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La Croix de Victoria: les récipiendaires canadiens-français

La Croix de Victoria (Victoria Cross) est une décoration militaire décernée pour un acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi. Cette décoration britannique fut créée sous le règne de la reine Victoria et constitue la plus haute marque de reconnaissance attribuée à des militaires ou à des civils ayant servi dans les forces de l’Empire puis du Commonwealth britanniques. Trois militaires canadiens-français ont été décorés de la Croix de Victoria : le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet.

La Croix de Victoria

La Croix de Victoria est la plus haute distinction attribuée pour bravoure « en présence de l’ennemi » à des militaires ou à des civils membres des forces de l’Empire britannique et du Commonwealth. Cette médaille a préséance sur toutes les autres médailles, décorations et ordres civils et militaires dans le système honorifique britannique. La Croix de Victoria peut être décernée aux membres de tous les rangs. Tel que prescrit par la reine Victoria lors de sa création le 29 janvier 1856, son attribution ne doit tenir compte du grade, de l’appartenance ethnique, de la religion ou du statut social du récipiendaire.

L'avers et le revers de la croix de Victoria

La Croix de Victoria possède des particularités physiques uniques et aucune d’entre elles n’est identique. Elle est composée d’une croix pattée de fini brun foncé, aux dimensions de 41mm de hauteur par 36mm de largeur, coulée en principe du bronze de canons pris aux Russes lors de la guerre de Crimée (1853-1856). L’avers de la médaille présente un lion surmontant la couronne de Saint-Édouard avec l’inscription For Valour à la base. Au revers se trouve gravée dans un cercle en relief la date de l’acte accompli par le récipiendaire.

La monture est constituée d’une barrette de suspension droite ornée de feuilles de laurier à fentes intégrales sur l’avers. Au centre de la barrette est fixée une petite monture en « V » à laquelle est attaché un petit chaînon à un œillet en demi-cercle intégré à la branche supérieure de la croix pattée. Sont inscrits au revers de la barrette de suspension le nom du récipiendaire, son grade et le nom (ou numéro) de son régiment. Le ruban est cramoisi et a une largeur de 38mm. La Croix de Victoria a un poids de 27 grammes.

L’histoire d’une décoration: prestige et conditions d’attribution

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu  sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Les conditions d’attribution de la Croix de Victoria suivent un processus rigoureux. Dans un premier temps, des critères généraux établissent le cadre d’attribution, à savoir que cette médaille est accordée en vertu d’un « (…) acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi (…) » (NOTE 1), tel que défini dans l’ordonnance royale de 1856.

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux,  Ottawa

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux, Ottawa

Cela établi, un candidat à l’obtention de la Croix de Victoria, qu’il soit vivant ou décédé, doit obtenir une recommandation d’un officier au niveau régimentaire ou d’un équivalent, le tout appuyé par les comptes-rendus de trois témoins directs de l’événement. Le dossier du candidat monte ensuite dans la hiérarchie militaire pour aboutir au Secrétaire d’État à la Défense (le ministre). À ce niveau, les formalités sont remplies et le monarque confirme l’attribution en apposant sa signature sur un document officiel. Les attributions de la Croix de Victoria sont ensuite publiées dans la London Gazette avec la citation officielle décrivant l’acte de bravoure.

À titre de plus haute distinction du Royaume-Uni, la Croix de Victoria a préséance sur toutes les autres décorations et titres militaires combinés. Ce statut de la Croix de Victoria fait en sorte qu’elle est toujours la première à être portée sur une rangée de décorations. Le récipiendaire est autorisé en toutes circonstances à apposer les initiales « V.C. » à sa signature, et ces mêmes initiales ont préséance sur d’autres titres qu’il serait autorisé à inscrire. Depuis 1993, une Croix de Victoria canadienne a été créée en remplacement de la décoration britannique qui avait été abandonnée au début des années 1970. La nouvelle décoration a été pour la première fois dévoilée au public lors d’une cérémonie à Ottawa en 2008. Au moment de rédiger ces lignes, seulement 1,356 Croix de Victoria ont été décernées à 1,353 soldats (NOTE 2). Trois d’entre eux étaient des militaires canadiens-français.

Les faits d’armes

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

L’intérêt patrimonial pour la Croix de Victoria au Québec s’établit à travers l’interprétation et la commémoration des faits d’armes des trois récipiendaires canadiens-français que sont le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet. Les deux premiers étaient membres du 22e bataillon (canadien-français) (NOTE 3) et reçurent la décoration à titre posthume en 1918. Quant au capitaine Triquet, il l’a reçue en 1943 dans les rangs du Royal 22e Régiment. Leurs actions demeurent des exemples patents de vaillance et d’héroïsme dans des situations tragiques.

Dans la nuit du 8 au 9 juin 1918, dans la région d’Amiens en France, le caporal Joseph Kaeble, un vétéran du 22e, est installé dans une tranchée en première ligne où il commande une section de mitrailleurs Soudainement, l’artillerie ennemie déverse pendant près d’une heure un feu incessant sur la tranchée tenue par Kaeble et ses hommes. Lorsque le tir cesse, Kaeble constate qu’il est le seul soldat indemne de sa section. Étourdi, déboussolé, il regarde dans le no man’s land et voit des dizaines de soldats allemands approcher au pas de charge.

Le caporal Kaeble saute par-dessus le parapet en tenant son fusil-mitrailleur à la hanche. Il vide environ 20 chargeurs de 47 cartouches en direction de l’ennemi. Blessé plusieurs fois par des fragments d’obus et de bombes, il ne cesse de tirer. Puis, il tombe à la renverse dans la tranchée, grièvement blessé et les jambes brisées. Étendu sur le dos, il tire ses dernières cartouches par-dessus le parapet. Les Allemands reculent. Avant de s’évanouir, il hurle aux blessés qui l’entourent : « Tenez bon les gars! Ne les laissez pas passer! Il faut les arrêter! » Transporté à l’hôpital, le caporal Kaeble meurt de ses blessures le lendemain soir. Il est le premier militaire canadien de langue française à être décoré de la Croix de Victoria.

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Cet événement somme toute isolé met en relief l’horreur des combats qu’endurent les soldats du 22e bataillon en 1918. Le 8 août, le bataillon participe à la prise de la ville d’Amiens. Dans le cadre de cette offensive, le bataillon est chargé de nettoyer certains villages des alentours. Pour l’occasion, il reçoit l’appui de sept chars d’assaut. Disposés en ordre de bataille, les officiers et soldats du 22e se lancent à l’attaque. Parmi les officiers qui mènent la charge se trouve le lieutenant Jean Brillant.

Au tout début de l’avance, Brillant remarque qu’une mitrailleuse ennemie tient en échec le flanc gauche de sa compagnie, gênant considérablement la progression. Il se précipite seul vers elle, s’en empare et tue les deux mitrailleurs. Bien que blessé au bras gauche, il refuse de se faire évacuer et revient au combat le lendemain. Commandant cette fois deux pelotons au cours d’un combat à la baïonnette et à la grenade, il capture 15 mitrailleuses et fait 150 prisonniers.

Blessé le 9 août à la tête, il refuse une fois de plus d’être évacué. Pendant la journée, il mène une charge contre un canon qui tire de plein fouet sur son unité. Atteint cette fois au ventre par des éclats d’obus, il poursuit tant bien que mal son avance vers la pièce convoitée. Épuisé, il s’écroule finalement pour ne plus se relever. S’accrochant à la vie dans un hôpital de campagne durant quelques heures, il meurt le lendemain.  Par sa bravoure exceptionnelle dans l’accomplissement de son devoir, le lieutenant Brillant reçoit la Croix de Victoria à titre posthume. Au cours de cette bataille, le 22e bataillon perd 7 officiers et 262 hommes.

Les circonstances menant à la remise de la troisième Croix de Victoria à un militaire canadien-français se déroulent pendant la Seconde Guerre mondiale, sur le front d’Italie en décembre 1943. Dans les opérations en vue de préparer la capture de Rome, il faut sécuriser une série d’objectifs, dont la jonction des routes autour d’Ortona, près de la Mer Adriatique. Le Royal 22e Régiment hérite d’une mission visant à capturer un carrefour routier reliant Ortona au hameau de la Casa Berardi. Le secteur est occupé par des troupes d’élite que sont les parachutistes et les blindés de l’armée allemande. En ce 14 décembre 1943, la compagnie C est prête à l’assaut. Elle est commandée par le capitaine Paul Triquet, un militaire de carrière qui était sergent-major régimentaire au début de la guerre. Appuyée par un escadron de chars de l’Ontario Tank Régiment, la compagnie C attaque le point fortifié de la Casa Berardi.

Major Paul Triquet, VC, CD

Major Paul Triquet, VC, CD

Les difficultés commencent dès le début de l’assaut. Faisant face à un petit ravin fortement défendu de l’autre côté, le détachement de Triquet est soumis à un feu violent de mitrailleuses et de mortiers. Tous les officiers de la compagnie et 50% des hommes sont tués ou blessés dans les premiers instants. De plus, les manœuvres de l’ennemi isolent la compagnie C du reste du régiment.  Voyant que la situation devient critique, le capitaine Triquet rallie ses hommes par ces mots : «Nous sommes encerclés. L’ennemi est en avant, en arrière et sur nos flancs. L’endroit le plus sûr, c’est l’objectif.».

À ce moment, la compagnie se trouve à 1,600 mètres de la Casa Berardi. Il ne reste qu’une trentaine d’hommes dont un officier et deux sergents pour les commander. Encerclé avant d’avoir atteint l’objectif, Triquet ordonne une seconde charge sur celui-ci. Suivi de ses hommes, il s’élance et enfonce la résistance ennemie. Au cours de cet engagement, quatre chars allemands sont détruits et plusieurs postes de mitrailleuses ennemis sont réduits au silence. En prévision d’une contre-attaque, le capitaine Triquet organise immédiatement sa poignée d’hommes en un périmètre défensif autour des chars d’assaut restants et transmet le mot d’ordre: «Ils ne passeront pas!».

Une contre-attaque allemande appuyée de chars d’assaut est déclenchée presque immédiatement. Le capitaine Triquet tire sur l’ennemi. L’officier est partout, encourageant ses hommes et dirigeant la défense. Ceux-ci utilisent toutes les armes qui leur tombent sous les mains. Cette attaque et celles qui suivent sont repoussées avec des pertes élevées. Isolés du reste du monde, le capitaine Triquet et sa petite troupe tiennent bon contre des forces supérieures en nombre. Le Royal 22e Régiment parvient finalement à rompre l’encerclement de sa compagnie C et la Casa Berardi est capturée.

Lorsqu’elle est relevée le lendemain, la compagnie C ne compte plus que 15 hommes et une poignée de blindés canadiens. La Casa Berardi a été prise sous la direction inspirée du capitaine Triquet. Ce faisant, la route pour l’attaque contre l’embranchement vital d’Ortona est dégagée, ce qui ouvre ultimement la voie vers Rome. Pour son héroïsme, le capitaine Triquet est décoré de la Croix de Victoria. On lui apprend ensuite que sa compagnie a eu 23 soldats tués et 107 blessés.

Mise en valeur de l’héroïsme: les récipiendaires canadiens-français

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

Quelques éléments tangibles témoignent d’une volonté de commémorer les exploits de ces héros. On trouve aujourd’hui des rues Kaeble ou Joseph-Kaeble à Québec, Rimouski et Sayabec, de même qu’un mont Kaeble à proximité de la Base des Forces Canadiennes Valcartier, et un lac Kaeble dans la réserve faunique des Laurentides. À Montréal, la rue Jean-Brillant est une artère importante au cœur du campus de l’Université de Montréal. De plus, des bâtiments publics ont également baptisés en leurs noms. Par exemple, la Maison Paul-Triquet, qui a ouvert ses portes en 1987 à Québec, est un centre d’hébergement rattaché au Centre hospitalier universitaire de Québec qui est financé par Anciens Combattants Canada et accueille des anciens combattants pour des soins de longue durée. Des monuments, statues, plaques et diverses inscriptions entretiennent également leur souvenir.

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux valeureux à Ottawa qui commémore l’action marquante de 14 militaires dans l’histoire du Canada comprend des bustes du caporal Joseph Keable et du Major Paul Triquet. La Croix de Victoria est aussi gravée en évidence sur les pierres tombales de Jean Brillant et Joseph Keable situées respectivement dans les cimetières de Wancquetin et de Villiers-Bretonneux en France. Le Musée du Royal 22e Régiment à la Citadelle de Québec conserve précieusement les Croix de Victoria de ses membres récipiendaires et une exposition en ses murs raconte cette épopée. Les cendres du major Paul Triquet reposent également à la Citadelle, au Mémorial du Royal 22e Régiment. Les mess des officiers et des adjudants et sergents à la Citadelle entretiennent chacun leur Galerie des Croix de Victoria où sont exposés des portraits et peintures des récipiendaires.

Un autre élément de la mise en valeur patrimoniale des souvenirs attachés à la Croix de Victoria est constitué du cours d’« endoctrinement régimentaire » donné chaque année par l’historien officiel du Royal 22e Régiment. Les faits d’armes y sont racontés et analysés en présence des élèves futurs officiers du Régiment, le tout dans le but de transmettre un esprit de corps. Pour sa part, le ministère canadien des Anciens combattants publie et met à jour une variété de documents et d’outils pédagogiques racontant les exploits de ces militaires.

Le Cimetière Québec

Le cimetière Québec

 

Le Cimetière Québec (Quebec Cemetery) est un cimetière militaire administré par la Commission des Champs de bataille britanniques (Commonwealth War Graves Commission, CWGC). Localisé près du village de Chérisy dans le département du Pas-de-Calais (France), le cimetière rassemble des sépultures de soldats canadiens morts pendant la Première Guerre mondiale. Une majorité des combattants qui y sont enterrés étaient des francophones du 22e bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Ce bataillon fut anéanti lors de la bataille de Chérisy des 27 et 28 août 1918. Jusqu’à ce jour, Chérisy constitue l’une des pires défaites de l’histoire militaire du Québec. Le Cimetière Québec est un rare lieu de mémoire de cette tragédie.

Le Cimetière Québec

Le Cimetière Québec fut pour la première fois baptisé Quebec Cemetery par le service toponymique de la CWGC, lors de son aménagement en 1918. On y avait enterré une partie des soldats des 22e et 24e bataillons (NOTE 1) tombés à la bataille de Chérisy des 27 et 28 août. Le cimetière reçut ce nom car les soldats de ces unités provenaient de la province de Québec. Il est situé sur le territoire de la commune de Chérisy dans le département du Pas-de-Calais (Nord de la France), à une quinzaine de kilomètres au sud-est d’Arras sur la route Arras-Cambrai. Celle-ci constituait l’axe d’avance du Corps expéditionnaire canadien vers l’Allemagne à la fin de la Première guerre mondiale.

Le plan du Cimetière Québec élaboré par le major G. H. Goldsmith  de la Commonwealth War Graves Commission.

Le plan du Cimetière Québec élaboré par le major G. H. Goldsmith de la Commonwealth War Graves Commission.

D’une superficie de 841 mètres carrés, le Cimetière Québec est relativement petit et discret dans le paysage des cimetières militaires qui parsèment la région. Il est difficile d’y accéder, car il est localisé dans un champ aux accès routiers presque nuls. Après avoir emprunté la Route départementale 38 (D. 38), entre Chérisy et Hendecourt-les-Cagnicourt. il est recommandé de laisser la voiture puis de poursuivre à pied sur un sentier terreux sur un kilomètre, ce qui représente une marche d’environ quinze minutes.

Le plan du cimetière fut élaboré par G. H. Goldsmith, un officier de l’armée britannique ayant travaillé à l’aménagement d’une soixantaine de cimetières militaires de la Première Guerre mondiale en France et en Belgique. En majorité de nationalités canadiennes, à l’exception de six soldats britanniques qui y reposent, le cimetière rassemble 195 sépultures dont douze n’ont pas été identifiées. Tous les soldats enterrés sont tombés lors de la guerre de 1914-1918, entre le 26 août et le 28 septembre 1918.

Comme il est de tradition pour l’ensemble des cimetières et mémoriaux militaires du Commonwealth britannique, une Croix du Sacrifice en pierre y est érigée avec une épée métallique incrustée. La Croix est aménagée entre deux frênes au milieu des sépultures. Un petit muret de briques rouges circonscrit le périmètre. Deux plaques identifiant le nom du lieu sont visibles à l’entrée. Les sépultures sont alignées sur quatre rangées. Lorsque possible, sur chaque pierre tombale, le nom du défunt y est indiqué, de même que son grade, son matricule, son unité d’appartenance et la date du décès. D’autres informations complémentaires, telles la nationalité et certaines écritures à caractère plus personnel, peuvent apparaître.

De 700 à 39 soldats : brève anthologie d’un massacre

Croquis du front réalisé par un officier du 22e bataillon

Croquis du front réalisé par un officier du 22e bataillon

Le Cimetière Québec rassemble principalement des corps de soldats canadiens tombés lors de la bataille de Chérisy des 27 et 28 août 1918. Cet assaut faisait partie d’un ensemble d’affrontements menés par le Corps canadien à partir de la ville d’Arras, dans le but de chasser les Allemands de la Somme et de la Picardie à la fin de la guerre. Ceux-ci s’étaient solidement retranchés sur une série de positions défensives nommées la Ligne Hindenburg. Ces positions étaient jugées imprenables, en particulier dans le sous-secteur de la ligne Drocourt-Quéant, où se trouve le village de Chérisy.

Le lieutenant-général Sir Arthur Currie, commandant du Corps  expéditionnaire canadien (1917-1919)

Le lieutenant-général Sir Arthur Currie, commandant du Corps expéditionnaire canadien (1917-1919)

Le commandant du Corps canadien, le lieutenant-général Sir Arthur Currie, ordonne l’assaut de la ligne Drocourt-Quéant le 26 août. Les soldats du 22e bataillon, qui sortent à peine de la bataille d’Amiens (NOTE 2) deux semaines auparavant, reçoivent l’ordre d’attaquer le lendemain, avec comme objectif la prise de Chérisy. L’assaut débute le 27 à 10h, en plein jour sous un ciel ensoleillé. Malgré les pertes, les soldats canadiens-français prennent Chérisy, mais un violent contre-barrage d’artillerie suivi d’un assaut d’infanterie ennemi le lendemain les repousse presque à leurs positions de départ. Chérisy est un véritable enfer pour les combattants du 22e.

Des 650 hommes et 23 officiers qui partent à l’assaut le 27 août, il en reste 39 en fin de journée le lendemain. De ce nombre, tous les officiers sont morts, blessés ou portés disparus. En l’absence d’officiers, les 39 survivants qui se présentent à l’appel (Roll Call) après la bataille sont commandés par le sergent-major de compagnie Joseph Pearson. Les rapports subséquents sur les pertes annoncent que le 22e bataillon a finalement perdu 53 tués et 108 blessés le 27, puis 52 tués et 92 blessés le 28 août.

Photo du major Georges P. Vanier prise en juin 1918, quelques  semaines avant l'assaut sur Chérisy

Photo du major Georges P. Vanier prise en juin 1918, quelques semaines avant l’assaut sur Chérisy

Nombreux sont les combattants qui s’illustrent à Chérisy. Le major Georges Vanier, futur Gouverneur Général du Canada, perd sa jambe droite et le soldat qui tente de lui porter secours est tué sur lui. L’officier médical du bataillon, le docteur de Québec Albéric Marin, va même aller jusqu’à enlever ses insignes de la Croix-Rouge et courir en première ligne pour prendre le commandement de ce qui reste du 22e. Il est lui aussi blessé au combat.

Quant au major Arthur Dubuc, le commandant du bataillon au début de l’assaut, il est frappé de plein fouet par une balle à l’œil. Il doit laisser son poste au major Vanier qui tombe peu de temps après. Le lieutenant Rodolphe « Roddy » Lemieux, fils de l’ancien ministre et sénateur libéral Rodolphe Lemieux, est tué au début de l’assaut, presque en même temps que son ami le lieutenant Louis-Stanislas Viens, un jeune officier de Lévis. De son poste de commandement, le brigadier-général Thomas-Louis Tremblay, qui avait commandé le 22e bataillon pendant deux ans et demi, dirige la brigade dans laquelle opère son ancienne unité (NOTE 3). Il voit son vieux bataillon et les hommes avec lesquels il a servi se faire massacrer sous ses yeux.

Constatant la gravité de la situation, le commandant du 24e bataillon voisin (Victoria Rifles of Montreal), le lieutenant-colonel William Hew Clark-Kennedy, se rue sur les positions du 22e. Son but : rallier un par un les survivants du bataillon canadien-français dépourvu de chefs. Pour avoir réussi à garder la cohésion de ses hommes, improvisé un nouveau bataillon mixte francophone et anglophone en pleine bataille et pour avoir maintenu son front, Clark-Kennedy sera décoré de la Croix de Victoria.

La valeur patrimoniale du cimetière

Over the Top, par le peintre belge Alfred Bastien, 1918.

Over the Top, par le peintre belge Alfred Bastien, 1918.

Le Cimetière Québec est l’un des 861 cimetières dans lesquels sont enterrés des soldats canadiens tombés pendant la Première Guerre mondiale en France et en Belgique. Il s’agit d’un livre d’histoire à ciel ouvert. La concentration d’un nombre important de corps sur ce site témoigne de la férocité de la bataille. Très calme aujourd’hui, le site représentait à l’été de 1918 l’exemple typique d’un champ de bataille de la guerre des tranchées. Trous d’obus, fils de fer barbelés, corps à perte de vue, bruit infernal.

L’objectif initialement fixé par le commandement avait été atteint, puis perdu le lendemain. À cette défaite amère s’ajoutent des pertes effarantes pour le 22e bataillon. L’unité a été anéantie et c’est ce qu’il importe de lire entre les lignes du Cimetière Québec. C’est l’horreur de la bataille d’Arras, dont Chérisy était un objectif. Le but étant de percer la fameuse Ligne Hindenburg. Ce cimetière a aussi la caractéristique de posséder à la fois un nom francophone et d’y concentrer un grand nombre de sépultures de soldats canadiens-français, la plupart de la province de Québec. À notre connaissance, c’est pour ainsi dire le seul cimetière canadien de la guerre de 1914-1918 à posséder ces caractéristiques.

Efforts de mise en valeur

La question de la mise en valeur du Cimetière Québec est problématique à plus d’un égard. D’abord, le cimetière est « mis en valeur » dans le cadre des travaux d’entretien et de restauration menés par le personnel britannique de la CWGC. À ce titre, le gouvernement canadien, de même que d’autres États membres du Commonwealth, contribuent chaque année au budget de la CWGC. Par contre, le cimetière est situé au milieu d’un champ. Les agriculteurs y travaillent et l’état des routes dans le secteur ne permet pas d’y avoir un accès direct.

Au-delà de la mise en valeur physique du lieu, peu est fait au Québec et au Canada pour entretenir le souvenir du Cimetière Québec et de la bataille de Chérisy. En raison des pertes et de l’objectif non atteint, cet affrontement peut être considéré comme l’une des pires défaites de l’histoire militaire du Québec. Pendant longtemps, l’évocation de la bataille de Chérisy était un sujet tabou parmi les vétérans du 22e bataillon devenu le Royal 22e Régiment. La littérature sur le sujet est également peu éloquente. Les rares auteurs qui s’y sont risqués, pour certains des vétérans du 22e, ont évité d’approfondir le sujet, de peur de heurter des sensibilités.

Malgré le fait que le cimetière soit situé sur un point culminant du champ de bataille, la fréquentation du site pose un autre problème. Si l’on se fie au registre des visiteurs que renferme chaque cimetière sous administration de la CWGC, une poignée seulement se rend au Cimetière Québec chaque année. Par ailleurs, la bataille de Chérisy n’est pas enseignée dans les livres d’histoire, contrairement à d’autres épisodes de l’histoire militaire du Québec. La mise en valeur du Cimetière Québec est donc tributaire d’une mise en valeur des événements, chose qui ne s’est à peu près jamais faite.

En résumé, aucune mise en valeur sérieuse ne s’est faite au Québec, ni au Canada. Aucun monument, statue ou plaque n’évoque l’affrontement de façon explicite. Aucune cérémonie civile ou militaire ne commémore la tragédie. Le Cimetière Québec ne fait pas partie du circuit touristique qu’empruntent les Canadiens qui se déplacent en France et en Belgique pour visiter les champs de bataille de la guerre de 1914-1918. On connaît les batailles de Vimy, Beaumont-Hamel, Ypres et les cimetières et mémoriaux qui leur sont associés. Cependant, la bataille de Chérisy vécue à travers le Cimetière Québec demeure une étape inexplorée, voire ignorée.

La Citadelle de Québec

La Citadelle de Québec est la plus importante fortification construite au Canada encore administrée par des militaires en service actif. Érigée au sommet du Cap-Diamant, elle est adjacente aux Plaines d’Abraham et s’intègre au système des anciennes fortifications de la ville. La Citadelle fut construite par les Britanniques au début du XIXe dans le but de protéger Québec contre une éventuelle invasion américaine. De nos jours, le Royal 22e Régiment des Forces canadiennes y tient garnison et elle abrite l’une des résidences officielles du Gouverneur général du Canada. La Citadelle de Québec est reconnue comme lieu historique national du Canada.

La Citadelle en bref

Surnommée la « Gibraltar de l’Amérique », la Citadelle de Québec est la plus importante fortification érigée au Canada. On la décrit comme une forteresse de type « enfoncée » ou de « surface plane » typique de ce genre de constructions de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Elle fut construite au sommet du Cap-Diamant, à 100 mètres au-dessus du niveau de la mer, durant la période coloniale britannique, sous la direction d’un officier des Royal Engineers, le lieutenant-colonel Elias Walker Durnford. Sa forme quelque peu étoilée s’inspire des travaux de fortifications de l’ingénieur français Sébastien Le Prestre de Vauban au XVIIe siècle. Occupant une surface de 37 acres (2,3 kilomètres carrés), la Citadelle est un polygone irrégulier à quatre façades caractérisées par une géométrie du flanquement, dont chaque angle constitue un bastion ou demi-bastion.

La Citadelle a été construite entre 1820 et 1831 en ce qui concerne les murs extérieurs, et les travaux se sont terminés en 1851, avec la finalisation des bâtiments internes. Bâtie au coût approximatif de 35 millions de dollars en valeur d’époque, la Citadelle fut édifiée afin de protéger la Ville de Québec et l’embouchure du fleuve Saint-Laurent à cet endroit contre une nouvelle invasion américaine à la suite des guerres de 1775-1776 et de 1812.

Redoute du Cap-Diamant

Redoute du Cap-Diamant

Le côté sud est protégé par les obstacles naturels que sont la falaise du Cap-Diamant et le fleuve Saint-Laurent. Les façades est, ouest et nord sont défendues par quatre principaux bastions dotés de lourdes pièces d’artillerie, permettant à la fois la défense du fleuve et celle à l’intérieur des terres. À cela, s’ajoutent trois courtines et un large système de fossés et de ravelins triangulaires en terre orientés vers l’extérieur de la forteresse. Les pierres employées pour la construction de la Citadelle proviennent de trois endroits principaux : Cap-Rouge, Neuville et L’Ange-Gardien. L’intérieur des bâtiments et des casemates est quant à lui majoritairement lambrissé de briques. Cette brique provient essentiellement d’Écosse, ayant servi de lest aux navires qui revenaient au Canada après avoir livré leurs cargaisons.

La majorité des 25 bâtiments de la Citadelle, tous équipés de meurtrières, ont été érigés par les Britanniques. Deux d’entre eux sont plus anciens et datent du Régime français. Il s’agit de la redoute du Cap-Diamant, située dans le bastion du Roy, et de la poudrière localisée dans le bastion du Prince de Galles, respectivement construits en 1693 et 1750. En ses murs se trouvent également le quartier-général et le Musée du Royal 22e Régiment, ce qui en fait une base militaire active des Forces canadiennes.

L’histoire de la Citadelle: une évolution « statique »

Après la conquête de la colonie par les Britanniques dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le problème de la défense de Québec s’était accentué. Les craintes d’une tentative française de reprise de la colonie, l’éventuel soulèvement de la population francophone locale et les guerres menées contre les Américains avaient forcé les Britanniques à élaborer une nouvelle stratégie défensive pour Québec. En dépit des contraintes financières que connaissait la Grande-Bretagne à l’époque, l’idée d’améliorer le système défensif de Québec par la construction d’une citadelle était donc dans l’air.

De 1778 à 1783, en pleine guerre d’indépendance américaine, des ouvrages et réduits en bois et terre avaient été aménagés sur le Cap-Diamant sous la direction de l’ingénieur William Twiss. C’était l’époque de la fameuse « citadelle temporaire ». Les successeurs de Twiss, entre autres les ingénieurs Gother Mann et E. W. Durnford, avaient d’emblée accepté l’idée d’intégrer aux ouvrages à construire l’ancien système de défense français surnommé l’« enceinte » qui datait de 1745. La valeur stratégique du Cap-Diamant amenait naturellement à cette conclusion.

Les fossés de la Citadelle

Les fossés de la Citadelle

La nouvelle citadelle devait s’harmoniser avec les structures défensives existantes. Elle devait être à la fois un grand maillon intégré à la longue chaîne des remparts améliorés de la ville, tout en étant autonome afin d’assumer le rôle de refuge ultime à la garnison en cas d’attaque. La Citadelle de Québec ne devait pas nécessairement être perçue comme l’élément central de la défense de Québec, mais davantage comme un élément ayant à la fois les rôles d’appui aux remparts existants et de pièce maîtresse du système. La Citadelle construite à partir de 1820 par Durnford était le point final de l’amélioration du système défensif imaginé par Mann.

C’est essentiellement la garnison militaire qui a fournit la main-d’œuvre pour la réalisation de la Citadelle. Conçue également pour servir de caserne et de dépôt d’armes, la Citadelle pouvait accueillir entre 1,000 et 1,500 militaires avec leurs équipements. Cependant, il était rare que tous les effectifs soient stationnés à cet endroit. La garnison britannique de Québec au milieu du XIXe siècle était dispersée entre la Citadelle, la caserne des Jésuites (l’actuel Hôtel de Ville) et le Parc de l’Artillerie.

Bien qu’elle ne fut jamais soumise au test de la bataille, et même si son rôle a évolué au fil du temps, la Citadelle a été militairement occupée sans interruption. Les années qui suivirent son achèvement furent marquées par des modifications au système défensif de la Ville de Québec et des environs. Par exemple, les pièces d’artillerie des bastions pouvaient être remplacées par d’autres, plus modernes. Le contexte tendu de la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865) incita les autorités britanniques à renforcer le dispositif défensif. De 1865 à 1871, trois forts furent construits de l’autre côté du fleuve en appui à la Citadelle sur les hauteurs de la Pointe-Lévis (ex: le Fort No. 1 de Lauzon).

Badge of the Van Doos

Insigne du Royal 22e Régiment

La Confédération, en 1867, et l’amélioration des relations avec les Etats-Unis, amenèrent la Grande-Bretagne à diminuer ses efforts pour la défense du Canada. La garnison britannique quitta progressivement Québec à partir de 1871. La Citadelle fut alors reconvertie en école d’artillerie pour la nouvelle Milice canadienne. Le site demeurait également un endroit de choix pour l’entraînement de base de l’infanterie. Il occupe d’ailleurs encore cette fonction.

C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1920, que le Royal 22e Régiment (R22R) fut officiellement affecté à la Citadelle. Il y réside toujours depuis. La forteresse demeure une base militaire active des Forces canadiennes et c’est le 2e bataillon du R22R qui y a établi son quartier-général. La Citadelle de Québec a vu en ses murs se dérouler des événements historiques majeurs, telles les conférences de Québec de 1943 et 1944, où se sont prises des décisions sur les stratégies militaires des forces alliées pour la guerre en Europe. Enfin, le gouverneur Lord Dufferin (1872-1878) fit de la Citadelle une résidence officielle du représentant du monarque britannique au Canada.

La valeur patrimoniale de la Citadelle

La Citadelle de Québec est un ensemble patrimonial du gouvernement fédéral, classé comme lieu historique national du Canada. Cette classification fut attribuée en raison de son importance historique, mais également à cause de son intérêt sur le plan architectural et de la situation centrale qu’elle occupe aujourd’hui dans l’espace urbain de Québec. En effet, la Citadelle est aujourd’hui un lieu incontournable pour la connaissance et la découverte de l’histoire militaire, tant de la Ville de Québec que du Canada. Faisant partie du quartier historique de l’Arrondissement du Vieux-Québec, lui-même inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, la Citadelle est sans contredit un pôle d’attraction touristique majeur.

La Citadelle rappelle la problématique, à l’époque de son érection, de la défense de Québec et de l’ensemble de la colonie. Du temps de la Nouvelle-France jusqu’aux régimes britannique puis canadien, la Citadelle fut le pivot du système défensif, comme en témoignent les investissements massifs dont elle a été l’objet, en matière de travaux de fortifications. Son imposante présence au sommet de la falaise du Cap-Diamant rappelle également l’importance stratégique du lieu, de l’époque du gouverneur de Frontenac jusqu’à la fondation du Canada moderne en 1867.

Memorial Chapel (Vimy)

Memorial Chapel (Vimy)

D’autres bâtiments et symboles divers, intégrés au site, contribuent à mettre en valeur différents aspects du patrimoine militaire canadien. Par exemple, la Croix de Vimy rappelle le sacrifice des soldats canadiens morts à la guerre de 1914-1918. La tenaille, une ancienne prison militaire construite en 1842, évoque les difficultés de la vie de soldat. Sur la face sud se trouve un long bâtiment datant de 1831 et divisé en trois corps de logis distincts soit la résidence du Gouverneur général près du Bastion du Roi, puis celle du commandant et les quartiers et le Mess des Officiers du Royal 22e Régiment. Un hôpital militaire achevé en 1849 sert aujourd’hui de quartier-général au Royal 22e Régiment.

En définitive, la Citadelle de Québec représente en soi un chef-d’œuvre d’architecture militaire. Intégrée au paysage urbain, « enterrée » dans la falaise du Cap-Diamant et disposant de plus d’une ligne de défense, elle incarne une somme de connaissances architecturales et militaires en vogue à l’époque de sa fondation. Elle est également le symbole ultime de la présence militaire britannique à Québec, voire au Canada, avant la Confédération.

Rendre vivante la Citadelle

La Citadelle de Québec est aujourd’hui l’un des rares endroits au Québec où se croisent sur une base quasi permanente les civils et les militaires. Étant une base militaire active, la présence de soldats va de soi, mais les civils contribuent également à rendre vivant ce haut lieu de patrimoine au cœur de la Ville de Québec. Pendant la période estivale, les soldats du Royal 22e Régiment, qui considèrent la Citadelle comme leur Maison mère, perpétuent les traditions militaires par la présentation publique de cérémonies comme la Retraite et la Relève de la Garde. Ces cérémonies de changements de corps de garde reprennent les traditions britanniques du XIXe siècle. Les belles tenues, les instruments de musique et le bouc régimentaire attirent toujours des foules importantes de touristes.

La Citadelle de Québec

La Citadelle de Québec

D’autre part, le Musée du Royal 22e Régiment, fondé en 1950, possède des collections prestigieuses d’armes, d’uniformes, de médailles et de manuscrits, couvrant plus de 300 ans de vie militaire dans la Vieille Capitale. Traitant des périodes française, britannique et canadienne de l’histoire de Québec, cette institution possède le statut officiel de Musée des Forces canadiennes.

La mise en valeur du patrimoine de la Citadelle est aussi appuyée par l’organisation à l’année de visites guidées des lieux à l’intention du grand public comme des groupes scolaires. La visite comprend, selon les clientèles, l’exploration des lieux, des jeux éducatifs ou encore des pièces de théâtre. En parallèle de ces stratégies de diffusion, le ministère de la Défense nationale s’apprête, au moment de rédiger ces lignes, à injecter une somme de 100 millions de dollars sur dix ans pour d’urgents travaux de rénovation à la Citadelle.

En résumé, tout en ayant contribué à renforcer la défense côtière et terrestre du site à une autre époque, la Citadelle est aujourd’hui un bien patrimonial incontournable de la Ville de Québec et de sa région.

Bibliographie

CHARBONNEAU, André, Yvon Desloges et Marc Lafrance, Québec, ville fortifiée, du 17e au 19e siècle, Ottawa : Parcs Canada, 1982. 491 pages.

CHARTRAND, René. Le patrimoine militaire canadien. D’hier à aujourd’hui. Tome II. 1755-1871, Montréal, Art Global inc, 1995. 238 pages.

DESLOGES, Yvon, Les forts de la pointe Lévys, Étude en archéologie, architecture et histoire, Lieux historiques nationaux, Service des parcs, Environnement Canada, Ottawa, 1991. 73 pages.

FILTEAU, Gérald. Par la bouche de mes canons! La ville de Québec face à l’ennemi, Sillery, Septentrion, 1990. 271 pages.

HOGG, Ian, Fortifications: histoire mondiale de l’architecture militaire, Paris, Atlas, 1983. 256 pages.

SANTERRE, Simon, Le patrimoine archéologique des fortifications au Québec, Inventaire des sites archéologiques du Québec, Québec, Ministère de la Culture des Communications et de la Condition féminine. 154 pages. Disponible en ligne sur le site du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition Féminine du Québec : http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index

Quand le 22e bataillon (canadien-français) se fit massacrer : la bataille de Chérisy ou la mémoire québécoise impossible

Causerie prononcée au Collège Royal Militaire de Kingston (octobre 2007)

Bonjour Mesdames et Messieurs,

Lors du premier colloque d’histoire militaire tenu à l’Université du Québec à Montréal en 1994, le journaliste et historien Pierre Vennat avait affirmé que les Québécois ont un passé militaire, mais ne le connaissent pas suffisamment.

Douze ans plus tard, à la lumière des récentes recherches, son affirmation mérite d’être nuancée. Des maisons d’édition québécoises spécialisées en histoire militaire ont vu le jour, je pense notamment à Athéna et au Méridien, et un plus grand nombre d’étudiants s’est également intéressé à ce champ de la recherche. Par contre, il est vrai qu’en rapport avec ce qui s’écrit et s’enseigne au Canada anglais, l’histoire du passé militaire québécois reste encore à écrire et à être enseignée. Elle doit être également valorisée en rapport aux autres champs de la recherche telle l’histoire sociale, religieuse, économique, etc.

Je profite des minutes qui me sont allouées afin de vous entretenir de certaines réflexions qui me tiennent à cœur à l’égard de cette histoire militaire qui, dans une certaine mesure, demeure largement méconnue, voire mal-aimée.

J’attire votre attention sur un épisode particulier de l’histoire militaire du Québec au temps de la Grande Guerre de 1914-1918. Il s’agit d’un épisode qui, je pense, est somme toute méconnu de la plupart des Québécois, mais qui est en quelque sorte l’un des affrontements les plus tragiques et sanglants qu’ont connu nos ancêtres. Je parle ici de la bataille de Chérisy, qui se déroula en France, les 27 et 28 août 1918.

Sur le front intérieur, l’année 1918 avait bien mal débuté au Québec. La guerre n’avait que trop duré et les Canadiens français digéraient mal l’imposition de la conscription. Entre temps, loin et assez ignorants des débats houleux du Québec, les soldats canadiens-français du 22e bataillon se préparaient une fois de plus à aller au feu.

Dans le cadre des offensives des Alliés à l’été 1918, le commandant en chef, le maréchal Ferdinand Foch, voulait à tout prix faire craquer la terrible ligne de fortifications allemandes nommée la « Ligne Hindenburg ». Dans ce contexte, le Corps d’armée canadien tenait le front à la hauteur d’Arras, un peu à l’est de la crête de Vimy. Bon nombre de généraux alliés et allemands s’entendaient pour dire que le point le plus fort de la Ligne Hindenburg se trouvait justement à la hauteur d’Arras.

Comme par hasard, ordre avait été donné au 22e bataillon de faire sa part en s’emparant d’un des points les plus dangereux du secteur le plus dangereux de la Ligne Hindenburg, à savoir un assaut frontal contre le bourg de Chérisy, situé quelques kilomètres à l’est de la ville d’Arras. Le but n’est pas ici de faire le diagnostic de cette bataille, car elle n’était pas en soi si différente d’autres combats en 1918. Après une attaque, il y avait l’inévitable contre-attaque de l’ennemi, sur un terrain défoncé par les obus, jonché de cadavres, où les soldats des deux camps doivent en plus endurer les aléas de la température.

Ce sont peut-être les statistiques émanant de cette bataille qui frappent initialement l’imaginaire sur Chérisy. Par exemple, dès 700 soldats du 22e bataillon qui prirent part à l’assaut du 27 août en fin d’avant-midi, il en restait 39 le lendemain en fin de soirée. Les officiers qui dirigeaient l’unité étaient tous morts ou grièvement blessés. La réalité en cette fin de journée du 28 août fut que les restants du 22e étaient confinés dans des trous d’obus à quelques mètres des lignes ennemies. Au moment de la relève, le 22e est sous les ordres d’un sergent nommé Joseph Pearson, alors le plus haut gradé du bataillon encore debout.

Voilà pour les faits, vulgairement résumés. Question classique en ce qui a trait à la mémoire : que nous reste-t-il de Chérisy? Au moment où nos victoires militaires tombent dans l’oubli, à une époque où peu de Québécois se présentent aux diverses cérémonies du 11 novembre, et au moment où l’histoire militaire est encore peu enseignée dans nos écoles primaires et secondaires par exemple, qu’allons-nous faire avec l’un des pires désastres militaires de notre histoire contemporaine?

Symbole fragile, mais permanent de l’événement, le Quebec Cemetery (Cimetière Québec), situé sur le champ de bataille de Chérisy, nous apprend néanmoins qu’en bordure d’une route terreuse et abandonnée de France, reposent 195 soldats canadiens, dont beaucoup appartenaient au 22e bataillon. Sous le prétexte trop souvent entendu et écrit que ce n’était pas « notre guerre », que les vrais enjeux pour nous, les Québécois d’héritage canadien-français, étaient ceux de la conscription et de la résistance passive, peut-on réellement se payer le luxe d’oublier une tragédie de la sorte?

Sans juger les motifs qui poussèrent ces jeunes volontaires canadiens-français à s’enrôler, ne devrions-nous pas au contraire témoigner une reconnaissance, si minime soit-elle, pour ce que les soldats du 22e ont accompli? Peut-on dans ce contexte parler de ce que j’appelle la « mémoire impossible », c’est-à-dire une mémoire de la guerre qui ne passe tout simplement pas chez nous?

Je sens qu’au Québec il y a encore de larges pans de notre société qui demeurent réfractaires à la diffusion d’une certaine connaissance sur ce sujet. S’agit-il de paranoïa de ma part? Je l’aurais sans doute cru lors de mes premières années de recherche. Mais après quinze ans à étudier les archives, à lire sur l’histoire militaire du Québec et du Canada, je pense que les Québécois ont un certain rattrapage à faire, et ce, tant au niveau des connaissances de ce passé, mais surtout pour la construction d’une mémoire en devenir de la guerre.

Mais rassurez-vous, le fait qu’on ne parle pas de Chérisy n’est pas de votre faute! Les historiens qui travaillent dans l’armée, et en particulier au sein du régiment qui est ici à l’honneur, et qui existe toujours, n’en parlent quasiment pas. C’est normal, fierté régimentaire oblige, vous ne verrez pas souvent les membres d’un régiment descendre dans la rue et clamer haut et fort leur fierté de s’être fait casser la gueule sur un champ de bataille.

Pourtant, nombreux sont les exemples tirés de l’histoire militaire récente où les Canadiens se firent casser la gueule. Le raid désastreux sur la plage de Dieppe le 19 août 1942, où les Canadiens durent abandonner les corps de centaines de soldats tués, sans compter les blessés ni les prisonniers, est passé à la légende. À lui seul, le régiment canadien-français des Fusilliers Mont-Royal perd 88 % de ses effectifs en 9 heures de combat. Pourtant, des noms tels celui de Dieppe sont connus au Québec.

Un autre exemple concerne les Terre-Neuviens. Ceux-ci vouent un culte à la tristement célèbre bataille de Beaumont-Hamel du 1er juillet 1916. À 7 h 30, le matin de l’assaut, il y avait environ 900 soldats du Newfoundland Regiment qui mirent baïonnettes au canon et sortirent de leurs tranchées. Trente minutes plus tard, il en restait environ 70. Défaite sanglante, véritable massacre, tous les Terre-Neuviens connaissent le nom de Beaumont-Hamel, même qu’ils ont transformé le champ de bataille d’autrefois en un centre d’interprétation historique dès plus convaincant et émouvant. Ils ont même une université nommée Memorial University, en référence à cette tragédie.

Cela dit, je ne prétends pas qu’il faille se faire à tout coup dégommer sur un champ de bataille pour célébrer le souvenir de ceux qui périrent. En fait, Chérisy fait partie d’une réflexion d’ensemble qui mérite d’être faite sur la complexité des rapports qu’entretient la société québécoise d’aujourd’hui face à son passé militaire.

La réflexion en est encore au stade de la genèse en ce qui me concerne, mais rien n’empêche de se questionner. Pour tenter de trouver des explications à cette énigme, j’ai interrogé ici et là des gens issus du milieu de l’histoire militaire. Les historiens militaires m’ont dit pour la plupart qu’il est normal qu’on ne parle pas de Chérisy au Québec. Celui qui vous parle, cet après-midi, se rappelle bien des occasions où, autour d’une bonne bière évidemment, il a causé avec ses collègues des nombreux engagements du 22e pendant la guerre. On parlait volontiers de nos batailles de Courcelette, de Vimy, de la cote 70, mais on taisait le nom de Chérisy. Drôle d’attitude me direz-vous…

Toujours est-il que les vieux soldats du 22e, ceux qui avaient déjà connu plusieurs mois de tranchées, possédaient un sixième sens comme on dit. Ils savaient que Chérisy était une affaire risquée. L’observation qu’ils faisaient de l’état des défenses allemandes, du moral et de la discipline qui régnait alors dans le bataillon canadien-français, les effectifs incomplets, le retour trop rapide au front de plusieurs soldats encore blessés, et peut-être le fait qu’au moins la moitié des hommes étaient des conscrits (ce qui n’enlève rien à leurs qualités guerrières), tout cela faisait en sorte que le bataillon n’était pas au meilleur de sa forme au moment de l’assaut.

À l’instar des hommes, le corps des officiers du 22e était également usé à la corde. Il n’était pas rare de voir des sergents commander des pelotons, en attendant qu’arrivent d’Angleterre de jeunes lieutenants inexpérimentés pour assumer ce rôle. De plus, il n’était pas rare que bien des officiers expérimentés du bataillon aillent à s’absenter pour diverses raisons, que ce soit pour des permissions, ou plus fréquemment pour aller combler des postes vacants dans divers états-majors au niveau de la brigade ou de la division.

Il faut par ailleurs avoir à l’esprit que le bataillon venait tout juste de sortir de la bataille d’Amiens, du 8 ou 12 août, et que malgré des pertes relativement légères dans les circonstances, il y avait néanmoins un grand roulement des effectifs qui faisait en sorte que les soldats manquaient de repos, ou étaient encore peu familier à leur nouvelle vie au front, surtout pour les recrues, conscrites pour une majorité.

Bref, certains de mes collègues me disaient que le non-entretien du souvenir autour de Chérisy tire d’abord ses racines des réalités inhérentes à la vie dans le 22e bataillon en ce mois d’août 1918. En clair, le 22e à cette période était, dans une certaine mesure, une unité différente à celle qui avait pris l’assaut de Courcelette deux ans auparavant. L’usure du temps et des épreuves avait donc affaibli le bataillon.

D’autre part, nous tous ici qui n’avons heureusement pas été là, que peut-on tirer de cet événement, hormis les conclusions souvent trop froides des historiens militaires qui s’en remettent fréquemment aux statistiques? Chérisy pourrait-elle s’élever au-dessus de la boue des tranchées et nous servir de lieu de mémoire, à l’instar de ce que firent les Terre-Neuviens avec Beaumont-Hamel?

À l’heure où les historiens québécois s’acharnent à proposer diverses lectures de notre société à la lumière de son passé collectif, je leur dis qu’il y a certains domaines en lesquels il faut carrément refaire nos devoirs. Je pense que Chérisy est un exemple parmi d’autres qui méritent un réexamen des traces tangibles de notre passé guerrier.

Pour que cette mémoire devienne possible, je suis également d’avis qu’il faut se donner collectivement les outils historiques et pédagogiques afin que les Québécois puissent se réapproprier leur passé militaire. Les Français ont leur bataille de Verdun, les Russes celle Stalingard, et nous, les Québécois… qu’avons-nous?

Vous savez, l’étude de la Grande Guerre au Québec ne se limite pas qu’à l’analyse de la conscription, rédigée par des historiens qui, au fond, ne reprennent que trop souvent les arguments d’Henri Bourassa publiés dans Le Devoir. La Grande Guerre, telle que vécue alors, c’est aussi l’histoire de ces 35,000 Canadiens français qui furent soldats dans l’infanterie, dans l’artillerie, la cavalerie, l’aviation, ou encore qui soignaient les blessés.

Qui dit mémoire dit aussi contre-mémoire, c’est-à-dire une mémoire qui vise, par exemple, à dénoncer les abus de l’époque, les inégalités, les injustices commises par la communauté anglophone envers l’autre francophone. Bref, la réaction habituelle au Québec consiste à imposer une lecture du passé radicalement opposée au discours officiel et actuel de la communauté nationale canadienne.

Dans la ville de Québec, nous avons le parfait exemple qui illustre la situation, à savoir le monument intitulé Québec, printemps 1918, inauguré au coin des rues St-Joseph et St-Vallier en 1998, afin de marquer le 80e anniversaire des émeutes anti-conscriptionnistes dans la Vieille Capitale. Je suis pour ma part d’accord avec la construction d’un tel monument, même si je désapprouve largement le discours véhiculé par les initiateurs de ce projet. Mais cela est un autre débat.

Je me demande cependant s’il ne serait pas un jour possible de construire une mémoire plurielle québécoise de la Grande Guerre, où les monuments Québec, Printemps 1918 et Chérisy pourraient en quelque sorte cohabiter. Dans ses livres intitulés les Lieux de Mémoire, Pierre Nora nous présente plusieurs de ces lieux symboliques, dont la collision entre les divers atomes historiques provoque inévitablement de véritables explosions.

Pourrions-nous en faire de même au Québec? Faire vivre ensemble deux mémoires : l’une de la résistance passive, l’autre de la participation active du Québec? Après tout, il s’agit d’une même collectivité, et l’objet historique dont il est question ici s’inscrit dans ce contexte plus large et déjà bien étudié du consentement des sociétés en temps de guerre. À titre d’exemple, ce qu’on appelle en France « L’École de Péronne » de l’Historial de la Grande Guerre mène en ce sens depuis quinze ans des recherches sur cette fameuse question du consentement des sociétés civile et militaire en temps de guerre.

Le problème est que cette absence de consentement au Québec, essentiellement vécu à travers la conscription, a déjà été largement étudiée et il n’y a à peu près plus rien à dire là-dessus. En fait, on pourra sans doute toujours produire de solides recherches autour de la thématique de la conscription, mais il s’agira probablement d’études de cas, voire des études de classes, de genre ou de régionalismes autour du sujet. Quant au débat de fond, la question est à mon avis close.

Cependant, l’autre volet, celui du consentement des Canadiens français à la guerre de 1914-1918, offre un champ d’exploration des plus vaste. Ne serait-ce que dans mes propres recherches doctorales sur les relations franco-québécoises pendant la Grande Guerre, j’ai pu explorer les gestes de nombre d’individus et sociétés ayant pignon sur rue au Québec, oeuvrant dans divers champs économiques, commerciaux, culturels, politiques, qui ont tenté autant que possible de « vendre » la guerre à leurs compatriotes.

Et en évoquant Chérisy, je ne fais qu’illustrer un cas parmi tant d’autres des possibilités offertes aux étudiants et chercheurs qui désirent se pencher sur cette question du consentement des Canadiens français à la guerre de 1914-1918. Par exemple, ce n’est pas parce que plus de la moitié des effectifs du 22e bataillon était composée de conscrits que ces mêmes soldats sont allés à la bataille menottes aux pieds. Bien au contraire! Si l’on prend la peine d’étudier le contexte dans lesquels ils furent incorporés dans l’armée, on se rendrait compte que, par exemple, bon nombre de ces soi-disant conscrits était en fait des volontaires qui s’étaient enrôlés une fois la loi sur le service militaire obligatoire adoptée. Ce qui en faisait de facto des conscrits au sens de la loi.

Et même si la plupart des études indiquent qu’environ 96 % des Canadiens français mâles de l’époque en âge de porter les armées avaient demandé une exemption à servir, il reste néanmoins ce bloc de 4 % d’hommes qui ont porté l’uniforme et dont plusieurs sont effectivement allés au combat. Ces derniers représentent des milliers d’hommes en fait. Et vous voyez peut-être venir ma prochaine question : a-t-on pris la peine d’étudier leur histoire?

La bataille de Chérisy demeure, à mes yeux, le cas symptomatique d’un événement de l’Histoire qui cache en son sein tout un passé collectif beaucoup plus vaste, soit celui de ces Canadiens français qui ont réellement désiré participé à la Grande Guerre, que ce soit dans les tranchées, dans les organisations philanthropiques, dans les usines, et ainsi de suite.

Il m’apparaît certes évident que tout ce champ du consentement canadien-français à la guerre offre d’incroyables possibilités de recherches. À défaut que cette histoire soit officiellement enseignée dans nos écoles, on pourrait au moins, du côté universitaire, offrir aux étudiants la possibilité de s’instruire de cette histoire.

Quand l’UQAM et l’Université Laval m’ont offert la possibilité d’enseigner l’histoire militaire comme charges de cours, ces institutions n’avaient pas réalisé sur le coup, je pense, qu’elles m’avaient ouvert une brèche dans laquelle je me suis profondément enfoncé pour déborder les flancs de notre ignorance collective de notre passé militaire.

Concrètement, cela voulait dire que j’ai vu devant moi les yeux ébahis de ces futurs historiens et professeurs d’histoire que je formais. Devant les sobres récits de nos combats, ces étudiants n’en revenaient pas qu’on leur parle de tout cela. Ils me demandaient : « Mais pourquoi personne ne nous a parlé de cela avant? »

Comme Chérisy, la bataille pour mettre à jour nos connaissances de ce riche passé sera longue et dure. Mais rassurez-vous, mes collègues et moi avons déjà escaladé le parapet.

Je vous remercie de votre attention.

 

Retrouvailles sur fond de guerre

Le conflit de 1914-1918 a permis au Québec de renouer ses liens avec la France, liens que la Conquête avait rompus en 1760.

Par Yvon Larose

Au cours des quatre années qu’a duré la Première Guerre mondiale, quelque 35 000 Canadiens français ont été mobilisés pour combattre en Europe, principalement dans l’infanterie. Avec 1,8 million de citoyens, le Québec comptait alors pour le tiers de la population canadienne. En comparaison, le Canada anglais a mobilisé quelque 650 000 hommes et femmes durant la même période.

Selon Carl Pépin, historien officiel du Royal 22e Régiment et auteur d’une thèse de doctorat en histoire sur les relations entre le Québec et la France durant la Grande Guerre, thèse dont il a fait la soutenance cet été, plusieurs facteurs expliquent la faible participation des Québécois à ce conflit qui a débuté en août 1914 pour prendre fin en novembre 1918. «Le Canadien français moyen savait peu de choses de la France à cette époque, raconte Carl Pépin. Quant aux élites intellectuelles, elles avaient une perception très variable de ce pays. Elles admiraient la France monarchique de l’Ancien Régime qui défendait des valeurs conservatrices. Mais la France républicaine et laïque n’avait pas bonne presse, surtout depuis l’adoption des lois sur la séparation de l’Église et de l’État de 1905.»

Il reste que l’invasion de la France, le sort des réfugiés, la destruction des églises ont ravivé le vieux fond français des Québécois de l’époque. Au début du conflit, répondant à l’appel des autorités politiques, du clergé et d’organisations philanthropiques, la population a fait des dons en argent et en biens pour la France. Par la suite, les usines du Québec ont approvisionné ce pays avec de grandes quantités de munitions, de chaussures et d’équipements divers. Le Canada français a même fourni le personnel soignant et le matériel médical de deux hôpitaux militaires où furent soignés des milliers de blessés français durant le conflit.

Mais la durée de plus en plus longue de la guerre, ainsi que certains événements comme la crise de la conscription de 1917, ont fini par désintéresser les Canadiens français de l’effort de guerre. «Un autre facteur est la manière dont le gouvernement fédéral a conduit la mobilisation au Québec, indique Carl Pépin. Il n’a pas autorisé la création d’un régiment canadien-français, mais de bataillons francophones, dont le 22e.»

Promouvoir la cause
Dans le cours de la guerre, des organisations semi-officielles françaises, comme la Chambre de commerce française de Montréal, ont été mises sur pied au Québec dans le but d’encourager les Canadiens français à participer aux hostilités. Une partie du haut clergé d’ici soutenait officiellement l’effort de guerre et le réveil religieux observable en France faisait partie de son argumentaire. Des intellectuels canadiens-français comme Raoul Dandurand et des journaux comme La Presse ont apporté leur contribution. «Selon les intellectuels francophiles, explique Carl Pépin, le combat mené par la France était celui de la défense de la liberté, de l’humanité. Le devoir du Canada français était de voler au secours de ce pays.»

En 1917, la France a envoyé des missions militaires au Québec. «Le gouvernement français voulait-il faire du recrutement, de la propagande? écrit Carl Pépin. Sans doute essayait-il de mesurer l’intérêt réel des Canadiens français dans le conflit afin, ensuite, de mettre sur pied une politique cohérente.»

Carl Pépin qualifie la Première Guerre mondiale de «période fondamentale de structuration des rapports France-Québec». «Cet événement a ouvert la voie, écrit-il. Mais il faudra attendre les années 1960 pour voir ces relations se développer réellement.»