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Le phénomène de « pertes » en histoire militaire

L’origine des pertes

Des soldats confédérés gisant sur le terrain à la suite de la bataille d'Antietam (1862).

Le monde militaire a un langage qui lui est caractéristique. Selon les époques, les cultures et les subtilités linguistiques, des termes, voire des concepts précis finissent par émerger et s’ancrer dans les littératures propres à cet univers. Par moment, certains de ces concepts et termes, que je préfère nommer simplement « expressions », sont utilisés à toutes les sauces, leur enlevant du coup une certaine portée. L’une de ces expressions qu’emploient les historiens militaires dans le cadre de leur travail est celle de pertes (presque toujours employée en nombre au pluriel). Que signifie-t-elle et quelle est sa portée?

Il est parfois dit que la première victime, c’est-à-dire la première perte à la guerre, est la Vérité. Il appert alors que l’expression pertes traduit largement le langage avec lequel cette Vérité s’exprime. En fait, l’utilisation d’une variété d’euphémismes pour décrire d’horribles réalités des champs de bataille n’est pas réellement quelque chose de nouveau. En français, l’expression pertes trouve sa traduction dans la langue anglaise sous le mot casualties, lui-même dérivant du latin casualitas qui signifie un « accident malheureux ». De ce que l’on sait, l’expression pertes est employée dans la littérature militaire depuis le XVe siècle. Selon les époques, elle signifie différentes approches des combats, sinon différentes réalités.

La description de différentes réalités

La Chanson de Roland fut l'un des plus populaires poèmes du Moyen Âge. Plaçant l'honneur au coeur du récit, elle n'en cache pas moins les horreurs de la bataille de Roncevaux (778).

Les pertes subies par les armées lors d’une bataille au Moyen Âge tendaient à démontrer le spectacle de soldats qui avaient été poignardés, mutilés ou matraqués. Ils étaient morts dans des combats au corps-à-corps et ces affrontements étaient souvent décrits par les commentateurs de l’époque comme des meurtres de masse. Dans une tout autre perspective, on observe au XXIe siècle que l’image projetée du champ de bataille peut être en fait l’objectif d’une caméra d’un appareil qui lance un missile de précision avant qu’il ne frappe la cible. Il n’est pas difficile d’oublier qu’au sol, des êtres humains, civils comme militaires, peuvent se trouver sur le lieu de l’objectif et qu’ils seront bientôt déchiquetés ou brûlés vifs.

L’utilisation de termes tels « frappe chirurgicale » cache le fait que maintenant, comme toujours, le but du combat est et demeure l’anéantissement de la volonté ou de l’habilité de l’ennemi de poursuivre la lutte. L’idée de faire subir des pertes à l’ennemi fait partie de ce processus. Il n’y a donc pas réellement de différences entre un ennemi qui se fait tailler en pièces par la plus récente technologie militaire et celui qui subit le même sort sous la lame d’une épée.

Dans l’univers militaire, l’expression pertes réfère d’abord à toute soustraction non planifiée (en terme de nombre, mais pas sur le principe) d’une partie de l’effectif de la force d’une unité. Les causes qui provoquent des pertes sont diverses. Si l’on se fie à ce qui est rapporté par l’Histoire, on peut situer les causes majeures des pertes selon leur degré de gravité, en rapport à la réalité sur le champ de bataille ou dans la zone des armées.

La maladie

La première cause des pertes est la maladie, suivie de la désertion, des accidents et du combat à proprement parler. Ce dernier élément se subdivise selon les soldats qui sont morts au combat sur le coup, qui ont été blessés et morts de leurs blessures, qui sont faits prisonniers et/ou portés disparus (présumés morts ou faits prisonniers). De toutes ces causes, la maladie fut véritablement la première raison qui entraîna des pertes dans les armées au cours de l’Histoire. Souvent, le sort des batailles pouvait se jouer avant même que le combat ne soit engagé.

Au-delà des combats, la maladie fut un ennemi redoutable des armées de l'époque napoléonienne.

Un exemple classique, mais combien cruel fut lorsque les conquérants européens débarquèrent dans les Amériques. Leurs micro-organismes porteurs d’une variété de maladies et de virus ont parlé bien avant les armes, contribuant au génocide qu’ont subi les populations autochtones. Les exemples des impacts de la maladie sur le champ de bataille sont donc nombreux. Au temps des guerres napoléoniennes, particulièrement lors de l’expédition de Walcheren en 1809, les Britanniques perdirent 23,000 hommes en raison de la maladie contre à peine 200 soldats sous le feu ennemi.

Les pertes subies en raison de la maladie chez les militaires reflètent en partie les conditions générales d’hygiène et les approches face à celle-ci dans la société. Par exemple, les grands campements militaires fixes qui n’étaient pas pourvus d’un minimum d’installations sanitaires constituaient de parfaits endroits pour la culture des épidémies. Le phénomène s’observe à toutes les époques. Pendant la Guerre de Sécession, le taux de pertes mortelles causées par la maladie par rapport à celui des combats s’établit presque à 2 pour 1.

Pour sa part, l’une des meilleures forces combattantes de l’Histoire, l’armée romaine, accordait une grande importance à la question de l’hygiène. Certains commandants qui ne portaient pas une attention suffisante à l’hygiène l’ont chèrement payé. Ces insuffisances pouvaient rendre fatale une simple blessure. Si petite soit-elle, une plaie d’une petite blessure qui s’infecte peut entraîner la mort. La maladie est donc de très loin la première cause des décès à la guerre.

La désertion

De tout temps, des soldats ont déserté. Chacun avait ses raisons.

La seconde cause des pertes est celle de la désertion. En dépit de mesures draconiennes pour prévenir le phénomène, dans un contexte où la guerre est le summum de la misère et de la destruction, seules les armées qui avaient les mesures disciplinaires les plus rudes pouvaient être relativement épargnées par ce qui pouvait être considéré comme un fléau. Une armée qui se trouve en territoire ami ou ennemi ne perçoit pas le phénomène de la désertion sous le même angle. En territoire ennemi, les soldats qui seraient tentés de déserter doivent considérer qu’ils risquent non seulement d’être exécutés s’ils sont retrouvés par leurs camarades, mais ils peuvent subir le même sort s’ils tombent entre les mains d’une population locale hostile. Les déserteurs de l’armée de Napoléon qui combattait en Espagne au début du XIXe siècle l’ont appris à leurs dépens.

Certains analystes considèrent comme « déserteurs » des soldats qui seraient tentés de céder à la panique ou qui attendraient fatalement la fin, comme lors d’un siège où les défenseurs décideraient de ne pas livrer bataille. Souvent, la désertion revêt une forme passive de protestation résultant d’une accumulation de frustrations contre l’état des choses, la manière dont est gérée la société dans son ensemble, le gouvernement ou l’armée. L’accumulation de ces frustrations peut par moment se transformer en une véritable colère collective, où un incident mineur peut déclencher une mutinerie ou une révolution.

Le cas des mutineries survenues en 1917 dans l’armée française est révélateur de ce principe. En tête des récriminations des soldats se trouvait le désir de voir à l’amélioration de la nourriture et d’obtenir des permissions sur une base régulière. Le phénomène de la désertion amena également des soldats à tenter de démontrer avec l’énergie du désespoir que leur geste n’était pas motivé par la peur. Pour ce faire, ils allèrent même jusqu’à combattre dans le camp adverse. Une autre forme de protestation qui peut être associée à la désertion et entraîner des pertes est l’auto-mutilation. Celle-ci peut être une tentative de suicide, mais dans un contexte militaire, elle était plutôt vue comme un signe de peur où le soldat refusant d’aller au combat s’inflige une blessure ou tente de faire croire qu’elle est le résultat d’un geste posé par l’ennemi.

La mort au combat ou de blessures

Dans un autre ordre d’idée, la mort et les blessures subies au combat figurent parmi les facteurs les moins importants des pertes subies par les armées en termes numériques. Par contre, c’est la catégorie parmi les pertes qui attirent le plus l’attention. De nos jours, nous avons tendance à confronter des paradoxes du type: les armes de destruction massive peuvent tuer davantage de personnes que ne l’aurait fait la Peste Noire au Moyen Âge. Cela n’est pas tout à fait vrai, tout comme nous sommes portés à croire qu’un soldat blessé aujourd’hui a plus de chances de survivre que celui d’une autre époque.

Cela amène à dire que les sciences militaires et médicales ont évolué parallèlement. Certains théoriciens militaires ont même poussé le raisonnement en apportant l’exemple de la mine antipersonnelle de type S. Le modèle conçu par les Allemands était censé faire exploser uniquement le pied ou la jambe du soldat qui avait le malheur de marcher dessus. Cet incident enlève non seulement le soldat du champ de bataille, mais les brancardiers qui lui portent secours, le personnel médical qui le traite et son transport consomment davantage de ressources que si le soldat avait été tué et laissé sur le terrain ou enterré sommairement.

Un autre élément qui doit être soulevé en ce qui concerne le phénomène de la mort et des blessures sur le champ de bataille a trait à l’armement. Bien que la variété de blessures et la distance avec laquelle elles peuvent être infligées aient augmenté grandement depuis que la chimie a remplacé la puissance musculaire comme mode de propulsion, il n’y a jamais eu dans toute l’Histoire une seule journée où plus d’hommes sont morts que la journée de la bataille de Cannes en 216 avant notre ère (environ 60,000 hommes). Par ailleurs, ce ne fut pas avant le milieu du XIXe siècle que l’on peut considérer avec certitude que la portée, la cadence de tir et la létalité des armes à feu avaient dépassé les armes blanches.

Le site de la bataille de Cannes où s'affrontèrent les armées romaine et carthagineoise en 216 avant J.-.C.

Les prisonniers et soldats portés disparus

Pour leur part, les prisonniers représentent un autre aspect des pertes subies par les armées. Cela diminue les capacités opérationnelles d’une armée de deux façons. D’abord, les prisonniers, au sens premier du terme, sont capturés et ne participent plus à la guerre. De façon plus significative, le désir de faire des prisonniers et leur accorder un traitement clément peut diminuer la volonté de combattre de l’ennemi. Dans ce contexte purement théorique, faire des prisonniers relèverait plutôt de considérations pragmatiques qu’humanitaires.

Des prisonniers de guerre canadiens marchent sous escorte à la suite du raid raté de Dieppe (19 août 1942). On dit qu'il est du devoir du soldat de s'évader à la première occasion. Dans les faits, la première question que chacun des prisonniers se pose est plutôt: "Que va-t-il arriver maintenant?"

Au niveau du siège d’une place forte, les règles non écrites voulaient que si la garnison assiégée capitule en un espace de temps raisonnable, disons à l’intérieur d’un ultimatum, celle-ci puisse en sortir avec tous les honneurs. Si, d’un autre côté, la résistance offerte par la garnison se prolonge au point où l’assiégeant est forcé de donner l’assaut, alors tout le monde comprenait qu’il n’y aurait pas de quartiers. Par ailleurs, sans trop généraliser, on remarque à certains moments de l’Histoire que des forces irrégulières qui faisaient des prisonniers avaient tendance à pratiquer des exécutions sommaires, notamment parce qu’elles ne disposaient pas des ressources pour héberger une masse de soldats ennemis.

Ce type d’équation, un chef de guérilla comme Fidel Castro l’avait tournée à son avantage. À l’époque de la révolution cubaine à la fin des années 1950, les prisonniers de l’armée de Batista faits par les forces révolutionnaires se voyaient offrir de somptueux repas en présence des troupes les mieux équipées de Castro. Ensuite, Castro faisait relâcher ces prisonniers qui retournaient dans l’armée de conscrits de Batista, espérant ainsi qu’ils racontent leurs conditions de détention et la prétendue puissance de l’ennemi. Connu pour les tortures et les assassinats de prisonniers rebelles, Batista trouva d’autant plus difficile de vendre sa cause alors que le moral des troupes de Castro augmentait.

Les soldats qui sont portés disparus apparaissent aussi dans la catégorie des pertes. La comptabilisation à grande échelle des soldats portés « disparus » débuta pendant la Première Guerre mondiale. Parfois, ceux-ci étaient prisonniers de l’ennemi et la nouvelle de leur absence parvenait à travers le fil de presse. En d’autres circonstances, les soldats portés disparus pouvaient être morts ou déjà enterrés au point d’être méconnaissables. Il ne faut pas se surprendre qu’après la guerre de 1914-1918 d’importants monuments aient été érigés en Europe pour commémorer la mémoire des soldats qui n’ont pas eu de sépultures connues. On pense entre autres au monument de la porte de Menin en Belgique où sont retranscrits les noms de quelque 7,000 soldats canadiens portés disparus pendant cette guerre.

Conclusion

Le calcul des pertes présente un défi de taille pour les historiens militaires. Il y a fréquemment cette tendance chez une armée à sous-estimer ses pertes et, par conséquent, à surestimer celles de l’adversaire. Le calcul est également difficile à établir à des périodes de l’Histoire comme celles de l’Antiquité et du Moyen Âge, où les chercheurs doivent se fier à des données imprécises lorsqu’elles existent. Cependant, même à une époque plus rapprochée de la nôtre, les pertes peuvent être difficiles à calculer. Par exemple, les armées allemande et britannique avaient des façons différentes de recenser leurs soldats blessés.

La seule constance qui existe à une époque où les armées font usage de la technologie dans l’espoir de limiter les pertes est qu’il y aura toujours des soldats malades, déserteurs, tués et faits prisonniers.

Peinture de George Edmund Butler illustrant des soldats néo-zélandais qui évacuent un soldat allemand blessé (novembre 1918).

Résumé de l’histoire militaire du Canada de 1867 à 1914

Quand on parle de l’« histoire militaire du Canada », on fait référence à l’étude des conflits qui se sont déroulés au Canada ou à l’extérieur du pays par l’envoi de troupes, et ce, depuis que notre nation existe. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, on peut dans un premier temps tracer un portrait des premières décennies de cette histoire, de la création du pays en 1867 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Par le fait même, il sera question de la contribution globale des militaires francophones lors des conflits passés, un champ de recherche qui nous intéresse également.

1866-1870 : La Confédération canadienne

Dans le but de se défendre mutuellement contre la menace potentielle posée par les États-Unis au lendemain de la Guerre de Sécession de 1865, la province du Canada, divisée entre l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, s’unissent pour former le nouveau Dominion du Canada. La création d’un nouveau pays, le Canada, allait assurément avoir un impact sur la mise en place d’une force militaire canadienne. Par le fait même, l’armée britannique présente au Canada pour notre défense allait être amenée à se retirer.

Le territoire canadien à la signature du pacte confédératif de juillet 1867.

Le régime de la Confédération canadienne est mis en place le 1er juillet 1867. Le temps d’assurer une transition relative, on assiste au départ progressif de l’armée britannique, qui quitte définitivement le pays en 1871. Le Dominion du Canada doit désormais assumer seul sa défense. Dans les faits, en cas de crise militaire majeure, l’Angleterre s’était engagée à fournir une aide militaire au Canada, tout comme elle continuait d’assurer la défense des côtes maritimes de notre pays. En dépit de la création du Canada moderne en 1867, notre pays restait un Dominion, c’est-à-dire une colonie de l’Empire britannique. Cela veut dire que notre pays était souverain sur le plan de la politique intérieure, mais au niveau de la politique étrangère, la Grande-Bretagne prenait les décisions pour le Canada sur la scène internationale.

En matière de défense, la Loi de la Milice votée en 1868 garantissait la maîtrise politique du Canada sur les forces canadiennes, qui n’en demeuraient pas moins dirigées par un officier général britannique. Bref, on retient que la fondation du Canada amène la création d’un ministère de la Milice qui doit mettre en place les ressources nécessaires à la défense de notre pays. Cela passe par la création d’une force armée professionnelle.

Quelques membres de la Milice canadienne vers 1880.

1871-1883 : Le Canada assume sa défense et lève une armée permanente

Le Canada prit alors la relève dans les installations militaires autrefois occupées par des garnisons britanniques. Par exemple, le fort de Kingston et la citadelle de Québec furent occupés par nos troupes, soit par deux unités d’artillerie permanentes qui y tiendraient garnison. Connues sous le nom de Force permanente, ces unités furent les premières forces régulières à temps plein levées par le Canada sous le régime de la Confédération.

Le contexte politique était aussi différent pour le Canada, notamment parce que les relations avec les États-Unis s’étaient améliorées après 1871 et, sauf à l’occasion de rares périodes de tension, une préparation sérieuse en vue d’une invasion américaine n’était plus nécessaire. En 1876, Ottawa ouvrit le Royal Military College of Canada à Kingston pour contribuer à la professionnalisation du corps des officiers. Sept ans plus tard, en 1883, le gouvernement leva des unités d’infanterie et de cavalerie permanentes, surtout pour entraîner la Milice à temps partiel et servir de force de sécurité intérieure.

L’idée de mettre en place ce genre d’institution d’enseignement était aussi de créer un bassin d’instructeurs capables d’entraîner la milice, c’est-à-dire l’ensemble des réservistes qui s’entraînaient quelques semaines pendant l’année, à l’été surtout, et qui étaient beaucoup plus nombreux que les soldats de métier. Après tout, et en particulier dans la mentalité de l’époque et à cause de problèmes budgétaires, c’était la milice qui était appelée à fournir le principal effort dans la défense du Canada. Pour vous donner une idée du type de forces militaires que nous avions en cette fin de XIXe siècle, nous disposions alors d’une milice dite « active ».

En théorie, tous les hommes valides de 18 à 60 ans étaient susceptibles d’être appelés sous les drapeaux. Dans les faits, seuls les volontaires allaient porter l’uniforme et aucune conscription n’a été formellement imposée à cette époque. Dans un même ordre d’idées, la force de notre armée sur papier en 1869 s’élève à un peu plus de 30,000 hommes sous les drapeaux, la majorité étant des réservistes. Mis à part quelques affrontements, cette milice active passa le plus clair de son temps à s’entraîner avec les moyens du bord, surtout en période estivale. Elle pouvait être mobilisée de temps à autre en cas de troubles à l’ordre public lors de grèves, de manifestations, etc.

Le Collège Militaire Royal de Kingston fondé en 1876.

1873-1885 : L’expansion vers l’Ouest canadien

Dans les années 1870, le Canada prenait de plus en plus d’expansion vers l’ouest, dans les territoires aujourd’hui constitués par le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce contexte d’expansion rapide, le maintien de l’ordre public était tout un défi pour un jeune pays qui cherchait à asseoir son autorité. En 1873, on avait créé la Police montée du Nord-Ouest à cette fin, force qui est aujourd’hui connue sous le nom de la Gendarmerie Royale du Canada.

Par contre, nombreuses étaient les tensions dans l’ouest du Canada. La première mise à l’épreuve de cette nouvelle force armée permanente est survenue lors des expéditions engagées contre les rebelles métis dirigés par Louis Riel à partir de 1870. Ceux-ci réclamaient des droits particuliers et un gouvernement autonome pour les francophones habitant l’ouest du Canada. À cet égard, Ottawa avait refusé aux Métis, qui étaient surtout francophones, des droits fonciers et politiques. Sous la conduite de Louis Riel, les Métis et certains de leurs alliés autochtones prirent les armes.

Descendants à la fois d’Amérindiens et de Canadiens français, les Métis étaient des colons installés dans les territoires que sont aujourd’hui le Manitoba et la Saskatchewan. Une première rébellion était survenue en 1870 et fut réprimée par un mélange de forces britanniques et canadiennes au Manitoba, à un endroit appelé la Rivière Rouge. Plus tard, en 1885, les tensions entre les Métis de Riel et le gouvernement fédéral n’étaient pas plus apaisées et une expédition militaire fut à nouveau organisée contre eux. C’est ce qu’on a appelé la Rébellion du Nord-Ouest de 1885. Celle-ci visait à établir un État indépendant contrôlé par les Métis, dans une région qui forme aujourd’hui la Saskatchewan.

Les Métis ont affronté à plus d’une reprise la police montée canadienne et la milice envoyée par le gouvernement fédéral. Il s’agissait probablement de la plus grande bataille livrée sur le sol canadien depuis la guerre de 1812 contre les États-Unis, et probablement le dernier affrontement livré sur notre territoire depuis.

La bataille de Fish Creek (Saskatchewan, 1885).

1875-1899 : Le Canada et l’impérialisme britannique

Une autre période intéressante de l’histoire militaire canadienne est celle du dernier quart du XIXe siècle. Ce qu’on appelait alors l’« impérialisme » était une forme d’expansion territoriale, économique et culturelle pratiquée à l’échelle mondiale par les grandes puissances. Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et d’autres pays colonisèrent des territoires en Afrique, en Asie et ailleurs pour des raisons militaires et économiques.

Au Canada, le soutien à l’« idée impériale » et à la nécessité de protéger l’Empire était surtout sensible chez les Canadiens d’origine britannique, qui formaient la majorité de la population. Tout en se disant attachés à l’Empire, les gouvernements canadiens successifs cherchèrent à éviter tout engagement militaire à l’appui de la défense impériale. Pourquoi? Parce que ce type d’engagement aurait pu mettre en péril l’unité nationale, car l’opinion publique au Canada français croyait que la participation aux affaires impériales empêchait le Canada d’obtenir une plus grande autonomie face à l’Angleterre.

En rouge, l’Empire britannique en 1897.

1899-1902 : La Guerre des Boers

Dans ce contexte, le premier véritable test pour les forces canadiennes (et pour l’unité nationale!) est survenu lors de la guerre des Boers de 1899 à 1902 en Afrique du Sud. Ce conflit représentait la première véritable intervention de soldats canadiens sur un théâtre d’opérations extérieur.

En résumé, en octobre 1899, l’Empire britannique et les deux petites républiques boers d’Afrique du Sud, le Transvaal et l’État libre d’Orange, entrent en guerre. Les Boers étaient les descendants des premiers colons hollandais établis en Afrique du Sud. Par conséquent, les Britanniques ont fait appel à leurs colonies pour apporter une aide militaire supplémentaire dans le but d’écraser la rébellion en Afrique du Sud.

Carte du théâtre d’opérations sud-africain.

 

Le gouvernement canadien répondit favorablement et envoya un contingent militaire, malgré une opposition de la part des Canadiens français qui s’opposaient à cette guerre. Le succès militaire canadien le plus connu, et la plus importante victoire de l’Empire britannique dans cette guerre à notre avis, eut lieu en février 1900 à Paardeberg, où plus de 4,000 Boers capitulèrent à la suite d’un assaut mené par des Canadiens.

Site de la bataille de Paardeberg, février 1900.

Environ 7,400 Canadiens et du personnel infirmier ont servi en Afrique du Sud entre 1900 et 1902. Un peu plus de 200 soldats canadiens ont trouvé la mort, dans une guerre qui avait divisé la population, car le Québec francophone était contre la participation. Tout comme lors des rébellions dans le Nord-ouest canadien en 1885, on note aussi la participation de quelques Canadiens français à la guerre des Boers, mais il s’agit davantage de cas isolés de soldats intégrés à des unités anglophones, car aucune unité entièrement francophone ne fut formée pour ce conflit. Les succès sur les champs de bataille ont augmenté la confiance des Canadiens et ont fait progresser le nationalisme canadien, mais la guerre accentua aussi les disputes linguistiques et culturelles au pays.

1903-1914 : Le lendemain des Boers ou le besoin de « canadianiser » l’armée

Au lendemain de la guerre sud-africaine, le gouvernement canadien entreprit vers 1903 de « canadianiser » la Milice, notamment en remplaçant par un Canadien l’officier général britannique qui commandait notre armée. L’armée devint plus autonome avec l’ajout d’unités médicales, de transmission, d’ordonnance, d’approvisionnement et de génie.

Le Canada standardisa officiellement, à la britannique, son entraînement militaire et la plus grande partie de son équipement. Les armes demeurent peu nombreuses et souvent désuètes. De plus, les tensions politiques qui augmentaient en Europe ont fait en sorte que le gouvernement canadien a accru ses dépenses militaires. L’entraînement de la Milice s’accélère et les effectifs autorisés de la Force permanente sont portés sur papier à 3000 hommes, plus une réserve de 70,000 hommes. Le Canada améliore également ses défenses côtières et, après bien des débats, créer en 1910 la Marine royale du Canada constituée de deux croiseurs d’un modèle ancien.

Le HMCS Rainbow en 1910.

À cette époque, il n’existe aucune unité francophone quelconque. Les rares Canadiens français à servir dans l’armée se trouvent dispersés dans les unités anglophones. L’armée canadienne est à l’époque très britannique dans sa mentalité et son fonctionnement. L’anglais est la langue de travail et les promotions sont généralement accordées aux militaires anglophones.

D’ailleurs, très peu d’officiers francophones sortent diplômés de Kingston entre la fondation de ce collège jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce sujet ferait l’objet de prochains articles.

De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.