Étiquette : Québec

La guerre des Canadiens français (2e partie, 1916-1918)

Les dernières semaines de l’année 1916 et la transition vers 1917 furent difficiles pour les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Les plus anciens parmi eux sont en Europe depuis plus d’un an. Les recrues qu’a reçu le bataillon au lendemain des batailles de Courcelette et de la Tranchée Régina n’ont pas totalement satisfait les officiers à l’état-major.

Nombreux en effet ont été les problèmes de discipline et les difficultés d’acclimatation entre les nouveaux et anciens soldats. L’absence prolongée du lieutenant-colonel Tremblay en Angleterre pour raisons de santé avait affecté la cohésion de l’unité. Non pas que les officiers en France étaient mauvais, on pense entre autres à Arthur Dubuc, Georges Vanier, mais un coup de barre était nécessaire pour ramener l’esprit de corps pour les défis à venir. L’hiver de 1916-1917 avait également été l’un des plus rigoureux en Europe de mémoire d’hommes et l’inaction dans les tranchées au cours de ces longs mois hivernaux avait pour sa part contribué à affaiblir l’efficacité opérationnelle du 22e.

La crête de Vimy en 1917, vue à partir des positions canadiennes.

Cependant, le bataillon n’était pas le seul dans le Corps canadien à souffrir de ces maux, mais nous le répétons: un sérieux coup de barre était nécessaire. Début 1917, Tremblay revient en France et reprend les rennes du bataillon. Il doit préparer ses hommes pour un défi de taille. Devant lui une colline, un nom: Vimy.

Vimy

C’est en octobre 1916 que fut prise la décision de transférer tout le Corps canadien composé de quatre divisions d’infanterie du front de la Somme vers le nord dans le secteur d’Arras, en avant de la crête de Vimy. Dans le cadre de l’offensive britannique aux environs d’Arras en avril l’année suivante, le Corps d’armée canadien devait s’emparer de la crête très fortifiée de Vimy.

Cette crête était importante pour les Allemands qui l’avaient capturée dès le début de la guerre. En 1915, les Français tentèrent en vain de prendre la prendre avec des pertes de 100,000 hommes. Preuve de l’importance stratégique, la crête constituait un observatoire par excellence. Avec les jumelles, on pouvait observer la région dans un champ de vision d’environ 35 km de rayon. Dans ce contexte, il fallait que les Canadiens préparent et répètent soigneusement leur attaque. Par exemple, on avait reproduit des maquettes géantes du front d’assaut, les troupes recevaient des formations et des tâches spéciales, etc.

Soldats du 22e bataillon. Reconstitution de la bataille de Vimy lors du tournage de la télésérie "La Grande Guerre", CBC / Radio-Canada.

À 5 h 30 le matin du 9 avril 1917, les quatre divisions canadiennes, avançant ensemble pour la première fois, prirent d’assaut la crête de sept kilomètres de longueur et s’en emparèrent, à l’exception de deux positions allemandes qui tombèrent trois jours plus tard. Lors de cette attaque, le 22e bataillon, au grand dam de son commandant, agissait en support direct et suivait les troupes d’assaut à 15 mètres derrière. La tâche des Canadiens français consistait à « nettoyer » les tranchées ennemies à la pointe de la baïonnette, pour s’assurer qu’aucun fantassin adverse n’en ressortent et tirent dans le dos de la première vague d’assaut.  Le bataillon captura ainsi cinq mitrailleuses et fit plus de 500 prisonniers qui furent escortés derrière les lignes. Durant sa participation à différents engagements dans ce secteur, le 22e bataillon eu beaucoup moins de pertes qu’à Courcelette ou à la Tranchée Régina. On recense à Vimy un décompte de 26 soldats tués et 84 blessés entre le 9 et le 12 avril 1917.

Au même titre que la bataille de Flers-Courcelette, Vimy contribua également à raffermir la renommée du 22e bataillon aux yeux de la population canadienne.  La bataille de la crête de Vimy établissait aussi la renommée de l’Armée canadienne auprès de la communauté internationale.  En fait, il s’agissait de la première attaque d’envergure de l’Armée canadienne.

Vimy est une bataille qui révèle avant tout l’efficacité militaire du Corps d’armée canadien. Les soldats à Vimy, et ce jusqu’à la fin de la guerre, disposaient d’un armement de plus en plus sophistiqués, et chacun avait une tâche bien spécifique à accomplir.

1917 : Le service militaire obligatoire

Pour comprendre le contexte dans lequel s’écoule l’année 1917 pour le Canada, nous ouvrons une brève parenthèse sur la question du service militaire obligatoire. Rappelons que les succès des Canadiens sur les champs de bataille d’Europe avaient néanmoins coûté très cher en vies humaines, si bien que la lassitude et un certain écœurement de la guerre finit par atteindre les Canadiens, en particulier la population civile.

Manifestation contre la conscrption à Montréal, été 1917.

Dès la fin de 1915, et malgré les vagues initiales de patriotisme partout au Canada, le recrutement avait décliné dangereusement. Le Premier ministre Robert Borden, en janvier 1916, avait publiquement engagé son gouvernement à envoyer 500,000 hommes outre-mer. Le hic était que ce nombre était presque impossible à recruter en ayant recours seulement à des volontaires au sein d’une population d’à peine 8 millions d’âmes.

Le recrutement était plus lent parmi les Canadiens français, chez qui n’existaient pas ces liens du sang et de tradition les rattachant à la Grande-Bretagne. Suite aux pertes élevées et à la diminution des enrôlements, le gouvernement adopta en août 1917 la Loi du Service Militaire, qui imposait la conscription. Le Canada français s’opposa farouchement à cette mesure, tout comme des groupes d’agriculteurs et d’ouvriers. Cette question causa de profondes divisions entre les Canadiens.

1917-1918 : Dernières épreuves et armistice

À l’instar des peuples européens, les Canadiens avaient aussi trouvé pénible l’année 1917. Il n’y avait pas de victoire en vue, les pertes étaient effarantes et le Canada était au bord de la division sur la question de la conscription. En juin 1917, le lieutenant-général Arthur Currie devint le premier Canadien à commander le Corps. En octobre et novembre de la même année, combattant sur de terrifiants champs de bataille dans la boue jusqu’à la taille, le Corps canadien prit Passchendaele, en Belgique, subissant la perte de 16 000 hommes, morts ou blessés. Le 22e bataillon avait participé à quelques actions après Vimy. Il était à la cote 70 en août près d’Arras et Lens, puis à Passchendaele. Dans les deux cas, l’unité fut relativement « épargnée » et parvint à maintenir des effectifs raisonnables.

Les difficultés d’évacuer les blessés. Passchendaele (Belgique), automne 1917.

Bref, les perspectives d’une victoire des Alliés semblaient sombres en ce début de 1918. La chute de la Russie avait mis un terme à la guerre à l’Est. L’armée allemande demeurait une force redoutable et nombreuse, les Américains avaient déclaré la guerre en avril 1917, mais étaient peu présents sur le front. En clair, le début de 1918 signifiait une chose pour les Alliés: rester sur la défensive.

Le lieutenant-général Sir Arthur Currie, commandant du Corps expéditionnaire Canadien (1917-1919).

Le seul moyen par lequel Currie put obtenir des renforts après les saignées de 1917 fut de dissoudre une 5e division qui était en formation en Angleterre. Les soldats rendus disponibles par cette dissolution servirent à renforcer les unités existantes au front. Il apparaît clair aussi que si la guerre durait encore longtemps, par exemple jusqu’en 1919, il faudrait recourir massivement aux conscrits.

La période de la fin de 1917 et des premiers mois de 1918 en fut une de réorganisation en profondeur du Corps canadien et le 22e subit le même traitement que les autres bataillons. Par exemple, l’entraînement était intense et spécialisé, on avait créé de nouvelles unités (ex : corps de mitrailleurs mobiles) et refondu plusieurs tactiques mieux adaptées aux conditions présentes.

Dans ce contexte, au printemps et à l’été de 1918, les Allemands lancèrent une série d’offensives majeures dans ce qui paraît être une dernière tentative pour gagner la guerre. Au cours de cette période agitée, le général Currie dut se battre avec le maréchal Douglas Haig, le commandant des forces britanniques, pour préserver l’unité du Corps canadien, et éviter ainsi que ses divisions ne servent à boucher ici et là les trous sur la ligne de front.

Même lorsqu’il n’était pas à l’assaut, le 22e connut des moments difficiles, lorsqu’il s’agissait simplement de tenir son secteur du front. Ce fut le cas notamment des événements survenus dans la nuit du 8 au 9 juin 1918, dans la région d’Amiens en France. On parle ici d’un incident qui a mis en scène un caporal jusque-là obscur, commandant une simple section de mitrailleurs. Son nom, Joseph Kaeble.

L’exploit du caporal Kaeble

Le caporal Kaeble était l’exemple parfait du soldat. Il était un homme calme, posé, qui n’avait vraiment peur de rien, ou du moins ne laissait rien paraître. Ce soir-là, le 8 juin 1918, à 21h45, un calme anormal règne sur le secteur de front tenu par le 22e bataillon. Le soleil s’apprête à se coucher, il faisait chaud. Keable et sa section de mitrailleurs tient son bout de tranchée, comme il se doit.

Le caporal Joseph Kaeble, VC, MM.

Soudainement, l’ennemi se manifeste dans le secteur. Après un violent barrage d’artillerie qui dure de longues minutes, Kaeble se redresse péniblement dans ce qui reste de sa tranchée. Il constate qu’autour de lui que tous les soldats de sa section sont morts ou blessés. N’ayant pas le temps de s’apitoyer, ni de faire le bilan des dégâts, et encore moins d’aller quémander du renfort au bataillon avec lequel il a perdu contact, il doit prendre une décision. Il a devait lui l’armée allemande qui avance au pas de charge. Combien sont-ils devant? Au moins cinquante, peut-être cent.

Au poste défendu par la section de mitrailleuses du caporal Kaeble, la résistance fut vraiment héroïque. Le caporal Kaeble sauta alors par-dessus le parapet et tenant son fusil-mitrailleur Lewis à la hanche. Il tira au moins 20 chargeurs de 47 cartouches en direction des rangs ennemis. Bien que plusieurs fois blessé par des fragments d’obus et de bombes, il ne cesse de tirer et c’est ainsi que par sa détermination il arrête net l’offensive ennemie.

Finalement, tout en continuant de tirer, il tombe à la renverse dans la tranchée, mortellement blessé. Étendu sur le dos, il tire ses dernières cartouches par-dessus le parapet vers les Allemands en train de regagner leurs lignes. Enfin, avant de s’évanouir, il cria aux blessés qui l’entouraient : « Tenez bon les gars, ne les laissez pas passer! Il nous faut les arrêter! »
Transporté à l’hôpital, le caporal Joseph Kaeble meurt de ses blessures le lendemain soir. Il est décoré de la Croix de Victoria, la plus haute distinction militaire britannique. Il est le premier soldat canadien de langue française à recevoir cet honneur.

Amiens et l’exploit du lieutenant Brillant

Cet événement somme toute isolé met en relief l’horreur des combats qu’allaient endurer les soldats du 22e bataillon en 1918. En compagnie de divisions britanniques, australiennes et françaises, les Canadiens lancent au mois d’août une offensive majeure devant la ville d’Amiens.

À ce stade, le Corps canadien était le fer de lance de la contre-offensive générale planifiée par les Alliés après l’échec des offensives allemandes des mois précédents. La période d’août à novembre 1918 a vu les Alliés faire des gains de terrain impressionnants en battant les armées allemandes au cours d’une série de batailles.

Le lieutenant Jean Brillant, VC, MC.

L’un de ces batailles fut celle d’Amiens. Le 8 août 1918, le 22e bataillon participe à la prise de cette ville par le Corps canadien.  En fait, il s’agissait de regagner le terrain perdu au printemps par l’Armée britannique. Dans le cadre de cet objectif global, la mission initiale du bataillon était le nettoyage des villages entourant Amiens. Le 22e avait à sa disposition pour cette offensive sept chars d’assaut.  Ceci devait être le début de la grande offensive qui allait mettre fin à la guerre.

Cet affrontement avait donné au lieutenant Jean Brillant l’occasion de s’illustrer. Le 8 août, au tout début de l’avance, voyant qu’une mitrailleuse tenait en échec le flanc gauche de sa compagnie, il se précipite seul vers elle, s’en empare et tue deux mitrailleurs. Bien que blessé au bras gauche, il refuse de se faire évacuer et revient au combat le lendemain. Commandant cette fois deux pelotons au cours d’un combat à la baïonnette et à la grenade, il capture pas moins de 15 mitrailleuses et fait 150 prisonniers.

Blessé à cette occasion à la tête, il refuse une fois de plus de quitter. Peu après, il mène une charge contre un canon de quatre pouces qui tire de plein fouet sur son unité. Atteint cette fois au ventre par des éclats d’obus, il poursuit tant bien que mal son avance vers la pièce convoitée. Épuisé, il s’écroule finalement pour ne plus se relever.

S’accrochant à la vie dans un hôpital de campagne durant quelques heures, il meurt le 10 août 1918 à l’âge de 28 ans. Par sa bravoure exceptionnelle dans l’accomplissement de son devoir, le lieutenant Brillant est décoré, lui aussi à titre posthume, de la Croix de Victoria. Au cours de cette bataille d’Amiens, le 22e Bataillon a perdu 7 officiers et 262 hommes.

Ligne Hindenburg et Canal du Nord

Le succès de l’offensive d’Amiens a convaincu le maréchal Sir Douglas Haig, Commandant-en-chef des troupes britanniques, qu’il est temps de lancer une attaque globale contre l’ennemi qui « sent approcher la fin ». Il fallait briser la ligne Hindenburg et ouvrir la route vers l’Allemagne.

Au lendemain de la bataille d’Amiens, le 22e bataillon avait appris une bonne et une mauvaise nouvelle, selon le point de vue. Son commandant, le lieutenant-colonel Tremblay avait été promu au rang de brigadier-général. Il devinait ainsi le seul Canadien français et le plus jeune général de toutes les armées britanniques en Europe. La mauvaise nouvelle, l’unité perdait un commandant hors pair.

Tremblay commandait désormais la 5e brigade d’infanterie qui comprenait les 22e, 24e, 25e et 26e bataillons. C’est dans ce contexte que le 27 août 1918, la brigade de Tremblay, qui incluait le 22e, reçut l’ordre de prendre d’assaut la terrible ligne Hindenburg. L’attaque a débuté à 10h, en plein jour, devant des positions ennemies presque intactes. Le 22e a mené la charge, malgré qu’à c stade il constituait un bataillon fatigué physiquement et mentalement. Ce n’était plus que le même bataillon qui avait mené l’assaut à Courcelette deux ans plus tôt.

Le 22e perce les lignes ennemies à Chérisy au prix de lourdes pertes.  Pendant l’opération, il perd tous ses officiers dont le commandant, le major Arthur Dubuc.  Pendant cette même opération, le major Georges Vanier perd une jambe. Lorsque le dernier officier, le médecin du bataillon Albéric Marin, le sergent-major de compagnie Joseph Pearson prend alors le commandement et poursuit le combat.  Au moment de la relève le 29 août, il ne restait que 39 des 700 hommes avec lesquels le 22e bataillon était passé à l’attaque.

Le 22e bataillon à la bataille de Chérisy, d’après une représentation de l’artiste d’origine belge Alfred Bastien (1918).

Entre les mois d’août et de novembre 1918, le Corps canadien ne connut pratiquement aucun répit. C’est ce qu’on appelle la période des « Cent-Jours ». À titre d’exemple, un soldat canadien sur cinq tomba au cours de l’unique campagne des Cent Jours. Lors des premiers jours de la campagne, le Corps canadien connut un taux de pertes d’environ 45 %.

Au cours des Cent Jours, le Corps canadien a subi, en chiffres absolus, plus de pertes que lors de toute la campagne du Nord-Ouest de l’Europe en 1944-1945, qui avait alors duré onze mois, soit de la Normandie jusqu’en Allemagne. L’une des causes principales des pertes surélevées est due au fait que la guerre de mouvement avait repris à partir du mois d’août et les tranchées étaient moins nombreuses pour protéger les soldats.

Bilan d’une guerre

Pour une nation de huit millions d’individus, l’effort de guerre du Canada était considéré comme remarquable. Il faut en effet comparer les chiffres suivants : sur une population de 8 millions d’habitants, plus de  600,000 se sont enrôlés. De ce nombre environ 65,000 sont tués et 180,000 sont blessées. Même si la guerre a divisé la nation canadienne au sujet de la conscription et de la nature de l’effort de guerre à fournir, elle avait néanmoins permis au Canada de se hisser progressivement d’un statut de colonie en 1914 vers un renforcement de son autonomie sur la scène internationale.

En 1919, le Canada signe le traité de Versailles qui met officiellement fin à la guerre et se joint en tant que pays autonome à la Société des Nations nouvellement créée. Dans l’ensemble, les Canadiens étaient tout de même unanimes sur la juste cause pour laquelle s’est faite la guerre. Malgré le recul du temps, on ne peut pas nier que les civils et les militaires canadiens de l’époque étaient fiers de ce qu’ils avaient accompli, avec toutes les séquelles physiques et psychologiques que cela engendre.

Au cours de la Première Guerre mondiale, le 22e bataillon eut à mener deux combats. D’une part, contre l’ennemi allemand et, d’autre part, pour obtenir la reconnaissance de sa vaillance et le respect de tous. Le 22e a été un bataillon souvent surveillé, réprimandé et critiqué par ce qu’on appellerait aujourd’hui des « gérants d’estrade ». C’était la seule unité de langue française dans toute l’armée britannique. Il fallait marcher droit comme on dit.

Par conséquent, les officiers, sous-officiers et soldats du 22e Bataillon (canadien-français) ont constamment été déterminés à défendre l’honneur de l’unité et de la collectivité qu’ils représentaient. Des 260 bataillons d’infanterie qui furent formés pour le Corps expéditionnaire Canadien, 13 bataillons seront identifiés exclusivement pour les Canadiens français, dont le 22e.

Les faits d’armes au crédit du 22e Bataillon au cours de la Première Guerre mondiale furent nombreux et glorieux. Le 22e s’est vu accorder pas moins de 18 honneurs de batailles.

Et le bilan avait été lourd. On avait laissé sur les champs de bataille de France et de Belgique un peu plus de 1,000 morts et 2,900 hommes avaient été blessés au moins une fois.

L’unité a été dissoute à son retour au Canada, en mai 1919.

L’aventure était terminée pour le 22e bataillon.

Insignes de col et de casquettes du 22e bataillon (canadien-français).

La guerre des Canadiens français (1ère partie, 1914-1916)

Officiers du 22e bataillon à Amherst (Nouvelle-Écosse), printemps 1915.

La guerre de 1914-1918 verra une participation massive des Canadiens français par rapport aux conflits passés. À cette époque, en partie pour honorer des alliances conclues avec la Russie et la France, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne en août 1914.

Cette déclaration de guerre entraîne automatiquement le Canada dans le conflit, puisqu’étant une colonie de l’Empire britannique, le Canada n’est pas maître de sa politique étrangère. Par contre, le gouvernement canadien avait la liberté de décider de la nature de sa participation militaire.

1914-1915 : L’enthousiasme de la mobilisation

La plupart des Canadiens ont accueilli le déclenchement de la guerre avec enthousiasme. C’était particulièrement le cas de ceux qui étaient nés dans les îles britanniques, qui se sont portés volontaires en grand nombre. Ils ignoraient, ainsi que le reste du monde, les horreurs que les guerres allaient causer au XXe siècle.

Affiche de propagande encourageant les Canadiens français à s'enrôler. Petite anecdote, l'auteur de ces lignes a vu dans un magasin d'Ottawa une copie authentique de cette affiche vendue pour la bagatelle somme de 900$.

Sur les affaires militaires, les Canadiens étaient aussi divisés sur la nature de la contribution à une guerre éventuelle menée en terre étrangère, un peu comme lors de la guerre sud-africaine dix ans auparavant. Sans doute dans l’effervescence du moment, en 1914, l’engagement des Canadiens à l’effort de guerre ne faisait aucun doute, mais c’est la capacité du pays à fournir une aide immédiate qui faisait défaut.

L’armée régulière canadienne avait un effectif d’à peine 3,000 hommes et quelque 70,000 réservistes sur papier. Le premier effort de constitution d’une armée avait en partie été possible grâce au travail du ministère canadien de la Milice qui était sous les ordres du très controversé Sam Hughes. Il avait mis en place à la hâte un camp d’entraînement à Valcartier en septembre 1914, juste au nord de Québec. Il ordonna aux 30,000 premières recrues de s’y rendre pour l’entraînement.

Sam Hughes a souvent été condamné par les historiens pour plusieurs erreurs de jugement. On lui reproche notamment d’avoir imposé aux soldats la carabine Ross fabriquée à Québec, sans parler du chaos administratif dans la mobilisation canadienne qui lui est imputé, de même que l’habituel patronage dans l’attribution des contrats militaires aux industriels et à la nomination des officiers. Cependant, on peut ajouter que Hughes a fait quelques bons coups. Par exemple, il examinait de près la qualité de l’entraînement que recevaient les recrues, il insistait sur le développement de leurs habiletés au tir, il a doté l’artillerie de canons modernes et accru les effectifs de la Milice.

Bref, et malgré tout, les recrues se réunirent et reçurent un entraînement à Valcartier (Québec). Au début d’octobre 1914, le premier contingent du Corps expéditionnaire canadien, constitué de 32 000 hommes, s’embarque pour la Grande-Bretagne. Ce premier contingent quitte pour l’Angleterre à peine sept semaines après l’entrée du pays dans le conflit, soit en octobre. Le premier contingent était composé à 70 % d’hommes nés dans les îles britanniques et récemment immigrés. Néanmoins, le corps des officiers était presque entièrement canadien et on dénote la présence d’environ 1,200 étaient Canadiens français dispersés dans l’ensemble des unités anglophones.

Le camp militaire de Valcartier (Québec) en septembre 1914.

Ces francophones avaient été répartis au sein d’unités de langue anglaise composées en grande partie de ressortissants britanniques. De plus, le ministre Sam Hugues avait écarté du contingent les rares officiers supérieurs francophones, qui étaient membres de l’armée permanente. Le résultat fut que ce contingent devint la première Force canadienne à être mise sur pied, sans même que l’on se préoccupe d’y assurer une représentativité canadienne-française adéquate.

Au début du XXe siècle, rappelons-nous, l’anglais était la langue de commandement et il n’y avait que très peu d’officiers canadiens-français de la force permanente issus du Collège militaire royal de Kingston. Hughes ne voyait donc pas la nécessité de créer une unité francophone pour attirer des recrues du Québec.

Le Dr. Arthur Mignault, qui avait fait fortune dans les "petites pillules rouges", le grand argentier du 22e bataillon à ses débuts.

Par conséquent, une délégation de politiciens fédéraux et provinciaux, des membres du clergé ainsi que certains hommes d’affaires vont faire un lobbying afin d’amener la création d’un bataillon francophone. Sous le leadership du docteur Arthur Mignault, qui était prêt à mettre 50 000 $ de sa fortune personnelle sur la table, le groupe argumente que l’unité nationale en temps de guerre est tributaire de l’intégration des Canadiens français au sein de l’armée permanente et à la formation d’un bataillon exclusivement francophone. Le 23 septembre 1914, dans une lettre adressée au Premier ministre Sir Robert Borden, Sir Wilfrid Laurier lui dit que la formation d’une unité canadienne-française connaîtrait un franc succès au sein de la population francophone. La proposition est retenue et le gouvernement donne officiellement son accord le 20 octobre.

Initialement connu sous la dénomination Régiment Royal Canadien-Français, le 22e Bataillon (canadien-français) sera désigné unité francophone tout simplement parce qu’il fut le vingt-deuxième bataillon d’infanterie autorisé pour le Corps expéditionnaire canadien (CEC). Sa véritable dénomination était le 22nd Infantry Bataillon (French Canadian). Le 21 octobre 1914, le 22e Bataillon (canadien-français) fait son entrée officielle au sein de l’institution militaire. D’octobre 1914 à mars 1915, l’entraînement de l’unité s’effectue à Saint-Jean-sur-Richelieu en banlieue de Montréal.

Les problèmes logistiques du site de Saint-Jean, le manque d’espace pour l’entraînement et l’attrait de la grande ville de Montréal (qui causera de nombreuses désertions et d’autres cas d’indiscipline) amènent le Colonel Frédéric Gaudet, le premier commandant du 22e Bataillon, à demander à plusieurs reprises le transfert de son unité vers un site plus approprié pour parfaire son entraînement. Suite à son insistance, sa demande est enfin acceptée et l’unité est déployée à Amherst en Nouvelle-Écosse, le 12 mars 1915, après avoir reçu ses drapeaux quelque temps auparavant le 3 mars.  À cette occasion, lors de la bénédiction des drapeaux régimentaires, l’aumônier de l’unité, l’abbé Doyon, prononça ces paroles :

« …Il s’agit surtout d’une question d’existence nationale : pour les Canadiens français, il s’agit d’une question de vie ou de mort comme entité nationale, comme nation sur le continent de l’Amérique du Nord ».

À son arrivée à Amherst le 13 mars 1915, l’unité a reçu un accueil des plus glacials de la part de la population. Il fallait comprendre qu’une unité exclusivement francophone et méconnue de la population anglophone ne devait pas s’attendre à ce que les citoyens de la ville les acclament haut et fort. L’attitude de la population locale avait en partie été alimentée par diverses rumeurs qui circulaient sur le comportement des militaires canadiens-français et leur supposé tempérament festif.

Outre l’entraînement continu qu’il y poursuit, le 22e Bataillon ne tarde pas à s’impliquer activement au sein de la communauté. Conséquemment, à son départ pour l’Angleterre le 20 mai 1915, cette même population lui offre le plus vibrant salut, car nombreuses avaient été les collectes organisées par les soldats du 22e en vue d’aider des familles d’Ahmerst touchées par les difficultés économiques.

La traversée de l’océan se passa sans anicroche pour les 1,200 officiers et soldats du 22e embarqués à bord du Saxonia. Pendant l’été de 1915, le 22e est dans le sud-est de l’Angleterre à s’entraîner sous une chaleur torride. À la fin de l’été, un ordre arrive à l’intention du bataillon et cet ordre est clair : il faut ramasser armes et bagages, on part en France.

De Boulogne-sur-Mer, le 22e Bataillon fait une éreintante marche d’environ cinq jours pour arriver aux tranchées le 20 septembre 1915 en Belgique, non loin de la frontière français. Intégré au sein de la 5e Brigade de la 2e Division canadienne, le 22e Bataillon va connaître 38 mois de guerre et il va combattre avec les 24e, 25e et 26e Bataillons et, en toutes circonstances, il saura se distinguer.

La première année de guerre au front est un long et pénible apprentissage pour les soldats canadiens-français. De septembre 1915 à mars 1916, le 22e Bataillon tient un secteur de front dans les Flandres, dans le saillant d’Ypres en Belgique. Durant cette période, c’est principalement la guerre de tranchées et plusieurs raids qui seront menés.

Le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay, l'âme du 22e.

En février 1916, le major Thomas-Louis Tremblay prend le commandement du bataillon et est promu au grade de lieutenant-colonel. Il sera commandant de cette unité jusqu’en août 1918, jour où il commandera la 5e Brigade d’infanterie canadienne à titre de brigadier-général. D’ailleurs, il sera le seul général francophone ayant commandé au front au cours de la Première Guerre mondiale. Alors qu’il n’avait que 30 ans, Tremblay aura a été le leader et l’inspirateur du 22e bataillon. Il écrit dans son journal :

«…Je comprends pleinement toute la responsabilité que comporte cette nomination…Mon bataillon représente toute une race, la tâche est lourde…Mes actes seront guidés par cette belle devise –JE ME SOUVIENS-. »

Alors que le 22e bataillon était constitué et commençait la guerre en Europe, on peut dire qu’une bonne partie de l’effort de guerre du Canada, du moins jusqu’en 1916, fut caractérisée par le chaos et l’improvisation à bien des égards. Et la question qui nous vient souvent à l’esprit est : pourquoi les hommes s’enrôlaient? On peut avancer certaines hypothèses.

Il est vrai que certaines notions liées au patriotisme, à la virilité, au désir de servir, à l’aventure, etc., ont incité bon nombre de Canadiens à s’enrôler. Cependant, le contexte économique difficile au pays en 1914 et les bons salaires offerts par l’armée ont dû en convaincre plus d’un de s’enrôler. Pour aider financièrement les soldats qui avaient des familles, le Fonds Patriotique Canadien, une organisation philanthropique, envoyait une aide à aux proches des soldats avec des fonds recueillis lors de souscriptions annuelles à l’échelle nationale.

Le salaire offert de 1$ par jour pour un soldat n’était pas le plus attrayant, mais les coûts de transports, de nourriture et de logement étaient couverts. À titre d’exemple, un employé de bureau ou un journalier gagnait à peine plus qu’un soldat en 1914, donc pour des hommes célibataires, l’armée offrait certes une possibilité intéressante d’échapper à la routine quotidienne… et pour certains à leurs obligations familiales.

Le coûteux apprentissage

Il est cependant difficile de dire dans quelle mesure les Canadiens étaient bien préparés lorsqu’ils allèrent pour la première fois au front en 1915. Nombreux, par exemple, étaient les problèmes avec la carabine Ross, les cartouchières qui tombaient, les canons en nombre insuffisant, tout comme les munitions. Les Canadiens français n’étaient pas plus préparés à la guerre des tranchées qu’aux nouvelles tactiques qui allaient émerger de l’expérience vécue sur le terrain.

Soldats du 22e bataillon réparant une tranchée en France, été 1916.

Le début de l’année 1916 marque une impasse sur les fronts militaires. Les Canadiens prennent subitement conscience de toute la barbarie des combats. Les belligérants étaient depuis longtemps établis dans un complexe système de tranchées humides et inconfortables, protégées par des barbelés. Les hommes y vivaient pour se dissimuler et échapper au feu des mitrailleuses et de l’artillerie qui balayaient les champs de bataille. Une guerre d’usure coûteuse s’en suit pendant plus d’un an, et d’autres divisions canadiennes se joignent à la lutte. Une 3e et 4e divisions viendront compléter les formations du Corps canadien au cours de 1916.

L'auteur de ces lignes habillé en uniforme de lieutenant du 22e bataillon (canadien-français). 1916. Tournage de la télésérie "La Grande Guerre", CBC / Radio-Canada.

À l’instar des combattants européens, les officiers et soldats canadiens expérimentèrent un long apprentissage de la guerre moderne. On a longtemps blâmé les généraux britanniques qui commandaient les Canadiens, mais nombre d’officiers canadiens n’avaient aucune expérience militaire, encore moins pour performer des tâches d’état-major. Donc, la période de 1915 à 1917 fut extrêmement coûteuse pour le Corps canadien, dans ce long et pénible apprentissage de la guerre des tranchées. Le 22e bataillon n’y a pas échappé.

Mont-Sorrel

La première véritable bataille du 22e bataillon fut défensive. Il s’agissait de repousser un assaut allemand pendant les deux premières semaines de juin 1916 en Belgique. Le 15 juin 1916, le bataillon occupe une position au Mont-Sorrel, près d’Ypres. Cette première grande bataille défensive a coûté au bataillon plus de 141 tués et blessés en quelques heures. C’était un premier vrai baptême du feu.

Flers-Courcelette

Le 1er juillet 1916, les forces franco-britanniques lancent une offensive majeure sur le front de la Somme. Le 15 septembre, c’est au tour du Corps canadien de prendre la relève d’une partie du front pour remplacer les Britanniques épuisés. Le 22e bataillon reçoit l’ordre d’attaquer un secteur délimité par les villages de Flers et Courcelette, puis de prendre et tenir cette dernière position. Ce sera l’une des plus grandes attaques du bataillon. En fait, ce sera sa première attaque d’envergure, qui début une année après son arrivée au front.

Le lieutenant-colonel Tremblay sollicite auprès du quartier général de la brigade l’honneur pour son bataillon de mener l’assaut, sachant très bien que ce sera un massacre. En demandant de mener l’attaque sur Flers-Courcelette, Tremblay était déterminé à prouver la vaillance et la haute distinction de ses hommes. Après avoir transmis ses ordres, il avertit chacune de ses compagnies que :

«…ce village (Courcelette), nous allons le prendre, et quand  nous l’aurons pris, nous le garderons jusqu’au dernier homme. C’est notre première grande attaque; il faut qu’elle soit un succès pour l’honneur de tous les Canadiens français que nous représentons en France».

Le champ de bataille de Courcelette. En arrière-plan, sous les débris fumants, le village, et à l'avant-plan le terrain qu'ont eu à traverser les soldats du 22e bataillon.

Le 22e perd environ le tiers de ses hommes sous les tirs d’artillerie et de tireurs d’élite au cours d’une marche de quelques kilomètres pour se rendre à ses positions de départ. L’assaut débute à 18h10, le 15 septembre 1916, sous un intense et efficace barrage d’artillerie. Rapidement, le bataillon avance dans les ruines du village. L’arrivée du bataillon coïncide avec la sortie en surface des Allemands, qui s’étaient cachés dans leurs abris souterrains « dug-out » au moment du tir d’artillerie. Il s’en suivit un terrible combat au corps-à-corps à la baïonnette, au poing, à la pelle, qui dura au bas mot une quinzaine de minutes. Après trois jours d’âpres combats, jour et nuit, le bataillon atteint son objectif, mais les pertes sont inquiétantes.

Soldat du 22e. Tournage de la télésérie "La Grande Guerre", CBC / Radio-Canada.

Des quelque 30 officiers et 900 hommes lancés à l’assaut, seulement 6 officiers et 118 hommes reviennent indemnes. La majorité des journaux du monde entier ont rendu hommage à la bravoure canadienne-française. À la fin de l’été et à l’automne 1916, les Canadiens combattent dans des conditions exténuantes pour ne progresser que de quelques kilomètres sur le front de la Somme.

La réputation des Canadiens était désormais établie. En octobre 1916, juste avant de quitter le front de la Somme pour le secteur de Vimy, le Corps d’armée canadien comptait quatre divisions d’infanterie soutenues par d’importantes forces d’artillerie, de cavalerie, de génie et auxiliaires, etc.

Par conséquent, le 22e bataillon pansait ses plaies et ramassait armes et bagages. Il fallait se rendre à Vimy. Rares déjà étaient les « vétérans » de 1914. Ils avaient été remplacés par les renforts qui, eux aussi, ont dû apprendre la guerre des tranchées, à partir des précieux conseils de ceux qui avaient fait Courcelette.

L'insigne du 22e bataillon (canadien-français).

De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.

Thomas-Louis Tremblay. Journal de guerre (1915-1918)

L’exercice de faire la critique d’un ouvrage qui est en soi une source n’est pas quelque chose d’aisé, contrairement à la monographie, où il est plus commode de commenter la thèse d’un auteur. La tâche est d’autant plus fastidieuse lorsqu’il s’agit d’interpréter un ouvrage qui, dans son état presque brut, fut publié près de quatre-vingt-dix ans après les événements. Il empêche qu’avec la publication du Journal de guerre (1915-1918) du général Thomas-Louis Tremblay, un large fragment du Québec militaire des années 1914-1918 se révèle à nous.

En collaboration avec le Musée du Royal 22e Régiment, les Éditions Athéna prouvent une fois de plus qu’elles sont des chefs de file dans le champ exploratoire de ce passé militaire québécois. Jusque-là inconnu du grand public, la parution du Journal de guerre du général Tremblay, qui commanda alors le célèbre 22e bataillon (canadien-français) sur les champs de bataille européens, comble un grand vide dans l’accès à ce passé.

Né à Chicoutimi à la fin du XIXe siècle, Thomas-Louis Tremblay reçut son diplôme du Collège militaire royal de Kingston en 1907. Lorsque la Grande Guerre éclata en 1914, ce Saguenéen s’enrôla immédiatement et fut affecté au 22e bataillon, avec lequel il marcha de Montréal jusqu’à Bonn, où le parcours fut entrecoupé par les douloureuses épreuves de la guerre des tranchées sur le sol franco-belge. Associant la description à une réflexion sur les exploits et les gestes des hommes au quotidien, le journal de Tremblay emporte le lecteur à travers l’incroyable aventure des soldats canadiens-français de son bataillon, la seule unité d’infanterie francophone qui servit alors au sein d’un Corps canadien unilingue anglais.

Habilement retranscrit et annoté par l’historienne et archiviste Marcelle Cinq-Mars, du musée précédemment mentionné, le lecteur remarquera le soin avec lequel le général Tremblay consigna les événements qui marquèrent son expérience de guerre ainsi que celle de ses hommes. Le journal débute au printemps de 1915, au moment où le bataillon fut à l’entraînement à Amherst (Nouvelle-Écosse), puis vient le moment du transfert en Angleterre, puis en France et en Belgique. De là, c’est la guerre, telle que brutalement vécue par les Canadiens français. De l’enfer de la bataille de Courcelette jusqu’à l’hécatombe de Chérisy, en passant par Vimy et Passchendaele, le général Tremblay raconte l’histoire d’un groupe d’hommes, les Canadiens français du 22e, soudés alors en une puissante communauté de frères d’armes sous son commandement.

La guerre de Tremblay et de ses hommes ne fut pas parsemée que de combats et de longs séjours aux tranchées. Certes, c’est un aspect important du texte, mais le lecteur devient témoin d’une « routine de guerre » qui se traduit par d’intéressantes rencontres que fit l’auteur lors de diverses permissions, comme en des moments moins nobles lorsqu’il s’agissait de ramener la discipline, parfois chancelante dans une guerre qui exposa à vif les nerfs de tous et chacun.

Il est vrai que pour un lecteur néophyte du sujet, le journal du général Tremblay peut apparaître lourd par moment. En cela, le texte est pertinemment soutenu par de régulières annotations (qui parfois comportent certaines erreurs), photographies, cartes et divers documents (biographies, récits historiques, bibliographie, etc.) qui facilitent la tâche de remettre en contexte l’histoire de ce groupe d’hommes dans une hécatombe d’une telle ampleur. Hormis pour le texte en lui-même, le lecteur avisé sera peut-être déçu du choix des photos. En effet, en sachant que le Musée du Royal 22e Régiment collabore à la publication de ce précieux journal, et qu’il dispose de volumineuses et exclusives archives, on sera déçu de l’absence de photographies originales, beaucoup étant des reproductions de clichés bien connus d’ouvrages synthèses sur la guerre de 1914-1918.

Malgré cela, le Journal de guerre du général Tremblay est une source incontournable pour tous ceux et celles qui désirent en savoir davantage sur l’expérience socio-militaire des soldats québécois de la Grande Guerre, tout comme il sera utile aux chercheurs, par le soin quasi pédagogique qu’avait son auteur à consigner (sinon reconstituer) avec minutie des événements méconnus de l’histoire du 22e bataillon (canadien-français).

Tremblay, Thomas-Louis. Journal de guerre (1915-1918), Outremont (Québec), Athéna Éditions, 2006. 329 p.

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession

L’état de nos connaissances du passé militaire des Canadiens français bénéficie depuis quelques années de l’apport d’un nombre croissant d’études qui permettent de combler diverses lacunes quant à la nature de notre participation aux grands conflits de l’Histoire. Parmi ces recherches, il s’avère impératif de souligner celle du professeur Jean Lamarre, du Collère Royal Militaire de Kingston, qui nous propose un chapitre relativement méconnu et sous-estimé de ce passé, à savoir la participation des Canadiens français à la Guerre de Sécession américaine (1861-1865).

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession retrace en effet l’aventure de ces milliers de Canadiens français qui s’enrôlèrent, pour la plupart, dans les armées nordistes lors d’un conflit qui fut, avec son demi-million de victimes militaires, le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’à ce jour. Le questionnement à la base du travail de M. Lamarre engendre une analyse en profondeur des motivations qui amenèrent les francophones du Canada et des États-Unis à s’enrôler, mais également de brosser le portrait sociologique des ces militaires, dont 1 sur 7 ne revint pas des champs de bataille.

L’argument central de l’auteur est que la Guerre de Sécession s’inscrivait comme une étape parmi d’autres du processus migratoire des Canadiens français vers les États-Unis entre 1840 et 1930. En effet, M. Lamarre écrit que l’aventure guerrière représenta pour les Canadiens français une séduisante, mais ô combien dangereuse, occasion afin de regarnir les portes-feuilles. Cet ouvrage est une étude socio-militaire qui retrace les principales phases de la guerre civile américaine vécue à travers la perspective qu’en ont eue les Canadiens français. L’auteur consacre un premier chapitre au traitement de l’évaluation de la participation canadienne-française à la lumière de l’état général et actuel de la recherche sur le conflit. Un second chapitre fait la synthèse entre, d’une part, le contexte social et politico-militaire de l’époque (les causes du conflit) et, d’autre part, des impacts sur le Canada et les mouvements migratoires transfrontaliers. C’est à la suite de ces explications que M. Lamarre analyse les divers incidents qui marquèrent cet engagement canadien-français (motivations, combats, désertions, etc.).

Par conséquent, le livre de M. Lamarre est la résultante d’un long dépouillement des archives militaires américaines qui permirent à l’auteur de construire un échantillon d’environ 1,300 soldats canadiens-français. Ceux-ci représentaient adéquatement, selon lui, la diversité des expériences combattantes canadiennes-françaises entre 1861 et 1865. L’auteur intègre aux chapitres 3 et 4 les résultats de ses recherches à un récit chronologique des phases majeures de la guerre (batailles de Bull Run, Antietam, Gettysburg, etc.).

Le dur contexte socio-économique du milieu du XIXe siècle met donc en relief les espoirs, mais surtout les désillusions des Canadiens français, dont beaucoup comptaient sur l’aventure guerrière afin d’améliorer leur situation. Aussi juste et convaincante que soit la démonstration de M. Lamarre, il peut s’avérer difficile pour le lecteur néophyte de fixer certaines phases du conflit dans la dimension espace-temps. En effet, il aurait été utile d’y intégrer une chronologie et une carte des opérations afin que le lecteur puisse se retrouver à l’intérieur d’une histoire dont de larges pans restent à explorer. Sur ce point, les amateurs de généalogie trouveront en fin d’ouvrage un guide utile consistant en la liste des militaires canadiens-français recensés par M. Lamarre, ce qui pourrait motiver les lecteurs à mener des recherches sur leurs ancêtres ayant participé à cette guerre. L’ouvrage compte également une solide bibliographie des sources primaires et secondaires consultées, de même que les monographies les plus pertinentes traitant des différents aspects de la guerre civile américaine.

L’ouvrage de M. Lamarre contribue à son tour au renouvellement de l’écriture de l’histoire militaire des Canadiens français entrepris depuis une quinzaine d’années, et ce, à travers les deux dimensions essentielles que sont : 1— l’importance de l’aspect socio-culturel de cette participation active; 2— l’exploration de l’idée du consentement des populations aux guerres comme postulat obligatoire d’une réinterprétation de notre histoire militaire. De Fort Sumter à Appomatox, le livre de M. Lammare est une invitation à entreprendre de futures recherches sur notre passé militaire à cette époque.

LAMARRE, Jean. Les Canadiens français et la Guerre de Sécession. 1861-1865. Une autre dimension de leur migration aux Etats-Unis, Montréal, VLB Éditeurs, 2006. 186 p.