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Intrigantes et négligées : les campagnes sicilienne et italienne (1943-1945) (Seconde partie)

Introduction

Toile de Charles Comfort intitulée « Le Combat » dépeignant des fantassins canadiens de la 1ère Division en Italie (1944). (Musée de la Guerre, Ottawa).

La première partie de ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne s’acheva chronologiquement avec la fin de la conquête de la Sicile, qui devint une réalité après 38 jours d’affrontement entre le 10 juillet et le 17 août 1943. Ayant capturé Messine et faisant face à la pointe de la « botte » italienne, les armées alliées épuisées et exsangues doivent à nouveau repartir en campagne.

De leur côté, les forces de l’Axe ne sont guère dans une meilleure position, bien que les troupes allemandes s’étant battues en Sicile affichèrent une agressivité et une ténacité qui n’allèrent pas fléchir à mesure qu’elles effectuèrent une retraite en bon ordre dans la péninsule. Aux quelques dizaines de milliers de soldats germano-italiens qui étaient parvenus à rejoindre le continent, par le détroit de Messine, allaient s’ajouter d’autres renforts allemands composés de troupes de qualité, et ce, sans oublier que le terrain montagneux de l’Italie favorisait naturellement la défense.

Rappelons également que les campagnes de Sicile et d’Italie (qui allait s’amorcer au tournant d’août et de septembre 1943) furent les résultantes d’un compromis des États-Unis qui acceptèrent la stratégique britannique envisagée à la fin de 1942 et confirmée au début de l’année suivante à Casablanca. Cette stratégie était celle d’une approche indirecte, où l’idée était de porter des coups dans le théâtre de la Méditerranée, plutôt que de favoriser une stratégie directe qui consistait à frapper en Europe de l’Ouest, notamment en France. D’ailleurs, à cet égard, les Américains haussèrent le ton à plusieurs reprises, car ils préférèrent concentrer leurs forces en Angleterre pour ainsi attaquer les Allemands par la route la plus courte, à travers la Manche.

Dans les faits, Washington était déjà compromise dans la stratégie indirecte en tenant compte des ressources qui avaient été affectées à l’invasion de l’Afrique du Nord française en novembre 1942. La campagne qui s’ensuivit s’était achevée au printemps suivant par la capitulation des forces de l’Axe en Tunisie. En soi, la nouvelle était excellente, mais les Alliés avaient dès lors perdu le contact avec l’ennemi. La logique d’alors voulut que l’on reprenne les opérations le plus tôt possible afin de garder l’initiative et la pression.

L’autre donne du problème est bien simple et concerne directement la logistique. Il était à peu près impossible pour les Alliés de ramener plus de 150,000 hommes et leur matériel en Angleterre à temps pour une invasion de la France en 1943. La seule option demeurait l’Italie.

 La Sicile : rappels troublants

Nous savons que le 10 juillet 1943, les Alliés anglo-américains rassemblèrent plusieurs divisions pour la Sicile (Opération Husky) afin de constituer le XVe Groupe d’armées, qui consistait en la VIIe Armée américaine du général Patton et de la VIIIe Armée britannique du général Montgomery. Pourquoi parlons-nous de « rappels troublants »?

Parce qu’en Sicile, et en dépit de la victoire, les Alliés ont bien mal paru. Naturellement, la bravoure des individus et celle des groupuscules de combattants dans l’adversité ressortira toujours du lot, mais la réalité est que les performances de combat, dans leur ensemble, furent médiocres dans le camp allié. Le simple fait que des dizaines de milliers de soldats germano-italiens et leurs équipements aient pu s’échapper de la Sicile ne constitua que le point culminant de toute une série de déficiences stratégiques et tactiques observées chez les Alliés pendant cette campagne de 38 jours.

À cela, il faut ajouter les rivalités malsaines entre les Alliés eux-mêmes, puis celles entre les diverses branches militaires (armée, aviation et marine). À titre d’exemple, au niveau du renseignement, les Alliés ne surent exploiter toutes les précieuses données sur les dispositifs et les intentions de l’ennemi, données recueillies lors d’opérations de décryptage comme Ultra. Sur le terrain, les Américains de Patton firent des progrès rapides, mais les Britanniques de Montgomery piétinèrent autour de Catania. Enfin, l’exceptionnelle résistance des forces allemandes et les puissantes contre-attaques qu’elles purent menées dans des secteurs bien choisis ne furent qu’éclipsées par les piètres performances de soldats italiens mal équipés et démotivés. Pour toutes ces raisons, les Alliés purent s’estimer chanceux d’avoir fermé le dossier sicilien en à peine 38 jours.

La traversée du détroit de Messine par les Alliés marque la transition entre la fin de la campagne de Sicile puis le début de la campagne d’Italie (août – septembre, 1943).

De Reggio à Rome : la première phase (septembre 1943 – juin 1944)

Tel que nous l’avons présenté, à première vue, le portrait peut paraître sombre pour les Alliés, mais à terme, la situation est encourageante. La fin de la campagne sicilienne marqua la déposition de Mussolini et le nouveau gouvernement italien avait aussitôt entamé des négociations en vue d’une capitulation. Au plan politique, il est évident que la capitulation de l’Italie fasciste porterait un dur coup à l’Axe. Du point de vue militaire, voire stratégique, il semblait que le nouveau gouvernement italien était disposé à permettre aux Alliés d’y faire débarquer leurs troupes un peu partout sur le territoire afin de nuire aux mouvements des forces allemandes. Dans quelques cas, certaines unités italiennes basculeraient dans l’autre camp.

Par contre, les négociations entre le nouveau gouvernement italien et les Alliés piétinèrent pendant un certain temps, si bien que ces derniers hésitèrent avant d’amorcer de quelconques déploiements de troupes pour obtenir un effet de surprise. Les Allemands, eux par contre, n’hésitèrent pas. Ils envoyèrent de toute urgence des renforts dans la péninsule et prirent carrément possession du pays. Ainsi, ils avaient envoyé un message bien clair : si les Alliés veulent l’Italie, ils devront se battre pour elle, maison par maison, mètre par mètre.

C’est ainsi que débuta officiellement la campagne d’Italie, par un débarquement d’éléments de la VIIIe Armée britannique à Reggio di Calabria, le 3 septembre 1943, à peine deux semaines après la prise de Messine de l’autre côté du détroit. Le 9, ce fut au tour des Américains de la nouvelle Ve Armée du général Mark Clark (qui comptait aussi un corps d’armée britannique) d’opérer un débarquement à Salerne, dans le but évident de couper toute retraite potentielle de l’ennemi entre cette ville et l’extrémité sud de la péninsule où était Montgomery (voir la carte).

Carte des opérations du théâtre italien lors de la première phase entre le débarquement à Reggio di Calabria et Salerne jusqu’à la libération de Rome. Les lignes orangées représentent les différentes lignes défensives aménagées par les troupes allemandes, dont les Lignes Gustave et Hitler en constituèrent les principales au sud de Rome (septembre 1943 – juin 1944). (Cliquez pour agrandir.)

En face, les Allemands étaient toujours sous les ordres du Generalfeldmarschall Kesserling, qui avait opté pour une stratégie défensive à plusieurs échelons ou « lignes » afin de ralentir l’ennemi et le contraindre à livrer bataille pour chaque mètre. Ce que craignaient plusieurs stratèges alliés arriva en Italie, à savoir que Kesserling les entraîna dans une longue campagne d’usure, puisqu’il fallut prendre d’assaut chacune des positions défensives aménagées (Gustav, Hitler et Gothique) et d’y consacrer les ressources conséquentes.

Mais il faut insister sur le fait que les Alliés ne se lancèrent pas tête baissée vers le front ennemi sans avoir au préalable tenté des avenues pour le prendre à revers. Le débarquement de Salerne en constitue un premier exemple. Quelques mois plus tard, en janvier 1944 à Anzio, au sud de Rome, les Alliés lancèrent l’Opération Shingle afin de contourner le Ligne Gustav. Dans ce cas, le temps jouait contre les dirigeants alliés du théâtre méditerranéen puisque de nombreuses péniches de débarquement devraient tôt ou tard être renvoyées en Angleterre en prévision de l’invasion de Normandie. Cela dit, les forces alliées débarquèrent à Anzio et purent établir une fragile tête de pont sur la plage et certaines hauteurs environnantes, mais au final, l’opération peut aisément être qualifiée de désastre, car les troupes prises dans la poche ne purent jamais s’en extraire, du moins jusqu’au moment où le front allié plus au sud les rejoignit au début de juin.

Quelque peu enorgueillis par la nouvelle de la chute de Mussolini, les soldats anglo-américains qui débarquèrent à Salerne au début de septembre 1943 furent rapidement confrontés à un adversaire dont on avait sous-estimé sa résistance et ses capacités d’adaptation selon l’évolution de la situation. Par ailleurs, la difficulté à faire la jonction avec les forces alliées venant du sud de l’Italie n’arrangea en rien une situation que l’ennemi exploita allègrement. Source: United States National Archives.

Et c’est dans ce contexte de guerre d’usure, pour laquelle il semble qu’une victoire à court terme paraît illusoire, que les belligérants s’affrontèrent à nouveau dans ce qui nous apparaît aujourd’hui comme l’une des pires batailles du front italien, à savoir celle de Monte Cassino. Du 12 janvier au 18 mai 1944, les Alliés s’embarquèrent dans une série de quatre offensives pour prendre la montagne et le monastère de Monte Cassino, une véritable forteresse naturelle qui à elle seule bloquait la vallée du Liri, l’une des rares voies terrestres praticables menant directement à Rome.

Construit au VIe siècle de notre ère, le monastère bénédictin dominait donc la vallée et était utilisé par les observateurs d’artillerie allemands afin de régler leurs tirs de batteries. C’est alors qu’un virulent débat fit rage au sein du haut commandement allié afin de déterminer s’il fallait ou non bombarder ce trésor national italien, débat qui d’ailleurs a pu se poser tout au long de la campagne militaire étant donné les joyaux patrimoniaux qui parsèment le pays. Non sans surprise, par contre, on alla de l’avant avec le bombardement. Détruit, le monastère en ruines était encore plus facile à défendre pour les Allemands.

La quatrième offensive alliée (Opération Diadem) fut relativement bien exécutée par rapport aux précédentes, qui constituèrent un véritable gaspillage de ressources militaires, où l’une après l’autre, différentes divisions alliées de plusieurs pays avaient tenté en vain de prendre la montagne. En fait, ce sont les forces de deux pays aux effectifs militaires modestes pour l’époque qui jouèrent un rôle déterminant lors de ce dernier assaut. Le IIe Corps d’armée polonais du général Władysław Anders parvint à capturer les ruines du monastère à proprement dit, tandis que le Corps expéditionnaire français du général Alphonse Juin perça la Ligne Hitler à cette hauteur (à noter cependant la contribution d’autres éléments pour fixer l’ennemi et faire diversion ailleurs, dont celle d’une division canadienne de l’armée britannique).

Dominant complètement le champ de bataille à l’entrée de la vallée du Liri (rare voie d’accès vers Rome), le Mont Cassin (Monte Cassino) et son monastère bénédictin datant du Ve siècle furent transformés en véritables forteresses par les Allemands. La bataille dura cinq mois, de janvier à mai 1944, et peut-être qualifiée de « bataille internationale », dans la mesure où nombreuses furent les nations dont les troupes y combattirent. La bataille de Monte Cassino est emblématique de la campagne italienne et les belligérants y payèrent un lourd tribut avec plus de 75,000 soldats tombés sur cette seule position.

Officiellement terminée le 18 mai, cette « bataille internationale » de Monte Cassino fut probablement la plus terrible de la campagne italienne, avec un bilan avoisinant les 55,000 pertes pour les Alliés et un peu plus de 20,000 pour les forces de l’Axe. Par conséquent, la chute de cette position stratégique ouvrit la voie de la vallée du Liri et fut accompagnée, une semaine plus tard, d’une autre bonne nouvelle pour les Alliés avec la percée et le dégagement de la poche d’Anzio un peu plus au nord-ouest.

La jonction entre les forces d’Anzio et celles de la Ve armée américaine venant de Monte Cassino put enfin se réaliser. Ici encore se prit une autre décision douteuse de la part des Alliés. Il aurait en effet été possible de prendre à revers et encercler les forces ennemies battant en retraite depuis Monte Cassino vers Rome. Comme d’habitude, des tractations au sein de la hiérarchie militaire alliée, tractations combinées à l’hésitation du général Alexander (le commandant du théâtre d’opérations) et l’obsession de son subordonné le général Clark de prendre Rome le premier (pour marquer un coup de publicité avant que l’attention du monde ne soit tournée vers la France en ce début de juin 1944), n’aidèrent en rien.

Étant parfaitement conscients du danger d’un encerclement, les Allemands réagirent promptement et se replièrent au nord de Rome sur la Ligne Gothique. Cette dernière position défensive fort bien aménagée s’étendait d’Ancona (au sud de Bologne) en passant par Pise et Florence.

Autre déception qui rappelle Salerne, le débarquement anglo-américain d’Anzio en janvier 1944, dont le but était de couper aux Allemands la route reliant Rome à Monte Cassino. Loin d’être mauvaise en soi, l’idée fut victime d’une confusion d’ensemble attribuable à la fois à des manques de communications, à des contraintes logistiques et à une farouche résistance ennemie, dont on sous-estima à nouveau la volonté de se battre sur le sol italien et d’y consacrer les ressources nécessaires. Les Alliés furent prisonniers de cette poche pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où les Allemands « décrochèrent », le tout dans le contexte de l’évacuation de Monte Cassino et du redéploiement des forces de l’Axe au nord de Rome.

La libération de Rome et le spectre du « front secondaire » (juin 1944 – mars 1945)

Cette seconde phase de la campagne italienne de la Seconde Guerre mondiale constitue en quelque sorte de talon d’Achille d’une tentative de soi-disant reconnaissance a posteriori de l’importance de ce front. Le raisonnement peut paraître quelque peu simpliste, mais il est clair qu’en dépit de son importance évidente, le débarquement de Normandie de juin 1944 eut des impacts directs sur la visibilité médiatique du front italien en plus de lui enlever des ressources militaires.

En d’autres termes, il est désormais admis qu’après le Jour J en Normandie, le front italien devint secondaire. On lui enleva au moins six divisions d’infanterie qui furent affectées à un autre débarquement, cette fois dans le sud de la France au mois d’août. Là encore, les avis sont partagés, mais d’un strict point de vue stratégique, le débarquement en Provence constituait une opération bien secondaire à notre avis.

Toujours est-il qu’en septembre, la VIIIe Armée britannique sous les ordres du général Oliver Leese (Montgomery ayant pris au début de 1944 la tête du XXIe Groupe d’armées sur le front Ouest), se lança à l’assaut de la Ligne Gothique (Opération Olive), le long de la mer Adriatique. À l’instar de Cassino, l’opération dégénéra rapidement en une guerre d’usure qui entraînèrent de lourdes de pertes pour les Alliés avec cette fois la difficulté à combler les vides, compte tenu, comme nous l’avons mentionné, que le théâtre italien devint secondaire. Bref, les Alliés anglo-américains réduits en nombre (notamment avec le transfert du corps canadien sur le front Ouest) durent passer un autre dur hiver de guerre sur le front italien, face à des positions toujours aussi bien défendues et sur un terrain favorable à l’adversaire.

Carte des opérations de la seconde phase de la campagne italienne, de juin 1944 (libération de Rome) jusqu’au début de mai 1945. Le principal défi pour les Alliés à cette époque fut de percer une autre ligne défensive, la Ligne Gothique (en rouge). À ce stade, l’attention du monde se tourna vers l’Europe du nord-ouest, si bien que le front italien devint secondaire aux yeux de nombreux stratèges, voire même des historiens et du grand public par la suite. (Cliquez pour agrandir.)

En mars de 1945, dans le contexte de la chute imminente du IIIe Reich, le général Heinrich von Vietinghoff reprit le commandement des forces allemandes sur le théâtre italien (poste qu’il avait momentanément occupé à la fin de 1944 au moment où Kesserling se remettait d’une sérieuse blessure). Son retour au front coïncida avec le déclenchement de l’offensive finale des Alliés. Le 9 avril, la VIIIe Armée britannique (général Richard McCreery) refoula davantage l’ennemi vers la frontière autrichienne et elle fut appuyée la semaine suivante par une autre offensive de la Ve Armée américaine (général Lucian Truscott).

C’est alors que les unités de Vietinghoff s’écroulèrent les unes après les autres, en particulier à partir du 25 avril, au moment où les VIIIe et Ve Armées firent leur jonction dans la région d’Emilia. Le 2 mai, les forces allemandes d’Italie capitulèrent, non sans avoir mené une résistance ayant duré près de deux ans (vingt mois).

Conclusion : le théâtre italien autrement

Notre but en écrivant ce long papier sur les campagnes sicilienne et italienne était double : rappeler les faits en espérant faire prendre conscience aux lecteurs que nous avons à faire avec un théâtre d’opérations pour le moins « intrigant », par la violence et les conditions extrêmes d’affrontement, en plus d’être « négligé » par les historiens, la culture populaire et le grand public au final.

Naturellement, les opinions diffèrent quant à l’utilité réelle de ces campagnes pour les Alliés. Les « partisans » de ces campagnes (dont nous sommes) diront qu’elles permirent de fixer un nombre important de divisions ennemies de bonne qualité, des ressources qui auraient pu évidemment être déployées sur d’autres théâtres d’opérations qui apparaissent plus importants pour certains. D’ailleurs, les pertes subies au cours de ces vingt mois en témoignent. Comme toujours, en histoire militaire, il est difficile d’évaluer exactement les pertes, mais on pense que les Alliés perdirent un peu plus de 300,000 hommes (tués, blessés et disparus), tandis que les chiffres pour les forces de l’Axe sont de l’ordre de 450,000.

D’autre part, ces campagnes soulèvent la question de ladite « performance » des unités sur le terrain. Il est souvent question de l’ardeur au combat des troupes allemandes versus celle de leurs alliés italiens qui laissait à désirer. Difficile à contester, nous pensons, ce constat en cache probablement un autre, à savoir celui de la performance des Alliés. En effet (et nous l’avons particulièrement relevé pour la campagne sicilienne), la performance d’une bonne partie des forces alliées fut loin d’être impressionnante par moment, notamment à cause du climat malsain dans le haut commandement sous le duo Patton-Montgomery.

Face à un ennemi déterminé (du moins chez les Allemands), bien dirigé et équipé, le taux de pertes des Alliés monta en flèche à certaines occasions et davantage de ressources durent être consacrées à ce théâtre pour combler les vides. Et comme nous l’avions indiqué dans le contexte de l’avant et de l’après-débarquement de Normandie, l’allocation des ressources militaires alliées pour le front italien se fit au compte-goutte à partir de 1944.

Tout cela nous ramène à une question bien simple. Les Alliés anglo-américains auraient-ils dû choisir d’aller combattre en Sicile et en Italie au lendemain de la fin des opérations en Afrique du Nord? Dans les faits, le théâtre méditerranéen était tout ce qu’il y avait de disponible au tournant de 1942-1943. Les campagnes subséquentes de Sicile et d’Italie auront au moins permis de tester la coopération interalliée, de parfaire certaines doctrines avant la Normandie et ainsi de suite.

Qui plus est, si erreur il y eut, c’est peut-être d’avoir insisté pour la poursuite de la campagne italienne au lendemain de la bataille de Monte Cassino et du demi-échec du débarquement d’Anzio dans les premiers mois de 1944. Il est probable qu’une meilleure lecture de la situation chez le haut commandement allié aurait permis de conclure qu’un minimum de forces devrait être maintenu en Italie une fois Rome libérée, histoire de fixer l’adversaire, mais sans poursuivre davantage les opérations vers le nord. À la limite, peut-être aurait-il fallu s’arrêter sur la Ligne Gothique. Le débat reste ouvert.

En somme, les campagnes sicilienne et italienne font partie de ces guerres « oubliées » de la Seconde Guerre mondiale, un peu comme ce fut le cas avec la campagne de Birmanie (voir notre autre article sur le sujet). Mais pour les hommes sur le terrain, l’extrémité des conditions environnantes, la sauvagerie des combats en montagne, celle dans les ruelles et les vignobles se combinèrent avec d’autres visions d’horreur associées à la misère humaine habituelle des champs de bataille en plus d’assister en maints endroits à la destruction d’un patrimoine mondial de valeur inestimable.

Telle fut la Sicile, telle fut l’Italie.

Fantassins canadiens progressant vers la Ligne Gothique (août, 1944). Source: Legion Magazine.

Intrigantes et négligées : les campagnes sicilienne et italienne (1943-1945) (Première partie)

Introduction

Le sergent H. E. Cooper du 48th Highlanders of Canada, 1ère Division d’infanterie canadienne. Sicile, août 1943.

Depuis le temps où j’étudie différentes campagnes militaires à travers les âges, il en ressort que certaines, pour toutes sortes de raisons, m’apparaissent pour le moins « intrigantes » et « négligées ». C’est le cas ici des événements s’étant déroulés dans le théâtre d’opérations méditerranéen au cours de la Seconde Guerre mondiale, en particulier lors du débarquement des forces alliées en Sicile et de la campagne italienne qui suivit.

Par exemple, on sait que le « Jour J » réfère presque systématiquement au débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et de la campagne militaire longue et ardue qui s’acheva officiellement avec la libération de Paris deux mois plus tard. Cette opération amphibie de masse figure parmi les plus importantes de l’Histoire, au même titre que l’Invincible Armada espagnole à la fin du XVIe siècle. Dans les deux cas, cet imaginaire collectif, conséquent de la portée emblématique de ces événements s’est facilement transporté dans les canaux cinématographiques et documentaires, de même que par une historiographie abondante. Les historiens académiciens ont largement étudié ces sujets et il est somme toute aisé de trouver des ouvrages de référence qui comblent les attentes du grand public comme des spécialistes.

Encore là, sans vouloir tomber dans des comparaisons aussi faciles que douteuses, mon impression est que par rapport à l’ensemble des moyens militaires déployés à l’époque, les campagnes de Sicile et d’Italie furent loin d’avoir obtenu le degré d’attention qu’elles auraient dû avoir. Rappelons les faits, dans cette première partie qui traite de la conquête de la Sicile.

Le dossier nord-africain et ses suites incertaines (printemps 1943)

Pour comprendre la place qu’occupent les campagnes sicilienne et italienne au cours de la Seconde Guerre mondiale, il faut remonter quelque peu dans le temps pour se ramener au début de l’année 1943. En ce qui a trait aux hostilités dans l’hémisphère occidental, le début de 1943 constitue un tournant majeur marqué par d’importantes victoires pour les Alliés, qui peuvent enfin souffler un peu et, surtout, reprendre l’initiative des opérations.

La terrible défaite subie par les forces de l’Axe dans Stalingrad en février marque une première étape, mais la déroute des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, accentuée par la capitulation d’un quart de millions d’hommes en Tunisie en mai, était plus inquiétante à court terme. En effet, la conclusion favorable du dossier nord-africain pour les Alliés leur ouvrait de nouvelles possibilités pour frapper quelque part dans le sud de l’Europe. D’emblée, il y avait au moins trois scénarios qui étaient à l’étude sur lesquels les stratèges politiques et militaires alliés devaient s’entendre afin de coordonner les efforts.

J’insiste sur le mot « entente », car il était évident, pour les stratèges de l’époque, qu’une certaine discorde régnait quant à la suite des opérations à mener après l’Afrique. De novembre 1942 jusqu’à février-mars 1943 au moins, les Alliés n’avaient pas réellement connu de sérieuses frictions au plan stratégique, dans la mesure où, à l’ouest, les Américains menaient leurs opérations depuis le Maroc et l’Algérie vers la Tunisie, tandis que les forces de l’Empire britannique et leurs alliés poussaient aussi vers la Tunisie depuis l’Égypte. Mais c’est au moment où la jonction se fait en Tunisie, au printemps de 1943, que des éléments de discorde commencent à poindre, non seulement sur la manière de mener à terme la capitulation des forces germano-italiennes en Afrique du Nord, mais plus globalement sur la suite à donner aux opérations sur le continent européen.

La fin de la campagne tunisienne en mai 1943 marqua également l’expulsion définitive des forces de l’Axe d’Afrique du Nord. Ayant fait 250,000 prisonniers germano-italiens, les Alliés en étaient déjà à préparer leur prochaine campagne. Destination: la Sicile.

Opération Husky : scepticismes face au scénario sicilien

Ce que l’on appelle l’Opération Husky consiste en une vaste opération militaire qui figurait à l’agenda des stratèges alliés depuis au moins la conférence de Casablanca de janvier 1943. Rappelons que les succès du débarquement américain en Afrique du Nord française (Opération Torch) au mois de novembre précédent avaient encouragé le président américain Roosevelt et le premier ministre britannique Churchill à envisager un assaut amphibie aussitôt que les forces de l’Axe auraient été expulsées du continent africain, soit au début de mai 1943.

Cependant, dans l’esprit du haut commandement allié, il ne fallait pas se leurrer. On était convaincu que la Sicile représentait un défi beaucoup plus complexe, ne serait-ce qu’en tenant compte du fait que cette fois, les soldats italiens allaient se battre sur le sol et sans oublier la présence sur l’île d’unités allemandes réputées de bonne qualité. En même temps, les Alliés venaient d’expulser les forces de l’Axe d’Afrique du Nord et ce fait d’armes avait assurément contribué à la hausse du moral de leurs troupes.

D’ailleurs, de leur côté, les Alliés avaient à leur disposition de soldats expérimentés. Rappelons que la VIIIe Armée britannique de Bernard Montgomery était composée de soldats dont plusieurs faisaient campagne depuis bientôt trois ans depuis l’Égypte et avaient traversé tout le désert libyen pour remonter jusqu’en Tunisie. Pour leur part, les Américains arrivaient avec leur matériel et les troupes de la VIIe Armée de George Patton avaient bénéficié d’une expérience de combat en Tunisie, bien que celle-ci fut acquise au prix de coûteux revers comme à la bataille de la passe de Kasserine. En clair, ces expériences et ce matériel cumulés étaient considérés comme suffisant par le haut commandement allié pour vaincre les garnisons de l’Axe en Sicile et porter en fin de compte la guerre sur le sol italien.

La préparation de l’invasion de la Sicile prit au mois six mois et elle reposa sur du matériel amphibie constitué essentiellement de navires de transport et de péniches de débarquement, des éléments qui allèrent caractériser la stratégie des Alliés pour les mois à venir. À elle seule, l’Opération Husky nécessita la mobilisation d’environ 160,000 hommes et quelque 3,000 navires, chiffres légèrement supérieurs à ce qui fut requis, par exemple, pour l’Opération Overlord en Normandie en juin de l’année suivante.

What’s next? Voilà l’une des questions à l’ordre du jour de la Conférence de Casablanca au début de 1943. Suite à l’expulsion des forces de l’Axe d’Afrique du Nord, les Britanniques favorisèrent la poursuite des opérations quelque part dans le sud de l’Europe (Balkans, Italie…), tandis que les Américains voulurent porter des coups directement en Europe de l’Ouest, soit en France. Comme toujours, Staline insistait pour l’ouverture d’un nouveau front afin de soulager ses troupes et les Alliés disposaient de plusieurs divisions de qualité et expérimentées en Afrique du Nord. Bref, des contraintes de temps, des contraintes géostratégiques, logistiques et l’idée d’en découdre à nouveau avec l’ennemi à brève échéance, tous ces facteurs ont plus ou moins pesé dans la décision de porter la guerre sur le sol italien.

La Sicile : les forces en présence

Pour Husky, il était prévu que deux armées alliées débarquent en Sicile le 10 juillet 1943. Les Américains et les Britanniques feraient débarquer leurs troupes sur deux étendues de plage distinctes d’une longueur approximative de 65 kilomètres chacune, dans ce qui apparaissait comme une opération où chacun pourrait mutuellement se couvrir. Le commandant en chef des forces alliées était le général américain Dwight Eisenhower et celui du théâtre d’opérations était le général britannique Harold Alexander qui dirigerait le XVe Groupe d’armées spécialement formé pour la campagne sicilienne.

Au plan des effectifs, la VIIIe Armée britannique disposait d’une division aéroportée et de six divisions d’infanterie, en plus d’une brigade d’infanterie supplémentaire et de deux brigades blindées. À cela, pour des opérations spéciales, devaient s’ajouter trois groupes de commandos des Royal Marines. Toutes ces forces devaient débarquer au sud-est de la Sicile avec pour objectifs de libérer la partie est de l’île puis de capturer des points stratégiques tels Syracuse et Messine. Du côté américain, la VIIe Armée disposait d’une division aéroportée, d’une division blindée, de quatre divisions d’infanterie et d’un groupe de commandos. L’armée de Patton devait prendre d’assaut le sud de l’île à l’ouest des Britanniques et éventuellement libérer la partie ouest avec comme objectif Palerme. Dans les airs, près de 4,000 appareils alliés allaient s’assurer de la couverture, bien que le renseignement prévoyait une force d’opposition constituée d’environ 1,500 appareils ennemis dans ce théâtre.

En face, les stratèges germano-italiens devaient gérer les conditions suivantes. D’abord, ils n’avaient pas la maîtrise du ciel, ni de la mer. Ensuite, le refus obstiné d’Hitler d’évacuer ses troupes d’Afrique du Nord entraîna la perte de plusieurs divisions allemandes de bonne qualité. Il ne restait à la disposition des stratèges en Sicile qu’une dizaine de divisions italiennes de qualité et de loyauté douteuses ainsi que deux divisions allemandes qui elles, cependant, étaient fiables. Plus encore, les Alliés usèrent de manœuvres trompeuses faisant croire pendant un temps qu’un débarquement s’opérerait en Sardaigne.

Placez deux hommes qui se détestent dans la même pièce et forcez-les à travailler ensemble devant une carte de la Sicile et vous avez la combinaison Montgomery-Patton de l’été 1943. Un difficile tandem où les rivalités n’eurent d’égal que les exploits réalisés par leurs hommes sur le terrain.

Le débarquement et la campagne

10 juillet 1943. Des vents forts, cassants, et une mauvaise température furent littéralement désastreux pour la première opération aéroportée d’envergure menée par les Alliés. Chez les Britanniques, les 144 planeurs transportant leur 1st Airborne Brigade connurent toutes sortes de mésaventures. Seulement 54 purent se poser en Sicile tandis que les autres s’écrasent en Méditerranée, noyant la plupart des occupants. Du côté américain, les troupes aéroportées ne connurent guère plus de succès. Peu nombreux furent leurs parachutistes à avoir atterri dans la zone de largage, sans compter la quantité incroyable d’appareils abattus en plein vol par le tir ami.

En mer, les vents n’aidèrent pas non plus la flotte d’invasion, quoique dans l’ensemble, cette température hostile eut le seul avantage de relâcher quelque peu le niveau d’alerte des forces ennemies. Celles-ci furent brutalement réveillées par la canonnade de six cuirassés pendant que les rares unités aéroportées ayant pu se poser sur l’île entreprirent leurs manœuvres de harcèlement et de sabotage du dispositif défensif adverse en plus de nuire aux communications et à l’arrivée des renforts.

Pour les troupes au sol ayant à prendre les plages d’assaut, il nous apparaît que les Américains eurent beaucoup plus de difficultés, à tout le moins durant les premières heures de l’invasion. En effet, la VIIe Armée américaine rencontra une résistance plus soutenue, mais cela n’empêcha pas qu’à la fin de la journée du 10 juillet, les Américains tinrent un front large d’environ 65 kilomètres entre Licata et Scoglitti tandis que les Britanniques occupèrent une zone côtière partant de Pozallo jusqu’à Syracuse (voir la carte). Ce dernier succès, soit la prise intacte du port de Syracuse, apporta un peu de baume du côté britannique après le désastre dont furent victimes les troupes aéroportées.

Carte des opérations en Sicile à l’été de 1943 (cliquez pour agrandir). Nous avons encerclé en vert les points névralgiques qui donnèrent des difficultés aux forces alliées. La ligne de front en rouge représente le dispositif défensif germano-italien élaboré par le général allemand Hube au tournant de juillet-août 1943 qui, comme on le voit, repose autour du mont Etna et ferme la porte de Messine.

Malgré ces succès relatifs, il était clair que l’ennemi ne resterait pas là les bras croisés. En fait, les quelques forces allemandes en Sicile se remirent rapidement du choc initial et contre-attaquèrent à Gela et Licata. Elles furent difficilement repoussées par les Américains et elles parvinrent presque à les jeter à la mer dans ce secteur. Dans la zone britannique, Montgomery fut arrêté net devant Catania au pied du mont Etna et quelques unités canadiennes, après de durs combats, atteignirent Enna au centre du front le 20 juillet. Bref, les dix premières journées de la campagne sicilienne furent loin de se dérouler conformément aux prévisions et l’on craint même à un certain moment que l’ensemble du débarquement ne soit compromis étant donné les percées ennemies aux alentours de Gela. Une fois les troupes d’invasion remises de ce choc, par contre, la victoire était manifestement à portée de main pour les Alliés.

On sent d’ailleurs un tournant aux alentours du 22 juillet lorsque les troupes de Patton finirent par percer la partie ouest du front ennemi pour atteindre Palerme, dans ce qui apparaît comme une manœuvre éclair visant à déborder l’adversaire dans cette partie de l’île moins bien défendue. Aussitôt, la VIIe Armée fit demi-tour vers l’est, entraînant une vicieuse rivalité avec la VIIIe Armée britannique coincée à Catania afin de voir qui allait capturer Messine, l’objectif final de la conquête de la Sicile.

Peinture de David Pentland (Cranston Fine Arts) illustrant la contre-attaque allemande effectuée par l’un des bataillons de la Division Hermann-Goering contre la fragile tête-de-pont de la VIIe Armée américaine à Gela au tout début de l’invasion alliée. N’eut été de l’appui des canons de la marine, les Alliés auraient pu être rejetés à la mer dès le début des opérations en Sicile.

Chose certaine, dans l’immédiat, les Italiens se rendaient en masse. Un peu partout, la résistance fut la plupart du temps symbolique. Les Italiens avaient l’habitude de tirer quelques coups de feu puis de déposer rapidement les armes. Il en va de même pour les civils qui offrirent régulièrement des accueils chaleureux et dénoncèrent les éléments locaux de l’appareil politique fasciste.

Néanmoins, le commandement allié ne devait pas se laisser stratégiquement berner par l’effondrement des forces italiennes en Sicile. Bien au contraire, de leur côté, les Allemands étaient là et comptaient se battre. Le terrain fortement montagneux favorisait la défense et les Allemands étaient dirigés par l’excellent général Hans-Valentin Hube. Celui-ci plaça ses forces de manière à ce qu’elles défendent une série de lignes de front successives afin de maintenir ouvertes les voies de communication pour une retraite ordonnée le moment venu, puis de contre-attaquer avec des éléments blindés si le terrain était favorable.

Mais sachant qu’à terme il aurait à évacuer ses forces de Sicile, Hube élabora sa défense à partir de points névralgiques pour lesquels il demanda à ses forces une résistance soutenue. Parmi ces points, notons évidemment l’immense Mont Etna, qui ne peut être pris d’assaut de front et doit par conséquent être contourné. Ensuite, certaines localités comme Adrano et Troina devaient servir de remparts au sud-ouest et à l’ouest du mont Etna, sans oublier la municipalité de Catania au sud, qui complétait cette ceinture défensive et sur laquelle Montgomery et les Britanniques butaient depuis le début de l’invasion.

Le terrain, tel qu’il se présenta aux forces américaines devant Troina au début d’août 1943, avec le mont Etna en arrière-plan. Cette municipalité constituait un élément névralgique du dispositif défensif du général allemand Hube afin de barrer la route aux Alliés vers Messine. C’est au prix de lourdes pertes que les Américains parvinrent enfin à prendre cette localité qui finit par être évacuée en bon ordre par l’ennemi.

Par contre, une fois qu’Adrano tomba, la progression vers Messine fut facilitée et Montgomery avança vers l’objectif en contournant les deux flancs de la montagne volcanique. Après réflexion, il devint évident du côté allemand que la Sicile devra être abandonnée et l’idée d’évacuer les troupes vers l’Italie était à l’ordre du jour pour ne pas répéter le scénario catastrophique vécu en Tunisie il y a quelques mois.

C’est là qu’entre en scène le Generalfeldmarschall Albert Kesserling, le commandant en chef de tout le théâtre italien. Déterminé, comme nous le mentionnions, à ne pas voir se répéter le scénario tunisien, Kesserling en était à préparer un plan d’évacuation de ses meilleures forces de Sicile, et ce, en défiance directe des ordres d’Hitler. Pour ce faire, il concentra (sinon emprisonna) ses troupes dans le coin nord-est de la Sicile, puis il plaça plusieurs batteries de canons antiaériens des deux côtés du détroit de Messine, un détroit qui ne fait que quatre kilomètres de largeur à ses extrémités.

Alors que Kesserling s’occupait de cette tâche, les Alliés, comme obnubilés par l’immédiate situation au front, ne portèrent guère attention à la manœuvre. Ils poursuivirent une campagne qui s’apparenta carrément à une guerre d’usure. Montgomery avança péniblement, mais méthodiquement sur les deux flancs du mont Etna, tandis que les troupes de Patton connurent l’enfer devant Troina au début du mois d’août. La chute de cette localité permit enfin de débloquer l’impasse et Patton fonça en direction de Messine, qu’il atteignit en grande pompe quelques heures avant un Montgomery fort indigné.

Pendant que la coopération anglo-américaine fut minée par ce type de rivalités malsaines, Kesserling parvint à évacuer 40,000 soldats allemands et 60,000 soldats italiens vers le continent, en plus d’un matériel précieux tel des blindés. Tout cela, sans jamais avoir été trop inquiété par l’aviation alliée. Le succès de cette délicate opération eut des conséquences néfastes pour les Alliés, car en plus d’entraîner la mort future de milliers d’autres soldats, elle montra au grand jour des failles dans la coopération air-mer en matière de suprématie stratégique et tactique.

Au cours de la deuxième semaine d’août 1943, des dizaines de milliers de soldats germano-italiens purent évacuer la Sicile en toute tranquillité par le détroit de Messine et rejoindre ainsi le continent. Bien orchestré par le haut commandement allemand, cet exploit logistique s’explique par d’habiles combats d’arrière-garde qui surent ralentir des forces alliées déjà épuisées, en plus de profiter des lacunes dans la coopération air-mer pour lesquelles Anglais et Américains se jetèrent mutuellement le blâme. Au final, les forces de l’Axe purent se réorganiser et entreprendre la campagne d’Italie qui allait débuter en septembre.

Parlant de coopération, il est certain que la poussée de Patton vers Messine fut très discutable, et ce, autant d’un point de vue stratégique que politique. Certains diront que le général américain aurait dû attendre son homologue britannique afin d’avancer ensemble vers Messine pour mieux se protéger mutuellement au cours de la manœuvre. Cela aurait-il empêché Kesserling d’évacuer ses troupes? Rien n’est moins certain, car un nombre relativement faible de troupes allemandes parvint à mener un efficace combat défensif puis d’arrière-garde, offrant ainsi un rempart d’autant plus utile devant un contingent américain dont l’expérience restait à parfaire.

Sur ce point, l’accélération de l’avance de Patton vers Messine, objectif stratégique comme symbolique, reflète cette idée, voire cette impression, que nombre de militaires américains étaient fatigués du paternalisme britannique à leur égard. Les officiers britanniques avaient certes davantage d’expérience du combat, mais en même temps, les Américains désiraient voler de leurs propres ailes. Patton l’avait compris, comme il devait aussi rétablir le moral de son armée après le cuisant revers de la passe de Kasserine en février 1943, où les Américains avaient bien mal paru malgré les héroïsmes habituels livrés par quelques unités sur le terrain.

Conclusion

Le 17 août marqua donc la fin officielle de la campagne de Sicile qui dura 38 jours. La VIIe Armée américaine encaissa des pertes de 7,000 hommes et la VIIIe Armée britannique environ 9,000. Ces pertes sont strictement celles liées directement aux combats. Il faut ajouter celles attribuables à la maladie et à l’environnement immédiat, dont la chaleur fut par moment un ennemi encore plus cruel.

Pour leur part, les forces de l’Axe enregistrèrent pour la même période des pertes de 160,000 hommes, dont 30,000 Allemands, mais ces chiffres élevés représentent essentiellement des soldats italiens faits prisonniers.

Enfin, notons qu’en plus de sécuriser de nouvelles bases de lancement pour des offensives aériennes et terrestres, la conquête de la Sicile permit de protéger davantage les lignes de ravitaillement de la Méditerranée, de même que le canal de Suez. Politiquement, le désastre subi par l’armée italienne amena le roi Victor-Emmanuel III à ordonner l’arrestation de Mussolini, tandis que le maréchal Badoglio devait négocier un armistice avec les Alliés.

Mais les Allemands ne l’entendirent pas ainsi et ils attendirent les Alliés de pied ferme, cette fois dans la botte.

Photo de Robert Capa. Troina (Sicile), 1943.

La guerre amphibie

Introduction

Soldats canadiens du Royal 22e Régiment sur le point de débarquer sur une plage dans la région de Reggio (Italie, septembre 1943).

Par définition, la guerre amphibie consiste en la projection sur terre d’une puissance militaire quelconque venant de la mer. Le concept remonte à aussi loin que l’Antiquité, où le premier cas recensé avec certitude d’une invasion à partir de la mer fut celui de la bataille de Marathon au Ve siècle avant notre ère, puis la guerre amphibie fut aussi employée lors des phases initiales de la Première Guerre punique (261-241 av. J.-C.). D’autres contextes, comme ceux de l’invasion normande de l’Angleterre (1066) ou les tentatives mongoles d’envahir le Japon au XIIIe siècle, démontrèrent tout le potentiel et l’utilité de la guerre amphibie comme auxiliaire à la guerre navale dans son ensemble, et ce, même à des époques pré-modernes.

Ce fut quelques siècles plus tard après la période antique, donc vers l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), que les forces navales des puissances du monde commencèrent à s’organiser pour effectuer des opérations amphibies spécifiques. Cet état de fait coïncide avec la compétition qui régna alors entre les puissances européennes maritimes afin d’acquérir puis développer leurs empires coloniaux. À titre d’exemple, les Français levèrent leurs premières forces amphibies qu’étaient le Régiment de La Marine et le Royal-Vaisseaux au XVIIe siècle. Pour leur part, les Britanniques créèrent les Royal Marines en 1664, comme la Hollande eut son Korps Mariners l’année suivante. Bref, cette époque en fut une de levées et d’organisations d’unités amphibies associées à ce qu’il est convenu d’appeler de l’infanterie de marine. Leurs structures varièrent d’un pays à l’autre à travers l’Europe, mais l’idée centrale demeure, soit la disposition d’unités militaires capables de projeter leur puissance à partir de la mer.

Certains extraits de la tapisserie de Bayeux constituent une source documentaire exceptionnelle illustrant l'un des épisodes les plus connus des opérations amphibies de l'Histoire, à savoir l'invasion normande de l'Angleterre en 1066.

L’organisation de la stratégie amphibie (XVIIIe siècle)

L’attention consacrée aux opérations amphibies au XVIIIe siècle s’observa essentiellement parmi les nations européennes de l’hémisphère Ouest qui luttèrent entre elles lors d’affrontements quasi permanents entrecoupés de périodes de paix brèves et relatives. En 1740, l’Angleterre recruta et entraîna un régiment composé de colons d’Amérique du Nord afin qu’ils joignent une force totalisant 8,000 soldats professionnels pour s’emparer de la forteresse espagnole de Carthagène (Colombie). Ce contingent britannique parvint à sécuriser une tête de pont, le 9 mars 1741, mais il échoua au final, car cet assaut se transforma en une désastreuse campagne d’usure où les troupes britanniques furent coincées sur la plage. Au cours de l’été de 1742, l’offensive britannique contre les colonies espagnoles des Caraïbes n’alla pas plus loin, ce qui souleva des doutes, dans les esprits des analystes militaires de l’époque, sur l’efficacité des assauts amphibies tels qu’on les conçut alors.

Représentation du débarquement d'un contingent britannique en prévision de la bataille de Carthagène (Colombie, mars 1741).

Lorsque la Guerre de Succession d’Autriche s’étendit dans les colonies en 1744, l’Angleterre organisa une autre force d’infanterie coloniale afin de capturer la forteresse française de Louisbourg récemment construite, qui gardait alors l’embouchure du fleuve Saint-Laurent au Canada. Avec l’appui de la Royal Navy, une force d’assaut amphibie parvint à prendre pour un temps la forteresse le 17 juin 1745. Ce succès encouragea les partisans des expéditions amphibies, dont le plus notable fut probablement William Pitt, qui autorisa plusieurs expéditions amphibies au cours de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui suivit.

Cela nous amène à dire qu’au cours de la période caractérisée par la prédominance du bateau comme principal moyen de transport interurbain, du XVe au XIXe siècle, l’assaut amphibie demeura une méthode de guerre rudimentaire en comparaison à la sophistication de l’armement naval classique de l’époque. Souvent, les capitaines qui commandaient les grands bâtiments de guerre devaient faire face à des situations où il fallait intervenir rapidement sur terre. Mal entraînés pour ce type d’opérations amphibies, ces derniers devaient régulièrement improviser et constituer des groupes de combat pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, un capitaine pouvait rapidement mettre sur pied une force composée d’une partie des marins de son bâtiment, armées de mousquets et de baïonnettes, de mêmes que d’épées ou de coutelas. Si ce petit groupe ne parvenait pas à calmer le jeu, alors d’autres déploiements amphibies pouvaient être exécutés, selon ce que dictaient les circonstances du moment. Encore là, nous demeurons dans le domaine de l’improvisation. Notons que, lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis, une force d’assaut amphibie américaine improvisée put s’emparer de Fort Nassau aux Bahamas en 1776, mais une seconde tentative de projection de la puissance navale sur terre échoua misérablement dans le Maine en 1779.

Représentation du débarquement d'un contingent américain aux Bahamas en prévision de l'assaut contre Fort Nassau au printemps de 1776, dans le contexte du début de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Le concept au XIXe siècle

Le début du XIXe siècle fut caractérisé par les guerres napoléoniennes qui, par moment, prirent une tournure qui ne se limita pas uniquement aux champs de bataille européens. Cela fournit de nombreuses occasions aux généraux de l’époque de faire valoir la guerre amphibie, que ce soit les débarquements opérés par l’armée britannique en Espagne et aux Pays-Bas ou encore l’expédition de Napoléon en Égypte. Quelques décennies plus tard, dans le contexte de la guerre américano-mexicaine, les Américains débarquèrent avec succès des troupes à Vera Cruz en 1847 afin de les faire marcher jusque vers la capitale Mexico City.

En d’autres termes, la guerre amphibie fit toujours partie des plans stratégiques des généraux. On remarque que lors des deux conflits majeurs suivant les guerres napoléoniennes, elle fut employée à divers degrés. En effet, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), les forces françaises et britanniques alliées purent débarquer sans aucune opposition sur une plage à cinquante kilomètres au nord de Sébastopol puis, du 13 au 18 septembre 1854 uniquement, plus de 51,000 soldats franco-britanniques se trouvèrent sur le sol russe. Quelques années plus tard, lors de la Guerre civile américaine (1861-1865), les opérations amphibies ne reçurent pas l’attention qu’elles auraient méritée de la part des généraux de chaque camp, bien que des attaques d’envergure furent lancées de la mer, notamment contre Fort Fisher en Caroline du Nord (1864-1865). Dans ce dernier cas, les difficultés à prendre Fort Fisher résultèrent davantage de l’inertie du commandement que d’un manque d’expertise en guerre amphibie, car les délais excessifs et les pertes subies par les forces d’assaut firent mal paraître les généraux.

Représentation du débarquement des forces françaises dans la région de Sébastopol lors de la Guerre de Crimée en 1854. Ce déploiement par la mer de plus de 50,000 soldats franco-britanniques en l'espace de quelques jours constituait l'une des plus importantes opérations amphibies entreprises jusque-là.

Bref, à mesure qu’avançait le XIXe siècle, les dirigeants militaires ne pouvaient plus écarter l’importance de la guerre amphibie. Celle-ci connut une importance renouvelée dans le contexte de la montée en puissance de l’impérialisme en Europe, en particulier dans le dernier quart du siècle. Comme nous l’avons mentionné, les commandants des flottes navales durent à maintes reprises déployer sur terre des forces d’infanterie dans le but de mater des rébellions locales ou protéger la vie et la propriété des Européens blancs dans les colonies. Par moments, le nombre limité de troupes de marine se trouvant sur un bâtiment contraignit les amiraux à constituer des groupes de combat improvisés à partir d’éléments de plusieurs navires, pour ainsi former des bataillons, des régiments, voire des brigades. À la fin du XIXe siècle, certains penseurs militaires un peu plus visionnaires réalisèrent que l’improvisation n’avait plus sa place et qu’il fallait, par conséquent, étudier la faisabilité d’établir des unités d’infanterie entièrement dédiées aux opérations amphibies.

De Gallipoli à la Normandie (1914-1945)

L’éclatement de la Première Guerre mondiale offrit de nombreuses opportunités pour l’emploi de forces amphibies. Cependant, le désastre de la campagne de Gallipoli en 1915, dans lequel les forces alliées subirent des pertes avoisinant le quart de million de soldats, mit brutalement un frein à l’enthousiasme relatif aux opérations amphibies. Le premier constat qui fut alors dressé fut à l’effet que face à une défense côtière bien structurée, une force d’assaut venant de la mer ne pouvait l’emporter.

L’échec de la campagne de Gallipoli continua à hanter les esprits des stratèges navals de la période de l’entre-deux-guerres. Nombreux furent les officiers qui étudièrent cette campagne afin de comprendre pourquoi elle avait échoué. Ce fut notamment le cas au sein du Corps des Marines des États-Unis, qui conclut que chaque obstacle tendu par l’ennemi turc de l’époque aurait pu être contourné ou éliminé. Face à ces constats, les dirigeants des Marines effectuèrent également un important « lobbying » auprès de l’administration de l’armée et du corps politique afin de promouvoir l’importance de la guerre amphibie et de se voir accorder les ressources conséquentes. En fait, ils avaient un argument de taille à l’époque, soit celui voulant que l’armée américaine doive disposer de forces amphibies pour une éventuelle guerre contre le Japon, qui avait déjà démontré le potentiel de la manœuvre amphibie moderne lors de l’invasion de la Chine dans les années 1930.

Censé porter un coup fatal à la Turquie, le débarquement de Gallipoli au printemps de 1915 se transforma rapidement en une brutale guerre d'usure où le terrain, la maladie, les carences en ravitaillement et la résistance ennemie obligèrent les Alliés à évacuer ces plages qu'ils avaient occupé pendant près d'un an. Ce désastre, qui remit en question la pertinence même de la guerre amphibie, fit l'objet d'études de la part des stratèges militaires de la période de l'entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale qui éclata par la suite est généralement considérée comme une sorte d’« Âge d’Or » de la guerre amphibie. Dès le début des affrontements dans le Pacifique, à titre d’exemple, les forces navales et terrestres japonaises s’emparèrent des îles composant les Indes néerlandaises (Indonésie) et des Philippines. Par ailleurs, les forces nippones contraignirent les Britanniques en Malaisie et à Singapour à capituler, ce qui démontra la redoutable efficacité de l’habile coopération des forces navales et terrestres à des fins d’opérations amphibies. Jusqu’en 1942 du moins, les forces japonaises opérèrent en toute impunité dans le Pacifique, jusqu’au moment où les États-Unis débutèrent à leur tour des opérations amphibies de reconquêtes des îles perdues dans le sud de l’océan. Ces assauts permirent aux forces américaines d’établir des bases avancées avant d’entreprendre la reconquête d’autres îles plus au nord, pour ainsi s’approcher du Japon. De 1943 à 1945, on assista à de violents combats entre les forces japonaises et américaines, où chaque bastion nippon localisé sur chaque île devait être pris d’assaut un par un, par une force arrivant massivement de la mer.

Cependant, la plus grande opération amphibie de la guerre eut lieu sur le littoral européen. Notons auparavant qu’en 1942, une première tentative de raid contre la ville de Dieppe sur la Manche tourna au désastre avec plus de 3,350 soldats anglo-canadiens tombés sur les 5,000 engagés le 19 août. À l’automne, les forces navales américano-britanniques débarquèrent plus de 100,000 soldats sur les côtes afin d’asséner un coup aux forces allemandes et italiennes opérant en Afrique du Nord. Toujours en Méditerranée, l’année 1943 vit le débarquement de forces amphibies alliées en Sicile, comme les Américains tentèrent un assaut amphibie plus ou moins réussi à Anzio (Italie) au début de 1944.

Événement incontournable de l'Histoire, le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 vit l'apogée de la guerre amphibie. Bien qu'environ 175,000 soldats furent débarqués en quelques heures sous le feu ennemi, il est important de retenir que cette opération demeure en soi un exploit logistique ayant peu d'équivalents.

Par contre, la plus importante opération amphibie de l’Histoire fut lancée le 6 juin 1944 sur les côtes de la Normandie. Cette fois, les Alliés avaient fait précéder l’assaut par un largage de trois divisions aéroportées suivies de la principale invasion consistant en 4,000 navires transportant environ 175,000 soldats. Plus de 600 destroyers, croiseurs et cuirassés appuyèrent également cet assaut. Deux mois plus tard, les côtes françaises subirent une autre invasion, cette fois au sud du pays, où l’équivalent de deux corps d’armée prit d’assaut les plages sans rencontrer de résistance sérieuse. Ultimement, ces forces d’invasions arrivées par la mer parvinrent à repousser l’armée allemande de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’au moment de la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

À l’âge atomique

Les opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale avaient démontré que les militaires de l’époque disposaient de la technologie et des tactiques requises afin de prendre d’assaut un territoire occupé par l’ennemi, et ce, à partir de l’environnement souvent incertain qu’est la mer. Malgré tout, la fin brutale des hostilités par l’éclatement de deux bombes atomiques suscita de profondes remises en question sur la pertinence d’entretenir de larges forces armées, ce qui signifia du coup la pertinence de maintenir des forces spécialisées dans les opérations amphibies. Est-ce que ce type d’assaut relèverait désormais de l’anachronisme? C’était du moins l’opinion des partisans de l’offensive aérienne, dont nombreux sont ceux qui, à notre avis, croient toujours que seule l’aviation remporte les batailles de l’ère moderne.

Opération risquée et audacieuse, le débarquement des troupes américaines à Inchon en 1950 constitua un événement important de la Guerre de Corée, en forçant ultimement le repli de l'armée nord-coréenne au-dela du 38e parallèle.

Le débat reste ouvert, mais notons qu’au cours des premiers mois de la Guerre de Corée, alors que les forces sud-coréennes et celles des Nations-Unies se repliaient pour n’occuper qu’une petite poche défensive dans le sud de la péninsule, le général Douglas MacArthur avait envisagé une opération amphibie afin de briser l’élan offensif des communistes. Le 15 septembre 1950, les États-Unis débarquèrent une division de Marines à Inchon, le port de mer situé non loin à l’ouest de Séoul. De concert avec leurs alliés sud-coréens, les Américains purent reprendre Séoul et repousser les agresseurs au nord, au-delà du 38e parallèle.

Dans les années 1960 et 1970, alors que la Guerre froide vit de nombreuses tensions entre les blocs idéologiques, les gouvernements de chaque camp envisagèrent le recours aux forces amphibies pour une variété de scénarios. Par exemple, la Chine crut bon de former des troupes amphibies, dans l’espoir de reprendre l’île de Taiwan, même si cette invasion ne se matérialisa jamais. Pour leur part, les forces amphibies américaines se déployèrent pour répondre à une variété de situations de menaces aux intérêts des États-Unis ou pour le maintien de la paix. La plus significative de ces missions se transforma en une amère campagne lors de la guerre du Vietnam, où des forces spéciales s’illustrèrent en plusieurs lieux afin d’appuyer d’autres forces américaines ou celles de la République du Vietnam (Sud). Du côté de l’URSS, le haut commandement soviétique décida d’abolir en 1959 la branche de la marine spécialisée dans les opérations amphibies, mais il revint sur sa décision en réactivant un corps d’infanterie navale en 1963.

Dans un environnement où nombreux sont les fleuves, les rivières, les canaux et autres deltas, les embarcations navales furent parties intégrantes des opérations amphibies menées quotidiennement lors de la Guerre du Vietnam.

La guerre amphibie: un avenir incertain?

L’intérêt pour le recours aux opérations amphibies fut renouvelé (ou redécouvert) lorsque la Grande-Bretagne voulut reprendre les îles Falkland perdues à la suite de l’invasion par les forces argentines en 1982. Bien qu’ayant été un succès, surtout face à un adversaire qui n’était pas reconnu pour être une puissance militaire majeure, l’opération démontra que, sans un appui aérien suffisant et sans navires spécialement conçus pour ce type d’opérations, l’idée même d’un assaut amphibie demeurait dépendante des ressources lui étant consacrées.

Lors de la décennie suivante, la montée inexorable des tensions au Moyen-Orient, notamment dans la région autour du Golfe Persique, devint de plus en plus préoccupante pour les gouvernements occidentaux, si bien que les Américains eurent recours à certaines reprises à des opérations amphibies pour influencer le cours des événements. Pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991), des forces amphibies américaines présentes dans les eaux non loin des côtes koweïtiennes avaient fini par persuader le haut commandement irakien qu’une invasion du Koweït occupé était fort probable. Ainsi, les Irakiens déployèrent l’essentiel de leurs forces blindées en prévision de cet assaut qui ne se matérialisa jamais, tandis que les Alliés contournèrent le Koweït par l’ouest pour envahir l’Irak et ainsi prendre l’ennemi à revers. Enfin, notons que lors de la seconde guerre contre l’Irak en 2003, un corps expéditionnaire de Marines fut déployé sur le flanc droit du front d’invasion américain et ces forces amphibies contribuèrent à la capture de la capitale irakienne de Bagdad.

En conclusion, mentionnons que depuis 1945, les avancées technologiques dans la marine, en particulier cette capacité à déployer rapidement des troupes au sol, le tout combiné à l’amélioration des tactiques de l’infanterie, ont fait en sorte que l’utilité de l’arme amphibie ne semble plus remise en question dans les esprits des commandants militaires du XXIe siècle. Bien entendu, seules les grandes puissances militaires peuvent entretenir, voire se payer le luxe de maintenir de telles forces spécialisées, mais le fait demeure qu’elles sont désormais parties intégrantes de l’ordre de bataille de ces puissances pour les guerres à venir.

À l'instar d'autres branches de l'armée, les coûts d'entretien d'unités amphibies spécialisées est élevé, mais certaines puissances plaident pour leur maintien par le fait que les guerres du XXIe siècle justifieront à nouveau leur utilisation, selon le type d'opérations à exécuter.