Catégorie : Champs de bataille

La Guerre des Gaules (58-51 av. J.-C.)

L’image de César

Reconstitution tirée de la télésérie "Rome" produite par HBO. Des légionnaires romains en Gaule vers 52 avant J.-C.

Ce qu’on appelle la Guerre des Gaules ou la Conquête de la Gaule fut une série de campagnes militaires dans lesquelles Jules César étendit le contrôle de Rome sur toute la Gaule à l’est du Rhin. La principale source relatant ces événements nous provient des Commentaires sur la Guerre des Gaules (Commentarii de Bello Gallico) de César, qui doivent être traités avec prudence. Bien que certains faits relatés semblent avérés, dont quelques-uns sont confirmés par les découvertes archéologiques, les Commentaires demeurent une œuvre de propagande visant à glorifier son auteur et justifier ses actions vis-à-vis ses ennemis politiques à Rome.

César prenait soin de ne pas commenter ses revers, ni sur les raisons précises l’ayant amené à faire campagne dans cette région. En 58, il avait besoin d’une campagne militaire pour son avancement politique et pour rembourser une série de lourdes dettes qu’il avait contractées dans ce contexte. À plusieurs reprises, César provoqua délibérément des affrontements avec les tribus gauloises alors que celles-ci ne posaient aucune menace directe contre les intérêts de Rome.

L’armée de César reposait sur des légions d’infanteries lourdes. Il en disposait de six en 58 et le total monta à dix vers la fin des campagnes, sans compter quelques cohortes indépendantes qui totalisaient 2 légions. Ces unités comprenaient des spécialistes d’ingénierie qui rendirent l’armée hautement efficace lors de sièges. De plus, César avait apparemment le don d’inculquer à ses troupes un esprit de fierté et de confiance qui a probablement rehaussé leur qualité combattante. Pour sa cavalerie et son infanterie légère, César comptait essentiellement sur ses alliés étrangers, en particulier des Crétois, des Numides et des Hispaniques.

Pour leur part, bien qu’étant nombreuses, les armées gauloises étaient inflexibles et souvent indisciplinées et maladroites dans leurs approches face aux légions romaines. Par ailleurs, les Gaulois manquaient d’appui logistique et leur organisation militaire ne permettait pas, contrairement aux Romains, de mobiliser leurs forces sur une longue période. Les guerriers gaulois menaient leur première charge avec rage et fougue, mais leur indiscipline les empêchait d’adopter des tactiques plus complexes qui auraient pu faire la différence.

Carte des prinicpales opérations menées par César en Gaule et en Bretagne.

Le besoin de prétextes

En 58, la tribu des Helvètes migra de ce qui est maintenant la Suisse et effectua un raid contre une tribu alliée de Rome, menaçant ainsi le passage de la Gaule transalpine romaine (la Provence moderne). César prit prétexte de cet incident pour forcer les Helvètes à la bataille. Ceux-ci furent vaincus avec de lourdes pertes et durent retourner dans leurs terres d’origine. L’incident eut un effet qui allait éventuellement enflammer toute la Gaule.

Les tribus de la Gaule centrale étaient divisées entre deux confédérations dirigées par les Éduens et les Séquanes. Ces derniers avaient employé Arioviste, le chef d’une coalition germanique des Suèves afin de défaire les Éduens qui étaient alliés de Rome. César prétendit que la présence d’Arioviste en Gaule représentait une menace aux intérêts de Rome. C’est alors qu’il dirigea son armée contre les Germains qu’il battit, les forçant à retraverser le Rhin.

Gaius Julius Caesar (100-44 avant J.-C.).

En 57, César marchait au nord-est contre les tribus belges, toujours en prétextant venir à la défense d’une tribu alliée « en danger ». Son armée fut attaquée au moment où elle se retranchait près de la rivière de la Sambre et passa à un doigt de subir une défaite. L’armée romaine avait été sauvée par la bravoure et la discipline inculquées à ces soldats ordinaires, sans compter sur l’intervention personnelle de César dans la bataille qui insuffla une nouvelle énergie. Les Belges subirent de lourdes pertes et ils finirent par capituler lorsque César les menaça d’envahir leurs cités.

En 56, César divisa son armée pour affronter plusieurs petits groupements de tribus qui le menaçaient de part et d’autre. Après avoir assemblé une flotte et lancé un assaut conjoint par terre et par mer, César parvint à défaire les Vénètes dans l’actuelle Bretagne. L’année suivante, en 55, les Romains installèrent une série de ponts sur le Rhin et entreprirent une expédition punitive contre les tribus germaniques. À la fin de la même année, César traversa en Bretagne (actuelles îles Britanniques) avec deux légions au cours d’une expédition qui faillit tourner au désastre lorsque sa flotte partir à la dérive à la suite d’une tempête. César retourna néanmoins en Bretagne en 54 avec une armée beaucoup plus large et força la puissante tribu des Catuvellauni à la capitulation.

En finir avec la Gaule

Concrètement, toutes ces opérations n’avaient pas d’impacts majeurs d’un strict point de vue militaire. Cependant, elles moussaient spectaculairement la propagande de César, ne serait-ce qu’en faisant parler de lui à Rome. Durant l’hiver 54-53, les Romains, qui étaient retournés dans leurs quartiers d’hiver, devaient faire face à une sérieuse rébellion des tribus du nord-est de la Gaule, une rébellion dirigée par Ambiorix de la tribu belge des Éburons. Quinze cohortes romaines furent annihilées à la bataille d’Aduatuca (près de Namur en Belgique) et une autre garnison commandée par Quintus Cicero fut assiégée et sauvée in extremis par César. Par conséquent, l’année suivante fut consacrée à des expéditions punitives contre les tribus belges impliquées dans cette rébellion.

Cela fut le prélude à une rébellion d’une plus grande ampleur en 52. La plupart des tribus de la Gaule, incluant celle qui par tradition était une alliée de Rome, les Éduens, s’unirent sous la direction d’un noble arverne, Vercingétorix. En fin stratège, Vercingétorix voulait éviter l’affrontement direct avec les Romains, tout en essayant de leur couper les voies de ravitaillement et les forcer à la retraite. Au lieu de reculer, César partit à la poursuite du gros de l’armée gauloise, prenant du coup la cité d’Avaricum (Bourges), mais subissant un coûteux revers à Gergovie (peut-être près de Clermont-Ferrand). Vercingétorix fut finalement défait et capturé à Alésia en 52. Malgré quelques rébellions sporadiques, le contrôle romain sur la Gaule ne fut plus sérieusement contesté par la suite.

Célèbre peinture de Lionel Royer réalisée en 1899 montrant Vercingétorix déposant ses armes aux pieds de César.

La guerre franco-prussienne (1870-1871)

La situation avant la guerre

Officier et soldats de l'armée française (1870).

En 1870-1871, la Prusse et ses alliés allemands ont défait la France dans une guerre qui transforma l’Allemagne, en plus de changer la balance de la puissance en Europe pour les décennies à venir, jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Pour les contemporains, la victoire allemande fut une surprise, surtout si l’on considère la puissance du Second Empire français de Napoléon III. L’armée française avait en effet une réputation impressionnante. Elle avait combattu en Crimée, en Italie, au Mexique et dans le nord de l’Afrique et rien ne laissait entrevoir a priori la possibilité qu’elle subisse une défaite face à l’armée prussienne.

Cependant, les succès militaires récents de l’armée française reposaient sur des bases fragiles. Par exemple, le recrutement dans cette armée reposait sur le principe d’une conscription sélective à long terme. En gros, ce système avait l’avantage de produire une armée capable de mener de courtes expéditions outre-mer, mais il était incapable de générer des effectifs et d’inspirer une fibre patriotique nationale afin qu’une grande armée puisse mener une guerre majeure.

Toujours sur la question du recrutement, à titre de comparaison, la victoire prussienne lors de la Guerre austro-prussienne de 1866 avait montré la supériorité d’un système de recrutement basé sur un service militaire universel à court terme. Malgré les pressions que subissait le gouvernement de Napoléon III, celui-ci était trop faible et n’avait pas l’énergie pour entreprendre une réforme en profondeur du recrutement militaire.

Il y a eu bien entendu la Loi Niel de 1868, qui fut une tentative ratée d’instaurer un service militaire universel dans le but de créer une armée de seconde ligne, la Garde nationale. De plus, les officiers supérieurs de l’armée française ne manquaient ni de courage, ni d’expérience pour implanter des réformes, mais ils attendaient de l’Empereur qu’il inspire une forte direction pour aller de l’avant. La question était essentiellement politique et, sur ce point, Napoléon ne put livrer la marchandise. Au point de vue des équipements, l’armée française disposait d’un bon fusil à chargement par la culasse, le Chassepot, de quelques mitrailleuses de conception primitive, mais son artillerie à chargement par la bouche n’était pas de calibre face à celle des Prussiens à chargement par la culasse.

Napoléon III, empereur des Français (1852-1870).

Pour leur part, les forces de la Confédération de l’Allemagne du Nord ont été à la bataille en 1870 à la suite des premières réformes d’envergure instaurées dans l’armée prussienne. Bien que les armées des états allemands du sud avaient leurs caractéristiques, ce fut la Prusse qui mena le jeu desdites réformes. Cela était particulièrement vrai au sein de l’état-major prussien qui se développait sous la direction de Helmut von Moltke. Par ailleurs, la guerre de 1866 contre l’Autriche avait fait prendre conscience à l’état-major allemand de l’importance du chemin de fer pour le déploiement rapide des troupes. Moltke et ses officiers consacreront beaucoup d’énergies à cette question logistique dans la préparation de la guerre contre la France.

Le début de la guerre: la question de la préparation

Justement, la France avait le problème majeur et classique d’être une puissance en déclin. Le chancelier de Prusse Otto von Bismarck le savait, et il croyait qu’une victoire militaire sur la France aiderait à compléter l’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse. La guerre a par conséquent éclaté en juillet 1870 à la suite d’une tentative de la France de persuader le roi Guillaume de Prusse de garantir qu’il retire son appui à la candidature d’un prince allemand sur le trône d’Espagne et qu’aucune autre tentative de placer un membre de la famille des Hohenzollern dans ce pays ne soit reconduite. De son côté, Bismarck fit de son mieux, par un jeu diplomatique en coulisse, pour forcer la France à déclarer en premier la guerre à la Prusse, ce que Napoléon fit le 15 juillet, sans avoir l’appui d’aucun allié potentiel, ni même celui de l’Autriche.

Carte des principaux mouvements des armées lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

Les deux semaines qui suivirent la déclaration de guerre française virent la mobilisation des armées et leur déploiement à la frontière. En Allemagne, les réservistes se sont présentés aux casernes et joignirent par train l’armée professionnelle à la frontière. Le général Moltke déploya trois armées sur le Rhin, comme on le voit sur la carte. La 1ère Armée était sous le commandement du général Karl Friedrich von Steinmetz sur la Moselle; la 2e, un peu plus puissante, sous les ordres du prince Friedrich-Karl de Prusse sur la Saar; la 3e, qui incluait des contingents du sud de l’Allemagne, sous le commandement du prince héritier Friedrich Wilhelm de Prusse au sud du front vers la frontière suisse.

La mobilisation des forces allemandes s’était opérée en bon ordre et selon des horaires préétablis. Les forces étaient mobilisées puis déployées dans des zones de concentration. Du côté français, on commit l’erreur, sous prétexte de sauver du temps, de combiner la mobilisation et la concentration des forces. Cela engendra une situation chaotique où des réservistes se baladaient carrément d’un régiment à l’autre en cherchant leur unité. Avant même que la bataille ne commence, l’armée française semblait offrir le paysage d’une force en déroute.

Le commandant en chef des armées allemandes, Helmut von Moltke.

La confusion dans la mobilisation et la concentration permit néanmoins à l’armée française d’aligner six corps d’armée à la frontière. Cette armée du Rhin était concentrée en divers points, du sud au nord: 7e Corps à Belfort (Douay); 1er Corps à Strasbourg (Mac-Mahon); 5e Corps entre Sarreguemines et Bitche (Failly). Dans et autour du point stratégique de Metz se trouvaient le 2e Corps (Frossard), le 3e Corps (Bazaine) et le 4e Corps Ladmirault). La Garde impériale, qui était un peu plus petite qu’un corps d’armée, était sous le commandement du général Bourbaki qui arriva bientôt en ligne alors que le 6e Corps de Canrobert se concentrait autour de Châlons.

Les plans initiaux de concentration des forces françaises à Strasbourg, Metz et Châlons ont dû être modifiés afin de permettre à Napoléon, qui était arrivé à Metz le 28 juillet, d’assumer personnellement le commandement d’un quart de million d’hommes dans le but de lancer une offensive générale, une fois la concentration complétée. En face, les Allemands avaient aligné 300,000 hommes qui étaient déjà prêts à la bataille.

La bataille à la frontière (été-automne 1870)

Les premières opérations de la guerre franco-prussienne débutèrent avec deux assauts mineurs de l’armée française. Le 2 août 1870, les Français avaient pris les hauteurs surplombant Saarbrücken et, deux jours plus tard, il y eut un accrochage beaucoup plus sérieux contre les forces de Mac-Mahon à Wissembourg. Deux autres affrontements d’une plus grande ampleur encore eurent lieu le 6 août. Moltke avait anticipé la manœuvre et comptait utiliser sa 2e Armée pour recevoir l’assaut, tandis que ses 1ère et 3e Armées contre-attaqueraient sur les flancs des Français. Cependant, Moltke avait de la difficulté à contrôler le tempérament de l’agressif général Steinmetz de la 1ère Armée qui s’était empêtrée à Spicheren contre les forces de Frossard (2e Corps). Heureusement pour Steinmetz et l’ensemble du front allemand, Frossard fut laissé à lui-même et attaqué sur ses flancs par l’artillerie prussienne, ce qui permit à Moltke de poursuivre sa contre-offensive.

Scène de bataille. L'infanterie française tentant de repousser une charge de la cavalerie prussienne.

Du côté de l’Alsace, là où les troupes du prince héritier de Prusse rencontrèrent celles de Mac-Mahon à Worth, le même scénario se répéta. Les fusils Chassepot de l’infanterie française étaient largement supérieurs aux Dreyse allemands, mais là aussi, l’artillerie de ces derniers tira sur les flancs des Français qui durent reculer. La cavalerie française tenta tant bien que mal de contenir l’avance allemande, mais ses charges sabre au clair n’apportèrent rien au plan tactique. À la tombée de la nuit du 6 août, l’aile sud du front de l’armée française reculait vers Châlons. L’aile nord dut reculer aussi, sous des conditions météorologiques déplorables, dans le but de se regrouper autour de Metz.

Le fusil d'infanterie Chassepot et sa baionnette en dotation dans l'armée française depuis 1866.

Les premières journées d’affrontements de la guerre franco-prussienne avaient en quelque sorte bouleversé, sinon sérieusement remis en question certaines doctrines militaires de part et d’autre. Par exemple, les Allemands avaient vite réalisé que le fusil d’infanterie Dreyse était de loin inférieur au Chassepot français. Par contre, l’artillerie dont il disposait compensait ce premier désavantage et permit d’éviter des désastres. Enfin, le perfectionnement technologique avait accru la puissance de feu des armements et la cavalerie française l’apprit à ses dépens.

Ces premières journées avaient aussi forcé les Français à modifier leur chaîne de commandement. Le 12 août, Bazaine se fit confier la direction des forces rassemblées autour de Metz, bien qu’on peut questionner sa réelle autorité lorsque l’on sait que l’empereur était là aussi au même moment. Metz était un endroit stratégique et les forces françaises dans ce secteur avaient un sérieux problème d’espace qui empêcha l’exécution de manœuvres offensives efficaces. Les troupes étaient à l’étroit et même si l’état-major français avait été d’une efficacité optimale, il aurait été difficile malgré tout de bouger à une vitesse rapide pour corriger la ligne de front.

Bazaine s’en était aperçu et son armée marchait plus lentement que lui et ses adversaires l’avaient envisagé. Le 16 août, le gros des forces françaises se trouvait entre Gravelotte et Mars-la-Tour, à l’ouest de la Moselle. Les Français auraient pu en profiter pour consolider leurs positions derrière la rivière, mais rapidement, un corps de la 2e Armée allemande franchit la Moselle au sud de Metz et prit de flanc l’armée française, ce qui provoqua une bataille majeure. Cette bataille fut livrée à Rezonville et elle aurait pu être une victoire française, si Bazaine avait fait preuve de la même détermination que ses adversaires, mais il préféra plutôt se retirer et s’enfermer dans Metz.

Alors que Bazaine tentait de replier ses forces dans Metz et sur les hauteurs surplombant la Moselle, Moltke s’empressa de garder le contact en ordonna à ses 1ère et 2e Armées de suivre les Français. Ce « contact », il fut brutal, car le 18 août débuta la bataille de Gravelotte / Saint-Privat. L’assaut allemand était agressif et l’infanterie française mena une défense énergique qui parvint à arrêter l’ennemi. Si Bazaine avait contre-attaqué, il aurait pu remporter une victoire considérable, mais en début de soirée, le Corps saxon le débordait par le nord en prenant Saint-Privat, le forçant une fois de plus à se replier dans Metz.

Peinture d'Alphonse Neuville représentant une section d'infanterie française défendant un coin de cimetière lors de la bataille de Gravelotte / Saint-Privait le 18 août 1870.

C’est alors que Moltke prit la décision d’encercler Metz et de faire le siège de la ville, avec des éléments des 1ère et 2e Armées qui seraient commandées par le prince Friedrich-Karl. Le siège de Metz avait aussi permis une réorganisation administrative des forces allemandes en pleine bataille. Moltke confia au prince de Saxe le commandement d’une nouvelle « 4e Armée », l’Armée de la Meuse, afin de continuer la poussée vers l’ouest. Le 23 août, l’avance allemande reprit vers Châlons où se trouvaient les troupes de Mac-Mahon qui comprenaient un total d’environ 100,000 hommes pour la plupart épuisés et démoralisés.

La bataille de Sedan et a chute de l’Empire

Mac-Mahon était lui aussi dans une position difficile. Pour ses ordres d’opérations, il dépendait d’instructions contradictoires qui venaient de Paris, ce qui n’aida en rien à faire la lumière sur le portrait exact de la situation sur le terrain. De plus, l’empereur, qui avait quitté Metz juste avant le blocus allemand, était dans son entourage, sans oublier que la logistique française était largement dépendante du chemin de fer, ce qui laissait peu de place à des alternatives pour assurer le ravitaillement. Ayant finalement reçu l’ordre de venir en aide à Bazaine dans Metz, Mac-Mahon fit mouvement vers le nord-est et, le 1er septembre, fut écrasé par la 3e Armée et l’Armée de la Meuse à Sedan.

Le général Louis Trochu qui prit la tête du Gouvernement de la défense nationale en septembre 1870.

Sedan fut un désastre en tout point. Napoléon fut capturé par les Prussiens et la nouvelle de la défaite française entraîna la chute du gouvernement. À sa place, un Gouvernement de la défense nationale vit le jour, essentiellement composé de politiciens de la gauche modérée. Ce fut le général Louis Trochu, qui avait depuis longtemps prédit la défaite, qui fut président du Conseil et ministre de la Guerre, tandis que Jules Favre prenait les Affaires étrangères et Léon Gambetta l’Intérieur.

C’est Jules Favre qui dut aller à la rencontre de Bismarck dans la localité de Ferrière le 18 septembre 1870, mais les conditions d’armistice imposées par son vis-à-vis allemand étaient très dures. Favre rejeta l’armistice proposé et le nouveau gouvernement en appela la nation aux armes, un peu comme à l’époque des guerres révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle. Cela ne serait pas une mince tâche, d’autant plus que la majorité des membres du nouveau gouvernement n’avaient que peu d’expérience politique et les vieilles divisions réapparurent, sans oublier une certaine apathie dans les régions de France qui n’étaient pas directement menacées par l’invasion ou l’occupation.

Alors que les Allemands s’approchaient de Paris, une délégation française s’établit à Tours pour tenter d’exercer le pouvoir. Dans un épisode demeuré célèbre, Gambetta quitta Paris assiégé en ballon le 7 octobre pour prendre en charge la délégation et donner un autre souffle à ce gouvernement hésitant. Avec l’aide de Charles de Freycinet, un ingénieur qui se transforma subitement en administrateur militaire, Gambetta créa une nouvelle armée du Gouvernement de la défense nationale. Des spécialistes civils de l’administration furent enrôlés, des contrats militaires furent conclus avec les industries françaises et étrangères et la production industrielle augmentée.

Le fait de reconstruire un gouvernement et une armée en si peu de temps et dans des circonstances tragiques était une entreprise titanesque. La nouvelle armée française souffrait de carences de toutes sortes. Il n’y avait pas suffisamment d’officiers et de sous-officiers pour entraîner les hommes, le travail administratif d’état-major était lamentable et la standardisation de l’armement impossible. De plus, pour chaque citoyen français enrôlé, un nombre équivalent resta à la maison et n’a pu venir grossir les effectifs de la nouvelle armée.

Il restait bien quelques forces régulières de l’armée française en ce mois de septembre 1870. Quelques garnisons, unités et individus étaient parvenus à s’échapper à la destruction que subit l’ensemble des armées impériales et une partie de l’Armée du Rhin se trouvait toujours à Metz. En fait, les Français étaient pris dans cette souricière et Bazaine ne parvenait pas à se dégager, quoiqu’il aurait fallu faire preuve d’habiletés militaires et politiques extraordinaires pour briser l’encerclement. Plusieurs tentatives françaises pour sortir de Metz échouèrent et l’armée de Bazaine dut capituler le 29 octobre. Ce point stratégique, de même que celui de Strasbourg, était entre les mains des Allemands à l’automne de 1870.

Une nouvelle phase de la guerre: la résistance intérieure

Le restant de la guerre franco-prussienne offrit un portrait différent du type d’opérations militaires qui y furent menées. Une partie importante des opérations concernaient le siège de Paris et des tentatives françaises par certaines forces en province d’apporter un secours à la capitale ou à tout le moins limiter la pénétration allemande. La proximité de la ville de Paris avait accru l’importance des opérations menées par la nouvelle Armée de la Loire. Cette armée avait été constituée à partir d’éléments récupérés ici et là, dans le contexte de la chute d’Orléans en octobre, par le général Aurelle de Paladines. Le 9 novembre, ce général était parvenu à battre les Bavarois à Coulmiers et à reprendre Orléans.

La fin de l’année 1870 vit une série d’affrontements dans diverses régions de la France, notamment autour de la Loire. De violents combats se déroulèrent à la fin novembre et au début décembre, notamment à Beaune-la-Rolande, Artenay et Loigny, donnant du coup un mince espoir au gouvernement de Gambetta de sauver la situation. Cependant, le portrait d’ensemble pour les forces françaises au tournant de 1870-1871 était sombre. Les armées étaient dispersées, lorsqu’elles n’étaient pas carrément anéanties, et les efforts de certains généraux comme Chanzy et Bourbaki de ramener un peu d’ordre dans ce fouillis s’avérèrent vains.

En clair, chacun semblait mener sa propre bataille, sans qu’une direction d’ensemble puisse coordonner les actions militaires du Gouvernement de la défense nationale. Par exemple, le général Bourbaki s’était replié sur Bourges au début de 1871. De son côté, Gambetta envisageait une série d’opérations dans la vallée de la Saône afin de menacer les communications de l’ennemi. Des groupes isolés offraient quant à eux une résistance à Dijon, mais sans renforts, leurs actions étaient sans lendemain.

Charles de Freycinet, avait proposé de transférer une partie des forces de Bourbaki vers la Saône par trains, puis d’apporter des renforts de Lyon, dans le but de reprendre Dijon et faire ensuite mouvement vers le nord pour couper les communications de l’ennemi. Ce plan avait dû être abandonné en ce début de 1871 face aux conditions météorologiques exécrables, aux problèmes logistiques et à l’absence de commandement unifié. Le 9 janvier, Bourbaki avait battu les troupes du général Werder à Villersexel, mais un autre assaut d’une durée de trois jours contre des positions ennemies bien aménagées à Lisaine avait échoué. Comme ce fut souvent le cas, l’arrivée de renforts allemands, ceux du général Manteuffel, avait scellé le sort des troupes de Bourbaki. Forte de quelque 80,000 survivants, l’armée de Bourbaki fit marche vers la Suisse où les soldats furent désarmés et internés par les autorités du pays.

Quelques mois auparavant, Bourbaki avait réussi à lever l’Armée du Nord, qui avait livré une bataille d’envergure à Villers-Bretonneux, près d’Amiens, le 24 novembre 1870. Le successeur de Bourbaki en Picardie avait été le général Faidherbe, un officier d’expérience qui était conscient de la fragilité de son armée. Le 9 décembre, Faidherbe lance un assaut-surprise sur la forteresse de Ham et deux semaines plus tard, le 23, il était parvenu à tenir son front devant un assaut ennemi vers Amiens. Au début janvier, Faidherbe avait livré une difficile bataille à Bapaume, toujours dans la Somme, avec des moyens très réduits. L’action que livrait Faidherbe dans le nord de la France visait à soulager la pression sur Paris, malgré qu’il ne put empêcher l’inévitable.

Reconstitution d'une unité de fantassins prussiens. Les soldats prussiens de la guerre de 1870-1871 devaient à la fois affronter des forces régulières et irrégulières en France, notamment les fameux franc-tireurs.

La situation à Paris

Paris devenait par conséquent le nouveau pivot de la défense française. Par contre, la position se trouvait fragilisée, dans la mesure où les communications étaient rompues par l’encerclement de la capitale dès le 20 septembre 1870. Pour la défense, la garnison dans Paris comprenait un effectif approximatif de 400,000 hommes de qualité variable qui pouvaient être encadrés par ce qui restait de forces régulières.

Les Allemands hésitaient à donner un assaut direct dans Paris, si bien que ce fut le général Trochu qui dut prendre l’initiative de les repousser. Le 30 septembre, il avait tenté de briser le siège par un assaut limité qui avait été reconduit deux semaines plus tard. Le succès relatif de cette dernière tentative avait amené le fameux « Plan Trochu », soit un assaut à grande échelle du coté ouest de Paris. Un assaut préliminaire le 21 octobre dans cette direction avait apporté quelques gains, et la nouvelle de la victoire du général de Paladines à Coulmiers avait persuadé le gouvernement français de modifier la direction de l’assaut pour tenter d’obtenir un minimum de coordination.

Dirigé de façon énergique par le général Auguste-Alexandre Ducrot, l’assaut à partir de Paris fut reconduit cette fois à l’est, en direction de Champigny et Brie le 30 novembre. Bien que cette sortie fut agressive et qu’elle inquiéta le commandement allemand, aucune percée permettant la rupture du siège ne fut réalisée. Le 21 décembre, c’est le général Trochu qui mena une autre sortie vers Le Bourget qui se transforma en désastre. Le commandement français dans Paris n’avait plus beaucoup d’options pour dégager la capitale qui était littéralement asphyxiée.

Une position de l'artillerie française lors du siège de Paris à l'hiver 1870-1871.

La situation dans Paris était également épineuse pour le commandement allemand à la fin de l’année 1870. À Versailles, où s’était installé le grand quartier général allemand, des frictions évidentes existaient entre le chancelier Bismarck et son général Moltke. Le premier souhaitait que l’on bombarde la capitale et que l’on donne l’assaut. Ce ne fut pas avant le 5 janvier que la Ville Lumière subit des bombardements de l’artillerie allemande, des bombardements qui se concentraient essentiellement sur des cibles militaires comme les forts érigés dans les banlieues, avec un effet certain sur le moral de la population. Celle-ci critiquait ouvertement le gouvernement pour sa soi-disant inaction. En réponse, le général Trochu lança un assaut avec 90,000 hommes contre Buzenval à l’ouest de Paris. Déjà mauvais, les pronostics ont confirmé les appréhensions et la bataille tourna aussi au désastre pour l’armée française. Cela avait convaincu Jules Favre de solliciter un armistice.

Conclusion

Le chancelier allemand Otto von Bismarck.

Les négociations débutèrent le 23 janvier 1871 et l’armistice fut conclu cinq jours plus tard. Ce cessez-le-feu allait donner le temps de préparer de véritables négociations de paix le mois suivant. En gros, la France devait céder à l’Allemagne ses provinces d’Alsace et de Lorraine, bien qu’elle puisse garder Belfort dont la défense réussie de la place forte était hautement symbolique pour les Français. À la perte de territoire, la France devait aussi payer une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.

Le Traité de Francfort de 1871 ne garantissait en rien une paix durable. La France ne pourrait jamais oublier la perte de deux provinces et la proclamation de l’Empire allemand à Versailles allait bouleverser la carte géopolitique en Europe. La guerre franco-prussienne qui s’achevait amorçait en retour une dangereuse dynamique dans laquelle les puissances en Europe allaient revoir en profondeur non seulement leurs façons de faire la guerre, mais également les manières de s’y préparer. Plusieurs États adopteront des systèmes de conscription universelle, investiront dans l’amélioration des technologies ainsi que dans la formation et l’entraînement (notamment au niveau des états-majors).

Paradoxalement, la fin de la guerre franco-prussienne avait engendré une longue période de paix relative sur le continent européen. Cette « paix armée » durerait quatre décennies, jusqu’au moment où elle fut brutalement interrompue par le début d’une autre guerre, d’une ampleur encore plus grande, en 1914.

La bataille de France (1940)

Introduction

Dans l’histoire de la guerre, peu de campagnes livrées entre de grandes puissances de force à peu près égales se soldèrent par une victoire écrasante et sans appel d’un camp sur l’autre. L’étude de la campagne de l’Europe de l’Ouest de mai et de juin 1940, en particulier la bataille livrée en France, est intéressante à cet égard.

À peine cinq jours après le déclenchement de la campagne par l’Allemagne le 10 mai, les Pays-Bas déposaient les armes et les forces françaises retranchées derrière la Meuse se désintégraient progressivement. Le premier ministre Paul Reynaud évoquait même la possibilité d’une défaite.

Le déroulement et la durée de cette campagne avaient surpris à peu près tout le monde y compris les Allemands. Si leur plan original d’une offensive à l’Ouest, tel qu’il avait été conçu et reporté à maintes reprises entre octobre 1939 et janvier 1940, avait été mis à exécution, il est fort à parier qu’on se serait ramassé dans une impasse comme en 1914-1918. En effet, d’importants changements au niveau de la réorganisation des armées et de ceux qui allaient les commander eurent cour dans les mois qui précédèrent l’offensive à l’Ouest.

Le doute s’installe

Si on regarde la carte, on note que l’effort principal initial de l’offensive repose sur le Groupe d’Armées B, dont les divisions mécanisées devaient écraser les Pays-Bas et pousser rapidement en direction sud-ouest en Belgique. Ce mouvement en faux, qui rappelle quelque peu le Plan Schlieffen de 1914, serait appuyé au sud par le Groupe d’Armées A, dont les 22 divisions d’infanterie à pied devaient assurer la protection du flanc gauche du groupe B. Malgré l’ambition apparente du mouvement du groupe B, rien n’indique que la manœuvre sera déterminante, bien que j’ai qualifié de « principal » l’effort offensif qui serait mené par cette dernière formation.

Carte des opérations de la bataille de France (1940).

Précisément, les objectifs territoriaux du groupe B se limitaient à la capture des Pays-Bas et de la côte donnant sur la Manche (pour servir de futures bases pour attaquer l’Angleterre), ce qui laisse entendre que rien n’indique, toujours dans les plans militaires, que la France devait être officiellement éliminée. Par conséquent, cela peut en partie expliquer les conditions de paix relativement modérées qui ont été imposées à la France après le cessez-le-feu. Ces conditions avaient permis, pour un certain temps, à la moitié du territoire français d’être gouverné indépendamment à Vichy.

Comme je l’ai dit, le plan d’assaut initialement conçu sous le nom de code Fall Gelb avait des ratés. Les historiens s’entendent généralement pour accorder au Feldmarschall Erich von Manstein, le chef d’état-major du groupe A, le crédit d’avoir identifié les carences de Fall Gelb, tout en proposant une alternative pour sécuriser une victoire décisive. On peut également ajouter que dans les premières semaines de 1940, le haut commandement de l’armée allemande (Oberkommando des Heeres, OKH) et quelques autres généraux exprimaient à leur tour leur insatisfaction face à Fall Gelb. L’objet principal de leurs critiques était l’incertitude quant à l’utilisation des chars d’assaut.

Le Feldmarschall Erich von Manstein, l'un des artisans de la campagne de 1940.

Essentiellement, Manstein proposait de changer le rôle des chars et de transférer le gros des unités (sept des dix divisions de panzers) au Groupe d’Armées A. Ce groupe devait attaquer directement à travers les Ardennes contre ce que l’on croyait être la portion du front français la moins bien défendue, soit la ligne Sedan-Dinant sur la Meuse. La conception audacieuse pour l’époque du nouveau plan présenté par Manstein rencontra une opposition à l’OKH, mais à la mi-février Hitler prit à son tour connaissance du nouveau plan et l’accueillit favorablement. Sans partager entièrement les vues de Manstein, l’essentiel de ses idées figurait dans le nouveau plan, c’est-à-dire un redéploiement de la force blindée pour un assaut concentré dans les Ardennes et non sur les Pays-Bas.

La réévaluation du plan d’assaut au printemps de 1940 n’enleva en rien l’importance initialement accordée au Groupe d’Armées B. Ce groupe aurait l’importante et l’ingrate tâche d’attirer et fixer en Belgique les meilleurs éléments des armées franco-britanniques, puis composer avec la résistance de l’armée belge. Par contre, le rôle consistant à percer le front des Alliés reviendrait au groupe A. Celui-ci devait traverser les Ardennes et la Meuse à cette hauteur. Ensuite, selon les circonstances, le groupe A devait tourner au sud afin de contourner la Ligne Maginot ou faire mouvement au nord, le long de la Somme, pour atteindre la côte de la Manche (qui était un objectif initialement attribué au groupe B).

La supériorité relative des Allemands

La bataille de France débuta le 10 mai 1940. L’Allemagne avait mobilisé 136 divisions et, contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, le soldat allemand de la campagne de France a généralement combattu à pied. En effet, sur les 136 divisions, seulement 10 étaient blindées (panzers), 7 étaient motorisées, une était de cavalerie et la dernière était aéroportée. De leur côté, les Français et les Britanniques alignaient 104 divisions (94 françaises et 10 britanniques) auxquelles vinrent s’ajouter 22 divisions belges le 10 mai. Les soldats alliés ont aussi fait généralement la guerre à pied. D’après les chiffres, l’armée française disposait de 3 divisions blindées, 3 divisions motorisées (aussi bien équipées que celles des Allemands) et 5 divisions de cavalerie.

Les divisions motorisées et blindées ont joué un rôle essentiel. Par contre, la plupart des divisions allemandes en France en 1940 marchaient.

Sur la question du total comparatif des chars sur le front Ouest, les Français en disposaient d’un plus grand nombre que les Allemands, soit environ 3,200 unités contre 2,500. Quant à la qualité de celles-ci, on peut dire que, généralement, les chars français étaient inférieurs. Malgré un puissant armement et un blindage plus épais, les chars français étaient plus lents et leur rayon d’action plus restreint, ce qui ne constitue nullement un avantage dans une guerre mobile.

En fait, la véritable faiblesse des forces alliées au printemps de 1940 est dans le ciel, bien que la supériorité allemande à ce chapitre ait été fréquemment exagérée. Au début de l’offensive, l’Allemagne aligne quelque 1,000 chasseurs, 250 bombardiers moyens, 1,100 bombardiers plus légers, 340 bombardiers en piqué Stuka et 500 appareils de reconnaissance, pour un total estimé à 3,190 unités. En face, l’armée de l’air française possédait seulement 1,100 appareils modernes parmi lesquels 700 étaient des chasseurs, 140 des bombardiers et un peu moins de 400 avions de reconnaissance de qualité variable. À cela il faut ajouter la contribution britannique consistant en quelque 25 escadrons de chasseurs, de bombardiers et d’appareils de reconnaissance. Une fois de plus, les forces aériennes allemandes étaient mieux organisées pour les tâches anticipées. Par exemple, en dépit de leur lenteur et de leur vulnérabilité, les appareils de bombardements en piqué Stuka, lorsque bien utilisés et escortés, jouèrent un rôle vital dans les premiers jours de l’offensive.

Une bataille perdue dès les premiers jours

Comme l’avait anticipé Manstein, la percée décisive eut lieu sur le front du Groupe d’Armées A. À la fin de la journée du 12 mai, les divisions blindées de tête de l’armée allemande avaient déjà atteint la Meuse en deux points, alors que les Alliés croyaient qu’elles n’atteindraient le fleuve que le 14. La ville de Sedan avait été capturée par des éléments des 1ère et 10e Divisions de Panzers sous le commandement de Heinz Guderian, alors que la 7e Panzer sous Erwin Rommel prenait l’autre point stratégique mentionné en début de texte, soit Dinant. Les prises de Sedan et Dinant étaient typiques de l’esprit offensif agressif inculqué à l’armée allemande, si bien que les troupes n’eurent pour ainsi dire aucun repos.
Dès les premiers jours de l’offensive, les états-majors franco-britanniques étaient débordés et ne savaient plus où donner de la tête.

Malgré ces circonstances dramatiques, l’armée française menait sur son front une lutte acharnée. Ses ingénieurs étaient parvenus à faire rapidement sauter les ponts, et, lorsqu’ils n’étaient pas contournés, de nombreux éléments de l’armée offrirent une résistance acharnée. Cependant, à la fin de la quatrième journée de la campagne, les Allemands avaient établi plusieurs têtes de pont fragiles sur la rive ouest de la Meuse. Ce furent dans ces circonstances particulières que certaines contre-attaques de l’armée française furent neutralisées à Sedan, notamment par la couverture aérienne assurée par les Stukas.

D'hommes à hommes, les soldats de l'armée française de 1940 n'avaient rien à envier à leurs ennemis. Les causes de la défaite sont à chercher ailleurs, notamment dans la doctrine.

Il y avait quand même un espoir pour les Alliés de lancer une contre-offensive qui aurait pu faire la différence, surtout au moment où les Allemands se trouvaient confinés dans des têtes de pont congestionnées par le trafic. Devant l’hésitation des Alliés, les Allemands poursuivirent l’offensive. Comme on le voit sur la carte, ils s’en prirent judicieusement à la jonction de deux armées françaises, les 2e et 9e, qui comprenait des troupes réservistes peu entraînées.

Qui plus est, dans la soirée du 14 mai, le général André Corap, le commandant de la 9e Armée, ordonna par erreur une retraite générale sur une nouvelle position défensive située à 15 kilomètres à l’ouest de sa position initiale. La retraite précipitée de son armée se transforma en déroute, tandis qu’au sud, la 2e Armée du général Charles Huntziger se trouva à son tour dans une situation précaire. Dans la nuit du 14 au 15, certaines têtes de pont allemandes tentèrent avec succès de se dégager, dont celle du général Guderian qui se trouvait à environ 50 kilomètres à l’ouest de la Meuse.

L'ennemi juré des chars d'assaut au sol, le bombardier en piqué allemand JU-87 Stuka.

Il était clair que cinq jours après le début de l’offensive, les Allemands possédaient un avantage décisif. Tous les corps de panzers avaient largement dépassé les têtes de pont de la Meuse et avançaient en trombe vers l’ouest, sans presque rencontrer de résistance sérieuse sur les arrières chaotiques des armées françaises, en particulier ceux de la 9e. En dépit de belles résistances locales comme je l’ai dit, l’armée française était malgré tout débordée par les événements.

Cette stupéfaction semblait aussi partagée à l’état-major allemand. Certains généraux, et Hitler lui-même, semblaient même dépassés par la rapidité de l’avance et s’inquiétaient de l’étirement dangereux de l’avance sur certaines portions du front. Seuls quelques généraux, comme Guderian et Rommel, semblaient en parfait contrôle de leurs moyens. Confiants, les hommes sous leur commandement fonçaient littéralement vers la Manche qui fut atteinte dès le 20 mai.

La fameuse halte devant Dunkerque

Plus le temps avançait, plus l’espoir de voir les forces alliées contre-attaquer s’amenuisait. Le chef d’état-major de l’armée française, le général Maurice Gamelin, prit conscience sur le tard du besoin de retirer ses forces trop avancées en Belgique. La vraie bataille se déroulait au sud dans les Ardennes et les troupes françaises au nord risquaient d’être séparées de celles au sud. Ce ne fut que le 19 mai, jour du remplacement de Gamelin par le général Maxime Weygand, que l’ordre de lancer une contre-offensive conjointe des forces françaises au nord et au sud fut émis. L’idée était de créer un double encerclement des forces mobiles de panzers qui s’étaient dangereusement avancées, se trouvant ainsi coupées du reste de l’infanterie à pied.

Le seul épisode qui inquiéta sérieusement les Allemands fut une contre-offensive menée par l’armée britannique dans la région d’Arras le 21 mai. L’épisode de la bataille d’Arras confirmait ce que certains généraux allemands (Kleist, Kluge et Rundstedt) redoutaient, c’est-à-dire un assaut ennemi contre des forces blindées qui étaient trop exposées. Cela contribua d’ailleurs à la décision d’ordonner aux panzers de faire halte pendant trois jours, du 24 au 27 mai, le temps notamment que l’infanterie puisse suivre. Cette décision eut un impact décisif sur l’incapacité ultérieure des forces allemandes à prendre en souricière les restants de l’armée britannique lors de l’évacuation de Dunkerque.

Cependant, l’arrêt temporaire de l’offensive ordonné le 24 mai reposait sur des raisons opérationnelles et tactiques. La première raison soulevée était le besoin qu’avait la Luftwaffe d’asséner un coup décisif sur les forces alliées désorganisées, sans risquer de frapper ses propres troupes au sol. Ensuite, bien qu’ils soient dans leurs chars, les équipages des blindés étaient épuisés et devaient prendre une petite pause et attendre l’infanterie. Enfin, la pause était nécessaire afin de revoir les rôles qu’occuperaient les Groupes d’Armées A et B dans la poussée finale vers Dunkerque où étaient pris les Alliés.

Le temps était au rendez-vous, puisqu’il semblait à peu près impossible, d’un point de vue logistique croyait-on, que des centaines de milliers de soldats puissent s’échapper de l’immense trappe dans laquelle ils se trouvaient. Le temps que Hitler et ses généraux réalisent leur « erreur », les soldats alliés de la poche de Dunkerque étaient évacués vers l’Angleterre au début juin.

Professionnel et bien entraîné, le Corps expéditionnaire britannique dépêché sur le continent en 1939-1940 ne put, lui non plus, enrayer la force de l'offensive allemande.

Juin 1940: l’armée française se bat seule

Bien que l’évacuation réussie de Dunkerque fut perçue comme un triomphe en Angleterre, la perspective sur le continent était toute autre. C’était loin d’être un échec, au contraire. Cela marquait l’apogée de la bataille de France, l’ultime étape d’une campagne effrénée. Au cours des trois premières semaines, les Allemands avaient fait un million de prisonniers pour des pertes d’à peine 60,000 hommes. Les armées hollandaise et belge étaient détruites, cette dernière ayant déposé les armes à la fin de mai après avoir offert une résistance digne de mention.

Pour leur part, les Français avaient perdu quelque 30 divisions, soit le tiers des forces initialement engagées, en plus de l’entièreté de leur corps blindé. De plus, l’armée britannique avait quitté le continent, ce qui représentait une douzaine de divisions en moins. Sur papier, le général Weygand disposait de 66 divisions en piteux état pour défendre un front improvisé, soit une ligne qui était encore plus étirée que celle établie le long de la Meuse au 10 mai. En fait, un mois plus tard, l’armée française tenait une ligne s’étirant d’Abbeville sur la Somme jusqu’à la Ligne Maginot à l’est.

La seconde phase de l’offensive allemande débuta le 5 juin 1940. Dès lors, face à la situation désespérée de l’armée française, certains cadres en venaient à débattre de l’utilité de poursuivre la lutte. Se battre pour l’honneur au lieu de la victoire était certes une option, et elle cadrait bien avec une certaine tradition militaire, mais l’éventualité d’une capitulation semblait davantage correspondre à la réalité. Seuls certains militaires comme Charles de Gaulle étaient d’avis qu’il fallait poursuivre la lutte, quitte à ce que celle-ci se fasse en dehors de la métropole.

Lors d'une mise en scène bien orchestrée, Hitler avait spécifiquement exigé que l'armistice de juin 1940 soit signé dans le même wagon de train que l'armistice de novembre 1918 qui avait marqué la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.

Conclusion: Comprendre la défaite

De son côté, le cabinet français avait déjà envisagé la possibilité d’un armistice, indépendamment de l’avis de Londres, et ce, même avant l’époque de l’évacuation de Dunkerque. Le premier ministre Reynaud dut se ranger à l’avis des généraux Weygand et Pétain, qui souhaitaient un cessez-le-feu immédiat pour sauver ce qui restait de l’armée française. La démission de Raynaud au profit de Pétain le 16 juin signifiait la fin des espoirs. La lutte n’allait pas se poursuivre en Bretagne ou en Afrique du Nord. Le 22, la capitulation inconditionnelle de l’armée française devenait réalité à Compiègne.

En dépit de signes évidents d’une chute du morale et d’un défaitisme largement répandu dans la troupe, on peut penser que les raisons plus profondes pouvant expliquer la mauvaise performance de l’armée française en 1940 résident dans une conception stratégique fautive aux plans doctrinal et organisationnel. Contrairement aux Allemands, les Alliés, et en particulier l’armée française, étaient prisonniers d’une chaîne de commandement complexe dans laquelle le rôle d’un chef d’état-major comme Gamelin n’a jamais été clairement établi.

Le général Maurice Gamelin (2e à droite), chef d'état-major des armées françaises en 1940. On a imputé à Gamelin une part de responsabilité dans le désastre de 1940.

Le général Gamelin avait l’habitude de déléguer des pouvoirs considérables à ses adjoints. Le premier d’entre eux était le général Alphonse Georges, qui commandait le front nord-est, puis au général Gaston Billotte, qui coordonnait à un échelon inférieur le groupe des armées française, belge et britannique entre la Manche et la Ligne Maginot. Qui plus est, la chaîne de commandement des Alliés n’était pas adaptée au type de guerre rapide que les Allemands avaient imposé. Dans le contexte d’une guerre aux mouvements plus lents, comme en 1914-1918, les communications des Alliés auraient pu fonctionner et permettre à Gamelin de diriger une bataille qu’il anticipait, soit un affrontement fixe dans les tranchées. Dès le moment où les Allemands avaient franchi la Meuse et imposé leur agenda, la situation était difficilement récupérable.

Le triomphe des armées allemandes ne s’explique pas nécessairement par la supériorité du nombre ou celle des équipements. Il repose davantage sur le parfait contrôle exercé sur les ressources disponibles, et leur exploitation optimale, tout en profitant à chaque moment des erreurs de l’ennemi.

D’un strict point de vue militaire, la bataille de France de 1940 fut une victoire d’un style classique. Se battant avec des forces à peu près égales à son adversaire, le vainqueur avait réalisé un grand fait d’armes stratégique, tout en économisant sur les moyens et sans trop subir de pertes.

Les Croisades (XIe – XIIIe siècles). (2e partie)

L’interprétation de la donne stratégique

Richard 1er d'Angleterre dit "Coeur de Lion", l'un des artisans de la Troisième Croisade (1189-1192).

La montée de l’islamisme obligea également les Croisés à repenser leurs approches stratégiques. À titre d’exemple, lors de la Troisième Croisade, Richard 1er d’Angleterre était d’avis qu’il serait préférable d’attaquer l’Égypte en premier, le centre du pouvoir politique de Saladin, et ainsi prendre possession de ce riche royaume. L’Égypte était d’ailleurs l’objectif de la Quatrième Croisade avant que la cible ne soit détournée vers Constantinople, tout comme l’ancien empire pharaonique avait été dans la mire de Louis IX en 1249.

Il semble d’ailleurs que les croisades organisées au XIIIe siècle aient été un peu mieux organisées sur un plan militaire. Les armées apparaissaient mieux dirigées et équipées, quoique leurs effectifs demeuraient relativement restreints. Par exemple, la force assemblée par Louis IX ne dépassa pas 15,000 hommes, ce qui était à peine suffisant pour entreprendre la campagne égyptienne.

Pour leur part, les Francs qui partirent en croisades au Moyen-Orient avaient une compréhension claire des enjeux stratégiques du moment. Par exemple, la principauté d’Antioche au nord s’efforçait de prendre la ville d’Alep. De son côté, la Jérusalem chrétienne tenta à diverses reprises d’attaquer Damas et prendre de l’expansion en Égypte. Le problème était que chacune de ces principautés poursuivait des objectifs stratégiques distincts, comme si elles avaient chacune leur agenda. Inévitablement, ces différents desseins entrèrent fréquemment en conflit, si bien qu’il s’avéra difficile pour les Francs d’établir une stratégique commune.

L’armée franque

Malgré tout, les Francs disposaient d’un avantage important: la force de leur armée. Bien équipée et entraînée (et surtout disciplinée), l’armée franque était aussi crainte pour sa force de frappe résultante de son habilité à coordonner les manœuvres de l’infanterie et de la cavalerie. Cet aboutissement intéressant avait été obtenu à l’usure, par la longue expérience de cette force sur le champ de bataille où les hommes étaient habitués de combattre ensemble. Les Francs demeurèrent « loyaux » aux techniques de combat héritées de l’Ouest, qui plaçaient la charge de la chevalerie au centre du dispositif, mais ils reconnaissaient que celle-ci devait être effectuée en temps opportun.

La force des armées européennes: la cavalerie lourde.

Les Francs avaient également entraîné leurs forces de manière à ce que la coordination infanterie-cavalerie puisse se refléter au combat, certes, mais aussi lors des longues marches. Cela leur permit de voyager en territoire hostile, car l’ennemi, non sans surprise, avait l’habitude de les frapper alors que les forces étaient mal déployées. Ce que j’appelle la « marche combattante » consistait à placer des archers suivis de très près par des piquiers afin qu’ils forment un écran autour des escadrons de cavalerie dans le but de tenir à distance les archers à cheval ennemis, de loin les adversaires les plus dangereux.

Si les escadrons de la cavalerie ennemie s’approchaient suffisamment près pour livrer un combat au corps-à-corps, alors ils deviendraient des cibles parfaites pour ce qui était considéré comme la spécialité des Francs: la charge de masse. Bien orchestrée et disposée en rangs serrés, cette lourde cavalerie franque était à peu près impossible à arrêter en combat rapproché. À cela, les croisés pouvaient ajouter des éléments plus légers de cavalerie ainsi que des archers à cheval en nombre suffisant pour harceler l’ennemi, faire de la reconnaissance ou appuyer la cavalerie lourde.

Les archers à cheval turcs figuraient parmi les forces ennemies redoutées des croisés.

La crise des effectifs et la protection des acquis

Encore une fois, comme je l’ai mentionné, les Francs connurent le même problème que Louis IX, c’est-à-dire une carence d’effectifs. Leurs renforts se trouvaient loin en Europe et les routes terrestres et maritimes étaient hasardeuses. Les croisades apparaissent dans ce contexte comme étant davantage des entreprises réactives que proactives, d’où le problème mentionné auparavant de la difficulté d’établir une stratégique globale qui soit claire selon les ressources disponibles. Dans ce cas, au plus fort des croisades vers la fin du XIe et début du XIIe siècle, les Francs pouvaient aligner au maximum quelque 600 chevaliers et 5,000 soldats à pied.

Une représentation artistique des chevaliers templiers.

Les croisés pouvaient cependant compter sur l’appui d’ordres monastiques militaires. On pense notamment à l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les Hospitaliers) et à l’Ordre du Temple (les Templiers). Ces ordres avaient juré d’éradiquer l’Islam et leur dévotion et discipline en faisait des combattants redoutables. Selon les époques et les sources, ces ordres pouvaient aligner 6,000 chevaliers et un nombre inconnu de soldats à pied, sans compter sur les renforts que pouvaient fournir les pèlerins et les mercenaires.

Le faible nombre de combattants croisés amène à croire que la quantité impressionnante de châteaux en Terre sainte se voulait une mesure compensatoire à la crise des effectifs. Bien que les châteaux aient pu servir de bases, la plupart avaient de petites enceintes et ils étaient construits davantage pour affirmer le pouvoir du monarque que pour des fins stratégiques à proprement parler. Certains châteaux étaient établis pour servir d’appâts ou nuire aux communications de l’ennemi, surtout entre la Syrie et l’Égypte. Par contre, à mesure que la menace contre les États latins augmenta, une plus grande emphase fut mise sur le développement des châteaux.

Les ordres militaires monastiques du XIIIe siècle commencèrent à construire des châteaux massifs et des fortifications d’un style avancé pour l’époque. Les châteaux Krak des Chevaliers (Syrie), de Marqab (Syrie) et d’Athlit (Israël) en constituent d’intéressants exemples. En plus des châteaux, l’ancrage des royaumes chrétiens en Terre sainte reposait sur les villes fortifiées, où vivaient la majorité des chrétiens. Le renforcement des défenses d’une cité peut la protéger d’un assaut, mais le but est également de rechercher un effet dissuasif.

Le Krak (forteresse) des Chevaliers situé en Syrie.

Le recul des chrétiens

Ces impressionnantes installations n’ont par contre eu que peu d’effets sur un politicien et stratège militaire comme Saladin. En 1187, Saladin rassembla une imposante armée de 30,000 hommes face aux forces franques du nouveau roi de Jérusalem Guy de Lusignan. Le roi subissait les pressions des barons qui en avaient assez de voir les hommes de Saladin mener des raids destructeurs à travers le royaume. Numériquement inférieure, l’armée franque marcha pour livrer bataille à Hattin (près du lac Tibériade dans l’Israël moderne) et fut anéantie les 3 et 4 juillet 1187. Peu des 20,000 soldats francs engagés s’en sortirent, si bien que le royaume de Jérusalem fut laissé pour ainsi dire sans défense.

Le théâtre des opérations à l'époque de la Troisième Croisade.

En dépit des efforts de la Troisième Croisade, le royaume de Jérusalem ne se remit jamais de ce désastre. Après la mort du roi Amalric II en 1205, le frère de Guy de Lusignan, le royaume de Jérusalem était en quête d’un puissant monarque pour lui succéder. Jean de Brienne assuma ce rôle pendant un certain temps jusqu’à ce que l’Empereur Frédéric II prit la relève en 1225. Il parvint à se faire restituer Jérusalem en 1229, à la suite d’un accord conclu avec l’Égypte, mais sa propension à l’absolutisme lui attira la résistance armée des barons. Frédéric dut retourner en Europe, laissant le royaume en proie à une guerre civile qui freina son développement.

L'un des affrontements majeurs de l'époque des Croisades, la bataille de Hattin (1187).

Une nouvelle opportunité pour les États latins de reprendre des forces apparut en 1244 au moment où une guerre débuta entre Damas et l’Égypte. Avec l’aide des Templiers, les Francs appuyèrent Damas en fournissant un contingent de 1,000 chevaliers et 5,000 soldats à pied qui allèrent affronter quelque 15,000 Égyptiens le 17 octobre de cette année, à Harbiyah au nord de Gaza. Convaincus de l’emporter, les croisés se ruèrent sur les positions égyptiennes. Le résultat fut indiscutable: l’armée croisée fut massacrée. Affaibli militairement par les défaites de Hattin et de Harbiyah, le royaume croisé de Jérusalem en était à remettre son destin entre les mains de ses ennemis. Le bref séjour de Louis IX en Terre sainte entre 1250 et 1254 redonna au royaume une direction dont il avait grandement besoin. Son départ pour l’Europe ramena la discorde dans Jérusalem et les autres États latins, sans oublier que les barons et les ordres militaires monastiques se querellaient pour asseoir leur pouvoir.

Les Croisades ailleurs

Des habitants sont expulsés de Carcassonne lors de la Croisade des Albigeois en 1209.

La chute d’Acre en 1291 ne marqua pas immédiatement la fin des croisades en Terre sainte et la reconquête de Jérusalem continua de faire partie des préoccupations, mais cet enjeu perdit de son importance au sein de la dynamique politique dans la Chrétienté. De plus, précisons que les Croisades ne furent pas uniquement confinées géographiquement à la Terre sainte. Par exemple, une croisade fut proclamée en 1114 en Espagne et le pape Innocent III en fit déclencher une contre des hérétiques du sud de la France. À l’est, la conquête de Constantinople lors de la Quatrième Croisade fut bien accueillie et la restauration de l’Orthodoxie et des États latins de Grèce constituèrent des récompenses de l’appui de cette partie de l’Europe dans l’aventure.

L’idée de convertir au Christianisme des populations païennes sur les bords de la Mer Baltique et en Europe de l’Est alimenta des croisades dans ces régions, qui d’ailleurs furent généralement couronnées de succès. L’Église recruta intensément pour accompagner spirituellement ces nouveaux foyers de colonisation. Comme en Terre sainte, des ordres militaires monastiques furent fondés pour officiellement défendre ces nouveaux acquis. On pense aux Chevaliers Porte-Glaive ou encore à l’Ordre des Chevaliers teutoniques qui, à la fin du XIIIe siècle, déplaça le centre de ses activités de la Terre sainte vers le nord-est de l’Europe pour devenir une grande force politique et une principauté sur laquelle se développera quelques siècles plus tard l’État prussien.

Les Chevaliers teutoniques, le fer de lance de la poussée chrétienne en Europe de l'Est.

La croisade de la Baltique attira grand nombre d’aristocrates européens qui contribuèrent aux victoires militaires, notamment parce que l’organisation de la cavalerie lourde et la qualité des armements utilisés par les ordres militaires monastiques surpassèrent les forces locales. Un autre aspect qui a également contribué aux succès de la croisade à l’est de l’Europe réside dans le commerce, c’est-à-dire l’ouverture de nouveaux marchés dans des régions encore à découvrir.

En dépit de tout le sang versé, les Croisades, malgré tout, ont toujours résulté du droit papal de les déclencher. Par contre, les revers subis en Terre sainte, la poursuite des intérêts personnels du pape et toute une série de tractations politiques à l’époque enlevèrent aux Croisades leur essence spirituelle originelle. Bien qu’étant des échecs dans leur théâtre principal d’opérations au Moyen-Orient, les Croisades eurent une histoire qui illustra à la fois la durabilité et la capacité d’adaptation des façons de faire la guerre des Européens.

Les Croisades (XIe – XIIIe siècles). (1ère partie)

Une campagne idéologique

Un soldat croisé.

La papauté médiévale tenta à maintes reprises d’utiliser sa puissance spirituelle dans le but d’exhorter les seigneurs à accomplir des services militaires pour elle. Ce fut le cas notamment au moment de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066. Sa campagne avait bénéficié de l’appui du pape parce que l’Église anglaise était perçue comme schismatique à Rome. Dans le cas qui nous concerne, l’époque qui est généralement considérée comme étant celle des Croisades débuta en novembre 1095 lorsque le pape Urbain II (1088-1099) proposa une expédition militaire pour prendre la ville de Jérusalem. Situés à une distance d’environ 4,000 kilomètres de Clermont (France) où il avait prêché son sermon de reconquête de la Terre sainte, Jérusalem et ses environs ne signifiaient pas grand-chose dans l’esprit de ceux qui étaient venus entendre le pape. Le pays était loin, le climat était aride et la population locale pratiquait une religion différente du christianisme. Bref, le territoire leur serait hostile.

Cette idée de partir en croisade avait ceci de particulier, en ce sens qu’aucun monarque ne s’était vu promettre un commandement légitime de l’autorité papale, aucun n’avait réellement un intérêt de conquête dans la région et tous ceux qui partiraient auraient à défrayer les frais de leur expédition. En d’autres termes, il s’agissait d’une guerre idéologique au plus pur sens du terme. Les hommes auraient à quitter leurs richesses, leurs familles et leurs terres, tout cela dans le but de libérer Jérusalem des infidèles. Pour récompense, les croisés recevraient une indulgence, ce qui signifiait que leurs péchés leur seraient pardonnés et s’ils venaient à mourir sur le champ de bataille, ils auraient un accès direct au paradis, au Royaume des Cieux.

Le pape qui appela la croisade en Terre sainte en novembre 1095: Urbain II.

Par contre, la classe des chevaliers à qui était adressé l’appel du pape Urbain II était en quelque sorte familière avec cette notion de Guerre sainte. Le pape Innocent III (1198-1216) compara plus tard le devoir des croisés à celui d’un vassal qui viendrait en aide à son seigneur dépossédé. De plus, Urbain II sembla avoir toujours envisagé la fondation d’États chrétiens au Proche et Moyen-Orient comme quelque chose de nécessaire et légitime, ce qui en fin de compte accréditait la thèse de la guerre « juste ». La ferveur religieuse fut sans contredit une force motrice des Croisades, mais il faut considérer l’appât du gain comme une force corollaire à cette motivation. Tout cela eut pour conséquence qu’on estime à 100,000 le nombre de personnes qui ont joint la Première Croisade, bien qu’à peine la moitié soit parvenue à entrer en Asie Mineure au tournant de 1097.

Carte montrant les différentes trajets empruntés par les Européens lors des Croisades.

Le voyage vers l’inconnu

L’empereur byzantin Alexis 1er Comnène avait lui aussi envisagé l’idée d’une croisade. Il avait demandé au pape Urbain II une aide militaire composée de mercenaires, parce qu’il voyait dans le démembrement potentiel de l’Empire turc seldjoukide rival une opportunité de reconquérir l’Asie Mineure. Cela explique pourquoi la Première Croisade entra au Moyen-Orient à l’époque d’une fragilisation politique de la région. Cela expliqua partiellement son succès. L’objectif final, la libération de Jérusalem, était atteint en juillet 1099 et cela représentait un accomplissement digne de mention. On était parvenu à battre militairement de puissants ennemis (ex: le Sultanat de Roum en Anatolie, celui de Syrie, le califat fatimide du Caire…) qui étaient capables de lever de puissantes armées face aux croisés qui avaient perdu une large part de leurs effectifs lors de la traversée de l’Asie Mineure.

Une représentation de Bohémond de Tarente (XIe siècle).

Qui plus est, les croisés se trouvaient militairement affaiblis parce qu’ils avaient perdu un grand nombre de chevaux lors de la traversée de l’Asie Mineure, affaiblissant ainsi leur cavalerie face à l’ennemi. La Première Croisade fut en fin de compte un succès, surtout parce que les croisés ont pu compter sur certains chefs de guerre (ex: Bohémond de Tarente) qui surent maintenir l’unité et une certaine discipline, tant militaire que religieuse. Les croisés bénéficièrent également de l’appui de quelques alliés, notamment des Byzantins et des Arméniens et du contrôle de la mer. Ce dernier élément s’avéra déterminant lors des sièges d’Antioche et de Jérusalem. La prise de ces deux cités importantes fut possible grâce aux habiletés militaires des croisés, qui finirent par jeter les bases de la domination latine en Terre sainte.

Au plan stratégique, l’établissement de têtes de pont au Moyen-Orient (Édesse, Antioche, Jérusalem, Tripoli…) fut un accomplissement remarquable. Cependant, un désaccord potentiel avec les Byzantins signifierait qu’il serait impossible d’envoyer par la voie terrestre des pèlerins et des colons de l’ouest et qu’il faudrait recourir à la voie maritime pour arriver à cette fin. Par conséquent, il devenait clair à l’époque que d’autres croisades seraient nécessaires et cette réalité faisait partie du mode de vie médiéval.

Les divisions politiques

La Première Croisade avait connu une série de problèmes qui allaient se répéter pour les prochaines. La majorité de ceux qui dirigèrent les croisades n’était pas politiquement unifiée. Bien qu’on ne peut remettre en doute leurs efforts afin de maintenir une certaine unité, de sérieux désaccords survinrent, notamment après la prise d’Antioche en 1098. Pour sa part, l’armée qui avait pris Jérusalem afficha également d’inquiétants signes de divisions. Cela contribua probablement dans l’échec des chrétiens pour capturer Ashkelon sur le bord de la Méditerranée, l’ennemi ayant été mis au fait de la discorde dans les rangs chrétiens.

Les Croisades subséquentes furent aussi minées par les divisions entre chrétiens (ex: la Seconde en 1147, la Troisième en 1189, la Quatrième en 1204…). La Huitième Croisade menée par Louis IX de France peut être considérée comme une croisade entièrement française, mais dont les succès sont mitigés eut égard aux habiletés militaires douteuses du roi. Un autre facteur qui mina l’unité des Croisés était que tous les participants étaient en théorie égaux en statut, sauf qu’une fois au Moyen-Orient, ils importèrent la même structure hiérarchique sociale telle qu’elle existait à l’Ouest. En clair, des chefs de Croisades ne parvenaient pas à garder le contrôle sur des hommes qui ne leur devaient rien.

En d’autres circonstances, comme lors de la Seconde Croisade, l’armée de Louis VII subit d’importantes pertes au Mont Cadmus, entre autres parce qu’elle était affectée par un sérieux problème d’indiscipline. Un autre exemple est celui de l’expédition de 1204 où les grands barons, qui avaient signé des engagements avec les Vénitiens pour disposer d’une flotte de transport, connurent des problèmes financiers parce que leurs partenaires croisés refusèrent de s’acquitter de leurs obligations. Lors de la Cinquième Croisade, ce fut des contingents entiers de nationaux qui renoncèrent à l’aventure en plein chemin.

Une représentation du siège d'Antioche lors de la Première Croisade (1097-1098).

Dans la même veine des problèmes qui ont affecté les Croisés, on remarque que lors de la Première Croisade, les Byzantins apportèrent une aide initiale non négligeable. Cependant, après que l’empereur Alexis 1er eut failli à sa tâche de secourir les croisés qui étaient encerclés et menacés d’être anéantis dans Antioche en 1098, ceux-ci permirent à Bohémond de Tarente de garder la ville. Ce geste politique ne plut guère aux Byzantins, qui semblèrent par la suite conditionner leur appui selon leur bon vouloir. Par exemple, ils accordèrent sans trop de problèmes le passage aux Croisés en 1101 et en 1147, alors que ceux sous la Troisième Croisade, lancée au départ sous Frédéric 1er de Hohenstaufen dit « Barberousse », durent se frayer un chemin par la force.

Les problèmes logistiques: la terre ou la mer?

Néanmoins, l’aide accordée par les Byzantins au cours de la Première Croisade prit la forme d’une assistance navale et de l’établissement d’une base à Chypre, sans laquelle les flottes génoise et anglaise auraient eu des difficultés à opérer efficacement. Les croisés allaient développer une sorte de dépendance face à la flotte byzantine et l’absence de celle-ci lors de croisades subséquentes se fera sentir. Pendant la Seconde Croisade, les croisés durent se débrouiller seuls. La Troisième put compter sur un appui naval, si bien que les croisades qui ont suivi empruntèrent presque uniquement la voie maritime pour se rendre en Terre sainte.

La marine fut largement mise à contribution pour acheminer les pèlerins et les soldats en Terre sainte.

L’appui de la supériorité maritime des États italiens devint la condition de base avant d’entreprendre une nouvelle croisade. La fin de la Première Croisade avait aussi démontré la dépendance des États latins au Proche-Orient de la voie maritime. Vers 1124, hormis le port d’Ashkelon, tous les autres ports du Proche-Orient étaient entre leurs mains, et ce, grâce à la contribution de la flotte italienne. En échange, les cités italiennes obtenaient des droits territoriaux spéciaux pour leurs citoyens en Terre sainte, de même qu’un monopole virtuel sur le commerce de bien luxueux.

Le renouveau islamiste

Saladin, l'une des figures emblématiques de la résistance à l'envahisseur chrétien.

Dans une optique militaire, en maintenant l’idée que les croisades sont idéologiques, je pense que l’élément qui a eu le plus d’impact fut le renouveau de l’esprit islamique. Presque mort au moment de la Première Croisade, il connut une résurrection au moment où l’Islam faisait face à sa plus grande menace. Le coup de fouet fut asséné par certains chefs militaires ou politiques. On pense à Imad ed-Din Zengi qui parvint à reprendre Édesse en 1144, à Nur ad-Din qui unifia la Syrie et l’Égypte et Saladin qui reconquit Jérusalem et parvint presque à exterminer le royaume latin agglomérant à cette ville. Sous la dynastie des Ayyubides, les descendants de Saladin, les divisions de l’Islam réapparurent, particulièrement entre la Syrie-Palestine d’un côté et l’Égypte de l’autre, si bien que les croisades menées au XIIIe siècle tentèrent d’exploiter la situation.

C’est d’ailleurs ce que fit Frédéric II en 1229. Il profita des divisions entre Damas et l’Égypte pour négocier la restauration de Jérusalem aux chrétiens et la majeure partie du royaume, comme le fit à nouveau Thibaut de Champagne onze années plus tard. Cependant, à la suite de l’échec de la croisade de Louis IX en 1249, la montée des Mamelouks en Égypte combinée à leurs ambitions en Syrie rendit ce type d’exploitation impossible. L’irruption des Mongols en Syrie dans les années 1250 offrit une autre opportunité aux croisés de jouer la carte de l’exploitation des divisions contre les Mamelouks. Or, les Francs en Terre sainte hésitèrent à s’allier avec ces nouveaux voisins jugés dangereux. Les Mamelouks parvinrent à stopper la progression de l’Empire mongol vers la Terre sainte et ne tardèrent pas à se retourner contre les États latins dont le dernier, Saint-Jean-D’Acre, tomba en 1291.

Faire la guerre autrement

Au plan technologique, on ne peut pas prétendre qu’un camp avait un avantage particulier sur l’autre. Cependant, la conduite de la guerre au Moyen-Orient se fit dans un environnement radicalement différent de celui de l’Europe et les armées islamiques adoptaient des tactiques également différentes. La population au Moyen-Orient était concentrée en quelques endroits bien délimités, laissant ainsi de vastes espaces dégarnis de végétations abondantes comme c’est le cas en Europe. Dans ces circonstances, le premier constat qui était fait était que l’infanterie serait plus vulnérable aux attaques de la cavalerie qui pouvait manœuvrer à souhait dans ces larges espaces.

Par ailleurs, l’eau devient un facteur impossible à négliger en plein désert. Les armées en Europe n’ont guère de problème d’accès à la ressource lorsqu’elles sont en campagne, mais dans le désert, la question est tout autre. Toujours en termes tactiques, il était évident que le combat allait être rapproché. Néanmoins, dans les armées islamiques, cette donne était importante, mais pas autant que celle de l’approche, c’est-à-dire la manœuvre exécutée avant d’en arriver là. La cavalerie des armées islamiques était lourde, mais celle des chevaliers européens vers la fin du XIIe siècle l’était davantage. Les islamistes possédaient également une cavalerie plus légère qui pouvait harceler et encercler l’ennemi. On pense par exemple aux archers à cheval turcs dont le tir pouvait affaiblir la cohésion de l’adversaire.

Les chrétiens de la Première Croisade avaient en quelque sorte été chanceux que la cavalerie seldjoukide d’Asie Mineure ne fut pas bien organisée. Ce ne fut pas le cas lors de la Seconde Croisade où les chrétiens peinèrent à contrer la cavalerie ennemie. C’est essentiellement le manque de cohésion des armées chrétiennes qui empêcha d’offrir une résistance efficace et coordonnée face à ce type de charges. Comme nous l’avons mentionné, la discipline n’était pas la vertu première des croisés.

Il ne faut pas se surprendre si les croisés apportèrent leur bagage d’expérience militaire, ce qui est tout à fait normal, surtout si l’on comptait faire la guerre en Terre sainte pour une courte période. Par contre, la résistance et l’efficacité au combat de l’ennemi islamiste forcèrent les chrétiens à revoir leurs méthodes, quitte à s’adapter à celles de leurs adversaires. D’ailleurs, l’armée croisée qui marchait sur Ashkelon en 1099 avait pris la précaution d’envoyer des reconnaissances au devant, de manière à ne pas se faire prendre au dépourvu par la cavalerie ennemie. Combinée avec l’élément de la discipline, cette façon de procéder pouvait finalement arrêter l’ennemi.

(La suite des Croisades dans la seconde partie.)

La brutalité des affrontements n'eut d'égal que la ferveur religieuse de chaque camp.