir sans avoir à déplacer leurs canons. Pour ce faire, ils envoyèrent dans les airs des observateurs d’artillerie, d’abord installés dans des ballons puis des avions, mais les difficultés de communications avec les batteries au sol limitèrent leur efficacité. Ce fut la radio qui résolut le problème au moment où éclata la guerre mondiale suivante, donnant ainsi à l’avion un rôle de plate-forme d’observation, c’est-à-dire les yeux nécessaires à l’artillerie.

Parmi les premières pièces d'artillerie autotractées figure le Birch Gun de l'armée britannique.

Par ailleurs, la guerre de 1914-1918 sonna le glas des unités d’artillerie à cheval si efficaces au temps de Frédéric de Prusse, même si les nations continuèrent de fabriquer des canons tractés par des chevaux au lendemain des hostilités. Cette guerre vit les belligérants expérimenter des modèles de canons autotractés, qui furent souvent des pièces montées sur des châssis de chars. Sitôt la guerre terminée, les Britanniques mirent en service le Birch Gun, que l’on peut considérer comme la première véritable pièce autotractée. Vers 1945, à peu près toutes les armées du monde disposaient de canons autotractés, ce qui confirmait aussi que la Seconde Guerre mondiale avait été la dernière à voir le recours à l’artillerie de siège et de garnison. Cette dernière avait connu une brève, mais non concluante « heure de gloire » dans les tourelles de la Ligne Maginot en France.

Aussi, le Traité de Versailles qui mit fin à la Première Guerre mondiale posa de sérieuses contraintes à l’armée allemande en matière de dotation d’artillerie. En effet, le document limitait à 240 le nombre de pièces, dont aucune ne pouvait avoir un calibre supérieur à 105mm. Dépourvue d’artillerie lourde, l’armée allemande de l’entre-deux-guerres dut adopter ses tactiques en conséquence, dont l’élément le plus notable fut l’étude consacrée au principe de combinaison offensive du char et de l’avion en piqué. Cette formule s’avéra un succès en Pologne (1939) et en France (1940), mais elle échoua misérablement contre la Russie (1941), lorsque la Luftwaffe ne put concentrer ses ressources sur des objectifs précis et limités, tant l’espace soviétique est immense.

Polyvalent et d'une redoutable puissance de feu, le canon allemand de 88mm figurait parmi les objectifs prioritaires à neutraliser lors de n'importe quelle bataille de la Seconde Guerre mondiale.

Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande souffrit constamment de la faiblesse de son artillerie. On remarque que, plusieurs années après la prise du pouvoir par Hitler, l’artillerie de la Wehrmacht plafonnait à 240 canons (comparativement aux 60,000 pièces soviétiques en 1941), sans oublier que pendant le conflit, la plupart de ceux-ci étaient tirés par des chevaux jusqu’à la fin. Les Allemands mirent en service une variété de canons d’excellentes qualités, en particulier le redoutable 88mm. Originellement conçu comme une arme antiaérienne, sa haute vélocité et l’angle de son canon en firent une pièce antichar efficace, surtout lorsqu’elle était armée d’un projectile approprié. D’ailleurs, il existe un certain débat à savoir qui eut l’idée, dans l’armée allemande, d’utiliser le canon de 88mm comme arme antichar. Au-delà du mythe, notons que dès 1933, la doctrine tactique disait clairement que les canons antiaériens pourraient avoir un rôle antichar au besoin. D’autres canons utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale s’avérèrent aussi de véritables chefs-d’œuvre mécaniques. On pense entre autres au canon britannique de 25 livres ou à la pièce américaine de 105mm. Cette dernière figure parmi les modèles les plus reproduits de l’Histoire, et elle vit du service tant en Corée qu’au Vietnam, sans oublier qu’elle fait partie de l’arsenal de nombreuses armées du monde actuellement.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les Américains furent les premiers à introduire des obus à têtes nucléaires. À cet égard, ils conçurent un canon de 280mm surnommé Atomic Annie qui tira un premier obus nucléaire lors d’essais au Nevada en 1953. Vers le milieu des années 1960, un canon américain de 155mm parvint à tirer un arsenal qui comprenait à la fois des obus conventionnels et nucléaires, comme les Soviétiques purent à leur tour mettre en service des canons aux propriétés similaires. À la fin de la Guerre froide, le président américain George Bush (père) ordonna le retrait des arsenaux de son pays de tous les obus d’artillerie aux têtes chimiques et nucléaires.

Le canon américain de 280mm surnommé "Atomic Annie", lors d'un exercice de tir avec un obus à tête atomique au Nevada en 1953.

Durant la Guerre du Vietnam, ce fut l’hélicoptère qui révolutionna les tactiques d’artillerie, comme ce fut le cas pour celles de l’infanterie. Avec leurs capacités de vol stationnaire, les hélicoptères constituèrent une plate-forme d’observation idéale, comme ils furent employés afin de transporter des pièces légères comme l’obusier de 105mm et ses munitions dans des endroits difficilement accessibles. Toujours au Vietnam, les hélicoptères donnèrent un nouveau visage à l’artillerie, puisqu’ils disposaient de lances-roquettes et de lances-grenades automatiques qui peuvent entrer dans la catégorie de l’artillerie aérienne.

Parmi les dernières particularités que l’on observe dans cette petite histoire de l’artillerie, on note celle de l’introduction de la donne informatique. Ce fut dans les années 1950 qu’un premier ordinateur parvint à remplacer les calculs exécutés par une demi-douzaine de soldats dans leur centre de tir. Cependant, ces premiers systèmes, comme celui des Américains nommé Field Artillery Digital Automatic Computer (FADAC), étaient lents et encombrants, d’autant qu’ils étaient sujets à des pannes fréquentes. Ces systèmes étaient si peu performants par moment, qu’une équipe d’artilleurs expérimentés utilisant des calculs mathématiques manuels pouvait tirer plus d’obus sur les bonnes cibles et en moins de temps. Évidemment, comme dans toute chose, la technologie s’améliora.

Vers la fin du XXe siècle, les systèmes directionnels informatiques devinrent la norme, rendant de plus en plus rares les artilleurs de la « vieille école » qui furent encore capables de calculer les coordonnées de tir en suivant les méthodes mathématiques traditionnelles. La période qui suivit la Guerre du Vietnam vit également l’introduction de toute une gamme d’obus sophistiqués et conçus pour neutraliser des cibles spécifiques. Dans ce lot figurent des obus guidés au laser ou par la chaleur, des projectiles antichars, de brouillage de radars, de dispersion de mines et ainsi de suite.

Un exemple d'un ordinateur censé remplacer l'Homme dans les calculs des coordonnées du tir d'artillerie, le "Field Artillery Digital Automatic Computer" (FADAC). Loin d'être un succès à ses premiers pas, le FADAC amorçait néanmoins une ère nouvelle, celle de l'informatisation de l'artillerie.

Conclusion: la fin de l’artillerie?

Probablement séduits par cette demi-vérité voulant que l’aviation soit supérieure en tous points à l’artillerie, certains experts militaires à l’aube du XXIe siècle seraient tentés de remettre en question l’utilité et l’efficacité de l’artillerie sur les champs de bataille du futur. Au contraire, bien que l’aviation fasse l’objet d’innovations technologiques constantes, il y a bien des tâches dont elle ne peut s’acquitter. Par exemple, les avions demeurent tributaires des conditions météorologiques, comme ils sont vulnérables face aux batteries antiaériennes, de même qu’aux contre-mesures électroniques. De plus, une fois que l’avion a épuisé ses munitions, ou qu’il doit faire le plein, il doit quitter la zone d’opération.

D’ailleurs, comme nous l’avons nous-mêmes observé en Afghanistan, le maintien d’une couverture aérienne constante demande énormément de ressources et d’autorisations, et ce, même pour certaines puissances militaires comme les États-Unis. De plus, il est beaucoup plus difficile pour un appareil de changer sa munition avant d’engager une cible, d’autant que la quantité de projectiles qu’il peut emporter limite forcément la variété de ceux-ci. Enfin, on remarque qu’en dépit de l’extrême précision de ses bombes téléguidées, un avion coure toujours le risque de lâcher sa cargaison près des troupes amies, comme on l’a vu lorsque quatre soldats canadiens de la force internationale furent tués au début de 2002 sur ce même front afghan.

Dans un contexte où les forces alliées en Afghanistan se trouvent dans des avant-postes isolés soumis aux attaques fréquentes de l'ennemi, la présence de l'artillerie s'avère cruciale. Elle sert notamment à interdire l'approche de l'ennemi dans un certain rayon autour du poste, comme à appuyer des offensives lorsque l'aviation ne peut fournir un appui-feu immédiat. Le recours à l'artillerie n'est nullement une mesure palliative. Au contraire, l'artillerie figure au coeur de l'ordre de bataille du haut commandement de la force internationale.

Plus encore, nous avons noté un autre élément en Afghanistan qui ne nous permet pas de conclure à la mort éventuelle de l’artillerie. En effet, considérant que les meilleurs canons d’aujourd’hui peuvent tirer un projectile entre 30,000 et 35,000 mètres, l’artillerie demeure une arme très précise, flexible et amplement capable d’appuyer l’infanterie amie qui attaque ou qui doit se défendre dans un poste entouré de forces ennemies. En partant du principe que les calculs de tir sont justes, l’artillerie n’est, à peu de chose près, aucunement dépendante de la température. Lorsque l’obus est dans les airs, aucun système de défense antiaérienne ou de contre-mesures électroniques ne peut l’empêcher d’atteindre sa cible. Tant et aussi longtemps qu’elle est bien approvisionnée avec les bons types de munitions, une batterie d’artillerie peut tirer pendant des heures. Cela se vit sur les champs de bataille de la guerre de 1914-1918 comme sur ceux de l’Afghanistan depuis 2001.

En somme, et malgré de nombreuses prédictions hâtives et prématurées qui circulèrent dans les rangs militaires depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’artillerie a sa place sur les champs de bataille. Elle constitue une source primordiale capable de fournir une puissance de feu lorsque le besoin se fait sentir, et c’est ce qui explique pourquoi les gouvernements continueront d’entretenir ce type d’unité pour les années à venir.

Histoire de l’artillerie: Première partie

Introduction

Illustration de Jean Leffel montrant des artilleurs de l'Armée Continentale lors de la Guerre d'indépendance des États-Unis (XVIIIe siècle).

L’artillerie est la branche des forces armées qui regroupe les canons ainsi que le personnel requis pour les manier. Sur les champs de bataille, l’artillerie est ce qu’on appelle dans le jargon militaire une source de « puissance de feu » capable de délivrer un coup décisif et destructeur en un espace et en un temps donnés. Vue sous cet angle, l’artillerie occupa cette fonction du XVIIe au XIXe siècle inclusivement. Par la suite, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, les avions et les chars devinrent à leur tour des sources de puissance de feu, bien qu’ils ne remplacèrent pas l’artillerie. En fait, la guerre de 1914-1918 vit la première coopération à grande échelle d’une variété de sources de puissance de feu pouvant s’appuyer mutuellement.

Cela dit, une pièce d’artillerie (un canon) est une arme a priori offensive maniée par un certain nombre de soldats que sont les artilleurs. Généralement, cette arme utilise la pression du gaz créée par la combustion d’une charge propulsive afin d’éjecter le projectile en question. De ce principe, on distingue normalement trois catégories de pièces d’artillerie, des catégories qui sont découpées selon les mécanismes de construction et les performances balistiques. Bien que chaque type de pièces d’artillerie soit généralement appelé canon, il y a quand même une importante distinction technique à établir entre ce qu’est un canon et ce qu’est un obusier. Les canons tirent un projectile à une vélocité relativement élevée et qui suit une trajectoire en ligne droite. Quant aux obusiers, ceux-ci tirent un projectile à une vélocité plus faible et qui suit une trajectoire arquée. Cela explique que, généralement, les canons ont une portée plus élevée que les obusiers, mais ces derniers sont plus versatiles et leurs tirs sont plus précis. Le canon tire généralement d’un angle d’élévation assez bas, avec le tube pointé à moins de 45 degrés de la surface plane du sol. Pour sa part, l’obusier est capable de pointer son tube d’un angle fort ou faible, ce qui en fait une arme idéale pour atteindre une cible située sur un terrain accidenté.

En ce qui a trait aux pièces d’artillerie modernes et contemporaines, celles-ci sont dotées de mécanismes de contrôle du tir qui les rendent capables d’effectuer des tirs directs et indirects. Lors d’un tir direct, l’équipage d’un canon parvient à voir la cible et pointer directement son tube dans sa direction. Pendant un tir indirect, l’équipage du canon, qui ne parvient pas à voir la cible, applique certains calculs d’azimut et d’élévation selon un point de référence préétabli. Cette méthode de tir indirect fut perfectionnée à la fin du XIXe siècle et elle requiert qu’un observateur soit posté plus à l’avant du front, ou que le tir soit dirigé à partir d’un point central de coordination. Bien entendu, le tir direct ne requiert ni l’un, ni l’autre.

De gauche à droite: un canon, un obusier et un mortier. (Armée britannique, guerre de 1914-1918.)

Dans cet ordre d’idées, nous avons mentionné les deux premiers types d’artillerie, mais n’oublions pas le troisième qui est le mortier. Celui-ci tire un projectile relativement petit en comparaison de ceux projetés par les canons et les obusiers. La première particularité du tir du mortier est que le projectile voyage à un angle très élevé (presque 90 degrés à partir du sol) et sur une courte distance (souvent moins de 1,000 mètres). Étant donné que le mortier fait feu à un angle élevé, son tir est indirect par définition et la pièce ne requiert pas de mécanisme sophistiqué pour absorber le recul, puisque toute la force du tir est poussée vers le sol. En conséquence, le mortier est une arme légère, facilement transportable et capable de tirer à partir d’endroits restreints. Cela en fait une arme idéale pour fournir un tir de support immédiat à l’infanterie. Originellement, le mortier était utilisé comme une arme de siège, mais les combats de la guerre de 1914-1918 en ont fait une arme intégrée à l’arsenal de l’infanterie de la plupart des armées. Néanmoins, le mortier demeure une pièce d’artillerie, que ce soit au niveau de son mécanisme, sa balistique et son système de contrôle du tir.

Les premiers pas de l’artillerie (XIIIe – XVIe siècles)

D’une certaine manière, l’artillerie moderne est une descendante directe des engins de guerre utilisés pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge. Deux de ces engins de guerre datant de l’époque antique ressemblent étrangement à deux types de pièces d’artillerie moderne. À l’instar du canon, la baliste (qui est une sorte d’arbalète géante) projette son missile suivant une trajectoire en ligne droite. Comme avec l’obusier, la catapulte (et plus tard le trébuchet) lance son missile selon une trajectoire plus lente et arquée. Dans ce contexte, la principale distinction entre les engins de guerre tirant des projectiles et la véritable artillerie, telle qu’on la connait aujourd’hui, réside dans le mode de propulsion, qui est mécanique dans le premier cas et explosif dans le second.

De gauche à droite: une baliste, une catapulte et un trébuchet.

Le canon fut introduit à une époque qui coïncida grossièrement avec l’invention de la poudre, apparemment décrite une première fois en Occident par Roger Bacon en 1242. Quelque temps après, on en vint à l’idée que la puissance explosive de la poudre pourrait servir à lancer un projectile à travers un tube. À cet égard, les spécialistes du sujet connaissent cette fameuse illustration publiée en 1325 dans le document intitulé De Officiis Regnum (Des Devoirs du Roi), où l’on voit clairement un soldat se servant d’un canon primitif.

Représentation de l'utilisation d'un canon primitif au XIVe siècle.

Cela étant, les premiers canons étaient montés sur des plates-formes fixes tirées par des animaux de trait d’un endroit à l’autre. De plus, ces engins primitifs étaient peu malléables et relativement immobiles, ce qui explique en partie pourquoi, au cours des 200 premières années de son utilisation, l’artillerie occupa seulement un rôle périphérique à la guerre. Plus encore, les projectiles des premiers canons n’étaient pas puissants, notamment parce que la poudre n’était pas manufacturée selon des normes et des standards précis. La piètre qualité de la poudre signifia aussi que l’on préféra utiliser de plus petits projectiles en pierres, plutôt que des projectiles plus lourds en fer.

Par ailleurs, les premiers canons furent fondus à partir du bronze ou construits avec des bandes en fer forgé liées entre elles par des cerceaux de fer, un peu à l’image de la fabrication des barils. Au cours des cinq premiers siècles de leur utilisation, les manufacturiers préférèrent largement le bronze ou le laiton pour fabriquer les tubes des canons et non pas le fer, car cette matière était plus difficile à forger et trop sujette à des imperfections, dont celle de se désintégrer lors du tir. Le fer était également plus lourd, ce qui n’aidait en rien au problème de mobilité déjà évoqué. Ce ne fut que dans la seconde moitié du XIXe siècle que les manufacturiers parvinrent à perfectionner les techniques de coulage du fer, quelques années à peine avant que l’acier devienne le matériau privilégié.

Un canon espagnol de type "caterara" datant du XVe siècle.

L’immobilité et la faiblesse relative des premiers modèles de canons signifiaient qu’ils ne posaient pas, du moins à leurs débuts, de menaces sérieuses contre les châteaux et autres types de fortifications. Il fallut donc améliorer ces engins et c’est ce que l’on fit, d’une part, vers la fin du XIVe siècle lorsqu’on ajouta des roues aux canons. D’autre part, le début du XVe siècle vit des améliorations dans la fabrication de la poudre, qui était plus stable au niveau de sa combustion et qui produisait une puissance explosive accrue. En retour, il s’avéra nécessaire de fabriquer des tubes plus résistants et des projectiles plus lourds pour accroître la force de l’impact. Bref, les projectiles de pierres et les tubes fabriqués avec des bandes de fer forgé tombèrent en désuétude, si bien que ces nouvelles innovations amèneraient le glas des châteaux comme systèmes défensifs de pointe.

Toujours au niveau des améliorations technologiques, les canonniers du début du XVIe siècle commencèrent à être équipés de quadrants afin de contrôler le tir. Le quadrant était basé sur le principe que l’angle d’élévation du tube avait un effet direct et constant sur la distance avec laquelle le projectile s’envolait, et ce, tant et aussi longtemps que la quantité de poudre utilisée demeurait la même. Les quadrants employés par les artilleurs modernes sont évidemment beaucoup plus précis que leurs ancêtres, mais le principe de base est demeuré identique. L’autre défi consistait à trouver une méthode d’élever le tube et surtout à le maintenir en place au moment du tir. En 1571, le canonnier anglais John Skinner introduisit une élévatrice à vis fixée sous la culasse du tube afin de mieux contrôler et maintenir l’élévation.

Comme le montre cette illustration allemande du XVIe siècle, les artilleurs calculaient l'élévation de leur canon à l'aide d'un clinomètre et d'un quadrant marqués d'échelles d'ombre.

Au-delà de l’utilisation, la conception tactique

Au début du XVIIe siècle, Gustave Adolphe de Suède fit connaître une innovation tactique majeure lorsqu’il organisa son artillerie en deux branches (celle de campagne et celle de siège), tout en introduisant le premier canon léger de campagne posé sur un affût très mobile, qui faisait en sorte que la pièce pouvait désormais suivre les déplacements de l’infanterie sur le champ de bataille. Ainsi, pour la première fois, il devint possible de synchroniser le feu avec la manœuvre. En plus, les canons suédois étaient fondus en cuivre renforcé par des lanières de cuir et de la corde. En d’autres termes, ce que ces canons manquaient en puissance de feu, ils le rattrapaient au niveau de leur mobilité.

En 1759, Frédéric de Prusse fut derrière le projet de mise sur pied d’une brigade d’artillerie à cheval conçue spécialement pour appuyer la cavalerie. Armés de canons légers de 6 livres, tous les canonniers devaient pouvoir se déplacer sur leurs montures. L’idée fut louable, mais le premier problème d’ordre tactique qui survint fut de voir comment il serait possible de déplacer les canons, les canonniers et les munitions afin qu’ils soient concentrés simultanément en un point précis du champ de bataille pour fournir l’appui-feu demandé. Ce besoin entraîna la mise au point du caisson, qui était un petit wagon pouvant apporter tout le matériel nécessaire (incluant les munitions) et qui était attaché au canon. Pour être encore plus efficace, une seconde équipe était affectée au canon, et elle transportait un second caisson. Ainsi, cette artillerie mise sur pied sous Frédéric de Prusse donna à sa cavalerie une puissance de feu et de choc sans précédent, si bien que la plupart des armées européennes copièrent le même modèle organisationnel.

Représentation informatisée d'une batterie prussienne d'artillerie à cheval à l'époque du roi Frédéric (milieu XVIIIe siècle). La légèreté des calibres répondait au besoin de se déplacer rapidement d'un point à l'autre du champ de bataille.

En France, Napoléon Bonaparte, qui avait commencé sa carrière militaire comme officier canonnier, amena l’artillerie à un nouveau stade d’importance sur le champ de bataille en concentrant ses canons, plutôt que de les éparpiller à travers différentes formations, comme ce fut la pratique alors. La clé de son concept de Grande Batterie fut de s’assurer que l’artillerie soit déployée dans le secteur jugé décisif du champ de bataille, un élément que Napoléon maîtrisait instinctivement.

Le XIXe siècle: une époque de spécialisation de l’artillerie

Quelques décennies plus tard, au milieu du XIXe siècle, et sans doute en suivant les leçons apprises lors des guerres napoléoniennes, l’artillerie avait fini par se diviser en six catégories générales, dont quelques-unes pouvaient se chevaucher. L’artillerie de garnison et de siège disposait normalement des canons les plus lourds. La mission de l’artillerie de siège était d’abattre des fortifications fixes, alors que l’artillerie de garnison devait précisément les défendre. On note aussi le développement d’une artillerie côtière, qui ressemble à celle de garnison, mais dont la mission consiste à défendre des côtes stratégiques contre des navires ennemis. En quatrième lieu, l’artillerie de campagne et sa variante spécialisée à cheval discutée précédemment. Enfin, l’artillerie de montagne devint à son tour une branche spécialisée. Ces unités étaient d’ordinaire équipées d’obusiers légers qui pouvaient être démontés et transportés en sections par des bêtes de somme.

La technologie de base de l’artillerie varia peu, du moins jusqu’à la fin de la Guerre civile américaine. En fait, les canons en service jusqu’au milieu du XIXe siècle se ressemblaient en ce qui avait trait à leur chargement par la bouche, leurs tubes lisses (et non rayés) et leur utilisation de la poudre noire pour la mise à feu. Après chaque coup tiré, l’équipage devait replacer le canon en position parce que celui-ci avait été propulsé vers l’arrière par la force du recul du tir. Ensuite, les canonniers devaient éponger l’intérieur du tube pour y enlever tous détritus laissés par le tir précédent. L’équipage chargeait alors le tube avec de la poudre à l’aide d’une poche au bout d’une longue perche, puis on insérait le projectile en le poussant bien au fond. L’étape suivante consistait à placer une mèche dans l’évent de la culasse à la base du tube puis à l’allumer pour la mise à feu.

Reconstitution du maniement d'un canon de l'époque de la Guerre civile américaine (1861-1865).

À partir du milieu du XIXe siècle, des charges de poudre préparées à l’avance en paquets finirent par remplacer le chargement à dosage manuel, ce qui rendit la manipulation de la poudre plus sécuritaire et facile à charger, sans compter que cela assurait un dosage constant de poudre coup après coup. De plus, la mèche insérée dans la culasse du canon a cédé la place à l’amorce de friction, essentiellement un tube creux rempli de poudre avec une allumette de friction au sommet. Lorsque cette allumette était enlevée rapidement du tube, cela provoquait une étincelle qui amorçait la charge du petit tube creux, qui engendrait une flamme descendante dans le canon en allumant la charge principale. Notons que cette amorce de friction était plus rapide et efficace d’utilisation que la mèche. Elle éliminait aussi une partie du danger relié à la présence de sources inflammables autour du canon.

Dans un autre ordre d’idées, nous avons jusqu’à présent mis l’emphase sur le canon, mais il ne faut pas oublier l’importance qu’occupe également son projectile. Au début du XIXe siècle, les canons étaient en mesure de tirer des projectiles solides de toutes sortes. Le plus commun d’entre eux était le boulet, qui était ni plus ni moins qu’une boule de fer. Les artilleurs avaient aussi recours à l’obus à mitraille, qui consistait en une grappe de petites billes enroulées autour d’un axe central en bois, qui s’éparpillaient dans tous les sens au moment de l’explosion. Les grappes de mitraille étaient particulièrement efficaces lorsqu’elles étaient employées contre la cavalerie ennemie sur une courte distance. Un autre type d’obus à mitraille, composé cette fois de balles de mousquet, s’avérait une arme des plus dangereuses contre des masses d’infanteries sur une courte portée. En ce qui a trait aux mortiers, ceux-ci tiraient un projectile explosif consistant souvent en une sphère creuse remplie de poudre et détonné à l’aide d’une amorce à l’intérieur dudit projectile. Quant aux obusiers, ils pouvaient tirer les deux types de projectiles, solides et explosifs.

Toujours au début du XIXe siècle, le lieutenant Henry Shrapnel de l’Artillerie Royale britannique inventa un obus semblable à la mitraille qui finira par porter son nom. Son obus sphérique à mitraille était creux et rempli avec une charge explosive et des balles de mousquet. L’obus était conçu de sorte à exploser en plein vol au-dessus des troupes ennemies, causant ainsi une pluie de balles sur celles-ci. Les premiers essais de l’obus de type shrapnel semblaient prometteurs, mais l’amorce d’un modèle primitif produisit des résultats variables d’un coup à l’autre. Avec l’introduction d’une amorce mécanique à cadran à la fin du XIXe siècle, permettant de faire exploser l’obus à un moment beaucoup plus précis, l’obus de type shrapnel devint dévastateur contre des troupes exposées.

Henry Shrapnel et le boulet qui porta son nom.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les développements de l’artillerie bénéficièrent des avancées technologiques exponentielles de la Révolution industrielle. Au cours des années 1860, le général Thomas J. Rodman perfectionna une technique de moulage qui produisit des tubes en fer d’une efficacité exceptionnelle. Bien que les canons en fer inventés par Rodman furent peu de temps après remplacés par ceux en acier, son autre contribution majeure à la science de l’artillerie réside dans la mise au point d’une variété de granules qui brûlaient par étape, à mesure que le projectile voyageait dans le tube avant d’être expulsé. Cela maintenait une pression constante derrière le projectile lorsqu’il circulait dans le tube. De plus, mentionnons que même si la poudre fut remplacée par des propulseurs plus sécuritaires, fiables et puissants, comme la cordite, les principes de géométrie propulsive du général Rodman demeurent d’actualité.

Par ailleurs, le perfectionnement des techniques de coulage de l’acier rendit possible le chargement d’un tube rayé par la culasse et non par la bouche. C’est ainsi que deux systèmes à culasse émergèrent à la fin du XIXe siècle, des systèmes qui sont toujours en utilisation. À titre d’exemple, la firme allemande Krupp introduisit un bloc de culasse coulissant. Ce système nécessitait l’utilisation d’un obus à boîtier en laiton qui lui donnait l’apparence d’une immense balle de carabine moderne. Au moment de la mise à feu, le gaz en expansion dégagé poussait le boîtier (la douille) contre les côtés de la chambre du canon pour son expulsion. Les canons se trouvant à l’intérieur des chars d’assaut moderne et la plupart des canons de campagne actuels utilisent ce système du bloc de culasse coulissant. À peu près à la même époque en France, le colonel Charles de Bange développa un système de bloc de culasse à vis qui pouvait lui aussi sceller le gaz pour faciliter l’expulsion de la charge et de son boîtier. La majorité des canons de calibres moyen et lourd, incluant ceux de la marine, utilisent ce système.

Un canon allemand Krupp de 60mm modèle 1870 à chargement par la culasse. Cette pièce d'un plus petit calibre semblait idéale pour les combats en montagnes, à titre d'exemple, mais son mécanisme ne prévoyait pas le contrôle du recul sans faire déplacer l'affût.

La question du contrôle du recul demeura problématique jusqu’au moment du développement de mécanismes de recul hydropneumatiques. Ce système permettait au tube de reculer après le tir, tout en laissant l’affût en place au sol, puis de retourner le tube à sa position initiale. Le canon français de 75mm modèle 1897 fut le premier du genre produit à grande échelle qui recourait à ce système, ce qui amena les historiens à le considérer comme la première pièce d’artillerie moderne. Malgré les efforts de la France pour préserver le secret de cette arme jugée révolutionnaire, les armées des autres puissances parvinrent à copier le modèle. Dans le jargon de l’époque, ce type de canon à tir rapide était rechargé par la culasse et pouvait atteindre une cadence de tir allant jusqu’à vingt coups à la minute.

Si l’artillerie connut d’importants développements technologiques dans le contexte de la Révolution industrielle, il faut préciser que l’infanterie en profita également, ce qui signifie que les artilleurs devenaient de plus en plus vulnérables au feu ennemi. Cela força l’artillerie à se positionner plus en retrait du front. Considérant la portée accrue des pièces modernes, cela ne posait en principe aucun problème, mais cela voulait aussi dire que les artilleurs ne voyaient plus leurs cibles. Le perfectionnement des techniques de tir indirect était tributaire de la qualité des outils de réglages en existence, comme le quadrant, de même que sur le développement de nouveaux instruments comme le télescope panoramique ou autres appareils de mesure s’apparentant à ceux d’un arpenteur.

(La suite dans la seconde partie.)

Le canon français de 75mm modèle 1897, la première pièce d'artillerie à être dotée d'un système hydropneumatique de contrôle du recul. Ce système permettait au tube de reculer après le tir, tout en laissant l'affût en place au sol, puis de retourner le tube à sa position initiale. Entre les mains d'une équipe d'artilleurs expérimentés, le "75" pouvait tirer jusqu'à 20 coups à la minute. Il fut largement utilisé par la France et d'autres nations alliées lors de la Première Guerre mondiale.

Ces Québécois qui ont fait la Légion Étrangère

J’ai l’honneur de présenter sur ce blogue un texte rédigé par l’auteur Pierre Bonin, un spécialiste de l’histoire de la Légion Étrangère. M. Bonin s’est particulièrement intéressé à l’histoire des Québécois qui ont servi dans les rangs de ce corps d’élite de l’Armée française à différentes époques. Je vous souhaite une agréable lecture.

Carl Pépin

Ces Québécois qui ont fait la Légion Étrangère

Qui l’aurait crû? À une époque pas si lointaine, des Québécois, hommes des contrées nordiques, ont troqué le bonnet de fourrure pour revêtir le képi blanc des soldats de la Légion étrangère. Ils ont battu la semelle dans les sables du désert et les pistes rocailleuses des djebels de l’Algérie et du Maroc. Ces oubliés de l’Histoire ont aussi combattu dans la jungle indochinoise et au Mexique. Certains ont aussi fait le coup de feu en France dans le Régiment de marche de la Légion étrangère lors de la Grande Guerre de 1914-1918, tel Paul Caron, journaliste au quotidien Le Devoir.

Faucher de Saint-Maurice, ancien député de l’Assemblée législative du Québec et capitaine stagiaire au 2e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, évoque brièvement dans un essai publié en 1890 : « La question du jour, resterons-nous français » les noms de compatriotes qui ont servi dans les rangs de l’armée française et plus particulièrement de la Légion étrangère. Parmi ceux-ci, il cite entre autres : un dénommé Huneau tué à Medellin (Mexique), probablement sous l’uniforme du Régiment étranger, l’ancêtre de la Légion étrangère. Il mentionne aussi le caporal Jean Louis Renaud, de la 2e compagnie, du 3e bataillon du 1er régiment étranger qui a combattu en Indochine et de Théophile Édouard Ayotte qui a également servi au Tonkin. Il ne pouvait passer sous silence le rôle actif joué par Joseph Damase Chartrand homme de lettres et d’épée. Celui-ci est sans conteste un témoin privilégié de son époque dont il a laissé de nombreux écrits en héritage.

Par ailleurs, en ce qui concerne la Vieille Légion étrangère, soulignons que Louis-Adolphe Casault, de 1854 à 1857, a servi en Algérie et participé à la guerre de Crimée. Il a commandé le régiment de Québec impliqué dans l’expédition de la Rivière-Rouge dans l’Ouest canadien, lors du premier soulèvement des métis.

Les légionnaires Faucher de Saint-Maurice et Louis-Adolphe Casault.

Joseph Damase Chartrand dit des Ecorres : un homme au destin exceptionnel

Au cimetière Saint-Mary’s de Kingston repose depuis avril 1905 un Québécois, originaire de la ville actuelle de Laval, dont le centenaire de la mort est passé sous silence jusqu’à maintenant. Joseph Damase Chartrand dit des Ecorres a quitté ce monde à l’âge de 52 ans après avoir mené une vie courte, mais bien remplie. Militaire de carrière et écrivain, il a accompli un parcours qui sortait des sentiers battus.

Après une visite à l’exposition universelle de Philadelphie, Chartrand s’embarque le 29 août 1876 à New-York pour la France, avec l’espoir d’être admis à l’École militaire de Saint-Cyr. Sa tentative ayant échoué parce qu’il est Canadien et sujet britannique, Chartrand s’enrôle alors l’année suivante dans la Légion étrangère comme simple légionnaire.

En 1878, Chartrand est nommé respectivement caporal fourrier et sergent fourrier. L’année suivante, il obtient successivement les promotions de sergent et sergent-major à la 3e compagnie du 2e bataillon. Il se distingue en remportant le premier prix du tir à la carabine dans le cadre d’un concours de toutes les unités de l’armée française stationnées en Algérie.

Le légionnaire Joseph Damase Chartrand, photographié en 1892.

En 1881, Chartrand est naturalisé Français et sa compagnie de légionnaires est engagée à la poursuite du chef dissident Bou Amama sur les plateaux désertiques de l’arrière-pays jusqu’à la frontière saharienne. Le 19 mai, sa compagnie participe au combat d’el-Chellala. En avril 1882, nouvel affrontement avec les troupes de Bou Amama au Chott-Tigri, Chartrand se bat en lion au point de perdre son képi, son sabre et son revolver. Il s’en tire avec un uniforme en lambeaux, les mains et le visage écorchés. Quand il retrouve ses esprits, il découvre qu’il a entre les mains un fusil qu’il a ramassé sur le champ de bataille.

À son départ de la Légion étrangère, Chartrand suit pendant une année la formation d’officier à l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent d’où il est promu sous-lieutenant au 3e régiment de zouaves stationné à Bône en Algérie. Au fil des ans, et jusqu’à son départ de l’armée française en 1894, il obtiendra  les grades de lieutenant au 161e régiment d’infanterie des Alpes-Maritimes à Nice, et capitaine au 7e bataillon des Chasseurs alpins en garnison à Antibes.

Son cheminement comme militaire a fait l’objet de livres dont « Voyages autour de ma tente », édité à Paris en 1884, « Expéditions autour de ma tente » publiée chez Plon en 1887 et « Au pays des étapes, Notes d’un légionnaire » paru à Paris en 1892 chez Charles-Lavauzelle. Ce dernier livre a été sélectionné parmi les 100 meilleurs ouvrages sur la Légion étrangère par le Comité de la Mémoire  de la Fédération des Sociétés d’anciens de la Légion étrangère, lors d’une séance tenue à Paris le 25 octobre 2001. Tout un hommage étant donné que le répertoire officiel des livres sur la Légion étrangère compte près de 2 200 ouvrages (biographies, essais, romans, etc.) recensés depuis 1831.

Chartrand a aussi été décoré à titre de Chevalier de la Légion d’honneur, en reconnaissance de ses 14 années de service dans l’armée française et pour les blessures subies au combat en Algérie et au Tonkin.

Du vert Québec aux pistes rocailleuses et sablonneuses du Maroc

Le chef de la rébellion du Rif Abdelkrim El Khattabi capturé en 1926.

De 1921 à 1926 s’est déroulée dans les montagnes du Rif au Maroc, une guerre de guérilla qui a opposé les troupes du Sultan de Rabat aux tribus qui s’étaient rallié au prétendant au trône Abd-el-Krim. Des unités de la Légion étrangère ont été impliquées dans diverses opérations militaires. Des Québécois et des Canadiens engagés volontaires ont participé à des actions d’éclat et ont poursuivi leur engagement dans le cadre de la politique de pacification qui s’est poursuivie de 1927 à 1934, dans les oasis du Sud marocain.

La fin tragique d’un mauvais garçon

Le premier ouvrage recensé est celui du journaliste Henri Pouliot qui a publié en 1931 « Légionnaire !…Histoire véridique et vécue d’un Québécois simple soldat à la Légion étrangère ». Ce livre relate le témoignage d’un jeune citoyen de la région de Québec qui s’est enrôlé en mai 1923 et dont l’engagement a pris fin en septembre 1928. Le livre raconte en détail le séjour de son héros dans la Légion étrangère, depuis son enrôlement en France, son arrivée à Sidi-Bel-Abbès en Algérie avec la formation à son rôle de soldat et sa participation subséquente à différentes opérations militaires sur le sol marocain.

Désigné sous l’initiale F pour préserver son anonymat, ce légionnaire québécois a été affecté à la 1ère compagnie du 2e Régiment étranger d’infanterie stationné à Meknès. Cette unité a été engagée dans plusieurs affrontements avec les Rifains jusqu’à la fin des hostilités lors de la reddition d’Abd el Krim en mai 1926. Par la suite, la compagnie de F a été envoyée dans le Tafilalet pour la construction d’une route devant relier la ville de Midelt au camp fortifié de Colomb-Béchar en Algérie.

Cette compagnie, avec plusieurs autres, a été impliquée dans un vaste projet de travaux publics pour l’aménagement d’une voie de communication d’une longueur totale de 158 kilomètres, incluant le percement du célèbre tunnel de Foum-Zabel par les sapeurs pionniers du 3e REI. Le seul ouvrage de cette nature au Maroc.

Mais qui donc est ce fameux F? Selon des recherches récentes, il s’avérerait que le personnage en question ne serait nul autre qu’Arthur Fontaine. Cet homme est identifié par une note manuscrite dans l’une des pages d’un exemplaire du livre disponible à la bibliothèque de l’Université Laval de Québec. Arthur Fontaine a connu un destin tragique.

En effet, incarcéré dans la vieille prison de Québec avec un complice, en attente de leur procès pour le cambriolage d’une bijouterie, Fontaine et Honoré Bernard, un autre légionnaire québécois, selon l’article du quotidien Le Soleil, se sont évadés de façon spectaculaire, le dimanche 24 janvier 1937. Retracé le lendemain dans une maison de chambres de la rue Saint-Jean, Fontaine est abattu par le détective Aubin de la Sûreté municipale de Québec, au cours d’une bataille à coups de revolver où le détective Chateauneuf  meurt en devoir, criblé de balles par Fontaine.

Un Beauceron héros méconnu de la Légion étrangère

Le sergent Jean-Cléophas Pépin, 12e compagnie du 4e Régiment Étranger d'Infanterie dans le Rif vers 1925.

Quel fabuleux destin que celui de Jean-Cléophas Pépin, né en juillet 1900, au village de Saint-Martin-de-Beauce! Il a publié son récit autobiographique en 1932 sous le titre « Mes cinq ans à la Légion, histoire véridique par l’auteur lui-même ». Le livre a été édité par L’Éclaireur de Beauceville puis réédité en 1968 par les Éditions Marquis.

Grand-oncle de l’historien Carl Pépin, le sergent Pépin était un bagarreur né. En effet, il s’était engagé en 1917 dans le 258e bataillon de l’armée canadienne sans aviser ses parents. Ceux-ci l’ont retracé et forcé à quitter l’armée. Qu’à cela ne tienne, sa soif d’aventures est la plus forte et il s’enfuit du foyer familial pour aller s’engager dans l’armée américaine dans l’état voisin du Maine. Son régiment a participé à la bataille de la Vallée d’Argonne où Cléophas a été blessé le dernier jour de la guerre, soit le 11 novembre 1918.

De retour au Québec, passionné par la vie militaire, il s’engage en 1921 dans le Royal 22e Régiment. La vie de caserne et la routine quotidienne l’ennuient au point qu’il décide alors de déserter. Vivement recherché par la police militaire, il s’enfuit aux États-Unis. On le retrouve en France en 1923 alors qu’il s’enrôle dans la Légion étrangère. Pépin a été assigné à partir de 1924, au 3e bataillon du 4e Régiment étranger qui opère surtout dans la région de Beni-Mellal et de Marrakech.

Il se distingue au combat à Talisat, le 24 janvier 1924, près de l’oued Isker, en portant secours avec son groupe à des camarades coincés sous le feu de l’ennemi. Lors de cet affrontement où il avait été désigné d’office caporal, il est cité à l’ordre de l’armée et recommandé pour la Médaille coloniale par le colonel Maurel. Il obtient par la suite sa nomination officielle au poste de caporal. D’avril à septembre 1924, la compagnie de Cléophas Pépin est assignée à Ouarzazate et les dissidents, pendant cette période, attaquent les légionnaires à tous les deux ou trois jours. Par la suite, à l’automne, sa compagnie ainsi que les 10e et 11e et une autre du 2e REI participent ensemble à un assaut pour s’emparer du djebel Isker, une montagne contrôlée par les insoumis à proximité d’Ouarzazate. La bataille est féroce et on dénombre de nombreuses pertes dans les deux rangs.

Pour en finir avec la guerre du Rif qui se poursuit plus au nord, des unités du 4e REI sont dépêchées en renfort pour combattre Abd-el-Krim avant sa reddition en mai 1926. Les combats et les escarmouches font rage autour de Beni-Ouidanne. Lors d’une attaque contre les dissidents, Cléophas Pépin est blessé et doit être évacué à l’infirmerie de Beni-Mellal. Après trois semaines de convalescence et de retour à sa compagnie, il est nommé sergent et chef du poste d’Ifrouen.

Le poste est attaqué deux mois plus tard et les dissidents après avoir escaladé les murs pénètrent  dans la place à la faveur de l’obscurité. S’en suit une mêlée générale où le sergent perd 12 de ses hommes dans un combat au corps à corps. Le sergent Pépin a obtenu deux décorations importantes soit la Croix de guerre avec citation et la Médaille militaire avec l’agrafe Maroc.

Une fois revenu au Québec en 1928, Cléophas réintègre paisiblement la vie civile. Avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Cléophas se porte volontaire à 40 ans à titre d’instructeur et se retrouve sergent-major au régiment des Fusiliers de Saint-Laurent où il servira durant toute la durée du conflit. Cléophas Pépin s’est éteint en 1970 à l’hôpital des Vétérans. Il était le père de deux filles et trois garçons.

Pierre Bonin

Chargé de communication et gestionnaire

Retraité de la Ville de Montréal

Auteur des romans Le trésor du Rif, Les captifs de Rissani, Abd El Krim ou l’impossible rêve publiés par la Fondation littéraire Fleur de Lys

www.manuscritdepot.com

Collaboration spéciale :

Carl Pépin

Ouvrages complémentaires suggérés sur la Légion étrangère et disponibles à la grande Bibliothèque du Québec, tout comme ceux mentionnés dans l’article :

Histoire de la Légion étrangère, Georges Blond, Le Cercle du Livre de France, 1965

Je suis un légionnaire, Jean Martin, Arthème Fayard, 1938

La Légion étrangère  (1831-1962), Douglas Porch, traduit de l’américain, Fayard, 1994

Mes souvenirs de la Légion étrangère, le prince Aage du Danemark, Payot, 1936

Guerre et agriculture: une relation d’interdépendance

La guerre pour se nourrir

Affiche de propagande du ministère britannique de l'Agriculture datant de 1939. L'économie de guerre passe par une bonne gestion du potentiel agricole.

Il peut sembler saugrenue, à première vue, de croire que des activités en apparence si opposées comme l’agriculture et la guerre puissent avoir une quelconque relation d’interdépendance. Au contraire, il s’agit là de deux phénomènes intimement liés en pratique, si ce n’est pas dans l’imagination populaire.

Les peuples de l’époque de l’Âge de pierre, en particulier les nomades qui ne pratiquaient pas l’agriculture, faisaient la guerre parce que leur besoin de se nourrir les contraignait à effectuer des raids sporadiques contre les villages fermiers. De plus, les tribus nomades d’éleveurs d’animaux guerroyaient entre elles pour la possession des territoires de pâturage, des esclaves et le prestige.

Plus tard, avec le développement de l’agriculture et l’élevage des animaux aux fins laitières, par des fermiers vivant de manière sédentarisée, un nouvel élément s’ajouta à cette relation entre la guerre et l’agriculture. En effet, les fermiers sédentaires se mirent à produire et entreposer des stocks saisonniers de grains de céréales et de maïs. Par conséquent, les peuples qui conservaient le mode de vie nomade, comme ce fut le cas de certaines tribus mongoles aux VIe et VIIe siècles de notre ère, pour ne citer que cet exemple, attaquaient et s’emparaient de ces stocks de nourriture qui appartenaient à leurs voisins sédentaires.

Le problème des surplus agricoles

Pour leur part, les villages fermiers avaient besoin de conserver un certain capital (sous forme de nourriture) afin de pouvoir payer, dans bien des cas en nature, les frais pour leur protection. Ces sociétés agraires primitives vivaient néanmoins sur la corde raide en permanence, car elles avaient régulièrement des difficultés à accumuler des surplus de subsistances, d’où l’explicite relation entre la guerre, la sécurité puis l’agriculture. Bref, le fait d’avoir des provisions substantielles était un élément essentiel à la survie à long terme, comme la quantité de ces surplus influait sur la taille et la puissance des classes guerrières dirigeantes.

Cela signifiait que l’amélioration de la production au-delà du niveau de subsistance devait régulièrement passer par l’expropriation, voire le pillage par un évident recours à la force. Avec le temps, cela signifia, par exemple dans l’Égypte ancienne et la Mésopotamie, que l’incapacité des fermiers à accroître la productivité et les capacités d’entreposage força les classes dirigeantes grandissantes à exproprier, soit par une hausse de taxes ou le vol, les réserves alimentaires nécessaires pour leur maintien au pouvoir.

Une scène agricole dans l'Égypte antique.

En Chine, à l’époque des dynasties Shui et Tang (589-907), la plus grande partie du territoire avait été défrichée et irriguée, ce qui accrut les rendements. L’irrigation était tributaire d’un ingénieux système de canaux, d’écluses et de barrages. Ce système était entretenu par une classe de techniciens, elle-même supportée par une autorité centrale qui collectait les surplus des fermiers sous forme de taxes. Dans d’autres régions, comme en Macédoine ou en Toscane à la même époque, les rendements agricoles étaient stagnants, ce qui témoignait de la difficulté à accumuler des surplus. La création d’un surplus par la force, par l’imposition de taxes excessives, engendrait souvent la résistance et la rébellion. En d’autres cas, cela amena l’accumulation de surplus, ce qui s’avérait une cible tentante pour des attaques ennemies. Ce fut notamment le cas lorsque des tribus barbares effectuaient périodiquement des raids à la fin de l’Empire romain.

À l’époque carolingienne, où régna particulièrement un désordre attribuable aux nombreuses invasions barbares aux IXe et Xe siècles, les fermiers échangeaient leur fidélité et leur nourriture avec des guerriers en échange de la sécurité. Cela amenait l’établissement d’un autre système, celui de la vassalité et de la société seigneuriale en Europe, quoiqu’on assista à des arrangements similaires à l’époque du shogunat des Ashikaga au Japon, quelque part entre 1300 et 1470.

La relation entre l'agriculture et la guerre prit une connotation particulière à certaines époques, comme ce fut le cas au Moyen Âge. On pouvait faire la guerre pour se nourrir et piller les richesses, mais en même temps, les surplus de nourriture pouvaient se monnayer en échange d'une protection accrue.

La transformation des économies

La tradition et la contrainte culturelles en vigueur dans des sociétés de subsistance comme celles de l’Europe et du Japon limitèrent la volonté de ses membres à prendre des risques afin d’essayer de nouvelles méthodes, des technologies et autres procédés d’investigation visant à accroître les rendements agricoles. Malgré tout, l’agriculture stagnante entraîna des carences qui firent en sorte qu’il fallait se servir chez les voisins, ne serait-ce que pour nourrir non seulement les classes dirigeantes, mais aussi celles qui ne travaillaient pas la terre. Après tout, leurs activités professionnelles, comme celles reliées au commerce, étaient essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble de la société.

Suivant la période de la Peste Noire dans l’Europe médiévale du XIVe siècle, la quantité de nourriture per capita et les surplus augmentèrent à nouveau, si bien que classes non-paysannes purent à leur tour s’accroître. Les nombreux changements dans le secteur agricole créèrent un excédent de travailleurs fermiers, ce qui eut comme conséquence première de hausser le chômage. À cela, il faut ajouter que dans certains pays, comme en Angleterre, le développement de nouvelles économies reliées à l’industrie textile amena nombre de paysans « traditionnels » à se reconvertir dans le domaine de l’élevage de la laine. Comme indiqué, cet excédent de travailleurs put en partie être absorbé par la diversification du secteur agricole, mais le reste dut trouver du travail ailleurs. Les métiers de mercenaires et de marins apparaissaient comme des débouchés potentiels.

Alors que l’État-nation commença à se développer dans l’Europe du XVe siècle (ce qui renforça le pouvoir interne), le surplus de travailleurs issus autrefois du monde agricole fut employé à accroître les effectifs militaires. Ces derniers étaient nécessaires afin de projeter la puissance de l’État à l’étranger et pour se maintenir au pouvoir. C’est dans ce contexte que des états connurent une forte montée en puissance, comme l’Espagne du XVIe siècle. Pour l’Espagne, la guerre fut un recours fréquemment utilisé loin du territoire national afin d’étendre la puissance et l’influence impériales, tout en faisant l’acquisition de nouveaux comptoirs commerciaux outre-mer.

L'exploration du nouveau monde à partir de la fin du XVe siècle ouvrit aux puissances européennes l'accès à de nouveaux marchés, en particulier pour les ressources agricoles qu'elles pouvaient importer en métropole.

Certaines sociétés comme l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre parvinrent à étendre leurs réseaux de comptoirs commerciaux par la conquête et la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Océanie. S’appuyant sur l’agriculture et les ressources ainsi acquises, ces puissances impériales établirent leur domination sur de vastes régions du globe et se firent la guerre entre elles sur une base quasi permanente. Conséquemment, de nouvelles puissances émergèrent et se mirent à contester l’hégémonie européenne, comme la Russie, le Japon et les États-Unis.

La relation à l’ère industrielle

Dans le cas des États-Unis, l’augmentation substantielle de la production agricole et maraîchère permit de soutenir l’urbanisation rapide de la société américaine et nourrir la classe ouvrière industrielle, malgré l’intermède de la Guerre civile (1861-1865) qui affecta la production, en particulier dans les états confédérés. Ce conflit illustra à nouveau la relation implicite, sinon intime, entre la qualité des rendements agricoles et celle des armées sur les champs de bataille, dont les combattants ont naturellement besoin de se nourrir. Cela sous-tend donc le fragile équilibre du partage des ressources alimentaires entre les capacités de production vis-à-vis des besoins des armées et des populations civiles.

Dans une Amérique agricole ravagée par la guerre civile (1861-1865), la question de l'interdépendance entre l'agriculture et la guerre prit une tournure particulière. Premièrement, l'agriculture nourrissait les armées. Ensuite, les batailles se livraient sur ses champs. Enfin, l'agriculture revêtait une dimension politique, dans la mesure où l'une des causes du conflit concernait le sort de ces esclaves noirs qui fournissaient une large partie de la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes.

Par contraste, le Japon choisit de préserver son mode d’agriculture traditionnel, ce qui eut pour conséquence d’entraver sérieusement l’ensemble de son développement économique. Les limites engendrées par les carences de la production agricole se firent durement sentir sur le front intérieur japonais, ce qui peut en partie expliquer les ambitions expansionnistes du régime impérial dans les années 1930 et 1940.

Photo de Simon Fridland idéalisant une femme soviétique conduisant un tracteur en 1932, dans le contexte de la collectivisation des terres agricoles dans l'URSS de Staline.

Dans un autre contexte, celui de la Russie tsariste, les serfs gagnèrent leur liberté au milieu du XIXe siècle, mais cela ne changea en rien au fait qu’ils demeuraient exploités par la classe dirigeante. En fait, tant les ministres tsaristes que les commissaires soviétiques après 1917 tentèrent d’exploiter et exproprier tout surplus agricole afin de financer l’industrialisation effrénée que connut la Russie.

Pour sa part, l’agriculture soviétique s’avéra terriblement inefficace, mais elle fournit la base pour la modernisation du pays et celle d’états satellites comme l’Ukraine et la Biélorussie. D’autres états purent également atteindre certains standards apparents de modernité, notamment avec l’apparition des ordinateurs, des téléphones satellites et du moteur à combustion, mais leur base agricole, de laquelle dépendaient le futur économique et la capacité de se maintenir au pouvoir en temps de guerre, demeura énormément limitée.

Dans plusieurs états modernes, l’agriculture ne constitue plus un secteur névralgique de l’activité économique, car les traités commerciaux et les capacités d’importations firent en sorte de réduire la dépendance de nombre d’états face à la nourriture. Par conséquent, dans ces sociétés, l’agriculture entretient une relation limitée avec la capacité à faire la guerre.

Dans un autre cas extrême, et pour conclure, des sociétés comme celle de la Corée du Nord, où Kim Jong-Il (le dictateur communiste aux traits staliniens) affame délibérément son peuple afin de supporter la machine militaire de la nation, ne font que rappeler la nature de la relation d’interdépendance entre les capacités agricoles et celles à faire la guerre.

La hausse notable du prix des denrées alimentaires importées, les inondations et les mauvaises politiques économiques mises en place par le régime firent en sorte d'accentuer les difficultés qu'avait la population nord-coréenne à se nourrir. En revanche, le régime de Kim Jong-Il consacre l'essentiel de ses ressources au maintien de larges forces armées, le tout au détriment de sa propre population.