Catégorie : Le monde militaire

La guerre économique

Introduction

Ce qu’on appelle la guerre économique consiste en l’utilisation de toutes formes de coercitions économiques pour vaincre un ennemi. Selon les circonstances, il peut s’agir d’une stratégie directe ou indirecte, mais qui demeure une composante intégrale dans la conduite des opérations militaires depuis des temps immémoriaux. À une époque plus ancienne, la guerre économique revêtit certaines constituantes tel le contrôle de la chasse, des pâturages et des terres agricoles. La guerre économique put voir également les belligérants tenter de contrôler les sources d’approvisionnement en eau, les ports maritimes, les cols de montagnes, bref, toutes locations vitales à la bonne marche du commerce et qui devinrent à leur tour des moyens et des enjeux de la lutte armée collective. De plus, à mesure que l’Homme maîtrisa certaines ressources comme le bronze, le fer et l’or, celles-ci devinrent également des enjeux et des moyens d’achever les objectifs politico-militaires des premières civilisations. Ces dernières ressources permirent de fabriquer et d’acheter des armes, tout comme une pénurie ou une faible réserve de ces matériaux affectèrent l’effort de guerre.

L’économie: une arme ancienne

Durant l’Antiquité, les Romains et les Carthaginois s’affrontèrent lors de trois guerres majeures dans lesquelles chaque camp chercha la domination économique dans la Méditerranée. Mis à part les batailles rangées, chaque belligérant voulut perturber le commerce de l’autre en s’efforçant de désorganiser son économie. En perdant certains territoires stratégiques aux périphéries de leur empire, les Carthaginois perdirent du coup leur viabilité économique, ce qui les affaiblit grandement dans leur lutte à finir contre Rome. D’un autre côté, en vertu d’une habile combinaison de sa force économique et de sa puissance militaire, Rome put établir sa célèbre Pax Romana qui dura plusieurs siècles. D’une certaine manière, les Romains préférèrent, autant que possible, atteindre leurs objectifs politiques et économiques par la voie diplomatique.

Plus tard, la division de l’Empire romain en deux parties (est et ouest) devint inévitable, étant donné l’immensité du territoire à administrer, ne serait-ce que d’un strict point de vue économique. Cependant, le choix de Constantinople sur le Bosphore, à titre de capitale de la partie orientale, ne fut pas le fruit du hasard. En effet, la ville se situa à cheval sur un point de passage obligé pour le trafic commercial entre les Mers Noire et Méditerranéenne. Pendant environ mille ans, l’Empire byzantin put largement garnir ses coffres publics, justement en imposant des droits de passage aux commerçants qui utilisèrent le détroit stratégique du Bosphore. À l’instar de ce qui se passa dans la partie occidentale du défunt Empire romain, une désintégration lente et progressive affecta l’Empire byzantin, ce qui amena parallèlement un décroissement de sa vitalité économique. Les Turcs conquirent donc Constantinople en 1453 et prirent le contrôle d’importantes routes commerciales où transigèrent quantité d’épices et de soies, et ce, pendant environ cinq cents ans. Inversement, le déclin de la puissance de Rome à l’ouest mena à de nouveaux conflits d’ordre économique, que ce soit pour la possession des pâturages, voire même le contrôle des zones de piraterie.

Le théâtre des opérations à l'époque des guerres puniques entre Rome et Carthage. L'objectif: assurer la domination dans la Méditerranée.

La guerre économique à l’âge des empires

Cependant, à mesure que les États devinrent plus sophistiqués, ainsi en alla-t-il de la nature de la guerre économique. À titre d’exemple, à mesure que les pays de l’Ouest s’industrialisèrent, la demande pour des matières premières alla croissant et elle permit de créer des infrastructures économiques. Plus important, la Révolution industrielle accrut la puissance de certains pays comme l’Angleterre et la France, ce qui eut un impact direct sur leur rivalité économique.

Généralement, l’état de la recherche sur la guerre économique moderne situe le début de celle-ci à l’époque napoléonienne. Lorsqu’elle joignit les rangs de la Coalition contre les forces de Napoléon, l’Angleterre dirigea immédiatement une guerre économique contre la France et ses alliés. L’Angleterre le fit non seulement pour priver ses ennemis des matières premières nécessaires à leur effort de guerre, mais aussi pour anéantir le commerce français et permettre à Londres de monopoliser le commerce mondial par le contrôle des voies maritimes à l’aide de sa flotte. Qui plus est, toujours à l’ère napoléonienne, l’industrie textile de l’Angleterre inonda le continent européen de ses produits fabriqués à un rythme effarant, comme conséquence de cette Révolution industrielle et de ses effets sur l’évolution du capitalisme.

Le Système continental de Napoléon et le blocus naval du continent par l'Angleterre s'inscrivirent au coeur des enjeux de ces longues années de luttes armées qui troublèrent l'Europe au début du XIXe siècle.

Dans le but de contrer le blocus économique imposé à la France, Napoléon Bonaparte émit le Décret de Berlin en 1806, suivi du Décret de Milan l’année suivante, dans lesquels tous les produits britanniques seraient bannis du continent, en plus de prendre des actions contre quelconques tiers partis qui ne respecteraient pas ces avis. Non sans surprise, les décrets de 1806-1807 furent des plus impopulaires dans les nations européennes qui dépendirent du commerce extérieur pour soutenir leurs économies, si bien qu’ils constituèrent un important contentieux entre la France et la Russie. Cette dernière fut envahie en 1812, entre autres parce qu’elle refusa d’adhérer au Système continental imposé par l’empereur français.

Pendant la majorité du XIXe siècle, et suivant la chute de Napoléon, l’Europe et le reste du monde entamèrent une période de relative stabilité, bien que l’on vit poindre de nombreux conflits dans la course folle visant à s’accaparer des colonies et leurs marchés concomitants. À la fin de ce siècle, le déclenchement de la Révolution industrielle en Allemagne créa une intense rivalité entre Berlin et Londres. En effet, l’Allemagne parvint à chasser l’Angleterre de plusieurs marchés lucratifs à travers le monde. Cette rivalité économique et coloniale constitue en elle-même l’une des causes du déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les systèmes d’alliances et les nationalismes exacerbés de l’époque.

En août 1914, les Britanniques n’hésitèrent pas à entamer une guerre économique contre l’Allemagne en lui imposant un blocus naval, tout comme l’Allemagne répondit à cette stratégique en demandant à ses sous-marins d’en faire de même autour des îles Britanniques. D’une certaine façon, cela constitua une approche moderne à la guerre de course (où des navires privés embauchés par l’État faisaient la guerre au commerce ennemi), en faisant la guerre à l’économie de l’adversaire, toujours dans l’espoir d’affaiblir l’effort de guerre des belligérants. Dans ce contexte, et un peu à l’instar de ce que vécut la France de Napoléon, l’Allemagne fut davantage autosuffisante que l’Angleterre, qui dépendit virtuellement de ses importations dans tout ce que consommaient ses citoyens. Malgré cela, après quatre longues années de lutte acharnée, l’Angleterre battit l’Allemagne, mais seulement avec la précieuse assistance des États-Unis, qui entrèrent en guerre en 1917.

L'argent étant le nerf de la guerre, il fallut déstabiliser l'économie et le commerce de l'adversaire. Par conséquent, les deux guerres mondiales virent une utilisation massive de l'arme sous-marine par les belligérants contre les marines marchandes chargées de transporter les ressources nécessaires à l'effort de guerre.

À l’époque des idéologies

Vingt ans plus tard, le monde assista au début de la Seconde Guerre mondiale, qui fut essentiellement une guerre économique conduite par la strangulation navale et la puissance aérienne stratégique. En Asie, les Japonais cherchèrent à étendre leur empire afin d’acquérir des matières premières essentielles à l’industrie, tandis que les Allemands furent également attirés par les richesses de l’Europe de l’Est, notamment le grain et le pétrole. Une fois encore, cette guerre vit les îles Britanniques en état de siège par les sous-marins allemands alors que dans le Pacifique, la force sous-marine américaine harcela en permanence la marine marchande japonaise. À la fin des hostilités, la flotte marchande japonaise fut carrément anéantie, tandis que les infrastructures industrielles de l’Allemagne tombèrent en ruines. N’eut été du Plan Marshall, il est probable que l’Allemagne n’aurait jamais pu rétablir rapidement ses infrastructures industrielles au lendemain du conflit.

Quant à la Guerre froide, qui divisa pendant 45 ans les anciens vainqueurs de l’Allemagne, celle-ci est souvent perçue comme un conflit purement idéologique, mais elle fut également une lutte dans laquelle s’affrontèrent des systèmes économiques radicalement différents et en compétition : le capitalisme et le communisme. Chacun chercha à obtenir le contrôle des ressources planétaires afin de soutenir son économie et ainsi prouver la viabilité, sinon la crédibilité de son système. Éventuellement, l’Histoire démontra que les États-Unis possédèrent une économie supérieure à celle de l’Union soviétique, si bien que cette dernière ne put s’en remettre et l’empire communiste dirigé par Moscou finit par se désintégrer de l’intérieur.

Dans cet ordre d’idée, la démarcation entre la compétition économique, la coercition et la guerre peut être mince, tout comme le niveau avec lequel une nation est affectée par des pressions économiques peut varier grandement. À titre d’exemple, la guerre économique fut inefficace contre le Nord Vietnam, entre autres parce que le peuple accepta le conflit et il parvint à abaisser son niveau de vie, à tel point que cela dépassa les prévisions des stratèges américains. Dans d’autres cas, les États-Unis et certains de leurs partenaires occidentaux eurent recours à des sanctions économiques aux résultats mitigés, notamment lorsqu’il s’agit de mettre de la pression sur le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de forcer le départ de Fidel Castro à Cuba, de limiter la prolifération d’armes nucléaires ou pour atteindre d’autres objectifs stratégiques.

Bien qu'étant respectivement assis sur des bombes à retardement, les superpuissances de la Guerre froide s'affrontèrent aussi par l'entremise de l'arme économique, ne serait-ce que pour démontrer lequel des systèmes (capitaliste ou communiste) allait en sortir vainqueur.

Conclusion

En guise de conclusion, nous aimerions apporter une courte réflexion sur un cas de figure relativement récent, celui de l’Irak. D’une part, la Première Guerre du Golfe de 1991 fut livrée en partie pour des raisons économiques, dans la mesure où il fut impensable que l’Irak d’alors contrôle la majorité des champs pétrolifères mondiaux en détenant en « otage » les puissances occidentales. Il est vrai que la guerre fut menée sur un champ de bataille, mais ce conflit en fut un de nature économique, dans lequel les capacités industrielles écrasantes des puissances occidentales, combinées à un objectif stratégique limité (expulser les forces irakiennes du Koweït), permirent de prédire à coup sûr l’issue finale.

D’autre part, avec son objectif beaucoup plus ambitieux de changer le régime politique irakien, la Seconde Guerre du Golfe qui débuta en 2003 obligea les puissances occidentales belligérantes (États-Unis et Angleterre) à s’engager à plus long terme afin de restructurer l’économie du pays. Ici, l’idée consiste à utiliser l’arme économique (la remise sur rails de l’économie irakienne) à des fins défensives, dans l’espoir de contrer la montée du terrorisme et de l’intégrisme religieux. Encore là, rien ne garantit que cette stratégique aura fonctionné à terme. C’est peut-être la seconde génération d’Irakiens qui en percevra davantage les effets.

Ainsi, la guerre économique peut être une arme à double tranchant, mais qui repose sur un élément fondamental de la stratégie militaire : la volonté de chaque camp de poursuivre ou d’arrêter la lutte.

Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.

La conscription : petite histoire d’un mal nécessaire

Introduction

La conscription est une forme de service militaire dans laquelle l’État requiert qu’un pourcentage d’hommes serve dans l’armée sous peine de conséquences légales. De prime abord, la conscription comprend certains avantages pour les États qui y ont recours. D’abord, étant donné que les hommes sont obligés de servir sous les drapeaux, il n’y a pas de raisons de dépenser sans compter afin d’améliorer leurs conditions. Ainsi, la conscription constitue pour l’État un procédé de recrutement beaucoup plus abordable que l’embauche de mercenaires étrangers ou le recours aux volontaires (ce dernier système obligeant l’État à rendre le service militaire suffisamment attrayant, ce qui le rend plus cher par définition).

Par ailleurs, la conscription permet de lever de grandes armées en un temps relativement court, mais souvent au coût d’un affaiblissement de l’économie civile, puisqu’une quantité non négligeable d’hommes en âge de travailler est retirée des secteurs névralgiques (ex: industries, fermes…). Devant cette contrainte, la conscription est généralement en vigueur dans les États aux prises avec des ennemis potentiels à leurs frontières. Au-delà de la nécessité stratégique, des États aux frontières pacifiques (ou dont la géographie sert d’effet dissuasif) comme l’Angleterre, le Canada et les États-Unis tendent à utiliser la conscription en situation d’urgence uniquement.

Administrer la contrainte

Cela étant, la conscription comprend des désavantages, soit des inconvénients qui semblent plus facilement perceptibles que les avantages précédemment évoqués. Premièrement, puisque les hommes sont contraints de servir, ceux-ci peuvent être imprégnés d’un degré de motivation relativement bas et qui peut avoir pour conséquence un taux de désertion plus élevé que dans les rangs volontaires ou mercenaires. Ce problème est particulièrement sensible lorsque les hommes ne ressentent pas d’attachement patriotique avec l’institution militaire dans laquelle ils servent, comme ce fut le cas dans la Russie tsariste, dans les parties non allemandes de l’Empire austro-hongrois et dans le sud de l’Italie, pour ne citer que ces exemples. Deuxièmement, les armées du temps de paix forgées à travers la conscription ne disposent pas des mêmes habiletés que dans les forces professionnelles. Cela dit, nombreux sont les officiers supérieurs des armées professionnelles qui ne cachent pas leurs doutes quant à l’efficacité des forces conscrites.

Bien entendu, la conscription revêt prioritairement une dimension militaire, mais elle peut aussi avoir des finalités politiques. Par exemple, la conscription fut régulièrement employée dans les États désireux d’utiliser l’armée pour inculquer aux citoyens des valeurs nationalistes. Dans ce contexte, plusieurs États ou empires multiethniques eurent recours à la conscription comme opportunité d’enseigner aux jeunes hommes les vertus de la langue, des traditions et des coutumes nationales. L’objectif premier étant d’infuser du patriotisme (ou du moins une loyauté minimale) à l’intérieur des rangs composés de conscrits issus de minorités ethniques ou religieuses.

L'intégration de conscrits dans une armée polyglotte comme celle du défunt empire austro-hongrois posa de nombreux défis aux militaires professionnels chargés de transformer ces civils en soldats.

Dans plusieurs cas, l’imposition de la conscription se retourna contre ses initiateurs, parce que les jeunes hommes issus des groupes minoritaires pestèrent contre la discipline militaire imposée par les officiers et les sous-officiers issus du groupe ethnique majoritaire. Dans quelques États de l’Europe de l’Est, certains officiers allèrent même jusqu’à embaucher les services de leurs conscrits subordonnés afin d’effectuer à bon marché des travaux agricoles sur leurs domaines. Dans d’autres cas, la hargne des conscrits résulta du fait que l’instruction militaire fut prodiguée dans la langue nationale officielle (qui souvent ne fut pas la leur), bien qu’elle put parfois être traduite dans les dialectes locaux par des sous-officiers polyglottes.

Par conséquent, l’inculcation de sentiments patriotiques par la conscription connut des résultats mitigés dans les meilleurs cas. En d’autres circonstances, le service militaire obligatoire put servir à légitimer ou à politiser l’armée. D’ailleurs, certains socialistes français comme Jean Jaurès argumentèrent à l’effet qu’une armée du temps de paix composée de conscrits serait plus représentative de la société qu’une armée professionnelle et, pour cette raison, elle ne constituerait pas une menace pour le régime républicain. Fait intéressant, en Chine, Mao Zedong y alla d’un argumentaire similaire en affirmant que la conscription en vigueur dans l’Armée populaire de libération représentait carrément le peuple en armes et que cette armée le défendrait jusqu’à la fin.

Le précédent français

Sous le Directoire, Jean-Baptiste, comte Jourdan, fit adopter une loi sur la conscription qui rendit le service militaire obligatoire. Cette loi inspirera nombre d'États européens à prendre la même voie dans les décennies suivantes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le système de conscription apparut dans la France révolutionnaire avec l’adoption de la Loi Jourdan en 1798. En fait, la loi obligea tous les jeunes hommes en état de porter les armes à s’enregistrer auprès de l’administration gouvernementale locale. Ce faisant, le gouvernement fit connaître ses besoins d’effectifs en publiant ses quotas de jeunes hommes à enrôler à partir de listes qui lui furent préalablement soumises. Ce système hérité de la Révolution donna ensuite à Napoléon plus de deux millions d’hommes entre 1798 et 1815.

Le modèle français constitua un précédent, en ce sens où il lia le service militaire au nationalisme grandissant en Europe, à mesure que les tensions continentales prirent de l’ampleur pendant le XIXe siècle. Dans certains États, notamment en Allemagne, des officiers s’opposèrent à la conscription sur la base qu’elle amènerait la création d’une armée si grande que ses soldats devraient être encadrés par des gens non issus de la noblesse afin de combler la demande d’officiers. Dans d’autres pays, comme en France et aux États-Unis, les opposants au service militaire obligatoire prétendirent que celui-ci aurait un effet dévastateur sur le moral des hommes exposés à la dure vie des casernes.

Qu’elle plaise ou non, et en particulier dans le contexte européen au tournant du XXe siècle, la conscription demeura la méthode de recrutement de soldats privilégiée par les États, tant pour les forces de réserve que dans les armées de métier. Pendant la Première Guerre mondiale, la demande croissante d’effectifs militaires mit les belligérants devant la contrainte évoquée en introduction, soit celle de fournir à l’armée les hommes dont elle a besoin en affectant le moins possible la production industrielle. Ainsi, les États découvrirent que certains hommes seraient effectivement plus utiles dans les usines, les fermes et les mines que sur les champs de bataille. En clair, certaines catégories de travailleurs qualifiés pourraient voir leurs effectifs exemptés de la conscription. On pense entre autres aux mineurs, aux cheminots, aux fermiers et ouvriers métallurgistes.

Bien entendu, ce ne furent pas tous les travailleurs évoluant dans ces catégories qui furent exemptés du service militaire obligatoire, mais les belligérants durent rationaliser l’utilisation de leur main-d’œuvre respective, et ce, dès le début des hostilités. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, cette nation réalisa qu’en l’absence d’un système de gestion plus rationnelle de la main-d’œuvre, une large partie de ses travailleurs qualifiés irait rejoindre les rangs de l’armée. Le problème était d’autant plus épineux dans la Grande-Bretagne, car le pays était l’une des rares puissances à ne pas avoir recouru à la conscription avant la guerre, si bien que le déséquilibre initial de la répartition entre les effectifs militaires et industriels s’en trouva accru.

Contrôler les paramètres de la conscription

Pour leur part, les Américains tirèrent des leçons de l’expérience britannique. Lors de leur entrée en guerre en 1917, ils introduisirent un service sélectif visant à accorder des reports (et non des exemptions) aux hommes dont les compétences professionnelles furent jugées indispensables au bon fonctionnement de l’économie civile. De plus, le service sélectif établit un précédent, à savoir que la conscription à l’américaine ne signifia pas le service universel. Intéressant en apparence, le système de reports engendra maintes tensions dans la société américaine, au-delà de la traditionnelle question des objecteurs de conscience maintes fois étudiée. D’une certaine manière, le système était coercitif, dans la mesure où les travailleurs qualifiés (non conscrits) pourraient perdre certains privilèges, dont le droit de faire la grève. En effet, le gouvernement pouvait les menacer de révoquer le report si une telle situation se produisait. Cela s’observa aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le secteur minier.

Cependant, le cas américain fut loin d’être unique. On observa des situations semblables en France et en Israël, où les systèmes de reports de ces États suscitèrent également des controverses. Un autre exemple intéressant est celui de la société américaine lors de la Guerre du Vietnam. Le gouvernement de l’époque autorisa non pas des reports, mais des exemptions à certaines catégories de citoyens en âge de porter les armes, comme aux étudiants des collèges. Cette dernière mesure provoqua à son tour une controverse dans l’esprit de ceux qui accusèrent l’État de privilégier certaines classes de citoyens et de groupes ethniques au détriment des autres. Certaines tentatives d’instaurer un système de loterie prétendument plus équitable (basé entre autres sur le jour d’anniversaire des candidats) ne purent apaiser les tensions, si bien que les États-Unis abandonnèrent finalement la conscription en 1973.

Dans le cadre de l'imposition de la conscription du type du service sélectif de 1917, des citoyens américains font la queue en réponse à l'appel des autorités militaires à Hawaii.

En dépit de tous ces problèmes, le service militaire obligatoire guida les gouvernements des puissances majeures dans la gestion de leur main-d’œuvre militaire, que ce soit lors des guerres mondiales ou pendant la Guerre froide. Même des États traditionnellement anti-conscriptionnistes comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en vinrent à recourir à cette mesure de recrutement. Dans ce contexte, la mise en place de la conscription contraignit certains jeunes hommes à « devancer l’appel », c’est-à-dire à s’enrôler volontairement afin de minimalement contrôler certains paramètres comme le moment de l’enrôlement, la branche dans laquelle ils souhaitèrent servir et, dans quelques cas, le choix des camarades avec lesquels ils partirent à la guerre. Pour ce dernier élément, l’implantation de la conscription en Grande-Bretagne amena la levée des Pal’s Battalions (Bataillons de copains) pendant la Première Guerre mondiale, où les autorités militaires promirent aux enrôlés volontaires une « chance » de servir avec leurs parents et amis pour la durée du conflit.

Une autre manière d’atténuer les effets négatifs de la conscription sur le moral des jeunes hommes consiste, comme nous l’avons évoqué, à choisir la branche dans laquelle le service sera accompli. Paradoxalement, la conscription en vigueur aux États-Unis dans la période allant de 1948 à 1973 stimula les enrôlements dans l’aviation et dans la marine. Ces deux branches ne souhaitaient pas avoir de conscrits dans leurs rangs, mais elles comptaient sur des hommes qui, à la limite, étaient résignés et surtout soucieux de ne pas servir dans l’armée de terre.

La fin du service militaire obligatoire aux États-Unis mit automatiquement un terme à ce pernicieux système de « volontaires-conscrits motivés », que les Américains appelèrent péjorativement les Draft-motivated Volunteers. D’autres nations ne furent pas exemptes de tels systèmes de recrutement pour le moins étrange. Au Canada, on pense notamment à l’adoption en 1940 de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui autorisa le gouvernement à enrôler de force de jeunes hommes, sous condition qu’ils ne serviraient pas outre-mer. Ces enrôlés furent surnommés les Zombies, ce qui n’aida en rien à la réputation de ces hommes, du système et, pire encore, cela amena une situation des plus étranges. À la fin de la guerre de 1939-1945, le Canada compta théoriquement trois catégories de soldats : des enrôlés volontaires, des enrôlés par la LMRN et des conscrits (suite à l’implantation effective de la conscription à l’automne de 1944).

Conclusion

Selon les époques et les contextes, la conscription suscita la controverse, comme le témoigne clairement cette affiche américaine pendant la Guerre du Vietnam.

Pour conclure, nous pouvons simplement ajouter qu’à une époque où la technologie rend le travail du soldat de plus en plus complexe (ce qui nécessite une formation continue à grands frais), la conscription ne semble plus être une méthode de recrutement privilégiée par les gouvernements des grandes puissances. La sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé.

Combinés à la chute de l’Union soviétique, ces nouveaux développements expliquent en partie le déclin de la conscription dans la plupart des pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Ils expliquent également pourquoi la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats.

La sécurité collective

Introduction

La sécurité collective telle perçue dans cette caricature du XIXe siècle.

Le concept de la sécurité collective réfère à un alignement en temps de paix de nations aux fins de défense mutuelle. La sécurité collective repose sur le principe que tous les États membres soient tenus de se prêter une assistance militaire si l’un d’eux faisant partie du pacte est attaqué ou menacé par une puissance étrangère. De plus, le second principe de la sécurité collective réside en la garantie que les États membres s’engagent à ne pas déclarer la guerre à quelconque État adhérant au pacte en question.

Ce qui distingue la sécurité collective d’alliances régionales classiques est que la menace est plus ou moins bien définie dans le premier cas. En effet, la menace ne porte aucun nom. Elle est diffuse, incertaine, si bien que la sécurité collective peut en venir à inclure des États membres qui, sans qu’on le dise haut et fort, représentent la menace aux yeux de tous. La sécurité collective vise donc une adhésion inclusive élargie, la prévention des conflits par le biais de consultations et la dissuasion, en faisant miroiter la perspective d’une réponse militaire forte en cas de violation. La Ligue des Nations et les Nations-Unies constituent dans leur finalité des exemples de sécurité collective, bien que les conditions d’alignement soient différentes selon les contextes.

Les origines de la sécurité collective : le système bismarckien

C’est ainsi que, d’une part, la défense collective représente une formation traditionnelle d’alliances militaires où les États s’engagent à se défendre mutuellement en cas d’attaque contre n’importe lequel des membres de ladite alliance. Cette dernière est caractérisée par des préparatifs militaires tangibles en vue de la défense collective, de même qu’aux fins de dissuasion. Pour les uns, la défense collective engendre des résultats positifs, en ce sens où elle entretiendrait un état de paix, mais il est important de préciser que cette détente demeure relative. Cette forme de détente se concrétise au prix d’un accroissement des tensions, comme elle peut déclencher une course aux armements et maintenir les États dans une situation d’incertitude quasi permanente.

D’autre part, la sécurité collective (ou coopérative) est radicalement différente, en ce sens où elle part du principe qu’aucune nation ne peut atteindre la pleine sécurité par des moyens unilatéraux. Ici, le groupe d’États membres peut admettre en ses rangs des nations n’ayant pas, pour ainsi dire, les mêmes intentions ou « prédispositions idéologiques », tout cela dans le but d’établir un dialogue, entretenir une communication permanente et démontrer une relative transparence dans l’exercice des relations diplomatiques. À cet égard, le cas de l’expansion de l’OTAN au lendemain de la Guerre froide est intéressant, dans la mesure où l’organisation tenta de courtiser la Russie et ses anciens États-satellites communistes.

Le chancelier allemand Otto von Bismarck avait forcé la main à ses partenaires afin qu'ils adhèrent à un système de sécurité collective qui, au final, ne plut à personne, même parmi ses propres compatriotes.

Cela dit, l’étude de l’histoire de la diplomatie nous montre la conclusion d’alliances en temps de paix sur des modèles semblables à ce que nous venons d’évoquer. Dans ce contexte, l’époque de la fin du XIXe siècle dans l’Europe d’Otto von Bismarck est riche d’enseignements. Débutant avec la signature de l’accord de la Duplice de 1878-1879, Bismarck finit par soutirer des accords militaires à des fins défensives avec l’Autriche-Hongrie, l’Italie et la Russie, laissant ainsi la France isolée et la Grande-Bretagne dans son état traditionnel de désengagement des affaires continentales. En dépit de l’incongruité évidente d’une série de traités conclus qui lièrent des nations ennemies comme l’Autriche-Hongrie et la Russie, Bismarck parvint effectivement à réaliser une forme primaire de sécurité collective. Il le fit, car aucune des grandes puissances d’alors ne put entamer une guerre offensive sans qu’une alliance défensive s’y oppose en plaçant sur les champs de bataille des forces de beaucoup supérieures en nombre.

La stratégie politique bismarckienne apparaissait solide, mais elle reposait sur un principe fonctionnel auquel il ne fallait pas déroger, si l’on voulait que le système d’alliance se tienne. En effet, la machine était fonctionnelle, dans la mesure où l’Allemagne demeurait une puissance rassasiée et ne faisant pas preuve d’agressivité ou d’arrogance dans l’exercice de ses relations internationales, une condition qui serait loin d’être respectée par les successeurs de Bismarck. Bien au contraire, le système bismarckien d’alliances ne put enrayer les tensions interétatiques, la ferveur de la guerre, de même que la course aux armements qu’il était censé freiner. Qui plus est, et dans une certaine mesure, ce fut le système bismarckien de sécurité collective qui fut initialement blâmé comme l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale, malgré que les nations gardèrent le réflexe de nouer d’autres alliances semblables au lendemain des hostilités.

La régionalisation admise de la sécurité collective

Dans un autre ordre d’idées, un autre élément caractéristique de la sécurité collective est qu’elle se pratique généralement dans un cadre régional, malgré qu’à l’échelle internationale, le monde a vu naître deux grandes organisations, soit la défunte Société des Nations à Genève, puis l’actuelle Organisation des Nations-Unies à New York. En fait, la sécurité collective à l’échelon régional fut longtemps abordée dans un contexte de Guerre froide, parce que les objectifs des superpuissances pouvaient aisément s’arrimer avec les intérêts de gouvernements amis, c’est-à-dire des États de moindre puissance et alignés sur un axe idéologique similaire. Vue ainsi, la sécurité collective voit la conclusion d’accords de défense entre des États membres capables de déployer une puissance militaire digne de ce nom. Dans le cas contraire, l’échec de la signature de tels accords de défense collective régionale voit la substitution d’ententes bilatérales entre les superpuissances et des États partenaires désignés.

De nos jours, ce volet régional de la sécurité collective est sanctionné dans la Chartre de l’ONU, en particulier sous les chapitres VI et VIII, où il est recommandé que les nations cherchent à trouver des solutions à leurs conflits à l’intérieur des cadres prévus par des agences régionales ou des traités régionaux existants, et ce, avant de solliciter l’intervention du Conseil de Sécurité de l’ONU. À l’intérieur de tels accords régionaux de sécurité, les obligations fondamentales souscrites par les États membres proviennent d’une appréciation mutuelle du danger immédiat et des questions de sécurité y étant attachées. Ces mêmes obligations découlent également de la qualité du dialogue entre les membres. Ce dernier processus est facilité si les membres possèdent les mêmes prédispositions idéologiques.

Par contre, si des points de vue irréconciliables persistent, surtout au niveau idéologique, alors le maintien de la sécurité collective dépend de la qualité du dialogue, de sa transparence et de sa continuité. Certaines de ces activités se déroulant dans l’échange de points de vue radicalement divergents peuvent, malgré tout, amener la conclusion d’accords qui empêcheraient une situation de dégénérer. La différence étant que ces « ententes » relèvent presque uniquement de la catégorie du maintien du dialogue, où la recherche de la sécurité collective se déroule dans les plus hautes sphères officielles de l’État ou au niveau diplomatique entre des ambassades.

Si l’on sent qu’un accord a de bonnes chances d’être conclu, ou que les dirigeants veulent à tout prix une entente négociée, alors la nature du dialogue peut dépasser le stade officiel en incluant, par conséquent, une structure « officieuse » qui inclurait les domaines militaire, civil (ministériel) ou académique (les échanges entre spécialistes). Enfin, même si cela paraît évident, précisons que si un accord est conclu avec des termes où les signataires s’engagent à ne pas recourir à la force contre un membre, alors la sécurité collective devient effective. De cette coopération en matière de sécurité naît une véritable communauté de sécurité qui engendre ultimement une orientation commune des politiques sécuritaires et militaires.

À titre d’exemple, l’OTAN et le Pacte de Varsovie produisirent une confrontation entre deux communautés de défense collective régionale qui affichèrent respectivement des politiques communes. Par ailleurs, notons que la perspective onusienne d’accords régionaux de sécurité visant à établir un dialogue coopératif ne se matérialisa jamais. Encore une fois, ce fut à l’intérieur de cadres régionaux définis par les initiatives d’États concernés que des solutions semblèrent réalisables. Les Accords de Helsinki de 1975 virent la naissance de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, une organisation sécuritaire vouée au dialogue et qui constitue aujourd’hui le pont le plus important en Europe en matière de sécurité collective. Profitant probablement d’une détente relative avant une nouvelle hausse des tensions au début des années 1980, les puissances de l’époque de la Guerre froide étaient quand même parvenues à conclure un tel accord autrefois impensable.

Un pas important fut franchi en matière de régionalisation de la sécurité collective avec la signature des Accords de Helsinki en 1975.

L’ère post-Guerre froide et le postulat onusien de la sécurité collective

Comme dans bien des dossiers liés aux affaires militaires et internationales, la fin de la Guerre froide vit la question de la sécurité collective prendre d’autres tangentes. Certains ont pu dire qu’elle n’était plus d’actualité (la Guerre froide étant terminée), d’autres croient qu’elle demeure pertinente, à travers le maintien d’un dialogue sécuritaire entre anciens adversaires, le tout à l’intérieur d’un cadre régional élargi qui verrait naître de nouveaux accords. D’ailleurs, la doctrine officielle de l’OTAN entretient toujours ce jardon de « défense collective », que ce soit dans ses relations avec la communauté européenne de défense du modèle helsinkien, ou encore dans ses interventions dans le monde. Vue ainsi, l’OTAN serait une véritable organisation internationale de sécurité collective, la seule à vrai dire qui soit capable de déployer une armée sur un champ de bataille.

Qui plus est, l’évolution de l’OTAN depuis 1949 témoigne de son endurance, et ce, même après que le postulat de défense collective du contexte de la Guerre froide soit disparu. Ironiquement, l’absence d’un environnement typique de la Guerre froide ne vit pas d’apaisement des tensions. Bien au contraire, on assista à une explosion de conflits intra-étatiques et de guerres civiles dans plusieurs pays, comme en Yougoslavie, en Somalie, en Bosnie ainsi qu’au Rwanda, où ce furent essentiellement les populations civiles qui firent les frais de ces déchaînements de violence. Non sans surprise, l’agenda de paix de l’ONU se remplit rapidement, avec le déploiement de plusieurs missions aux résultats variables. En plus d’autoriser le déploiement de forces internationales lors d’une guerre majeure comme celle contre l’Irak en 1990-1991, l’ONU dépêcha plus de 80,000 soldats depuis 1993.

Ce sujet est bien documenté, à savoir que ces différents tests démontrèrent de sérieuses faiblesses et lacunes de toutes sortes dans l’organisation onusienne, en plus d’effriter l’enthousiasme pour de telles missions, sans compter les coûts astronomiques qui vidèrent rapidement les coffres ou le fait que certaines puissances voulurent prendre le contrôle effectif des opérations (ex: les États-Unis dans le Golfe en 1990). Les chiffres peuvent varier selon les sources, mais le nombre des Casques bleus servant dans des missions de paix, au moment d’écrire ces lignes, ne représente qu’une infime portion des effectifs déployés à l’apogée des interventions au milieu des années 1990. Est-ce à dire qu’on assiste à la fin des missions onusiennes, ou plutôt s’agit-il d’une simple réorientation nécessitant des ajustements accompagnés de saines remises en question? Le débat reste ouvert.

L'ONU n'est plus la seule organisation inter-étatique à promouvoir la sécurité collective. D'autres le font, comme l'Union africaine qui est en mesure de dépêcher diverses missions de paix sur le continent de ses États membres.

Cela dit, les sérieuses remises en question du rôle et des capacités de l’ONU à intervenir à la suite de désastres (Rwanda, Bosnie…) remettent au goût du jour la pertinence de la sécurité collective. Encore là, les États désireux d’en venir à des accords de sécurité collective ne le font pas nécessairement dans une optique internationale. Au contraire, les États chercheront à conclure des accords de sécurité collective à l’échelle régionale. Vus ainsi, et à la lumière de la nature des « nouveaux conflits » intra-étatiques et des guerres civiles, les États voudront circonscrire un large périmètre géographique, voire continental, où il leur sera plus facile de négocier des traités leur permettant de répondre à des dangers immédiats, plutôt qu’à des menaces à moyens et longs termes comme au temps de la Guerre froide. En clair, si les forces de l’ONU ne peuvent pas répondre à la commande, les États préoccupés par des questions de sécurité collective doivent s’organiser entre eux.

Conclusion

De telles organisations existent et elles sont nombreuses. On peut penser à l’Organisation des États américains, à l’Union africaine (anciennement l’Organisation de l’unité africaine), à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, à la Communauté des États indépendants et au Conseil de coopération des États arabes du Golfe. Toutes ces organisations sont nées de discussions initiales qui comprenaient un volet sur la sécurité collective, des discussions qui, pour certaines, aboutiront à la conclusion d’accords contraignants, ou qui demeureront au niveau des échanges officiels. D’ailleurs, la région de l’Asie-Pacifique figure, sauf erreur, parmi les seules régions de la planète à ne pas disposer d’organisation de sécurité collective.

Toutes ces organisations sont loin d’atteindre la parfaite harmonie et certaines ne mettront jamais en vigueur des accords de sécurité collective, bien qu’on ne peut douter des bonnes intentions. De même, ces organisations ne disposent pas toutes des éléments essentiels d’atteinte de la sécurité collective. Parmi ceux-ci, et pour conclure, notons les mécanismes de résolutions des querelles territoriales et commerciales, la capacité à créer des unités militaires conjointes (ex: l’Eurocorps), à développer des doctrines et des exercices du même ordre ou à mettre en place des équipements et des infrastructures interopérables.

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.