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Les fortifications: pièces maîtresses et talons d’Achille de la stratégie militaire

Introduction

Les fortifications sont des structures militaires conçues pour défendre ou prévenir l’occupation d’un lieu physique ou d’une localité par une force ennemie. Les fortifications furent érigées depuis tout temps par les hommes et l’archéologie nous révèle une quantité presque infinie d’exemples de la maîtrise de l’art de la fortification par les sociétés anciennes. De ces découvertes, les chercheurs en apprirent également davantage sur les modes de vie de ces mêmes sociétés, telle l’organisation du travail, leur alimentation et ainsi de suite.

Dans cet ordre d’idées, les fortifications peuvent protéger un lieu particulier revêtant une importance stratégique et tactique relative, comme un pont, un passage à gué, ou des bâtiments. Sur une plus grande échelle, un système de fortifications peut assurer la défense de villes entières, comme il peut abriter des armées en campagne, protéger des frontières ou des côtes maritimes. Par ailleurs, l’ingénierie d’une fortification ou d’un système fortifié prend avantage de la nature du terrain et d’autres obstacles naturels afin de renforcer l’efficacité défensive des structures.

Cela dit, et en dépit des usages qui en sont faits, les fortifications érigées à une époque particulière sont représentatives du niveau d’avancement de l’ingénierie militaire et civile. Elles témoignent aussi des tactiques du moment et de la stratégie, comme de la doctrine opérationnelle (pour employer une expression moderne) d’un système militaire. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la doctrine, voire l’idéologie politique, put avoir son importance, car les dirigeants de toutes époques eurent besoin d’asseoir leur autorité en affaiblissant ou en démolissant des fortifications, surtout dans les villes sujettes à de fréquentes rébellions ou qui servirent de bases pour une armée ennemie envahissante. Dans ce contexte, on peut prendre l’exemple du roi de France Louis XIV, qui ordonna avec zèle que soient démolies certaines fortifications urbaines dans le but de soumettre toute la France à son autorité, grâce à une armée qui se professionnalisa à un rythme accéléré.

Les premiers temps des fortifications

Dans ce contexte, il existe à la base deux types de fortifications. Il y a celles érigées sur une base permanente, puis celles construites de façon temporaire afin d’accomplir une mission précise ou de répondre à une urgence particulière. Cet article s’attarde surtout sur le premier modèle, bien que le second ne soit pas à négliger non plus.

Les plus anciennes fortifications consistèrent en de simples monticules de terre sur lesquels furent installées des palissades de bois ou quelconques matériaux naturels pouvant servir d’obstacles, comme des pierres. Un tel aménagement donna d’emblée un avantage au défenseur, ne serait-ce qu’en lui octroyant une position surélevée, ce qui contraignit l’attaquant à grimper la pente et s’épuiser devant un adversaire aux forces prétendument fraîches. De plus, l’érection de monticules ne requit pas de matériau technologique spécifique et sa défense ou sa capture ne demandèrent pas l’élaboration de tactiques sophistiquées. Les anciennes civilisations qui disposèrent de certaines technologies matérielles et de connaissances en ingénierie cherchèrent à renforcer la sécurité de leurs royaumes respectifs en construisant des murs plus épais séparés par de larges fossés, dans le but de protéger leurs cités et autres lieux stratégiques.

De la préhistoire à nos jours, deux principes d'édification des fortifications demeurent: 1) tenir les hauteurs; 2) faire un usage maximal des possibilités défensives offertes par les obstacles naturels du terrain.

Les fortifications sont donc aussi anciennes que les sources écrites le laissent entendre. Dans un cas précis, il est raconté qu’Homère affirma que la cité de Troie posséda un système complexe de fortifications et que plusieurs des cités grecques disposèrent aussi de murailles, dont la cité d’Athènes qui avait érigé un mur la reliant au port fortifié du Pirée. À l’époque impériale, les Romains maîtrisèrent sur le bout des doigts l’art de la fortification permanente pour leurs garnisons, de même que dans la construction de tours et de limes aux frontières (un réseau de fossés et de tours de défense et d’observation), comme ils édifièrent une grande muraille autour de Rome en 275 de notre ère. Dans le but de renforcer le système défensif impérial, les Romains avaient également construit un impressionnant réseau routier qui permettait à des troupes de se déplacer rapidement, ce qui nous amène à dire que ce dernier élément faisait partie intégrante de l’efficacité opérationnelle de leur programme de fortifications.

À l’autre bout de la planète, la construction de la Grande Muraille de Chine débuta au VIIe siècle avant notre ère et elle fut achevée une fois que la dynastie Qin unifia la Chine en 221 av. J.-C. Cette imposante muraille fut constamment entretenue, ce qui inclut une rénovation majeure sous la dynastie Ming entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVIe siècle de notre ère. De nos jours, la Grande Muraille s’étend approximativement sur une distance de 6,000 kilomètres à travers le nord et l’ouest de la Chine.

Parmi les fortifications les plus connues et les plus spectaculaires: la Grande Muraille de Chine. Impressionnante, intimidante et surtout efficace, sa longueur de plus de 6,000 kilomètres témoigne du souci qu'avaient ses bâtisseurs de ne pas prendre à la légère la défense de cet immense territoire. (Photo: Steve Webel)

Du fer à la poudre: la transition médiévale

Bien que les murs constituent la barrière de base des différents systèmes de fortifications, la force principale de ces défenses repose dans les tours et les portes. Par exemple, les armements placés dans les tours couvrent les approches vers les murs et nuisent sérieusement à la progression des forces ennemies qui tenteraient d’escalader ces derniers. De plus, une attention particulière doit être consacrée à la protection des portes, car il est fort probable que l’ennemi cherche à les percer en premier lieu à l’aide de béliers.

L’accroissement des villes posa un autre défi aux ingénieurs chargés d’édifier des fortifications. Ce problème fut particulièrement épineux au lendemain de la chute de l’Empire romain, où il fallut que les spécialistes reconstruisent d’anciennes fortifications détruites ou intègrent celles ayant survécu à divers assauts à leurs nouveaux plans de construction. Au Moyen Âge, les premières croisades amenèrent les Européens en contact avec les systèmes de fortifications de l’Orient, qui formèrent des séries concentriques de murailles à tourelles entourant une citadelle interne. La découpe et les détails architecturaux de ces fortifications orientales inspirèrent les croisés, dont leurs châteaux et fortifications urbaines des siècles suivants reflèteraient ce qu’ils ont vu là-bas. Encore là, cette transmission des savoirs dans l’art de la fortification demeura relative. Si l’on prend l’exemple de ce qui se fit en Asie, on remarque que les Japonais de l’époque médiévale tendirent à construire des châteaux purement « militaires », alors que les Chinois (mise à part la Grande Muraille) concentrèrent leurs énergies sur l’édification de défenses urbaines à vocations multiples.

Le Krak (forteresse) des Chevaliers en Syrie. Défendre un point stratégique, protéger une cité, telles furent les multiples vocations des châteaux croisés de l'époque médiévale, dont plusieurs modèles architecturaux inspirèrent des consctructions similaires en Europe.

Dans un autre ordre d’idées, l’invention de la poudre à canon sonna en partie le glas des fortifications, du moins en ce qui a trait à l’efficacité des murailles verticales. La chute de Constantinople sous le feu de l’artillerie ottomane en 1453 constitue un premier exemple de ce problème. Certes, on réfléchit à des solutions afin d’éviter d’avoir à reconstruire l’ensemble des fortifications, comme celle de placer des pièces d’artillerie montées sur des murailles verticales dans le but d’éloigner l’artillerie ennemie et ainsi assurer un certain effet dissuasif. L’autre solution fut simplement de renforcer les murs verticaux. Encore là, cette dernière solution ne régla pas le problème de la vulnérabilité centrale et grandissante des fortifications verticales. Autrement dit, il ne sert à rien d’épaissir les murs, surtout si les matériaux avec lesquels ils sont construits ne peuvent résister aux tirs directs de l’artillerie.

À la place, la base des murs devait être enterrée plus profondément, ce qui avait pour double avantage de diminuer la partie murale exposée à la surface, en plus de diminuer la visibilité d’ensemble de la forteresse pour l’ennemi qui est en face. C’est ainsi que l’architecture des fortifications qui naquit à l’époque de la Renaissance mit l’emphase sur des murs d’une maçonnerie mieux élaborée construits derrière des fossés garnis à leur tour de remparts. En d’autres termes, ce nouveau système masquerait la principale partie du mur, la protégeant en partie d’un tir direct, comme les remparts pourraient accueillir des batteries d’artillerie chargées de tenir à distance les canons ennemis. Sur ce tout dernier élément, on revient en quelque sorte à la solution envisagée au lendemain immédiat de la chute de Constantinople, à savoir cet usage de canons à des fins défensives afin d’atténuer les points les plus vulnérables des systèmes.

Représentation de l'assaut turc contre Constantinople en 1453. Bien qu'elle ne fut pas le seul élément ayant contribué à la chute de la cité, l'utilisation de l'artillerie força les ingénieurs et constructeurs à revoir les manières d'édifier les fortifications afin d'affronter les nouveaux défis nés des avancées technologiques.

Une autre solution, celle-ci étant beaucoup plus efficace, fut l’aménagement de bastions, qui consistèrent en une « projection » vers l’extérieur (et non vers l’intérieur comme certaines forteresses orientales) d’un mur selon la forme géométrique voulue. Ce type de projection finit par remplacer les tours, sur lesquelles les stratèges comptèrent un peu trop pour assurer la défense. Les bastions pouvaient simultanément remplir des fonctions vitales consistant en la couverture des approches vers les murs, les fossés et les douves. Qui plus est, les bastions ont aussi un rôle d’attirer vers eux le feu ennemi, ce qui constitue en quelque sorte une manœuvre de diversion visant à détourner l’attention de l’ennemi des points plus névralgiques.

Fortifications et technologies de l’armement: un jeu de chat et de souris (XVIIIe – XIXe siècles)

Dans ce contexte suivant l’invention de la poudre à canon, le point culminant dans la science de l’ingénierie de la fortification vint avec les travaux de Vauban en France et de Coehoorn aux Pays-Bas. Vauban obtint la notoriété pour ses innovations constantes, que ce soit dans l’art de la fortification ou celui du siège, avec la mise au point de nouveaux paramètres géométriques, d’ouvrages extérieurs à l’enceinte principale et d’autres systèmes visant à établir un tir d’enfilade sur l’assaillant. Ses innovations obligèrent les stratèges militaires européens du XVIIIe siècle à consacrer leurs énergies afin de sacrifier la finesse et les subtilités esthétiques de l’architecture au profit de l’efficacité et par-dessus tout, de la puissance de feu des défenseurs.

Les développements en matière de fortifications au XIXe siècle remirent à nouveau en question les conceptions des décennies, voire des siècles précédents. Comme c’est souvent le cas, les technologies évolutives de l’armement posèrent de nouvelles menaces, menaces qu’il faut analyser sous l’angle de la réponse fournie à ces « défis ». Par exemple, les inventions de l’obus, du canon rayé et du mortier purent abattre sur des fortifications enterrées d’importantes quantités d’explosifs. En plus de faire effondrer les murs, ces obus plus puissants pouvaient détruire les fossés censés ralentir l’avance de l’infanterie ennemie, comme ils pouvaient neutraliser des pièces d’artillerie trop exposées sur les structures et réduire l’importance des bastions précédemment évoqués.

En plus de mettre en lumière l'importance du support mutuel des différents bastions de la fortification, le Français Vauban réalisa qu'en soi, ce même fortification ne pouvait tout faire. D'autres éléments susceptibles d'enrayer la marche de l'ennemi, comme l'artillerie, les obstacles naturels et ceux faits de la main de l'Homme (ex: chevaux-de-frise) devaient aussi contribuer à l'ensemble du dispositif défensif.

C’est ainsi que les principales puissances militaires européennes durent impérativement moderniser nombre de fortifications désuètes, notamment en y ajoutant des casemates et des tourelles enterrées. Ces derniers éléments s’érigèrent en ayant recours au béton armé, puis en ajoutant des plaques blindées, mais en prenant l’extrême précaution d’ajouter suffisamment de terre afin d’absorber le choc des obus ennemis. Ainsi, la simple forteresse ou muraille urbaine uniforme fut progressivement remplacée par une série de fortifications plus petites et qui purent s’appuyer mutuellement. Ces dernières devaient protéger des villes et des camps militaires retranchés à bonne distance afin de prévenir le bombardement de points névralgiques.

Ces nouveaux forts construits à la fin du XIXe siècle devinrent quasiment des « cuirassés terrestres », dans la mesure où leur armature en béton armé et en acier put enfermer de grandes quantités de munitions dans un vaste espace protégé pour alimenter des tourelles d’artillerie, des casemates et des barbettes rétractables. De concert avec l’évolution de l’armement, celle des fortifications se poursuivit de plus belle au XXe siècle. Les nouvelles fortifications intégrèrent tous les types et toutes les tailles d’ouvrages fortifiés pouvant se supporter mutuellement, tout en accordant suffisamment d’espace pour qu’une importante garnison d’infanterie puisse occuper les enceintes. D’une certaine manière, c’est comme si une armée ainsi retranchée en temps de paix voyait à l’avance à l’organisation du futur champ de bataille dans une zone fortifiée, dont les ouvrages purent désormais être reliés entre eux par de complexes réseaux souterrains.

Les guerres mondiales ou l’obsession de la fortification

L’expérience de la Première Guerre mondiale remit en question l’utilité des fortifications, dont les évolutions architecturales et technologiques furent les conséquences d’une course aux armements effrénée entre les puissances européennes au tournant du XXe siècle. De plus en plus, comme nous l’avons mentionné, les fortifications modernes ressemblèrent à quelques détails près au design des plus puissants navires de guerre de l’époque. Malgré cela, les super obusiers lourds des armées austro-allemandes pulvérisèrent sans trop de difficultés les puissantes forteresses belges de Liège, même que certaines fortifications en France connurent le même sort. Sur le front de l’Est, les fortifications autrichiennes furent malmenées par l’artillerie russe, bien que ces ouvrages purent servir, dans la logique des généraux de l’époque, comme points stabilisateurs des lignes de front, ce que d’aucuns appellent des « lignes d’appui ».

D’un autre côté, la bataille de Verdun de 1916 démontra la valeur non perdue de certaines fortifications, surtout lorsque celles-ci furent bien intégrées dans le dispositif défensif d’une armée consciente des forces et des faiblesses apparentes des ouvrages. Par conséquent, la dernière génération de fortifications qui furent construites dans la période de l’entre-deux-guerres consista en des lignes fortifiées très étendues et moins concentrées. L’objectif premier de ces nouveaux ouvrages serait de protéger le territoire contre toute attaque-surprise (et par définition rapide, mécanisée) à l’aide de garnisons permanentes. Par contre, ce mince filet retardateur devrait être appuyé par de plus puissantes armées de campagne installées à quelques dizaines de kilomètres à l’arrière, dont certains éléments iraient occuper des intervalles plus névralgiques entre des fortifications majeures. Rigide, la défense devait certes l’être, mais en prenant soin, en théorie, d’assurer un minimum d’élasticité.

Le fort de Douaumont (ou ce qu'il en reste) en 1916. Fortement bombardé par les artilleries allemande et française, cette fortification était au coeur du dispositif défensif français de la région de Verdun, qui elle-même devait constituer un obstacle majeur vers Paris. Un seul fort ne pourrait arrêter l'ennemi, mais la logique voulut qu'une série de fortifications pouvant se supporter mutuellement seraient en mesure d'accomplir cette mission.

Non sans surprise, nous faisons allusion à la Ligne Maginot construite en France pendant la période de l’entre-deux-guerres, dans le nord-est et sur une partie de la frontière alpine face à l’Italie. En plus de la puissance de ses ouvrages, nous remarquons une autre caractéristique encore plus importante de la Ligne Maginot, soit son impressionnant réseau de fortifications souterraines associées à d’autres réseaux d’ouvrages de taille moyenne et petite afin de créer une région territoriale fortifiée capable d’arrêter net des assauts ennemis prolongés. Dans une même logique, la Belgique fortifia pour sa part le canal Albert et la Tchécoslovaquie s’appuya sur les obstacles naturels constitués par les montagnes des Sudètes pour en faire de même.

De son côté, l’Allemagne se réarma trop tard pour avoir le temps et les ressources nécessaires afin d’ériger un système similaire à ceux des pays précédemment mentionnés. Elle opta plutôt pour la Ligne Siegfried, qui sans être sous-estimée, ne fut qu’une mince ligne d’ouvrages parsemés en des points névralgiques, le tout appuyé par de classiques obstacles antichars et antipersonnels. Plus ou moins bien entretenue dans le contexte de l’occupation ultérieure de la France et du nord-ouest de l’Europe, la Ligne Siegfried tomba devant les assauts américains à la fin de 1944. Non sans ironie, et selon ce que nous avons vu sur le terrain, le Rhin nous apparaît être un obstacle naturel bien plus difficile à franchir que ne l’eut été la Ligne Siegfried.

Le débat entre historiens sur l'utilité de la Ligne Maginot persiste. En ce qui nous concerne, le gouvernement français de la période de l'entre-deux-guerres prit la bonne décision en la construisant, car elle remplit son premier rôle: dissuader les Allemands d'attaquer à la hauteur du Rhin. Par contre, qu'en était-il du nord de la France, de la Belgique et des Pays-Bas? Quel était le "Plan B" de la France et de ses alliés en cas de débordement par les Allemands des sections non complétées de cet impressionnant système défensif?

Cela dit, les Allemands performèrent de bien plus brillante façon lorsqu’il s’agit, au contraire, de prendre d’assaut des fortifications ennemies lors de la Seconde Guerre mondiale. À titre d’exemple, des troupes spéciales allemandes se lancèrent dans une opération des plus audacieuses contre le puissant fort belge d’Ében-Émael au printemps de 1940. Utilisant notamment des planeurs qui se posèrent directement sur les infrastructures, les forces aéroportées allemandes purent s’emparer sans trop de pertes (quelques soldats tués) de ce fort jugé imprenable. Quant à la Ligne Maginot, l’artillerie allemande alla jusqu’à employer des pièces de calibres de 600 à 800mm. En fin de compte, la Ligne Maginot put tenir jusqu’au moment où l’armée française fut vaincue ailleurs sur le front. On peut alors penser que la Seconde Guerre mondiale vit la « mort clinique » des fortifications. Étant généralement perçu par les historiens comme une guerre qui vit la renaissance du concept d’offensive sous de nouveaux visages tels le bombardement stratégique et les assauts aéroportés et amphibies mécanisés, il apparut difficile de plaider en faveur de nouveaux investissements dans le secteur des fortifications. En d’autres termes, aucun système de fortifications, aussi modernes fussent-ils, ne put enrayer une offensive interarmes bien coordonnée et exécutée par un adversaire déterminé.

Dans une autre optique, notons que les fortifications servirent également à défendre des côtes maritimes. L’évolution architecturale et technologique de ce type d’ouvrages suivit une ligne parallèle à celle des fortifications terrestres et elles purent maintenir pendant plusieurs siècles leur avantage sur les navires de guerre, et ce, même à l’ère de la poudre à canon, des obus et de l’acier. Bien que pouvant être endommagées par les tirs des navires ennemis, les fortifications maritimes purent généralement tenir, jusqu’au moment d’un assaut amphibie qui constitua la plus dangereuse menace. Encore là, il ne faut pas sous-estimer la force d’un système défensif maritime, car jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins, les fortifications maritimes constituèrent des obstacles de taille devant être neutralisés à tout prix avant un assaut amphibie. Le débarquement franco-britannique raté de Gallipoli en 1915 (où quelques ouvrages fortifiés turcs de qualité moyenne purent sérieusement gêner la progression ennemie) demeure à cet égard emblématique.

Une fortification se prend généralement d'assaut par la voie terrestre ou maritime. Par les airs? C'est ce qu'entreprirent avec audace des parachutistes allemands au printemps de 1940 en Belgique, dans le cadre de l'assaut contre la forteresse d'Ében-Émael.

De nos jours, les nations investissent peu dans des systèmes défensifs côtiers permanents, quoique certains États maritimes en Scandinavie, par exemple, disposent de batteries côtières légères, mobiles et modernes. Pour sa part, l’ex-Union soviétique maintint pendant longtemps après la Seconde Guerre mondiale des forteresses maritimes classiques. D’autre part, le développement de la guerre aérienne dut être pris en compte par les ingénieurs militaires. Il n’était plus question de regrouper des forteresses sous prétexte d’assurer une concentration du tir. Bien au contraire, il fallait disperser et enterrer au maximum les ouvrages afin de minimiser les dommages venant des airs.

Conclusion

En ce qui a trait à l’utilité des fortifications au XXIe siècle, nous pensons qu’au moment d’écrire ces lignes, elles servent essentiellement comme abris souterrains à l’intention des états-majors, qui peuvent ainsi coordonner en toute sécurité les opérations en surface. De plus, ces abris servent à l’entreposage de matériel militaire, comme ils peuvent dissimuler des batteries antiaériennes, antimissiles et des missiles stratégiques balistiques. Souvent enterrés dans le creux des montagnes et conçus pour survivre à toutes détonations thermonucléaires, ces abris symbolisent cette opposition éternelle entre la valeur de l’attaque et celle de la défense, une opposition qui remonte aussi loin qu’à l’âge de pierre, à une époque où, comme au XXIe siècle, la terre sert toujours comme premier matériau dans l’érection des fortifications.

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La guerre d’usure : quelques aspects conceptuels

Introduction

La bataille de Stalingrad (1942-1943) est souvent interprétée comme le point tournant de la guerre à l'Est. Notre avis est plutôt que dès le moment où les Allemands furent arrêtés devant Moscou en décembre 1941, c'en était terminé des chances du IIIe Reich de l'emporter sur ce front. L'usure ferait le reste.

La guerre d’usure réside en un conflit déterminé par l’accumulation des pertes par les armées sur les champs de bataille. Dans une guerre dite d’« usure », la victoire va au camp qui parvient à supporter les dommages infligés par l’adversaire, et ce, sur une plus longue période que ce même adversaire ne puisse endurer lorsqu’il encaisse des pertes en retour. On remarque souvent dans la littérature que les auteurs distinguent clairement les guerres d’usure des guerres de manœuvre, qui s’exécutent par le mouvement des forces. Dans la guerre de manœuvre, la victoire appartient au camp qui parvient à capturer puis conserver une position stratégique, que l’on peut appeler également une position supérieure. En principe, la manœuvre donne aux commandants les plus habiles une chance de gagner la guerre rapidement et à des coûts relativement faibles, tandis que la guerre d’usure est théoriquement longue et sanglante, avec peu d’opportunités pour les commandants de modifier ou altérer le cours des événements.

Un débat historique

Les théoriciens de la stratégie connaissent parfaitement ces concepts de guerre d’usure et de guerre de manœuvre, de même que la nature du débat historique entourant leurs conceptions et applications concrètes. À titre d’exemple, Sun Tzu, le général chinois du Ve siècle avant notre ère et auteur renommé des affaires militaires, figure parmi les plus grands partisans de la manœuvre. Dans son esprit, la première mission qu’un général doit accomplir consiste à gérer les ressources de l’État de manière à remporter les guerres aux plus bas coûts possible. Cela étant, la perfection dans l’accomplissement de cette mission serait de parvenir à vaincre l’ennemi sans avoir à le combattre, toujours selon les enseignements de Sun Tzu. D’ailleurs, plusieurs comparent la pensée de Sun Tzu avec celle de Carl von Clausewitz, le général et auteur prussien du XIXe siècle qui se pencha également sur la question de la gestion des ressources militaires étatiques. D’autres débats d’un ordre similaire eurent lieu dans l’étude de la stratégie navale, dont les adeptes de la pensée de Julian Corbett attirés par le potentiel de la manœuvre, puis ceux d’Alfred Thayer Mahan qui rappellent l’importance ultime de l’usure.

Dans cet ordre d’idées, les partisans de la guerre de manœuvre préféreront normalement des troupes légèrement équipées pouvant ainsi se déplacer rapidement. Les stratégies de manœuvres signifient donc des mouvements agressifs, impulsifs et théoriquement innovateurs sur les champs de bataille. Pour cette raison, la guerre de manœuvre requiert des commandants qu’ils fassent preuve d’un haut niveau de créativité. À l’inverse, les commandants qui s’attendent à livrer une guerre d’usure chercheront à maximiser la puissance de feu de leurs unités, sans plus. Autrement dit, les stratégies d’usure se concentrent sur la problématique visant à amener cette puissance de feu à l’endroit et au moment décisifs.

Lors de la Guerre civile américaine, le général de l’Union Ulysses Grant employa une stratégie d’usure contre le général Robert Lee et la Confédération au cours de la campagne de Virginie de 1864. Par contre, à mesure que s’achevait le XIXe siècle, la problématique de la guerre d’usure traversa les esprits des penseurs militaires, dans la mesure où les commandants réalisèrent à quel point une guerre prolongée serait destructive lorsque livrée avec des armes de l’ère industrielle. Pire encore, on en vint même à penser que de telles armes pourraient anéantir des sociétés entières. Cela dit, le général prussien Alfred von Schlieffen fut très préoccupé par cette macabre éventualité, si bien que cela le guida dans ses pensées lorsqu’il élabora divers plans en cas de guerre contre la France et la Russie. La stratégie de Schlieffen demandait à l’armée allemande de manœuvrer sur une échelle gigantesque, car le général souhaitait terminer rapidement n’importe quelle guerre éventuelle dans laquelle l’Allemagne serait engagée.

Des soldats de l'Union dans une tranchée lors du siège de Petersburg (Virginie, 1864). Face à un brillant tacticien comme Lee, Grant comprit qu'il fallait trouver une quelconque façon de le vaincre. La stratégie d'usure fut privilégiée face à la Confédération aux ressources limitées.

Le XXe siècle : la stratégie devenue désuète?

Les commandants allemands de 1914 appliquèrent une version modifiée du plan Schlieffen. Cependant, leur tentative de battre la France et la Russie grâce à une manœuvre rapide échoua. À mesure que la guerre continua, les commandants alliés débattirent, de leur côté, des mérites d’une stratégie d’attrition, que ce soit en cherchant la percée des défenses allemandes du front Ouest ou par une manœuvre visant à obtenir une victoire stratégique rapide sur un autre front. Cette dernière stratégie obtint la préférence de certains dirigeants, comme le premier ministre britannique Lloyd George, alors que son commandant en chef d’armée Douglas Haig préféra la première. Malgré tout, toutes les tentatives de gagner la guerre par la manœuvre échouèrent et l’Allemagne finit par capituler lorsque la stratégie d’usure prolongée amena sa société civile au bord de l’éclatement, comme l’avait tant redouté Schlieffen.

Lorsqu'il engagea la campagne de Verdun en février 1916, le général allemand Falkenhayn voulut "saigner à blanc" l'armée française. Concrètement, cela signifiait un ratio de pertes de 1:3 en faveur de ses forces. Au final, après dix mois d'affrontements quotidiens, les pertes franco-allemandes s'équivalèrent presque.

Dans les faits, la Première Guerre mondiale démontra que l’attrition devint une stratégie formelle pour l’obtention de la victoire. En 1915, le général britannique Henry Rawlinson proposa à plus petite échelle une approche tactique qui consista à s’emparer d’une portion du système défensif ennemi, et ce, dans le but d’anéantir les forces adverses qui seraient tentées par une contre-offensive à outrance. Pour leur part, les Allemands avaient employé la stratégie d’usure visant à « saigner à blanc » l’armée française (selon la célèbre expression de Falkenhayn) lorsque débuta la campagne de Verdun en 1916.

Les horreurs associées à la guerre d’usure inspirèrent un certain nombre de penseurs militaires, notamment les auteurs britanniques J. F. C. Fuller et B.H. Liddell Hart, qui devinrent de fervents partisans de la manœuvre. Hart en vint à mettre au point une théorie de la stratégie consistant à mettre en opposition ce qu’on appelle les approches directe et indirecte. Vu ainsi, Hart crut que l’approche indirecte était la clé de la victoire. D’ailleurs, cette manière de voir les choses entra en contradiction avec la pensée de Clausewitz, qui fut sévèrement critiqué par Hart un siècle et demi plus tard, quoiqu’on lui reprocha ultérieurement d’avoir interprété de manière simpliste la pensée clausewitzienne.

Pour l’essentiel, Fuller et Hart espérèrent que la technologie pourrait accroître les habiletés des armées d’exécuter des manœuvres. Les véhicules blindés, crurent-ils, permettraient aux soldats d’infanterie d’avancer contre des positions défensives similaires à celles qui furent pratiquement impénétrables lors de la guerre de 1914-1918. De plus, les avions pouvaient voler au-dessus des positions ennemies et frapper les lignes arrière. La mécanisation sous-entendit aussi la possibilité que des forces militaires puissent parcourir de grandes distances en un temps relativement court.

C’est ainsi que les victoires rapides obtenues par la stratégie allemande du Blitzkrieg contre la Pologne et la France parurent combler les espoirs des théoriciens de la manœuvre de la période de l’entre-deux-guerres. Les chars de la Seconde Guerre mondiale prouvèrent donc leurs capacités à percer le front, tout en parvenant à déborder et neutraliser un nombre substantiel de forces ennemies. Dorénavant, les forces armées pouvaient manœuvrer sur tout un continent.

Cependant, les ressources économiques des Alliés leur permirent ultimement de déployer davantage d’unités et de matériels que celles de l’Axe. Ce faisant, si l’on s’en tient uniquement au contexte de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés purent entraîner l’Axe dans une lutte d’usure qui s’avéra, à notre avis, tout aussi significative (sinon plus) que la stratégie de manœuvre de type Blitzkrieg qui frappa l’imaginaire. En complément de l’accroissement de la production industrielle des Alliés, leur offensive aérienne consistant à bombarder systématiquement les installations industrielles ennemies contribua à cette stratégie d’usure d’ensemble. Dans cette optique, il semble pertinent de constater que la majorité des conflits du XXe siècle furent des luttes d’usure et non de manœuvres.

À cet égard, le concept d’usure devient particulièrement important dans la théorie de la guerre de guérilla. Étant donné que les guérillas possèdent rarement les ressources nécessaires pour vaincre les forces gouvernementales, lors d’une bataille rangée classique, elles peuvent seulement l’emporter en épuisant la volonté adverse de poursuivre la lutte. Néanmoins, puisque les guérillas encaissent régulièrement des pertes hors de proportion, elles deviennent à leur tour vulnérables devant la stratégie d’attrition. Pour survivre à l’usure, les guérillas doivent maintenir cette capacité à recruter plus de troupes et amasser des équipements. Traditionnellement, la théorie insurrectionnelle met l’emphase sur l’idée que les guérillas dépendent de leurs bonnes relations avec la société civile afin de sécuriser l’afflux de recrues et de matériel. Par exemple, les insurgés communistes du Vietnam purent soutenir un certain niveau d’usure grâce au ravitaillement de toutes sortes qui passait par la Piste Hô Chi Minh.

Anciens officiers de l'armée britannique et vétérans de la guerre de 1914-1918, les capitaines J.F.C. Fuller (gauche) et B. H. Liddell Hart (droite) se penchèrent sur la question des approches de l'usure et de la manoeuvre pendant la période de l'entre-deux-guerres.

Conclusion

Pour conclure, il est important de préciser que les approches de la guerre par la manœuvre et l’usure ne doivent pas s’exclure. Au contraire, en dépit des opinions divergentes entre les fervents partisans de la guerre de manœuvre et ceux de l’attrition, le débat ne devrait même plus avoir lieu, car ces approches sont complémentaires. En effet, les tactiques modernes comprennent dans leurs fondements ce lien d’interdépendance entre la puissance de feu (l’attrition) et celle du mouvement (la manœuvre).

Le feu tue l’ennemi, créant ainsi une ouverture pour le mouvement des forces amies, qui elles, en retour, sécurisent une position supérieure (stratégique) et utilisent le feu pour recommencer le cycle. Des principes analogues s’appliquent également au niveau stratégique de la guerre. Bien qu’il s’avère utile aux fins théoriques de faire la distinction entre l’usure et la manœuvre, les militaires impliqués dans de véritables affrontements ont instinctivement recours aux deux approches.

La course aux armements: une analyse à l’ère moderne et contemporaine

Introduction

La course aux armements en Amérique latine au XXIe siècle, vue sous la plume d'un caricaturiste. On reconnaît les présidents Chavez (Vénézuela), Lula (Brésil) et Bachelet (Chili).

La course aux armements est un phénomène vieux comme le monde et qui réside en une compétition pour la possession de la plus grande quantité et de la meilleure qualité d’armes possible. Ancien, le phénomène l’est probablement, car il suffit d’évoquer les tribus primitives qui accumulaient d’importantes quantités de pierres pour l’édification de leurs fortifications et pour bombarder leurs ennemis. Vu sous cet angle, on peut donc en déduire que cette notion de course aux armements est depuis les débuts intrinsèquement associée à la guerre. Cependant, la notion « moderne » de course aux armements est relativement récente et elle est intégrée aux avancées technologiques datant de la fin de l’ère industrielle jusqu’à l’ère nucléaire.

En effet, les puissances militaires qui s’affrontèrent à travers l’Histoire tentèrent naturellement d’obtenir des avantages pour remporter leurs luttes, mais les limitations technologiques d’un âge pré-industriel leur laissaient peu d’options. Autrement dit, en supposant que l’on se battait uniquement avec des armes blanches, le seul facteur qui pouvait influer sur l’issue des batailles était démographique, selon le principe qu’un peuple dont la population étant plus nombreuse que celle de l’adversaire pouvait l’emporter. Bien entendu, il est nécessaire de relativiser ce principe, dans la mesure où la course aux armements, même à une époque pré-industrielle, doit être mise dans un contexte qui tient compte d’autres éléments contrôlables par l’Homme, comme l’entraînement, le leadership, les tactiques et enfin la technologie. Ces facteurs déterminent en quelque sorte la réputation militaire d’une société à une époque donnée, mais ils demeurent somme toute difficiles à mesurer, si bien qu’ils laissent une certaine incertitude lorsqu’il s’agit de « calculer » le niveau de puissance militaire d’une tribu, d’une cité-État ou d’une nation.

La course aux armements: entre dissuasion et impact réel

La lenteur quasi statique de l’évolution technologique fut un facteur important pouvant expliquer l’absence relative de courses aux armements dignes de ce nom avant le XIXe siècle. Dans le seul secteur de l’armement naval, l’âge du navire à voile et en bois fut tributaire, dès les temps les plus anciens, de la donne technologique. Notons à cet égard la longue suprématie qu’entretint l’Angleterre sur les autres puissances navales, du XVIIIe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, la notion de course aux armements visait à contester cette suprématie navale. Les puissances de l’époque souhaitaient se doter de puissantes marines de guerre, comme l’Angleterre devait également investir pour garder une longueur d’avance en la matière. Étant donné que l’Angleterre n’était pas par définition une puissance continentale, elle pouvait consacrer davantage de ressources à l’édification et l’entretien d’une puissante marine de guerre. Cela nous amène à dire qu’avant le XIXe siècle au moins, la guerre terrestre n’offrait pas beaucoup d’options pour des courses aux armements. Prenons par exemple la puissance de feu des mousquets. Ceux utilisés au temps des guerres napoléoniennes étaient-ils vraiment plus puissants que ceux en usage le siècle précédent? Advenant le cas, et en y pensant bien, est-ce que cette soi-disant puissance fit une réelle différence sur la balance des forces sur le continent européen, selon les époques? On peut en douter, surtout si l’on considère à nouveau le facteur démographique, combiné à ceux de l’entraînement, du leadership et des tactiques. En clair, l’effet accru d’une arme peut être annulé par d’autres facteurs, toujours selon les circonstances.

Ainsi, on n’est pas surpris de constater que des courses aux armements ouvertes et sérieuses se produisirent lorsque la technologie offrit des avantages pouvant contrer les imperméables vecteurs que sont la population et la géographie. En mer, l’introduction de canons à obus et d’armures blindées, qui permirent de construire des navires entièrement en métal, rendit les navires de bois des générations précédentes obsolètes. Par exemple, les batailles navales de Sinope (Turquie, 1853), de Hampton Roads (États-Unis, 1862) et de Lissa (Adriatique, 1866) démontrèrent sans équivoque que non seulement la vapeur et le métal feraient des navires de guerre le nouvel élément de la stratégie navale, mais que tout leur potentiel resterait à découvrir.

Représentation de la bataille navale de Lissa (Adriatique) du 20 juillet 1866. Cet engagement entre des bâtiments métalliques à vapeur autrichiens et italiens est un exemple parmi d'autres illustrant l'importance du contrôle de la mer, tout comme l'attention qu'allaient consacrer les marines européennes à se doter de navires plus nombreux et surtout à la fine pointe de la technologie dans les dernières décennies du XIXe siècle.

C’est ainsi que le dernier quart du XIXe siècle connut des innovations à la chaîne dans la technologie navale, des nouveautés qui virent l’avènement du cuirassé autour de 1900. Cette obsession de la technologie navale, et le rythme frénétique de la recherche dans ce domaine au cours de cette période fit en sorte qu’aussitôt sorti du chantier, le nouveau navire se trouva technologiquement dépassé et désuet après à peine dix ans en service. Face à ce défi de taille, l’Angleterre dut adopter sa célèbre stratégie navale du Two-Power Standard, qui fut inclus dans une loi de 1889 intitulée le Naval Defense Act. Cette loi stipulait que la Royal Navy maintiendrait une force dite de « première ligne » (ses meilleurs bâtiments et équipages) égale ou supérieure aux deux marines de guerre étrangères les plus puissantes après elle, de sorte à garantir une suprématie théoriquement constante sur ses rivales.

À elle seule, la doctrine du Two-Power Standard garantissait la poursuite d’une course aux armements, ne serait-ce que pour maintenir la suprématie navale britannique, quoique les avancées technologiques ne garantissaient en rien la victoire. En effet, les développements technologiques et doctrinaires suivaient trop souvent des cours parallèles. Cela amène à dire qu’il y avait des débats au sein des états-majors de la marine à savoir si les ressources devaient être consacrées à la construction de gros bâtiments, comme des cuirassés, ou s’il fallait davantage concentrer les efforts sur le développement de flottilles. Ces dernières comprenaient des bâtiments plus petits, rapides et surtout moins chers. Lorsque bien utilisés, de petits navires lance-torpilles pouvaient effectivement couler un cuirassé par un coup bien placé. Comme nous l’avons mentionné, ce contre-courant doctrinaire fut donc en vogue au tournant du XXe siècle, par exemple avec la Jeune École de la marine française.

Pour sa part, l’Allemagne profita de cette époque révolutionnaire en matière de changements technologiques navals pour contester directement la suprématie de l’Angleterre en mer. Elle tenta de le faire par l’entremise d’ambitieux programmes navals mis au point entre 1898 et 1907, des programmes qui parvinrent à briser la doctrine britannique du Two-Power Standard. Cette situation contraignit les Britanniques à revoir leur propre programme naval en mettant en service un nouveau cuirassé du modèle Dreadnought. Ce dernier modèle rendit tous ses rivaux obsolètes, rétablissant pour un certain temps l’avantage de la Royal Navy dans la Mer du Nord. Ce qui est paradoxal, pour ainsi dire, c’est que la course aux armements navals des années 1880 aux années 1920 vit une forte compétition entre les diverses marines du monde, alors que parallèlement, la suprématie de la puissance navale régressait à mesure que se développaient le transport ferroviaire et l’aviation.

Désireuse de rivaliser avec la marine britannique et de s'affirmer sur la scène internationale, l'Allemagne investit massivement afin de se doter d'une marine de guerre moderne au début du XXe siècle. Pendant un temps, l'existence de cette marine de guerre allemande remit en question la doctrine britannique du Two-Power Standard.

Sur terre, la course aux armements ne revêtait pas la même dimension, dans la mesure où les considérations démographiques étaient toujours déterminantes sur les champs de bataille. Cependant, les puissances militaires majeures d’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle prirent soin de ne pas se retrouver derrière leurs rivales en ce qui a trait à l’adoption des technologies militaires émergentes comme les fusils rayés à culasse, les explosifs, les mitrailleuses, les chemins de fer et ainsi de suite. La course aux armements devint alors une question de rivaliser avec les programmes d’acquisitions des puissances rivales et d’équiper de larges armées de conscrits, plutôt que d’être un élan effréné de dominance continentale ou planétaire.

Afin de diluer quelque peu les impacts politiques et domestiques de cette course aux armements et d’améliorations technologiques, les puissances en divertirent une partie vers leurs empires coloniaux, le tout à une époque d’un renouveau du mouvement impérialiste dans le dernier quart du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Les cas d’expansions coloniales de cette période sont assez bien étudiés et ils démontrent parfaitement la contribution de la technologie militaire, où il fut relativement facile pour ceux qui la possédaient d’établir une domination avec un nombre relativement restreint de troupes.

À l’ère des Guerres mondiales

La course navale que se livrèrent les Britanniques et les Allemands, combinée à la hausse des budgets consacrés aux armements et à l’accroissement des effectifs, fut perçue comme l’une des causes importantes du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par contre, il est important de se remémorer que ces courses aux armements sont à inscrire dans des contextes nationaux spécifiques qui ont engendré des décisions jugées adéquates par les gouvernements du moment. À terme, l’Europe et le monde durent traverser la boucherie de la guerre de 1914-1918, avec comme résultats que la course aux armements fut sérieusement ralentie au lendemain immédiat des hostilités. Quatre des principaux empires européens avaient disparu et il était pensable de croire que le monde n’oserait plus accumuler des armes et des munitions pour se lancer à nouveau dans une autre aventure aussi horrifiante.

La course aux armements est souvent évoquée pour expliquer les origines de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, précisons qu'à une époque où les nations européennes (sauf l'Angleterre) firent le choix d'entretenir de larges armées composées en partie de conscrits, les besoins de les doter d'équipements en quantités suffisantes allaient de soi.

Cependant, la course aux armements n’avait pas totalement disparu, que ce soit sur terre ou sur mer. Sur les océans, on remarque aux alentours de 1916 le développement d’une course navale entre l’Angleterre et les États-Unis, qui contestèrent à leur tour la suprématie britannique. Cette montée en puissance de la marine de guerre américaine dans l’immédiat après-guerre était complémentée par l’émergence de la flotte nippone, tout comme la France et l’Italie se livraient une compétition en Méditerranée. Malgré tout, cette situation préoccupa les puissances de l’époque, du moins si l’on en juge par la Conférence de Washington tenue en 1921. Les puissances s’entendirent alors pour diminuer grandement leurs acquisitions navales, ce qui leur sauva également d’importantes dépenses, tout en convenant des limites d’effectifs et des termes de remplacement des équipements désuets. Une autre conférence tenue à Londres en 1930 vint mettre à jour les termes négociés à Washington au cours de la décennie précédente.

En dépit des traités et des bonnes intentions, une course aux armements de toutes sortes finit par renaître au courant des années 1930, surtout parmi les États mécontents des traités ayant mis fin à la Première Guerre mondiale. Que ce soit en Allemagne, en Italie, en Union soviétique et au Japon, de nouveaux investissements étaient réalisés afin de moderniser et accroître les effectifs des forces armées. Ce renouvellement de la course contribua, il va sans dire, au développement de nouvelles tensions interétatiques quant à la problématique de la sécurité collective. À l’instar de la course navale, une nouvelle compétition concernant les avions émergea. Celle-ci avait trait à leurs types, à leurs usages et à leur potentiel destructeur, si bien que les comparatifs du nombre d’avions modernes disponibles dans l’arsenal d’une nation pouvaient déterminer sa réputation militaire et la menace (réelle ou fictive) qu’elle représentait pour ses voisins et la paix du monde.

La montée en puissance de dictatures en Europe et en Asie dans les années 1930 engendra un réinvestissement dans la production militaire que l'on peut associer à une course aux armements. Cette fois, l'avion et le char d'assaut recevraient des traitements préférentiels, contrairement à une époque où l'on préféra investir dans la technologie navale.

Plus encore, la mobilité extrême de l’avion fit en sorte de modifier la donne stratégique, du moins sur une base régionale, où les coups pouvaient être portés plus rapidement, que ce soit de la Mer du Nord à la Baltique en passant par la Méditerranée, à titre d’exemples. Cette précision est importante, car la Première Guerre mondiale n’avait pas démontré le réel potentiel destructeur de l’avion, quoique son utilisation fut significative, ne serait-ce qu’aux fins d’observations des positions ennemies. Bref, le plein potentiel de l’avion restait à démontrer au cours de la période de l’entre-deux-guerres.

Encore là, et contrairement à la montée de la technologie navale au tournant du siècle, celle concernant l’avion n’était pas constante. Par exemple, dans les années 1930, il n’était pas rare (ni normal) que certains modèles de bombardiers soient plus rapides que les chasseurs censés les escorter. Ajoutons à cela qu’au niveau défensif, les capacités de détection des avions ennemis en vol demeuraient primitives, si bien que cette notion voulant que le bombardier puisse traverser tous les obstacles s’avéra un élément des plus énervants dans les calculs des stratèges de l’époque.

Un autre aspect de la course aux armements qui nous apparaît important de souligner concerne l’impact réel de la mise sur pied de nouveaux programmes d’acquisition. Par exemple, les programmes de réarmement de l’Union soviétique et de l’Italie ne suscitèrent pas d’inquiétudes immédiates, ni de sérieuses remises en question de la balance des pouvoirs en Europe. Si elles ne pouvaient pas garantir la sécurité collective, des puissances militaires comme l’Angleterre et la France pouvaient, à tout le moins, se fier sur leurs armées aux effectifs relativement nombreux, bien entraînés et équipés d’un armement moderne. Du moins, ce fut le sentiment généralement répandu dans ces pays.

Ce qui pouvait sembler plus inquiétant concernait le réarmement de l’Allemagne nazie et la montée d’agressivité du Japon à la fin des années 1930, surtout dans un contexte d’expiration des clauses des accords nés des conférences navales précédemment évoquées, le tout combiné avec une crise économique sans précédent. Les puissances démocratiques se trouvèrent face à de potentiels rivaux bien armés, et avec moins de ressources à leur disposition afin de maintenir un certain effet dissuasif. Par conséquent, les Britanniques crurent bon de négocier un accord naval avec l’Allemagne, tout en accélérant la modernisation de leurs forces navales et aériennes, laissant ainsi peu de ressources pour leurs forces terrestres. De son côté, la France renoua la course navale avec l’Italie et débattit chaudement sur les moyens de moderniser rapidement et efficacement ses forces aériennes et terrestres. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis relancèrent leur programme de construction navale, toujours en gardant un œil sur le Japon. L’idée étant pour le commandement américain de disposer de deux puissantes flottes, l’une couvrant l’Atlantique et l’autre le Pacifique. Cette décision s’avérera payante en 1940, dans le contexte de la chute de la France.

Comme nous l’avons mentionné en ce qui concerne l’aviation, la course aux armements au lendemain de la Première Guerre mondiale révéla certaines anomalies technologiques. Les nations qui choisirent de se réarmer, tels l’Union soviétique, l’Italie et le Japon, dépensèrent de nombreuses ressources au début des années 1930 pour toute une gamme d’armements (chars, avions et artillerie) qui seront obsolescents lorsqu’ils entreront dans la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’Angleterre et aux États-Unis, ces pays avaient longuement tergiversé et hésité à procéder à une modernisation d’ensemble de leurs équipements, quoiqu’en fin de compte, cela leur servit à assurer une meilleure transition et faire des choix qui s’imposaient dans l’immédiat. Enfin, notons que l’occupation de la France ne lui permit pas de récolter les fruits de son ambitieux programme de réarmements, mais l’Union soviétique eut pour sa part une seconde chance, dans la mesure où sa résistance prolongée à l’invasion allemande lui permit de recueillir ce qu’elle avait semé quelques années auparavant.

Ce défilé de soldats allemands de la Wehrmacht au milieu des années 1930 semble impressionnant à première vue, mais le nombre et la discipline ne suffisent pas toujours pour pallier à des carences, voire à des anomalies technologiques liées à la course aux armements. Qui, en 1945, désirait se battre avec une carabine à culasse, alors que le fusil semi-automatique et le fusil-mitrailleur s'imposaient dans les combats d'homme à homme?

La Guerre froide et l’institutionnalisation de la course aux armements

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’utilisation de dernière minute de la bombe atomique intensifièrent la course aux armements. La rivalité d’après-guerre entre le bloc dirigé par l’Union soviétique et celui des puissances occidentales entraîna une complexité des calculs stratégiques régionaux et globaux, le tout en rapport aux types de forces et d’armements qui devraient intervenir lors de conflits. En conséquence, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’alliance du Pacte de Varsovie s’affrontèrent pendant une quarantaine d’années à travers une course effrénée aux armements de toutes sortes.

Aux tensions et doutes techniques nés de l’expansion des arsenaux traditionnels devaient s’ajouter les développements issus de la sophistication des armes nucléaires et thermonucléaires utilisées à des fins stratégiques, tactiques, régionales et mondiales. Dès lors que les États-Unis et leurs alliés décidèrent de donner une réponse militaire musclée aux défis de la Guerre de Corée, on peut affirmer que la Guerre froide devint généralisée, bien qu’elle demeura un affrontement psychologique entre deux principaux camps armés, qui se combattaient par États satellites interposés. En clair, chaque technologie mise au point par un camp devait être rivalisée immédiatement par l’autre, tant pour des fins offensives et défensives, de même que pour assurer un effet dissuasif.

La course aux armements de la Guerre froide se caractérise par un principe assez simple et qui n'est pas, à première vue, différent des époques précédentes: posséder les meilleurs armements et en plus grandes quantités possibles.

Les courses aux armements s’étaient donc transformées d’un état temporaire des choses à un état permanent d’alerte à partir de la seconde moitié du XXe siècle. En fouillant ne serait-ce qu’un peu, on constaterait vite l’attention quasi maladive déployée par les puissances de l’époque pour avoir une armée aux effectifs nombreux et dotée d’une technologie militaire de pointe. À la différence des décennies précédentes, les dirigeants politiques de l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale devaient davantage intégrer dans leurs calculs d’autres variables telle l’organisation industrielle, agricole, fiscale, en plus de tenir compte de la cohésion sociétale dans son ensemble afin de soutenir ces dépenses militaires.

Une société communiste comme l’ex-Union soviétique eut de la difficulté à maintenir la cadence de la course aux armements sans effriter ses assises sociétales et budgétaires. De plus, la dissolution du Pacte de Varsovie introduisit une brève, mais euphorique période à la fin du XXe siècle, dans laquelle les observateurs osèrent prédire la fin des courses aux armements et la quête finale de dividendes à la paix. Vues ainsi, les ressources consacrées au domaine militaire ne fourniraient désormais que l’essentiel au bon fonctionnement des armées. Or, il s’avéra que les années ayant suivi la fin de la Guerre froide ne virent pas d’économies d’échelles aux dépenses militaires. En fait, la course aux armements, qui était autrefois mondiale, semble s’être étendue aux échelons régionaux où elle continue de plus belle, comme au Moyen-Orient, quelque peu sur subcontinent indien, dans la péninsule coréenne et par moment en Amérique latine selon les enjeux.

Conclusion

Malgré la fin de la Guerre froide, une organisation comme l’OTAN continue de se moderniser et de s’étendre en acceptant d’anciens pays du bloc soviétique. De leur côté, et sans puissance militaire majeure pour leur faire face, les États-Unis poursuivent le développement de leur potentiel militaire. Ils le font dans tous les secteurs de la défense, pour assurer davantage une certaine dominance, plutôt que de chercher à rivaliser d’autres puissances comme autrefois.

Par conséquent, nous sommes à une époque où le démantèlement (même symbolique) de programmes militaires engendrant des courses aux armements relève de l’utopisme, voire de l’anachronisme. La raison de cet état de fait relevant d’un paradoxe apparent est simple. En soi, les programmes d’armements ne répondent plus uniquement à des circonstances particulières nées de rivalités interétatiques. Au contraire, et qu’importe sa forme, la course aux armements fut institutionnalisée et elle fait partie intégrante de l’ordre de bataille des armées.

La Première Guerre mondiale (1914-1918). Seconde partie: le front Est et les théâtres extérieurs

Introduction

Des soldats russes.

Nous reprenons la suite du compte-rendu des principales phases militaires de la Première Guerre mondiale par l’exploration des combats qui se sont déroulés en Europe de l’Est, de même que dans les Balkans, au Moyen-Orient, sans oublier les opérations menées en Afrique et dans le Pacifique.

Sans trop exagérer (et si c’était le cas, nous en ferions amende honorable), il nous semble que les historiographies anglophone et francophone de la guerre de 1914-1918, du moins celles qui nous sont familières, n’aient pas abordé le sujet de la guerre à l’Est avec le même intérêt que celle à l’Ouest. Pourtant, les affrontements s’étant produits dans les théâtres d’opérations autres que celui du front Ouest furent nombreux et tout aussi sanglants, quand il ne s’agissait carrément de massacres de populations, comme ce fut le cas lors du génocide du peuple arménien par le gouvernement turc en 1915-1916.

En dépit de terrifiantes similitudes avec ce qui se passa à l’Ouest, la nature de la guerre à l’Est et dans d’autres théâtres d’opérations présente aussi quelques variantes, que nous tenterons de relever dans cet article.

La campagne à l’Est (1914-1915)

L’immensité du territoire d’Europe de l’Est, et particulièrement celui de la Russie, fait ressortir une première différence avec la situation à l’Ouest. Il s’agit du ratio « soldat-espace » qui était plus faible en Russie, ce qui signifiait que les combattants disposaient d’un plus vaste espace de manœuvre, mais cela avait comme principal désavantage que les lignes de ravitaillement étaient beaucoup plus étirées. Par exemple, lorsqu’une percée du front était achevée, les difficultés inhérentes au redéploiement de l’artillerie signifiaient que l’armée victorieuse pouvait difficilement exploiter ses succès.

Un régiment d'infanterie austro-hongrois sur le front de l'Est.

D’autre part, en plus de la présence des forces allemandes sur le terrain, le front de l’Est impliqua d’autres nations, dont la Russie et les différents peuples composant son empire, de même que ceux de l’un de ses adversaires, l’Autriche-Hongrie. Notons aussi que la Russie et l’Autriche-Hongrie, en particulier, n’étaient pas préparées à subir et gérer les difficultés de toutes sortes associées à la guerre moderne. Dans le cas de l’Autriche-Hongrie, celle-ci eut à livrer une lutte sur trois fronts. D’abord, la guerre débuta en Serbie pour l’empire des Habsbourg, où la résistance serbe préoccupa le haut commandement autrichien. Ensuite, il fallut consacrer d’importantes ressources au front russe, une zone qui préoccupa particulièrement les Allemands, mais nullement les nations slave et ruthène de l’Empire austro-hongrois. Enfin, le front italien, où l’Autriche-Hongrie dut y dépêcher des contingents, malgré que l’Italie eut fait partie de la même alliance qu’elle avant les hostilités.

Pour cette armée austro-hongroise polyglotte, et quelque peu en retard quant à la modernisation de ses équipements et de son administration, cette guerre sur trois fronts serait possible à gérer tant et aussi longtemps qu’elle recevrait l’assistance de l’Allemagne. Fort heureusement pour les Puissances Centrales, la Russie n’était pas dans une meilleure position au début du conflit. Le haut commandement russe plaça ses espoirs dans la soi-disant puissance de la cavalerie pour l’offensive, puis dans la consolidation d’un réseau de fortifications aux fins défensives. Le problème fut que, tant pour la cavalerie que pour la fortification, les événements de 1914 démontrèrent hors de tout doute que face à un armement moderne, le cheval pouvait être stoppé net et le fort être méthodiquement détruit.

Des soldats russes à l'assaut. En arrière-plan, l'ennemi ouvre le feu.

De plus, les généraux russes ne s’entendirent pas du tout, au point où des cliques se constituèrent, quant à la stratégie offensive à adopter. Devait-on porter l’effort au nord, contre l’Allemagne en Prusse orientale, ou au sud vers la Hongrie? En théorie, l’armée russe disposa des ressources suffisantes pour exécuter simultanément les deux offensives, mais dans les faits, son état-major général ne fut pas adapté, ni ne comprit parfaitement les réalités de la guerre moderne. À cela, l’entrée en guerre de l’Empire ottoman à la fin de 1914 ouvrit un autre front pour la Russie, ce qui engendra d’autres divisions au sein du haut commandement. Cette même crise aux plus hauts échelons se transporta sur le terrain. Que ce soit en Russie ou en Autriche-Hongrie, les combats de l’automne de 1914 décimèrent les rangs des officiers et des sous-officiers, si bien que leur remplacement constitua un épineux problème qui perdura jusqu’à la fin.

Carte du front de l'Est au début de 1916. On remarque l'ampleur du territoire conquis par les armées des Puissances Centrales aux dépens de la Russie depuis le début des hostilités. (Cliquez pour agrandir.)

La guerre à l’Est débuta aussi en août 1914, avec quelques avancées initiales de l’armée russe en Prusse orientale et dans la partie est de l’empire austro-hongrois. Ces succès furent brefs, dans la mesure où ils furent arrêtés net par l’éclatante victoire des troupes allemandes lors de la bataille de Tannenberg (nord de Varsovie) à la fin août. Les Russes perdirent alors 125,000 hommes, les stratégiques Lacs Mazures, puis un autre contingent de 125,000 soldats le mois suivant, contre des pertes allemandes variant entre 20,000 et 25,000 hommes pour la même période. Le désastre de Tannenberg n’empêcha pas la Russie d’inscrire une belle victoire contre les Austro-Hongrois dans les montagnes des Carpates à l’automne.

À terme, les évidentes difficultés qu’avait l’armée austro-hongroise à mener efficacement la lutte contre les Russes pouvaient être en partie compensées, comme nous l’avons mentionné, par l’aide fournie par l’allié allemand. Autrement dit, le temps sembla initialement jouer à la faveur des Puissances Centrales à l’Est, même si leurs pertes s’avérèrent plus difficilement remplaçables que celles subies par les forces du Tsar. Par ailleurs, l’armée russe n’avait pu se transformer en ce fameux « rouleau compresseur » qu’auraient souhaité les alliés franco-britanniques, histoire de les soulager de la pression allemande à l’Ouest. Bien au contraire, l’Allemagne put rassembler les effectifs nécessaires afin de lancer une offensive initialement mineure dans le secteur de Gorlice-Tarnow entre le 2 mai et le 27 juin 1915, dans le but de relâcher la pression russe sur l’armée austro-hongroise. Or, contre toute attente, les Russes paniquèrent, reculèrent de plusieurs centaines de kilomètres, sans compter leurs pertes avoisinant les deux millions de soldats, plus leur expulsion de la Pologne en conséquence de la déroute de l’armée. Par l’ampleur des gains accumulés en si peu de temps, la bataille de Gorlice-Tarnow laisse présager, à certains égards, les combats de la prochaine guerre mondiale, mais l’offensive en soi fut peu concluante malgré tout. Encore une fois, chaque victoire des Puissances Centrales à l’Est les éloigne un peu plus de leurs lignes d’approvisionnements.

Une représentation du général Paul von Hindenburg (avec le manteau gris) lors de la bataille de Tannenberg (août 1914).

1916: de la victoire au désastre

À mesure qu’approcha l’année 1916, les dirigeants russes se rendirent compte qu’il fallait redresser la situation, et ce, tant pour le moral de l’armée que pour celui du peuple. En fait, ce fut un général, Alexeï Broussilov, qui apporta à la Russie la victoire si désespérément attendue.

L'architecte derrière l'une des rares victoires militaires russes de la guerre de 1914-1918, le général Alexeï Broussilov.

Dans l’actuelle Ukraine, face à l’armée austro-hongroise en juin 1916, Broussilov aligna une force à peine supérieure en nombre à celle de son adversaire, soit 600,000 hommes contre les 500,000 de l’armée des Habsbourg. Malgré cela, son armée réalisa l’une des victoires les plus spectaculaires de la guerre de 1914-1918. En effet, Broussilov parvint à mettre à exécution trois principes de bases enseignés dans toute école militaire, mais que l’état-major russe sembla ignorer (délibérément ou non): la surprise, la qualité de la préparation du travail à l’état-major et la coordination entre les différents corps de l’armée. Par ailleurs, Broussilov lança l’offensive sur un large front, empêchant du coup l’ennemi de concentrer en un point précis des réserves en cas de percées.

Au cours des 72 premières heures de l’assaut, les Russes avancèrent de 80 kilomètres, firent pas moins de 200,000 prisonniers en plus de prendre 700 canons à l’ennemi. Avant que l’offensive ne perdît de son élan, les Russes enlevèrent un autre 175,000 prisonniers à une armée austro-hongroise démoralisée, qui perdit dans les faits son statut de force armée indépendante.

Comme si cela ne fut pas assez, la victoire de Broussilov finit par convaincre la Roumanie d’entrer en guerre en août 1916 aux côtés des Alliés, ce qui s’avéra au final une décision malheureuse pour cette nation. Au moment où l’armée roumaine termina sa lente mobilisation, l’offensive de Broussilov fut déjà à bout de souffle. Qui plus est, une nouvelle armée levée par les Puissances Centrales et commandée par l’architecte de Verdun, le général Falkenhayn, se mit immédiatement en route vers les Carpates. Composée de divisions rompues à la brutalité de la guerre moderne, l’armée de Falkenhayn ne fit qu’une bouchée des troupes roumaines inexpérimentées. Moins de cinq mois suivant sa déclaration de guerre, la Roumanie avait perdu 400,000 soldats, ce qui avait contraint le pays à signer un humiliant armistice qui donnait aux Allemands le contrôle virtuel de l’économie roumaine, en particulier des riches champs pétrolifères.

Malgré une éclatante victoire à l'été de 1916, l'armée russe souffrait de nombreuses carences. Ses larges effectifs et sa capacité à remplacer ses pertes ne purent, au final, compenser pour d'autres problèmes liés au manque d'équipements, d'entraînement et d'officiers compétents pour diriger cette grande armée.

L’entrée des troupes allemandes dans Bucarest en décembre marqua tout un revirement de situation, où les premiers pronostics semblèrent donner la victoire à la Russie, après deux années de frustrations et de déroutes à la chaîne. Cependant, la chute rapide et brutale de la Roumanie ne constitua que le symptôme d’un malaise encore plus profond pour les Alliés à l’Est. On sentit, en ce début de 1917, que ni les succès de l’offensive Broussilov, ni les réformes apportées dans l’armée russe et encore moins l’élimination virtuelle des troupes austro-hongroises ne purent alléger les maux qui frappèrent la société russe dans son ensemble. Par surcroît, les succès russes de l’année 1916 sont plus que relatifs, dans la mesure où l’on prend en considération le million de soldats perdus par l’armée du Tsar en quelques semaines seulement. Mis ensemble, tous ces éléments contribuèrent à fomenter la révolution en Russie.

Des dignitaires allemands, austro-hongrois et russes se rencontrèrent au printemps de 1918 afin de signer la paix sur le front Est, à Brest-Litovsk. Ce faisant, la fin des combats en Russie permit aux Allemands de libérer environ 1 million de combattants qui furent rapidement transférés à l'Ouest en prévision d'offensives futures.

La prise du pouvoir par les bolcheviques, assistés en ce sens par le désir des Allemands de retourner Lénine dans son pays, en catimini, fournit à chaque camp l’opportunité de remporter et de terminer la guerre, selon l’interprétation que chacun en fit. Par exemple, les bolcheviques consentirent à l’idée de céder une partie du territoire russe en échange de la paix, ce qui leur permettrait de faire la lutte à leurs ennemis internes et consolider leur pouvoir dans le contexte de la révolution. Pour leur part, les Allemands y virent une occasion de concentrer leurs forces à l’Ouest, ce qui leur permettrait de mener la lutte sur un seul front principal pour le printemps de 1918. Malheureusement pour les Russes, dans le contexte de la signature du traité de paix de Brest-Litovsk, la fin de la Première Guerre mondiale à l’Est n’apporta pas la paix véritable, alors que la guerre civile éclata et que le nouveau régime bolchevique se trouva également en conflit avec la Pologne nouvellement indépendante en 1920.

Les combats en Italie: un front secondaire?

Des fantassins austro-hongrois se déploient dans les hautes montagnes sur le front italien. Dans certains secteurs de ce front, la hauteur des montagnes pouvait atteindre jusqu'à 3,000 mètres.

Comme nous l’avons mentionné, l’Autriche-Hongrie entama la guerre dans une position stratégique précaire, ayant à mener la lutte sur trois fronts simultanément à partir de 1915. En effet, lorsque la guerre éclata en 1914, l’empire austro-hongrois n’accorda que peu d’importance et de ressources à la protection de sa frontière commune avec l’Italie qui, rappelons-le, avait d’emblée déclaré sa neutralité.

De leur côté, les Italiens en vinrent à la conclusion que leur adhésion à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’entraîna aucune obligation de venir en aide à l’une ou l’autre de ces nations si celles-ci étaient les agresseurs. De manière encore plus significative, les ambitions territoriales italiennes, qui inclurent notamment la ville de Trieste et la côte dalmate, se trouvèrent en 1914-1915 au sein de l’empire des Habsbourg. Devant cette situation, l’Allemagne implora l’Autriche-Hongrie de faire certaines concessions territoriales, ne serait-ce que pour maintenir la neutralité italienne, mais Vienne refusa obstinément. En contrepartie, les Alliés n’avaient rien à perdre en promettant à l’Italie tous les territoires qu’elle réclamait de l’Autriche-Hongrie. En conséquence, l’Italie entra dans la guerre en mai 1915 aux côtés des Alliés.

Cette décision de l’Italie fut lourde de conséquences, non seulement pour la nation, mais aussi pour la donne stratégique d’ensemble sur le continent européen. L’armée italienne de 1915 n’était pas prête à conduire une guerre moderne sur le long terme, ne possédant pour ainsi dire que peu d’armements modernes, ni le système logistique nécessaire. Ajoutons à ces déboires initiaux des tensions politiques internes récurrentes nées de l’unification du pays au XIXe siècle, sans compter que le corps des officiers, essentiellement composé de gens du nord, gérait une armée composée pour beaucoup de citoyens du sud, d’où une accentuation de cette fragilisation politique.

Carte des opérations sur le front italien.

Des problèmes d’ordre stratégique survinrent aussi pour l’Italie. En effet, si Rome souhaitait s’emparer des territoires réclamés, ses armées auraient à traverser les Alpes juliennes. En temps normal, cela constituait une tâche difficile à réaliser pour une armée déjà bien équipée, voire presque impossible pour les Italiens. En plus de l’équipement, l’armée italienne souffrait d’une crise du haut commandement. Malgré la présence de certains officiers supérieurs assurément talentueux et courageux, l’état-major général de l’armée italienne était dirigé par l’incompétent Luigi Cadorna. Ce général n’avait aucune imagination, ni d’esprit d’initiative et, par-dessus tout, n’était pas connecté avec la réalité des conditions sur la ligne de front. Par conséquent, les soldats italiens ne comprenaient pas bien les buts de guerre de leur nation, si bien qu’ils ne purent toujours se battre avec l’ardeur et l’agressivité nécessaires pour gagner des batailles.

En face, les Austro-Hongrois purent ressentir toute l’amertume engendrée par l’idée de s’être fait « poignarder » dans le dos. Cela dit, ils durent se préparer à affronter l’armée italienne. Pour ce faire, l’armée austro-hongroise avait l’avantage de pouvoir s’abriter derrière une excellente barrière naturelle dans les montagnes qui surplombent la vallée de l’Isonzo. D’ailleurs, cette armée était en partie commandée par le très compétent général d’origine croate Svetozar Boroevic, qui parvint à exploiter au maximum les ressources limitées que l’état-major général put mettre à sa disposition. Cela dit, les armées qui se firent face connurent toutes deux le même problème, soit les terribles difficultés à se ravitailler dans ces hautes montagnes, sans oublier le froid conséquent qui décima les rangs des unités sur le front.

Des soldats italiens dans la vallée de l'Isonzo.

L’un des rares endroits où les armées purent le moindrement manœuvrer fut la vallée de l’Isonzo, à l’est de l’Italie, vers l’actuelle frontière avec la Slovénie. Là, pas moins de douze batailles d’envergure, presque tout identiques au niveau de la préparation tactique, furent lancées par l’armée italienne, ce qui témoigne encore plus du manque d’imagination au sein du haut commandement de Cadorna. Le commandant en chef italien répéta à qui voulut l’entendre le même argument à l’effet que l’offensive qui vint d’échouer faillit réussir, si on la compara à la précédente.

L'un des héros de la bataille de Caporetto: Erwin Rommel.

Finalement, en  octobre 1917, les Puissances Centrales prirent l’initiative sur le front italien, avec des renforts allemands et par l’utilisation d’énormes quantités d’obus à gaz. Cette offensive est connue sous le nom de la bataille de Caporetto (qui est en quelque sorte la treizième bataille de l’Isonzo), qui vit le front italien craquer, la déroute des forces de Cadorna, puis une avancée ennemie de plus de vingt kilomètres vers le fleuve du Piave débouchant sur la plaine. Les pertes italiennes totales comprenaient 265,000 prisonniers et, signe que le moral était à terre, quelque 300,000 déserteurs. Virtuellement, l’armée italienne était anéantie et le pays sur le bord de capituler. Seuls le congédiement de Cadorna et l’envoi d’urgence de renforts franco-britanniques totalisant onze divisions organisées par Foch purent sauver l’Italie. Mentionnons à ce sujet qu’il existe un débat parmi les historiens à savoir si les renforts alliés furent utiles, dans la mesure où l’offensive austro-allemande s’essouffla sur le Piave, permettant ainsi aux Italiens de refaire partiellement leurs forces.

Porter la guerre ailleurs: l’option moyen-orientale

Les frustrations sur le front Ouest amenèrent les dirigeants français et britanniques à envisager ce que l’on peut appeler la « solution orientale ». L’argument était que si l’on mettait de la pression sur l’Autriche-Hongrie et la Turquie, cela allégerait le fardeau de la Russie, tout en affaiblissant l’Allemagne par l’élimination de ses alliés. De plus, une réussite éventuelle des opérations en Orient inciterait certaines puissances neutres comme la Grèce et la Roumanie à joindre le camp des Alliés. En principe donc, les « orientalistes » soutenaient que les armées turques et austro-hongroises seraient plus faciles à vaincre que celles des Allemands.

Carte des opérations lors du débarquement des Alliés à Gallipoli (Turquie) au printemps de 1915.

En dépit des discours des partisans orientalistes, le front Oriental fut toujours perçu comme une attraction, à la limite une diversion qui fit en sorte que les armées alliées opérant dans ces secteurs ne reçurent pas les ressources nécessaires. Dans ce contexte, les deux campagnes les plus futiles de la guerre de 1914-1918 eurent lieu dans ces théâtres, plus précisément avec le débarquement allié à Salonique (Grèce), puis celui à Gallipoli (Turquie). Cette dernière opération fut une idée originellement conçue par le jeune ministre de la Marine, Winston Churchill. Celui-ci proposa d’utiliser la Royal Navy afin d’ouvrir de force un passage, c’est-à-dire le détroit des Dardanelles, ce qui permettrait ainsi de rétablir une communication maritime avec la Russie. Churchill envisagea aussi un bombardement naval de Constantinople qui ferait en sorte d’éliminer la Turquie à un coût minimal. Cependant, la Royal Navy eut tôt fait de battre en retraite lorsque ses premiers navires commencèrent à frapper les mines maritimes posées par les Turcs, tout comme l’artillerie côtière put tenir à distance les dragueurs de mines britanniques.

Face à cette situation, les Britanniques décidèrent d’y aller avec la manière forte en faisant débarquer sur la côte un contingent de fantassins afin de faire traire l’artillerie turque. C’est ainsi qu’en avril 1915, une force britannique composée de milliers de soldats australiens et néo-zélandais débarqua à la hauteur de Gallipoli et progressa vers l’intérieur. De leur côté, les défenseurs turcs, malgré qu’ils furent mal équipés, se battirent héroïquement et parvinrent à repousser l’assaut initial, du moins à confiner l’envahisseur sur la plage. Devant cette rebuffade, les Britanniques eurent comme réflexe de s’enterrer, reproduisant non sans ironie la situation de la guerre des tranchées du front Ouest, qu’ils tentèrent d’éviter au début de cette campagne orientale. Gallipoli devint donc un exercice, sinon un symbole de futilité qui eut de graves conséquences politiques en Grande-Bretagne et dans les Dominions visés par cette opération. D’autres tentatives de renforcer le contingent original en août échouèrent. Après des mois de frustrations et des pertes franco-britanniques avoisinant les 265,000 combattants, les Alliés admirent leur défaite et ils évacuèrent Gallipoli en janvier 1916.

Manoeuvre de l'infanterie australienne au cours de la campagne de Gallipoli (1915).

L’autre théâtre d’opérations qui sembla séduire les Alliés était celui des Balkans, où le conflit avait précisément débuté en 1914, dans le contexte de l’attentat de Sarajevo. Cette fois, un an plus tard et en réponse aux pressions exercées par l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Bulgarie contre la Serbie, les Alliés décidèrent d’ouvrir un nouveau front improductif en Grèce près de Salonique. Le but de l’expédition fut de porter assistance à l’armée serbe qui se repliait vers le sud, en Albanie, puis sur l’île grecque de Corfou. Les armées des Puissances Centrales qui poursuivirent les Serbes décidèrent d’arrêter leur marche à Salonique, préférant fixer l’ennemi sur le front grec afin que celui-ci ne soit pas tenté de rapatrier ses troupes en France ou vers les Dardanelles contre la Turquie alliée. En rapport à ce qui se passait ailleurs, le front grec fut relativement « tranquille » et il était clair que l’issue de la guerre n’allait pas se décider en cet endroit.

Les cartes navale et coloniale

Les planificateurs militaires britanniques d’avant-guerre, et dans une moindre mesure ceux en Allemagne, justifièrent les dépenses onéreuses consacrées au développement de la marine comme un moyen de gagner rapidement une guerre par l’entremise de blocus maritimes peu coûteux, plutôt que de voir de larges armées s’affronter sur le continent. Ces rêves devinrent des illusions, car les marines de guerre des puissances européennes consacrèrent une grande part de leurs ressources à la défense des côtes et des lignes de ravitaillement nationales. Comme le démontra la campagne de Gallipoli, la technologie censée dégager la mer des champs de mines demeura primitive, car ces mines géantes gênèrent les mouvements des plus grands bâtiments navals de l’époque.

La seule bataille navale majeure de la Première Guerre mondiale fut livrée en 1916 au Jutland, près des côtes danoises. Bien que les Britanniques eurent encaissé des pertes un peu plus élevées que celles des Allemands, la bataille en elle-même n’eut que peu d’impact sur le cours de la guerre. Le blocus de surface qu’effectua la Royal Navy contre l’Allemagne, et la réponse de celle-ci via la guerre sous-marine à outrance, caractérisa davantage le type d’opérations navales de ce conflit, où ce furent entre autres choses les civils qui firent les frais. Encore une fois, ces opérations n’influencèrent guère la donne stratégique sur le continent, à un détail près. En effet, la guerre sous-marine à outrance déclarée par l’Allemagne au début de 1917, combinée au Télégramme Zimmerman (dans lequel l’Allemagne offrait au Mexique des territoires du sud-ouest américain en échange de son entrée en guerre), provoqua la colère aux États-Unis, dont le Congrès déclara la guerre au Reich en avril, ce qui contribua ultimement à la victoire des Alliés.

La bataille navale du Jutland n'eut guère d'importance, ni de conséquence stratégique majeure. Elle fut davantage le théâtre d'un affrontement attendu de longue date entre deux nations (britannique et allemande) qui se livrèrent une course à l'armement naval depuis plus d'une décennie.

La guerre en mer joua aussi un rôle important pour le maintien en force des empires coloniaux. À cet égard, la marine de guerre impériale allemande ne put jamais rivaliser avec son adversaire britannique, ce qui priva le Reich de précieuses ressources naturelles, faute d’une marine marchande capable de les transporter en toute sécurité et ainsi alimenter l’industrie de guerre. Par ailleurs, au début des hostilités, le Japon s’allia avec la Grande-Bretagne en concluant un accord naval qui n’obligea pas Tokyo à déclarer la guerre, quoiqu’elle le fit néanmoins le 23 août 1914. À la fin de l’année, le Japon s’était emparé de la base allemande de Tsingtao, en Chine, puis de ses possessions insulaires dans le Pacifique, qui incluaient alors les îles Marshall, Mariannes, Palau et les Carolines. De son côté, la Nouvelle-Zélande occupa les Samoa allemandes et l’Australie envoya des troupes prendre le contrôle de la Nouvelle-Guinée allemande (Kaiser-Wilhemsland) et de l’archipel Bismarck.

D’autre part, l’Allemagne n’était pas en mesure de défendre adéquatement ses autres colonies d’Afrique, qui souvent n’étaient autre chose que des avant-postes commerciaux. Une force combinée franco-britannique captura le Togo dès le 26 août 1914, puis le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) capitula en juillet de l’année suivante, sans oublier qu’une autre force franco-britannique chassa les quelque 8,000 soldats allemands (la plupart des Askaris locaux) du Cameroun en janvier 1916.

Ce que l’Histoire retint des opérations en Afrique fut probablement les opérations conduites en Afrique orientale allemande (parties des actuels Rwanda, Burundi et de la Tanzanie). Dans cette colonie, le général allemand Paul von Lettow-Vorbeck, qui disposa d’une force d’à peine 15,000 hommes, put attirer vers lui une armée de 100,000 soldats alliés menés par les Britanniques, et ce, de 1914 à 1918. En fait, ce général allemand ne se rendit qu’après le 11 novembre 1918, le temps que la nouvelle de l’armistice lui parvienne.

Représentation de soldats allemands en Afrique. Faisant face à des forces alliées largement supérieures en nombre et mieux équipées, le commandement allemand d'Afrique adopta des tactiques se rapprochant de la guérilla.

Cette longue et effrénée poursuite qui dura plus de quatre ans se fit autour d’objectifs communs, soit l’accès aux richesses minières puis au contrôle des stations radios sans fil. Dans les faits, les adversaires jouèrent à un épuisant jeu du chat et de la souris dans la colonie et même au-delà des frontières. Le dur climat, la maladie et les communications primitives de l’Afrique firent en sorte que ces affrontements peu connus furent néanmoins destructeurs. À titre d’exemple, les soldats ne purent utiliser efficacement les animaux tels le cheval et le mulet pour transporter le matériel, car ils étaient systématiquement décimés par la mouche tsétsé. En conséquence, chaque camp dut recourir extensivement à la main-d’œuvre humaine pour accomplir les tâches logistiques.

Ajoutons que la guerre, et tout particulièrement en Afrique orientale, détruisit les économies locales, sans compter qu’elle ne fit qu’accentuer le sentiment de la « supériorité » de la race blanche, qui fut une composante fondamentale de l’impérialisme à l’européenne. Enfin, mentionnons que la guerre en Afrique vit la confrontation de deux styles de combat, celui des Européens et celui des Africains. En plusieurs endroits, la guerre était perçue comme un affrontement récurrent entre diverses tribus africaines, plutôt qu’une guerre généralisée entre l’Allemagne et ses ennemis européens.

Dans le désert: combats et massacres

Dans les mois qui suivirent la défaite des forces britanniques à Gallipoli, la majorité des troupes turques fut transférée à l’est contre la Russie. Là-bas, dans le Caucase, les opérations prirent place dans de hautes montagnes. Un peu comme en Italie, chaque camp connut des difficultés à ravitailler ses troupes, ce qui ralentit à certains égards les opérations sur ce front.

Qui plus est, la victoire des Russes à la bataille de Sarikamish en janvier 1915 amena les Turcs à protester publiquement, alléguant que les populations arméniennes locales étaient venues en aide aux forces tsaristes. Par conséquent, les Turcs déportèrent massivement les Arméniens, ce qui entraîna la mort de centaines de milliers d’entre eux, probablement davantage selon les sources. En 1916, les Russes purent capturer les cités stratégiques d’Erzerum et de Trebizond, respectivement en février et en avril, puis elles purent repousser une contre-offensive turque, avant que les deux armées ne retournent dans leurs quartiers d’hiver au tournant de 1917. Ce fut la révolution russe qui éclata en mars qui mit un terme à la guerre dans le Caucase, du moins jusqu’en février 1918, où face à la chute du pouvoir russe dans la région, les forces turques reprirent la partie est du pays et forcèrent la conclusion d’un armistice officiel avec le régime bolchevique. Cet accord donna à la Turquie le contrôle de l’Arménie et de certaines portions de la Transcaucasie.

Des combattants arméniens de l'armée russe dans le Caucase au tournant de 1914-1915.

Dans un autre ordre d’idées, les Britanniques avaient des craintes somme toute fondées au sujet de la protection des routes maritimes du Golfe Persique et du Canal de Suez, sans compter que le désir des Turcs de défendre leur empire amena la création de deux nouveaux fronts au Moyen-Orient, l’un en Mésopotamie et l’autre en Égypte et en Palestine. Dans ce premier théâtre, les Britanniques occupèrent rapidement la ville de Basra le 23 novembre 1914, mais ils subirent une humiliante défaite lors du siège de Kut (à 160 kilomètres au sud-est de Bagdad) le 29 avril 1916, où une garnison de 8,000 soldats se rendit après d’infructueuses tentatives visant à rompre le siège, des assauts qui ajoutèrent d’autres pertes s’élevant à 21,000 combattants. La victoire de Kut fut la dernière des Turcs, qui avait déjà atteint le maximum de leurs capacités militaires effectives.

Alliés des Britanniques le temps que dura la guerre, les combattants arabes fournirent une contribution sans égal lorsqu'il s'agissait d'infiltrer les positions ennemies ou entraver ses communications par diverses actions de sabotage.

À la même époque, le désir des Britanniques de sécuriser le Canal de Suez les amena à conduire une opération de conquête du Sinaï en 1916. Par la suite, ils furent assistés par des contingents arabes locaux, grâce à l’entremise d’un officier parlant l’arabe, le colonel T. E. Lawrence. Ces troupes conduisirent des opérations de guérilla visant à couper les voies ferroviaires ennemies, ce qui contraignit les Ottomans à abandonner La Mecque et Médine. Toujours avec le support arabe, une colonne britannique sous les ordres du général Edmund Allenby conquit Gaza et Jérusalem en 1917, puis détruisit virtuellement les forces turques à la bataille de Megiddo en Palestine, du 19 au 21 septembre 1918. Toutes ces victoires britanniques eurent des coûts, dont les conséquences sont plus que palpables de nos jours. En effet, dans l’unique but de rayer l’Empire ottoman de la carte, les Britanniques firent des promesses conflictuelles aux Juifs et aux Arabes sur le partage futur de la Palestine. Néanmoins, cette dernière bataille marqua la fin des opérations militaires au Moyen-Orient.

Conclusion

Le caractère en apparence insensé des combats de la Première Guerre mondiale fit de ses généraux des cibles faciles pour la critique a posteriori. Il est vrai que dans nombre de cas (notamment avec Cadorna, Nivelle et certains généraux russes), ces critiques sont fondées. Ainsi, il est plus commode de dire ce que ces généraux n’auraient pas dû faire, plutôt que de suggérer des alternatives raisonnables. De plus, il semblait de coutume de prétendre, après la guerre, que les généraux étaient aveugles et désintéressés face aux nouvelles technologies de l’armement, en particulier en ce qui concerne les développements de l’aviation et de l’arme blindée.

Par contre, précisons qu’aucune de ces technologies n’atteint un niveau d’avancée, voire de maturité qui aurait eu des impacts décisifs sur les champs de bataille de 1914 à 1918. Il y eut en effet certaines démonstrations intéressantes, comme l’emploi massif par les Britanniques de chars d’assaut lors de la bataille de Cambrai (1917), mais cet épisode demeure l’exception qui, à la limite, présagea l’emploi de ces mêmes blindés en 1918, mais davantage ceux du conflit mondial suivant. On peut cependant supposer que si la guerre s’était poursuivie en 1919 et même en 1920, alors les Alliés sur le front Ouest auraient probablement eu certains avantages en terme de puissance de feu avec leurs avions et leurs chars. Malgré cela, comme nous l’avons souligné, il aura fallu attendre près de deux décennies pour voir le plein potentiel de ces technologies.

Enfin, notons que les pertes massives de la Première Guerre mondiale (8 millions de morts au combat, 21 millions de blessés et 6,5 millions de civils tués) nourrirent un important mouvement pacifiste, mouvement qui s’effrita largement suite à la signature du Traité de Versailles. Cet accord qui vit naître une paix toute relative contint dans ses articles l’ensemble des ingrédients requis pour que le monde soit à nouveau plongé dans une guerre planétaire, et ce, à peine vingt ans plus tard.

La technologie versus la tradition: des automobiles défilent devant des Cosaques de l'armée russe.

La ségrégation et la gloire: les soldats afro-américains

Affiche de propagande datant de la guerre de 1914-1918 et montrant des combattants noirs du 369e Régiment d'Infanterie, avec le père de l'émancipation noire, l'ancien Président Abraham Lincoln.

Les soldats de race noire de l’armée américaine ont combattu dans à peu près toutes les guerres livrées par les États-Unis, des affrontements de la Révolution jusqu’aux plus récentes campagnes d’Irak et d’Afghanistan.

Lors de la Révolution américaine, on remarque la présence d’un soldat noir nommé Salem Poor qui a combattu à Bunker Hill (1775), la première bataille majeure du conflit. Par contre, d’autres combattants noirs s’ajoutèrent. Qu’ils soient des hommes libres ou des esclaves (à qui on avait promis la liberté à la fin du conflit), ceux-ci furent représentés dans les rangs de l’Armée continentale. On recense environ 5,000 soldats noirs qui servirent jusqu’à la fin des hostilités, ce qui représente environ 2% des effectifs de cette armée.

En 1778, alors que les enrôlements blancs diminuèrent, les gouvernements des états encouragèrent le recrutement de volontaires noirs. Par exemple, les Noirs servirent sur les vaisseaux de la marine continentale puis américaine, et la U.S. Navy poursuivit le recrutement de marins noirs pendant le siècle suivant. Cependant, et en particulier pour l’armée de terre après 1783, la politique généralement en vigueur consista à exclure les Noirs des effectifs réguliers du temps de paix.

En 1812, dans le contexte d’une nouvelle guerre contre l’Angleterre, les faibles effectifs de l’armée régulière américaine amenèrent le gouvernement à recruter à nouveau des volontaires noirs. Ceux-ci servirent lors des batailles sur le Lac Érié jusqu’à celle de la Nouvelle-Orléans. Quelques décennies plus tard, pendant la guerre américano-mexicaine (1846-1848), des esclaves et hommes libres noirs servirent comme auxiliaires logistiques aux unités blanches combattantes levées par les états, qui en passant avaient interdit aux Noirs d’évoluer dans leurs rangs. Dans ce contexte, le stéréotype véhiculé était à l’effet que les Noirs ne constituaient pas d’aussi bons soldats que les Blancs.

De 1861 à 1862, en pleine Guerre civile américaine, la plupart des nordistes et des sudistes s’opposaient au service militaire des Noirs dans leurs armées respectives, bien qu’à l’instar de la guerre révolutionnaire, la marine nordiste accepta des milliers de Noirs lors de sa phase d’expansion. En 1863, le Président Abraham Lincoln autorisa la levée d’unités noires nommées U.S. Colored Troops. Sans surprise, celles-ci allaient combler le besoin du gouvernement fédéral d’augmenter les effectifs de l’armée, car les enrôlements volontaires blancs diminuèrent à cette époque. De plus, à mesure que progressait le conflit, la question de l’esclavage et de son abolition constituait une valable source de motivation à l’enrôlement noir, d’autant que la cause sudiste perdait de son prestige dans la phase finale des hostilités.

Illustration représentant des soldats du 54e Régiment de Volontaires du Massachusetts à l'assaut de Fort Wagner (Caroline du Sud) le 18 juillet 1863.

La plupart des 200,000 soldats noirs de la Guerre civile américaine (qui représentaient 10% des effectifs de l’armée et 25% de ceux de la marine de l’Union) servirent généralement en appui aux unités blanches combattantes. Les Noirs aménageaient des dispositifs défensifs, servaient de forces de garnison et protégeaient les lignes de communications et de ravitaillements. Par contre, certaines unités d’infanterie combattirent en première ligne, comme ce fut le cas lors des batailles de Port Hudson (Louisiane), de Fort Wagner (Caroline du Sud), de même qu’à Petersburg et Appomattox (Virginie).

En 1866, le Congrès américain autorisa les Noirs à s’enrôler dans l’armée du temps de paix, si bien que l’on put entretenir quatre régiments distincts noirs commandés par des officiers blancs, comme au temps de la Guerre civile. Ces troupes, respectueusement surnommées les Buffalo Soldiers par les Indiens, servirent dans les états de l’ancienne Confédération aux fins de la reconstruction, mais elles furent aussi déployées contre les tribus indiennes lors de la conquête de l’Ouest. Notons également qu’ils étaient rares les cadets noirs admis à l’école des officiers de West Point à la même époque.

Pendant la guerre hispano-américaine de 1898, des cavaliers noirs prirent d’assaut les hauteurs de San Juan à Cuba et d’autres fantassins noirs combattirent également lors de la guerre contre les Philippines. Malgré tout, la situation était loin d’être rose pour les soldats afro-américains, selon les époques. À titre d’exemple, les antagonismes ségrégationnistes se manifestèrent lors d’émeutes au Texas, des incidents dans lesquels des soldats noirs furent impliqués, comme à Brownsville en 1906 et à Houston en 1917.

Illustration de soldats démontés du 9e Régiment de Cavalerie prenant part à l'assaut des hauteurs de San Juan (Cuba) lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

Pendant la Première Guerre mondiale, les partisans de la cause noire firent pression auprès du Président Woodrow Wilson afin que soient levées d’autres unités noires distinctes en plus des quatre régiments précédemment mentionnés. La plupart des 380,000 Afro-américains en uniforme furent cependant éloignés de la zone des combats en France. Une fois de plus, ils servirent comme unités de support logistique ou dans la marine, en particulier dans les salles des machines ou comme stewards dans les salles à manger. Il faut néanmoins préciser que des soldats noirs participèrent aux combats. Il s’agit ici de ceux qui faisaient partie de la 93e Division d’infanterie qui combattit dans un secteur français sur le front de l’Ouest et qui se distingua sur les champs de bataille. Les régiments de cette division relevaient du commandement français et ils combattirent avec des équipements fournis par la France.

Des combattants du 369e Régiment d'Infanterie portant fièrement leurs décorations françaises. Ceux-ci furent surnommés les "Harlem Hell Fighters" et ils combattirent lors de la guerre de 1914-1918 sous le commandement français.

Le problème de la ségrégation se poursuivit lors de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les Japonais attaquèrent la base navale de Pearl Harbor en décembre 1941, des soldats noirs furent cités à l’ordre de l’armée pour leur bravoure, mais les perceptions négatives face à leurs capacités combattantes persistèrent. Les élites noires et leurs partisans, dont Eleanor Roosevelt, firent à nouveau des pressions afin que les volontaires noirs puissent servir dans des unités combattantes. À cet effet, les Noirs furent autorisés à s’enrôler, par exemple, dans le Corps des Marines le 1er juin 1942. Sous la supervision d’officiers blancs, des Noirs purent aussi servir dans la marine de combat. Considérant l’aspect technique du métier de marin, le but était de vérifier leurs compétences dans l’exécution de certaines tâches, comme si, non sans arrière-pensée, les Noirs ne pouvaient pas fournir un travail de qualité égale à celui des Blancs.

Sur les 16 millions d’Américains ayant porté l’uniforme au cours de la Seconde Guerre mondiale, environ 900,000 étaient de race noire. En 1945, la marine avait accordé des commissions d’officiers à des Noirs, de même que l’aviation avait admis dans ses rangs des officiers noirs qui s’entraînaient pour devenir pilotes à l’Institut Tuskegee situé en Alabama. Pour la première fois, des Noirs allaient voler dans des escadrons de combat en Europe, même que l’un d’eux, Benjamin O. Davis Sr., allait être promu au rang de brigadier-général d’aviation. D’autres Noirs, ceux-ci des fantassins, allaient également combattre au front, ce qui fut particulièrement le cas lors de la bataille des Ardennes (1944-1945).

Des artilleurs sur la ligne de front pendant la Seconde Guerre mondiale.

Au lendemain de la guerre, le Président Harry Truman émit un décret en 1948 qui autorisa les Noirs à occuper davantage de postes de commandement au sein de l’armée. D’abord, le décret autorisa le recrutement d’un plus grand nombre d’Afro-américains, tout en éliminant l’entraînement ségrégationniste. Concrètement, cela signifia que les réformateurs entreprirent de « dé-ségrégationner » les installations militaires et autres facilités, tout en accélérant le mixage des ethnies dans les unités d’infanterie. Cela était en fait une réalité lorsque les forces américaines furent déployées pendant la guerre en Corée de 1950 à 1953.

Dans la jungle du Vietnam.

Au cours des années 1960 et 1970, de plus en plus d’Afro-Américains obtinrent des commissions d’officiers et ils bénéficièrent d’un traitement plus équitable quant aux possibilités de promotion. Lors de la guerre du Vietnam, alors que les Noirs représentaient environ 12% de la population américaine, ceux-ci constituaient 12% des effectifs engagés et ils représentèrent en fin de compte 12% des pertes au combat.

La période marqua donc une intégration accélérée des Noirs dans les principales branches des forces armées, sur terre, sur mer et dans les airs. D’ailleurs, lorsqu’éclate la guerre du Golfe en 1990, l’armée figure parmi les offices gouvernementaux les plus représentatifs de la composition ethnique de la société américaine. En 2000, les Afro-américains constituaient toujours environ 12% de la population totale, mais leur représentation dans l’armée connut un bond phénoménal. En effet, les Noirs (hommes et femmes) formaient 28% des effectifs de l’armée de terre, 19% du Corps des Marines, 15% de l’aviation et 15% de la marine.

Enfin, mentionnons que plusieurs Afro-américains parvinrent à accrocher les étoiles du grade de général sur leurs épaules. Le plus connu d’entre eux fut probablement le général Colin Powell, qui devint le premier Afro-américain à présider le prestigieux Comité des chefs d’État-major interarmées (Joint Chiefs of Staff) de 1989 à 1993.

La bataille de la Somme (1916)

Introduction

Un fusillier-mitrailleur de l'armée britannique (1916).

La bataille de la Somme en France pendant la Première Guerre mondiale était constituée d’une série d’affrontements qui s’étalèrent sur plusieurs mois de l’année 1916 et qui impliquèrent nombre d’unités des armées française, britannique et allemande. À titre d’exemple, des bataillons provenant de tous les régiments de l’armée britannique furent, à un moment ou un autre, déployés dans ce secteur, si bien que la Somme occupe une place importante, voire uniques, dans l’histoire sociale et militaire de la Grande-Bretagne. C’était en effet le premier assaut d’envergure mené par l’armée britannique au cours de la guerre de 1914-1918.

Le choix du terrain n’alla pas de soi au départ. Le commandant en chef de l’armée britannique, le maréchal Douglas Haig, aurait préféré monter un assaut plus au nord de la France, vers la frontière belge dans les Flandres. Néanmoins, Haig se laissa convaincre par les Français que le coup devrait être porté plus au sud, soit dans la vallée de la Somme, où les armées française et britannique faisaient leur jonction.

Cependant, ce furent les Allemands qui assénèrent le premier coup en cette année de 1916 avec leur assaut sur Verdun le 21 février, ce qui força la France à déployer d’importantes ressources dans ce secteur qui se transforma rapidement en une cruelle bataille d’usure. Par conséquent, en plus de voir la participation de la France réduite, l’assaut allemand contre Verdun força les Alliés sur la Somme à lancer plus tôt leur offensive dans le but de soulager la pression sur le front de la Meuse.

La préparation de l’assaut

Le champ de bataille de la Somme s’étend du village de Gommecourt au nord vers celui de Chaulnes au sud, ce qui représente un front d’une largeur approximative de 40 kilomètres. Ce front était initialement divisé en deux secteurs d’assaut découpés par la rivière de la Somme. Les Britanniques étaient censés attaquer au nord de cette rivière et les Français s’étaient vus confier la partie sud du secteur.

Carte du théâtre des opérations sur la Somme en 1916. (Cliquez pour plus de précisions.)

Ce serait donc les troupes britanniques qui auraient à soutenir l’effort principal de l’offensive. Au nord de la Somme, le secteur d’assaut se divisait par la route reliant Albert à Bapaume. Dans cette zone, le champ de bataille ressemblait à une série de petites crêtes au sous-sol crayeux dans lesquelles les Allemands avaient creusé d’importants réseaux de tranchées fortifiées.

Le maréchal Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique en France (1915-1918).

Le plan envisagé par Haig consistait à faire attaquer la 4e Armée du général Henry Rawlinson au centre du front britannique. Plus précisément, l’objectif initial consistait à capturer la crête de Pozières, puis l’Armée de Réserve du général Hubert Gough (renommée plus tard la 5e Armée), qui comprenait le corps de cavalerie, avait reçu pour mission d’exploiter une éventuelle brèche du front ennemi et foncer prendre Bapaume. Au nord, la 3e Armée du général Edmund Allenby avancerait vers Gommecourt afin de faire diversion. L’objectif initial était donc Bapaume, qui devait normalement être pris la première journée de l’offensive.

Des bombardements préliminaires massifs de l’artillerie britannique censés détruire les défenses allemandes avaient débuté à 6h le matin du 24 juin 1916. Pour ce faire, les Britanniques avaient tiré environ 1,7 million d’obus en une semaine, tandis que des compagnies de tunneliers s’affairaient à creuser sous les positions ennemies dans le but de faire exploser certains points fortifiés. Au cours de ces sept journées de bombardements ininterrompus, environ 30% des obus n’ont pas explosé, alors que d’autres ne purent détruire les barbelés ou les abris souterrains ennemis.

Le bombardement avait donc débuté le 24 juin (le Jour-U) et il s’était poursuivi sans relâche les jours suivants. L’assaut de l’infanterie aurait dû commencer le 29 (le Jour-Z). Cependant, de fortes précipitations compliquèrent grandement les préparatifs britanniques. Par exemple, l’accès aux routes et aux tranchées s’avéra des plus difficile, sans compter que le champ de bataille à proprement parlé s’était transformé en un marécage de boue, si bien qu’il était impossible de respecter le calendrier opérationnel initialement prévu. En conséquence, le Jour-Z fut reporté au 1er juillet.

L’assaut

La bataille de la Somme débuta officiellement le 1et juillet 1916 à 7h30. Avant la sortie de l’infanterie des tranchées, on avait fait exploser dix-sept mines géantes préalablement posées sous les positions ennemies, tandis que l’artillerie éleva son tir pour bombarder les voies de communication. En dépit de certains succès locaux, comme la prise temporaire de Thiepval par la 36e Division Ulster et celle du village de Montauban au sud de la ligne, on ne peut affirmer que cette journée du 1er juillet fut un succès. Bien au contraire, la journée du 1er juillet 1916 fut dans l’ensemble un désastre pour l’armée britannique.

Les soldats d'infanterie qui partaient à l'assaut craignaient notamment la présence des fils de fer barbelés, qui gênaient sérieusement la progression. Lorsque ceux-ci n'étaient pas préalablement détruits par le tir de l'artillerie, les soldats devaient les couper à l'aide de lourdes pinces, souvent sous le feu ennemi.

En effet, les Britanniques perdirent environ 57,400 officiers et soldats. De ce nombre, on recense 19,200 tués, plus de 2,000 combattants portés disparus et le reste en blessés. Ce ratio de pertes fut une expérience sans précédent dans l’histoire de l’armée britannique. À titre d’exemple, on dénote également 32 bataillons (d’un effectif théorique de 1,000 hommes chacun) qui perdirent plus de 500 soldats, soit la moitié de leurs effectifs, en cette seule journée du 1er juillet.

Parmi ces bataillons, il y en a vingt qui étaient formés de combattants issus de la « Nouvelle Armée » levée par le ministre Lord Kitchener en 1915. Il s’agissait de soldats recrus, sans expérience militaire préalable, qui s’étaient enrôlés ensemble dans des unités de Pals et de Chums, c’est-à-dire des bataillons qui recrutaient régulièrement sur une base locale, si bien que tout le monde ou presque se connaissait à l’intérieur de ces formations.

Les "Pals". Ici des soldats du 14th Battalion (London Scottish Regiment) montent en ligne sur la Somme (juin 1916). Qu'ils soient ouvriers, étudiants, paysans ou chômeurs avant la guerre, ces soldats de la Nouvelle Armée de Kitchener allaient former le coeur des forces britanniques qui amorcèrent la bataille de la Somme, à 7h30, le 1er juillet 1916.

Réunis, ces bataillons constituaient sept divisions de la Nouvelle Armée qui attaquèrent le 1er juillet, aux côtés de trois divisions territoriales (des soldats réservistes un peu plus âgés) et quatre divisions régulières. Cela amène à penser que l’assaut du 1er juillet se livra somme toute avec des forces britanniques issues de divers milieux socio-professionnels et d’expériences militaires variables.

Pour leur part, les forces françaises qui avancèrent au sud de la Somme en ce 1er juillet, sur la droite des Britanniques et avec moins de ressources consacrées, connurent un certain succès. D’ailleurs, et c’est quelque peu ironique, les canons lourds de l’artillerie française sur la Somme contribuèrent à l’avancée des forces britanniques dans la partie sud de leur propre front, soit dans le secteur à la jonction des armées sur la rivière.

La campagne subséquente

Avec environ 80 livres d'équipements, il était virtuellement impossible pour le soldat de courir sur le champ de bataille lorsqu'il sortait de la tranchée vers la position ennemie. Les soldats ont donc marché à découvert, dans le champ, jusqu'à ce que l'ennemi ouvre le feu. On remarque sur cette photo des pinces fixées sur le canon des fusils afin de couper les fils de fer barbelés.

Pour l’armée britannique, le massacre du 1er juillet tend à obscurcir l’ensemble des opérations subséquentes qui marquèrent a posteriori la campagne de la Somme. Le nombre de combattants perdus par cette armée ce jour-là doit être mis en perspective face aux pertes d’ensemble de ces 142 journées d’opérations, à savoir quelque 415,000 hommes tués, blessés et disparus.

Dans ce contexte, la perception des pertes disproportionnées du 1er juillet demeure encore forte dans l’imaginaire des Britanniques, mais il ne faut pas oublier que de leur côté, les Allemands perdirent environ 650,000 soldats de juillet à novembre 1916, le temps que dura la campagne sur la Somme. Si l’on fait une moyenne des pertes subies par les Britanniques pendant ces 142 journées de bataille, cela donne un nombre approximatif de 3,000 hommes tombés quotidiennement. En clair, la journée du 1er juillet, bien qu’horrifiante, n’est nullement représentative d’une « journée typique » de combat en 1916, et encore moins pour l’ensemble de la guerre.

Par ailleurs, la campagne de la Somme est officiellement constituée de douze batailles séparées, dont la dernière se conclut le 18 novembre 1916 lorsque la 51e Division écossaise prit le village de Beaumont-Hamel (un objectif du 1er juillet). Malgré les premiers revers, la 5e Armée de Gough parvint à prendre Pozières au nord, tandis que la 4e Armée de Rawlinson s’attarda à sécuriser une série de crêtes dans le secteur de Mametz-Montauban au sud. C’est au cours de cette phase que la 38e Division galloise subit de lourdes pertes lors de la capture de Mametz Wood (selon la terminologie britannique) et que la 4e Armée perdit un autre 25,000 hommes entre le 1er et le 13 juillet.

D’autres objectifs importants tels Longueval et Bazentin tombèrent au cours d’un assaut de nuit bien coordonné le 14 juillet, ce qui ouvrit une brèche dans la seconde ligne allemande, malgré que Delville Wood prit plus de temps avant de tomber lors de violents affrontements qui impliquèrent la brigade sud-africaine. Entre temps, les Allemandes envoyèrent des renforts pour stabiliser le front de leur seconde ligne, ce qui permit de tenir des positions importantes entre High Wood et Delville Wood sur la crête de Longueval jusqu’à la fin de l’été. Le 15 septembre, des chars d’assaut furent employés pour la première fois en théâtre de guerre afin de supporter l’assaut mené par les forces canadiennes dans le secteur de Flers-Courcelette. Leur utilisation contribua entre autres à la capture de High Wood et à la percée vers la troisième ligne allemande.

Dans cet ordre d’idées, alors que le 1er juillet n’avait pas apporté la percée tant souhaitée par Haig, la fin de la campagne en novembre sembla avoir donné aux Britanniques la victoire tant attendue, bien que celle-ci fut chèrement payée aux coûts de nombreuses batailles d’usure. Des gains de terrain appréciables étaient enregistrés et les Allemands avaient reculé, tout en subissant d’énormes pertes comme mentionnées. Rappelons encore une fois que la bataille de la Somme vit une implication non négligeable de l’armée française, qui laissa sur le terrain quelque 200,000 de ses soldats entre juillet et novembre.

Malgré qu'ils étaient enterrés dans leurs profonds abris souterrains, les soldats allemands sur la Somme connurent une semaine d'enfer sous l'incessant bombardement de l'artillerie britannique, entre le 24 juin et le 1er juillet 1916.

Conclusion

La bataille de la Somme demeure un épisode controversé dans l’histoire et la société britanniques de nos jours. Les apologistes de la bataille diront que l’armée britannique en est sortie plus expérimentée et aguerrie, ce qui la prépara en quelque sorte pour les prochains affrontements de 1917 et 1918. De plus, notons qu’aux assauts ratés des Britanniques, surtout au début de la campagne, s’ajoutèrent des contre-attaques systématiques et infructueuses qui coûtèrent extrêmement cher aux Allemands.

Cependant, il est impossible d’exonérer des généraux comme Haig et Rawlinson pour leurs performances plus qu’ordinaires à titre de commandant, d’autant que ces hommes avaient des conceptions fondamentalement différentes de la bataille. Rawlinson était un partisan des assauts par « bonds », c’est-à-dire prendre un objectif et s’assurer de le sécuriser avant de s’emparer du suivant. Quant à Haig, celui-ci préférait une bataille d’envergure où il fallait concentrer en un point les ressources nécessaires pour obtenir la fameuse percée du front.

Notons également que le principe de la guerre d’usure peut avoir un effet démoralisant pour des troupes d’assaut. Dans le cas de la 4e Armée britannique, ses soldats durent attaquer à maintes reprises les mêmes objectifs, où la vue des cadavres et des blessés des assauts précédents n’améliora en rien leur moral. Il en va de même pour les Allemands qui appliquèrent le concept de la contre-attaque systématique avec des résultats qui furent loin d’être heureux. Trop souvent, ces assauts répétés étaient improvisés et ils manquaient de préparation, notamment au niveau de l’utilisation de l’artillerie.

Finalement, dans le cadre stratégique de 1916, Haig n’avait d’autres choix que de maintenir ses troupes sur la Somme. En pratique, un constat demeure: la bataille fut mal dirigée.

Peinture montrant des soldats de la 36e Division (Ulster) qui sortent de leur tranchée lors de la bataille de la Somme (1916).

Une institution essentielle et problématique : l’importance de l’American Expeditionary Force dans l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis pendant la Grande Guerre (1917-1918)

Introduction

Le Sammy.

Lorsque les États-Unis se déclarent en état de guerre avec le Reich allemand, le 6 avril 1917, leur président, Woodrow Wilson, est loin d’en être à sa première intervention militaire outremer.[i] La façon qu’a celui-ci d’appliquer sa politique étrangère ne se solde pas toujours par de retentissants succès, mais elle est révélatrice de sa volonté de recourir régulièrement à la force pour décider des événements.

Dans cet article, nous allons nous interroger sur le principe de l’engagement militaire comme facteur prépondérant de la politique étrangère américaine en 1917-1918. Plus précisément, nous analyserons le cas de l’envoi par l’Administration Wilson d’un corps d’armée expéditionnaire en Europe afin de réaliser l’objectif premier de cette nouvelle politique européenne : la victoire sur l’Allemagne. Mieux connu sous le nom d’American Expeditionary Force (AEF), ce corps constitue l’instrument par lequel Wilson entend défendre une fois de plus les intérêts de son pays, mais cette fois dans le contexte spécifique de la guerre européenne.

En effet, dans quelle mesure l’AEF, en tant qu’institution essentielle et problématique de soutien d’une politique européenne, comme nous le verrons, coopère et répond aux objectifs de Wilson pendant la période de la belligérance (1917-1918)?  Pour E. Coffman et F.S. Calhoun, les historiens « politico-militaires » ont longuement étudié le volet diplomatique de la politique européenne de Wilson, mais auraient quelque peu négligé les moyens concrets de son application.[ii]

Le Président des États-Unis Thomas Woodrow Wilson. De tous les présidents de l’histoire des États-Unis, Wilson semble détienir le record pour le plus grand nombre d’interventions militaires (7). Sous son Administration, les forces américaines sont intervenues au Mexique (1914 et 1916), à Haiti (1915), en République dominicaine (1916), en Europe (1917) puis en Russie et en Sibérie (1918-1920).

Par ailleurs, en guise d’introduction à ce problème, Coffman souligne le manque de coordination entre les autorités politiques et militaires de l’époque : “The foreign policy makers thus would not take into consideration the military aspects of their problems and actions while the military planners had little or no information, much less guidance, from the diplomats and political leaders in planning for potential conflicts”.[iii]

Sans exagérer l’ampleur réelle du problème, on peut néanmoins partir du postulat que les départements américains, qui ne bénéficient pas en 1917 de la longue expérience de leurs équivalents franco-britanniques, ont de véritables difficultés à coordonner leurs actions. C’est pourquoi on peut concevoir que l’évolution et les résultats de la politique européenne des États-Unis, en 1917-1918, sont les tenants et aboutissants d’une situation d’interdépendance entre, d’une part, les ambitions politiques de l’Administration Wilson, et, d’autre part, l’état général de l’armée au fil du conflit.

Beaucoup d’espoir… sur le papier

En ce printemps de 1917, Wilson est amené à expliquer l’importance qu’il accorde à l’usage de la force dans sa politique européenne. Cette « nouvelle diplomatie » du temps de guerre se caractérise par une volonté de coopérer militairement avec les Alliés, tout en préservant l’indépendance d’action politique des États-Unis. En effet, si le but premier est d’abattre le « militarisme allemand », Wilson donne alors son aval pour une entière collaboration interalliée. Paradoxalement, le président s’assure que son pays est entré en guerre pour ses propres raisons et qu’il y participe en tant qu’associé, et non allié.

Le commandant en chef du Corps expéditionnaire américain en Europe, le général John Pershing.

Concrétisée par la force, Wilson souhaite que sa « nouvelle diplomatie » européenne devienne le fondement par lequel l’Amérique sera à la tête d’une coalition dont la finalité est de réaliser une soi-disant « Société des Nations ». En nommant le général John Pershing comme commandant de l’AEF en Europe, Wilson lui confie aussi une autorité extraordinaire qui dépasse la sphère militaire. Lorsque nécessaire, le président lui accorde la responsabilité d’agir au nom du gouvernement américain dans les dossiers de nature politique. En considérant les distances physiques et l’état des communications à l’époque (par câblogramme), cela signifie que Pershing a presque les mains libres pour mener à bien les opérations de l’AEF et atteindre les objectifs fixés par l’embryonnaire diplomatie européenne du président.

D’un côté comme de l’autre de l’océan, on fonde beaucoup d’espoir et on conçoit de grands projets pour l’AEF. Optimistes et réalistes à la fois, les diplomates américains ne peuvent ignorer qu’il faille justement mettre au point cet outil militaire. Le manque cruel de militaires professionnels dans l’armée n’est que le premier d’une longue série de symptômes. Par ailleurs, les soldats américains n’ont pour ainsi dire aucune expérience de la guerre des tranchées. Il n’empêche néanmoins que l’Amérique témoigne d’un désir sincère de faire sentir à ses partenaires qu’ils sont justifiés dans leur enthousiasme de voir l’arrivée massive des fameux Sammies en Europe. Ce sont donc les promesses militaires qui alimentent pour un certain temps le discours de l’appareil diplomatique américain.[iv]

Les pieds sur terre, le général Pershing doit initialement penser aux problèmes stratégiques. Il sait qu’il doit engager son armée future dans une coalition franco-britannique où les partenaires ne collaborent qu’en surface afin de sauver les apparences devant les Américains. Ensuite, des défaites militaires sur divers fronts ne font qu’accroître l’urgence pour l’aide américaine.[v] Pour ce faire, Pershing propose de monter les effectifs de l’AEF à trois millions d’hommes pour 1919.

Croquis d'un soldat et d'un officier américains (France, 1918).

Le projet est difficilement réalisable, car le tonnage maritime disponible est insuffisant pour le transport des troupes. Néanmoins, sur le plan politique, on veut faire circuler ce projet afin de montrer que l’AEF constitue un bassin illimité d’hommes qui se porteront à la rescousse des Alliés. Dans cette optique, on aimerait à Washington que l’AEF puisse y apporter sa contribution en tant qu’organisation unifiée et indivisible. Il n’en va pas ainsi du côté de Londres et de Paris qui désirent amalgamer des troupes américaines dans leurs armées respectives pour, officiellement, les habituer à la guerre des tranchées.

Pershing et Wilson connaissent parfaitement bien les intentions des Alliés. La fragmentation de l’AEF serait une option à considérer afin de faire taire les critiques franco-britanniques qui se plaignent que l’Amérique tarde à s’impliquer. Cependant, l’idée d’éparpiller l’AEF contredit ce principe de base énuméré dès le début de la belligérance, à savoir que l’armée des États-Unis ira combattre en Europe comme un corps unifié.

Par ailleurs, Pershing dit clairement que, même si l’on morcelait son armée, son pays n’a pas les moyens d’intervenir à la vitesse désirée par les Alliés. L’emploi immédiat au front de troupes américaines pourrait, à court terme, stimuler le moral des Alliés. Par contre, les pertes potentiellement surélevées reliées à l’inexpérience et à l’impréparation provoqueront l’effet contraire dont Wilson entendra assurément parler. Déjà embarrassée par la question de l’impréparation, l’Administration Wilson ne pourra probablement pas supporter politiquement une première défaite militaire.

L’AEF prend forme, l’ennemi va attaquer

La création du Conseil Suprême de Guerre (CSG) le 7 novembre 1917 constitue pour les Alliés une tentative afin de mieux coordonner leurs actions, et d’être en mesure d’encaisser le choc des offensives allemandes prévues pour le printemps 1918. La défection russe peut libérer un million de soldats allemands qui seront aussitôt transférés sur le front franco-belge, affichant pour un temps une évidente supériorité numérique sur les Alliés.

Ce qui fait hésiter les États-Unis à accorder leur pleine participation aux travaux du nouveau conseil interallié c’est l’éternelle question de l’amalgamation de leurs troupes. L’Administration pense tirer des bénéfices de la participation américaine au conseil interallié dans l’optique de considérations purement stratégiques face aux prochaines offensives ennemies. Autrement dit, on suppose qu’une armée américaine autonome va tout bonnement prendre sa place aux côtés des armées alliées, sans qu’il soit question de la fragmenter afin de boucher les trous quand les Allemands attaqueront. L’Administration préfère ainsi s’en tenir aux questions militaires.

L'ambassadeur des États-Unis en France, William G. Sharp.

À la suite d’une autre réunion du conseil interallié tenue à Paris en janvier 1918, l’ambassadeur américain dans la Ville Lumière, William Sharp, câble à Washington que la question de l’amalgamation est un objet fréquent de débat. Il fait pression sur l’Administration pour qu’elle envoie immédiatement au CSG un représentant politique accrédité, ce qui lui est refusé.[vi]

À l’instar de plusieurs généraux alliés, Pershing dénonce l’article nº 4 des statuts du CSG (surnommé entre temps le « Soviet ») qui accorde aux politiciens une sorte de veto lorsque ces derniers sont en désaccord avec les plans d’opérations soumis par les militaires compétents. Dans ce contexte, les chefs militaires ont l’impression d’être de simples « conseillers techniques ».

De plus, cette non-ingérence politique dans les affaires du conseil interallié maintient dans son intégralité l’autorité de Pershing comme représentant officiel de son pays en Europe. Ce non catégorique traduit la position commune de Wilson et de Pershing sur le danger de cette main mise du pouvoir politique dans la sphère militaire. Constatant que l’AEF commence à se constituer en France, les dirigeants militaires franco-britanniques multiplient les suggestions d’amalgamation. L’intransigeance de Pershing, même pour les projets les plus minimes d’intégration de troupes, reflète encore cette réalité politique qui veut que les États-Unis fassent partie d’une association et non d’une alliance.

Toujours est-il que les Britanniques, flairant une paix séparée sur le front russe, formulent un projet concret pour amener le plus rapidement possible les Américains en France.[vii] Le 30 janvier 1918, le général anglais Sir William Robertson suggère à Pershing d’envoyer l’équivalent de 150 bataillons d’infanterie (150,000 hommes) basés sur le modèle organisationnel britannique. Exceptionnellement, ceux-ci seraient composés uniquement de fantassins et de mitrailleurs, et ne seraient pas accompagnés des compléments standards tels des unités d’artillerie, de génie, de transport, etc.

Déjà envoyées outre-mer, ces futures formations incomplètes d’infanterie permettraient à tout le moins d’accélérer leur entraînement et, on s’en doute, de les fondre dans les divisions britanniques. Les Britanniques se chargeraient de fournir le transport, de même que le matériel lourd de combats et autres unités auxiliaires qui font d’une division d’infanterie une formation combattante entièrement autonome. Pershing s’y oppose, mais consent de temps à autre à prêter certaines de ses divisions aux Alliés à des fins spécifiques d’entraînement, en échange desquelles il récupère par la suite ses hommes.[viii]

Croquis de mitrailleurs américains utilisant une mitrailleuse française Hotchkiss (1917-1918).

6,000 canons allemands parlent

Le 21 mars 1918 commence la bataille tant redoutée par les Alliés et les Américains. Appuyées par 6,000 canons, quelque 60 divisions allemandes attaquent sur un front large de 60 km, à la jonction des armées franco-britanniques devant Amiens.  Alors qu’on réalise à Washington qu’une paix de compromis n’est pas possible dans ces conditions, des divisions de l’AEF montent en ligne dans des secteurs « calmes » comme en Lorraine, et ce, dans le but de libérer des divisions françaises qui font aussitôt mouvement vers la Picardie.

Les pressions se font fortes sur Pershing pour qu’il fasse intervenir massivement les Américains dans la bagarre. Le 31 mars, Lloyd George et Clemenceau outrepassent Pershing et câblent à Wilson sur l’urgence d’envoyer des troupes malgré les carences quant au niveau d’entraînement. Les dirigeants franco-britanniques ne comprennent pas que, en dépit de la situation précaire sur le front, l’Administration et Pershing s’entendent toujours pour maintenir le statut d’unité de l’AEF.

Pershing ne partage pas les craintes exprimées par les Alliés. Selon lui, un repli du front, si grave soit-il, ne provoque pas une débâcle, tant et aussi longtemps qu’une cohésion est observée entre les divers groupes d’armées. Cela peut être juste, sauf que les Alliés s’en étaient tenus à ses promesses du 21 mars d’envoyer à brève échéance des troupes de l’AEF là où elles seraient le plus utiles.

L'apprentissage de la guerre des gaz fait aussi partie de la réalité des soldats américains en France (septembre 1918).

Cette armée aurait-elle pu sauver les meubles? Peut-être, en supposant que seul l’apport d’une infanterie américaine inexpérimentée, composée de fantassins et de mitrailleurs, constituerait l’unique possibilité d’arrêter les Allemands. Ce fameux et urgent besoin de fantassins et de mitrailleurs se justifie pour deux raisons : l— les fantassins prenaient à l’époque moins de temps à former et à équiper; 2— on peut aisément fournir aux Américains les mitrailleuses manquantes, celles-ci dégagent une puissance de feu considérable, ce dont on avait réellement besoin. À l’instar de bon nombre de généraux alliés, Lloyd George et Clemenceau tentent de convaincre Wilson, à défaut de Pershing, du bien-fondé de l’amalgamation, dont on se convainc plus que jamais de la nécessité.

Au plus fort de la crise militaire, le général américain consentira à prêter quelques divisions, mais pour un temps limité. Une fois les offensives ennemies contenues, Pershing met à nouveau ses bémols sur l’amalgamation. Sa critique se fonde cette fois-ci sur le fait que le maréchal Foch, récemment chargé de coordonner les armées alliées, tarde à reconnaître la réalité de l’AEF comme corps combattant. En juillet, Pershing obtient la confirmation à l’effet que les Allemands sont arrêtés sur la Marne et passent définitivement en mode défensif.

L’urgence levée, il décide alors de ne plus prêter ses soldats afin de remplir les vides des armées franco-britanniques. De plus, le général américain constate que l’unité de commandement autour du leadership de Foch est fragile. Cela le renforce dans son opinion en faveur d’une armée américaine autonome. Dans les faits, les troupes de l’AEF sont présentes derrière le front. Elles sont réparties plus ou moins également dans les armées franco-britanniques à des fins d’entraînement.

Des fantassins américains dans la forêt de l'Argonne (France, 1918).

Les divers programmes et promesses d’envois de troupes de l’AEF dans les contingents alliés ne se sont pas toujours traduits par des expériences concrètes, mais plutôt aléatoires. L’unité d’action de l’AEF est subordonnée à l’urgence de la situation pour la période de mars à juillet 1918. Pershing envoie néanmoins quelques divisions au feu. Les pertes sont considérables, mais l’expérience gagnée y est précieuse. Dans ces circonstances quotidiennes qui mènent les Alliés et les Américains au bord de la défaite, le président Wilson soutient sans relâche son commandant en chef.

Grandeurs et misères d’une victoire

Le 10 août 1918 est une date importante dans l’histoire de l’AEF en France. À partir d’un certain nombre de divisions déjà en ligne, Pershing crée la First U.S. Army, ce qui officialise l’existence même de l’armée américaine comme organisation combattante, au même titre que les armées françaises et britanniques. Des contingents de plus en plus importants débarquent en France, si bien qu’à ce rythme les effectifs de l’armée américaine seront en janvier de 1919 plus nombreux que les armées françaises et britanniques réunies.

Les Alliés craignent, non sans raison, que l’Amérique ne s’accapare la part du lion lors d’une éventuelle conférence de paix. Les Allemands, qui savent à partir du mois d’août que la victoire militaire n’est plus possible, souhaitent au contraire que les événements aillent dans cette direction. Ils reconnaissent en octobre qu’il va dans leurs intérêts de négocier un armistice sur la base des propositions de paix de Wilson. C’est dans ce contexte que Pershing insiste pour que l’AEF devienne le fer de lance de la contre-offensive générale lancée par Foch depuis le 18 juillet. À l’instar de Wilson, Pershing pense aussi à l’après-guerre.

D’autre part, l’Administration a tout intérêt à maintenir en Europe une armée puissante et autonome pour réaliser l’objectif premier de Wilson qui est de vaincre l’Allemagne. Le problème est que l’AEF livre à l’automne 1918 une série d’offensives qui, bien que victorieuses en apparence, démontrent par le nombre anormalement élevé des pertes un manque évident d’expérience qui persiste.

Célèbre cliché de la guerre de 1914-1918 montrant des soldats américains qui opèrent un canon français de 37mm sous le feu ennemi, possiblement lors de la seconde bataille de la Marne (été 1918).

De plus, les chefs militaires américains se plaignent fréquemment du grand nombre de « visiteurs » qui flânent dans leurs états-majors afin d’y trouver des arguments supplémentaires pour discréditer la participation de l’AEF. L’un de ces visiteurs, Clemenceau, digère mal que les pouvoirs politiques et militaires soient encore concentrés dans les mains d’un seul homme. Tout comme Lloyd George, il fait appel à Wilson à maintes reprises pour dénoncer cette situation. Encore une fois, le silence de l’Administration peut être perçu comme un consentement tacite aux manières de faire du général du Missouri.

Dans un autre ordre d’idées, on peut imaginer l’impression créée chez les Alliés par l’arrivée massive des contingents américains. Or, le problème du transport maritime de ces troupes est un objet constant d’angoisse pour l’Administration. En effet, les Américains sont dépendants des Britanniques pour plus de 50 % du tonnage maritime nécessaire au transport des troupes. En août 1918, une fois l’orage allemand passé, les Britanniques font effectivement connaître aux dirigeants de l’AEF leurs intentions de réduire le tonnage mensuel réservé au transport des troupes. Pershing en appelle à Washington pour que Wilson intervienne personnellement dans l’affaire.

Bien loin de la problématique de l'amalgamation, le Roi d'Angleterre George V décore un soldat américain (équipé d'une carabine britannique!).

En effet, l’Administration peut-elle expliquer que des 307,000 soldats expédiés en France en juillet, les effectifs chutent à 188,000 en octobre?[ix] Peut-on parler ici de chantage de la part des Britanniques? Si on répond par l’affirmative, on pourrait aussi blâmer Wilson dont la politique à l’égard des Anglais manquait nettement de fermeté. Ce qui semble étonnant, et même troublant pour l’AEF, c’est que de juillet à octobre, il s’écoule une période d’au moins trois mois avant que quelqu’un à Washington ne tire la sonnette d’alarme. Fort heureusement pour les Alliés et les Américains, l’Allemagne sollicite auprès de Wilson un armistice en octobre 1918.

C’est à ce moment qu’on peut finalement mesurer le poids de l’AEF à l’étape des négociations d’armistice. Celui-ci a un contenu proprement militaire, mais les conséquences seront politiques. Dans cette optique, Wilson ne tient pas à être relégué au second plan par Pershing. Le président veut empêcher l’Allemagne de reprendre les armes, certes, mais sans l’affaiblir au point de permettre à la caste militaire radicale de ce pays de revenir au pouvoir.

C’est là où se trouve le principal désaccord entre lui et Pershing, car ce dernier veut écraser l’appareil militaire allemand. Par contre, fidèle à son habitude, Wilson préfère s’en tenir aux avis de son général pour diriger conjointement avec les Alliés le processus d’émission des conditions d’armistice à partir d’octobre. Le président désapprouve généralement les conditions qui impliquent une intervention directe d’une AEF plus ou moins rodée. Ce que l’on cherche avant tout, c’est d’éviter que les divergences au sein de l’appareil politico-militaire américain ne soient affichées ouvertement.

Or, c’est ce qui arriva le 29 octobre quand Pershing prétend publiquement rejeter en totalité l’« armistice de compromis » des Alliés, armistice pour lequel il a soumis ses recommandations pour sa rédaction quelques jours auparavant! En rendant public le désaccord entre lui et son président, Pershing désavoue en quelque sorte son gouvernement devant les Alliés et le monde.

Conclusion

Que l’on se positionne du côté des Alliés ou de l’Administration, l’AEF fut régulièrement au cœur des litiges. Rappelons simplement les dossiers de l’amalgamation, de la « coopération » interalliée lors des batailles de 1918, de l’imbroglio du transport maritime et, enfin, de l’AEF comme moyen de pression lors des négociations d’armistice.

Ce que l’on retient d’abord, c’est que les machines politique et militaire américaines étaient insuffisamment huilées pour affronter les paramètres d’une crise devenue mondiale par l’intervention de Washington en 1917. Plus inquiétant, l’Administration et les Alliés ont été carrément chanceux de s’en être tirés face aux Allemands, vu l’entêtement de Pershing qui voulait que ses soldats combattent sous leurs drapeaux.

D’un autre côté, Wilson a fait preuve d’une trop grande largesse d’esprit, ou de naïveté, en accordant carte blanche à son général. L’AEF a néanmoins livré la marchandise par sa contribution essentielle à la victoire finale. Toutefois, son inexpérience fit d’elle une mine d’or d’embarras pour l’Administration.  Si la guerre ne s’était poursuivie en 1919, sans doute que le bilan de son action eut été différent, voire meilleur. Mais, pressés d’en finir avec les querelles européennes, le Congrès américain dit non la ratification du traité de Versailles en 1920, dissout l’AEF la même année et signe une paix séparée avec l’Allemagne en 1921.

Des officiers américains levant leur verre pour la caméra (France, 1918).

Notes

i Mexique (1914 et 1916), Haïti (1915) et République dominicaine (1916).

i i Edward M. Coffman, « The American Military and Strategic Policy in World War I » dans Adrian W. Preston et Barry D. Hunt (dir.), War Aims and Strategic Policy in the Great War, 1914-1918, Totowa (NJ), Rowman and Littlefield, 1977, p. 67-84  et Frederick S. Calhoun, Uses of Force and Wilsonian Foreign Policy, Kent (OH), Kent State University Press, 1993. 172 p.

i i i Edward M. Coffman, Ibid., p. 69. Ce n’est qu’en 1938 qu’est créé un « comité de liaison » entre les Secrétariats d’État, de la Guerre et de la Marine.

iv U.S. Department of State, Papers Relating ttto the Foreign Relations of the United States, 1917. Supplement 2. The World War. Volume 1, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1932, p. 76-77.

v 1917 : pertes navales dues à la guerre sous-marine, une partie de l’armée française en mutinerie, échec britannique devant Ypres (juillet-nov.), débâcle italienne devant Caporetto (oct.-nov. ), armistice germano-russe (déc.).

vi Ibid. 1918. Supplement 1. The World War. Volume 1, p. 63.

vii La paix est scellée le 3 mars 1918 par la signature du traité de Brest-Litovsk entre les Allemands et les Bolcheviks.

viii John J. Pershing (général), My Experiences in the World War. Volume 1, New York, Frederick A. Stokes Company, 1931, p. 309.

ix Edward B. Parsons, « Why the British Reduced the Flow of American Troops to Europe in August-October 1918 » dans Canadian Journal of History, no. 12 (décembre 1977), p. 173.