De l’importance des arsenaux militaires

L’importance stratégique des arsenaux

Les arsenaux sont des endroits où des armes et des munitions sont manufacturées et entreposées. Le mot « arsenal » dérive probablement de l’arabe qui signifie « atelier », et qui fut ensuite adopté dans certaines langues comme l’anglais et le français. Si on remonte à une période plus ancienne, disons depuis l’Antiquité, le besoin de centraliser le contrôle des armes amena l’établissement des premiers arsenaux non loin des palais royaux ou autres points jugés stratégiques par les autorités en place.

Certaines découvertes archéologiques ont en effet révélé l’existence de ce que l’on peut considérer comme étant des arsenaux. Par exemple, sur le site d’Héraklion en Crête, on a retrouvé quelques pièces qui renferment de grandes quantités de pointes de flèches et d’épées dans de larges jarres. La localisation d’une quantité non négligeable d’armes et de munitions sur ce site, sous ce qui apparaissait être un édifice « public », était en quelque sorte un indicateur primaire de l’importance accordée aux questions de production et de contrôle de l’armement.

De tout temps, des arsenaux se trouvaient dans les places fortes.

Les arsenaux avaient été originellement conçus dans le but d’entreposer une quantité d’armes et de munitions suffisante pour équiper de petites armées. Par conséquent, on pouvait retrouver de petits arsenaux éparpillés sur le territoire d’un royaume, d’un empire ou d’un pays. Les fonctions attribuées aux arsenaux ont continué d’évoluer afin d’y inclure des rôles de fabrication tout en conservant leur fonction traditionnelle d’entreposage.

Le cas vénitien et la transformation à l’époque moderne

Il est probable que l’un des arsenaux les plus connus de l’Histoire fut celui de Venise, qui en soi avait ses particularités. L’arsenal de Venise apparaissait à première vue comme un immense chantier naval qui avait été aménagé à partir de 1104. L’arsenal hébergeait la puissante flotte de guerre vénitienne. Certains éléments architecturaux de l’arsenal de Venise, dont la forme circulaire de l’enceinte, tendent à démontrer que son aménagement s’inspira d’un port de mer qu’avaient aménagé les Phéniciens à Carthage.

L'entrée de l'arsenal naval de Venise.

L’arsenal de Venise était donc un vaste chantier naval en transformation permanente. Il a probablement atteint sa taille maximale au XVIIe siècle. Avec ses 4,000 ouvriers, l’arsenal de Venise constituait vraisemblablement l’un des plus grands chantiers de toute l’Europe médiévale. Signe de la puissance de l’État vénitien, il n’était pas rare que des dignitaires étrangers soient amenés sur le chantier pour contempler le spectacle de la puissance vénitienne. Le fait que l’on était capable, par exemple, d’équiper une galère avec tous ses armements en moins de vingt minutes témoigne à sa façon de l’efficacité et de la puissance associées à cet arsenal.

À partir de l’époque moderne en Europe, vers le XVIe siècle, les arsenaux servirent progressivement à entreposer l’artillerie et du matériel d’ingénierie militaire. Au milieu de ce siècle, on remarque que les arsenaux de France et d’Angleterre étaient responsables de la fourniture aux armées de canons et d’équipements divers. L’Ordnance Office en Angleterre finit par obtenir le mandat de former des artilleurs professionnels et de fournir les canons qui devaient être installés dans le réseau de fortifications et de garnisons de l’armée. Avec le développement des armes à feu, notamment les arquebuses et mousquets, les arsenaux reçurent aussi la responsabilité de fournir à l’infanterie les équipements nécessaires.

Le contrôle de l’État et la question de la standardisation

Cependant, la plus grande disponibilité d’armes à feu et de canons, le tout combiné avec une variété de calibres pour les projectiles, occasionna de sérieux problèmes logistiques pour les arsenaux. Mise au fait de la problématique, l’Ordnance Office d’Angleterre tenta une démarche de standardisation des équipements en 1631. Cette prise en charge par l’État du contrôle de la production puis de l’entreposage des armements, dans un contexte de développement constant des produits reliés à la poudre à canon, accrut une fois de plus l’importance de l’arsenal.

Cette question est à mettre en lien avec le fait qu’aux XVIe, XVII et XVIIIe siècles, la plupart des armes étaient fabriquées dans des ateliers privés. C’est en quelque sorte l’accumulation de toutes sortes d’armes et la problématique de la compatibilité des calibres qui accordèrent une autre importance aux arsenaux responsables de voir au contrôle de la qualité.

Comme nous l’avons mentionné, il devenait impératif pour l’État de mettre en place une standardisation des équipements. À cet égard, on dénote des premières tentatives plus ou moins sérieuses de standardisation des calibres dans l’artillerie sous Henri VIII en Angleterre, Henri II en France et Maximilien 1er en Allemagne. Par exemple, des inspecteurs vérifiaient la qualité des métaux utilisés dans la fabrication des canons, comme ils se penchaient sur la question de la compatibilité des calibres, allant même, les cas échéants, à se voir accorder le droit d’infliger des pénalités (amendes, non-renouvellement de contrats…) aux fabricants dont les produits ne correspondaient par aux critères de l’État.

Localiser les arsenaux

Bref, les arsenaux avaient leur importance, tout comme la question de leur emplacement géographique. En Europe continentale, une majorité d’arsenaux étaient localisés non loin des forteresses frontalières. À titre d’exemple, les forteresses et arsenaux de Strasbourg et Metz en France avaient le mandat de défendre la frontière est du pays, alors que les installations de Douai et La Fère devaient voir à la défense de la frontière nord, tout comme Grenoble constituait le pivot de la défense face à la Savoie.

Pour sa part, la donne stratégique de la Prusse au XVIIIe siècle indiquait la nécessité pour l’État d’installer des arsenaux pour répondre à des menaces venant de l’est, de l’ouest puis au sud. Ces arsenaux frontaliers constituaient des extensions régionales d’un arsenal central situé à Berlin. De son côté, l’État anglais avait localisé ses arsenaux en des endroits d’où l’armée partant en expédition outre-mer pouvait y avoir accès. Les cités portuaires de Portsmouth, Plymouth et Hull hébergeaient des arsenaux, tout comme celui de Woolwich sur la Tamise. Dans le contexte de la montée en puissance de l’Empire britannique, des arsenaux ont été établis dans les colonies, notamment pour fournir en équipements les milices locales.

L'arsenal de Harper's Ferry en Virginie (États-Unis).

En parlant des colonies, les États-Unis nouvellement indépendants avaient autorisé la construction en 1794 d’un premier arsenal national à Harper’s Ferry en Virginie. Cet arsenal entra en fonction cinq années plus tard. Il était localisé au confluent des rivières du Potomac et de la Shenandoah, un endroit jugé stratégique par le gouvernement, mais qui n’était pas à l’abri de menaces. Par exemple, l’abolitionniste John Brown et ses hommes avaient pris d’assaut l’arsenal de Harper’s Ferry en 1859. Leur objectif était de mettre la main sur les 100,000 fusils qui y étaient entreposés. Quelques années plus tard, pendant la Guerre civile, l’arsenal était carrément sur la ligne de front, changeant à huit reprises de mains. L’arsenal était pour ainsi dire détruit au sortir de la guerre.

La réponse aux besoins grandissants

Les effets de l’industrialisation au XIXe siècle virent s’accroître les fonctions manufacturières et les capacités d’entreposage des arsenaux en Occident. De plus, la centralisation de fait par l’État des activités militaires (i.e. la prise de contrôle gouvernemental des forces armées) au cours de ce siècle correspond à une réduction des contrats de productions d’armes attribués aux firmes privées. Les arsenaux se rapprochaient également des centres urbains afin de profiter d’une plus grande main-d’œuvre disponible. Sur ce point, l’idée était aussi de profiter de meilleures lignes de communication, de même que d’éloigner les arsenaux de leurs emplacements traditionnels non loin des forteresses, histoire d’éviter qu’ils ne soient soumis directement au feu ennemi.

L’un des plus importants arsenaux établis selon ces quelques règles était celui de Woolwich au sud de Londres, qui était probablement l’une des plus imposantes structures recouvertes d’un toit à l’époque de la révolution industrielle. L’arsenal de Woolwich était équipé de quatre immenses fours à métaux. Le plus imposant de ces fours pouvait fondre un bloc métallique pouvant peser jusqu’à 16 tonnes et produire des canons de la plus haute qualité. Le site même de Woolwich hébergea une variété d’arsenaux remontant jusqu’à l’époque des Tudor, connu alors sous le nom de Royal Laboratory Carriage Department, puis il fut rebaptisé Royal Arsenal sous le règne de George III en 1805.

L'arsenal de Woolwich à Londres vers 1875.

À mesure que les arsenaux se concentraient sur la fabrication d’armes et de munitions, on remarque, comme mentionné précédemment, un transfert en région d’installations afin de répondre aux besoins des armées de conscrits dont les effectifs demandaient des accès facilités aux armes et équipements. Par conséquent, on vit apparaître un plus grand nombre de dépôts militaires, qui sont en fait des arsenaux aux fonctions d’entreposage et conçues pour répondre aux besoins de plus petites unités comme des bataillons et des régiments.

Le système public vs. le système privé

Cependant, à mesure que la demande d’armes et de munitions alla en augmentant, l’ancien système d’arsenaux, qui voyait l’État prendre un plus grand contrôle, en vint à revenir au système privé pour combler ses besoins. En effet, la grande demande pour des armes et munitions que l’on remarque dans la seconde moitié du XIXe siècle en Europe, et particulièrement le raffinement des pièces nécessaires à l’assemblage de celles-ci, fit en sorte que les gouvernements demandèrent l’appui du secteur privé. Par exemple, les usines métallurgiques relevant du secteur privé pouvaient transformer leur production commerciale à des fins militaires. Non seulement pouvaient-elles le faire, mais elles pouvaient concurrencer les arsenaux publics sur le matériel en « gros » (ex: canons, carabines…) comme celui au « détail » (ex: cartouchières, baïonnettes…). Dans le cas de l’Angleterre, la Guerre des Boers avait démontré de sérieuses lacunes dans la production de munitions par les entreprises de l’État et le problème n’alla qu’en s’amplifiant jusqu’à la Première Guerre mondiale, au moins jusqu’en 1916.

La consommation effarante d'obus d'artillerie lors de la guerre de 1914-1918 soulève les problématiques constantes liées à la quantité et à la qualité du matériel produits dans les arsenaux.

Le cas de la guerre de 1914-1918 est intéressant et révélateur de la prolifération des arsenaux. Il a aussi soulevé nombre de débats quant à savoir lequel du secteur public ou privé pouvait le mieux répondre aux énormes besoins avec du matériel de qualité. Dans les deux cas, secteurs public et privé, aucun ne fut épargné par les sérieux problèmes relatifs au contrôle de la qualité. Cependant, et cela peut s’avérer paradoxal, les arsenaux étatiques n’ont jamais réellement retrouvé leur dominance passée par rapport au secteur privé. La guerre de 1914-1918 avait clairement démontré que nombre d’arsenaux privés n’avaient aucune expérience dans la production et l’entreposage d’armements.

Concrètement, cela signifia pour une nation en guerre comme la France la perte nette, pour la seule année de 1915, de quelque 600 canons qui explosèrent prématurément, tuant nombre d’artilleurs par le fait même. Sur le champ de bataille de la Somme en 1916, environ 30% des obus manufacturés en Angleterre n’explosèrent pas.

L’une des solutions trouvées afin de régler ces problèmes fut la constitution dans les pays belligérants de ministères ou d’agences coordonnatrices qui avaient juridiction sur la production et l’entreposage d’armements, plutôt que de laisser le monopole aux seuls arsenaux privés et étatiques. Ce désir de mieux coordonner la production aux fins officielles de quantité et de qualité soulève toute la question des tiraillements entre les secteurs public et privé, du moins dans les États démocratiques.

En conséquence, le rôle des arsenaux dans l’Histoire militaire se marie aux enjeux stratégiques propres à chaque époque, à chaque conflit, dans la victoire comme dans la défaite.

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