La menace islamique

Comme pour d’autres sujets, celui de la « menace islamique » nous interpelle particulièrement. Nous n’avons pas beaucoup de contacts avec ce qu’on appelle le « monde musulman » au sens large. En premier lieu, étant jeune, notre premier contact se fit par la lecture d’un ouvrage publié par le frère de mon grand-père paternel. Celui-ci relatait son expérience comme soldat de la Légion étrangère de l’armée française au Maroc et en Algérie dans les années 1920, au moment de ce qu’on appelait la guerre du Rif.

De nos jours, le sujet de la menace islamique est évidemment d’actualité, pour toutes sortes de raisons. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, d’Al-Qaida, et même des accommodements raisonnables au Québec, les rapports entre les civilisations, et en particulier avec celle du monde musulman, soulèvent toujours des questions et des débats. En tant que tel, le mot « menace » signifie le danger, ou la perception d’un danger. Le mot « perception » est aussi important, puisqu’il s’agit avant tout d’une vision des choses, une vision de la menace islamique propre à l’Occident, et aussi, mais pas exclusivement, aux États-Unis.

Par ailleurs, il faut considérer que le monde islamique ne se limite pas qu’au Moyen-Orient et aux pays arabes. Le monde islamique est beaucoup plus large et comprend des États tels l’Indonésie, le Pakistan, etc., bien que l’attention médiatique soit régulièrement fixée sur le Moyen-Orient. Souvent, lorsqu’on parle du Moyen-Orient, on parle en terme du fondamentalisme et la mouvance d’Al- Qaida représente une version extrême de cette idéologie. Or, la situation au Moyen Orient ne se résume pas qu’en terme de fondamentalisme. Le fondamentalisme est évidemment un problème, mais il est aussi un mouvement à la fois minoritaire dans ces pays.

Bref, pourquoi parler du Moyen-Orient aujourd’hui? Parce que c’est un sujet d’actualité (11 Septembre 2001; la Guerre en Irak, etc.). Il y a aussi les objectifs de guerre des Américains. Pour eux, l’idée n’est pas seulement d’opérer un changement de régime, mais, selon certains personnages, de refaire la carte politique du Moyen-Orient en suivant le modèle politico-économique américain.

On parle aussi du Moyen-Orient parce qu’on s’intéresse au développement économique et politique des pays arabes. Tout le monde est d’accord sur le besoin de changements.  Mais lesquels et comment les provoquer? On s’intéresse donc au manque de développement économique et politique relatif dans cette partie du monde, comme aux raisons et aux conséquences de ces problèmes. Globalement, il existe deux visions du problème du développement au Moyen Orient, et comme résultat deux visions du terrorisme.

La vision matérialiste

La vision matérialiste du problème du développement au Moyen-Orient est bien illustrée par le rapport de l’ONU: “Arab Human Development Report, 2003”. Il y a sans doute une version plus récente, mais celle de 2003 donne une relativement bonne idée de la situation. Très commenté, ce rapport a été écrit par des universitaires arabes venant de la plupart des pays concernés dans le document.

Le problème apparaît assez simple à première vue. Il y a une carence dans le développement, mais le développement doit être défini de manière à aller au-delà de la simple mesure de la richesse économique (l’index de développement humain, la qualité de vie, l’accès aux possibilités, le manque de corruption, etc.). Une des statistiques intéressantes de ce rapport mentionne qu’il y a un taux assez bas de pauvreté extrême, mais 20% de la population vie avec moins de 2$ par jour.

De plus, quatre constats émergent de ce rapport. D’abord, le fait que le conflit israélo-palestinien sert largement comme une distraction ou comme une excuse pour ne pas apporter une aide au développement. Deuxièmement, le manque de liberté politique est aussi important en soi, mais aussi important en terme de libérer des énergies qui pourraient se consacrer au développement. Le rapport souligne aussi le manque de connaissances (éducation). Un dernier point, mais non le moindre, le statut des femmes. La moitié de la population se trouve dans une position d’infériorité permanente.

Donc les choses ont l’air d’être assez simples, assez évidentes. Il s’agit de promouvoir la démocratie, l’égalité des femmes et l’éducation dans les pays arabes. Toutes ces questions, dans le contexte du sujet de la menace islamique, amènent à dire, conformément à la théorie matérialiste, que les problèmes dans ces pays ont des origines matérielles. La pauvreté, le manque d’éducation, le blocage des libertés politiques, autant de facteurs qui, selon cette théorie, alimentent le terrorisme.

En ce sens, le cas classique qu’aiment soulever les adeptes de la théorie matérialiste est celui de l’Algérie. Il y a en Algérie un mouvement politique islamiste nommé le Front islamique du Salut (FIS). C’est à la base un mouvement populaire, transformé en mouvement politique, qui voulait lutter contre le régime en place, un régime assez impopulaire et affecté par la corruption, les inégalités, etc. Lors des élections de 1992, le FIS semblait prêt à gagner démocratiquement en Algérie.  Or, le régime en place est intervenu via l’armée pour empêcher ce développement. Cette réaction avait alors déclenché un cycle de violence qui dura pendant toutes les années 1990 et qui persiste jusqu’à aujourd’hui à des degrés variables. Ces violences auraient fait au moins 100,000 de morts, ce qui est énorme dans un pays de peut-être 30 millions d’habitants, comme le Canada. Malgré que le niveau de violence ait baissé ces dernières années, on parle d’une moyenne de 200 morts par mois.

Les origines de ces violences sont surtout économiques. Il y a une croissance démographique très élevée et l’économie ne croît pas assez vite pour absorber tous ces gens (croissance démographique de 17% dans les années 1970). Comme c’est souvent le cas lorsqu’il y a une forte croissance démographique, ce sont souvent les jeunes, les moins de 25 ans, qui sont les plus touchées. Par exemple, en 1988, 65% des Algériens avaient moins de 25 ans.

Par conséquent, la théorie matérialiste dit que plus de richesses et de libertés font baisser l’aliénation face au pouvoir en place, donc moins de terrorisme. Généralement, si les choses allaient mieux politiquement et économiquement, on n’aurait pas besoin de blâmer son gouvernement ou des puissances étrangères comme les États-Unis. Donc, cela prend des réformes concrètes, des réformes politiques et économiques. Un mauvais régime politique et économique est au cœur du problème.

Le problème vient quand on se demande comment provoquer les réformes?  C’est loin d’être évident que les régimes en place ont un énorme intérêt à voir de telles réformes, c’est même plutôt le contraire. Les réformes peuvent aussi être bloquées par certaines attitudes bien enracinées dans la culture d’un pays, comme l’inégalité des femmes. Ces inégalités reflètent peut-être aussi des attitudes, des croyances (des facteurs culturels) qui sont difficiles à modifier.

L’approche civilisationnelle (ou culturelle)

La seconde approche concernant les problèmes de développement au Moyen-Orient se nomme « approche civilisationnelle » (ou culturelle). Elle est prônée par l’auteur Bernard Lewis. Historien de réputation internationale, très érudit et ancien professeur à Princeton, Lewis est un intellectuel hautement polémique, surtout dans ses récents écrits.

D’ailleurs, Lewis était quelqu’un de très impliqué politiquement. C’était un conseiller proche de l’Administration Bush. Très en faveur de la guerre en Irak, il aborde à sa manière les problèmes du Moyen Orient et de l’Islam. Lewis a aussi une vision ou une approche qui va à l’encontre de la vision matérialiste du développement au Moyen-Orient, comme nous venons de l’exposer.

Prenons le problème du terrorisme. Si, pour l’ONU, le terrorisme est quelque chose de minoritaire, un phénomène extrémiste, et le résultat des facteurs surtout matériaux, pour Lewis, le terrorisme c’est la suite (pas nécessairement inévitable) d’une longue histoire des relations entre l’Occident et le monde islamique.  Le terrorisme est ancré dans cette histoire et il faut le comprendre dans ce sens. Pour mieux comprendre l’approche civilisationnelle de Lewis, il faut faire un petit cours de base sur l’histoire des rapports entre l’Occident et le monde islamique. On y verra comment, après cet historique, Lewis a eu des opinions assez tranchantes qui expliqueraient aujourd’hui l’état du monde à travers les problèmes du terrorisme et du développement au Moyen-Orient.

On assiste au VIIe siècle à la naissance de Mohammet le prophète. Très rapidement, le prophète établit une entité religieuse et politique, qui va s’élargir très vite par la conquête de territoires. Un empire arabe et islamique va naître (c’est la défaite progressive de l’Empire byzantin et le recul de la Perse (l’Iran).

Le second épisode se déroule au XIIIe siècle avec la conquête du monde islamique par les Mongols. Les Mongols sont assimilés et vont se convertir à l’Islam. Il va donc y avoir la création d’un empire, mais un empire surtout unifié par l’Islam. À la base, c’est la religion qui établit les frontières, où le monde se divise entre les croyants et non-croyants.

Ensuite, on arrive au XVe siècle, où l’on voit la montée de l’Empire ottoman avec la prise de Constantinople en 1453, ce qui signifiait la fin de l’Empire byzantin). Ce XVe siècle est souvent considéré comme l’âge d’or du monde islamique avec une riche diffusion des connaissances, une floraison du commerce, la tolérance religieuse, etc.

À partir des XVIIe et XVIIIe siècles, commence le long déclin de l’empire ottoman et islamique par l’expansion des Russes, l’expansion des pays occidentaux comme la France, l’Angleterre, la montée du nationalisme dans bien des États, etc.

Au XIXe siècle, l’Empire ottoman est de plus en plus faible. Sa survie dépend de la volonté des autres puissances qui le maintiennent en vie pour éviter d’augmenter les tensions entre elles.

La Première Guerre mondiale met fin à l’Empire ottoman. La carte de l’Arabie est refaite (question de la Palestine, création de l’Irak, de l’Arabie Saoudite, la Jordanie). La nouvelle République de Turquie devient un régime séculaire.

La Deuxième Guerre mondiale marque le recul des puissances impériales, avec la création d’Israël, la découverte du pétrole, la Guerre froide, etc.

La dernière période est la fin de la Guerre froide. Il y a des régimes autoritaires, peu populaires, et des problèmes économiques de plus en plus importants.

Ce cours d’histoire terminée, on revient à l’argument de Lewis. Selon lui, le fondamentalisme, et Al-Qaida plus particulièrement, trouve ses origines dans la réaction du monde islamique face aux pressions historiques et contemporaines de l’Occident et de la modernité. En effet, le monde islamique ferait face à une incapacité à confronter la modernité. Al-Qaida représente le point culminant, sinon symbolique voulant détruire cette modernité et faire marche arrière. On sait qu’Al-Qaida est un mouvement minoritaire, qui pourrait être une version extrême de quelque chose de plus large, de plus profond.

Par conséquent, toujours d’après Lewis, il y aurait trois réponses du monde islamique face à l’Occident et à sa modernité:

1) Une réponse militaire. Dès le début, cette réponse est forte, des armes modernes sont souvent achetées en Occident. Cela avait commencé avec l’Empire ottoman et cela se continue avec l’Égypte, par exemple, qui achète des armements nucléaires. Mais grosso modo, ça n’a pas marché. Le monde islamique est resté militairement inférieur à l’Occident (notamment devant Israël).

2) La seconde réponse est d’ordre économique. Il s’agit d’essayer de créer des industries pour faire compétition à l’Occident. Le résultat a été décevant. On assiste actuellement à un dirigisme économique étatique très accru qui n’a pas bien marché.

3) Troisièmement, la réponse est politique, à travers deux modèles que sont le constitutionnalisme et la dictature de parti, surtout des partis nationalistes (ex : Égypte de Nasser dans les années 1950 et 1960). Par contre, ces régimes arabes autoritaires n’arrivent pas à intégrer la population et ils luttent la plupart du temps pour se maintenir au pouvoir.

La faillite de ces trois réponses militaire, économique et politique a provoqué, selon Lewis, une quatrième réponse: soit un retour aux fondements de l’Islam. Un Islam pur et intégral (ex : Al-Qaida dit représenter l’islam pur).

Donc, les problèmes sont beaucoup plus graves et profonds selon Lewis. Cela prendrait carrément une transformation, presque une révolution au Moyen-Orient, ce qui peut en partie expliquer l’intérêt d’envahir et d’occuper l’Irak.

Critique de l’approche civilisationnelle

Lewis a sans doute une théorie et une approche attirantes, mais il faut dire que les choses sont toujours plus compliquées que ce qu’elles paraissent.

On peut se demander si Lewis a raison lorsqu’il critique la position de l’ONU face au fondamentalisme. Contrairement à l’ONU, Lewis dit que les terroristes ont été recrutés parmi les riches de la société. D’accord, mais la popularité du fondamentalisme vient en partie des problèmes plus structurels comme la pauvreté et l’éducation.

Contrairement à Lewis, nous ne croyons pas qu’Al-Qaida représente un retour complet en arrière. Il n’y a pas un rejet total du modernisme et cette organisation utilise des moyens modernes. Autre exemple, la Révolution en Iran ne visait pas non plus un rejet total du modernisme.

Le fondamentalisme serait-il un mouvement assez minoritaire, ou serait-on en train de sous-estimer la menace islamique? Ce que Lewis ne précise pas toujours, c’est que le fondamentalisme a plusieurs visages et n’est pas concentré uniquement au monde islamique (ex: guerre Iran-Irak, guerre civile en Irak, Timothy McVeigh et l’attentat d’Oklahoma City en 1995, etc.).

Il faut aussi se demander, dans l’approche civilisationnelle que propose Lewis, si le fondamentalisme, le terrorisme et le problème global de la menace islamique ne sont marquants que dans le Tiers Monde, ou si c’est un problème plus général.

Lewis est en quelque sorte coincé dans cette approche civilisationnelle très contestable. Il ne se demande jamais, autre exemple, si la menace islamique ne pourrait pas être endiguée par une coopération accrue des divers services de police, de renseignements, etc.

Le problème du fondamentalisme, du terrorisme et du développement au Moyen-Orient devraient peut-être s’inscrire davantage vers d’autres orientations, tels les rapports entre les institutions, les valeurs, etc. Donc, ça ne serait pas nécessairement une question de considérations matérielles ou civilisationnelles.

Conclusion

On peut rappeler quelques points, aux fins de la compréhension que l’on peut tirer, surtout en tant qu’Occidentaux, de ce qu’on appelle vulgairement la « menace » islamique.

Plusieurs chercheurs, comme ceux du monde musulman à travers le rapport annuel « Arab Human Development Report », ou encore Bernard Lewis, tentent de comprendre le monde musulman à travers ses réalités politiques, économiques, matérielles, démographiques, etc. De même, le fait de comprendre mieux les réalités des peuples musulmans, combiné avec une lecture historique des rapports entretenus avec l’Occident, nous permettrait théoriquement une meilleure évaluation d’une autre réalité qui fait régulièrement la manchette : soit la menace islamique, la plupart du temps exprimée et interprétée à travers le terrorisme international.

Autant les approches des chercheurs arabes à l’ONU que celle de Bernard Lewis apportent des réponses, mais n’expliquent pas tout. La question est de savoir actuellement, et c’est peut-être utopique, pourrons-nous un jour surmonter les barrières des valeurs et des cultures divergentes, afin de mieux reconnaître le droit à l’autre d’exister?

On dit souvent que la guerre en Irak de 2003 représente le choc de deux civilisations : celle musulmane et celle chrétienne. Dans les faits, ce qui se passe plus au nord-ouest, soit au Proche-Orient en Israël et en Palestine, représente un choc encore plus fort. En fait, on peut même se demander s’il faut employer le mot « choc » entre deux civilisations, parce que ce sont des peuples qui se côtoient depuis des siècles, voire depuis des millénaires.

Donc, avant de parler de « menace islamique », il faudrait demander aux principaux intéressés ce qu’ils en pensent. C’est aussi pourquoi l’étude de ce qu’on appelle la menace islamique pose un singulier défi, parce que le sujet peut s’écarter en plusieurs directions. Par conséquent, des approches théoriques sont essentielles, comme celle de l’ONU ou de Bernard Lewis. On pourra toujours tester la validité des théories en les appliquant à des cas concrets de conflits qui font la manchette, et qui impliquent la soi-disant menace islamique.

La conclusion d’ensemble est que les approches théoriques visant à mieux comprendre la menace islamique ne font que ressortir l’ambigüité des valeurs et de la culture de deux civilisations qui s’entrechoquent, mais qui s’influencent aussi.

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