Les mutineries

La châtiment ultime pour un acte collectif de désobéissance dans l'armée: le peloton d'exécution. (Scène tirée du film "Les Sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick, 1957.)

Le mécontentement

Les mutineries au sein des armées se produisent lorsque des soldats mécontents se mettent à défier collectivement l’institution disciplinaire en place. Ils le font particulièrement lorsqu’ils sont conscients, ou qu’ils ont l’impression, que cette institution est fragilisée, selon les circonstances du moment. Le simple fait de comprendre pourquoi et comment les mutineries arrivent fut un sujet à changements au fil du temps.

Ce qui est central, sinon au cœur de toute mutinerie, réside dans la nature des rapports entre les gestes collectifs de désobéissance et les structures des autorités politico-militaires en place. Les réclamations des mutins furent souvent spécifiques et elles ressortaient de l’ordre du pratique, bien plus que du niveau idéologique. Par exemple, les mutins peuvent se plaindre de la nourriture, de la solde, des permissions, de leurs officiers ou de toute autre situation qui semble injuste à leurs yeux. Cependant, toute mutinerie implique par définition un défi qui est directement lancé contre l’institution la plus fondamentale de l’État: l’armée.

Cela dit, aucune mutinerie n’est totalement apolitique, surtout si l’on considère le fait que l’armée est tout simplement un instrument du pouvoir politique. Les mutineries pourraient nuire (ou elles nuisent effectivement) au bon fonctionnement de l’État, surtout parmi ceux qui possèdent de petites armées composées essentiellement de mercenaires. Dans ce cas, les mutineries peuvent être plus apolitiques. Par contre, l’introduction de la conscription à grande échelle sur les soldats-citoyens finit par créer une armée qui remplaça les forces mercenaires. Cette levée en masse de citoyens peut entraîner des mutineries à coloration politique.

À l’époque de l’Ancien Régime, il était de notoriété publique que les soldats engagés par les monarchies n’étaient pas fiables et qu’ils pouvaient se mutiner pour un rien. Par définition, les mercenaires servent donc ceux qui les paient. Leurs officiers peuvent tenter d’arrêter les élans des mutins, ou bien ils peuvent tous aussi prendre la direction du mouvement, selon ce que dictent leurs intérêts personnels. De plus, la pratique de la guerre à cette époque, où les armées en campagne vivaient carrément sur le terrain, aux frais de l’habitant, ne favorisait en rien le maintien d’une discipline adéquate. Logiquement, il fallait que l’application de cette même discipline soit rigoureuse, voire brutale. Par la force des choses, cela engendra des armées fort instables qui affectèrent l’efficacité des actions de l’État.

Des mercenaires allemands vers 1540.

Des problèmes administratifs à la base des mutineries

À titre d’exemple, des mutineries parmi les forces espagnoles lors de révoltes aux Pays-Bas entre 1573 et 1576 exposèrent de manière flagrante les faiblesses de l’État espagnol et celles de tout l’édifice impérial espagnol en tant que tel. Les mercenaires engagés par l’Espagne avaient essentiellement une seule demande d’ordre pratique et leurs mutineries peuvent être perçues comme une forme violente de grèves, étant donné que les unités espagnoles recevaient régulièrement leurs soldes avec deux ou trois années de retard. Il est même rapporté, dans ce même contexte, que des unités de cavalerie avaient reçu leurs soldes avec six années de retard.

Ajoutons à cela les coûts très élevés que dut payer la couronne espagnole au cours de cette campagne hollandaise. Les coûts pour le seul maintien des forces espagnoles sur ce théâtre d’opérations étaient estimés à 1,2 million de florins par mois, mais le trésor militaire sur le terrain ne percevait de l’Espagne que le quart de la somme nécessaire. Cela affecta par conséquent le paiement des soldes. L’État espagnol était d’avis que ce déficit soit couvert par des levées de taxes sur les populations locales, par des emprunts (volontaires ou forcés) ou par le pillage.

Au-dessus de tout cela, l’incohérence administrative et la corruption endémique firent qu’il était impossible de déterminer précisément ce qui était dépensé et à quel endroit les sommes avaient été versées. À la même époque, en 1574, une autre mutinerie des forces espagnoles à Anvers fut réglée selon des principes que les spécialistes en négociations pourraient reconnaître de nos jours, à savoir que l’on pourrait régler un problème en exploitant les divisions internes d’une des parties concernées. En clair, la couronne espagnole consentit à payer pour la moitié des demandes des mutins, en échange d’une admission de la part des soldats à l’effet que ceux-ci s’étaient déjà « autopayés » en exploitant les richesses du pays, notamment par le pillage. Cette solution à la crise fut désastreuse pour l’Espagne. Elle vida le trésor, créa de la rancune parmi des troupes déjà indisciplinées, puis l’État espagnol se mit évidemment à dos toute la population des Pays-Bas.

Le danger omniprésent d’une mutinerie dans les armées mercenaires amena les puissances européennes à développer des armées professionnelles dont les rangs seraient garnis de volontaires qui acceptent de servir à long terme. Bien que cela pouvait atténuer les dangers de mutineries, ou du moins de les rendre beaucoup plus gérables, il y avait des craintes voulant que cela amène l’avènement d’une société militaire détachée du corps de la société civile. C’est du moins l’observation qu’en fit Carl von Clausewitz dans le contexte des guerres révolutionnaires en France à la fin du XVIIIe siècle.

On remarque une situation analogue au moment de la révolte des Cipayes en Inde en 1857-1858. Servant comme soldats dans la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une entreprise commerciale empreinte d’une forte sous-culture militaire, les Cipayes étaient en rébellion ouverte contre l’autorité britannique. Les rebelles cipayes défièrent directement la domination impériale britannique. Leurs actions consistaient à transcender les rivalités locales (qu’exploitaient les Britanniques) afin de développer ce qu’on aura pu appeler plus tard une première émergence d’un nationalisme indien. C’est à la suite de l’écrasement par Londres de cette mutinerie-rébellion que l’on finit par créer une véritable Armée indienne administrativement centralisée, au lieu de maintenir une organisation décentralisée en petites compagnies comme ce fut le cas auparavant.

Une scène d'exécution de mutins peinte par le controversé artiste Vassili Verestchagin lors de la révolte de Cipayes en Inde en 1857-1858. Chaque mutin est attaché sur l'embouchure d'un canon qui ouvrira le feu. Mythe ou réalité? Il y a assurément une marge à considérer, d'autant qu'ici, les soldats britanniques portent des uniformes datant des années 1880.

La guerre de 1914-1918: l’ambigüité idéologie et l’impasse militaire

La dimension politique à la base de nombre de mutineries s’observe particulièrement au XXe siècle, surtout pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, la logique implacable de la discipline militaire frappa de plein fouet une autre logique, tout aussi implacable, celle de la guerre des tranchées. Par conséquent, devant l’horreur des combats et les pertes effarantes, tous les belligérants majeurs du continent européen souffrirent de crises militaires attribuables en partie à la chute partielle ou complète du moral dans les armées.

La chute du moral dans les armées consiste en une forme beaucoup plus dissimulée de mutinerie. Cela se produisit dans l’armée italienne après le désastre militaire de Caporetto en novembre 1917, dans l’armée britannique en mars 1918, de même que dans les armées allemande et austro-hongroise à la fin des hostilités. Des mutineries beaucoup plus ouvertes survinrent dans l’armée impériale du tsar de Russie en février 1917, tout comme dans l’armée française en juin de la même année, puis dans la marine allemande à l’automne de 1918. En d’autres termes, les mutineries survenues dans les différentes armées influencèrent directement le cours des événements de la guerre de 1914-1918.

L'armée italienne bat en retraite après le désastre de la bataille de Caporetto (actuelle Slovénie) d'octobre-novembre 1917. Au cours de l'engagement, les forces italiennes perdirent plus de 260,000 soldats faits prisonniers.

Par exemple, en mai et juin 1917, dans le contexte de l’offensive ratée du général Robert Nivelle au Chemin des Dames, des unités éparses réparties dans la moitié des divisions de l’armée française refusèrent à un moment ou un autre, en un lieu donné ou un autre, de monter occuper leurs places dans les tranchées. Cela dit, l’étude de l’historien français Guy Pedroncini fournit l’explication « militaire » classique de ces mutineries en plaçant au cœur de sa thèse le rôle apparemment primordial qu’aurait joué le général Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées françaises.

Toujours selon Pedroncini, Pétain tenta de colmater les brèches d’indiscipline qui affectaient la moitié des unités françaises par une série de mesure tirées du sens commun. Pétain apporta certes d’importantes réformes dans le régime alimentaire, de même que dans le régime des permissions. À cela, Pétain avait promis aux troupes que celles-ci ne seraient pas engagées dans de coûteuses offensives, tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant de chars d’assaut pour les protéger seraient disponibles et que des renforts américains arrivent pour relever ces soldats éprouvés.

Pedroncini précise que les soldats français n’en demandaient pas plus. Cela amena certains historiens par la suite à déduire que les mutineries dans l’armée française relevaient davantage d’une forme de grève, comme si, à l’instar d’ouvriers, les soldats avaient temporairement cessé leurs activités en attendant une amélioration de leurs conditions de « travail ». Selon ce point de vue, les soldats français auraient importé dans l’armée des pratiques courantes de protestations du monde du travail de la société civile. D’autres historiens contestent cette thèse, sur le principe que les soldats ne sont pas (ou ne sont plus) des travailleurs attablés à la production, mais davantage à la destruction.

La plupart des grèves ont déjà leurs scénarios bien rédigés et tout le monde sait qu’éventuellement, les ouvriers retourneront au travail. Cette présomption avait notamment traversé les esprits des dirigeants espagnols lors de la mutinerie d’Anvers de 1574 que nous avons évoquée. Les soldats pouvaient contester leurs faibles soldes, mais de toute façon, ils ne seront pas plus payés maintenant, peut-être seulement dans deux ou trois ans. Alors, mieux vaut retourner au travail.

Célèbre cliché montrant le général Henri-Philippe Pétain discutant avec des soldats à l'époque des mutineries de l'été 1917.

Cependant, cette présomption peut être aisément critiquée lorsque l’on aborde le cas de soldats-citoyens, dont l’engagement moral personnel et la conviction de chacun à la cause constituent des éléments essentiels pour mener à terme une guerre moderne et totale. Qui plus est, lorsque la contestation, dans ce contexte précis, vient de soldats-citoyens qui s’en prennent directement à l’autorité étatique, cela rend d’autant plus caduque la présomption voulant que l’État feigne d’ignorer leurs revendications. La situation dans la France de 1917 était en tous points différente de celle des Pays-Bas de 1574.

Pour poursuivre avec le cas français, une explication alternative pourrait se concentrer sur la dynamique particulière des mutineries, à mettre en lien avec l’identité politique des soldats français qui sont nés et qui ont grandi sous la Troisième République. Le général Pétain et son état-major semblent surtout avoir répondu à une situation politique d’importance dont les racines étaient logiquement ancrées en bas, dans cette population en uniforme. C’est en partie dans ce contexte que les soldats français mutins cherchèrent des forums dont les meneurs pouvaient étaler leurs idées.

Par exemple, les gares de train ou autres lieux de dépôts et d’embarquements servaient de points de ralliement. Par conséquent, des groupes de soldats refusèrent d’obéir à des ordres de dernière minute les enjoignant à remonter en ligne et certains préférèrent manifester bruyamment leur opposition à la guerre. Devant ces faits, Pétain et le haut commandement français choisirent de ne pas affronter directement les mutins. Ce choix sembla judicieux, dans la mesure où le commandement français n’avait tout simplement pas assez de troupes fiables pour réprimer les manifestations par la force, même s’il avait décidé d’aller de l’avant avec cette option. En l’absence de mesures coercitives externes, seules des mesures internes basées non pas sur la négociation, mais sur l’imposition d’expédients censés améliorer immédiatement la situation des soldats feraient l’affaire.

Des mutineries dans un contexte démocratique

Selon ce point de vue, les mutineries dans l’armée française se comprennent mieux dans un contexte où étaient mis face à deux composantes paradoxales de leur identité citoyenne, soit la démocratie directe et celle par voie de représentation. Pour sa part, la démocratie directe autorise une résistance traduite dans une plus large expression politique, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789. Un peu comme les mutins de 1917, ceux de 1789 demandaient des améliorations pragmatiques qui tournaient autour de la qualité du régime alimentaire et des permissions. Ce qui est étonnant dans le contexte de la Révolution, et qui était à la fois contradictoire parmi les demandes des soldats, c’est que l’imposition éventuelle d’une paix immédiate aurait rendu caduque leur demande d’une amélioration du régime des permissions.

Malgré tout, on retient que les demandes des soldats illustrèrent l’importance qu’ils accordaient à la forme représentative de gouvernement. Les soldats demandaient à leurs officiers qu’ils disent à leurs représentants à la Chambre des Députés qu’ils en avaient assez de cette situation. L’importance pour les soldats de faire valoir leur identité citoyenne n’est nullement exagérée dans ce cas-ci. Ce faisant, ils confirmaient la légitimité des institutions républicaines, de même que celle des députés qui les représentaient. Comme démocratie représentative, la Troisième République existait en chacun d’eux et elle traduisait dans leur esprit la manière dont fonctionnait le jeu politique. La République avait fixé les frontières de l’imaginaire politique des mutins. En d’autres termes, l’identité républicaine portait en son sein les moyens de sa propre coercition interne. Elle permettait l’obéissance comme la mutinerie.

La situation dans la Russie impériale

Avec le recul, le contraste des mutineries dans l’armée française de 1917 ne pouvait être plus prononcé que celles observées dans l’armée impériale russe à la même époque. Les soldats du tsar qui partirent à la guerre en août 1914 avaient dans leurs bagages deux anciennes (et conflictuelles) images de l’autorité.

Les soldats russes venaient pour la plupart de la campagne, où ils grandirent dans la relation contraignante entre le paysan et le seigneur (ou le patron propriétaire terrien). En clair, une fois incorporé dans l’armée, l’obéissance à l’officier avait remplacé celle au seigneur. L’autorité de l’officier était incontestable et souvent capricieuse. Le soldat n’avait qu’à s’y soumettre, dans l’espoir que la vie lui serait plus favorable dans un autre monde.

Face à cette image d’autorité se trouvait celle du tsar, cette figure quelque peu mythique, ce « père des peuples de Russie » dont la bonté imaginée était constamment trahie par l’autorité béate de ses officiers subordonnés. La situation du soldat russe en 1914 était la conséquence d’un immobilisme existant depuis plusieurs décennies. Peu de changements étaient survenus à travers les réformes du XIXe siècle, notamment celles visant à donner au soldat un nouveau statut plus « moderne » face à la société civile. En clair, le soldat n’était rien comme individu, ou très peu.

Des soldats russes lors de la Première Guerre mondiale.

D’ailleurs, la situation conflictuelle des deux autorités (celle de l’officier et celle du tsar) s’était observée lors de la révolution de 1905-1906. Les soldats s’étaient mutinés une journée, puis ils avaient ouvert le feu sur la foule le lendemain, selon sur quelle ancienne figure d’autorité ils croyaient la plus puissante. Plus tard, en 1914, les soldats de l’armée impériale entrèrent dans la guerre sans nécessairement être incorporés dans un modèle national de société à la française (du moins dans la compréhension occidentale que nous en faisons). Cela aura de graves conséquences.

À cet égard, la conception impériale de l’identité politique russe s’avéra inadaptée dans un contexte de guerre totale entre États-nations modernes. De plus, le tsar Nicholas II empira les choses lorsqu’il décida de prendre personnellement le commandement de son armée en 1915. Ce faisant, il fixa la bannière de son autocratie sur le mât plus que chancelant des piètres performances de l’armée sur le terrain. Tous virent que le tsar était une personne faillible, car en prenant les rênes de l’armée, le tsar avait en quelque sorte enlevé la barrière qui créait la démarcation mythique si importante à sa légitimité. La conséquence fut une mutinerie qui entraîna la chute du régime impérial. La coercition externe cessa d’exister lorsque le pouvoir s’effondra.

En dépit de la dégradation de la situation militaire, et contrairement à ce qui se passa dans l’armée française, les mutineries dans l’armée russe n’ont rien à voir avec une ou des défaites particulières qu’elle aurait subies. En fait, le premier facteur qui entraîna des mutineries ne concerne pas directement le champ de bataille, mais plutôt le front intérieur, dans la mesure où il y eut une crise majeure du ravitaillement des villes. Dans ces circonstances, Nicholas accéléra la désintégration de son autorité à la fin de février 1917 lorsqu’il ordonna aux garnisons d’ouvrir le feu sur les civils pour mettre un terme aux émeutes.

Nicholas avait probablement pris la pire des décisions en ces circonstances et, par surcroît, il utilisa le pire instrument pour ce faire, à savoir son armée. Les garnisons militaires des villes comprenaient deux types de soldats, qui n’étaient peut-être pas les « meilleurs » pour s’atteler à cette tâche sinistre. D’abord, les garnisons étaient composées de vétérans blessés revenus du front, puis de recrues sans trop d’expérience, ni d’entraînement. Ces deux catégories de soldats étaient plus enclines à sympathiser avec la foule qu’avec les officiers qui leur ordonnaient de tirer. Par conséquent, dans l’ensemble, les garnisons refusèrent d’ouvrir le feu sur la foule, ce qui provoqua une crise qui entraîna quelques jours plus tard la chute du régime tsariste.

La Révolution russe

Avec la fin du pouvoir impérial, et la question systémique de l’autorité dans l’armée post-tsariste, les soldats n’avaient plus réellement de notions sur à qui ou à quoi ils devaient être loyaux. En d’autres termes, quiconque parviendrait à remobiliser les identités civiles et militaires pourrait en quelque sorte prétendre au pouvoir en Russie. On crut, pendant un certain temps, que le nouveau chef du gouvernement provisoire Alexandre Kerensky aurait pu garder la Russie dans la guerre européenne.

Vu ainsi, Kerensky avait à l’esprit le souvenir des armées françaises de l’An II de la Révolution. En effet, en 1793-1794, la Révolution était parvenue à lever et entretenir l’une des plus puissantes machines militaires que le monde ait connues. D’une certaine manière, Kerensky voulut que l’Histoire se répète en transformant le soldat tsariste en un soldat-citoyen, et ce, en l’espace d’à peine quelques mois dans une république russe émergente, mais en pleine débâcle.

Les tentatives de Kerensky échouèrent en partie à cause d’une source alternative d’autorité qui naquit à l’intérieur même de l’armée au moment où s’implantait le gouvernement provisoire. Il s’agissait des conseils de soldats, communément appelés soviets. Ces conseils devaient gérer des dossiers aussi divers que nombreux allant de la distribution de la nourriture à la justice militaire, dans l’optique de poursuivre la guerre contre les Allemands. En ce sens, les soviets constituèrent une mutinerie institutionnalisée.

Dans une tentative maladroite d’affermir son pouvoir, notamment face aux soviets, Kerensky ordonna une nouvelle offensive sur le front en juin 1917, à la même époque où Pétain ramenait l’ordre dans l’armée française. Face à ses nouveaux soldats-citoyens, Kerensky avait de bien plus grandes attentes que ce que pouvait avoir le gouvernement français sur ses propres troupes. Dans le cas russe, la légitimité n’était pas au rendez-vous. À l’automne, le gouvernement provisoire « républicain » était déjà chose du passé.

Seuls les bolcheviques dirigés par Vladimir Lénine, un autre Russe qui avait été éduqué à l’européenne, comprirent toute l’ambivalence des rapports entre l’autorité de basse échelle représentée par les officiers, puis celle de niveau supérieur constituée par l’État. Néanmoins, le défi de ramener l’ordre dans l’armée demeurait constant et problématique. Pour une majorité de soldats russes à l’été et à l’automne de 1917, la loyauté signifiait d’abord la loyauté envers son village ou sa région natale. La possession d’une terre accompagnée de la paix représentait davantage que le fait de savoir si la Russie allait perdre ou non la guerre.

Déjà pourris, les rapports entre les officiers et les soldats russes se dégraderont davantage pendant la Révolution, si bien que les soviets finiront par prendre le contrôle de ce qui restait de l'armée en 1917. Les Soviétiques voudront remodeler cette armée pour la conformer à leurs idéologies.

Il était techniquement impossible de ramener l’ordre et la discipline dans l’armée russe en 1917. En effet, comment faire cesser les mutineries dans un pays qui lui-même est dans le chaos? La Russie tsariste était morte et aucune nouvelle Russie ne parvenait à s’établir et répondre aux doléances des soldats. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les bolcheviques qui s’empressèrent par tous les moyens de fournir aux citoyens des terres et, par-dessus tout, la paix.

C’était leur façon de consolider leur mainmise du pouvoir et de compter sur l’appui des soldats dans la lutte contre les ennemis de la Révolution en ce début de guerre civile. Une fois la paix revenue au début des années 1920, les bolcheviques purent procéder au modelage d’un nouveau citoyen et d’un nouveau citoyen-soldat selon leur modèle idéologique. Alors que l’Union soviétique prenait forme, les soldats comme les ouvriers devinrent les piliers de la dictature prolétarienne.

Au lendemain de la Grande Guerre

Des mutineries à grande échelle telles qu’on en connut pendant la Première Guerre mondiale appartiennent à cette époque. La guerre de 1939-1945 n’engendra jamais cette combinaison résultant d’une ambigüité idéologique et d’une impasse militaire qui s’avéra si volatile pendant le précédent conflit.

Il y eut par exemple un début de mutinerie qui affecta environ 1,000 soldats britanniques dans le contexte des opérations de l’invasion de l’Italie en 1943. Le litige concernait des soldats blessés en convalescence à qui on avait promis qu’ils retourneraient dans leurs unités d’origine, mais ceux-ci furent transférés dans un tout autre corps. D’ailleurs, sur un plan purement hypothétique, on aurait pu extrapoler à plus grande échelle une situation où, par exemple, des armées alliées d’Europe auraient appris en 1945 qu’elles iraient combattre au Japon ou en Chine. Il est probable qu’une majorité de soldats aurait résisté à l’autorité militaire, dans ce cas sur la base d’un argumentaire essentiellement politique.

Cependant, des exemples plus récents (et réels) de mutineries ont existé. On pense entre autres aux officiers de l’armée française en Algérie qui complotèrent contre les autorités civiles en 1958 et en 1961. Ceux-ci provoquèrent en effet une importance transformation politique qui vit le renversement de la IVe République et la naissance de la Ve. Quelques années plus tard, au Vietnam, la forme la plus violente de protestation de la part des soldats américains vint contre ces officiers ou sous-officiers un peu trop zélés, qui furent victimes d’« accidents » dans l’exercice de leur autorité.

En général, la guerre au XXe siècle, et particulièrement au lendemain de la Guerre froide, devint plus intensive en terme de capital monétaire et moins en terme d’investissement personnel (au sens moral du terme). La haute technologie signifiait une amélioration corollaire du professionnalisme, si bien qu’on aspire à forger un soldat idéal qui ne serait plus soumis aux vices de la mutinerie. Dans ses formes historiques reconnaissables, que ce soit sous les habits de la grève ou comme prélude à la révolution, la mutinerie semble avoir décliné, mais elle constitue un phénomène qui n’est jamais appelé à disparaître.

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