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La Guerre austro-prussienne (1866)

Introduction : la montée en puissance d’une crise

Celui que l'on surnomma le "Chancelier de Fer", Otto von Bismarck.

La Guerre austro-prussienne de 1866, qui est aussi identifiée dans la littérature sous diverses appellations comme la Guerre de Sept semaines, la Guerre fratricide allemande ou la Guerre d’Unification, pour ne nommer que quelques étiquettes, fut une étape majeure dans l’édification de l’Allemagne moderne.

On peut retracer les origines du conflit dans l’attitude du ministre-président prussien Otto von Bismarck qui, dans les années 1860, se plaignit du manque d’ouverture de l’Autriche au sujet de certaines prétentions territoriales prussiennes. En fait, le véritable problème résida dans la structure de la Confédération allemande. Celle-ci forma un ensemble politique plus ou moins solide et cohérent comprenant trente-neuf États germanophones indépendants. Cette Confédération fut mise en place par les puissances alliées au Congrès de Vienne de 1815, dans le contexte de la fin des guerres napoléoniennes, notamment pour étouffer certaines ambitions nationalistes allemandes.

D’un point de vue autrichien, et particulièrement dans l’opinion de l’empereur François-Joseph 1er, l’important fut que, justement, la Confédération demeure un ensemble étatique élastique. Le monarque autrichien ne fut pas sans savoir qu’il dirigeait un empire multinational polyglotte défendu par une armée qui incorporait dans ses rangs des soldats s’exprimant dans plus d’une douzaine de langues, sous la direction ferme d’un corps d’officiers et de fonctionnaires germanophones. Ainsi, François-Joseph avait tout à perdre de la montée en puissance d’États allemands politiquement unifiés, car l’influence d’une éventuelle Allemagne pourrait faire en sorte de détacher les germanophones d’Autriche de l’empire des Habsbourg. Par conséquent, l’empereur contra par tous les moyens politiques les efforts de refonte de la constitution de la Confédération allemande.

Bien que n’étant pas moins conservateur que François-Joseph, Bismarck se positionna politiquement, et de manière astucieuse, entre les Autrichiens et les Allemands « libéraux », qui tous deux étaient attirés par la possibilité de création d’un État-nation allemand. Au printemps de 1866, Bismarck sembla leur offrir cette perspective sur un plateau d’argent. Sachant que l’Autriche déclarerait à coup sûr la guerre sur cet enjeu, Bismarck proposa la création d’un parlement allemand élu démocratiquement et dont la tâche serait d’étudier la question de la future constitution d’une Allemagne unifiée.

Cette idée fut en fait l’aboutissement du rejet de la proposition autrichienne de 1864 à l’effet de céder le plein contrôle du Schleswig-Holstein à la Confédération allemande (le territoire fut pris au Danemark en 1864 et conjointement administré par l’Autriche et la Prusse, malgré que Bismarck le voulut pour la Prusse seule). Qui plus est, Bismarck prit soin de nouer une alliance militaire anti-autrichienne avec le nouveau royaume d’Italie en mars 1866. Cette dernière constatation finit par convaincre François-Joseph de la nécessité et de l’inévitabilité de la guerre.

Carte de l'empire autrichien montrant les enjeux stratégiques et les principaux engagements lors de la guerre austro-prussienne, puis celle impliquant l'Italie en 1866. (Cliquez pour agrandir).

La guerre de 1866 : la donne stratégique

Non sans surprise, l’Italie perçut la montée en puissance de la crise austro-prussienne comme une opportunité de réclamer pour elle-même la province de la Vénétie, sous l’administration des Habsbourg depuis 1815. Par contre, une éventuelle prise de la Vénétie par une armée italienne bien équipée et entraînée serait loin d’être une partie de plaisir, car le territoire était alors défendu par un réseau de quatre puissantes forteresses. Le roi italien Victor-Emmanuel II signa donc un traité avec la Prusse et ordonna la mobilisation de l’armée afin d’honorer son engagement. Lorsque l’Autriche mobilisa à son tour dans le but de contrer la menace italienne, Bismarck incita le roi de Prusse Guillaume 1er à ordonner au général Helmuth von Moltke, le chef d’état-major général, de commencer la mobilisation de l’armée.

Le cerveau derrière la nouvelle armée prussienne de 1866, Helmuth von Moltke.

Pour leur part, les Autrichiens eurent tôt fait de protester contre la situation, parce qu’ils jugèrent que leurs mesures de mobilisation étaient destinées uniquement pour se protéger de l’Italie. De plus, les informateurs sur le terrain avaient averti Vienne de la rapidité et de l’efficacité de la mobilisation des unités de l’armée prussienne. En effet, et cela n’est guère surprenant avec le recul, la nomination en 1857 de Moltke au poste de chef d’état-major général avait permis de réorganiser de fond en comble l’armée prussienne. Le but premier fut d’accélérer le processus de mobilisation (qui peut être long et confus au plan administratif) et faciliter le déplacement des troupes. Ensuite, Moltke réduisit les effectifs de la grossière et lente Landwehr (une sorte de garde nationale de réserve) pour accroître proportionnellement le nombre de soldats de l’armée régulière composée d’hommes plus jeunes et agiles.

Quant aux déploiements de cette nouvelle armée, ceux-ci seraient effectués par chemins de fer (et non par marches forcées) et coordonnés à l’aide du télégraphe. Plus encore, toute l’armée prussienne disposa en 1866 d’un fusil à rechargement par la culasse, le Dreyse zündnadelgewehr (« fusil à aiguille ») qui a une cadence de tir cinq fois plus rapide que celle des fusils autrichiens à rechargement par la bouche. Une autre preuve de l’efficacité logistique de l’armée prussienne réside dans le fait qu’à peine quelques jours après la déclaration de guerre par l’Autriche en juin, les forces de Moltke occupèrent déjà toute la Saxe (une alliée de l’Autriche) et elles firent mouvement vers la frontière autrichienne. Une fois rendues, les troupes prussiennes se préparèrent pour une grande bataille d’encerclement sur l’Elbe, d’après l’expression allemande du Kesselschlacht.

Le dispositif mécanique du fusil Dreyse mis en service dans l'infanterie prussienne en 1841. Le Dreyse était un fusil qui tirait une cartouche grâce à une amorce qui était placée à la base de la balle. L'allumage avait lieu par la suppression de l'amorce par une aiguille qui était poussée au creux de la charge de poudre noire tout entière pendant le chargement de l'arme. Le Dreyse fut le premier fusil militaire utilisé à grande échelle avec un mécanisme de chargement par la culasse.

C’est ainsi que Moltke divisa ses forces en trois armées distinctes. Il créa l’Armée de l’Elbe (46,000 hommes) qui prit position en Saxe, la 1ère Armée (93,000 hommes) positionnée en Lusace (aux confins de la Silésie et de la Bohême) et, enfin, la 2e Armée (115,000 hommes) stationnée en Silésie. La forte concentration de combattants dans la 2e Armée refléta la volonté de Moltke de traverser le territoire habsbourgeois de la Bohême sur un large front afin de prendre de flanc et encercler les 245,000 soldats de l’Armée du Nord du général autrichien Ludwig von Benedek. Pour sa part, ce même général Benedek aurait dû profiter de l’immense avantage que lui conféra la qualité de ses lignes intérieures afin de parer les manœuvres adverses. Par exemple, Benedek et son imposante armée étaient localisés dans et autour de la ville fortifiée d’Olmütz en Moravie, plus précisément dans le quadrilatère des forteresses bohémiennes de Josephstadt, Theresienstadt, Königgrätz et Pardubitz. Ainsi, le général autrichien aurait pu adroitement manœuvrer sur les flancs des Prussiens, ou encore frapper simultanément leurs trois armées divisées.

Le général Ludwig von Benedek. En dépit de ses longs états de service et malgré les ressources qu'on lui octroya, il semble que Benedek ne fut pas à la hauteur de la situation en 1866.

Étrangement, Benedek ne fit rien. Son tempérament pessimiste et mélancolique n’arrangea certainement pas les choses. Benedek resta dans Olmütz pendant des semaines, regrettant de ne pas avoir été dépêché sur le front italien, où il estima être plus familier avec ce théâtre. Inquiet de l’inaction de Benedek, l’empereur François-Joseph insista pour qu’il accepte la présence à ses côtés du général Gideon Krismanic comme « chef des opérations ». Cette nomination avait pour but non seulement de revigorer Benedek, mais aussi son chef d’état-major, le général Alfred Henikstein. Descendant d’une famille de riches banquiers viennois, Henikstein n’avait que peu d’expérience militaire et il avait été accepté par Benedek en raison de ses « prouesses financières ». En effet, pendant des années, cet ami proche de Benedek avait épongé ses lourdes dettes de jeu. Henikstein et Benedek virent d’un très mauvais œil l’arrivée de Krismanic. Toutes ces circonstances firent en sorte qu’ils prirent beaucoup de retard dans leur étude conjointe de la situation. La tâche la plus urgente à réaliser consista à transférer l’essentiel des effectifs autrichiens au nord-ouest afin de contrer la principale menace prussienne qui débouchait vers Königgrätz (et non pas vers Olmütz).

Les opérations

Bien informé, Moltke n’en crut pas ses yeux, car il s’agissait d’une opportunité inespérée qui se présentait à lui. La lente vitesse avec laquelle se déplaça la manœuvre de flanc autrichienne vers Königgrätz donna à Moltke tout le temps nécessaire pour déplacer sa 2e Armée à travers les montagnes non défendues des Sudètes en Bohême. Ayant débouché à Nachod et Vysokov, le 27 juin 1866, les Prussiens furent surpris de constater qu’ils n’avaient en face d’eux que le 6e Corps du général autrichien Wilhelm von Ramming, qui recula rapidement. Réalisant que les Prussiens menacèrent de déborder l’un de ses flancs, Benedek ordonna au 8e Corps de l’archiduc Léopold de se ruer vers Skalice (un village près de Vysokov) afin de renforcer Ramming. Cette manœuvre n’apporta aucun baume, puisque Moltke put percer ce même front le lendemain, au cours d’un bref, mais violent assaut qui entraîna des pertes s’élevant à 6,000 hommes pour les Autrichiens contre seulement 1,300 pour les Prussiens.

Plus à l’ouest, les restes de la 2e Armée prussienne débouchèrent des montagnes à Trautenau, où le 10e Corps du général Ludwig Gablenz put tenir son front pendant presque toute la journée, quoiqu’il dut à son tour reculer sous une pluie de balles des fusils à aiguille prussiens. Ce dernier engagement occasionna un ratio de pertes de 5:1, ratio qui allait devenir typique de la Guerre austro-prussienne. Cette fois, les Autrichiens du 10e Corps perdirent 5,000 soldats tués ou blessés contre 1,300 pour les Prussiens.

Les deux autres armées sous les ordres de Moltke frappèrent à leur tour en Bohême, à Podol le 26 juin, puis à Jicin le 29, en infligeant plus de 5,000 pertes au 1er Corps autrichien et à deux divisions saxonnes alliées. Cette nouvelle manœuvre de Moltke en Bohême confirma, en quelque sorte, qu’il avait éliminé l’avantage initial dont disposait Benedek quant à l’utilisation des lignes intérieures. Les trois armées prussiennes s’étaient donc rapprochées et elles pouvaient s’appuyer mutuellement au besoin. Encore là, Benedek ne pouvait plus aspirer à les battre isolément.

Un front à ne pas ignorer, les affrontements en Italie. Ici une représentation de la bataille de Custoza du 24 juin 1866, qui se solda par une victoire décisive de l'armée autrichienne.

Tandis que Benedek regroupa ses troupes épuisées et démoralisées, quelque part entre Sadowa et Königgrätz, il fut étonné d’apprendre que l’archiduc autrichien Albrecht, le commandant de l’Armée du Sud, avait vaincu une force italienne de 200,000 hommes avec ses 70,000 soldats. Cette victoire décisive des Autrichiens à Custoza, le 24 juin 1866, fut largement attribuable à la maladresse de l’armée italienne qu’à une ruée véritable des troupes habsbourgeoises. L’armée italienne fut divisée en deux parties commandées par des généraux qui se détestèrent. Le général Enrico Cialdini, qui commanda cinq divisions totalisant 80,000 hommes sur le Pô, refusa effectivement de traverser la rivière et de faire mouvement afin d’appuyer les onze divisions (120,000 hommes) du général Alfonso La Marmora en position près de la rivière Mincio.

Ce faisant, Albrecht put rassembler sa petite armée de 70,000 hommes contre la moitié des forces de l’armée de La Marmora (65,000 hommes), qui avait franchi la rivière Mincio le 24 juin et marché au son du canon vers Villafranca. Ce fut une bataille comportant de nombreuses erreurs tactiques de la part des Autrichiens (sans compter leurs piètres communications), mais ils l’emportèrent au courant de l’après-midi lorsqu’ils attaquèrent les hauteurs de Custoza, forçant ainsi La Marmora à retraverser la rivière Mincio.

Carte de la disposition des forces en présence à la bataille de Königgrätz du 3 juillet 1866 (actuelle République tchèque). On remarque la délicate position dans laquelle se trouve l'armée autrichienne, coincée entre trois armées prussiennes et l'Elbe.

Malheureusement pour les Autrichiens, la victoire de l’archiduc Albrecht n’enleva aucune pression sur Benedek au nord et elle n’eut aucun impact direct et immédiat sur le plan de bataille de Moltke. Benedek regarda avec son habituelle passivité les mouvements des forces prussiennes qui encerclèrent progressivement son armée autrichienne en Bohême, dans les premiers jours de juillet 1866. Sa manœuvre de flanc à l’ouest précédemment évoquée ayant échoué, Benedek ordonna le repli général dans un coin de la Bohême. Ce mouvement facilita davantage la tâche d’encerclement de Moltke. Bivouaquant près de l’Elbe, avec cette rivière dans son dos, entre Sadowa et Königgrätz, l’armée de Benedek se trouva dans une position tactique précaire. Voulant profiter de la vulnérabilité de son adversaire, Moltke lança la bataille de Königgrätz une journée plus tôt qu’il ne l’aurait souhaité, le 3 juillet.

Le commandant prussien ordonna à la 1ère Armée et celle de l’Elbe de pousser vers le cœur des positions autrichiennes. Installé sur la colline de Chlum, Benedek disposa donc d’un certain avantage pour une bonne partie de la journée. À ce stade, son armée compta dans ses rangs 240,000 soldats face à seulement 135,000 Prussiens. Le gros de la force prussienne, soit les 110,000 hommes de la 2e Armée, fut positionné autour de Josephstadt et il n’arriva pas à Königgrätz avant le début de l’après-midi. Malgré cela, Benedek vacilla toujours, notamment lorsqu’il ordonna au général Anton Mollinary d’arrêter la marche de ses hommes, qui étaient en train de réaliser un encerclement prometteur de la plus petite des trois armées prussiennes. L’inaction quasi légendaire de Benedek le laissa à nouveau au dépourvu lorsque la 2e Armée du Prince de la Couronne Friedrich Wilhelm put finalement attaquer à 15h. Frappé simultanément sur son centre et ses flancs par trois armées prussiennes, Benedek perdit 45,000 soldats tués, blessés ou disparus, ce qui correspond au ratio de pertes déjà mentionné de 5 pour 1. La panique se propagea rapidement dans les rangs autrichiens en pleine déroute.

Oeuvre de Carl Rochling représentant la bataille de Königgrätz du 3 juillet 1866. Bien armée, entraînée et commandée, l'armée prussienne parvint à exécuter les mouvements et les batailles que l'on attendit d'elle.

Conclusion : le règlement politique

Cette éclatante victoire prussienne à Königgrätz eut une conséquence politique immédiate. Réalisant qu’une autre défaite menaça carrément les assises de son empire, François-Joseph accepta de conclure un armistice à Nikolsburg, le 26 juillet 1866. Cette trêve, qui prit la forme d’une paix officielle au Traité de Prague en octobre suivant, vit la cession définitive du Schleswig-Holstein à la Prusse, de même que l’expulsion de l’Autriche de la Confédération allemande qui fut, au fond, dissoute. Bismarck la remplaça rapidement par une nouvelle Confédération de l’Allemagne du Nord comprenant les États situés au nord de la rivière Mainz, sous la direction de Berlin. Quant aux combats en Italie, ceux-ci se terminèrent avec l’armistice de Cormons le 10 août, dans lequel la Vénétie fut cédée à l’Italie et, plus important peut-être, l’Autriche dut reconnaître le Royaume d’Italie, ce qu’elle avait refusé de faire depuis la fondation de celui-ci en 1861.

Un vétéran prussien de la campagne de 1866.

La guerre d’usure : quelques aspects conceptuels

Introduction

La bataille de Stalingrad (1942-1943) est souvent interprétée comme le point tournant de la guerre à l'Est. Notre avis est plutôt que dès le moment où les Allemands furent arrêtés devant Moscou en décembre 1941, c'en était terminé des chances du IIIe Reich de l'emporter sur ce front. L'usure ferait le reste.

La guerre d’usure réside en un conflit déterminé par l’accumulation des pertes par les armées sur les champs de bataille. Dans une guerre dite d’« usure », la victoire va au camp qui parvient à supporter les dommages infligés par l’adversaire, et ce, sur une plus longue période que ce même adversaire ne puisse endurer lorsqu’il encaisse des pertes en retour. On remarque souvent dans la littérature que les auteurs distinguent clairement les guerres d’usure des guerres de manœuvre, qui s’exécutent par le mouvement des forces. Dans la guerre de manœuvre, la victoire appartient au camp qui parvient à capturer puis conserver une position stratégique, que l’on peut appeler également une position supérieure. En principe, la manœuvre donne aux commandants les plus habiles une chance de gagner la guerre rapidement et à des coûts relativement faibles, tandis que la guerre d’usure est théoriquement longue et sanglante, avec peu d’opportunités pour les commandants de modifier ou altérer le cours des événements.

Un débat historique

Les théoriciens de la stratégie connaissent parfaitement ces concepts de guerre d’usure et de guerre de manœuvre, de même que la nature du débat historique entourant leurs conceptions et applications concrètes. À titre d’exemple, Sun Tzu, le général chinois du Ve siècle avant notre ère et auteur renommé des affaires militaires, figure parmi les plus grands partisans de la manœuvre. Dans son esprit, la première mission qu’un général doit accomplir consiste à gérer les ressources de l’État de manière à remporter les guerres aux plus bas coûts possible. Cela étant, la perfection dans l’accomplissement de cette mission serait de parvenir à vaincre l’ennemi sans avoir à le combattre, toujours selon les enseignements de Sun Tzu. D’ailleurs, plusieurs comparent la pensée de Sun Tzu avec celle de Carl von Clausewitz, le général et auteur prussien du XIXe siècle qui se pencha également sur la question de la gestion des ressources militaires étatiques. D’autres débats d’un ordre similaire eurent lieu dans l’étude de la stratégie navale, dont les adeptes de la pensée de Julian Corbett attirés par le potentiel de la manœuvre, puis ceux d’Alfred Thayer Mahan qui rappellent l’importance ultime de l’usure.

Dans cet ordre d’idées, les partisans de la guerre de manœuvre préféreront normalement des troupes légèrement équipées pouvant ainsi se déplacer rapidement. Les stratégies de manœuvres signifient donc des mouvements agressifs, impulsifs et théoriquement innovateurs sur les champs de bataille. Pour cette raison, la guerre de manœuvre requiert des commandants qu’ils fassent preuve d’un haut niveau de créativité. À l’inverse, les commandants qui s’attendent à livrer une guerre d’usure chercheront à maximiser la puissance de feu de leurs unités, sans plus. Autrement dit, les stratégies d’usure se concentrent sur la problématique visant à amener cette puissance de feu à l’endroit et au moment décisifs.

Lors de la Guerre civile américaine, le général de l’Union Ulysses Grant employa une stratégie d’usure contre le général Robert Lee et la Confédération au cours de la campagne de Virginie de 1864. Par contre, à mesure que s’achevait le XIXe siècle, la problématique de la guerre d’usure traversa les esprits des penseurs militaires, dans la mesure où les commandants réalisèrent à quel point une guerre prolongée serait destructive lorsque livrée avec des armes de l’ère industrielle. Pire encore, on en vint même à penser que de telles armes pourraient anéantir des sociétés entières. Cela dit, le général prussien Alfred von Schlieffen fut très préoccupé par cette macabre éventualité, si bien que cela le guida dans ses pensées lorsqu’il élabora divers plans en cas de guerre contre la France et la Russie. La stratégie de Schlieffen demandait à l’armée allemande de manœuvrer sur une échelle gigantesque, car le général souhaitait terminer rapidement n’importe quelle guerre éventuelle dans laquelle l’Allemagne serait engagée.

Des soldats de l'Union dans une tranchée lors du siège de Petersburg (Virginie, 1864). Face à un brillant tacticien comme Lee, Grant comprit qu'il fallait trouver une quelconque façon de le vaincre. La stratégie d'usure fut privilégiée face à la Confédération aux ressources limitées.

Le XXe siècle : la stratégie devenue désuète?

Les commandants allemands de 1914 appliquèrent une version modifiée du plan Schlieffen. Cependant, leur tentative de battre la France et la Russie grâce à une manœuvre rapide échoua. À mesure que la guerre continua, les commandants alliés débattirent, de leur côté, des mérites d’une stratégie d’attrition, que ce soit en cherchant la percée des défenses allemandes du front Ouest ou par une manœuvre visant à obtenir une victoire stratégique rapide sur un autre front. Cette dernière stratégie obtint la préférence de certains dirigeants, comme le premier ministre britannique Lloyd George, alors que son commandant en chef d’armée Douglas Haig préféra la première. Malgré tout, toutes les tentatives de gagner la guerre par la manœuvre échouèrent et l’Allemagne finit par capituler lorsque la stratégie d’usure prolongée amena sa société civile au bord de l’éclatement, comme l’avait tant redouté Schlieffen.

Lorsqu'il engagea la campagne de Verdun en février 1916, le général allemand Falkenhayn voulut "saigner à blanc" l'armée française. Concrètement, cela signifiait un ratio de pertes de 1:3 en faveur de ses forces. Au final, après dix mois d'affrontements quotidiens, les pertes franco-allemandes s'équivalèrent presque.

Dans les faits, la Première Guerre mondiale démontra que l’attrition devint une stratégie formelle pour l’obtention de la victoire. En 1915, le général britannique Henry Rawlinson proposa à plus petite échelle une approche tactique qui consista à s’emparer d’une portion du système défensif ennemi, et ce, dans le but d’anéantir les forces adverses qui seraient tentées par une contre-offensive à outrance. Pour leur part, les Allemands avaient employé la stratégie d’usure visant à « saigner à blanc » l’armée française (selon la célèbre expression de Falkenhayn) lorsque débuta la campagne de Verdun en 1916.

Les horreurs associées à la guerre d’usure inspirèrent un certain nombre de penseurs militaires, notamment les auteurs britanniques J. F. C. Fuller et B.H. Liddell Hart, qui devinrent de fervents partisans de la manœuvre. Hart en vint à mettre au point une théorie de la stratégie consistant à mettre en opposition ce qu’on appelle les approches directe et indirecte. Vu ainsi, Hart crut que l’approche indirecte était la clé de la victoire. D’ailleurs, cette manière de voir les choses entra en contradiction avec la pensée de Clausewitz, qui fut sévèrement critiqué par Hart un siècle et demi plus tard, quoiqu’on lui reprocha ultérieurement d’avoir interprété de manière simpliste la pensée clausewitzienne.

Pour l’essentiel, Fuller et Hart espérèrent que la technologie pourrait accroître les habiletés des armées d’exécuter des manœuvres. Les véhicules blindés, crurent-ils, permettraient aux soldats d’infanterie d’avancer contre des positions défensives similaires à celles qui furent pratiquement impénétrables lors de la guerre de 1914-1918. De plus, les avions pouvaient voler au-dessus des positions ennemies et frapper les lignes arrière. La mécanisation sous-entendit aussi la possibilité que des forces militaires puissent parcourir de grandes distances en un temps relativement court.

C’est ainsi que les victoires rapides obtenues par la stratégie allemande du Blitzkrieg contre la Pologne et la France parurent combler les espoirs des théoriciens de la manœuvre de la période de l’entre-deux-guerres. Les chars de la Seconde Guerre mondiale prouvèrent donc leurs capacités à percer le front, tout en parvenant à déborder et neutraliser un nombre substantiel de forces ennemies. Dorénavant, les forces armées pouvaient manœuvrer sur tout un continent.

Cependant, les ressources économiques des Alliés leur permirent ultimement de déployer davantage d’unités et de matériels que celles de l’Axe. Ce faisant, si l’on s’en tient uniquement au contexte de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés purent entraîner l’Axe dans une lutte d’usure qui s’avéra, à notre avis, tout aussi significative (sinon plus) que la stratégie de manœuvre de type Blitzkrieg qui frappa l’imaginaire. En complément de l’accroissement de la production industrielle des Alliés, leur offensive aérienne consistant à bombarder systématiquement les installations industrielles ennemies contribua à cette stratégie d’usure d’ensemble. Dans cette optique, il semble pertinent de constater que la majorité des conflits du XXe siècle furent des luttes d’usure et non de manœuvres.

À cet égard, le concept d’usure devient particulièrement important dans la théorie de la guerre de guérilla. Étant donné que les guérillas possèdent rarement les ressources nécessaires pour vaincre les forces gouvernementales, lors d’une bataille rangée classique, elles peuvent seulement l’emporter en épuisant la volonté adverse de poursuivre la lutte. Néanmoins, puisque les guérillas encaissent régulièrement des pertes hors de proportion, elles deviennent à leur tour vulnérables devant la stratégie d’attrition. Pour survivre à l’usure, les guérillas doivent maintenir cette capacité à recruter plus de troupes et amasser des équipements. Traditionnellement, la théorie insurrectionnelle met l’emphase sur l’idée que les guérillas dépendent de leurs bonnes relations avec la société civile afin de sécuriser l’afflux de recrues et de matériel. Par exemple, les insurgés communistes du Vietnam purent soutenir un certain niveau d’usure grâce au ravitaillement de toutes sortes qui passait par la Piste Hô Chi Minh.

Anciens officiers de l'armée britannique et vétérans de la guerre de 1914-1918, les capitaines J.F.C. Fuller (gauche) et B. H. Liddell Hart (droite) se penchèrent sur la question des approches de l'usure et de la manoeuvre pendant la période de l'entre-deux-guerres.

Conclusion

Pour conclure, il est important de préciser que les approches de la guerre par la manœuvre et l’usure ne doivent pas s’exclure. Au contraire, en dépit des opinions divergentes entre les fervents partisans de la guerre de manœuvre et ceux de l’attrition, le débat ne devrait même plus avoir lieu, car ces approches sont complémentaires. En effet, les tactiques modernes comprennent dans leurs fondements ce lien d’interdépendance entre la puissance de feu (l’attrition) et celle du mouvement (la manœuvre).

Le feu tue l’ennemi, créant ainsi une ouverture pour le mouvement des forces amies, qui elles, en retour, sécurisent une position supérieure (stratégique) et utilisent le feu pour recommencer le cycle. Des principes analogues s’appliquent également au niveau stratégique de la guerre. Bien qu’il s’avère utile aux fins théoriques de faire la distinction entre l’usure et la manœuvre, les militaires impliqués dans de véritables affrontements ont instinctivement recours aux deux approches.

La doctrine militaire française de 1871 à 1914 : considérations théoriques et matérielles

Introduction

Pour ne plus prendre le risque de futurs désastres nationaux, il aura fallu à la France, suite à la défaite de 1871, une sérieuse remise en question sur l’efficacité de sa doctrine militaire et sur les moyens à prendre afin d’affermir sa défense. Malgré toutes ces décennies de réflexion militaire d’ordre stratégique, tactique et doctrinal, les batailles de 1914 ont bien failli provoquer un second cataclysme en moins de cinquante ans. Que s’était-il passé entre-temps, dans les esprits des stratèges militaires sous la IIIe République, pour qu’on assiste une seconde fois à une marche des Allemands sur Paris? Bien entendu, le deuxième acte, du moins à court terme, fut victorieux, mais à quel prix. Près de 300.000 soldats avaient été tués à la fin de 1914 pour en arriver à quoi? À donner l’impression à l’état-major qu’il avait vu juste dans sa conception stratégique.

Assurément, ce constat est quelque peu brutal et mérite que l’on y apporte des nuances. Le présent article se veut une étude sur la doctrine militaire française au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. En fait, nous tenterons de voir, à partir d’une réforme de la pensée militaire depuis 1871, comment l’état-major de l’armée française a modifié sa conception de la bataille, comment il a appliqué ses réformes sur le terrain et comment il les a inculquées au corps des officiers chargés de transmettre la nouvelle doctrine aux soldats.

Peinture d'Édouard Detaille intitulée "Le Rêve" (1888). Nostalgie des gloires passées?

L’humiliation de 1871 : genèse du problème

La paix de Francfort permit aux politiciens français Thiers et Favre de limiter en quelque sorte les dégâts, notamment en acceptant à contrecœur la condition de Bismarck réclamant, comme lourd butin de guerre, la prise de l’Alsace-Lorraine en échange d’une évacuation accélérée du territoire. Ce fut donc une France humiliée qui émergea de la guerre contre la Prusse et ses alliés germaniques. Partie fière et confiante en juillet 1870, l’armée française fut pourtant surprise et battue en quelques semaines par un adversaire plus puissant qu’elle. Battue, l’armée l’était certes, mais le facteur de la surprise ne doit pas être négligé. En effet, si l’on compare les armées françaises et allemandes pendant l’Année terrible, on s’aperçoit vite qu’il y a des différences fondamentales désavantageant les Français. Ces constats servirent de fondements à la remise en question de la doctrine militaire sous la nouvelle République.

Est-ce l'armée professionnelle française qui faillit à la tâche en 1870, ou le problème est ailleurs? Dans l'équipement? La doctrine?...

En premier lieu, l’armée de Napoléon III n’était pas prête à faire la guerre. Compte tenu de son système de recrutement et des difficultés logistiques associées à la mobilisation, l’armée française ne put aligner que 300,000 hommes au début du conflit, lesquels ne composèrent en fait que l’armée de métier. Pour assister les combattants professionnels, la Garde Nationale mobilisée ne disposa même pas des capacités pour résister au moindre régiment de réserve allemand. En face, nous avions une armée disciplinée de soldats conscrits, instruits et bien entraînés, qui atteignit l’effectif d’un demi-million d’hommes, avec une expérience relative et récente du feu lors des campagnes contre le Danemark (1864) et l’Autriche (1866). Par ailleurs, la Prusse compta sur l’utilisation massive d’une artillerie lourde (contre les places fortes en particulier) et elle préféra concentrer ses armées sur des points précis, plutôt que de les disperser. Ces deux principes compensèrent largement les faiblesses du fusil allemand Dreyse, face à l’excellent Chassepot français.

Quant au corps des stratèges, les déficiences françaises furent aussi profondes que celles de l’armée d’active précédemment évoquées. Nous avons dit « corps des stratèges », en faisant référence à un quelconque corps ou institut voué à la pensée militaire, mais la réalité fut qu’il n’en exista pas sur une base permanente en 1870. Le chef de l’armée est l’empereur en personne, qui est assisté par des maréchaux et généraux formant une société fermée et peu encline à échanger entre ses membres des informations tactiques, surtout en pleine bataille.

En campagne, les stratèges français n’eurent donc pas la possibilité d’élaborer, ni d’appliquer une doctrine efficace. Ils n’avaient pas non plus le loisir de réfléchir sur le seuil de risques à faire courir aux soldats. Le résultat fut l’impossibilité de commander une grande quantité d’hommes. Lorsque la situation sembla grave, voire désespérée, ce fut de l’initiative et du sacrifice des soldats que dépendit le salut de l’armée, et non de la compétence particulière des généraux. En Allemagne, ce fut tout le contraire, en particulier sous l’influence de von Moltke. Celui-ci avait pris la peine de structurer un état-major solide, lequel avait en outre la chance de manœuvrer avec plus de liberté, car il n’avait pas le roi « à sa table », contrairement à ce qui se passait en France.

L’Allemagne a von Clausewitz, la France Ardant du Picq

Le constat fut souvent établi que l’armée française de 1870-1871 ne disposa pas des qualités offensives nécessaires qui auraient pu influencer le cours des événements. Dans le but de renverser cette situation, des stratèges avaient énoncé certaines doctrines, voire une « philosophie de guerre » qui, somme toute, avait une chance d’être entendue de la part des généraux. En Allemagne, Carl von Clausewitz avait rédigé De la guerre, un ouvrage de stratégie militaire qui donnait un fondement intellectuel à la réorganisation de l’armée prussienne dans les années 1860.

Le colonel Ardant du Picq. Tué à la tête de son régiment en 1870, la pensée militaire d'Ardant du Picq lui survécut. Son principe de base, qui allait inspirer toute une génération d'officiers: attaquer.

Quant à la France, c’est le colonel Ardant du Picq (tué à la tête de son régiment en 1870) qui avait pensé au principe de « l’attaque à outrance », et ce, dès 1870, dans son livre intitulé Études sur le combat. Du Picq avait une idée bien simple : attaquer à la limite maximale afin de briser les rangs ennemis devant une rangée de baïonnettes chauffées à blanc. Bien que certains critiques affirmèrent que le livre de du Picq fut assez radical, il n’empêche qu’il offrit une alternative à la doctrine défensive dictée auparavant. Autrement dit, il était question d’un bouleversement complet dans la manière de penser et de voir la bataille. On peut également prétendre que, dans le contexte revanchard qui suivit la défaite, les idées d’Ardant du Picq apparurent comme séduisantes et elles eurent une certaine facilité à s’imposer dans le corps des officiers de l’armée française. Bref, il fallait s’écarter du carcan défensif, de ce repli qui risquait de menacer la France à long terme.

Avant d’être adoptée par les officiers, la théorie de l’offensive à outrance avait dû être embrassée officiellement par l’état-major. Cela fut chose facile puisque les idées de du Picq avaient de nombreux partisans. En effet, un groupe d’officiers de haut rang, animé par le colonel Loiseau de Grandmaison et par le général Ferdinand Foch, transcrivit au tournant du siècle la nouvelle théorie dans les manuels destinés à la formation des futurs officiers. Tellement convaincu par cette doctrine qu’il avait fait sienne et renouvelée, de Grandmaison n’hésitait pas à affirmer qu’avec elle, l’armée française avait retrouvé ses traditions militaires de jadis et qu’elle ne devait plus admettre aucun principe tactique contraire à l’offensive. La doctrine de du Picq faisait dire à Grandmaison que faire la guerre était en somme simple : il faut savoir où est l’ennemi, puis décider quoi faire ensuite. Dans son Art de la guerre, on constate que le théoricien militaire chinois Sun Tzu disait exactement la même chose, il y a de cela environ 2,500 ans.

La transition matérielle (1880-1905)

Du côté de ses équipements, l’armée française avait apporté une série d’améliorations entre 1880 et 1905. Cette optique matérielle faisait partie de l’aspect concret du renouvellement de la stratégie de l’armée. L’attaque du type « à outrance » n’était pas possible si l’armée ne disposait pas de moyens efficaces afin d’y parvenir. On en était bien conscient, puisqu’il fallait changer l’image et la réputation du soldat qui avait été quelque peu entachée par la défaite de 1870. Cependant, il y a un pas considérable à franchir entre la prise de conscience du problème et l’apport de solutions. Certains diront qu’en 1914 le fantassin français était une copie conforme de son prédécesseur de 1870, mais cela n’est pas tout à fait vrai, même si certaines lacunes perduraient.

Soldats et officier de l'armée française en 1914.

Certes, le soldat de 1914 portait toujours le pantalon garance avec la capote gris-bleu et le képi bicolore. À l’exception de certaines modifications de détail, notamment au niveau des boutons et des cartouchières, l’uniforme n’avait pas vraiment évolué depuis la guerre précédente. Le havresac, qui est en quelque sorte la « garde-robe » du fantassin, était un peu plus petit que celui du Second Empire, mais il était tout aussi mal adapté au combat moderne. En service depuis 1893, « l’as de carreau », comme on l’appelait, avait profondément déçu les soldats. Son premier défaut était le cirage noir dont il fallait l’enduire, afin de le rendre imperméable. Discipline oblige, le sac devait être constamment reluisant, sous peine de punition. Nous nous abstiendrons ici d’énumérer toutes les étapes que le soldat devait accomplir pour mettre son sac sur le dos parce qu’il s’agissait d’un véritable fardeau. Le même problème s’appliquait aux cartouchières, dont une avait été ajoutée dans le dos à la hauteur des reins pour compenser l’abandon de la traditionnelle giberne. À l’avant, leurs dispositions pouvaient nuire au fantassin lorsqu’il était couché au sol, car elles lui compressaient directement le ventre. Pour sa part, le soldat allemand avait six cartouchières d’un poids plus léger qui favorisaient la locomotion, et elles étaient mieux réparties sur le corps.

Du côté du fusil, l’armée française de 1870 avait une longueur d’avance, sinon deux, sur son adversaire allemand. En effet, le fusil Chassepot, adopté officiellement en 1866, tirait des balles dans un magasin et avait une cadence de tir et de portée deux fois supérieures à son homologue allemand le Dreyse. En 1887, le fusil Lebel (du nom de son concepteur, le colonel Lebel), de sa véritable appellation Fusil 1886 modifié 1893, était mis en service. D’un calibre assez élevé (8 mm), il pouvait contenir dix cartouches, dont huit étaient logées dans un magasin tubulaire situé sous le canon. En dépit de cette contenance, et à cause d’elle, ce fusil était lourd et son centre de gravité était déséquilibré vers l’avant. Déjà dépassé avant 1914 par ses homologues étrangers (le Lee-Enfield britannique ou le Mauser 1898 allemand), le Lebel constituait quand même une arme fiable aux mains d’un fantassin bien entraîné.

Dans un autre ordre d’idées, bon nombre d’historiens militaires considèrent qu’un des facteurs ayant influé sur la défaite française en 1870 fut l’artillerie et son utilisation. La Prusse utilisait un canon Krupp en acier, avec une rayure qui avait pour avantage d’accroître la rapidité du projectile, sa portée et sa précision, mais aussi d’éviter une surchauffe précaire. Ce canon se chargeait par la culasse et non par la bouche et chaque régiment disposait de trois pièces pour environ mille hommes. Dans ce domaine, la France accusait un retard considérable. Les 900 canons qu’elle avait à sa disposition (contre les 1.200 de l’ennemi) étaient essentiellement confectionnés en bronze (ils surchauffaient plus vite) et ils n’étaient pas rayés. En outre, la qualité des projectiles laissait à désirer. Précisons que le ratio est cette fois de deux pièces pour mille hommes. Cet état de fait a conduit les responsables de l’artillerie française à revoir la qualité et la quantité de leurs pièces.

Vers la fin du XIXe siècle, le système du frein hydraulique fit son apparition en France et dans d’autres pays. Ce sont les capitaines Émile Rimailho et Sainte-Claire Deville qui mirent au point le célèbre « 75 » (Canon de 75 mm modèle 1897), la pièce que l’armée attendait depuis 1871. D’une portée trois fois supérieure à celles de ses concurrents de même calibre, le 75mm était en quelque sorte la meilleure arme que possédait l’armée française en 1914. Les munitions tirées par ce canon étaient très variées : obus explosif, incendiaire, fumigène, à gaz, percutant, fusant, etc. Par contre, en dépit du remarquable progrès technique que représentait l’adoption du 75mm, l’artillerie française de 1914 présentait la même lacune que celle de 1870 : où sont les canons lourds?

Le principe de l’attaque à outrance prévoyait une offensive rapide et décisive avec le maximum de mobilité, tant pour l’infanterie que pour l’artillerie. Dans ce contexte, selon les considérations avancées par le général Joffre et ses théoriciens, les canons de gros calibre n’étaient pas adaptés à une guerre de mouvement. Le 75mm devait suffire, grâce à la cadence élevée de son tir et à sa capacité relative de se déplacer rapidement pour suivre l’infanterie. Pendant les batailles de l’été 1914, l’artillerie lourde n’entra pas dans les calculs de l’état-major français. Jusqu’en 1916 au moins, l’artillerie lourde fut employée de manière improvisée et les vieux modèles des années 1880 (canons de Bange, etc.) étaient abondamment utilisés au début des hostilités.

Des artilleurs français maniant leur pièce de 75mm.

D’une stratégie à l’autre: les Plans XV, XVI et XVII

Dans l’éventualité d’une autre guerre contre l’Allemagne, les généraux français avaient prévu une série de plans stratégiques afin de préparer l’entrée en campagne. Précisons-le immédiatement, ces plans (auxquels on accordait un nombre pour les distinguer) ne sont en fait que des indications de concentrations de troupes. En prenant exemple sur le Plan XVII finalisé en 1914, dans lequel l’on considère qu’il convient de lancer une vigoureuse offensive en Alsace et en Lorraine, l’on remarque que la priorité réside dans la disposition rapide des corps d’armée avant le début des opérations.

Au cours de l’été de 1910, le nouveau généralissime Michel reprit l’étude du Plan XVI adopté en 1907-1908. Constatant que celui-ci comportait d’importantes négligences quant à l’éventualité d’une offensive allemande en Belgique, il décida de revoir le tout et soumit ses résultats en 1911 au ministre de la Guerre d’alors, le général Brun. Le principal changement doctrinal était que Michel prévoyait qu’en cas de guerre, l’Allemagne ferait pénétrer ses troupes très profondément en Belgique, et non superficiellement, en passant seulement par la Meuse et la Sambre, comme le prédisait le Plan XVI.

Cela dit, est-ce que Michel avait tort d’insister pour une modification du plan? Peut-être pas, dans la mesure où le général appuyait son argument en faisant remarquer que la rivalité navale anglo-allemande pourrait faire en sorte que les Allemands désirent capturer l’important port d’Anvers en Belgique, et ce, afin de lancer des opérations plus profondément en Mer du Nord. Ajoutons qu’une offensive en Belgique offrirait aussi à l’armée allemande un plus large espace de manœuvre contre les Français. Cette éventualité n’avait pas non plus échappé à Michel.

Concrètement, ce dernier proposait de revoir le Plan XVI afin de concentrer près de 700.000 hommes le long de la frontière franco-belge, loin de l’Alsace-Lorraine. On peut deviner que son intention était, dans un premier temps, d’offrir un maximum de résistance à une offensive allemande en Belgique, dont il était certain de la concrétisation. Il s’agissait également d’agir en plus étroite coordination avec les armées anglaise et belge (malgré que cette dernière défendait jalousement sa neutralité). Quant au front partant de l’Alsace-Lorraine jusqu’à la frontière suisse, Michel prévoyait d’y placer 300.000 hommes. Comment alors l’armée française pouvait compter sur un million de soldats à la mobilisation? La solution était de faire comme les Allemands, en utilisant les régiments de réserve au même titre que ceux de l’armée active. Les événements de 1914 prouvèrent que Michel avait vu juste, mais la principale opposition à son plan venait de Joffre, qui estimait que la minceur des effectifs en Alsace-Lorraine ouvrirait la porte de Paris aux Allemands. De plus, le plan de Michel ne se vendait pas bien auprès de la classe politique française, dans la mesure où il faisait du front de l’Alsace-Lorraine un secteur secondaire.

XVI ou XVII?

Par ailleurs, ce Plan XVI était l’intermédiaire des trois plans de guerre établis entre 1903 et 1914. Nous avons décidé de l’aborder en premier, afin de mieux saisir la réalité des plans XV et XVII. Le Plan XV prévoyait une stratégie tout autre et relevait d’une philosophie militaire différente. Ce fut le général Brugère qui avait finalisé ce Plan XV en 1903, dans l’optique d’une concentration très massive destinée à attaquer en Lorraine. Contrairement à Michel, et en dépit des rapports transmis par ses officiers, Brugère refusait de déplacer quelques corps vers le nord afin de contrer une offensive des Allemands en Belgique. Brugère croyait qu’une telle approche de l’ennemi affaiblirait son flanc en Lorraine et faciliterait l’avance française. Le seul argument susceptible de convaincre Brugère de déplacer des troupes vers le nord était la protection des places fortes autour de Verdun qui, comme on le pensait, constituaient un pivot efficace à de futures orientations des déplacements stratégiques français, une fois l’assaut allemand amorcé.

Successeur de Brugère, le général Hagron modifia le plan XV en 1907 afin de fortifier Verdun une fois pour toutes. Après tout, des troupes concentrées à Verdun prendraient autant de temps pour se rendre en Lorraine ou en Belgique, en réaction aux intentions allemandes. Ensuite, la rapidité de la mobilisation française fournirait les troupes nécessaires afin de colmater le vide relatif laissé autour de Verdun par le déplacement des premières troupes vers la Belgique ou vers la Lorraine. De ce Plan XV ressortit cependant une lacune que s’empressa de combler Michel dans son Plan XVI : il n’y était pas tenu compte de la présence des forces britanniques dans la bataille. La conclusion finale des accords de l’Entente Cordiale en 1908 facilita la tâche de Michel, qui put inclure des dispositions pour l’armée britannique.

De ce que l’on peut comprendre à la lumière des précédentes lignes, le Plan XVI était différent du Plan XV, mais les changements drastiques opérés par Michel lui coûtèrent son poste de généralissime en juillet 1911, au profit de Joffre. Le départ de Michel n’était pas étranger aux conflits que son Plan XVI avait suscités entre lui et le ministre de la Guerre d’alors, Adolphe Messimy. Ce dernier pensa que Michel n’eut pas l’étoffe d’un stratège et il le força à démissionner. Les principes d’offensive en Belgique et d’association de corps de réserve à l’armée d’active ne concordaient pas avec la pensée du ministère, ni avec celle du Conseil Supérieur de la Guerre. La nomination de Joffre avait, à notre sens, un objectif politique précis : réconcilier la pensée du nouveau généralissime avec celle de ces deux organisations. Le concepteur du futur Plan XVII voulait reprendre à son compte le principe de l’offensive à outrance en y ajoutant sa touche personnelle.

Officier et ministre de la Guerre dans divers cabinets d'avant-guerre, Adolphe Messimy rejeta du revers de la main le plan XVI soumis par le général Michel, en prenant soin au passage de traiter ce dernier d'"incapable". La porte était ouverte à Joffre.

Entre Joffre et Michel régnait une certaine animosité. Les deux hommes ne s’entendaient sur à peu près aucun point de la stratégie militaire dans son ensemble. Le seul point de concordance était que la Belgique faisait désormais partie des plans de bataille, mais l’importance de cet État dans la stratégie à adopter faisait l’objet de sensibles variations. Le général Joffre lança un programme bien particulier d’exercices et de manœuvres militaires afin de développer l’esprit tactique offensif de l’armée française. La conception de sa doctrine reposait sur les capacités des régiments à se déplacer en bonne coordination et à utiliser la logistique et la cartographie à leur plein potentiel. Ainsi, après l’épisode Michel, l’armée française était revenue à ses traditions d’attaque à outrance. Ce que Joffre, en ingénieur qu’il était, appliquait dans son Plan XVII consistait d’abord à remodeler l’utilisation de l’armée au combat. Citons un simple exemple : les rapports entre l’artillerie et l’infanterie devaient se limiter à l’intervention de l’une pour supporter minimalement et uniquement l’avance rapide de l’autre.

La personnalité de Joffre influa sur la conception du Plan XVII, puisque le général faisait à peu près ce qu’il voulait, tout en assurant le gouvernement de lui faire confiance, compte tenu de sa longue expérience militaire. Contrairement à Michel, Joffre était d’avis que la concentration de troupes n’assurait pas nécessairement que l’on puisse les manœuvrer à sa guise le moment venu. Stationnés près des frontières de l’Alsace et de la Lorraine, les gros des troupes françaises devaient presque improviser, dans le cadre global d’une offensive vers les provinces perdues. Ce Plan XVII était plus flexible que le XVI, parce que Joffre tenait compte du fait qu’on ne pouvait guère fixer des armées sur des points précis longtemps à l’avance.

Par ailleurs, Joffre considérait la présence de la Russie dans son plan. La structure de ce dernier et la vigueur de l’offensive en Alsace-Lorraine allaient de pair avec ce que devraient faire les Russes de leur côté. Le généralissime français avait aussi étudié la question de la capacité de l’Allemagne à lutter sur deux fronts simultanément. Selon lui, elle ne disposait pas des ressources suffisantes pour tenir longtemps des deux côtés. Encore faut-il que la Russie et la France puissent coordonner leurs actions. Or, et en dépit de cette inconnue de taille, l’application du Plan XVII était dépendante de l’offensive russe dont les orientations restaient très vagues, ce qui affectait du coup la précision du plan français.

Conclusion

À la fin de 1914, et même au-delà, l’armée française encaissa de dures épreuves qui la saignèrent littéralement et faillirent provoquer à nouveau sa défaite. Les efforts des stratèges pour édifier une doctrine militaire cohérente et efficace avaient certes eu des effets bénéfiques, mais pas autant que l’on aurait désiré. Après la défaite de 1870-1871, les théoriciens militaires avaient répondu à un supposé manque d’agressivité de l’armée par des mesures extrêmes d’attaque à outrance. Ces notions, qui nous paraissent aujourd’hui complètement démesurées, notamment face au feu des armes modernes, furent constamment perfectionnées au fil du temps. L’épisode du général Michel, en 1907-1911, ne fut qu’un intermède dans cette évolution qui ne faisait pas de place au doute.

Au point de vue matériel, l’armée française, comme la plupart des armées du monde, s’était engagée sur la voie de la modernité : nouveaux canons, nouveaux fusils, nouvelles mitrailleuses, etc. Pourtant, cette armée en voie de modernisation paraît, aujourd’hui, avoir été commandée par des esprits encore prisonniers de la mentalité du XIXe siècle. Grands déploiements, grandes manœuvres, la doctrine militaire française avait-elle vraiment évolué sur ce plan? Elle n’était, à notre sens, guère différente de la pensée des autres pays en 1914, sauf que son adaptation à la réalité d’une guerre moderne de tranchées fut plus lente. Les Allemands comprirent plus rapidement l’avantage de rester sur une position défensive lorsque l’on se bat dans des tranchées, mais notre but n’est pas ici de faire le procès de qui que ce soit. En fait, le présent article cache essentiellement notre surprise de constater que la France de l’époque n’a pas su mettre en place des concepts stratégiques dignes de ce qu’elle avait perfectionné matériellement.

Histoire de l’artillerie: Seconde partie

1914-1918: une guerre d’artillerie

Toutes les avancées technologiques en matière d’artillerie au tournant du XXe siècle seront testées quelques années plus tard lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Cette guerre en fut une d’artillerie, même si les armées européennes étaient mal équipées dans ce domaine au début des hostilités. À mesure que la guerre progressa, l’impasse tactique et opérationnelle força les belligérants à s’enterrer dans des tranchées, notamment parce que la technologie de la puissance de feu, tant dans l’infanterie que dans l’artillerie, fut temporairement beaucoup plus développée que les technologies associées à la mobilité et à la manœuvre. Parmi les exemples les plus spectaculaires d’avancées technologies, notons l’immense obusier allemand de 420mm communément appelé la Grosse Bertha, qui démolit sans trop de difficultés les forteresses belges pendant l’invasion de 1914. On peut penser aussi à cet autre immense canon allemand de 210mm, le Canon de Paris, qui pouvait bombarder la capitale française en 1918 d’une distance de 120 kilomètres.

Un obusier allemand de la firme Krupp de calibre 420mm vulgairement nommé la "Grosse Bertha". C'est avec ce type d'artillerie que les Allemands parvinrent à détruire le système de fortifications belges lors de l'invasion de 1914.

En fait, du début de la guerre jusqu’à l’été de 1917 au moins, toutes les armées de l’époque tentèrent d’obtenir la destruction complète de l’ennemi grâce à l’artillerie. Il va sans dire que cela ne fonctionna jamais. À titre d’exemple, on observe qu’en dépit d’une préparation d’artillerie ininterrompue d’une semaine, où un million d’obus furent tirés, l’infanterie britannique sur la Somme encaissa des pertes de 60,000 hommes pour la seule journée du 1er juillet 1916. À cette époque, cependant, les experts artilleurs commencèrent à raisonner autrement, dans la mesure où l’artillerie devrait plutôt être utilisée à des fins de neutralisation, au lieu de destruction de l’ennemi. L’idée était de contraindre l’ennemi à garder la tête baissée suffisamment longtemps afin que l’infanterie amie puisse atteindre son objectif.

Dans les faits, cette approche en apparence « nouvelle » ne l’était pas, puisqu’elle consistait à revenir au vieux principe de coordination du tir et de la manœuvre. Néanmoins, certains officiers se firent les promoteurs de la neutralisation. Parmi eux, le colonel allemand Georg Bruchmüller, dont l’influence se fait encore sentir de nos jours en ce qui concerne les principes de l’appui-feu au niveau tactique. Plutôt que d’effectuer des tirs de préparation qui pouvaient durer des semaines, le colonel Bruchmüller suggéra que l’attention de l’artillerie allemande soit concentrée sur la neutralisation au lieu de la destruction, ce qui permettrait d’atteindre de meilleurs résultats, et ce, en l’espace de quelques heures.

Le colonel Georg Bruchmüller, dont l'influence sur le développement des tactiques d'artillerie se fait encore sentir de nos jours.

Dans ce contexte, on peut affirmer que la Première Guerre mondiale fut une époque de développements technologiques considérables pour l’artillerie, car de nombreuses techniques et tactiques mises au point alors sont toujours utilisées. Par exemple, l’un des officiers sous les ordres de Bruchmüller, le capitaine Erich Pulkowski, développa une méthode mathématique visant à neutraliser l’influence des conditions météorologiques sur le tir. À la fin de la guerre, la complexité de la science entourant les méthodes de tir avait fait en sorte que toutes les armées d’alors comprenaient dans leurs rangs des détachements d’artilleurs entraînés à ajuster le tir selon le son et la lumière de l’obus. Ces techniques existent toujours au XXIe siècle, à la différence qu’elles sont désormais informatisées.

En ce qui a trait aux obus utilisés pendant la guerre de 1914-1918, disons qu’en premier lieu, le shrapnel était la munition de prédilection en 1914. Par contre, quatre ans plus tard, le shrapnel avait à peu de chose près disparu parce que, bien qu’étant efficace contre des troupes en terrain ouvert, il était terriblement mauvais contre des soldats bien enterrés. Ce furent les obus explosifs qui prirent le relais du shrapnel, du moins pour détruire les tranchées et les barbelés, quoique la taille des morceaux fragmentés lors de l’explosion était trop grosse, ce qui le rendit plus ou moins efficace pour éliminer simultanément une certaine quantité de soldats ennemis. Cela étant, la technologie s’améliora à son tour, si bien qu’à la fin des hostilités, les obus étaient plus dangereux que jamais. En effet, la composition chimique de la charge explosive et la composition métallurgique du boîtier avaient été perfectionnées au point que l’effet de fragmentation de l’obus explosif était égal, voire meilleur que le shrapnel. De plus, l’introduction d’amorces mécaniques à cadran permit de mieux calculer le moment de l’explosion en plein vol, surtout pour le shrapnel. Enfin, notons que la guerre de 1914-1918 vit l’utilisation d’autres types d’obus, tel l’obus à gaz, à fumée et à illumination du style flashbang.

La Première Guerre mondiale vit également l’apparition de deux nouvelles formes d’artillerie, celle antiaérienne et celle antichar. L’artillerie antichar fut restreinte en 1914-1918, surtout en comparaison d’autres conflits comme la guerre de Corée, tout comme son emploi releva rapidement de l’infanterie. En effet, l’infanterie fut dotée d’armes sans recul comme le bazooka (ou le Panzerfaust allemand) lors de la Seconde Guerre mondiale. Spécifions aussi qu’au tournant du XXIe siècle, l’hélicoptère reprit à l’infanterie le gros de la tâche d’éliminer les chars ennemis. Quant à l’artillerie antiaérienne, sa fonction était originellement assumée par le personnel de l’artillerie côtière, étant donné leurs compétences pour engager des cibles mouvantes. Il est clair cependant que le développement de l’avion et du missile rendit l’artillerie côtière obsolète vers la fin de la guerre de 1939-1945, si bien que la plupart des unités d’artillerie antiaérienne sont armées elles aussi de missiles, tendant ainsi à délaisser le canon.

En plus d'une production massive de canons et d'une consommation effarante de munitions, la Première Guerre mondiale démontre, comme n'importe quelle autre conflit passé et présent, que l'opération d'une pièce relève d'abord et avant tout d'un travail d'équipe.

Les années qui précédèrent le début de la Première Guerre mondiale virent les armées du monde se départir majoritairement de leurs arsenaux de mortiers. Par contre, l’apparition de complexes systèmes de tranchées marqua en quelque sorte une période de renaissance de cette arme. Vers 1916, on peut dire que toutes les armées disposaient d’unités de mortiers de tranchées spécialisées, des formations équipées de ces armes aux mécanismes plus sophistiqués. Par exemple, les Britanniques introduisirent le mortier Stokes, qui consista simplement en un tube creux alimenté par la bouche avec un percuteur fixé à la base. La simple gravité entraînait l’obus vers le bas, frappait le percuteur, amorçant ainsi la charge qui repartait dans les airs. En fait, tous les mortiers modernes sont des descendants directs du Stokes et sont affectés comme arme d’infanterie depuis la guerre de 1914-1918.

La Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide: les innovations et la contrainte atomique

À quelques exceptions près, la période de l’entre-deux-guerres connut peu de développements majeurs en matière d’artillerie. On peut néanmoins préciser qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Américains innovèrent au plan tactique en introduisant un « Centre de direction du tir » (CDT). Le CDT rendit la concentration du tir des canons plus commode, car il était possible de faire tirer plusieurs batteries sur un objectif précis, plutôt que d’avoir à déplacer physiquement les pièces pour atteindre le même résultat. En soi, le concept n’était pas nouveau, ni révolutionnaire. Les belligérants de la Première Guerre mondiale cherchaient aussi à concentrer le tir sans avoir à déplacer leurs canons. Pour ce faire, ils envoyèrent dans les airs des observateurs d’artillerie, d’abord installés dans des ballons puis des avions, mais les difficultés de communications avec les batteries au sol limitèrent leur efficacité. Ce fut la radio qui résolut le problème au moment où éclata la guerre mondiale suivante, donnant ainsi à l’avion un rôle de plate-forme d’observation, c’est-à-dire les yeux nécessaires à l’artillerie.

Parmi les premières pièces d'artillerie autotractées figure le Birch Gun de l'armée britannique.

Par ailleurs, la guerre de 1914-1918 sonna le glas des unités d’artillerie à cheval si efficaces au temps de Frédéric de Prusse, même si les nations continuèrent de fabriquer des canons tractés par des chevaux au lendemain des hostilités. Cette guerre vit les belligérants expérimenter des modèles de canons autotractés, qui furent souvent des pièces montées sur des châssis de chars. Sitôt la guerre terminée, les Britanniques mirent en service le Birch Gun, que l’on peut considérer comme la première véritable pièce autotractée. Vers 1945, à peu près toutes les armées du monde disposaient de canons autotractés, ce qui confirmait aussi que la Seconde Guerre mondiale avait été la dernière à voir le recours à l’artillerie de siège et de garnison. Cette dernière avait connu une brève, mais non concluante « heure de gloire » dans les tourelles de la Ligne Maginot en France.

Aussi, le Traité de Versailles qui mit fin à la Première Guerre mondiale posa de sérieuses contraintes à l’armée allemande en matière de dotation d’artillerie. En effet, le document limitait à 240 le nombre de pièces, dont aucune ne pouvait avoir un calibre supérieur à 105mm. Dépourvue d’artillerie lourde, l’armée allemande de l’entre-deux-guerres dut adopter ses tactiques en conséquence, dont l’élément le plus notable fut l’étude consacrée au principe de combinaison offensive du char et de l’avion en piqué. Cette formule s’avéra un succès en Pologne (1939) et en France (1940), mais elle échoua misérablement contre la Russie (1941), lorsque la Luftwaffe ne put concentrer ses ressources sur des objectifs précis et limités, tant l’espace soviétique est immense.

Polyvalent et d'une redoutable puissance de feu, le canon allemand de 88mm figurait parmi les objectifs prioritaires à neutraliser lors de n'importe quelle bataille de la Seconde Guerre mondiale.

Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande souffrit constamment de la faiblesse de son artillerie. On remarque que, plusieurs années après la prise du pouvoir par Hitler, l’artillerie de la Wehrmacht plafonnait à 240 canons (comparativement aux 60,000 pièces soviétiques en 1941), sans oublier que pendant le conflit, la plupart de ceux-ci étaient tirés par des chevaux jusqu’à la fin. Les Allemands mirent en service une variété de canons d’excellentes qualités, en particulier le redoutable 88mm. Originellement conçu comme une arme antiaérienne, sa haute vélocité et l’angle de son canon en firent une pièce antichar efficace, surtout lorsqu’elle était armée d’un projectile approprié. D’ailleurs, il existe un certain débat à savoir qui eut l’idée, dans l’armée allemande, d’utiliser le canon de 88mm comme arme antichar. Au-delà du mythe, notons que dès 1933, la doctrine tactique disait clairement que les canons antiaériens pourraient avoir un rôle antichar au besoin. D’autres canons utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale s’avérèrent aussi de véritables chefs-d’œuvre mécaniques. On pense entre autres au canon britannique de 25 livres ou à la pièce américaine de 105mm. Cette dernière figure parmi les modèles les plus reproduits de l’Histoire, et elle vit du service tant en Corée qu’au Vietnam, sans oublier qu’elle fait partie de l’arsenal de nombreuses armées du monde actuellement.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les Américains furent les premiers à introduire des obus à têtes nucléaires. À cet égard, ils conçurent un canon de 280mm surnommé Atomic Annie qui tira un premier obus nucléaire lors d’essais au Nevada en 1953. Vers le milieu des années 1960, un canon américain de 155mm parvint à tirer un arsenal qui comprenait à la fois des obus conventionnels et nucléaires, comme les Soviétiques purent à leur tour mettre en service des canons aux propriétés similaires. À la fin de la Guerre froide, le président américain George Bush (père) ordonna le retrait des arsenaux de son pays de tous les obus d’artillerie aux têtes chimiques et nucléaires.

Le canon américain de 280mm surnommé "Atomic Annie", lors d'un exercice de tir avec un obus à tête atomique au Nevada en 1953.

Durant la Guerre du Vietnam, ce fut l’hélicoptère qui révolutionna les tactiques d’artillerie, comme ce fut le cas pour celles de l’infanterie. Avec leurs capacités de vol stationnaire, les hélicoptères constituèrent une plate-forme d’observation idéale, comme ils furent employés afin de transporter des pièces légères comme l’obusier de 105mm et ses munitions dans des endroits difficilement accessibles. Toujours au Vietnam, les hélicoptères donnèrent un nouveau visage à l’artillerie, puisqu’ils disposaient de lances-roquettes et de lances-grenades automatiques qui peuvent entrer dans la catégorie de l’artillerie aérienne.

Parmi les dernières particularités que l’on observe dans cette petite histoire de l’artillerie, on note celle de l’introduction de la donne informatique. Ce fut dans les années 1950 qu’un premier ordinateur parvint à remplacer les calculs exécutés par une demi-douzaine de soldats dans leur centre de tir. Cependant, ces premiers systèmes, comme celui des Américains nommé Field Artillery Digital Automatic Computer (FADAC), étaient lents et encombrants, d’autant qu’ils étaient sujets à des pannes fréquentes. Ces systèmes étaient si peu performants par moment, qu’une équipe d’artilleurs expérimentés utilisant des calculs mathématiques manuels pouvait tirer plus d’obus sur les bonnes cibles et en moins de temps. Évidemment, comme dans toute chose, la technologie s’améliora.

Vers la fin du XXe siècle, les systèmes directionnels informatiques devinrent la norme, rendant de plus en plus rares les artilleurs de la « vieille école » qui furent encore capables de calculer les coordonnées de tir en suivant les méthodes mathématiques traditionnelles. La période qui suivit la Guerre du Vietnam vit également l’introduction de toute une gamme d’obus sophistiqués et conçus pour neutraliser des cibles spécifiques. Dans ce lot figurent des obus guidés au laser ou par la chaleur, des projectiles antichars, de brouillage de radars, de dispersion de mines et ainsi de suite.

Un exemple d'un ordinateur censé remplacer l'Homme dans les calculs des coordonnées du tir d'artillerie, le "Field Artillery Digital Automatic Computer" (FADAC). Loin d'être un succès à ses premiers pas, le FADAC amorçait néanmoins une ère nouvelle, celle de l'informatisation de l'artillerie.

Conclusion: la fin de l’artillerie?

Probablement séduits par cette demi-vérité voulant que l’aviation soit supérieure en tous points à l’artillerie, certains experts militaires à l’aube du XXIe siècle seraient tentés de remettre en question l’utilité et l’efficacité de l’artillerie sur les champs de bataille du futur. Au contraire, bien que l’aviation fasse l’objet d’innovations technologiques constantes, il y a bien des tâches dont elle ne peut s’acquitter. Par exemple, les avions demeurent tributaires des conditions météorologiques, comme ils sont vulnérables face aux batteries antiaériennes, de même qu’aux contre-mesures électroniques. De plus, une fois que l’avion a épuisé ses munitions, ou qu’il doit faire le plein, il doit quitter la zone d’opération.

D’ailleurs, comme nous l’avons nous-mêmes observé en Afghanistan, le maintien d’une couverture aérienne constante demande énormément de ressources et d’autorisations, et ce, même pour certaines puissances militaires comme les États-Unis. De plus, il est beaucoup plus difficile pour un appareil de changer sa munition avant d’engager une cible, d’autant que la quantité de projectiles qu’il peut emporter limite forcément la variété de ceux-ci. Enfin, on remarque qu’en dépit de l’extrême précision de ses bombes téléguidées, un avion coure toujours le risque de lâcher sa cargaison près des troupes amies, comme on l’a vu lorsque quatre soldats canadiens de la force internationale furent tués au début de 2002 sur ce même front afghan.

Dans un contexte où les forces alliées en Afghanistan se trouvent dans des avant-postes isolés soumis aux attaques fréquentes de l'ennemi, la présence de l'artillerie s'avère cruciale. Elle sert notamment à interdire l'approche de l'ennemi dans un certain rayon autour du poste, comme à appuyer des offensives lorsque l'aviation ne peut fournir un appui-feu immédiat. Le recours à l'artillerie n'est nullement une mesure palliative. Au contraire, l'artillerie figure au coeur de l'ordre de bataille du haut commandement de la force internationale.

Plus encore, nous avons noté un autre élément en Afghanistan qui ne nous permet pas de conclure à la mort éventuelle de l’artillerie. En effet, considérant que les meilleurs canons d’aujourd’hui peuvent tirer un projectile entre 30,000 et 35,000 mètres, l’artillerie demeure une arme très précise, flexible et amplement capable d’appuyer l’infanterie amie qui attaque ou qui doit se défendre dans un poste entouré de forces ennemies. En partant du principe que les calculs de tir sont justes, l’artillerie n’est, à peu de chose près, aucunement dépendante de la température. Lorsque l’obus est dans les airs, aucun système de défense antiaérienne ou de contre-mesures électroniques ne peut l’empêcher d’atteindre sa cible. Tant et aussi longtemps qu’elle est bien approvisionnée avec les bons types de munitions, une batterie d’artillerie peut tirer pendant des heures. Cela se vit sur les champs de bataille de la guerre de 1914-1918 comme sur ceux de l’Afghanistan depuis 2001.

En somme, et malgré de nombreuses prédictions hâtives et prématurées qui circulèrent dans les rangs militaires depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’artillerie a sa place sur les champs de bataille. Elle constitue une source primordiale capable de fournir une puissance de feu lorsque le besoin se fait sentir, et c’est ce qui explique pourquoi les gouvernements continueront d’entretenir ce type d’unité pour les années à venir.

Histoire de l’artillerie: Première partie

Introduction

Illustration de Jean Leffel montrant des artilleurs de l'Armée Continentale lors de la Guerre d'indépendance des États-Unis (XVIIIe siècle).

L’artillerie est la branche des forces armées qui regroupe les canons ainsi que le personnel requis pour les manier. Sur les champs de bataille, l’artillerie est ce qu’on appelle dans le jargon militaire une source de « puissance de feu » capable de délivrer un coup décisif et destructeur en un espace et en un temps donnés. Vue sous cet angle, l’artillerie occupa cette fonction du XVIIe au XIXe siècle inclusivement. Par la suite, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, les avions et les chars devinrent à leur tour des sources de puissance de feu, bien qu’ils ne remplacèrent pas l’artillerie. En fait, la guerre de 1914-1918 vit la première coopération à grande échelle d’une variété de sources de puissance de feu pouvant s’appuyer mutuellement.

Cela dit, une pièce d’artillerie (un canon) est une arme a priori offensive maniée par un certain nombre de soldats que sont les artilleurs. Généralement, cette arme utilise la pression du gaz créée par la combustion d’une charge propulsive afin d’éjecter le projectile en question. De ce principe, on distingue normalement trois catégories de pièces d’artillerie, des catégories qui sont découpées selon les mécanismes de construction et les performances balistiques. Bien que chaque type de pièces d’artillerie soit généralement appelé canon, il y a quand même une importante distinction technique à établir entre ce qu’est un canon et ce qu’est un obusier. Les canons tirent un projectile à une vélocité relativement élevée et qui suit une trajectoire en ligne droite. Quant aux obusiers, ceux-ci tirent un projectile à une vélocité plus faible et qui suit une trajectoire arquée. Cela explique que, généralement, les canons ont une portée plus élevée que les obusiers, mais ces derniers sont plus versatiles et leurs tirs sont plus précis. Le canon tire généralement d’un angle d’élévation assez bas, avec le tube pointé à moins de 45 degrés de la surface plane du sol. Pour sa part, l’obusier est capable de pointer son tube d’un angle fort ou faible, ce qui en fait une arme idéale pour atteindre une cible située sur un terrain accidenté.

En ce qui a trait aux pièces d’artillerie modernes et contemporaines, celles-ci sont dotées de mécanismes de contrôle du tir qui les rendent capables d’effectuer des tirs directs et indirects. Lors d’un tir direct, l’équipage d’un canon parvient à voir la cible et pointer directement son tube dans sa direction. Pendant un tir indirect, l’équipage du canon, qui ne parvient pas à voir la cible, applique certains calculs d’azimut et d’élévation selon un point de référence préétabli. Cette méthode de tir indirect fut perfectionnée à la fin du XIXe siècle et elle requiert qu’un observateur soit posté plus à l’avant du front, ou que le tir soit dirigé à partir d’un point central de coordination. Bien entendu, le tir direct ne requiert ni l’un, ni l’autre.

De gauche à droite: un canon, un obusier et un mortier. (Armée britannique, guerre de 1914-1918.)

Dans cet ordre d’idées, nous avons mentionné les deux premiers types d’artillerie, mais n’oublions pas le troisième qui est le mortier. Celui-ci tire un projectile relativement petit en comparaison de ceux projetés par les canons et les obusiers. La première particularité du tir du mortier est que le projectile voyage à un angle très élevé (presque 90 degrés à partir du sol) et sur une courte distance (souvent moins de 1,000 mètres). Étant donné que le mortier fait feu à un angle élevé, son tir est indirect par définition et la pièce ne requiert pas de mécanisme sophistiqué pour absorber le recul, puisque toute la force du tir est poussée vers le sol. En conséquence, le mortier est une arme légère, facilement transportable et capable de tirer à partir d’endroits restreints. Cela en fait une arme idéale pour fournir un tir de support immédiat à l’infanterie. Originellement, le mortier était utilisé comme une arme de siège, mais les combats de la guerre de 1914-1918 en ont fait une arme intégrée à l’arsenal de l’infanterie de la plupart des armées. Néanmoins, le mortier demeure une pièce d’artillerie, que ce soit au niveau de son mécanisme, sa balistique et son système de contrôle du tir.

Les premiers pas de l’artillerie (XIIIe – XVIe siècles)

D’une certaine manière, l’artillerie moderne est une descendante directe des engins de guerre utilisés pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge. Deux de ces engins de guerre datant de l’époque antique ressemblent étrangement à deux types de pièces d’artillerie moderne. À l’instar du canon, la baliste (qui est une sorte d’arbalète géante) projette son missile suivant une trajectoire en ligne droite. Comme avec l’obusier, la catapulte (et plus tard le trébuchet) lance son missile selon une trajectoire plus lente et arquée. Dans ce contexte, la principale distinction entre les engins de guerre tirant des projectiles et la véritable artillerie, telle qu’on la connait aujourd’hui, réside dans le mode de propulsion, qui est mécanique dans le premier cas et explosif dans le second.

De gauche à droite: une baliste, une catapulte et un trébuchet.

Le canon fut introduit à une époque qui coïncida grossièrement avec l’invention de la poudre, apparemment décrite une première fois en Occident par Roger Bacon en 1242. Quelque temps après, on en vint à l’idée que la puissance explosive de la poudre pourrait servir à lancer un projectile à travers un tube. À cet égard, les spécialistes du sujet connaissent cette fameuse illustration publiée en 1325 dans le document intitulé De Officiis Regnum (Des Devoirs du Roi), où l’on voit clairement un soldat se servant d’un canon primitif.

Représentation de l'utilisation d'un canon primitif au XIVe siècle.

Cela étant, les premiers canons étaient montés sur des plates-formes fixes tirées par des animaux de trait d’un endroit à l’autre. De plus, ces engins primitifs étaient peu malléables et relativement immobiles, ce qui explique en partie pourquoi, au cours des 200 premières années de son utilisation, l’artillerie occupa seulement un rôle périphérique à la guerre. Plus encore, les projectiles des premiers canons n’étaient pas puissants, notamment parce que la poudre n’était pas manufacturée selon des normes et des standards précis. La piètre qualité de la poudre signifia aussi que l’on préféra utiliser de plus petits projectiles en pierres, plutôt que des projectiles plus lourds en fer.

Par ailleurs, les premiers canons furent fondus à partir du bronze ou construits avec des bandes en fer forgé liées entre elles par des cerceaux de fer, un peu à l’image de la fabrication des barils. Au cours des cinq premiers siècles de leur utilisation, les manufacturiers préférèrent largement le bronze ou le laiton pour fabriquer les tubes des canons et non pas le fer, car cette matière était plus difficile à forger et trop sujette à des imperfections, dont celle de se désintégrer lors du tir. Le fer était également plus lourd, ce qui n’aidait en rien au problème de mobilité déjà évoqué. Ce ne fut que dans la seconde moitié du XIXe siècle que les manufacturiers parvinrent à perfectionner les techniques de coulage du fer, quelques années à peine avant que l’acier devienne le matériau privilégié.

Un canon espagnol de type "caterara" datant du XVe siècle.

L’immobilité et la faiblesse relative des premiers modèles de canons signifiaient qu’ils ne posaient pas, du moins à leurs débuts, de menaces sérieuses contre les châteaux et autres types de fortifications. Il fallut donc améliorer ces engins et c’est ce que l’on fit, d’une part, vers la fin du XIVe siècle lorsqu’on ajouta des roues aux canons. D’autre part, le début du XVe siècle vit des améliorations dans la fabrication de la poudre, qui était plus stable au niveau de sa combustion et qui produisait une puissance explosive accrue. En retour, il s’avéra nécessaire de fabriquer des tubes plus résistants et des projectiles plus lourds pour accroître la force de l’impact. Bref, les projectiles de pierres et les tubes fabriqués avec des bandes de fer forgé tombèrent en désuétude, si bien que ces nouvelles innovations amèneraient le glas des châteaux comme systèmes défensifs de pointe.

Toujours au niveau des améliorations technologiques, les canonniers du début du XVIe siècle commencèrent à être équipés de quadrants afin de contrôler le tir. Le quadrant était basé sur le principe que l’angle d’élévation du tube avait un effet direct et constant sur la distance avec laquelle le projectile s’envolait, et ce, tant et aussi longtemps que la quantité de poudre utilisée demeurait la même. Les quadrants employés par les artilleurs modernes sont évidemment beaucoup plus précis que leurs ancêtres, mais le principe de base est demeuré identique. L’autre défi consistait à trouver une méthode d’élever le tube et surtout à le maintenir en place au moment du tir. En 1571, le canonnier anglais John Skinner introduisit une élévatrice à vis fixée sous la culasse du tube afin de mieux contrôler et maintenir l’élévation.

Comme le montre cette illustration allemande du XVIe siècle, les artilleurs calculaient l'élévation de leur canon à l'aide d'un clinomètre et d'un quadrant marqués d'échelles d'ombre.

Au-delà de l’utilisation, la conception tactique

Au début du XVIIe siècle, Gustave Adolphe de Suède fit connaître une innovation tactique majeure lorsqu’il organisa son artillerie en deux branches (celle de campagne et celle de siège), tout en introduisant le premier canon léger de campagne posé sur un affût très mobile, qui faisait en sorte que la pièce pouvait désormais suivre les déplacements de l’infanterie sur le champ de bataille. Ainsi, pour la première fois, il devint possible de synchroniser le feu avec la manœuvre. En plus, les canons suédois étaient fondus en cuivre renforcé par des lanières de cuir et de la corde. En d’autres termes, ce que ces canons manquaient en puissance de feu, ils le rattrapaient au niveau de leur mobilité.

En 1759, Frédéric de Prusse fut derrière le projet de mise sur pied d’une brigade d’artillerie à cheval conçue spécialement pour appuyer la cavalerie. Armés de canons légers de 6 livres, tous les canonniers devaient pouvoir se déplacer sur leurs montures. L’idée fut louable, mais le premier problème d’ordre tactique qui survint fut de voir comment il serait possible de déplacer les canons, les canonniers et les munitions afin qu’ils soient concentrés simultanément en un point précis du champ de bataille pour fournir l’appui-feu demandé. Ce besoin entraîna la mise au point du caisson, qui était un petit wagon pouvant apporter tout le matériel nécessaire (incluant les munitions) et qui était attaché au canon. Pour être encore plus efficace, une seconde équipe était affectée au canon, et elle transportait un second caisson. Ainsi, cette artillerie mise sur pied sous Frédéric de Prusse donna à sa cavalerie une puissance de feu et de choc sans précédent, si bien que la plupart des armées européennes copièrent le même modèle organisationnel.

Représentation informatisée d'une batterie prussienne d'artillerie à cheval à l'époque du roi Frédéric (milieu XVIIIe siècle). La légèreté des calibres répondait au besoin de se déplacer rapidement d'un point à l'autre du champ de bataille.

En France, Napoléon Bonaparte, qui avait commencé sa carrière militaire comme officier canonnier, amena l’artillerie à un nouveau stade d’importance sur le champ de bataille en concentrant ses canons, plutôt que de les éparpiller à travers différentes formations, comme ce fut la pratique alors. La clé de son concept de Grande Batterie fut de s’assurer que l’artillerie soit déployée dans le secteur jugé décisif du champ de bataille, un élément que Napoléon maîtrisait instinctivement.

Le XIXe siècle: une époque de spécialisation de l’artillerie

Quelques décennies plus tard, au milieu du XIXe siècle, et sans doute en suivant les leçons apprises lors des guerres napoléoniennes, l’artillerie avait fini par se diviser en six catégories générales, dont quelques-unes pouvaient se chevaucher. L’artillerie de garnison et de siège disposait normalement des canons les plus lourds. La mission de l’artillerie de siège était d’abattre des fortifications fixes, alors que l’artillerie de garnison devait précisément les défendre. On note aussi le développement d’une artillerie côtière, qui ressemble à celle de garnison, mais dont la mission consiste à défendre des côtes stratégiques contre des navires ennemis. En quatrième lieu, l’artillerie de campagne et sa variante spécialisée à cheval discutée précédemment. Enfin, l’artillerie de montagne devint à son tour une branche spécialisée. Ces unités étaient d’ordinaire équipées d’obusiers légers qui pouvaient être démontés et transportés en sections par des bêtes de somme.

La technologie de base de l’artillerie varia peu, du moins jusqu’à la fin de la Guerre civile américaine. En fait, les canons en service jusqu’au milieu du XIXe siècle se ressemblaient en ce qui avait trait à leur chargement par la bouche, leurs tubes lisses (et non rayés) et leur utilisation de la poudre noire pour la mise à feu. Après chaque coup tiré, l’équipage devait replacer le canon en position parce que celui-ci avait été propulsé vers l’arrière par la force du recul du tir. Ensuite, les canonniers devaient éponger l’intérieur du tube pour y enlever tous détritus laissés par le tir précédent. L’équipage chargeait alors le tube avec de la poudre à l’aide d’une poche au bout d’une longue perche, puis on insérait le projectile en le poussant bien au fond. L’étape suivante consistait à placer une mèche dans l’évent de la culasse à la base du tube puis à l’allumer pour la mise à feu.

Reconstitution du maniement d'un canon de l'époque de la Guerre civile américaine (1861-1865).

À partir du milieu du XIXe siècle, des charges de poudre préparées à l’avance en paquets finirent par remplacer le chargement à dosage manuel, ce qui rendit la manipulation de la poudre plus sécuritaire et facile à charger, sans compter que cela assurait un dosage constant de poudre coup après coup. De plus, la mèche insérée dans la culasse du canon a cédé la place à l’amorce de friction, essentiellement un tube creux rempli de poudre avec une allumette de friction au sommet. Lorsque cette allumette était enlevée rapidement du tube, cela provoquait une étincelle qui amorçait la charge du petit tube creux, qui engendrait une flamme descendante dans le canon en allumant la charge principale. Notons que cette amorce de friction était plus rapide et efficace d’utilisation que la mèche. Elle éliminait aussi une partie du danger relié à la présence de sources inflammables autour du canon.

Dans un autre ordre d’idées, nous avons jusqu’à présent mis l’emphase sur le canon, mais il ne faut pas oublier l’importance qu’occupe également son projectile. Au début du XIXe siècle, les canons étaient en mesure de tirer des projectiles solides de toutes sortes. Le plus commun d’entre eux était le boulet, qui était ni plus ni moins qu’une boule de fer. Les artilleurs avaient aussi recours à l’obus à mitraille, qui consistait en une grappe de petites billes enroulées autour d’un axe central en bois, qui s’éparpillaient dans tous les sens au moment de l’explosion. Les grappes de mitraille étaient particulièrement efficaces lorsqu’elles étaient employées contre la cavalerie ennemie sur une courte distance. Un autre type d’obus à mitraille, composé cette fois de balles de mousquet, s’avérait une arme des plus dangereuses contre des masses d’infanteries sur une courte portée. En ce qui a trait aux mortiers, ceux-ci tiraient un projectile explosif consistant souvent en une sphère creuse remplie de poudre et détonné à l’aide d’une amorce à l’intérieur dudit projectile. Quant aux obusiers, ils pouvaient tirer les deux types de projectiles, solides et explosifs.

Toujours au début du XIXe siècle, le lieutenant Henry Shrapnel de l’Artillerie Royale britannique inventa un obus semblable à la mitraille qui finira par porter son nom. Son obus sphérique à mitraille était creux et rempli avec une charge explosive et des balles de mousquet. L’obus était conçu de sorte à exploser en plein vol au-dessus des troupes ennemies, causant ainsi une pluie de balles sur celles-ci. Les premiers essais de l’obus de type shrapnel semblaient prometteurs, mais l’amorce d’un modèle primitif produisit des résultats variables d’un coup à l’autre. Avec l’introduction d’une amorce mécanique à cadran à la fin du XIXe siècle, permettant de faire exploser l’obus à un moment beaucoup plus précis, l’obus de type shrapnel devint dévastateur contre des troupes exposées.

Henry Shrapnel et le boulet qui porta son nom.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les développements de l’artillerie bénéficièrent des avancées technologiques exponentielles de la Révolution industrielle. Au cours des années 1860, le général Thomas J. Rodman perfectionna une technique de moulage qui produisit des tubes en fer d’une efficacité exceptionnelle. Bien que les canons en fer inventés par Rodman furent peu de temps après remplacés par ceux en acier, son autre contribution majeure à la science de l’artillerie réside dans la mise au point d’une variété de granules qui brûlaient par étape, à mesure que le projectile voyageait dans le tube avant d’être expulsé. Cela maintenait une pression constante derrière le projectile lorsqu’il circulait dans le tube. De plus, mentionnons que même si la poudre fut remplacée par des propulseurs plus sécuritaires, fiables et puissants, comme la cordite, les principes de géométrie propulsive du général Rodman demeurent d’actualité.

Par ailleurs, le perfectionnement des techniques de coulage de l’acier rendit possible le chargement d’un tube rayé par la culasse et non par la bouche. C’est ainsi que deux systèmes à culasse émergèrent à la fin du XIXe siècle, des systèmes qui sont toujours en utilisation. À titre d’exemple, la firme allemande Krupp introduisit un bloc de culasse coulissant. Ce système nécessitait l’utilisation d’un obus à boîtier en laiton qui lui donnait l’apparence d’une immense balle de carabine moderne. Au moment de la mise à feu, le gaz en expansion dégagé poussait le boîtier (la douille) contre les côtés de la chambre du canon pour son expulsion. Les canons se trouvant à l’intérieur des chars d’assaut moderne et la plupart des canons de campagne actuels utilisent ce système du bloc de culasse coulissant. À peu près à la même époque en France, le colonel Charles de Bange développa un système de bloc de culasse à vis qui pouvait lui aussi sceller le gaz pour faciliter l’expulsion de la charge et de son boîtier. La majorité des canons de calibres moyen et lourd, incluant ceux de la marine, utilisent ce système.

Un canon allemand Krupp de 60mm modèle 1870 à chargement par la culasse. Cette pièce d'un plus petit calibre semblait idéale pour les combats en montagnes, à titre d'exemple, mais son mécanisme ne prévoyait pas le contrôle du recul sans faire déplacer l'affût.

La question du contrôle du recul demeura problématique jusqu’au moment du développement de mécanismes de recul hydropneumatiques. Ce système permettait au tube de reculer après le tir, tout en laissant l’affût en place au sol, puis de retourner le tube à sa position initiale. Le canon français de 75mm modèle 1897 fut le premier du genre produit à grande échelle qui recourait à ce système, ce qui amena les historiens à le considérer comme la première pièce d’artillerie moderne. Malgré les efforts de la France pour préserver le secret de cette arme jugée révolutionnaire, les armées des autres puissances parvinrent à copier le modèle. Dans le jargon de l’époque, ce type de canon à tir rapide était rechargé par la culasse et pouvait atteindre une cadence de tir allant jusqu’à vingt coups à la minute.

Si l’artillerie connut d’importants développements technologiques dans le contexte de la Révolution industrielle, il faut préciser que l’infanterie en profita également, ce qui signifie que les artilleurs devenaient de plus en plus vulnérables au feu ennemi. Cela força l’artillerie à se positionner plus en retrait du front. Considérant la portée accrue des pièces modernes, cela ne posait en principe aucun problème, mais cela voulait aussi dire que les artilleurs ne voyaient plus leurs cibles. Le perfectionnement des techniques de tir indirect était tributaire de la qualité des outils de réglages en existence, comme le quadrant, de même que sur le développement de nouveaux instruments comme le télescope panoramique ou autres appareils de mesure s’apparentant à ceux d’un arpenteur.

(La suite dans la seconde partie.)

Le canon français de 75mm modèle 1897, la première pièce d'artillerie à être dotée d'un système hydropneumatique de contrôle du recul. Ce système permettait au tube de reculer après le tir, tout en laissant l'affût en place au sol, puis de retourner le tube à sa position initiale. Entre les mains d'une équipe d'artilleurs expérimentés, le "75" pouvait tirer jusqu'à 20 coups à la minute. Il fut largement utilisé par la France et d'autres nations alliées lors de la Première Guerre mondiale.

La course aux armements: une analyse à l’ère moderne et contemporaine

Introduction

La course aux armements en Amérique latine au XXIe siècle, vue sous la plume d'un caricaturiste. On reconnaît les présidents Chavez (Vénézuela), Lula (Brésil) et Bachelet (Chili).

La course aux armements est un phénomène vieux comme le monde et qui réside en une compétition pour la possession de la plus grande quantité et de la meilleure qualité d’armes possible. Ancien, le phénomène l’est probablement, car il suffit d’évoquer les tribus primitives qui accumulaient d’importantes quantités de pierres pour l’édification de leurs fortifications et pour bombarder leurs ennemis. Vu sous cet angle, on peut donc en déduire que cette notion de course aux armements est depuis les débuts intrinsèquement associée à la guerre. Cependant, la notion « moderne » de course aux armements est relativement récente et elle est intégrée aux avancées technologiques datant de la fin de l’ère industrielle jusqu’à l’ère nucléaire.

En effet, les puissances militaires qui s’affrontèrent à travers l’Histoire tentèrent naturellement d’obtenir des avantages pour remporter leurs luttes, mais les limitations technologiques d’un âge pré-industriel leur laissaient peu d’options. Autrement dit, en supposant que l’on se battait uniquement avec des armes blanches, le seul facteur qui pouvait influer sur l’issue des batailles était démographique, selon le principe qu’un peuple dont la population étant plus nombreuse que celle de l’adversaire pouvait l’emporter. Bien entendu, il est nécessaire de relativiser ce principe, dans la mesure où la course aux armements, même à une époque pré-industrielle, doit être mise dans un contexte qui tient compte d’autres éléments contrôlables par l’Homme, comme l’entraînement, le leadership, les tactiques et enfin la technologie. Ces facteurs déterminent en quelque sorte la réputation militaire d’une société à une époque donnée, mais ils demeurent somme toute difficiles à mesurer, si bien qu’ils laissent une certaine incertitude lorsqu’il s’agit de « calculer » le niveau de puissance militaire d’une tribu, d’une cité-État ou d’une nation.

La course aux armements: entre dissuasion et impact réel

La lenteur quasi statique de l’évolution technologique fut un facteur important pouvant expliquer l’absence relative de courses aux armements dignes de ce nom avant le XIXe siècle. Dans le seul secteur de l’armement naval, l’âge du navire à voile et en bois fut tributaire, dès les temps les plus anciens, de la donne technologique. Notons à cet égard la longue suprématie qu’entretint l’Angleterre sur les autres puissances navales, du XVIIIe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, la notion de course aux armements visait à contester cette suprématie navale. Les puissances de l’époque souhaitaient se doter de puissantes marines de guerre, comme l’Angleterre devait également investir pour garder une longueur d’avance en la matière. Étant donné que l’Angleterre n’était pas par définition une puissance continentale, elle pouvait consacrer davantage de ressources à l’édification et l’entretien d’une puissante marine de guerre. Cela nous amène à dire qu’avant le XIXe siècle au moins, la guerre terrestre n’offrait pas beaucoup d’options pour des courses aux armements. Prenons par exemple la puissance de feu des mousquets. Ceux utilisés au temps des guerres napoléoniennes étaient-ils vraiment plus puissants que ceux en usage le siècle précédent? Advenant le cas, et en y pensant bien, est-ce que cette soi-disant puissance fit une réelle différence sur la balance des forces sur le continent européen, selon les époques? On peut en douter, surtout si l’on considère à nouveau le facteur démographique, combiné à ceux de l’entraînement, du leadership et des tactiques. En clair, l’effet accru d’une arme peut être annulé par d’autres facteurs, toujours selon les circonstances.

Ainsi, on n’est pas surpris de constater que des courses aux armements ouvertes et sérieuses se produisirent lorsque la technologie offrit des avantages pouvant contrer les imperméables vecteurs que sont la population et la géographie. En mer, l’introduction de canons à obus et d’armures blindées, qui permirent de construire des navires entièrement en métal, rendit les navires de bois des générations précédentes obsolètes. Par exemple, les batailles navales de Sinope (Turquie, 1853), de Hampton Roads (États-Unis, 1862) et de Lissa (Adriatique, 1866) démontrèrent sans équivoque que non seulement la vapeur et le métal feraient des navires de guerre le nouvel élément de la stratégie navale, mais que tout leur potentiel resterait à découvrir.

Représentation de la bataille navale de Lissa (Adriatique) du 20 juillet 1866. Cet engagement entre des bâtiments métalliques à vapeur autrichiens et italiens est un exemple parmi d'autres illustrant l'importance du contrôle de la mer, tout comme l'attention qu'allaient consacrer les marines européennes à se doter de navires plus nombreux et surtout à la fine pointe de la technologie dans les dernières décennies du XIXe siècle.

C’est ainsi que le dernier quart du XIXe siècle connut des innovations à la chaîne dans la technologie navale, des nouveautés qui virent l’avènement du cuirassé autour de 1900. Cette obsession de la technologie navale, et le rythme frénétique de la recherche dans ce domaine au cours de cette période fit en sorte qu’aussitôt sorti du chantier, le nouveau navire se trouva technologiquement dépassé et désuet après à peine dix ans en service. Face à ce défi de taille, l’Angleterre dut adopter sa célèbre stratégie navale du Two-Power Standard, qui fut inclus dans une loi de 1889 intitulée le Naval Defense Act. Cette loi stipulait que la Royal Navy maintiendrait une force dite de « première ligne » (ses meilleurs bâtiments et équipages) égale ou supérieure aux deux marines de guerre étrangères les plus puissantes après elle, de sorte à garantir une suprématie théoriquement constante sur ses rivales.

À elle seule, la doctrine du Two-Power Standard garantissait la poursuite d’une course aux armements, ne serait-ce que pour maintenir la suprématie navale britannique, quoique les avancées technologiques ne garantissaient en rien la victoire. En effet, les développements technologiques et doctrinaires suivaient trop souvent des cours parallèles. Cela amène à dire qu’il y avait des débats au sein des états-majors de la marine à savoir si les ressources devaient être consacrées à la construction de gros bâtiments, comme des cuirassés, ou s’il fallait davantage concentrer les efforts sur le développement de flottilles. Ces dernières comprenaient des bâtiments plus petits, rapides et surtout moins chers. Lorsque bien utilisés, de petits navires lance-torpilles pouvaient effectivement couler un cuirassé par un coup bien placé. Comme nous l’avons mentionné, ce contre-courant doctrinaire fut donc en vogue au tournant du XXe siècle, par exemple avec la Jeune École de la marine française.

Pour sa part, l’Allemagne profita de cette époque révolutionnaire en matière de changements technologiques navals pour contester directement la suprématie de l’Angleterre en mer. Elle tenta de le faire par l’entremise d’ambitieux programmes navals mis au point entre 1898 et 1907, des programmes qui parvinrent à briser la doctrine britannique du Two-Power Standard. Cette situation contraignit les Britanniques à revoir leur propre programme naval en mettant en service un nouveau cuirassé du modèle Dreadnought. Ce dernier modèle rendit tous ses rivaux obsolètes, rétablissant pour un certain temps l’avantage de la Royal Navy dans la Mer du Nord. Ce qui est paradoxal, pour ainsi dire, c’est que la course aux armements navals des années 1880 aux années 1920 vit une forte compétition entre les diverses marines du monde, alors que parallèlement, la suprématie de la puissance navale régressait à mesure que se développaient le transport ferroviaire et l’aviation.

Désireuse de rivaliser avec la marine britannique et de s'affirmer sur la scène internationale, l'Allemagne investit massivement afin de se doter d'une marine de guerre moderne au début du XXe siècle. Pendant un temps, l'existence de cette marine de guerre allemande remit en question la doctrine britannique du Two-Power Standard.

Sur terre, la course aux armements ne revêtait pas la même dimension, dans la mesure où les considérations démographiques étaient toujours déterminantes sur les champs de bataille. Cependant, les puissances militaires majeures d’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle prirent soin de ne pas se retrouver derrière leurs rivales en ce qui a trait à l’adoption des technologies militaires émergentes comme les fusils rayés à culasse, les explosifs, les mitrailleuses, les chemins de fer et ainsi de suite. La course aux armements devint alors une question de rivaliser avec les programmes d’acquisitions des puissances rivales et d’équiper de larges armées de conscrits, plutôt que d’être un élan effréné de dominance continentale ou planétaire.

Afin de diluer quelque peu les impacts politiques et domestiques de cette course aux armements et d’améliorations technologiques, les puissances en divertirent une partie vers leurs empires coloniaux, le tout à une époque d’un renouveau du mouvement impérialiste dans le dernier quart du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Les cas d’expansions coloniales de cette période sont assez bien étudiés et ils démontrent parfaitement la contribution de la technologie militaire, où il fut relativement facile pour ceux qui la possédaient d’établir une domination avec un nombre relativement restreint de troupes.

À l’ère des Guerres mondiales

La course navale que se livrèrent les Britanniques et les Allemands, combinée à la hausse des budgets consacrés aux armements et à l’accroissement des effectifs, fut perçue comme l’une des causes importantes du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par contre, il est important de se remémorer que ces courses aux armements sont à inscrire dans des contextes nationaux spécifiques qui ont engendré des décisions jugées adéquates par les gouvernements du moment. À terme, l’Europe et le monde durent traverser la boucherie de la guerre de 1914-1918, avec comme résultats que la course aux armements fut sérieusement ralentie au lendemain immédiat des hostilités. Quatre des principaux empires européens avaient disparu et il était pensable de croire que le monde n’oserait plus accumuler des armes et des munitions pour se lancer à nouveau dans une autre aventure aussi horrifiante.

La course aux armements est souvent évoquée pour expliquer les origines de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, précisons qu'à une époque où les nations européennes (sauf l'Angleterre) firent le choix d'entretenir de larges armées composées en partie de conscrits, les besoins de les doter d'équipements en quantités suffisantes allaient de soi.

Cependant, la course aux armements n’avait pas totalement disparu, que ce soit sur terre ou sur mer. Sur les océans, on remarque aux alentours de 1916 le développement d’une course navale entre l’Angleterre et les États-Unis, qui contestèrent à leur tour la suprématie britannique. Cette montée en puissance de la marine de guerre américaine dans l’immédiat après-guerre était complémentée par l’émergence de la flotte nippone, tout comme la France et l’Italie se livraient une compétition en Méditerranée. Malgré tout, cette situation préoccupa les puissances de l’époque, du moins si l’on en juge par la Conférence de Washington tenue en 1921. Les puissances s’entendirent alors pour diminuer grandement leurs acquisitions navales, ce qui leur sauva également d’importantes dépenses, tout en convenant des limites d’effectifs et des termes de remplacement des équipements désuets. Une autre conférence tenue à Londres en 1930 vint mettre à jour les termes négociés à Washington au cours de la décennie précédente.

En dépit des traités et des bonnes intentions, une course aux armements de toutes sortes finit par renaître au courant des années 1930, surtout parmi les États mécontents des traités ayant mis fin à la Première Guerre mondiale. Que ce soit en Allemagne, en Italie, en Union soviétique et au Japon, de nouveaux investissements étaient réalisés afin de moderniser et accroître les effectifs des forces armées. Ce renouvellement de la course contribua, il va sans dire, au développement de nouvelles tensions interétatiques quant à la problématique de la sécurité collective. À l’instar de la course navale, une nouvelle compétition concernant les avions émergea. Celle-ci avait trait à leurs types, à leurs usages et à leur potentiel destructeur, si bien que les comparatifs du nombre d’avions modernes disponibles dans l’arsenal d’une nation pouvaient déterminer sa réputation militaire et la menace (réelle ou fictive) qu’elle représentait pour ses voisins et la paix du monde.

La montée en puissance de dictatures en Europe et en Asie dans les années 1930 engendra un réinvestissement dans la production militaire que l'on peut associer à une course aux armements. Cette fois, l'avion et le char d'assaut recevraient des traitements préférentiels, contrairement à une époque où l'on préféra investir dans la technologie navale.

Plus encore, la mobilité extrême de l’avion fit en sorte de modifier la donne stratégique, du moins sur une base régionale, où les coups pouvaient être portés plus rapidement, que ce soit de la Mer du Nord à la Baltique en passant par la Méditerranée, à titre d’exemples. Cette précision est importante, car la Première Guerre mondiale n’avait pas démontré le réel potentiel destructeur de l’avion, quoique son utilisation fut significative, ne serait-ce qu’aux fins d’observations des positions ennemies. Bref, le plein potentiel de l’avion restait à démontrer au cours de la période de l’entre-deux-guerres.

Encore là, et contrairement à la montée de la technologie navale au tournant du siècle, celle concernant l’avion n’était pas constante. Par exemple, dans les années 1930, il n’était pas rare (ni normal) que certains modèles de bombardiers soient plus rapides que les chasseurs censés les escorter. Ajoutons à cela qu’au niveau défensif, les capacités de détection des avions ennemis en vol demeuraient primitives, si bien que cette notion voulant que le bombardier puisse traverser tous les obstacles s’avéra un élément des plus énervants dans les calculs des stratèges de l’époque.

Un autre aspect de la course aux armements qui nous apparaît important de souligner concerne l’impact réel de la mise sur pied de nouveaux programmes d’acquisition. Par exemple, les programmes de réarmement de l’Union soviétique et de l’Italie ne suscitèrent pas d’inquiétudes immédiates, ni de sérieuses remises en question de la balance des pouvoirs en Europe. Si elles ne pouvaient pas garantir la sécurité collective, des puissances militaires comme l’Angleterre et la France pouvaient, à tout le moins, se fier sur leurs armées aux effectifs relativement nombreux, bien entraînés et équipés d’un armement moderne. Du moins, ce fut le sentiment généralement répandu dans ces pays.

Ce qui pouvait sembler plus inquiétant concernait le réarmement de l’Allemagne nazie et la montée d’agressivité du Japon à la fin des années 1930, surtout dans un contexte d’expiration des clauses des accords nés des conférences navales précédemment évoquées, le tout combiné avec une crise économique sans précédent. Les puissances démocratiques se trouvèrent face à de potentiels rivaux bien armés, et avec moins de ressources à leur disposition afin de maintenir un certain effet dissuasif. Par conséquent, les Britanniques crurent bon de négocier un accord naval avec l’Allemagne, tout en accélérant la modernisation de leurs forces navales et aériennes, laissant ainsi peu de ressources pour leurs forces terrestres. De son côté, la France renoua la course navale avec l’Italie et débattit chaudement sur les moyens de moderniser rapidement et efficacement ses forces aériennes et terrestres. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis relancèrent leur programme de construction navale, toujours en gardant un œil sur le Japon. L’idée étant pour le commandement américain de disposer de deux puissantes flottes, l’une couvrant l’Atlantique et l’autre le Pacifique. Cette décision s’avérera payante en 1940, dans le contexte de la chute de la France.

Comme nous l’avons mentionné en ce qui concerne l’aviation, la course aux armements au lendemain de la Première Guerre mondiale révéla certaines anomalies technologiques. Les nations qui choisirent de se réarmer, tels l’Union soviétique, l’Italie et le Japon, dépensèrent de nombreuses ressources au début des années 1930 pour toute une gamme d’armements (chars, avions et artillerie) qui seront obsolescents lorsqu’ils entreront dans la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’Angleterre et aux États-Unis, ces pays avaient longuement tergiversé et hésité à procéder à une modernisation d’ensemble de leurs équipements, quoiqu’en fin de compte, cela leur servit à assurer une meilleure transition et faire des choix qui s’imposaient dans l’immédiat. Enfin, notons que l’occupation de la France ne lui permit pas de récolter les fruits de son ambitieux programme de réarmements, mais l’Union soviétique eut pour sa part une seconde chance, dans la mesure où sa résistance prolongée à l’invasion allemande lui permit de recueillir ce qu’elle avait semé quelques années auparavant.

Ce défilé de soldats allemands de la Wehrmacht au milieu des années 1930 semble impressionnant à première vue, mais le nombre et la discipline ne suffisent pas toujours pour pallier à des carences, voire à des anomalies technologiques liées à la course aux armements. Qui, en 1945, désirait se battre avec une carabine à culasse, alors que le fusil semi-automatique et le fusil-mitrailleur s'imposaient dans les combats d'homme à homme?

La Guerre froide et l’institutionnalisation de la course aux armements

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’utilisation de dernière minute de la bombe atomique intensifièrent la course aux armements. La rivalité d’après-guerre entre le bloc dirigé par l’Union soviétique et celui des puissances occidentales entraîna une complexité des calculs stratégiques régionaux et globaux, le tout en rapport aux types de forces et d’armements qui devraient intervenir lors de conflits. En conséquence, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’alliance du Pacte de Varsovie s’affrontèrent pendant une quarantaine d’années à travers une course effrénée aux armements de toutes sortes.

Aux tensions et doutes techniques nés de l’expansion des arsenaux traditionnels devaient s’ajouter les développements issus de la sophistication des armes nucléaires et thermonucléaires utilisées à des fins stratégiques, tactiques, régionales et mondiales. Dès lors que les États-Unis et leurs alliés décidèrent de donner une réponse militaire musclée aux défis de la Guerre de Corée, on peut affirmer que la Guerre froide devint généralisée, bien qu’elle demeura un affrontement psychologique entre deux principaux camps armés, qui se combattaient par États satellites interposés. En clair, chaque technologie mise au point par un camp devait être rivalisée immédiatement par l’autre, tant pour des fins offensives et défensives, de même que pour assurer un effet dissuasif.

La course aux armements de la Guerre froide se caractérise par un principe assez simple et qui n'est pas, à première vue, différent des époques précédentes: posséder les meilleurs armements et en plus grandes quantités possibles.

Les courses aux armements s’étaient donc transformées d’un état temporaire des choses à un état permanent d’alerte à partir de la seconde moitié du XXe siècle. En fouillant ne serait-ce qu’un peu, on constaterait vite l’attention quasi maladive déployée par les puissances de l’époque pour avoir une armée aux effectifs nombreux et dotée d’une technologie militaire de pointe. À la différence des décennies précédentes, les dirigeants politiques de l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale devaient davantage intégrer dans leurs calculs d’autres variables telle l’organisation industrielle, agricole, fiscale, en plus de tenir compte de la cohésion sociétale dans son ensemble afin de soutenir ces dépenses militaires.

Une société communiste comme l’ex-Union soviétique eut de la difficulté à maintenir la cadence de la course aux armements sans effriter ses assises sociétales et budgétaires. De plus, la dissolution du Pacte de Varsovie introduisit une brève, mais euphorique période à la fin du XXe siècle, dans laquelle les observateurs osèrent prédire la fin des courses aux armements et la quête finale de dividendes à la paix. Vues ainsi, les ressources consacrées au domaine militaire ne fourniraient désormais que l’essentiel au bon fonctionnement des armées. Or, il s’avéra que les années ayant suivi la fin de la Guerre froide ne virent pas d’économies d’échelles aux dépenses militaires. En fait, la course aux armements, qui était autrefois mondiale, semble s’être étendue aux échelons régionaux où elle continue de plus belle, comme au Moyen-Orient, quelque peu sur subcontinent indien, dans la péninsule coréenne et par moment en Amérique latine selon les enjeux.

Conclusion

Malgré la fin de la Guerre froide, une organisation comme l’OTAN continue de se moderniser et de s’étendre en acceptant d’anciens pays du bloc soviétique. De leur côté, et sans puissance militaire majeure pour leur faire face, les États-Unis poursuivent le développement de leur potentiel militaire. Ils le font dans tous les secteurs de la défense, pour assurer davantage une certaine dominance, plutôt que de chercher à rivaliser d’autres puissances comme autrefois.

Par conséquent, nous sommes à une époque où le démantèlement (même symbolique) de programmes militaires engendrant des courses aux armements relève de l’utopisme, voire de l’anachronisme. La raison de cet état de fait relevant d’un paradoxe apparent est simple. En soi, les programmes d’armements ne répondent plus uniquement à des circonstances particulières nées de rivalités interétatiques. Au contraire, et qu’importe sa forme, la course aux armements fut institutionnalisée et elle fait partie intégrante de l’ordre de bataille des armées.

La guerre amphibie

Introduction

Soldats canadiens du Royal 22e Régiment sur le point de débarquer sur une plage dans la région de Reggio (Italie, septembre 1943).

Par définition, la guerre amphibie consiste en la projection sur terre d’une puissance militaire quelconque venant de la mer. Le concept remonte à aussi loin que l’Antiquité, où le premier cas recensé avec certitude d’une invasion à partir de la mer fut celui de la bataille de Marathon au Ve siècle avant notre ère, puis la guerre amphibie fut aussi employée lors des phases initiales de la Première Guerre punique (261-241 av. J.-C.). D’autres contextes, comme ceux de l’invasion normande de l’Angleterre (1066) ou les tentatives mongoles d’envahir le Japon au XIIIe siècle, démontrèrent tout le potentiel et l’utilité de la guerre amphibie comme auxiliaire à la guerre navale dans son ensemble, et ce, même à des époques pré-modernes.

Ce fut quelques siècles plus tard après la période antique, donc vers l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), que les forces navales des puissances du monde commencèrent à s’organiser pour effectuer des opérations amphibies spécifiques. Cet état de fait coïncide avec la compétition qui régna alors entre les puissances européennes maritimes afin d’acquérir puis développer leurs empires coloniaux. À titre d’exemple, les Français levèrent leurs premières forces amphibies qu’étaient le Régiment de La Marine et le Royal-Vaisseaux au XVIIe siècle. Pour leur part, les Britanniques créèrent les Royal Marines en 1664, comme la Hollande eut son Korps Mariners l’année suivante. Bref, cette époque en fut une de levées et d’organisations d’unités amphibies associées à ce qu’il est convenu d’appeler de l’infanterie de marine. Leurs structures varièrent d’un pays à l’autre à travers l’Europe, mais l’idée centrale demeure, soit la disposition d’unités militaires capables de projeter leur puissance à partir de la mer.

Certains extraits de la tapisserie de Bayeux constituent une source documentaire exceptionnelle illustrant l'un des épisodes les plus connus des opérations amphibies de l'Histoire, à savoir l'invasion normande de l'Angleterre en 1066.

L’organisation de la stratégie amphibie (XVIIIe siècle)

L’attention consacrée aux opérations amphibies au XVIIIe siècle s’observa essentiellement parmi les nations européennes de l’hémisphère Ouest qui luttèrent entre elles lors d’affrontements quasi permanents entrecoupés de périodes de paix brèves et relatives. En 1740, l’Angleterre recruta et entraîna un régiment composé de colons d’Amérique du Nord afin qu’ils joignent une force totalisant 8,000 soldats professionnels pour s’emparer de la forteresse espagnole de Carthagène (Colombie). Ce contingent britannique parvint à sécuriser une tête de pont, le 9 mars 1741, mais il échoua au final, car cet assaut se transforma en une désastreuse campagne d’usure où les troupes britanniques furent coincées sur la plage. Au cours de l’été de 1742, l’offensive britannique contre les colonies espagnoles des Caraïbes n’alla pas plus loin, ce qui souleva des doutes, dans les esprits des analystes militaires de l’époque, sur l’efficacité des assauts amphibies tels qu’on les conçut alors.

Représentation du débarquement d'un contingent britannique en prévision de la bataille de Carthagène (Colombie, mars 1741).

Lorsque la Guerre de Succession d’Autriche s’étendit dans les colonies en 1744, l’Angleterre organisa une autre force d’infanterie coloniale afin de capturer la forteresse française de Louisbourg récemment construite, qui gardait alors l’embouchure du fleuve Saint-Laurent au Canada. Avec l’appui de la Royal Navy, une force d’assaut amphibie parvint à prendre pour un temps la forteresse le 17 juin 1745. Ce succès encouragea les partisans des expéditions amphibies, dont le plus notable fut probablement William Pitt, qui autorisa plusieurs expéditions amphibies au cours de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui suivit.

Cela nous amène à dire qu’au cours de la période caractérisée par la prédominance du bateau comme principal moyen de transport interurbain, du XVe au XIXe siècle, l’assaut amphibie demeura une méthode de guerre rudimentaire en comparaison à la sophistication de l’armement naval classique de l’époque. Souvent, les capitaines qui commandaient les grands bâtiments de guerre devaient faire face à des situations où il fallait intervenir rapidement sur terre. Mal entraînés pour ce type d’opérations amphibies, ces derniers devaient régulièrement improviser et constituer des groupes de combat pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, un capitaine pouvait rapidement mettre sur pied une force composée d’une partie des marins de son bâtiment, armées de mousquets et de baïonnettes, de mêmes que d’épées ou de coutelas. Si ce petit groupe ne parvenait pas à calmer le jeu, alors d’autres déploiements amphibies pouvaient être exécutés, selon ce que dictaient les circonstances du moment. Encore là, nous demeurons dans le domaine de l’improvisation. Notons que, lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis, une force d’assaut amphibie américaine improvisée put s’emparer de Fort Nassau aux Bahamas en 1776, mais une seconde tentative de projection de la puissance navale sur terre échoua misérablement dans le Maine en 1779.

Représentation du débarquement d'un contingent américain aux Bahamas en prévision de l'assaut contre Fort Nassau au printemps de 1776, dans le contexte du début de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Le concept au XIXe siècle

Le début du XIXe siècle fut caractérisé par les guerres napoléoniennes qui, par moment, prirent une tournure qui ne se limita pas uniquement aux champs de bataille européens. Cela fournit de nombreuses occasions aux généraux de l’époque de faire valoir la guerre amphibie, que ce soit les débarquements opérés par l’armée britannique en Espagne et aux Pays-Bas ou encore l’expédition de Napoléon en Égypte. Quelques décennies plus tard, dans le contexte de la guerre américano-mexicaine, les Américains débarquèrent avec succès des troupes à Vera Cruz en 1847 afin de les faire marcher jusque vers la capitale Mexico City.

En d’autres termes, la guerre amphibie fit toujours partie des plans stratégiques des généraux. On remarque que lors des deux conflits majeurs suivant les guerres napoléoniennes, elle fut employée à divers degrés. En effet, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), les forces françaises et britanniques alliées purent débarquer sans aucune opposition sur une plage à cinquante kilomètres au nord de Sébastopol puis, du 13 au 18 septembre 1854 uniquement, plus de 51,000 soldats franco-britanniques se trouvèrent sur le sol russe. Quelques années plus tard, lors de la Guerre civile américaine (1861-1865), les opérations amphibies ne reçurent pas l’attention qu’elles auraient méritée de la part des généraux de chaque camp, bien que des attaques d’envergure furent lancées de la mer, notamment contre Fort Fisher en Caroline du Nord (1864-1865). Dans ce dernier cas, les difficultés à prendre Fort Fisher résultèrent davantage de l’inertie du commandement que d’un manque d’expertise en guerre amphibie, car les délais excessifs et les pertes subies par les forces d’assaut firent mal paraître les généraux.

Représentation du débarquement des forces françaises dans la région de Sébastopol lors de la Guerre de Crimée en 1854. Ce déploiement par la mer de plus de 50,000 soldats franco-britanniques en l'espace de quelques jours constituait l'une des plus importantes opérations amphibies entreprises jusque-là.

Bref, à mesure qu’avançait le XIXe siècle, les dirigeants militaires ne pouvaient plus écarter l’importance de la guerre amphibie. Celle-ci connut une importance renouvelée dans le contexte de la montée en puissance de l’impérialisme en Europe, en particulier dans le dernier quart du siècle. Comme nous l’avons mentionné, les commandants des flottes navales durent à maintes reprises déployer sur terre des forces d’infanterie dans le but de mater des rébellions locales ou protéger la vie et la propriété des Européens blancs dans les colonies. Par moments, le nombre limité de troupes de marine se trouvant sur un bâtiment contraignit les amiraux à constituer des groupes de combat improvisés à partir d’éléments de plusieurs navires, pour ainsi former des bataillons, des régiments, voire des brigades. À la fin du XIXe siècle, certains penseurs militaires un peu plus visionnaires réalisèrent que l’improvisation n’avait plus sa place et qu’il fallait, par conséquent, étudier la faisabilité d’établir des unités d’infanterie entièrement dédiées aux opérations amphibies.

De Gallipoli à la Normandie (1914-1945)

L’éclatement de la Première Guerre mondiale offrit de nombreuses opportunités pour l’emploi de forces amphibies. Cependant, le désastre de la campagne de Gallipoli en 1915, dans lequel les forces alliées subirent des pertes avoisinant le quart de million de soldats, mit brutalement un frein à l’enthousiasme relatif aux opérations amphibies. Le premier constat qui fut alors dressé fut à l’effet que face à une défense côtière bien structurée, une force d’assaut venant de la mer ne pouvait l’emporter.

L’échec de la campagne de Gallipoli continua à hanter les esprits des stratèges navals de la période de l’entre-deux-guerres. Nombreux furent les officiers qui étudièrent cette campagne afin de comprendre pourquoi elle avait échoué. Ce fut notamment le cas au sein du Corps des Marines des États-Unis, qui conclut que chaque obstacle tendu par l’ennemi turc de l’époque aurait pu être contourné ou éliminé. Face à ces constats, les dirigeants des Marines effectuèrent également un important « lobbying » auprès de l’administration de l’armée et du corps politique afin de promouvoir l’importance de la guerre amphibie et de se voir accorder les ressources conséquentes. En fait, ils avaient un argument de taille à l’époque, soit celui voulant que l’armée américaine doive disposer de forces amphibies pour une éventuelle guerre contre le Japon, qui avait déjà démontré le potentiel de la manœuvre amphibie moderne lors de l’invasion de la Chine dans les années 1930.

Censé porter un coup fatal à la Turquie, le débarquement de Gallipoli au printemps de 1915 se transforma rapidement en une brutale guerre d'usure où le terrain, la maladie, les carences en ravitaillement et la résistance ennemie obligèrent les Alliés à évacuer ces plages qu'ils avaient occupé pendant près d'un an. Ce désastre, qui remit en question la pertinence même de la guerre amphibie, fit l'objet d'études de la part des stratèges militaires de la période de l'entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale qui éclata par la suite est généralement considérée comme une sorte d’« Âge d’Or » de la guerre amphibie. Dès le début des affrontements dans le Pacifique, à titre d’exemple, les forces navales et terrestres japonaises s’emparèrent des îles composant les Indes néerlandaises (Indonésie) et des Philippines. Par ailleurs, les forces nippones contraignirent les Britanniques en Malaisie et à Singapour à capituler, ce qui démontra la redoutable efficacité de l’habile coopération des forces navales et terrestres à des fins d’opérations amphibies. Jusqu’en 1942 du moins, les forces japonaises opérèrent en toute impunité dans le Pacifique, jusqu’au moment où les États-Unis débutèrent à leur tour des opérations amphibies de reconquêtes des îles perdues dans le sud de l’océan. Ces assauts permirent aux forces américaines d’établir des bases avancées avant d’entreprendre la reconquête d’autres îles plus au nord, pour ainsi s’approcher du Japon. De 1943 à 1945, on assista à de violents combats entre les forces japonaises et américaines, où chaque bastion nippon localisé sur chaque île devait être pris d’assaut un par un, par une force arrivant massivement de la mer.

Cependant, la plus grande opération amphibie de la guerre eut lieu sur le littoral européen. Notons auparavant qu’en 1942, une première tentative de raid contre la ville de Dieppe sur la Manche tourna au désastre avec plus de 3,350 soldats anglo-canadiens tombés sur les 5,000 engagés le 19 août. À l’automne, les forces navales américano-britanniques débarquèrent plus de 100,000 soldats sur les côtes afin d’asséner un coup aux forces allemandes et italiennes opérant en Afrique du Nord. Toujours en Méditerranée, l’année 1943 vit le débarquement de forces amphibies alliées en Sicile, comme les Américains tentèrent un assaut amphibie plus ou moins réussi à Anzio (Italie) au début de 1944.

Événement incontournable de l'Histoire, le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 vit l'apogée de la guerre amphibie. Bien qu'environ 175,000 soldats furent débarqués en quelques heures sous le feu ennemi, il est important de retenir que cette opération demeure en soi un exploit logistique ayant peu d'équivalents.

Par contre, la plus importante opération amphibie de l’Histoire fut lancée le 6 juin 1944 sur les côtes de la Normandie. Cette fois, les Alliés avaient fait précéder l’assaut par un largage de trois divisions aéroportées suivies de la principale invasion consistant en 4,000 navires transportant environ 175,000 soldats. Plus de 600 destroyers, croiseurs et cuirassés appuyèrent également cet assaut. Deux mois plus tard, les côtes françaises subirent une autre invasion, cette fois au sud du pays, où l’équivalent de deux corps d’armée prit d’assaut les plages sans rencontrer de résistance sérieuse. Ultimement, ces forces d’invasions arrivées par la mer parvinrent à repousser l’armée allemande de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’au moment de la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

À l’âge atomique

Les opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale avaient démontré que les militaires de l’époque disposaient de la technologie et des tactiques requises afin de prendre d’assaut un territoire occupé par l’ennemi, et ce, à partir de l’environnement souvent incertain qu’est la mer. Malgré tout, la fin brutale des hostilités par l’éclatement de deux bombes atomiques suscita de profondes remises en question sur la pertinence d’entretenir de larges forces armées, ce qui signifia du coup la pertinence de maintenir des forces spécialisées dans les opérations amphibies. Est-ce que ce type d’assaut relèverait désormais de l’anachronisme? C’était du moins l’opinion des partisans de l’offensive aérienne, dont nombreux sont ceux qui, à notre avis, croient toujours que seule l’aviation remporte les batailles de l’ère moderne.

Opération risquée et audacieuse, le débarquement des troupes américaines à Inchon en 1950 constitua un événement important de la Guerre de Corée, en forçant ultimement le repli de l'armée nord-coréenne au-dela du 38e parallèle.

Le débat reste ouvert, mais notons qu’au cours des premiers mois de la Guerre de Corée, alors que les forces sud-coréennes et celles des Nations-Unies se repliaient pour n’occuper qu’une petite poche défensive dans le sud de la péninsule, le général Douglas MacArthur avait envisagé une opération amphibie afin de briser l’élan offensif des communistes. Le 15 septembre 1950, les États-Unis débarquèrent une division de Marines à Inchon, le port de mer situé non loin à l’ouest de Séoul. De concert avec leurs alliés sud-coréens, les Américains purent reprendre Séoul et repousser les agresseurs au nord, au-delà du 38e parallèle.

Dans les années 1960 et 1970, alors que la Guerre froide vit de nombreuses tensions entre les blocs idéologiques, les gouvernements de chaque camp envisagèrent le recours aux forces amphibies pour une variété de scénarios. Par exemple, la Chine crut bon de former des troupes amphibies, dans l’espoir de reprendre l’île de Taiwan, même si cette invasion ne se matérialisa jamais. Pour leur part, les forces amphibies américaines se déployèrent pour répondre à une variété de situations de menaces aux intérêts des États-Unis ou pour le maintien de la paix. La plus significative de ces missions se transforma en une amère campagne lors de la guerre du Vietnam, où des forces spéciales s’illustrèrent en plusieurs lieux afin d’appuyer d’autres forces américaines ou celles de la République du Vietnam (Sud). Du côté de l’URSS, le haut commandement soviétique décida d’abolir en 1959 la branche de la marine spécialisée dans les opérations amphibies, mais il revint sur sa décision en réactivant un corps d’infanterie navale en 1963.

Dans un environnement où nombreux sont les fleuves, les rivières, les canaux et autres deltas, les embarcations navales furent parties intégrantes des opérations amphibies menées quotidiennement lors de la Guerre du Vietnam.

La guerre amphibie: un avenir incertain?

L’intérêt pour le recours aux opérations amphibies fut renouvelé (ou redécouvert) lorsque la Grande-Bretagne voulut reprendre les îles Falkland perdues à la suite de l’invasion par les forces argentines en 1982. Bien qu’ayant été un succès, surtout face à un adversaire qui n’était pas reconnu pour être une puissance militaire majeure, l’opération démontra que, sans un appui aérien suffisant et sans navires spécialement conçus pour ce type d’opérations, l’idée même d’un assaut amphibie demeurait dépendante des ressources lui étant consacrées.

Lors de la décennie suivante, la montée inexorable des tensions au Moyen-Orient, notamment dans la région autour du Golfe Persique, devint de plus en plus préoccupante pour les gouvernements occidentaux, si bien que les Américains eurent recours à certaines reprises à des opérations amphibies pour influencer le cours des événements. Pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991), des forces amphibies américaines présentes dans les eaux non loin des côtes koweïtiennes avaient fini par persuader le haut commandement irakien qu’une invasion du Koweït occupé était fort probable. Ainsi, les Irakiens déployèrent l’essentiel de leurs forces blindées en prévision de cet assaut qui ne se matérialisa jamais, tandis que les Alliés contournèrent le Koweït par l’ouest pour envahir l’Irak et ainsi prendre l’ennemi à revers. Enfin, notons que lors de la seconde guerre contre l’Irak en 2003, un corps expéditionnaire de Marines fut déployé sur le flanc droit du front d’invasion américain et ces forces amphibies contribuèrent à la capture de la capitale irakienne de Bagdad.

En conclusion, mentionnons que depuis 1945, les avancées technologiques dans la marine, en particulier cette capacité à déployer rapidement des troupes au sol, le tout combiné à l’amélioration des tactiques de l’infanterie, ont fait en sorte que l’utilité de l’arme amphibie ne semble plus remise en question dans les esprits des commandants militaires du XXIe siècle. Bien entendu, seules les grandes puissances militaires peuvent entretenir, voire se payer le luxe de maintenir de telles forces spécialisées, mais le fait demeure qu’elles sont désormais parties intégrantes de l’ordre de bataille de ces puissances pour les guerres à venir.

À l'instar d'autres branches de l'armée, les coûts d'entretien d'unités amphibies spécialisées est élevé, mais certaines puissances plaident pour leur maintien par le fait que les guerres du XXIe siècle justifieront à nouveau leur utilisation, selon le type d'opérations à exécuter.