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Le Canada pendant la Première Guerre mondiale : l’émergence d’une nation sur la scène internationale

Voici ma publication pour le bénéfice du « Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 » au sujet de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Je tiens à remercier le personnel du CRID pour leur collaboration dans ce dossier.

Vous pouvez lire l’article en cliquant sur le lien ci-dessous.

http://www.crid1418.org/agenda/wp-content/uploads/2010/10/Article-Canada-1914-1918.pdf

Les mutineries

La châtiment ultime pour un acte collectif de désobéissance dans l'armée: le peloton d'exécution. (Scène tirée du film "Les Sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick, 1957.)

Le mécontentement

Les mutineries au sein des armées se produisent lorsque des soldats mécontents se mettent à défier collectivement l’institution disciplinaire en place. Ils le font particulièrement lorsqu’ils sont conscients, ou qu’ils ont l’impression, que cette institution est fragilisée, selon les circonstances du moment. Le simple fait de comprendre pourquoi et comment les mutineries arrivent fut un sujet à changements au fil du temps.

Ce qui est central, sinon au cœur de toute mutinerie, réside dans la nature des rapports entre les gestes collectifs de désobéissance et les structures des autorités politico-militaires en place. Les réclamations des mutins furent souvent spécifiques et elles ressortaient de l’ordre du pratique, bien plus que du niveau idéologique. Par exemple, les mutins peuvent se plaindre de la nourriture, de la solde, des permissions, de leurs officiers ou de toute autre situation qui semble injuste à leurs yeux. Cependant, toute mutinerie implique par définition un défi qui est directement lancé contre l’institution la plus fondamentale de l’État: l’armée.

Cela dit, aucune mutinerie n’est totalement apolitique, surtout si l’on considère le fait que l’armée est tout simplement un instrument du pouvoir politique. Les mutineries pourraient nuire (ou elles nuisent effectivement) au bon fonctionnement de l’État, surtout parmi ceux qui possèdent de petites armées composées essentiellement de mercenaires. Dans ce cas, les mutineries peuvent être plus apolitiques. Par contre, l’introduction de la conscription à grande échelle sur les soldats-citoyens finit par créer une armée qui remplaça les forces mercenaires. Cette levée en masse de citoyens peut entraîner des mutineries à coloration politique.

À l’époque de l’Ancien Régime, il était de notoriété publique que les soldats engagés par les monarchies n’étaient pas fiables et qu’ils pouvaient se mutiner pour un rien. Par définition, les mercenaires servent donc ceux qui les paient. Leurs officiers peuvent tenter d’arrêter les élans des mutins, ou bien ils peuvent tous aussi prendre la direction du mouvement, selon ce que dictent leurs intérêts personnels. De plus, la pratique de la guerre à cette époque, où les armées en campagne vivaient carrément sur le terrain, aux frais de l’habitant, ne favorisait en rien le maintien d’une discipline adéquate. Logiquement, il fallait que l’application de cette même discipline soit rigoureuse, voire brutale. Par la force des choses, cela engendra des armées fort instables qui affectèrent l’efficacité des actions de l’État.

Des mercenaires allemands vers 1540.

Des problèmes administratifs à la base des mutineries

À titre d’exemple, des mutineries parmi les forces espagnoles lors de révoltes aux Pays-Bas entre 1573 et 1576 exposèrent de manière flagrante les faiblesses de l’État espagnol et celles de tout l’édifice impérial espagnol en tant que tel. Les mercenaires engagés par l’Espagne avaient essentiellement une seule demande d’ordre pratique et leurs mutineries peuvent être perçues comme une forme violente de grèves, étant donné que les unités espagnoles recevaient régulièrement leurs soldes avec deux ou trois années de retard. Il est même rapporté, dans ce même contexte, que des unités de cavalerie avaient reçu leurs soldes avec six années de retard.

Ajoutons à cela les coûts très élevés que dut payer la couronne espagnole au cours de cette campagne hollandaise. Les coûts pour le seul maintien des forces espagnoles sur ce théâtre d’opérations étaient estimés à 1,2 million de florins par mois, mais le trésor militaire sur le terrain ne percevait de l’Espagne que le quart de la somme nécessaire. Cela affecta par conséquent le paiement des soldes. L’État espagnol était d’avis que ce déficit soit couvert par des levées de taxes sur les populations locales, par des emprunts (volontaires ou forcés) ou par le pillage.

Au-dessus de tout cela, l’incohérence administrative et la corruption endémique firent qu’il était impossible de déterminer précisément ce qui était dépensé et à quel endroit les sommes avaient été versées. À la même époque, en 1574, une autre mutinerie des forces espagnoles à Anvers fut réglée selon des principes que les spécialistes en négociations pourraient reconnaître de nos jours, à savoir que l’on pourrait régler un problème en exploitant les divisions internes d’une des parties concernées. En clair, la couronne espagnole consentit à payer pour la moitié des demandes des mutins, en échange d’une admission de la part des soldats à l’effet que ceux-ci s’étaient déjà « autopayés » en exploitant les richesses du pays, notamment par le pillage. Cette solution à la crise fut désastreuse pour l’Espagne. Elle vida le trésor, créa de la rancune parmi des troupes déjà indisciplinées, puis l’État espagnol se mit évidemment à dos toute la population des Pays-Bas.

Le danger omniprésent d’une mutinerie dans les armées mercenaires amena les puissances européennes à développer des armées professionnelles dont les rangs seraient garnis de volontaires qui acceptent de servir à long terme. Bien que cela pouvait atténuer les dangers de mutineries, ou du moins de les rendre beaucoup plus gérables, il y avait des craintes voulant que cela amène l’avènement d’une société militaire détachée du corps de la société civile. C’est du moins l’observation qu’en fit Carl von Clausewitz dans le contexte des guerres révolutionnaires en France à la fin du XVIIIe siècle.

On remarque une situation analogue au moment de la révolte des Cipayes en Inde en 1857-1858. Servant comme soldats dans la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une entreprise commerciale empreinte d’une forte sous-culture militaire, les Cipayes étaient en rébellion ouverte contre l’autorité britannique. Les rebelles cipayes défièrent directement la domination impériale britannique. Leurs actions consistaient à transcender les rivalités locales (qu’exploitaient les Britanniques) afin de développer ce qu’on aura pu appeler plus tard une première émergence d’un nationalisme indien. C’est à la suite de l’écrasement par Londres de cette mutinerie-rébellion que l’on finit par créer une véritable Armée indienne administrativement centralisée, au lieu de maintenir une organisation décentralisée en petites compagnies comme ce fut le cas auparavant.

Une scène d'exécution de mutins peinte par le controversé artiste Vassili Verestchagin lors de la révolte de Cipayes en Inde en 1857-1858. Chaque mutin est attaché sur l'embouchure d'un canon qui ouvrira le feu. Mythe ou réalité? Il y a assurément une marge à considérer, d'autant qu'ici, les soldats britanniques portent des uniformes datant des années 1880.

La guerre de 1914-1918: l’ambigüité idéologie et l’impasse militaire

La dimension politique à la base de nombre de mutineries s’observe particulièrement au XXe siècle, surtout pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, la logique implacable de la discipline militaire frappa de plein fouet une autre logique, tout aussi implacable, celle de la guerre des tranchées. Par conséquent, devant l’horreur des combats et les pertes effarantes, tous les belligérants majeurs du continent européen souffrirent de crises militaires attribuables en partie à la chute partielle ou complète du moral dans les armées.

La chute du moral dans les armées consiste en une forme beaucoup plus dissimulée de mutinerie. Cela se produisit dans l’armée italienne après le désastre militaire de Caporetto en novembre 1917, dans l’armée britannique en mars 1918, de même que dans les armées allemande et austro-hongroise à la fin des hostilités. Des mutineries beaucoup plus ouvertes survinrent dans l’armée impériale du tsar de Russie en février 1917, tout comme dans l’armée française en juin de la même année, puis dans la marine allemande à l’automne de 1918. En d’autres termes, les mutineries survenues dans les différentes armées influencèrent directement le cours des événements de la guerre de 1914-1918.

L'armée italienne bat en retraite après le désastre de la bataille de Caporetto (actuelle Slovénie) d'octobre-novembre 1917. Au cours de l'engagement, les forces italiennes perdirent plus de 260,000 soldats faits prisonniers.

Par exemple, en mai et juin 1917, dans le contexte de l’offensive ratée du général Robert Nivelle au Chemin des Dames, des unités éparses réparties dans la moitié des divisions de l’armée française refusèrent à un moment ou un autre, en un lieu donné ou un autre, de monter occuper leurs places dans les tranchées. Cela dit, l’étude de l’historien français Guy Pedroncini fournit l’explication « militaire » classique de ces mutineries en plaçant au cœur de sa thèse le rôle apparemment primordial qu’aurait joué le général Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées françaises.

Toujours selon Pedroncini, Pétain tenta de colmater les brèches d’indiscipline qui affectaient la moitié des unités françaises par une série de mesure tirées du sens commun. Pétain apporta certes d’importantes réformes dans le régime alimentaire, de même que dans le régime des permissions. À cela, Pétain avait promis aux troupes que celles-ci ne seraient pas engagées dans de coûteuses offensives, tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant de chars d’assaut pour les protéger seraient disponibles et que des renforts américains arrivent pour relever ces soldats éprouvés.

Pedroncini précise que les soldats français n’en demandaient pas plus. Cela amena certains historiens par la suite à déduire que les mutineries dans l’armée française relevaient davantage d’une forme de grève, comme si, à l’instar d’ouvriers, les soldats avaient temporairement cessé leurs activités en attendant une amélioration de leurs conditions de « travail ». Selon ce point de vue, les soldats français auraient importé dans l’armée des pratiques courantes de protestations du monde du travail de la société civile. D’autres historiens contestent cette thèse, sur le principe que les soldats ne sont pas (ou ne sont plus) des travailleurs attablés à la production, mais davantage à la destruction.

La plupart des grèves ont déjà leurs scénarios bien rédigés et tout le monde sait qu’éventuellement, les ouvriers retourneront au travail. Cette présomption avait notamment traversé les esprits des dirigeants espagnols lors de la mutinerie d’Anvers de 1574 que nous avons évoquée. Les soldats pouvaient contester leurs faibles soldes, mais de toute façon, ils ne seront pas plus payés maintenant, peut-être seulement dans deux ou trois ans. Alors, mieux vaut retourner au travail.

Célèbre cliché montrant le général Henri-Philippe Pétain discutant avec des soldats à l'époque des mutineries de l'été 1917.

Cependant, cette présomption peut être aisément critiquée lorsque l’on aborde le cas de soldats-citoyens, dont l’engagement moral personnel et la conviction de chacun à la cause constituent des éléments essentiels pour mener à terme une guerre moderne et totale. Qui plus est, lorsque la contestation, dans ce contexte précis, vient de soldats-citoyens qui s’en prennent directement à l’autorité étatique, cela rend d’autant plus caduque la présomption voulant que l’État feigne d’ignorer leurs revendications. La situation dans la France de 1917 était en tous points différente de celle des Pays-Bas de 1574.

Pour poursuivre avec le cas français, une explication alternative pourrait se concentrer sur la dynamique particulière des mutineries, à mettre en lien avec l’identité politique des soldats français qui sont nés et qui ont grandi sous la Troisième République. Le général Pétain et son état-major semblent surtout avoir répondu à une situation politique d’importance dont les racines étaient logiquement ancrées en bas, dans cette population en uniforme. C’est en partie dans ce contexte que les soldats français mutins cherchèrent des forums dont les meneurs pouvaient étaler leurs idées.

Par exemple, les gares de train ou autres lieux de dépôts et d’embarquements servaient de points de ralliement. Par conséquent, des groupes de soldats refusèrent d’obéir à des ordres de dernière minute les enjoignant à remonter en ligne et certains préférèrent manifester bruyamment leur opposition à la guerre. Devant ces faits, Pétain et le haut commandement français choisirent de ne pas affronter directement les mutins. Ce choix sembla judicieux, dans la mesure où le commandement français n’avait tout simplement pas assez de troupes fiables pour réprimer les manifestations par la force, même s’il avait décidé d’aller de l’avant avec cette option. En l’absence de mesures coercitives externes, seules des mesures internes basées non pas sur la négociation, mais sur l’imposition d’expédients censés améliorer immédiatement la situation des soldats feraient l’affaire.

Des mutineries dans un contexte démocratique

Selon ce point de vue, les mutineries dans l’armée française se comprennent mieux dans un contexte où étaient mis face à deux composantes paradoxales de leur identité citoyenne, soit la démocratie directe et celle par voie de représentation. Pour sa part, la démocratie directe autorise une résistance traduite dans une plus large expression politique, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789. Un peu comme les mutins de 1917, ceux de 1789 demandaient des améliorations pragmatiques qui tournaient autour de la qualité du régime alimentaire et des permissions. Ce qui est étonnant dans le contexte de la Révolution, et qui était à la fois contradictoire parmi les demandes des soldats, c’est que l’imposition éventuelle d’une paix immédiate aurait rendu caduque leur demande d’une amélioration du régime des permissions.

Malgré tout, on retient que les demandes des soldats illustrèrent l’importance qu’ils accordaient à la forme représentative de gouvernement. Les soldats demandaient à leurs officiers qu’ils disent à leurs représentants à la Chambre des Députés qu’ils en avaient assez de cette situation. L’importance pour les soldats de faire valoir leur identité citoyenne n’est nullement exagérée dans ce cas-ci. Ce faisant, ils confirmaient la légitimité des institutions républicaines, de même que celle des députés qui les représentaient. Comme démocratie représentative, la Troisième République existait en chacun d’eux et elle traduisait dans leur esprit la manière dont fonctionnait le jeu politique. La République avait fixé les frontières de l’imaginaire politique des mutins. En d’autres termes, l’identité républicaine portait en son sein les moyens de sa propre coercition interne. Elle permettait l’obéissance comme la mutinerie.

La situation dans la Russie impériale

Avec le recul, le contraste des mutineries dans l’armée française de 1917 ne pouvait être plus prononcé que celles observées dans l’armée impériale russe à la même époque. Les soldats du tsar qui partirent à la guerre en août 1914 avaient dans leurs bagages deux anciennes (et conflictuelles) images de l’autorité.

Les soldats russes venaient pour la plupart de la campagne, où ils grandirent dans la relation contraignante entre le paysan et le seigneur (ou le patron propriétaire terrien). En clair, une fois incorporé dans l’armée, l’obéissance à l’officier avait remplacé celle au seigneur. L’autorité de l’officier était incontestable et souvent capricieuse. Le soldat n’avait qu’à s’y soumettre, dans l’espoir que la vie lui serait plus favorable dans un autre monde.

Face à cette image d’autorité se trouvait celle du tsar, cette figure quelque peu mythique, ce « père des peuples de Russie » dont la bonté imaginée était constamment trahie par l’autorité béate de ses officiers subordonnés. La situation du soldat russe en 1914 était la conséquence d’un immobilisme existant depuis plusieurs décennies. Peu de changements étaient survenus à travers les réformes du XIXe siècle, notamment celles visant à donner au soldat un nouveau statut plus « moderne » face à la société civile. En clair, le soldat n’était rien comme individu, ou très peu.

Des soldats russes lors de la Première Guerre mondiale.

D’ailleurs, la situation conflictuelle des deux autorités (celle de l’officier et celle du tsar) s’était observée lors de la révolution de 1905-1906. Les soldats s’étaient mutinés une journée, puis ils avaient ouvert le feu sur la foule le lendemain, selon sur quelle ancienne figure d’autorité ils croyaient la plus puissante. Plus tard, en 1914, les soldats de l’armée impériale entrèrent dans la guerre sans nécessairement être incorporés dans un modèle national de société à la française (du moins dans la compréhension occidentale que nous en faisons). Cela aura de graves conséquences.

À cet égard, la conception impériale de l’identité politique russe s’avéra inadaptée dans un contexte de guerre totale entre États-nations modernes. De plus, le tsar Nicholas II empira les choses lorsqu’il décida de prendre personnellement le commandement de son armée en 1915. Ce faisant, il fixa la bannière de son autocratie sur le mât plus que chancelant des piètres performances de l’armée sur le terrain. Tous virent que le tsar était une personne faillible, car en prenant les rênes de l’armée, le tsar avait en quelque sorte enlevé la barrière qui créait la démarcation mythique si importante à sa légitimité. La conséquence fut une mutinerie qui entraîna la chute du régime impérial. La coercition externe cessa d’exister lorsque le pouvoir s’effondra.

En dépit de la dégradation de la situation militaire, et contrairement à ce qui se passa dans l’armée française, les mutineries dans l’armée russe n’ont rien à voir avec une ou des défaites particulières qu’elle aurait subies. En fait, le premier facteur qui entraîna des mutineries ne concerne pas directement le champ de bataille, mais plutôt le front intérieur, dans la mesure où il y eut une crise majeure du ravitaillement des villes. Dans ces circonstances, Nicholas accéléra la désintégration de son autorité à la fin de février 1917 lorsqu’il ordonna aux garnisons d’ouvrir le feu sur les civils pour mettre un terme aux émeutes.

Nicholas avait probablement pris la pire des décisions en ces circonstances et, par surcroît, il utilisa le pire instrument pour ce faire, à savoir son armée. Les garnisons militaires des villes comprenaient deux types de soldats, qui n’étaient peut-être pas les « meilleurs » pour s’atteler à cette tâche sinistre. D’abord, les garnisons étaient composées de vétérans blessés revenus du front, puis de recrues sans trop d’expérience, ni d’entraînement. Ces deux catégories de soldats étaient plus enclines à sympathiser avec la foule qu’avec les officiers qui leur ordonnaient de tirer. Par conséquent, dans l’ensemble, les garnisons refusèrent d’ouvrir le feu sur la foule, ce qui provoqua une crise qui entraîna quelques jours plus tard la chute du régime tsariste.

La Révolution russe

Avec la fin du pouvoir impérial, et la question systémique de l’autorité dans l’armée post-tsariste, les soldats n’avaient plus réellement de notions sur à qui ou à quoi ils devaient être loyaux. En d’autres termes, quiconque parviendrait à remobiliser les identités civiles et militaires pourrait en quelque sorte prétendre au pouvoir en Russie. On crut, pendant un certain temps, que le nouveau chef du gouvernement provisoire Alexandre Kerensky aurait pu garder la Russie dans la guerre européenne.

Vu ainsi, Kerensky avait à l’esprit le souvenir des armées françaises de l’An II de la Révolution. En effet, en 1793-1794, la Révolution était parvenue à lever et entretenir l’une des plus puissantes machines militaires que le monde ait connues. D’une certaine manière, Kerensky voulut que l’Histoire se répète en transformant le soldat tsariste en un soldat-citoyen, et ce, en l’espace d’à peine quelques mois dans une république russe émergente, mais en pleine débâcle.

Les tentatives de Kerensky échouèrent en partie à cause d’une source alternative d’autorité qui naquit à l’intérieur même de l’armée au moment où s’implantait le gouvernement provisoire. Il s’agissait des conseils de soldats, communément appelés soviets. Ces conseils devaient gérer des dossiers aussi divers que nombreux allant de la distribution de la nourriture à la justice militaire, dans l’optique de poursuivre la guerre contre les Allemands. En ce sens, les soviets constituèrent une mutinerie institutionnalisée.

Dans une tentative maladroite d’affermir son pouvoir, notamment face aux soviets, Kerensky ordonna une nouvelle offensive sur le front en juin 1917, à la même époque où Pétain ramenait l’ordre dans l’armée française. Face à ses nouveaux soldats-citoyens, Kerensky avait de bien plus grandes attentes que ce que pouvait avoir le gouvernement français sur ses propres troupes. Dans le cas russe, la légitimité n’était pas au rendez-vous. À l’automne, le gouvernement provisoire « républicain » était déjà chose du passé.

Seuls les bolcheviques dirigés par Vladimir Lénine, un autre Russe qui avait été éduqué à l’européenne, comprirent toute l’ambivalence des rapports entre l’autorité de basse échelle représentée par les officiers, puis celle de niveau supérieur constituée par l’État. Néanmoins, le défi de ramener l’ordre dans l’armée demeurait constant et problématique. Pour une majorité de soldats russes à l’été et à l’automne de 1917, la loyauté signifiait d’abord la loyauté envers son village ou sa région natale. La possession d’une terre accompagnée de la paix représentait davantage que le fait de savoir si la Russie allait perdre ou non la guerre.

Déjà pourris, les rapports entre les officiers et les soldats russes se dégraderont davantage pendant la Révolution, si bien que les soviets finiront par prendre le contrôle de ce qui restait de l'armée en 1917. Les Soviétiques voudront remodeler cette armée pour la conformer à leurs idéologies.

Il était techniquement impossible de ramener l’ordre et la discipline dans l’armée russe en 1917. En effet, comment faire cesser les mutineries dans un pays qui lui-même est dans le chaos? La Russie tsariste était morte et aucune nouvelle Russie ne parvenait à s’établir et répondre aux doléances des soldats. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les bolcheviques qui s’empressèrent par tous les moyens de fournir aux citoyens des terres et, par-dessus tout, la paix.

C’était leur façon de consolider leur mainmise du pouvoir et de compter sur l’appui des soldats dans la lutte contre les ennemis de la Révolution en ce début de guerre civile. Une fois la paix revenue au début des années 1920, les bolcheviques purent procéder au modelage d’un nouveau citoyen et d’un nouveau citoyen-soldat selon leur modèle idéologique. Alors que l’Union soviétique prenait forme, les soldats comme les ouvriers devinrent les piliers de la dictature prolétarienne.

Au lendemain de la Grande Guerre

Des mutineries à grande échelle telles qu’on en connut pendant la Première Guerre mondiale appartiennent à cette époque. La guerre de 1939-1945 n’engendra jamais cette combinaison résultant d’une ambigüité idéologique et d’une impasse militaire qui s’avéra si volatile pendant le précédent conflit.

Il y eut par exemple un début de mutinerie qui affecta environ 1,000 soldats britanniques dans le contexte des opérations de l’invasion de l’Italie en 1943. Le litige concernait des soldats blessés en convalescence à qui on avait promis qu’ils retourneraient dans leurs unités d’origine, mais ceux-ci furent transférés dans un tout autre corps. D’ailleurs, sur un plan purement hypothétique, on aurait pu extrapoler à plus grande échelle une situation où, par exemple, des armées alliées d’Europe auraient appris en 1945 qu’elles iraient combattre au Japon ou en Chine. Il est probable qu’une majorité de soldats aurait résisté à l’autorité militaire, dans ce cas sur la base d’un argumentaire essentiellement politique.

Cependant, des exemples plus récents (et réels) de mutineries ont existé. On pense entre autres aux officiers de l’armée française en Algérie qui complotèrent contre les autorités civiles en 1958 et en 1961. Ceux-ci provoquèrent en effet une importance transformation politique qui vit le renversement de la IVe République et la naissance de la Ve. Quelques années plus tard, au Vietnam, la forme la plus violente de protestation de la part des soldats américains vint contre ces officiers ou sous-officiers un peu trop zélés, qui furent victimes d’« accidents » dans l’exercice de leur autorité.

En général, la guerre au XXe siècle, et particulièrement au lendemain de la Guerre froide, devint plus intensive en terme de capital monétaire et moins en terme d’investissement personnel (au sens moral du terme). La haute technologie signifiait une amélioration corollaire du professionnalisme, si bien qu’on aspire à forger un soldat idéal qui ne serait plus soumis aux vices de la mutinerie. Dans ses formes historiques reconnaissables, que ce soit sous les habits de la grève ou comme prélude à la révolution, la mutinerie semble avoir décliné, mais elle constitue un phénomène qui n’est jamais appelé à disparaître.

1914-1918: La guerre du Canada. Valenciennes, Mons et la fin d’un long parcours

La prise de Valenciennes

Nous sommes le 17 octobre 1918. Le Corps canadien se trouvait au nord-est de Cambrai, à mi-chemin de la petite ville de Valenciennes, dernière étape en importance avant d’entrer à nouveau en Belgique, toujours à la poursuite des Allemands en plein repli.

L’artillerie se mit à tonner et les troupes de la 1ère Division reçurent l’ordre de marcher sur Valenciennes. Pendant les quatre jours qui suivirent, les forces canadiennes n’ont fait que marcher. Elles suivaient de près les Allemands qui reculaient à un rythme régulier, n’offrant pour ainsi dire aucune résistance sérieuse. Cependant, les ingénieurs du Corps canadien ne manquèrent pas de boulot. Ils devaient réparer les routes, déminer le terrain lorsque nécessaire et voir à ce que les unités de support du Corps (artillerie, ravitaillement, etc.) puissent suivre la cadence rapide de l’infanterie.

Carte des opérations des forces canadiennes dans le secteur entre Valenciennes et Mons (octobre - novembre 1918).

Les Canadiens avaient atteint la portion du Canal de l’Escaut devant Valenciennes le 25 octobre. Contrairement à la semaine qui venait de passer, il semblait évident que cette fois les Allemands entendaient offrir une résistance. La preuve étant que le Canal de l’Escaut était couvert de fils de fer barbelés sur les deux rives et que le terrain situé au nord-est et au sud-ouest de Valenciennes avait été inondé. Les approches à partir de l’est et du sud de la cité étaient dominées par une série de hauteurs (Valenciennes étant en quelque sorte au creux d’une vallée) fortement défendues, dont le Mont Houy au sud.

Le lieutenant-général Currie discutait avec les généraux britanniques sur les manières de prendre rapidement Valenciennes avec un taux acceptable de pertes. L’idée était que le 22e Corps britannique prendrait le Mont Houy et le village d’Aulnoy au sud. Une fois ces objectifs pris, le Corps canadien se glisserait entre ces derniers et Valenciennes afin de se positionner sur les hauteurs au sud et au sud-est de la ville.

À l'assaut de Valenciennes (octobre 1918).

Le 28 octobre, la 51e Division écossaise mena la charge sur le Mont Houy et parvint à se rendre au sommet, mais ne put s’y maintenir face à des contre-attaques ennemies bien orchestrées. Cet imprévu occasionna un changement de dernière minute, car la prise du Mont Houy était importance avant l’assaut sur Valenciennes. On ordonna alors au Corps canadien d’attaquer le Mont Houy. L’assaut débuta le lendemain à 5h15 et les Canadiens parvinrent à prendre l’objectif. Les Allemands avaient reçu plus de 2,000 tonnes d’obus d’artillerie uniquement sur le Mont Houy et durent reculer.

La chute du Mont Houy eut comme corollaire l’évacuation par les Allemands de Valenciennes. Les pertes canadiennes avaient été relativement légères, comme prévu. Environ 400 soldats étaient tombés dont 80 tués. On estima les pertes ennemies à un peu plus de 800 soldats tués (essentiellement sous le tir de l’artillerie) et près de 2,000 prisonniers furent faits. Une Croix de Victoria fut remportée le 29 octobre, la dernière attribuée au Corps canadien pendant la guerre.

Vers Mons

Plus que jamais, les forces allemands reculaient, toujours vers l’est et il fallait les suivre. Le prochain objectif d’importance était la ville de Mons en Belgique. Ce furent les troupes de la 3e Division qui entrèrent les premières dans la municipalité, dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918.

La ville revêtait une dimension symbolique pour les forces britanniques. C’était là en effet que le premier affrontement eut lieu entre les Britanniques et les Allemands le 22 août 1914.

La cavalerie canadienne dans Mons, d'après une peinture de Harry Sheldon-Williams.

Le Corps canadien finit par se trouver au complet dans et autour de Mons lorsque débuta la journée du 11 novembre. L’état-major de Currie avait reçut un avis à l’effet qu’un armistice entrerait en vigueur à 11 heures. Toujours sur leur garde avec leurs équipements complets et prêts pour la bataille, les soldats canadiens attendaient leurs prochains ordres, tout en prenant soin de consolider leurs positions en vue d’éventuelles contre-attaques qui ne vinrent jamais. L’artillerie continuait de tirer et la guerre se poursuivait. Le dernier soldat canadien à tomber fut le soldat George Lawrence Price du 28e bataillon, tué à 10h58 par un tireur embusqué.

La fin de la guerre marqua également la fin de la campagne des Cent Jours qui avait vu le Corps canadien combattre à un rythme effréné du 8 août au 11 novembre 1918. Au cours de cette période, le Corps avait fait près de 32,000 prisonniers, capturé 620 canons et près de 3,000 mitrailleuses. Les Canadiens avaient libéré 228 localités et 800 kilomètres carrés de terrain. Les quatre divisions d’infanterie du Corps avaient affronté 47 divisions différentes de l’armée allemande, soit près du quart des forces ennemies présentes sur le front Ouest.

Le bilan de guerre du Canada

Le Canada était entré en guerre avec une armée embryonnaire d’à peine 3,000 hommes et s’appuyant sur une force irrégulière de 60,000 à 70,000 hommes. Dès le printemps de 1915, la première des quatre divisions d’infanterie combattait sur le front Ouest. Elle était arrivée en France dans le but de renforcer le Corps expéditionnaire britannique. De plus, la 1ère Division canadienne avait été la première formation de ce type à être, pour l’essentiel, composée de soldats-citoyens.

À mesure que le Corps expéditionnaire canadien en France prit de l’expansion, le professionnalisme des soldats et de leurs chefs suivit une ascension parallèle. Le fait d’armes que l’on retient de nos jours fut la capture de la crête de Vimy en avril 1917 où, pour la première et seule fois, les quatre divisions canadiennes combattaient simultanément, côte à côte.

Comme bien d’autres batailles, Vimy avait été un massacre où l’histoire du Canada s’était écrite par le sang. Il était indéniable dans ces circonstances qu’au sortir de cette bataille, les soldats du Corps canadien se sentaient davantage unis. Le Corps en était sorti transformé et il était véritablement l’une des formations d’élite sous commandement britannique sur le continent.

Des soldats du 28e bataillon défilant devant le Premier ministre Borden et le lieutenant-général Currie (1918).

D’autres dures batailles suivirent celle de Vimy et la contribution du Corps canadien à la victoire des forces alliées fut immense. Le Canada sortait de la guerre avec une réputation rehaussée et surtout un nouveau statut sur la scène internationale. Bien que symbolique, la signature du Canada sur le Traité de Versailles constituait un premier pas vers son autonomie en politique étrangère.

Les statistiques peuvent varier, mais les chiffres sur la contribution du Canada à la Grande Guerre parlent d’eux-mêmes. Environ 625,000 hommes et femmes avaient porté l’uniforme canadien. De ce nombre, 400,000 ont servi sur le continent en France et en Belgique.

Environ 212,000 soldats canadiens ont été blessés au moins une fois et à des degrés divers. On recense 65,000 soldats tués ou morts de leurs blessures entre le mois de février 1915 et celui de novembre 1918.

Cette série d’articles sur le Corps canadien s’est surtout concentrée sur les affrontements et peu a été dit sur les Canadiens (dont les femmes) qui ont servi le pays en dehors Corps en tant que tel. Par exemple, approximativement 38,000 membres du personnel des forces canadiennes servaient en dehors du Corps à la fin de la guerre. Cela incluait entre autres du personnel ferroviaire (Canadian Railway Troops), du Corps forestier, la Brigade de Cavalerie et le personnel médical et auxiliaire (Army Service Corps). Des Canadiens ont également service dans des unités minières (Tunnelling Companies).

La démobilisation

L’armistice étant signé et les négociations en vue de la paix amorcées, il fallait néanmoins garder les soldats sous les drapeaux pour encore quelques mois. Les troupes des 1ère et 2e Divisions furent sélectionnées pour rejoindre l’armée d’occupation en Allemagne sous les ordres du général britannique Plumer. De leur côté, les 3e et 4e Divisions resteraient dans Mons.

La marche de la 1ère Division l’amena à Cologne et celle de la 2e Division à Bonn. Dans une marche au style cérémonial, le lieutenant-général Currie avait pris la peine, le 13 décembre 1918, de se tenir sur une estrade sur le Rhin et de saluer le passage de tous les bataillons des divisions canadiennes en partance pour l’Allemagne.

Le 22e bataillon (canadien-français) fait son entrée dans Bonn au début de 1919.

Au-delà du cérémonial, le problème le plus pressant pour Currie était celui de la démobilisation de ses troupes. Le gouvernement canadien avait proposé un schéma du style « premier arrivé, premier servi », à savoir que la priorité serait accordée aux hommes mariés et aux veufs avec enfants.

Currie s’était vivement opposé à ce plan, dans la mesure où le Corps canadien était directement visé. Son argument était relativement simple et circonstanciel. Currie croyait que les hommes ne devaient pas être séparés et devaient rentrer au pays avec leur unité au complet, dans le but de préserver le moral et la discipline.

Par ailleurs, si des hommes devaient être immédiatement démobilisés sur la base de leur ancienneté, de leur situation familiale ou en raison de compétences professionnelles particulières, ce serait l’efficacité du Corps canadien qui en serait affectée. Currie donnait aussi l’exemple des forces australiennes qui étaient rapatriées à la maison par unités entières sous le commandement des mêmes officiers avec lesquels elles avaient combattu.

Finalement, Currie obtint l’appui du Premier ministre Borden et son schéma fut accepté. Toutes les troupes du Corps canadien allaient cependant rentrer au pays selon le plan « premier arrivé, premier servi », ce qui implique un scénario au niveau divisionnaire qui entraînerait le départ de la 1ère Division, celle-ci étant en ligne depuis 1915.

Les autorités canadiennes et britanniques avaient été surprises de constater qu’à peu près aucun incident sérieux d’indiscipline ne se produisit au sein des troupes combattantes du Corps canadien à leur retour. En fait, ce fut parmi les unités auxiliaires non attachées administrativement au Corps qu’on observa de sérieux désordres (entraînant la mort d’hommes par moment) en Angleterre dans les municipalités de Witley, Epsom et Kimmel dans la première moitié de 1919.

Le séjour des Canadiens en Allemagne fut de courte durée. Dès le mois de février 1919, les derniers soldats quittaient le territoire allemand. La démobilisation progressive du Corps s’amorça, en commençant par la 3e, la 1ère, la 2e et enfin la 4e Division. À la fin de mai 1919, à peu près tous les soldats étaient de retour au Canada.

La guerre était terminée. Les hommes retournaient à la vie civile, laissant en Europe une partie d’eux-mêmes.

1914-1918: La guerre du Canada. La traversée du Canal du Nord (septembre – octobre 1918)

Aucun répit

Les combats depuis août 1918 se déroulaient à un rythme soutenu, mêlant des affrontements redoutables aux marches ininterrompues des soldats. Sur leur front, les Canadiens reçurent l’ordre de marcher en direction de Cambrai. Le Canal du Nord situé quelque peu à l’ouest de la ville constituait un autre obstacle formidable qu’il fallait franchir. Les Allemands avaient naturellement fait sauter les ponts.

Avant l’assaut, les Canadiens avaient bien tenté de pousser des patrouilles sur les bancs du canal. Cependant, le terrain était exposé et les patrouilles étaient systématiquement prises sous le feu de l’artillerie, des mitrailleuses et des tireurs ennemis embusqués.

Des soldats canadiens traversant le Canal du Nord.

Plus haut, dans la chaîne de commandement, le maréchal Haig et son état-major préparaient la prochaine phase de l’offensive. Il était prévu que les 3e et 4e Armées britanniques prennent d’assaut la Ligne Hindenburg entre Cambrai au nord et Saint-Quentin au sud. Haig avait réservé au Corps canadien une mission complexe en plusieurs étapes. D’abord, traverser le Canal du Nord et capturer le Bois Bourlon. Ensuite, sécuriser les hauteurs au nord-est du Bois Bourlon, dont l’objectif d’ensemble était de protéger le flanc gauche de la 3e Armée britannique un peu plus au sud. Enfin, saisir les hauteurs au nord de Cambrai, de manière à poser une menace directe contre cette ville, un important centre de communications allemand à l’époque.

Carte des opérations de la bataille du Canal du Nord et de la poussée canado-britannique dans Cambrai (septembre - octobre 1918).

La date de l’assaut était fixée au 27 septembre à l’aube. Dire que la tâche du Corps canadien relevait de l’impossible est une fois de plus un euphémisme. Une fois le canal franchi, il y avait immédiatement de l’autre côté un puissant système de trois lignes de tranchées dotées d’une excellente protection de fils de fer barbelés. La première ligne était simplement nommée « Canal du Nord » et se trouvait à environ 300 mètres à l’est du canal. La seconde, la ligne Marquion, à 1,5 kilomètre à l’est. Enfin, la ligne Marcoing qui se trouvait entre le Bois Bourlon et Cambrai.

Toujours sur le front du Corps canadien, le Canal du Nord était en soi un obstacle formidable. Le Canal avait une largeur moyenne de 30 mètres avec des étendues marécageuses sur ses deux rives, que les Allemands s’étaient bien assurés d’inonder. Dans ces conditions, le lieutenant-général Currie ne croyait pas qu’il serait possible de franchir le canal à la hauteur du Corps.

Son plan était de légèrement bifurquer la ligne d’avance de sa formation vers le sud en empiétant quelque peu dans la zone d’assaut du 17e Corps britannique à sa droite. Là se trouvait un mince passage un peu plus au sec et, fait extrêmement important dans son calcul, le canal n’était pas achevé à cet endroit. En effet, le Canal du Nord était en construction lorsque la guerre débuta en 1914. Cela signifiait qu’il fallait faire passer les dizaines de milliers de soldats Corps canadien dans cette zone, dans un passage large à peine de 2,500 mètres. Ensuite, une fois le canal franchi, les troupes qui menaient l’avance devaient marcher au pas cadencé vers le nord et le nord-est pour rapidement se déployer en vue de la capture du Bois Bourlon.

Le temps était compté. Il fallait se dépêcher à traverser le Canal du Nord.

Cette manœuvre du « sablier » fit l’objet de critiques, à commencer par le quartier général de la 1ère Armée britannique du général Horne de laquelle relevait le Corps canadien pour l’opération. Horne tenta de persuader Currie de changer son plan, mais ce dernier insista et le maréchal Haig finit par donner son aval.

La bataille

La bataille du Canal du Nord débuta le 27 septembre 1918 à 5h20 par le feu concentré de centaines de canons qui pilonnèrent directement les positions allemandes sur l’autre rive. L’assaut s’effectua par l’avance conjointe des 1ère et 4e Divisions qui suivaient de très près le barrage d’artillerie.

L’efficacité du tir des canons avait assuré une couverture efficace aux troupes canadiennes qui avaient rapidement franchi le canal. À la tombée du jour, les Canadiens avaient pris la ligne Marquion et le Bois Bourlon. L’assaut fut renouvelé le lendemain contre la ligne Marcoing qui fut percée en partie, face à des forces allemandes qui réagirent avec une plus grande vigueur.

Poste de secours au front.

De quatre divisions d’infanterie à la disposition du commandement allemand le 27 septembre, le chiffre était monté à 10 le 1er octobre, sans compter un important renfort de mitrailleuses. Toujours le 1er octobre 1918, après ces dures journées de combat, Currie décida de suspendre temporairement l’offensive, car les Allemands lancèrent des contre-attaques à répétition. Le butin était somme toute intéressant pour les Canadiens. Environ 7,000 prisonniers et un peu plus de 200 canons figuraient au palmarès.

La prochaine phase de l’opération visait à la capture en deux étapes de Cambrai par une manœuvre d’enveloppement par le nord de la ville. Pour ce faire, le 17e Corps britannique opérant au sud de Cambrai devait avancer vers la banlieue d’Awoingt au sud-est. Cette manœuvre se voulait une sorte de diversion avant l’assaut canadien dans la ville. Ensuite, les Canadiens devaient s’emparer de la portion nord-est du Canal de l’Escaut qui traversait Cambrai, avancer vers Escaudoeuvres et faire la liaison avec le 17e Corps britannique, complétant ainsi l’enveloppement de la ville.

Les soldats canadiens entrent dans les ruines de Cambrai (octobre 1918).

L’assaut contre Cambrai débuta à 4h30 le 8 octobre 1918, mais les opérations ne se déroulèrent pas exactement au rythme initialement prévu. Il y eut un contretemps de 24 heures, dans la mesure où le 17e Corps britannique connut des difficultés. Son assaut fut renouvelé le lendemain avec plus de succès. De leur côté, les Canadiens attaquèrent en pleine nuit, à 1h30, le 9 octobre sous une pluie battante. Ils avaient rapidement sécurisé la rive droite du Canal de l’Escaut et s’avançaient vers Escaudoeuvres. À la levée du jour, les premières patrouilles canadiennes de la 3e Division pénétrèrent dans Cambrai. Mis à part quelques troupes chargées d’y mettre le feu (sans trop de succès), les Allemands avaient rapidement évacué Cambrai.

Les deux jours suivants ont vu le Corps canadien se diriger vers le nord-est pour sécuriser les villages sur les abords du Canal de la Sensée. Les combats qui se sont déroulés du 27 septembre au 11 octobre 1918 ont également été durs. À preuve, huit autres Croix de Victoria furent remportées.

Le bilan

Le lieutenant-colonel Henri Desrosiers, le commandant du 22e bataillon (canadien-français). Les soldats du Québec pénétrèrent dans le faubourg nord de Cambrai en octobre 1918.

Le 11 octobre marquait donc la fin de la bataille du Canal du Nord et de Cambrai. Du début de la bataille d’Arras en août jusqu’à la prise de Cambrai, le Corps canadien avait progressé de plus de 35 kilomètres vers l’est, faisant plus de 18,500 prisonniers, prenant près de 400 canons et 2,000 mitrailleuses.

Le prix payé fut fort élevé. Le Corps canadien avait perdu environ 30,000 hommes. De ce nombre, 4,300 tués, 24,500 blessés et près de 2,000 soldats portés disparus.

Au centre, le major-général Louis Lipsett. Né en Irlande et soldat de carrière, Lipsett commandait le 8e bataillon en 1915 puis la 3e Division canadienne en 1918. Il fut tué le 14 octobre 1918 alors qu'il commandait la 4e Division britannique. Figure très populaire auprès des Canadiens, avec lesquels il avait combattu depuis 1915, de nombreux soldats de son ancien 8e bataillon étaient présents à ses funérailles.

Le Corps canadien s’en allait relever le 22e Corps britannique situé sur sa gauche, quelque peu au sud de Douai, sur le Canal de la Sensée. Le prochain objectif serait la cité de Valenciennes, non loin de la frontière belge.

Nous sommes en octobre 1918. La guerre continue. Les soldats canadiens marchent.

1914-1918: La guerre du Canada. Amiens (août 1918)

Mars-août: Une période d’attente et de reconstitution

Le général Erich von Ludendorff, le commandant des forces allemandes sur le front Ouest en 1918.

Sous la direction du général Ludendorff, les forces allemandes avaient entamé le 21 mars 1918 la première d’une série de cinq offensives majeures visant à faire craquer le front des Alliés franco-britanniques. Avec un surplus de troupes rendues disponibles depuis la fin de la guerre en Russie, les Allemands avaient failli percer le front face aux 3e et 5e Armées britanniques devant la ville d’Amiens. Quelques semaines plus tard, les Allemands attaquaient en Belgique, sur le même front d’Ypres, avec des succès limités. Enfin, la dernière des offensives fut menée en juillet contre l’armée française en Champagne. Les Français étaient parvenus à barrer la route aux Allemands sur la Marne, au même endroit où se déroulèrent des affrontements épiques en 1914, non loin de Paris.

La première partie de l’année 1918 voit le Corps canadien installé dans le secteur occupant une sorte de triangle formé des villes d’Arras, de Lens et de la crête de Vimy. Dès les premiers jours suivant l’offensive allemande du 21 mars, le maréchal Haig avait sérieusement envisagé la dissolution du Corps canadien et l’utilisation séparée de ses quatre divisions, selon les besoins du moment (en clair, pour boucher des trous ici et là sur la ligne de front).

Pendant un bref instant au printemps, les quatre divisions avaient été retirées à Currie et placées sous la juridiction de trois corps d’armée britanniques distincts. Le lieutenant-général canadien protesta vigoureusement contre cette décision en argumentant que son Corps était unique, indivisible, et que les quatre divisions « canadiennes » étaient habituées de combattre ensemble sous les ordres de leurs propres officiers. Currie soutenait que l’excellente réputation du Corps canadien était précisément attribuable aux performances passées sur les champs de bataille et au fait que les troupes avaient combattu ensemble.

Ces arguments avaient abouti sur la table du ministre canadien des Forces d’outre-mer (Sir Kemp), qui en fit part au secrétaire britannique à la Guerre Lord Derby. Ce dernier appuya l’argumentaire canadien et il informa le maréchal Haig au plus grand déplaisir de celui-ci. Il ne pouvait concevoir que les Canadiens ne soient engagés dans la bataille, semble-t-il, que lorsque cela fait leur affaire, tandis que les divisions australiennes avaient accepté des dissolutions temporaires de leurs corps d’armée dans l’urgence de la situation en mars 1918.

Au 8 avril, trois des quatre divisions canadiennes avaient été retournées à Currie. Sans être directement commises dans la bataille, elles devaient tenir un front anormalement large de 25 kilomètres dans le secteur d’Amiens, libérant ainsi d’autres divisions britanniques. Ce ne fut seulement qu’en juillet, avec le retour au Corps de la 2e Division (qui était entre temps sous le 6e Corps britannique), que Currie retrouva toutes ses divisions.

Ces contraintes administratives et tactiques n’ont pas empêché le commandement britannique de préparer des plans de contre-offensive, tout en réservant des projets bien spéciaux pour le Corps canadien. Une offensive était prévue pour le 8 août 1918, alors que le Corps canadien se trouvait quelque peu à l’est d’Amiens. Pour cette offensive, le Corps canadien serait transféré de la 1ère Armée britannique où il se trouvait à la 4e Armée sous les ordres du général Rawlinson.

Le transfert du Corps du secteur Lens-Vimy vers le sud à Amiens se fit dans le plus grand secret afin de tromper les Allemands sur les intentions du commandement britannique. Les Allemands savaient parfaitement que le Corps canadien, une formation d’élite, n’avait pas été engagé lors des combats de mars et d’avril. Nous étions alors en août, les Canadiens avaient refait leurs forces et, considérant leur réputation, il n’était pas faux de penser qu’une contre-offensive britannique avec une pleine utilisation du Corps canadien allait être déclenchée.

Le 22e bataillon (canadien-français) (5e Brigade, 2e Division) bivouaquant dans la zone de rassemblement du Corps canadien devant Amiens. Les soldats du Québec ont installé leurs tentes de façon sommaire avec leurs équipements non loin. Ils allaient partir à l'assaut d'un moment à l'autre.

D’un point de vue logistique, il s’avérait difficile de dissimuler aux yeux de l’ennemi le transfert du Corps canadien qui représentait environ 80,000 combattants. Encore là, on avait eu l’idée de déplacer au nord (et non au sud) vers le Mont Kemmel deux bataillons d’infanterie et quelques unités de support dans la plus grande indiscrétion possible, toujours afin de faire croire aux Allemands à la présence canadienne dans ce secteur.

Situé en Belgique non loin de la frontière française, le Mont Kemmel était entre les mains des Allemands. Il constituait à titre de position surélevée un endroit stratégique que les Alliés tenteraient logiquement de capturer. Les quelques forces canadiennes devant Kemmel s’étaient également assuré que leurs communications soient interceptées par les Allemands, histoire d’ajouter à la supercherie.

Dans la nuit du 7 au 8 août, le gros du Corps canadien finit par arriver dans la région d’Amiens et ne fut placé en première ligne que quelques minutes avant le véritable assaut. La zone de rassemblement des forces d’attaque se situait dans les limites des villages de Gentelles, entre la route reliant Amiens à Villiers-Bretonneux (voir la carte). Sur la gauche du Corps canadien se trouvait un corps australien. Sur la droite, des forces françaises de la 1ère Armée du général Debeney placée temporairement sous le commandement britannique.

Carte des opérations de la bataille d'Amiens en août 1918.

La bataille

La bataille d’Amiens débuta le 8 août 1918 à 4h20, contre des forces allemandes complètement prises de court. Supportées par quatre bataillons de chars d’assaut, les 1ère, 2e et 3e Divisions canadiennes progressèrent sur un front large de 7,500 mètres, derrière un habituel barrage d’artillerie roulant. Des techniques de contre-batterie similaires à celles employées à Vimy un an auparavant avaient à peu près neutralisé la riposte de l’artillerie allemande.

À la fin de la journée du 8 août, la ville d’Amiens pouvait être considérée comme dégagée, même qu’en un point, on effectua une avancée de 14 kilomètres, du jamais vu depuis 1914. Le succès n’était pas complet cependant, mais la journée était prometteuse. Seule la 4e Division, qui devait prendre Le Quesnel à l’extrême droite du front d’assaut, fut bloquée par un tir de mitrailleuse provenant de ce village qui tomba finalement le lendemain.

Une représentation artistique de la bataille d’Amiens. On remarque le peu d’obstacles et de tranchées faisant face aux forces alliées. Les premières phases de la bataille d’Amiens rappellent en ce sens la guerre de mouvement comme on l’avait vécue en 1914.

La journée du 8 août avait été payante pour le Corps canadien. En effet, dix villages avaient été repris, 5,000 prisonniers capturés, sans compter un intéressant butin de 161 canons et plusieurs centaines de mitrailleuses. La performance du Corps canadien était sans aucune commune mesure en comparaison des actions déjà brillantes du passé. La bataille d’Amiens avait été un fait d’armes extraordinaire, forçant même le général allemand Ludendorff à qualifier la journée du 8 août 1918 de « Jour noir » de l’armée allemande.

L’offensive d’Amiens reprit le 9 août avec pour objectif d’installer le Corps sur une ligne reliant les villages de Roye, Chaulnes et Bray-sur-Somme. Par contre, la progression ne fut pas aussi fulgurante que la veille, pour la simple raison que les Allemands s’étaient ressaisis et offraient une résistance beaucoup plus orchestrée. Une autre raison qui força le Corps canadien à ralentir la marche était la difficulté du terrain. L’offensive du 8 août s’était déroulée sur un terrain relativement épargné par le passé. En clair, il y avait peu de tranchées et d’obstacles. Le 9 août, les Canadiens revenaient sur l’ancien champ de bataille de la Somme de 1916, un terrain beaucoup plus facile à tenir en raison des aménagements défensifs préexistants.

Qu’il s’agisse d’un entraînement ou d’un combat, cette photo illustre le type des affrontements s’étant déroulés à Amiens. Une bataille en terrain ouvert, en particulier au début de l’offensive les 8 et 9 août 1918.

La cadence de l’offensive était fortement compromise à partir du 11 août, menaçant ainsi de transformer la guerre de mouvement initiale en bataille stérile. Face aux quatre divisions canadiennes fatiguées, les Allemands opposaient le 11 août neuf divisions, notamment leur fameux Corps alpin. Après consultation avec Haig, le général Rawlinson décida de suspendre l’offensive.

Le bilan

Les pertes canadiennes entre le 8 et 11 août 1918 s’élevèrent à un peu plus de 9,000 hommes, dont 2,200 tués. Huit Croix de Victoria furent remportées, dont l’une attribuée au lieutenant Jean Brillant du 22e bataillon (canadien-français).

Le lieutenant Jean Brillant du 22e bataillon. Texte en français de la citation attachée à la Croix de Victoria qui lui fut décernée: « Pour un acte de bravoure remarquable et pour son zèle hors du commun, alors qu’il était à la tête d’une compagnie qu’il conduit à l’attaque pendant deux jours, avec un courage inébranlable, une habileté et une initiative extraordinaires, la pénétration de l’attaque étant de 12 milles. Le premier jour des opérations, peu après le début de l’attaque, le flanc gauche de sa compagnie est arrêté par une mitrailleuse ennemie. Le Lt Brillant charge et s’empare de la mitrailleuse, tuant de sa main deux mitrailleurs ennemis. Ce faisant, il est blessé, mais refuse de quitter son commandement. Plus tard, le même jour, sa compagnie est arrêtée par un feu de mitrailleuses très nourri. Il fait personnellement une reconnaissance du terrain, organise un détachement de deux pelotons et fonce directement sur le nid de mitrailleuses. Quinze mitrailleuses et 150 ennemis sont capturés. Le Lt Brillant tue lui-même cinq des ennemis et est blessé une seconde fois. Il se fait panser immédiatement et une fois de plus refuse de quitter sa compagnie. Subséquemment, cet intrépide officier repère un canon de campagne qui tire à bout portant sur ses hommes. Il organise immédiatement un détachement d’assaut, qu’il conduit droit au canon. Après avoir progressé d’environ 600 verges, il est de nouveau grièvement blessé. En dépit de cette troisième blessure, il continue d’avancer sur environ 200 verges, puis s’évanouit, épuisé et au bout de son sang. Le merveilleux exemple du Lt Brillant durant cette journée inspire à ses hommes un enthousiasme et une détermination qui ont grandement contribué au succès de l’opération. (London Gazette, no 30922, le 27 septembre 1918) »

La bataille d’Amiens constituait un tournant majeur de la guerre, ne serait-ce qu’en considérant les gains réalisés par les Canadiens et la cadence avec laquelle s’est déroulée l’opération, surtout la première journée, ce qui rappelait la guerre de mouvement de 1914. En plus de l’efficace coordination entre l’infanterie et l’artillerie, les Canadiens avaient bénéficié de l’appui non négligeable de quelques dizaines de chars d’assaut qui ont fait une différence.

Amiens était la première offensive d’une campagne militaire qu’on appela par la suite les « Cent Jours », qui se déroula du 8 août jusqu’à la fin des hostilités le 11 novembre 1918. Cette bataille était la première de cette campagne effrénée où le corps canadien n’eut à peu près aucun repos, tout en encaissant des pertes considérables.

Les Canadiens sentaient à partir de ce moment que la victoire était possible, tandis que les Allemands envisageaient avec plus de sérieux une éventuelle défaite. En attendant, le front progressait vers l’est et les Canadiens apprirent qu’ils remonteraient au nord, dans le secteur bien connu d’Arras-Lens-Vimy.

Amiens.