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1914-1918: La guerre du Canada. La traversée du Canal du Nord (septembre – octobre 1918)

Aucun répit

Les combats depuis août 1918 se déroulaient à un rythme soutenu, mêlant des affrontements redoutables aux marches ininterrompues des soldats. Sur leur front, les Canadiens reçurent l’ordre de marcher en direction de Cambrai. Le Canal du Nord situé quelque peu à l’ouest de la ville constituait un autre obstacle formidable qu’il fallait franchir. Les Allemands avaient naturellement fait sauter les ponts.

Avant l’assaut, les Canadiens avaient bien tenté de pousser des patrouilles sur les bancs du canal. Cependant, le terrain était exposé et les patrouilles étaient systématiquement prises sous le feu de l’artillerie, des mitrailleuses et des tireurs ennemis embusqués.

Des soldats canadiens traversant le Canal du Nord.

Plus haut, dans la chaîne de commandement, le maréchal Haig et son état-major préparaient la prochaine phase de l’offensive. Il était prévu que les 3e et 4e Armées britanniques prennent d’assaut la Ligne Hindenburg entre Cambrai au nord et Saint-Quentin au sud. Haig avait réservé au Corps canadien une mission complexe en plusieurs étapes. D’abord, traverser le Canal du Nord et capturer le Bois Bourlon. Ensuite, sécuriser les hauteurs au nord-est du Bois Bourlon, dont l’objectif d’ensemble était de protéger le flanc gauche de la 3e Armée britannique un peu plus au sud. Enfin, saisir les hauteurs au nord de Cambrai, de manière à poser une menace directe contre cette ville, un important centre de communications allemand à l’époque.

Carte des opérations de la bataille du Canal du Nord et de la poussée canado-britannique dans Cambrai (septembre - octobre 1918).

La date de l’assaut était fixée au 27 septembre à l’aube. Dire que la tâche du Corps canadien relevait de l’impossible est une fois de plus un euphémisme. Une fois le canal franchi, il y avait immédiatement de l’autre côté un puissant système de trois lignes de tranchées dotées d’une excellente protection de fils de fer barbelés. La première ligne était simplement nommée « Canal du Nord » et se trouvait à environ 300 mètres à l’est du canal. La seconde, la ligne Marquion, à 1,5 kilomètre à l’est. Enfin, la ligne Marcoing qui se trouvait entre le Bois Bourlon et Cambrai.

Toujours sur le front du Corps canadien, le Canal du Nord était en soi un obstacle formidable. Le Canal avait une largeur moyenne de 30 mètres avec des étendues marécageuses sur ses deux rives, que les Allemands s’étaient bien assurés d’inonder. Dans ces conditions, le lieutenant-général Currie ne croyait pas qu’il serait possible de franchir le canal à la hauteur du Corps.

Son plan était de légèrement bifurquer la ligne d’avance de sa formation vers le sud en empiétant quelque peu dans la zone d’assaut du 17e Corps britannique à sa droite. Là se trouvait un mince passage un peu plus au sec et, fait extrêmement important dans son calcul, le canal n’était pas achevé à cet endroit. En effet, le Canal du Nord était en construction lorsque la guerre débuta en 1914. Cela signifiait qu’il fallait faire passer les dizaines de milliers de soldats Corps canadien dans cette zone, dans un passage large à peine de 2,500 mètres. Ensuite, une fois le canal franchi, les troupes qui menaient l’avance devaient marcher au pas cadencé vers le nord et le nord-est pour rapidement se déployer en vue de la capture du Bois Bourlon.

Le temps était compté. Il fallait se dépêcher à traverser le Canal du Nord.

Cette manœuvre du « sablier » fit l’objet de critiques, à commencer par le quartier général de la 1ère Armée britannique du général Horne de laquelle relevait le Corps canadien pour l’opération. Horne tenta de persuader Currie de changer son plan, mais ce dernier insista et le maréchal Haig finit par donner son aval.

La bataille

La bataille du Canal du Nord débuta le 27 septembre 1918 à 5h20 par le feu concentré de centaines de canons qui pilonnèrent directement les positions allemandes sur l’autre rive. L’assaut s’effectua par l’avance conjointe des 1ère et 4e Divisions qui suivaient de très près le barrage d’artillerie.

L’efficacité du tir des canons avait assuré une couverture efficace aux troupes canadiennes qui avaient rapidement franchi le canal. À la tombée du jour, les Canadiens avaient pris la ligne Marquion et le Bois Bourlon. L’assaut fut renouvelé le lendemain contre la ligne Marcoing qui fut percée en partie, face à des forces allemandes qui réagirent avec une plus grande vigueur.

Poste de secours au front.

De quatre divisions d’infanterie à la disposition du commandement allemand le 27 septembre, le chiffre était monté à 10 le 1er octobre, sans compter un important renfort de mitrailleuses. Toujours le 1er octobre 1918, après ces dures journées de combat, Currie décida de suspendre temporairement l’offensive, car les Allemands lancèrent des contre-attaques à répétition. Le butin était somme toute intéressant pour les Canadiens. Environ 7,000 prisonniers et un peu plus de 200 canons figuraient au palmarès.

La prochaine phase de l’opération visait à la capture en deux étapes de Cambrai par une manœuvre d’enveloppement par le nord de la ville. Pour ce faire, le 17e Corps britannique opérant au sud de Cambrai devait avancer vers la banlieue d’Awoingt au sud-est. Cette manœuvre se voulait une sorte de diversion avant l’assaut canadien dans la ville. Ensuite, les Canadiens devaient s’emparer de la portion nord-est du Canal de l’Escaut qui traversait Cambrai, avancer vers Escaudoeuvres et faire la liaison avec le 17e Corps britannique, complétant ainsi l’enveloppement de la ville.

Les soldats canadiens entrent dans les ruines de Cambrai (octobre 1918).

L’assaut contre Cambrai débuta à 4h30 le 8 octobre 1918, mais les opérations ne se déroulèrent pas exactement au rythme initialement prévu. Il y eut un contretemps de 24 heures, dans la mesure où le 17e Corps britannique connut des difficultés. Son assaut fut renouvelé le lendemain avec plus de succès. De leur côté, les Canadiens attaquèrent en pleine nuit, à 1h30, le 9 octobre sous une pluie battante. Ils avaient rapidement sécurisé la rive droite du Canal de l’Escaut et s’avançaient vers Escaudoeuvres. À la levée du jour, les premières patrouilles canadiennes de la 3e Division pénétrèrent dans Cambrai. Mis à part quelques troupes chargées d’y mettre le feu (sans trop de succès), les Allemands avaient rapidement évacué Cambrai.

Les deux jours suivants ont vu le Corps canadien se diriger vers le nord-est pour sécuriser les villages sur les abords du Canal de la Sensée. Les combats qui se sont déroulés du 27 septembre au 11 octobre 1918 ont également été durs. À preuve, huit autres Croix de Victoria furent remportées.

Le bilan

Le lieutenant-colonel Henri Desrosiers, le commandant du 22e bataillon (canadien-français). Les soldats du Québec pénétrèrent dans le faubourg nord de Cambrai en octobre 1918.

Le 11 octobre marquait donc la fin de la bataille du Canal du Nord et de Cambrai. Du début de la bataille d’Arras en août jusqu’à la prise de Cambrai, le Corps canadien avait progressé de plus de 35 kilomètres vers l’est, faisant plus de 18,500 prisonniers, prenant près de 400 canons et 2,000 mitrailleuses.

Le prix payé fut fort élevé. Le Corps canadien avait perdu environ 30,000 hommes. De ce nombre, 4,300 tués, 24,500 blessés et près de 2,000 soldats portés disparus.

Au centre, le major-général Louis Lipsett. Né en Irlande et soldat de carrière, Lipsett commandait le 8e bataillon en 1915 puis la 3e Division canadienne en 1918. Il fut tué le 14 octobre 1918 alors qu'il commandait la 4e Division britannique. Figure très populaire auprès des Canadiens, avec lesquels il avait combattu depuis 1915, de nombreux soldats de son ancien 8e bataillon étaient présents à ses funérailles.

Le Corps canadien s’en allait relever le 22e Corps britannique situé sur sa gauche, quelque peu au sud de Douai, sur le Canal de la Sensée. Le prochain objectif serait la cité de Valenciennes, non loin de la frontière belge.

Nous sommes en octobre 1918. La guerre continue. Les soldats canadiens marchent.

1914-1918: La guerre du Canada. À l’assaut de la Ligne Hindenburg (août-septembre 1918)

De retour d’Amiens

La première phase de la campagne des Cent Jours s’était achevée avec la bataille d’Amiens vers la mi-août 1918. Jusqu’à la fin des hostilités, le Corps canadien ne connaîtrait à peu près aucun repos. Dès la fin août, le Corps était transféré au nord dans le secteur familier d’Arras-Lens-Vimy, sous les ordres de la 1ère Armée britannique.

Les instructions avant l'assaut.

Face aux Canadiens se trouvait une portion de la formidable ligne de défense nommée en l’honneur du maréchal allemand Hindenburg. Les Allemands avaient eu du temps pour aménager ces positions jugées imprenables, tant les réseaux de tranchées, de fortifications et de barbelées s’étendaient à perte de vue. Les Alliés devaient néanmoins reprendre l’offensive, surtout en cet été de 1918 où l’on sentait les forces allemandes fléchir à la suite de leur défaite devant Amiens.

Le Corps canadien occuperait la droite de la 1ère Armée britannique. L’idée était d’attaquer plein est en suivant la route reliant Arras à Cambrai, comme on peut le voir sur la carte. Les Canadiens devaient s’emparer d’une portion de la Ligne Hindenburg nommée la Ligne Drocourt-Quéant, en référence à l’étendue du front couvert entre ces deux villages. La prise de Cambrai demeurait l’objectif final de l’offensive.

Un réseau de fils de fer barbelés de la ligne Drocourt-Quéant.

Impossible

Pour quiconque observe le front allemand aux endroits nommés, un seul mot vient en tête: IMPOSSIBLE.

Pour atteindre Cambrai (voir la carte), il y avait au moins trois lignes de défense à percer. La première à l’ouest consistait en une ligne reliant Orange Hill vers le village de Monchy-le-Preux, qui représentait en fait l’ancienne position tenue par l’armée britannique avant l’offensive allemande du 21 mars précédent. À un peu plus de 3 kilomètres à l’est se trouvait la seconde position, la ligne Fresnes-Rouvroy et, environ 2 kilomètres à l’est, la troisième ligne, celle de Drocourt-Quéant. Cette dernière ligne était la mieux fortifiée des trois positions. Elle disposait à elle seule d’un système de quatre lignes de tranchées profondes liées chacune d’entre elles par des tunnels bétonnés, le tout protégé par un épais réseau de fils de fer barbelés.

Carte des opérations de la Seconde bataille d'Arras de la fin août et début septembre 1918. Les rectangles bleus représentent les trois principales lignes de défense allemandes. Les cercles verts représentent quelques-uns des objectifs capturés par le Corps canadien au cours de ces opérations.

La bataille

Ce qu’on appela a posteriori la Seconde bataille d’Arras (la première étant celle d’avril 1917) débuta le 26 août 1918 à 3h. Les 2e et 3e Divisions eurent l’honneur de mener la charge (la 1ère venant juste d’arriver d’Amiens et la 4e n’était pas encore arrivée). Les Allemands furent pris par surprise. Comme le souhaitait Currie, le village de Monchy fut rapidement capturé avec des pertes d’environ 1,500 hommes. Ce premier succès représentait un beau fait d’armes compte tenu de la qualité du système défensif ennemi. Le bilan de cette première journée d’offensive semblait intéressant. Les Canadiens avaient repris les villages de Guemappe, Wancourt et la crête d’Heninel, de même qu’Orange Hill.

Une section d'infanterie lors de la bataille d'Arras (août 1918).

L’offensive fut renouvelée le lendemain, le 27, toujours par les 1ère et 2e Divisions. Le but était cette fois de percer la seconde ligne, celle de Fresnes-Rouvroy sur laquelle s’étaient repliés les Allemands. Contrairement à la veille, ceux-ci étaient beaucoup mieux organisés et la résistance fut féroce, d’autant que l’ennemi avait pu faire monter des renforts provenant de Douai et de Cambrai.

Les combats des 27 et 28 août furent terribles. La 3e Division était arrivée et avait pris la relève d’une partie du front sur la gauche. À droite, la 2e Division avait subi un taux de pertes alarmant et avait été obligée de s’arrêter, voire de reculer en certains endroits. L’un des bataillons de la 2e Division, le 22e (5e Brigade) fut anéanti en prenant d’assaut Chérisy. Tous ses 23 officiers furent tués ou blessés et l’effectif du bataillon était tombé à 39 hommes commandés par un sergent-major de compagnie. Parmi les blessés, le major Georges Vanier, futur Gouverneur général du Canada, qui y laissa une jambe.

Tableau du peintre belge Alfred Bastien illustrant la charge du 22e bataillon (canadien-français) au cours de la bataille d'Arras.

Les 2e et 3e Divisions étaient à bout de souffle et décimées. En trois jours, elles avaient progressé d’environ 8 kilomètres pour des pertes de 6,000 hommes. Ces divisions furent relevées en fin de journée le 28. La 2e Division fut remplacée par la 1ère et la 3e par la 4e Division britannique (temporairement prêtée à Currie pour cette offensive). La ligne Fresnes-Rouvroy fut finalement prise le 31 août. Le prochain obstacle était la ligne Drocourt-Quéant.

Face à l’ampleur de la tâche qui l’attendait, tout en essayant de reconstituer les effectifs de ses bataillons décimés, Currie demanda au commandement britannique une pause de quelques jours avant de se lancer à l’assaut de la ligne Drocourt-Quéant. « Quelques jours » étant à prendre avec un grain de sel dans le contexte de la guerre de 1914-1918. L’assaut était prévu pour le 2 septembre.

Le major Georges Vanier en juin 1918. Il perdit une jambe au combat lors de la tentative infructueuse du 22e bataillon de capturer le village de Chérisy sur la ligne Fresnes-Rouvroy (27 et 28 août 1918).

Dans la nuit du 31 août, la 4e Division canadienne arriva finalement en ligne, se glissant entre la 1ère Division et la 4e Division britannique. La journée du 1er septembre 1918 fut consacrée à un intense tir d’artillerie visant à détruire le réseau de barbelés de la ligne Drocourt-Quéant. Malgré tout, l’infanterie canadienne fut passablement occupée à repousser des contre-attaques allemandes visant à reprendre des positions sur la ligne Fresnes-Rouvroy.

L’assaut sur Drocourt-Quéant débuta comme prévu le 2 septembre, toujours derrière un barrage roulant, avec en appui des chars qui s’occuperaient à détruire les barbelés restants. Contrairement à toutes les prédictions, la résistance allemande sur la troisième ligne fut moindre que celle sur la seconde. La résistance semblait moins bien coordonnée et les assaillants parvinrent à pénétrer dans le réseau Drocourt-Quéant, allant même plus à l’est, vers un « affluent » de Drocourt-Quéant nommé la ligne de support Buissy. Devant l’avance canadienne, l’armée allemande se replia derrière le Canal du Nord.

Le bilan

La capture de la ligne Drocourt-Quéant marque la fin de la Seconde bataille d’Arras. Depuis le 26 août, le Corps canadien avait progressé à l’est de près de 20 kilomètres et capturé 9,000 prisonniers. Les pertes du 26 août au 1er septembre se chiffrent à 11,400 hommes. Neuf Croix de Victoria furent attribuées.

Le major Arthur Dubuc, commandant du 22e bataillon à la bataille d'Arras. Il fut blessé au début de l'assaut, atteint d'une balle à l'oeil. Le major Vanier prit le commandement pour tomber à son tour quelques heures plus tard, à l'instar de l'ensemble des 23 officiers qui encadraient le bataillon.

Les Canadiens avaient subi un coup dur sur la route Arras-Cambrai. Des bataillons étaient en piteux état et il avait fallu faire venir d’urgence d’Angleterre des troupes dont commençaient à poindre un plus grand nombre de soldats conscrits. L’un de ces bataillons, le 22e, tentait de se refaire. Deux semaines après la bataille, il remontait en ligne avec des renforts qui avaient peu d’expérience du combat et d’autres soldats encore blessés qui devaient y retourner.

La bataille avait aussi été un choc pour le lieutenant-général Currie et ses conséquences une grande source d’inquiétude. D’abord, Cambrai était toujours aux mains des Allemands. Ensuite, la ville se trouvait derrière le Canal du Nord où s’étaient puissamment retranchés les Allemands.

Cette timide reprise de la guerre de mouvement depuis la bataille d’Amiens avait créé une cadence de marches et de combats qui était difficile à arrêter, ne serait-ce que pour souffler.

Arras était loin derrière maintenant. Devant, toujours à l’est: Cambrai.

On marche.

1914-1918: La guerre du Canada. Amiens (août 1918)

Mars-août: Une période d’attente et de reconstitution

Le général Erich von Ludendorff, le commandant des forces allemandes sur le front Ouest en 1918.

Sous la direction du général Ludendorff, les forces allemandes avaient entamé le 21 mars 1918 la première d’une série de cinq offensives majeures visant à faire craquer le front des Alliés franco-britanniques. Avec un surplus de troupes rendues disponibles depuis la fin de la guerre en Russie, les Allemands avaient failli percer le front face aux 3e et 5e Armées britanniques devant la ville d’Amiens. Quelques semaines plus tard, les Allemands attaquaient en Belgique, sur le même front d’Ypres, avec des succès limités. Enfin, la dernière des offensives fut menée en juillet contre l’armée française en Champagne. Les Français étaient parvenus à barrer la route aux Allemands sur la Marne, au même endroit où se déroulèrent des affrontements épiques en 1914, non loin de Paris.

La première partie de l’année 1918 voit le Corps canadien installé dans le secteur occupant une sorte de triangle formé des villes d’Arras, de Lens et de la crête de Vimy. Dès les premiers jours suivant l’offensive allemande du 21 mars, le maréchal Haig avait sérieusement envisagé la dissolution du Corps canadien et l’utilisation séparée de ses quatre divisions, selon les besoins du moment (en clair, pour boucher des trous ici et là sur la ligne de front).

Pendant un bref instant au printemps, les quatre divisions avaient été retirées à Currie et placées sous la juridiction de trois corps d’armée britanniques distincts. Le lieutenant-général canadien protesta vigoureusement contre cette décision en argumentant que son Corps était unique, indivisible, et que les quatre divisions « canadiennes » étaient habituées de combattre ensemble sous les ordres de leurs propres officiers. Currie soutenait que l’excellente réputation du Corps canadien était précisément attribuable aux performances passées sur les champs de bataille et au fait que les troupes avaient combattu ensemble.

Ces arguments avaient abouti sur la table du ministre canadien des Forces d’outre-mer (Sir Kemp), qui en fit part au secrétaire britannique à la Guerre Lord Derby. Ce dernier appuya l’argumentaire canadien et il informa le maréchal Haig au plus grand déplaisir de celui-ci. Il ne pouvait concevoir que les Canadiens ne soient engagés dans la bataille, semble-t-il, que lorsque cela fait leur affaire, tandis que les divisions australiennes avaient accepté des dissolutions temporaires de leurs corps d’armée dans l’urgence de la situation en mars 1918.

Au 8 avril, trois des quatre divisions canadiennes avaient été retournées à Currie. Sans être directement commises dans la bataille, elles devaient tenir un front anormalement large de 25 kilomètres dans le secteur d’Amiens, libérant ainsi d’autres divisions britanniques. Ce ne fut seulement qu’en juillet, avec le retour au Corps de la 2e Division (qui était entre temps sous le 6e Corps britannique), que Currie retrouva toutes ses divisions.

Ces contraintes administratives et tactiques n’ont pas empêché le commandement britannique de préparer des plans de contre-offensive, tout en réservant des projets bien spéciaux pour le Corps canadien. Une offensive était prévue pour le 8 août 1918, alors que le Corps canadien se trouvait quelque peu à l’est d’Amiens. Pour cette offensive, le Corps canadien serait transféré de la 1ère Armée britannique où il se trouvait à la 4e Armée sous les ordres du général Rawlinson.

Le transfert du Corps du secteur Lens-Vimy vers le sud à Amiens se fit dans le plus grand secret afin de tromper les Allemands sur les intentions du commandement britannique. Les Allemands savaient parfaitement que le Corps canadien, une formation d’élite, n’avait pas été engagé lors des combats de mars et d’avril. Nous étions alors en août, les Canadiens avaient refait leurs forces et, considérant leur réputation, il n’était pas faux de penser qu’une contre-offensive britannique avec une pleine utilisation du Corps canadien allait être déclenchée.

Le 22e bataillon (canadien-français) (5e Brigade, 2e Division) bivouaquant dans la zone de rassemblement du Corps canadien devant Amiens. Les soldats du Québec ont installé leurs tentes de façon sommaire avec leurs équipements non loin. Ils allaient partir à l'assaut d'un moment à l'autre.

D’un point de vue logistique, il s’avérait difficile de dissimuler aux yeux de l’ennemi le transfert du Corps canadien qui représentait environ 80,000 combattants. Encore là, on avait eu l’idée de déplacer au nord (et non au sud) vers le Mont Kemmel deux bataillons d’infanterie et quelques unités de support dans la plus grande indiscrétion possible, toujours afin de faire croire aux Allemands à la présence canadienne dans ce secteur.

Situé en Belgique non loin de la frontière française, le Mont Kemmel était entre les mains des Allemands. Il constituait à titre de position surélevée un endroit stratégique que les Alliés tenteraient logiquement de capturer. Les quelques forces canadiennes devant Kemmel s’étaient également assuré que leurs communications soient interceptées par les Allemands, histoire d’ajouter à la supercherie.

Dans la nuit du 7 au 8 août, le gros du Corps canadien finit par arriver dans la région d’Amiens et ne fut placé en première ligne que quelques minutes avant le véritable assaut. La zone de rassemblement des forces d’attaque se situait dans les limites des villages de Gentelles, entre la route reliant Amiens à Villiers-Bretonneux (voir la carte). Sur la gauche du Corps canadien se trouvait un corps australien. Sur la droite, des forces françaises de la 1ère Armée du général Debeney placée temporairement sous le commandement britannique.

Carte des opérations de la bataille d'Amiens en août 1918.

La bataille

La bataille d’Amiens débuta le 8 août 1918 à 4h20, contre des forces allemandes complètement prises de court. Supportées par quatre bataillons de chars d’assaut, les 1ère, 2e et 3e Divisions canadiennes progressèrent sur un front large de 7,500 mètres, derrière un habituel barrage d’artillerie roulant. Des techniques de contre-batterie similaires à celles employées à Vimy un an auparavant avaient à peu près neutralisé la riposte de l’artillerie allemande.

À la fin de la journée du 8 août, la ville d’Amiens pouvait être considérée comme dégagée, même qu’en un point, on effectua une avancée de 14 kilomètres, du jamais vu depuis 1914. Le succès n’était pas complet cependant, mais la journée était prometteuse. Seule la 4e Division, qui devait prendre Le Quesnel à l’extrême droite du front d’assaut, fut bloquée par un tir de mitrailleuse provenant de ce village qui tomba finalement le lendemain.

Une représentation artistique de la bataille d’Amiens. On remarque le peu d’obstacles et de tranchées faisant face aux forces alliées. Les premières phases de la bataille d’Amiens rappellent en ce sens la guerre de mouvement comme on l’avait vécue en 1914.

La journée du 8 août avait été payante pour le Corps canadien. En effet, dix villages avaient été repris, 5,000 prisonniers capturés, sans compter un intéressant butin de 161 canons et plusieurs centaines de mitrailleuses. La performance du Corps canadien était sans aucune commune mesure en comparaison des actions déjà brillantes du passé. La bataille d’Amiens avait été un fait d’armes extraordinaire, forçant même le général allemand Ludendorff à qualifier la journée du 8 août 1918 de « Jour noir » de l’armée allemande.

L’offensive d’Amiens reprit le 9 août avec pour objectif d’installer le Corps sur une ligne reliant les villages de Roye, Chaulnes et Bray-sur-Somme. Par contre, la progression ne fut pas aussi fulgurante que la veille, pour la simple raison que les Allemands s’étaient ressaisis et offraient une résistance beaucoup plus orchestrée. Une autre raison qui força le Corps canadien à ralentir la marche était la difficulté du terrain. L’offensive du 8 août s’était déroulée sur un terrain relativement épargné par le passé. En clair, il y avait peu de tranchées et d’obstacles. Le 9 août, les Canadiens revenaient sur l’ancien champ de bataille de la Somme de 1916, un terrain beaucoup plus facile à tenir en raison des aménagements défensifs préexistants.

Qu’il s’agisse d’un entraînement ou d’un combat, cette photo illustre le type des affrontements s’étant déroulés à Amiens. Une bataille en terrain ouvert, en particulier au début de l’offensive les 8 et 9 août 1918.

La cadence de l’offensive était fortement compromise à partir du 11 août, menaçant ainsi de transformer la guerre de mouvement initiale en bataille stérile. Face aux quatre divisions canadiennes fatiguées, les Allemands opposaient le 11 août neuf divisions, notamment leur fameux Corps alpin. Après consultation avec Haig, le général Rawlinson décida de suspendre l’offensive.

Le bilan

Les pertes canadiennes entre le 8 et 11 août 1918 s’élevèrent à un peu plus de 9,000 hommes, dont 2,200 tués. Huit Croix de Victoria furent remportées, dont l’une attribuée au lieutenant Jean Brillant du 22e bataillon (canadien-français).

Le lieutenant Jean Brillant du 22e bataillon. Texte en français de la citation attachée à la Croix de Victoria qui lui fut décernée: « Pour un acte de bravoure remarquable et pour son zèle hors du commun, alors qu’il était à la tête d’une compagnie qu’il conduit à l’attaque pendant deux jours, avec un courage inébranlable, une habileté et une initiative extraordinaires, la pénétration de l’attaque étant de 12 milles. Le premier jour des opérations, peu après le début de l’attaque, le flanc gauche de sa compagnie est arrêté par une mitrailleuse ennemie. Le Lt Brillant charge et s’empare de la mitrailleuse, tuant de sa main deux mitrailleurs ennemis. Ce faisant, il est blessé, mais refuse de quitter son commandement. Plus tard, le même jour, sa compagnie est arrêtée par un feu de mitrailleuses très nourri. Il fait personnellement une reconnaissance du terrain, organise un détachement de deux pelotons et fonce directement sur le nid de mitrailleuses. Quinze mitrailleuses et 150 ennemis sont capturés. Le Lt Brillant tue lui-même cinq des ennemis et est blessé une seconde fois. Il se fait panser immédiatement et une fois de plus refuse de quitter sa compagnie. Subséquemment, cet intrépide officier repère un canon de campagne qui tire à bout portant sur ses hommes. Il organise immédiatement un détachement d’assaut, qu’il conduit droit au canon. Après avoir progressé d’environ 600 verges, il est de nouveau grièvement blessé. En dépit de cette troisième blessure, il continue d’avancer sur environ 200 verges, puis s’évanouit, épuisé et au bout de son sang. Le merveilleux exemple du Lt Brillant durant cette journée inspire à ses hommes un enthousiasme et une détermination qui ont grandement contribué au succès de l’opération. (London Gazette, no 30922, le 27 septembre 1918) »

La bataille d’Amiens constituait un tournant majeur de la guerre, ne serait-ce qu’en considérant les gains réalisés par les Canadiens et la cadence avec laquelle s’est déroulée l’opération, surtout la première journée, ce qui rappelait la guerre de mouvement de 1914. En plus de l’efficace coordination entre l’infanterie et l’artillerie, les Canadiens avaient bénéficié de l’appui non négligeable de quelques dizaines de chars d’assaut qui ont fait une différence.

Amiens était la première offensive d’une campagne militaire qu’on appela par la suite les « Cent Jours », qui se déroula du 8 août jusqu’à la fin des hostilités le 11 novembre 1918. Cette bataille était la première de cette campagne effrénée où le corps canadien n’eut à peu près aucun repos, tout en encaissant des pertes considérables.

Les Canadiens sentaient à partir de ce moment que la victoire était possible, tandis que les Allemands envisageaient avec plus de sérieux une éventuelle défaite. En attendant, le front progressait vers l’est et les Canadiens apprirent qu’ils remonteraient au nord, dans le secteur bien connu d’Arras-Lens-Vimy.

Amiens.

1914-1918: La guerre du Canada. La bataille de Passchendaele et la réorganisation du Corps canadien (1917-1918)

Passchendaele: la tentative australienne

Des soldats blessés attendent d'être évacués du front.

Le secteur d’Ypres en Belgique fut l’un des plus actifs au cours de la guerre de 1914-1918. On s’y était battu à la fin de 1914, au printemps de 1915, puis le commandement britannique remettait cela à l’été de 1917.

La Troisième bataille d’Ypres s’amorça le 31 juillet avec un premier assaut britannique couronné de succès sur la crête de Pilkem, quelque peu au nord-est d’Ypres (voir la carte). Cependant, dès ce moment, les combats s’enlisèrent et des gains minimes de terrain se traduisirent par des pertes énormes.

L’une des particularités du champ de bataille d’Ypres, surtout la portion à l’est et au nord-est de la région, est que le terrain se situe à peu près à égalité avec le niveau de la mer et qu’il est plat. Dans un contexte où les bombardements massifs et continus depuis 1914 avaient pulvérisé le terrain en l’affaiblissant à plusieurs endroits, celui-ci s’était trouvé rapidement inondé dès que des averses se pointaient à l’horizon. La pluie se mit à tomber massivement à partir du mois d’octobre 1917 et se poursuivit pendant à peu près tout le mois suivant.

Cependant, le maréchal Haig était déterminé à percer le front d’Ypres. Il souhaitait entre autres capturer les bases navales allemandes en Belgique d’où partait une partie de la flotte sous-marine. En plus, Haig voulait s’emparer du réseau ferroviaire derrière le front allemand, un pivot des communications de l’ennemi dans la portion nord du front Ouest.

La carte jointe à ce texte illustre la lenteur de la progression des forces alliées durant la Troisième bataille d’Ypres, de juillet à novembre 1917. Par exemple, le 4 octobre, le 1er Corps d’armée australien avait capturé le village de Broodseinde sur une légère élévation à 6 kilomètres à l’est d’Ypres. Broodseinde se situait non loin de Passchendaele et le maréchal Haig était déterminé à capturer cette dernière position, car sa légère élévation dominait la région et le terrain y était beaucoup plus sec, permettant ainsi la manœuvre et de meilleures conditions pour les combattants.

Ce fut le 2e Corps australien qui reçut la tâche initiale de prendre Passchendaele. L’assaut débuta le 12 octobre, mais il se buta rapidement sur un formidable réseau de fils de fer barbelés qui n’avait pas été détecté au préalable et qui était par conséquent intact. Par surcroit, une pluie torrentielle s’abattit sur le champ de bataille, rendant encore plus difficile la situation pour les Australiens qui étaient bloqués à environ 2,500 mètres de Passchendaele.

Au tour des Canadiens

Alors que les Australiens s’apprêtaient à attaquer Passchendaele le 12 octobre, le maréchal Haig ordonna trois jours plus tôt au Corps canadien qui se trouvait dans la région de Lens en France d’être rapidement transféré au nord, à Ypres en Belgique.

En effet, Sir Arthur Currie reçut une missive indiquant que son Corps devait s’emparer de Passchendaele le plus tôt possible. Par conséquent, nombre de ressources ferroviaires furent mises à la disposition du Corps pour assurer son évacuation rapide de la France vers la Belgique. Dès le 18, le Corps se trouvait en ligne, relevant ainsi le 2e Corps australien. Ironiquement, le front occupé par le Corps canadien ressemblait étrangement à la même ligne occupée par les Canadiens à Ypres deux ans plus tôt, alors qu’ils combattaient aux côtés des forces françaises.

Currie n’était pas du tout chaud à l’idée de prendre d’assaut Passchendaele, une mission qu’il croyait quasiment impossible à réaliser avec un minimum de pertes. Currie avait d’ailleurs protesté non seulement auprès du commandement britannique, mais aussi auprès du Premier ministre canadien Borden. Le général prévoyait que cet assaut engendrait des pertes tournant autour de 15,000 ou 16,000 hommes. Le maréchal Haig avait le dernier mot, il fallait attaquer.

L'objectif des Canadiens... au loin.

Devant les difficultés liées au terrain et aux conditions météorologiques, le plan de Currie prévoyait un assaut en plusieurs phases parsemées de pauses afin de permettre la consolidation. L’assaut débuta le 26 octobre 1917 à 5h40, par une première vague composée de troupes des 3e et 4e Divisions. Les Canadiens avancèrent sous une pluie constante, dans une mer de boue avec pour objectif de s’établir à l’ouest sur une ligne située à 1,200 mètres de l’objectif final.

Les avant-postes allemands étaient constitués de douzaines d’abris bétonnés en surface qui fournissaient la protection requise aux mitrailleuses contre la majorité des projectiles ennemis, sauf un tir direct de l’artillerie. Pendant les trois prochains jours, les Canadiens se battirent désespérément pour atteindre le premier objectif (et aussi pour ne pas se noyer). Par contre, la résistance allemande et les conditions météorologiques désastreuses les empêchèrent d’atteindre cet objectif. Seule bonne nouvelle, cette timide poussée vers l’est avait au moins amené les Canadiens sur un sol plus élevé, sec et stable. Après une pause nécessaire pour permettre aux ingénieurs de poser des passerelles en bois sur le sol pour faciliter les déplacements, et pour amener le ravitaillement, l’assaut fut reconduit le 30 octobre.

Carte des opérations de la Troisième bataille d'Ypres (Passchendaele). Les Canadiens entrèrent en action le 18 octobre 1917.

L’assaut du 30 octobre avait été précédé d’un tir d’artillerie de quelque 420 canons et mortiers lourds, les hommes des 3e et 4e Divisions parvinrent une fois de plus à déplacer le front de 1,000 mètres vers l’est, tout près de Passchendaele. C’est à ce moment que Currie ordonna au Corps une pause d’une semaine, le temps de consolider et laisser les 1ère et 2e Divisions relever les 3e et 4e décimées.

L’assaut mené par les 1ère et 2e Divisions débuta le 6 novembre à 6h, suivant de très près un efficace barrage roulant d’artillerie. Ce fut le 27e bataillon (6e Brigade, 2e Division) qui eut l’honneur d’entrer le premier dans ce qui restait de Passchendaele. La phase finale de la bataille de Passchendaele avait été amorcée le 10 novembre dans le but de consolider le terrain à l’est de l’objectif. Il fallait occuper toute la surface de ce plateau qui donnait une vue stratégique indéniable dans ce paysage presque entièrement plat.

Un char d'assaut enlisé sur le champ de bataille de Passchendaele.

Passchendaele: la tempête politique

Passchendaele marqua amèrement la mémoire des soldats canadiens de l’époque, plus encore que n’importe quelle autre bataille. Surnommé « Passch », le secteur, au moment de la bataille, constituait probablement les pires conditions dans lesquelles eurent à combattre les Canadiens au cours de la guerre de 1914-1918.

Par ailleurs, la victoire canadienne avait néanmoins créé une tempête sur la scène politique. Déjà peu enthousiaste à l’idée de l’offensive, le Premier ministre Borden avait fait part de ses craintes à son homologue britannique Lloyd George. Ce dernier n’était pas non plus favorable à l’offensive, car il était évident qu’on s’en allait au massacre. Malgré tout, l’influence du maréchal Haig pesa plus lourd dans la balance et l’assaut fut maintenu. Le Premier ministre Borden avait acquiescé, mais il avait clairement averti les Britanniques que si un autre épisode du style de celui de Passchendaele se reproduisait, il n’était pas garanti que le Canada poursuive son engagement dans le conflit. En clair, Borden souhaitait pour le Canada une plus grande participation dans les décisions du cabinet de guerre impérial.

Un peu comme à Vimy et à la cote 70 plus tôt dans l’année, Passchendaele représentait un fait d’armes extraordinaire pour le Corps canadien, compte tenu des conditions précédemment décrites. Entre le 18 octobre et le 14 novembre 1917, le Corps canadien avait perdu environ 16,000 hommes dont 4,000 tués, comme l’avait prédit Currie. Neuf Croix de Victoria avaient été remportées. Le 14 novembre marquait la fin du bref, mais sanglant séjour du Corps dans le secteur de Passchendaele.

La prochaine destination? Le secteur de Lens-Vimy, à l’endroit même où se trouvait le Corps quelques semaines auparavant. Cependant, les troupes avaient besoin de souffler et une réorganisation s’avéra nécessaire aux plans opérationnel et administratif.

La réorganisation du Corps canadien (novembre 1917 – mars 1918)

Le secteur de Lens-Vimy était donc un endroit familier aux soldats canadiens. En y revenant, ils contemplèrent le paysage de leurs batailles de 1917. Cette année qui n’avait pas été de tout repos s’achevait et les troupes bénéficièrent d’un répit mérité. En fait, de novembre 1917 à août 1918, le Corps canadien sera bien entendu au front, mais ne livrera pas d’engagements offensifs majeurs.

Le problème criant des forces alliées sur le front Ouest au début de 1918 était la question des effectifs. Les Britanniques avaient décidé de réduire, par exemple, de 12 à 9 le nombre de bataillons d’infanterie dans leurs divisions, de manière à maintenir en ligne le même nombre tout en augmentant leur puissance de feu.

Le maréchal britannique Sir Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique (1915-1919).

L’état-major canadien, à commencer par Currie, fit l’objet de fortes pressions pour réorganiser ses divisions d’infanterie sur le modèle britannique, sous le prétexte d’être plus efficace au plan opérationnel. Les Britanniques avançaient également qu’en coupant un bataillon par brigade canadienne, on pourrait créer un surplus de douze bataillons. Si l’on ajoutait à ces douze bataillons canadiens six autres bataillons britanniques, on pourrait ainsi créer deux nouvelles divisions canado-britanniques. Pour sa part, le nouveau ministre canadien des Forces d’outre-mer, Sir Edward Kemp, était en faveur de l’idée et sollicita l’appui du Premier ministre Borden en ce sens.

Par contre, la plus forte opposition au projet est venue du lieutenant-général Currie, qui soutenait que l’application de cette mesure affaiblirait tant l’efficacité opérationnelle que le moral du Corps canadien. Currie prétendait que la réorganisation proposée par les Britanniques forcerait la création de six états-majors de brigade, deux états-majors divisionnaires, un état-major de Corps d’armée et possiblement un état-major d’armée supplémentaire. Où allait-on dénicher le surplus nécessaire d’officiers compétents dans l’accomplissement de tâches d’état-major?

À la place, Currie proposa d’augmenter de 100 le nombre de soldats par bataillon canadien, ce qui signifie l’augmentation nette de 1,200 fantassins par division, et ce, sans compromettre la structure administrative. En plus, Currie voulait que soit augmentée la puissance de feu de chaque division avec davantage de mitrailleuses, de mortiers et ainsi de suite.

Étonnement, Currie eut plus de difficulté à convaincre le ministre Kemp que le maréchal Haig. Celui-ci croyait que le modèle proposé pour la réorganisation des forces britanniques n’était pas envisageable, ni même nécessaire pour le Corps canadien. De plus, une 5e Division d’infanterie canadienne était en formation en Angleterre. On avait fini par la dissoudre et les renforts ainsi disponibles allaient renforcer les quatre divisions déjà au front. Sur papier, une division canadienne comprenait en 1918 21,000 hommes, en comparaison de 16,000 pour son équivalent britannique.

La crise des effectifs était temporairement réglée en ce début de 1918, juste à temps pour faire face aux nouvelles épreuves à l’horizon.

"Passch"

1914-1918 : La guerre du Canada. L’été 1917 et la cote 70

Un changement de direction

France. Juin 1917. Voilà quelques semaines que la bataille de Vimy était une affaire réglée. Les soldats canadiens qui avaient survécu passaient à autre chose et devaient se préparer pour les opérations dans la plaine de Douai vers Lens, à l’est de la crête de Vimy.

Juin 1917. Le nouveau commandant du Corps canadien, le lieutenant-général Sir Arthur Currie.

Le mois de juin 1917 allait voir un changement de direction à la tête du Corps canadien. En effet, le major-général Arthur Currie, le commandant de la 1ère Division et présent au front depuis maintenant deux ans, avait été informé de sa nomination à la tête du Corps avec un nouveau grade, celui de lieutenant-général. De plus, Currie avait été fait Chevalier par le Roi et devenait membre des Ordres de Saint-Michel et de Saint-Georges.

Sir Arthur Currie faillit ne pas être présent à la cérémonie pour recevoir son nouveau titre de chevalerie. Au lendemain de la publication de sa nomination, un bombardier allemand lâche ses bombes sur son quartier-général divisionnaire tuant deux membres de son personnel et en blessant 16 autres, tout cela au moment où il venait à peine de quitter l’édifice.

Currie ne prit pas le temps de se remettre de cet incident, car il était presque immédiatement convoqué au quartier-général du Corps canadien où le lieutenant-général Byng l’informa que le commandant de la 3e Armée britannique, le général Allenby, avait été nommé pour servir en Égypte. Par conséquent, par un jeu de chaises musicales, Byng allait commander la 3e Armée et Currie prendra sa succession à la tête du Corps canadien.

Sir Currie prit officiellement ses fonctions le 9 juin 1917, ce qui était un accomplissement remarquable. Les troupes canadiennes étaient désormais commandées par un Canadien. Par ailleurs, à 41 ans, Currie devenait le plus jeune commandant de Corps dans l’armée britannique et le seul officier qui n’en était pas un de carrière à occuper un tel poste. Ceci était d’autant plus un exploit, si l’on considère que trois années auparavant, Currie était un lieutenant-colonel d’une unité de la Milice non permanente. Il était difficile de rater Currie, surtout du haut de ses six pieds quatre, ce qui en faisait probablement l’un des commandants britanniques les plus imposants physiquement.

La nomination de Currie serait cependant effective au moment de sa ratification par le ministre canadien des Forces d’outre-mer, qui avait protesté auprès des Britanniques, car il n’avait pas été consulté avant cette nomination. Le ministre, Sir George Perley, considérait que d’autres candidats auraient pu occuper ce poste. Il pensait entre autres au major-général Richard Turner, qui avait été commandant de division au front et qui occupait à l’été de 1917 un poste administratif au sein des forces canadiennes en Angleterre. Turner était l’officier « sénior » parmi tous ceux qui détenaient le grade de major-général dans les forces canadiennes.

Dans ce contexte, ce fut la comparaison des feuilles de route de Currie et de Turner qui fit la différence dans l’esprit du commandement britannique. En effet, le général Byng et le maréchal Sir Douglas Haig, le commandant en chef des forces britanniques sur le continent, avaient tous les deux jugé que le curriculum de Currie était meilleur. Le major-général Turner avait été absent du front pendant six mois et son travail au sein de l’administration des forces canadiennes en Angleterre semblait être couronné de succès. Il excellait davantage à ce poste que lorsqu’il commandait des hommes au front, semble-t-il. En guise de compromis, Currie et Turner furent tous les deux promus au grade de lieutenant-général, tout en accordant à Turner le même titre de « sénior » parmi les rares officiers canadiens à détenir ce grade.

Une position d’artillerie canadienne soumise à un tir de contre-batterie allemand près de la cote 70.

Au moment où Currie prend le commandement du Corps, il doit faire face à un double défi que les commandants britanniques du Corps canadien dans les années passées n’eurent pas eu à faire face. Currie devait à la fois livrer la marchandise sur le front, tout en étant directement responsable auprès du gouvernement du Canada de sa performance à la tête du Corps. Par exemple, le premier défi « politique » soumis à Currie fut de trouver son remplaçant à la tête de la 1ère Division qu’il commandait avant de monter au Corps. Currie avait recommandé la nomination du brigadier-général Archibald MacDonell, le commandant de la 7e Brigade (3e Division), un officier parfaitement capable d’exercer cette fonction.

Encore une fois, le nom de Garnet Hughes, le fils de l’ex-ministre de la Milice congédié en novembre 1916, revint sur la liste des candidats. Sa nomination était appuyée par un fort lobby qui incluait son père qui était déterminé à voir son fils monter en grade. Malgré les menaces contre son propre poste dirigées par la famille Hughes, Currie ne bougea pas et confirma le major-général MacDonnell à la tête de la 1ère Division. Cela s’avéra un choix très populaire au sein de la troupe.

Entre temps, le Currie avait l’esprit ailleurs. Le Corps devait avancer vers Lens. Devant la ville se trouvait un obstacle: la cote 70.

La préparation de l’assaut

Dans le contexte des manœuvres politiques entourant la succession de Currie et la réorganisation administrative du Corps à l’été de 1917, la situation évoluait rapidement sur le front en cette période d’offensives majeures. La Seconde Armée britannique du général Plumer avait lancé en juin une offensive d’envergure au sud d’Ypres, sur la crête de Messine. L’offensive avait été précédée par l’explosion de 19 mines gigantesques dont le bruit s’était entendu jusqu’à Londres, tuant sur le coup environ 10,000 soldats allemands.

Le maréchal Haig décida ensuite de tourner l’effort principal de l’offensive britannique au nord d’Ypres, tout en demandant au commandant de la 1ère Armée (le général Horne) de créer une diversion au sud dans le secteur d’Arras-Lens où se trouvait le Corps canadien subordonné à la 1ère Armée.

Conformément au désir de Haig, Horne planifia une série d’assauts avec pour objectif final de percer le front allemand à la hauteur d’Arras et d’entrer dans Lens (voir la carte). Cette dernière tâche, la prise de Lens, revint au Corps canadien et ce serait la première bataille de Currie à la tête de cette formation. D’une position surélevée derrière le front canadien, Currie observa minutieusement le terrain des opérations à venir. Son premier constat était inquiétant et il en fit part à son patron, le général Horne.

Carte des opérations sur la cote 70 (août 1917).

Le problème identifié par Currie était que Lens était en quelque sorte dominée par deux hautes collines, celle appelée la « Cote 70 » au nord de la ville, puis celle de Sallaumines au sud-est. Il serait possible d’attaquer directement Lens, mais une fois dans la ville, ses hommes seraient soumis à des tirs d’enfilade provenant des deux collines. Si Currie le savait, on peut présumer que les Allemands l’avaient aussi remarqué.

Currie était parvenu à convaincre le général Horne et le maréchal Haig de modifier le plan d’assaut pour faire de la prise de la cote 70, au nord, la priorité avant d’attaquer Lens directement. Les arguments avancés par Currie pouvaient aussi s’appliquer au commandement allemand en face. En clair, les Allemands allaient investir beaucoup de ressources pour tenir la cote 70, qui permettait de dominer la région de Lens-Douai, surtout depuis la perte de la crête de Vimy quelques semaines auparavant.

Conscient de cela, Currie croyait en la capacité de ses hommes à prendre la cote 70, mais il était à peu près certain que les Allemands allaient lancer de puissantes contre-attaques pour la reprendre. L’idée était alors simple: faire en sorte de choisir le terrain où l’ennemi sera forcé d’y faire avancer ses troupes au moment de la contre-attaque et transformer la zone en véritable superficie de la mort, ce que les Anglais appellent un « Killing Ground ».

L’assaut contre la cote 70 serait mené conjointement par les 1ère et 2e Divisions appuyées de l’artillerie et du feu des mitrailleuses nécessaires. Sitôt que l’objectif serait pris, les mitrailleurs canadiens avaient ordre d’avancer le plus rapidement possible au pas de charge afin d’occuper la hauteur de la cote 70. De plus, des officiers observateurs accompagneraient l’infanterie afin d’identifier les zones précises que devait balayer l’artillerie au moment de la contre-attaque allemande. À l’instar de la bataille de Vimy, les soldats canadiens reçurent un entraînement intensif et eurent l’occasion de faire une répétition générale de l’assaut avant le Jour J.

La bataille

La bataille de la cote 70 débuta le 15 août 1917 vers 4h30. Elle fut, comme à Vimy, précédée d’un barrage roulant composé cette fois d’un mélange d’obus explosifs et d’obus asphyxiants. La prise de l’objectif se fit en quelques heures et les Canadiens étaient maîtres de la position vers 6h.

Inévitablement, les Allemands réagirent. À peine deux heures plus tard, la première d’une série de 21 contre-attaques démarra, et ce, jusqu’au 18 août. Les Canadiens parvinrent à chaque reprise à briser ces assauts, conformément à ce que Currie avait anticipé. Le gros des contre-attaques allemandes fut décimé sous le tir combiné de l’artillerie et des mitrailleuses canadiennes. Les rares forces ennemies qui parvinrent à pénétrer dans la première ligne canadienne avaient été promptement repoussées par l’infanterie. En fin de journée le 18 août, les Allemands avaient fini par concéder le terrain aux Canadiens.

Le bilan

Le soldat Stanislas Tougas du 22e bataillon (canadien-français), mort à la bataille de la cote 70.

Les combats dans et autour des banlieues minières de Lens se poursuivirent pendant encore une semaine, jusqu’au 25 août. À ce moment, on estimait les pertes ennemies à 20,000 hommes. De leur côté, les pertes canadiennes se chiffraient autour de 9,000 hommes et quatre Croix de Victoria supplémentaires s’ajoutaient au palmarès du Corps. En termes de férocité et d’horreur, les combats de la cote 70 et de Lens ne furent pas pires que les batailles antérieures menées et le résultat fut une autre grande victoire pour le Corps.

La cote 70 fut donc la première bataille dirigée par Currie à la tête du Corps canadien, ce qui laissait croire que sa nomination à ce poste avait été réfléchie. Il avait livré la marchandise dans un premier temps et il disposait de la confiance de ses troupes. Sans aucun doute, le Corps canadien figurait maintenant parmi les formations d’élite des forces britanniques sur le continent.

C’est précisément en considérant la feuille de route impressionnante du Corps canadien que le maréchal Haig établit de nouveaux projets pour les Canadiens. Leur séjour en France était pour l’instant terminé. Le Corps allait repartir pour la Belgique, dans le secteur d’Ypres, que nombre de vétérans connaissaient trop bien depuis l’époque des gaz de Saint-Julien et des cratères de Saint-Éloi.

Lorsqu’on l’informa de la prochaine mission, Currie eut un mauvais pressentiment. Les soldats canadiens allaient se retrouver dans une mer de boue abritant les restes d’un village.

Son nom: Passchendaele.