Auteur : carlpepin

La guerre économique

Introduction

Ce qu’on appelle la guerre économique consiste en l’utilisation de toutes formes de coercitions économiques pour vaincre un ennemi. Selon les circonstances, il peut s’agir d’une stratégie directe ou indirecte, mais qui demeure une composante intégrale dans la conduite des opérations militaires depuis des temps immémoriaux. À une époque plus ancienne, la guerre économique revêtit certaines constituantes tel le contrôle de la chasse, des pâturages et des terres agricoles. La guerre économique put voir également les belligérants tenter de contrôler les sources d’approvisionnement en eau, les ports maritimes, les cols de montagnes, bref, toutes locations vitales à la bonne marche du commerce et qui devinrent à leur tour des moyens et des enjeux de la lutte armée collective. De plus, à mesure que l’Homme maîtrisa certaines ressources comme le bronze, le fer et l’or, celles-ci devinrent également des enjeux et des moyens d’achever les objectifs politico-militaires des premières civilisations. Ces dernières ressources permirent de fabriquer et d’acheter des armes, tout comme une pénurie ou une faible réserve de ces matériaux affectèrent l’effort de guerre.

L’économie: une arme ancienne

Durant l’Antiquité, les Romains et les Carthaginois s’affrontèrent lors de trois guerres majeures dans lesquelles chaque camp chercha la domination économique dans la Méditerranée. Mis à part les batailles rangées, chaque belligérant voulut perturber le commerce de l’autre en s’efforçant de désorganiser son économie. En perdant certains territoires stratégiques aux périphéries de leur empire, les Carthaginois perdirent du coup leur viabilité économique, ce qui les affaiblit grandement dans leur lutte à finir contre Rome. D’un autre côté, en vertu d’une habile combinaison de sa force économique et de sa puissance militaire, Rome put établir sa célèbre Pax Romana qui dura plusieurs siècles. D’une certaine manière, les Romains préférèrent, autant que possible, atteindre leurs objectifs politiques et économiques par la voie diplomatique.

Plus tard, la division de l’Empire romain en deux parties (est et ouest) devint inévitable, étant donné l’immensité du territoire à administrer, ne serait-ce que d’un strict point de vue économique. Cependant, le choix de Constantinople sur le Bosphore, à titre de capitale de la partie orientale, ne fut pas le fruit du hasard. En effet, la ville se situa à cheval sur un point de passage obligé pour le trafic commercial entre les Mers Noire et Méditerranéenne. Pendant environ mille ans, l’Empire byzantin put largement garnir ses coffres publics, justement en imposant des droits de passage aux commerçants qui utilisèrent le détroit stratégique du Bosphore. À l’instar de ce qui se passa dans la partie occidentale du défunt Empire romain, une désintégration lente et progressive affecta l’Empire byzantin, ce qui amena parallèlement un décroissement de sa vitalité économique. Les Turcs conquirent donc Constantinople en 1453 et prirent le contrôle d’importantes routes commerciales où transigèrent quantité d’épices et de soies, et ce, pendant environ cinq cents ans. Inversement, le déclin de la puissance de Rome à l’ouest mena à de nouveaux conflits d’ordre économique, que ce soit pour la possession des pâturages, voire même le contrôle des zones de piraterie.

Le théâtre des opérations à l'époque des guerres puniques entre Rome et Carthage. L'objectif: assurer la domination dans la Méditerranée.

La guerre économique à l’âge des empires

Cependant, à mesure que les États devinrent plus sophistiqués, ainsi en alla-t-il de la nature de la guerre économique. À titre d’exemple, à mesure que les pays de l’Ouest s’industrialisèrent, la demande pour des matières premières alla croissant et elle permit de créer des infrastructures économiques. Plus important, la Révolution industrielle accrut la puissance de certains pays comme l’Angleterre et la France, ce qui eut un impact direct sur leur rivalité économique.

Généralement, l’état de la recherche sur la guerre économique moderne situe le début de celle-ci à l’époque napoléonienne. Lorsqu’elle joignit les rangs de la Coalition contre les forces de Napoléon, l’Angleterre dirigea immédiatement une guerre économique contre la France et ses alliés. L’Angleterre le fit non seulement pour priver ses ennemis des matières premières nécessaires à leur effort de guerre, mais aussi pour anéantir le commerce français et permettre à Londres de monopoliser le commerce mondial par le contrôle des voies maritimes à l’aide de sa flotte. Qui plus est, toujours à l’ère napoléonienne, l’industrie textile de l’Angleterre inonda le continent européen de ses produits fabriqués à un rythme effarant, comme conséquence de cette Révolution industrielle et de ses effets sur l’évolution du capitalisme.

Le Système continental de Napoléon et le blocus naval du continent par l'Angleterre s'inscrivirent au coeur des enjeux de ces longues années de luttes armées qui troublèrent l'Europe au début du XIXe siècle.

Dans le but de contrer le blocus économique imposé à la France, Napoléon Bonaparte émit le Décret de Berlin en 1806, suivi du Décret de Milan l’année suivante, dans lesquels tous les produits britanniques seraient bannis du continent, en plus de prendre des actions contre quelconques tiers partis qui ne respecteraient pas ces avis. Non sans surprise, les décrets de 1806-1807 furent des plus impopulaires dans les nations européennes qui dépendirent du commerce extérieur pour soutenir leurs économies, si bien qu’ils constituèrent un important contentieux entre la France et la Russie. Cette dernière fut envahie en 1812, entre autres parce qu’elle refusa d’adhérer au Système continental imposé par l’empereur français.

Pendant la majorité du XIXe siècle, et suivant la chute de Napoléon, l’Europe et le reste du monde entamèrent une période de relative stabilité, bien que l’on vit poindre de nombreux conflits dans la course folle visant à s’accaparer des colonies et leurs marchés concomitants. À la fin de ce siècle, le déclenchement de la Révolution industrielle en Allemagne créa une intense rivalité entre Berlin et Londres. En effet, l’Allemagne parvint à chasser l’Angleterre de plusieurs marchés lucratifs à travers le monde. Cette rivalité économique et coloniale constitue en elle-même l’une des causes du déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les systèmes d’alliances et les nationalismes exacerbés de l’époque.

En août 1914, les Britanniques n’hésitèrent pas à entamer une guerre économique contre l’Allemagne en lui imposant un blocus naval, tout comme l’Allemagne répondit à cette stratégique en demandant à ses sous-marins d’en faire de même autour des îles Britanniques. D’une certaine façon, cela constitua une approche moderne à la guerre de course (où des navires privés embauchés par l’État faisaient la guerre au commerce ennemi), en faisant la guerre à l’économie de l’adversaire, toujours dans l’espoir d’affaiblir l’effort de guerre des belligérants. Dans ce contexte, et un peu à l’instar de ce que vécut la France de Napoléon, l’Allemagne fut davantage autosuffisante que l’Angleterre, qui dépendit virtuellement de ses importations dans tout ce que consommaient ses citoyens. Malgré cela, après quatre longues années de lutte acharnée, l’Angleterre battit l’Allemagne, mais seulement avec la précieuse assistance des États-Unis, qui entrèrent en guerre en 1917.

L'argent étant le nerf de la guerre, il fallut déstabiliser l'économie et le commerce de l'adversaire. Par conséquent, les deux guerres mondiales virent une utilisation massive de l'arme sous-marine par les belligérants contre les marines marchandes chargées de transporter les ressources nécessaires à l'effort de guerre.

À l’époque des idéologies

Vingt ans plus tard, le monde assista au début de la Seconde Guerre mondiale, qui fut essentiellement une guerre économique conduite par la strangulation navale et la puissance aérienne stratégique. En Asie, les Japonais cherchèrent à étendre leur empire afin d’acquérir des matières premières essentielles à l’industrie, tandis que les Allemands furent également attirés par les richesses de l’Europe de l’Est, notamment le grain et le pétrole. Une fois encore, cette guerre vit les îles Britanniques en état de siège par les sous-marins allemands alors que dans le Pacifique, la force sous-marine américaine harcela en permanence la marine marchande japonaise. À la fin des hostilités, la flotte marchande japonaise fut carrément anéantie, tandis que les infrastructures industrielles de l’Allemagne tombèrent en ruines. N’eut été du Plan Marshall, il est probable que l’Allemagne n’aurait jamais pu rétablir rapidement ses infrastructures industrielles au lendemain du conflit.

Quant à la Guerre froide, qui divisa pendant 45 ans les anciens vainqueurs de l’Allemagne, celle-ci est souvent perçue comme un conflit purement idéologique, mais elle fut également une lutte dans laquelle s’affrontèrent des systèmes économiques radicalement différents et en compétition : le capitalisme et le communisme. Chacun chercha à obtenir le contrôle des ressources planétaires afin de soutenir son économie et ainsi prouver la viabilité, sinon la crédibilité de son système. Éventuellement, l’Histoire démontra que les États-Unis possédèrent une économie supérieure à celle de l’Union soviétique, si bien que cette dernière ne put s’en remettre et l’empire communiste dirigé par Moscou finit par se désintégrer de l’intérieur.

Dans cet ordre d’idée, la démarcation entre la compétition économique, la coercition et la guerre peut être mince, tout comme le niveau avec lequel une nation est affectée par des pressions économiques peut varier grandement. À titre d’exemple, la guerre économique fut inefficace contre le Nord Vietnam, entre autres parce que le peuple accepta le conflit et il parvint à abaisser son niveau de vie, à tel point que cela dépassa les prévisions des stratèges américains. Dans d’autres cas, les États-Unis et certains de leurs partenaires occidentaux eurent recours à des sanctions économiques aux résultats mitigés, notamment lorsqu’il s’agit de mettre de la pression sur le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de forcer le départ de Fidel Castro à Cuba, de limiter la prolifération d’armes nucléaires ou pour atteindre d’autres objectifs stratégiques.

Bien qu'étant respectivement assis sur des bombes à retardement, les superpuissances de la Guerre froide s'affrontèrent aussi par l'entremise de l'arme économique, ne serait-ce que pour démontrer lequel des systèmes (capitaliste ou communiste) allait en sortir vainqueur.

Conclusion

En guise de conclusion, nous aimerions apporter une courte réflexion sur un cas de figure relativement récent, celui de l’Irak. D’une part, la Première Guerre du Golfe de 1991 fut livrée en partie pour des raisons économiques, dans la mesure où il fut impensable que l’Irak d’alors contrôle la majorité des champs pétrolifères mondiaux en détenant en « otage » les puissances occidentales. Il est vrai que la guerre fut menée sur un champ de bataille, mais ce conflit en fut un de nature économique, dans lequel les capacités industrielles écrasantes des puissances occidentales, combinées à un objectif stratégique limité (expulser les forces irakiennes du Koweït), permirent de prédire à coup sûr l’issue finale.

D’autre part, avec son objectif beaucoup plus ambitieux de changer le régime politique irakien, la Seconde Guerre du Golfe qui débuta en 2003 obligea les puissances occidentales belligérantes (États-Unis et Angleterre) à s’engager à plus long terme afin de restructurer l’économie du pays. Ici, l’idée consiste à utiliser l’arme économique (la remise sur rails de l’économie irakienne) à des fins défensives, dans l’espoir de contrer la montée du terrorisme et de l’intégrisme religieux. Encore là, rien ne garantit que cette stratégique aura fonctionné à terme. C’est peut-être la seconde génération d’Irakiens qui en percevra davantage les effets.

Ainsi, la guerre économique peut être une arme à double tranchant, mais qui repose sur un élément fondamental de la stratégie militaire : la volonté de chaque camp de poursuivre ou d’arrêter la lutte.

Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.

La Guerre de Crimée (1853-1856)

Introduction

La Guerre de Crimée, l'un des premiers conflits à être photographié.

La Guerre de Crimée de 1853 à 1856 mit un terme à une période de paix de trente ans suivant la signature du Traité de Vienne qui avait mis fin aux guerres napoléoniennes en Europe. Le problème à la base de l’ouverture des hostilités en Crimée réside dans la faiblesse de l’Empire ottoman et dans les opportunités offertes à l’Europe de s’interposer dans les affaires ottomanes, dans le contexte de l’oppression par le pouvoir turc des populations chrétiennes vivant alors dans cet empire décadent.

Cela dit, le nouveau président de la France, Napoléon III (Louis-Napoléon), exploita les faiblesses ottomanes afin de se voir garantir par la Turquie des concessions pour l’Église catholique en Palestine, où régna alors une dispute entre les moines catholiques et leurs homologues orthodoxes à Jérusalem. Ce faisant, Louis-Napoléon espéra obtenir l’appui d’éléments conservateurs français pour le coup d’État qu’il planifiait. Pour sa part, la Russie du tsar Nicholas Ier répliqua à son tour en dépêchant une mission visant, cette fois, à protéger les droits des Grecs orthodoxes. Les Turcs cédèrent le pas, sûr que le problème du traitement des minorités chrétiennes de l’Empire se réglerait par lui-même.

Une fois au pouvoir, l’empereur français Napoléon III perdit rapidement son intérêt face à l’Empire ottoman, mais le tsar Nicholas décida de mettre au pas, une fois pour toutes, l’« Homme malade de l’Europe ». Espérant obtenir l’appui de la Prusse, de l’Autriche et de l’Angleterre, Nicholas avait la ferme intention de dépecer l’Empire ottoman, du moins la partie européenne de celui-ci. L’Histoire démontra par la suite que Nicholas fit un mauvais calcul, dans la mesure où ni l’Angleterre, ni l’Autriche ne voulurent voir la Russie contrôler le détroit stratégique des Dardanelles reliant la Mer Noire à la Méditerranée.

Le début de la guerre ou l’échec du jeu diplomatique

Sentant qu’un règlement diplomatique à la crise serait possible, la France décida d’appuyer la position de l’Angleterre dans ce dossier, ce qui signifia qu’elle rejeta les prétentions russes qualifiées d’outrageantes. Tenant plus ou moins compte des prises de position officielles des puissances de l’Europe occidentale, la Russie prit l’initiative, en juillet 1853, d’occuper les Principautés danubiennes (la Roumanie moderne) dans le but de mettre de la pression sur Istanbul. L’Autriche réagit très mal à cette nouvelle, car l’occupation russe d’une portion du Danube menaça carrément ses intérêts économiques et son accès vers la Mer Noire.

Par ailleurs, la Turquie, cet « Homme malade », abandonna sa position de laissez-faire et décida d’offrir une résistance habile et surtout agressive, ce qui ne fut pas sans surprendre l’Autriche, la France et l’Angleterre. Bien qu’étant de prime abord favorable à un règlement politique du conflit, la Turquie déclara la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. Ses troupes traversèrent le Danube et battirent une force russe à Oltenitza (vers Bucarest) le 4 novembre suivant. Sans tarder, la Russie offrit une réplique dévastatrice en battant la flotte ottomane à Sinope (nord de l’Anatolie) le 30 novembre.

Soucieuse de protéger son commerce avec la Turquie et de maintenir le régime en place pour garantir son accès à l’Inde, l’Angleterre, de concert avec une France opportuniste (et en quête de gloire militaire pour venger la défaite de 1812), s’empressa d’appuyer la Turquie en envoyant à la Russie une demande officielle d’évacuation des Principautés danubiennes. L’ultimatum franco-britannique devait expirer à la fin du mois de mars de 1854, soit à une période de l’année où les glaces à la hauteur de Reval (Tallin, Estonie) dans la Mer Baltique ouvriraient la voie à la marine britannique dans le but d’éliminer la rivale russe. Toujours du point de vue britannique, Londres fut convaincue que la seule manière de forcer la main à la Russie serait donc d’éliminer sa marine militaire au nord, dans la Baltique, ce qui lui permettrait également de réduire la puissance de la capitale Saint-Pétersbourg non loin. Enfin, un contrôle britannique de la Baltique diminuerait l’influence de la Russie sur la Pologne, un autre dossier qui préoccupa alors les autorités britanniques.

Carte des opérations en Crimée: A) Alma (sept. 54); B) Balaklava (oct. 54); C) Inkerman (nov. 54); D) Tchernaïa (août 55); E) Siège de Sébastopol (sept. 54 - sept. 55).

Dans cet ordre d’idées, au moment où débutèrent les hostilités, une armée alliée forte de 60,000 hommes se trouva déjà en Turquie pour assurer la défense d’Istanbul. Cette armée fit mouvement vers Varna sur la côte bulgare, mais les Alliés durent modifier leur stratégie au moment où l’Autriche demanda à la Russie d’évacuer les Principautés danubiennes. Nous sommes alors au mois d’août de 1854 et la présence des troupes autrichiennes finit par créer une sorte de tampon entre les différents belligérants. Malgré que leur armée fut ravagée par une épidémie de choléra, les Alliés adoptèrent alors un plan britannique de débarquement en Crimée, un plan qui consista à prendre d’assaut la base navale de Sébastopol et détruire tous navires militaires russes se trouvant dans les installations portuaires. En apparence simple, cette opération était censée pouvoir s’exécuter en un délai de deux semaines. Or, il en prit aux Alliés douze mois, trois batailles majeures et un nombre infini d’actions localisées entre deux belligérants, dont les armées bien équipées s’enterrèrent profondément dans des tranchées autour de la ville.

La campagne en Crimée : l’enjeu stratégique de Sébastopol

Dans ce contexte, les combats de la Guerre de Crimée furent d’une rare violence selon les standards de l’époque. À titre d’exemple, la bataille de l’Alma du 20 septembre 1854 fut la première à voir l’utilisation de mousquets à canons rayés, même si ce furent seulement les forces franco-britanniques qui en disposèrent. Combiné à leurs habiletés tactiques supérieures et à leur sens de l’initiative, cet avantage technique donna aux Alliés le tempo nécessaire pour repousser les Russes hors d’une position stratégique fortifiée située au nord de Sébastopol. Fixés au nord de la ville, les Russes se replièrent au sud, si bien que les Alliés maintinrent la pression à partir du nord, essentiellement pour éviter une rupture des communications dans leur chaîne de commandement. Par la suite, tout en ayant réussi à fixer les Russes au nord de la ville, les Alliés disposèrent de suffisamment de troupes pour entreprendre l’encerclement de Sébastopol et ainsi faire un siège en bonne et due forme.

Illustration représentant les troupes russes prises dans les fortifications de Sébastopol, lors du siège franco-britannique de septembre 1854 à septembre 1855. Certaines armes utilisées (ex: artillerie lourde) et certaines tactiques (ex: tranchées) rappellent quelque peu les conditions de la Première Guerre mondiale.

Inquiétante en apparence, la situation ne sembla pas l’être pour les Russes. En effet, ces derniers profitèrent des manœuvres alliées d’encerclement afin de parfaire leurs dispositifs défensifs, tout en donnant le temps nécessaire à leur armée de campagne basée au centre de la Crimée de prendre l’assiégeant de flanc. La première tentative russe de dégagement de Sébastopol eut lieu lors de la célèbre bataille de Balaklava du 25 octobre 1854. Cet affrontement se solda avec la fameuse charge de la Brigade légère qui, bien que désastreuse pour les Britanniques, fut une opération militaire des plus audacieuses, où la cavalerie britannique perdit 118 des 620 soldats engagés. Bien qu’étant une victoire des Russes, la charge de la Brigade légère causa une onde de choc dans leurs rangs, où le courage et le stoïcisme déployés par les Britanniques firent en sorte qu’à l’avenir, les Russes éviteraient autant que possible d’affronter la cavalerie ennemie en terrain ouvert.

Deux semaines plus tard, le 5 novembre, les Russes reprirent l’offensive à Inkerman, où ils furent repoussés avec de lourdes pertes par des groupes isolés de fantassins britanniques. La semaine suivante, ce fut au tour de Dame Nature de se mettre de la partie, où de violentes tempêtes en mer finirent par couler nombre de navires de transport et de ravitaillement, tout en rendant les routes impraticables. L’année 1854 s’acheva donc sur une impasse sur la ligne de front autour de Sébastopol. Dans le courant de l’hiver, les Alliés furent rejoints par le royaume italien de Sardaigne, qui dépêcha en Crimée un utile contingent de 10,000 soldats, en échange d’un appui franco-britannique afin que les Autrichiens se retirent d’Italie à la même époque.

Illustration représentant l'épique charge de cavalerie de la Brigade légère menée par Lord Cardigan lors de la bataille de Balaklava du 25 octobre 1854.

À l’arrivée du printemps de 1855, les Alliés, qui bénéficièrent d’importants renforts français et d’une amélioration des infrastructures logistiques, commencèrent leurs manœuvres visant à prendre d’assaut Sébastopol, tandis que les canonnières britanniques couperaient les lignes de ravitaillement russes passant par la Mer d’Azov. Les Russes tentèrent une dernière contre-offensive de dégagement pour le moins désespérée, par un assaut dans lequel l’armée du prince Michel Gorchakov perdit 8,200 hommes avant d’être repoussée par les forces franco-sardes lors de la bataille de la Tchernaïa, le 16 août 1855. C’est alors que les Russes se résignèrent à la défaite et décidèrent d’évacuer la ville après que les forces françaises eurent pris d’assaut l’important bastion Malakhov le 9 septembre. Ce faisant, les Alliés purent enfin s’installer dans Sébastopol et entreprendre la destruction des installations portuaires. Cette défaite des Russes fut partiellement compensée par leur victoire remportée dans le Caucase à Kars, lorsqu’ils défirent une armée turque le 26 novembre, tout en tenant en échec un début de rébellion chiite dans la région.

Dans la Mer Baltique, la puissante flotte de guerre franco-britannique parvint à capturer et détruire la forteresse de Bomarsund (près de la côte suédoise) le 16 août 1854. Par la suite, cette même force démolit par bombardement la forteresse-arsenal de Sweaborg près de Helsinki, du 7 au 11 août 1855, tout en menaçant Cronstadt et Saint-Pétersbourg.

La guerre périphérique

Comme l’indique son appellation, les batailles majeures se déroulèrent en Crimée, mais il ne faut pas oublier que la campagne s’étendit vers d’autres zones géographiques qui couvrirent une large surface du continent européen. Cela dit, en dépit des victoires importantes pour les Alliés (victoires obtenues essentiellement en considération de l’état d’impréparation initial de l’armée russe), ces derniers se rendirent compte qu’à terme, ils ne pourraient vaincre la Russie. Par exemple, la France, sans le dire ouvertement, souhaita terminer la guerre afin de tirer profit de ses récentes victoires et ainsi renforcer le prestige domestique de Napoléon III.

Quant aux Britanniques, Londres souhaita assurément terminer la guerre à son avantage, mais en prenant soin de forger une stratégique qui ferait en sorte de contraindre Saint-Pétersbourg à accepter la démilitarisation de la Mer Noire et que l’Europe occidentale prenne en charge la question turque évoquée en introduction. Du côté russe, la perspective des défaites militaires, celle d’une pause pour refaire l’armée et celle de la menace d’un assaut naval franco-britannique contre Cronstadt et Saint-Pétersbourg servirent à convaincre le pouvoir impérial d’accorder audience à une initiative de paix franco-autrichienne au début de 1856.

Un peu plus loin du principal théâtre des opérations en Crimée, les Alliés attaquèrent également la Russie à partir de la Mer Blanche et de l’Océan Pacifique, mais ce furent davantage l’héroïsme des soldats et les bévues tactiques monumentales, le tout combiné avec la médecine de campagne de Florence Nightingale, qui vinrent à dominer la littérature d’après-guerre sur le sujet. En clair, la Mer Baltique, où d’importants événements se déroulèrent tels que mentionnés, fut en quelque sorte ignorée, principalement parce que les pertes militaires furent beaucoup moins élevées qu’en Crimée.

À la signature du Traité de Paris, le 30 mars 1856, la Russie dut retourner la partie sud de la Bessarabie et la bouche du Danube à l’Empire ottoman. Quant à la Moldavie, à la Valachie et à la Serbie, ces régions furent placées sous « protection » internationale, plutôt que sous la tutelle de la Russie. En retour, le Sultan turc s’engagea à respecter les droits de ses sujets chrétiens et les Russes furent empêchés de rebâtir une flotte de guerre en Mer Noire, de même que de reconstruire la forteresse de Bomarsund.

Officiers et zouave de l'armée française en Crimée.

La transition technologique

D’un strict point de vue militaire, on peut affirmer que la Guerre de Crimée, en termes de violence et de technologies déployées, se situe quelque part entre les standards observés lors des campagnes napoléoniennes et ceux de la Première Guerre mondiale. On assista à une guerre qui, étrangement, combina certains éléments comme la beauté d’uniformes colorés et voyants, des tactiques n’ayant pas évolué et des armes d’une relative avancée technique. De plus, la Crimée vit poindre toute la question des difficultés logistiques pour ravitailler des armées affamées, où les combattants durent s’enterrer face à une puissance de feu accrue.

Par ailleurs, la Guerre de Crimée fut la première à avoir fait l’objet de reportages journalistiques d’un style relativement moderne, notamment avec le Times de Londres qui dépêcha un correspondant, W. H. Russell, qui envoya régulièrement des communications à partir de la ligne de front. De plus, la Crimée vit la première utilisation de navires de guerre blindés, du télégraphe électrique intercontinental, des mines sous-marines et de la photographie de guerre. Enfin, comme c’est le cas lorsqu’éclate un conflit de cette ampleur, les nations non belligérantes dépêchèrent des observateurs militaires comme ceux des États-Unis, qui se trouvèrent confrontés, moins de dix ans plus tard, à une guerre aux standards similaires. Quant aux coûts humains du conflit, ceux-ci furent immenses pour l’époque. L’Angleterre perdit 25,000 combattants, la France 100,000 et la Russie environ 1 million, la très grande majorité de ces soldats morts à la suite de maladies et de négligences de toutes sortes.

L'un des reporters qui couvrit la guerre en Crimée, W. H. Russell du London Times.

En ce sens, les Britanniques avaient suivi leur stratégie initiale qui consistait à livrer une guerre limitée, où la puissance navale jouerait le rôle principal, de même que le blocus économique. Londres se fia davantage sur la contribution de ses alliés et sur sa capacité industrielle en ce qui a trait à son effort de guerre. Malgré tout, le premier ministre de l’époque, Lord Palmerston, dut faire un choix entre une guerre limitée ou une guerre totale. Cette dernière option impliquerait la mise en place d’une série de réformes sociales et politiques si Palmerston souhaitait avoir l’opinion publique britannique de son côté. À la place, le premier ministre préféra l’option d’une guerre limitée et ainsi préserver la société britannique telle qu’elle fut à l’époque. Dans les faits, seule l’Angleterre put se payer le luxe d’avoir le choix entre de telles options. Qui plus est (et c’est là que réside la grande victoire pour les Britanniques), la Guerre de Crimée mit un terme, du moins pour trente ans et à leur avantage, à la rivalité anglo-russe pour l’influence globale dans le monde.

Conclusion

Comme mentionné en introduction, la Guerre de Crimée mit fin à certains mythes. Le premier, né du règlement de Vienne de 1815, à l’effet que la paix signée par les cinq grandes puissances d’alors (l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Prusse et la Russie) serait préservée. Le second mythe fut celui de la soi-disant invincibilité de l’armée russe, qui fut battue sur son propre terrain par des adversaires aux équipements nettement plus sophistiqués. L’autre grand perdant de cette campagne fut indirectement l’Autriche, qui ne sut tirer des leçons de la Crimée et qui fut parallèlement expulsée d’Italie et d’Allemagne en une décennie, sans oublier qu’elle dut signer un accord avec la Hongrie pour la préservation de son empire et de la dynastie habsbourgeoise. La Crimée avait ainsi démontré que la structure de fonctionnement des empires « classiques » (autrichien, russe, turc…) n’était pas adaptée à livrer une guerre moderne. Ce serait désormais les États-nations qui connaîtraient une montée en puissance importante à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Notons enfin que le choc de la défaite força la Russie à concevoir un ambitieux programme de réformes internes et d’industrialisation sous la direction du tsar Alexandre II, qui arriva au trône en 1855. La défaite russe facilita également la future réunification de l’Allemagne, tandis que la France redevint, pour un temps, une puissance dominante qui contribua militairement à l’unification de l’Italie.

La conscription : petite histoire d’un mal nécessaire

Introduction

La conscription est une forme de service militaire dans laquelle l’État requiert qu’un pourcentage d’hommes serve dans l’armée sous peine de conséquences légales. De prime abord, la conscription comprend certains avantages pour les États qui y ont recours. D’abord, étant donné que les hommes sont obligés de servir sous les drapeaux, il n’y a pas de raisons de dépenser sans compter afin d’améliorer leurs conditions. Ainsi, la conscription constitue pour l’État un procédé de recrutement beaucoup plus abordable que l’embauche de mercenaires étrangers ou le recours aux volontaires (ce dernier système obligeant l’État à rendre le service militaire suffisamment attrayant, ce qui le rend plus cher par définition).

Par ailleurs, la conscription permet de lever de grandes armées en un temps relativement court, mais souvent au coût d’un affaiblissement de l’économie civile, puisqu’une quantité non négligeable d’hommes en âge de travailler est retirée des secteurs névralgiques (ex: industries, fermes…). Devant cette contrainte, la conscription est généralement en vigueur dans les États aux prises avec des ennemis potentiels à leurs frontières. Au-delà de la nécessité stratégique, des États aux frontières pacifiques (ou dont la géographie sert d’effet dissuasif) comme l’Angleterre, le Canada et les États-Unis tendent à utiliser la conscription en situation d’urgence uniquement.

Administrer la contrainte

Cela étant, la conscription comprend des désavantages, soit des inconvénients qui semblent plus facilement perceptibles que les avantages précédemment évoqués. Premièrement, puisque les hommes sont contraints de servir, ceux-ci peuvent être imprégnés d’un degré de motivation relativement bas et qui peut avoir pour conséquence un taux de désertion plus élevé que dans les rangs volontaires ou mercenaires. Ce problème est particulièrement sensible lorsque les hommes ne ressentent pas d’attachement patriotique avec l’institution militaire dans laquelle ils servent, comme ce fut le cas dans la Russie tsariste, dans les parties non allemandes de l’Empire austro-hongrois et dans le sud de l’Italie, pour ne citer que ces exemples. Deuxièmement, les armées du temps de paix forgées à travers la conscription ne disposent pas des mêmes habiletés que dans les forces professionnelles. Cela dit, nombreux sont les officiers supérieurs des armées professionnelles qui ne cachent pas leurs doutes quant à l’efficacité des forces conscrites.

Bien entendu, la conscription revêt prioritairement une dimension militaire, mais elle peut aussi avoir des finalités politiques. Par exemple, la conscription fut régulièrement employée dans les États désireux d’utiliser l’armée pour inculquer aux citoyens des valeurs nationalistes. Dans ce contexte, plusieurs États ou empires multiethniques eurent recours à la conscription comme opportunité d’enseigner aux jeunes hommes les vertus de la langue, des traditions et des coutumes nationales. L’objectif premier étant d’infuser du patriotisme (ou du moins une loyauté minimale) à l’intérieur des rangs composés de conscrits issus de minorités ethniques ou religieuses.

L'intégration de conscrits dans une armée polyglotte comme celle du défunt empire austro-hongrois posa de nombreux défis aux militaires professionnels chargés de transformer ces civils en soldats.

Dans plusieurs cas, l’imposition de la conscription se retourna contre ses initiateurs, parce que les jeunes hommes issus des groupes minoritaires pestèrent contre la discipline militaire imposée par les officiers et les sous-officiers issus du groupe ethnique majoritaire. Dans quelques États de l’Europe de l’Est, certains officiers allèrent même jusqu’à embaucher les services de leurs conscrits subordonnés afin d’effectuer à bon marché des travaux agricoles sur leurs domaines. Dans d’autres cas, la hargne des conscrits résulta du fait que l’instruction militaire fut prodiguée dans la langue nationale officielle (qui souvent ne fut pas la leur), bien qu’elle put parfois être traduite dans les dialectes locaux par des sous-officiers polyglottes.

Par conséquent, l’inculcation de sentiments patriotiques par la conscription connut des résultats mitigés dans les meilleurs cas. En d’autres circonstances, le service militaire obligatoire put servir à légitimer ou à politiser l’armée. D’ailleurs, certains socialistes français comme Jean Jaurès argumentèrent à l’effet qu’une armée du temps de paix composée de conscrits serait plus représentative de la société qu’une armée professionnelle et, pour cette raison, elle ne constituerait pas une menace pour le régime républicain. Fait intéressant, en Chine, Mao Zedong y alla d’un argumentaire similaire en affirmant que la conscription en vigueur dans l’Armée populaire de libération représentait carrément le peuple en armes et que cette armée le défendrait jusqu’à la fin.

Le précédent français

Sous le Directoire, Jean-Baptiste, comte Jourdan, fit adopter une loi sur la conscription qui rendit le service militaire obligatoire. Cette loi inspirera nombre d'États européens à prendre la même voie dans les décennies suivantes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le système de conscription apparut dans la France révolutionnaire avec l’adoption de la Loi Jourdan en 1798. En fait, la loi obligea tous les jeunes hommes en état de porter les armes à s’enregistrer auprès de l’administration gouvernementale locale. Ce faisant, le gouvernement fit connaître ses besoins d’effectifs en publiant ses quotas de jeunes hommes à enrôler à partir de listes qui lui furent préalablement soumises. Ce système hérité de la Révolution donna ensuite à Napoléon plus de deux millions d’hommes entre 1798 et 1815.

Le modèle français constitua un précédent, en ce sens où il lia le service militaire au nationalisme grandissant en Europe, à mesure que les tensions continentales prirent de l’ampleur pendant le XIXe siècle. Dans certains États, notamment en Allemagne, des officiers s’opposèrent à la conscription sur la base qu’elle amènerait la création d’une armée si grande que ses soldats devraient être encadrés par des gens non issus de la noblesse afin de combler la demande d’officiers. Dans d’autres pays, comme en France et aux États-Unis, les opposants au service militaire obligatoire prétendirent que celui-ci aurait un effet dévastateur sur le moral des hommes exposés à la dure vie des casernes.

Qu’elle plaise ou non, et en particulier dans le contexte européen au tournant du XXe siècle, la conscription demeura la méthode de recrutement de soldats privilégiée par les États, tant pour les forces de réserve que dans les armées de métier. Pendant la Première Guerre mondiale, la demande croissante d’effectifs militaires mit les belligérants devant la contrainte évoquée en introduction, soit celle de fournir à l’armée les hommes dont elle a besoin en affectant le moins possible la production industrielle. Ainsi, les États découvrirent que certains hommes seraient effectivement plus utiles dans les usines, les fermes et les mines que sur les champs de bataille. En clair, certaines catégories de travailleurs qualifiés pourraient voir leurs effectifs exemptés de la conscription. On pense entre autres aux mineurs, aux cheminots, aux fermiers et ouvriers métallurgistes.

Bien entendu, ce ne furent pas tous les travailleurs évoluant dans ces catégories qui furent exemptés du service militaire obligatoire, mais les belligérants durent rationaliser l’utilisation de leur main-d’œuvre respective, et ce, dès le début des hostilités. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, cette nation réalisa qu’en l’absence d’un système de gestion plus rationnelle de la main-d’œuvre, une large partie de ses travailleurs qualifiés irait rejoindre les rangs de l’armée. Le problème était d’autant plus épineux dans la Grande-Bretagne, car le pays était l’une des rares puissances à ne pas avoir recouru à la conscription avant la guerre, si bien que le déséquilibre initial de la répartition entre les effectifs militaires et industriels s’en trouva accru.

Contrôler les paramètres de la conscription

Pour leur part, les Américains tirèrent des leçons de l’expérience britannique. Lors de leur entrée en guerre en 1917, ils introduisirent un service sélectif visant à accorder des reports (et non des exemptions) aux hommes dont les compétences professionnelles furent jugées indispensables au bon fonctionnement de l’économie civile. De plus, le service sélectif établit un précédent, à savoir que la conscription à l’américaine ne signifia pas le service universel. Intéressant en apparence, le système de reports engendra maintes tensions dans la société américaine, au-delà de la traditionnelle question des objecteurs de conscience maintes fois étudiée. D’une certaine manière, le système était coercitif, dans la mesure où les travailleurs qualifiés (non conscrits) pourraient perdre certains privilèges, dont le droit de faire la grève. En effet, le gouvernement pouvait les menacer de révoquer le report si une telle situation se produisait. Cela s’observa aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le secteur minier.

Cependant, le cas américain fut loin d’être unique. On observa des situations semblables en France et en Israël, où les systèmes de reports de ces États suscitèrent également des controverses. Un autre exemple intéressant est celui de la société américaine lors de la Guerre du Vietnam. Le gouvernement de l’époque autorisa non pas des reports, mais des exemptions à certaines catégories de citoyens en âge de porter les armes, comme aux étudiants des collèges. Cette dernière mesure provoqua à son tour une controverse dans l’esprit de ceux qui accusèrent l’État de privilégier certaines classes de citoyens et de groupes ethniques au détriment des autres. Certaines tentatives d’instaurer un système de loterie prétendument plus équitable (basé entre autres sur le jour d’anniversaire des candidats) ne purent apaiser les tensions, si bien que les États-Unis abandonnèrent finalement la conscription en 1973.

Dans le cadre de l'imposition de la conscription du type du service sélectif de 1917, des citoyens américains font la queue en réponse à l'appel des autorités militaires à Hawaii.

En dépit de tous ces problèmes, le service militaire obligatoire guida les gouvernements des puissances majeures dans la gestion de leur main-d’œuvre militaire, que ce soit lors des guerres mondiales ou pendant la Guerre froide. Même des États traditionnellement anti-conscriptionnistes comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en vinrent à recourir à cette mesure de recrutement. Dans ce contexte, la mise en place de la conscription contraignit certains jeunes hommes à « devancer l’appel », c’est-à-dire à s’enrôler volontairement afin de minimalement contrôler certains paramètres comme le moment de l’enrôlement, la branche dans laquelle ils souhaitèrent servir et, dans quelques cas, le choix des camarades avec lesquels ils partirent à la guerre. Pour ce dernier élément, l’implantation de la conscription en Grande-Bretagne amena la levée des Pal’s Battalions (Bataillons de copains) pendant la Première Guerre mondiale, où les autorités militaires promirent aux enrôlés volontaires une « chance » de servir avec leurs parents et amis pour la durée du conflit.

Une autre manière d’atténuer les effets négatifs de la conscription sur le moral des jeunes hommes consiste, comme nous l’avons évoqué, à choisir la branche dans laquelle le service sera accompli. Paradoxalement, la conscription en vigueur aux États-Unis dans la période allant de 1948 à 1973 stimula les enrôlements dans l’aviation et dans la marine. Ces deux branches ne souhaitaient pas avoir de conscrits dans leurs rangs, mais elles comptaient sur des hommes qui, à la limite, étaient résignés et surtout soucieux de ne pas servir dans l’armée de terre.

La fin du service militaire obligatoire aux États-Unis mit automatiquement un terme à ce pernicieux système de « volontaires-conscrits motivés », que les Américains appelèrent péjorativement les Draft-motivated Volunteers. D’autres nations ne furent pas exemptes de tels systèmes de recrutement pour le moins étrange. Au Canada, on pense notamment à l’adoption en 1940 de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui autorisa le gouvernement à enrôler de force de jeunes hommes, sous condition qu’ils ne serviraient pas outre-mer. Ces enrôlés furent surnommés les Zombies, ce qui n’aida en rien à la réputation de ces hommes, du système et, pire encore, cela amena une situation des plus étranges. À la fin de la guerre de 1939-1945, le Canada compta théoriquement trois catégories de soldats : des enrôlés volontaires, des enrôlés par la LMRN et des conscrits (suite à l’implantation effective de la conscription à l’automne de 1944).

Conclusion

Selon les époques et les contextes, la conscription suscita la controverse, comme le témoigne clairement cette affiche américaine pendant la Guerre du Vietnam.

Pour conclure, nous pouvons simplement ajouter qu’à une époque où la technologie rend le travail du soldat de plus en plus complexe (ce qui nécessite une formation continue à grands frais), la conscription ne semble plus être une méthode de recrutement privilégiée par les gouvernements des grandes puissances. La sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé.

Combinés à la chute de l’Union soviétique, ces nouveaux développements expliquent en partie le déclin de la conscription dans la plupart des pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Ils expliquent également pourquoi la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats.

La sécurité collective

Introduction

La sécurité collective telle perçue dans cette caricature du XIXe siècle.

Le concept de la sécurité collective réfère à un alignement en temps de paix de nations aux fins de défense mutuelle. La sécurité collective repose sur le principe que tous les États membres soient tenus de se prêter une assistance militaire si l’un d’eux faisant partie du pacte est attaqué ou menacé par une puissance étrangère. De plus, le second principe de la sécurité collective réside en la garantie que les États membres s’engagent à ne pas déclarer la guerre à quelconque État adhérant au pacte en question.

Ce qui distingue la sécurité collective d’alliances régionales classiques est que la menace est plus ou moins bien définie dans le premier cas. En effet, la menace ne porte aucun nom. Elle est diffuse, incertaine, si bien que la sécurité collective peut en venir à inclure des États membres qui, sans qu’on le dise haut et fort, représentent la menace aux yeux de tous. La sécurité collective vise donc une adhésion inclusive élargie, la prévention des conflits par le biais de consultations et la dissuasion, en faisant miroiter la perspective d’une réponse militaire forte en cas de violation. La Ligue des Nations et les Nations-Unies constituent dans leur finalité des exemples de sécurité collective, bien que les conditions d’alignement soient différentes selon les contextes.

Les origines de la sécurité collective : le système bismarckien

C’est ainsi que, d’une part, la défense collective représente une formation traditionnelle d’alliances militaires où les États s’engagent à se défendre mutuellement en cas d’attaque contre n’importe lequel des membres de ladite alliance. Cette dernière est caractérisée par des préparatifs militaires tangibles en vue de la défense collective, de même qu’aux fins de dissuasion. Pour les uns, la défense collective engendre des résultats positifs, en ce sens où elle entretiendrait un état de paix, mais il est important de préciser que cette détente demeure relative. Cette forme de détente se concrétise au prix d’un accroissement des tensions, comme elle peut déclencher une course aux armements et maintenir les États dans une situation d’incertitude quasi permanente.

D’autre part, la sécurité collective (ou coopérative) est radicalement différente, en ce sens où elle part du principe qu’aucune nation ne peut atteindre la pleine sécurité par des moyens unilatéraux. Ici, le groupe d’États membres peut admettre en ses rangs des nations n’ayant pas, pour ainsi dire, les mêmes intentions ou « prédispositions idéologiques », tout cela dans le but d’établir un dialogue, entretenir une communication permanente et démontrer une relative transparence dans l’exercice des relations diplomatiques. À cet égard, le cas de l’expansion de l’OTAN au lendemain de la Guerre froide est intéressant, dans la mesure où l’organisation tenta de courtiser la Russie et ses anciens États-satellites communistes.

Le chancelier allemand Otto von Bismarck avait forcé la main à ses partenaires afin qu'ils adhèrent à un système de sécurité collective qui, au final, ne plut à personne, même parmi ses propres compatriotes.

Cela dit, l’étude de l’histoire de la diplomatie nous montre la conclusion d’alliances en temps de paix sur des modèles semblables à ce que nous venons d’évoquer. Dans ce contexte, l’époque de la fin du XIXe siècle dans l’Europe d’Otto von Bismarck est riche d’enseignements. Débutant avec la signature de l’accord de la Duplice de 1878-1879, Bismarck finit par soutirer des accords militaires à des fins défensives avec l’Autriche-Hongrie, l’Italie et la Russie, laissant ainsi la France isolée et la Grande-Bretagne dans son état traditionnel de désengagement des affaires continentales. En dépit de l’incongruité évidente d’une série de traités conclus qui lièrent des nations ennemies comme l’Autriche-Hongrie et la Russie, Bismarck parvint effectivement à réaliser une forme primaire de sécurité collective. Il le fit, car aucune des grandes puissances d’alors ne put entamer une guerre offensive sans qu’une alliance défensive s’y oppose en plaçant sur les champs de bataille des forces de beaucoup supérieures en nombre.

La stratégie politique bismarckienne apparaissait solide, mais elle reposait sur un principe fonctionnel auquel il ne fallait pas déroger, si l’on voulait que le système d’alliance se tienne. En effet, la machine était fonctionnelle, dans la mesure où l’Allemagne demeurait une puissance rassasiée et ne faisant pas preuve d’agressivité ou d’arrogance dans l’exercice de ses relations internationales, une condition qui serait loin d’être respectée par les successeurs de Bismarck. Bien au contraire, le système bismarckien d’alliances ne put enrayer les tensions interétatiques, la ferveur de la guerre, de même que la course aux armements qu’il était censé freiner. Qui plus est, et dans une certaine mesure, ce fut le système bismarckien de sécurité collective qui fut initialement blâmé comme l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale, malgré que les nations gardèrent le réflexe de nouer d’autres alliances semblables au lendemain des hostilités.

La régionalisation admise de la sécurité collective

Dans un autre ordre d’idées, un autre élément caractéristique de la sécurité collective est qu’elle se pratique généralement dans un cadre régional, malgré qu’à l’échelle internationale, le monde a vu naître deux grandes organisations, soit la défunte Société des Nations à Genève, puis l’actuelle Organisation des Nations-Unies à New York. En fait, la sécurité collective à l’échelon régional fut longtemps abordée dans un contexte de Guerre froide, parce que les objectifs des superpuissances pouvaient aisément s’arrimer avec les intérêts de gouvernements amis, c’est-à-dire des États de moindre puissance et alignés sur un axe idéologique similaire. Vue ainsi, la sécurité collective voit la conclusion d’accords de défense entre des États membres capables de déployer une puissance militaire digne de ce nom. Dans le cas contraire, l’échec de la signature de tels accords de défense collective régionale voit la substitution d’ententes bilatérales entre les superpuissances et des États partenaires désignés.

De nos jours, ce volet régional de la sécurité collective est sanctionné dans la Chartre de l’ONU, en particulier sous les chapitres VI et VIII, où il est recommandé que les nations cherchent à trouver des solutions à leurs conflits à l’intérieur des cadres prévus par des agences régionales ou des traités régionaux existants, et ce, avant de solliciter l’intervention du Conseil de Sécurité de l’ONU. À l’intérieur de tels accords régionaux de sécurité, les obligations fondamentales souscrites par les États membres proviennent d’une appréciation mutuelle du danger immédiat et des questions de sécurité y étant attachées. Ces mêmes obligations découlent également de la qualité du dialogue entre les membres. Ce dernier processus est facilité si les membres possèdent les mêmes prédispositions idéologiques.

Par contre, si des points de vue irréconciliables persistent, surtout au niveau idéologique, alors le maintien de la sécurité collective dépend de la qualité du dialogue, de sa transparence et de sa continuité. Certaines de ces activités se déroulant dans l’échange de points de vue radicalement divergents peuvent, malgré tout, amener la conclusion d’accords qui empêcheraient une situation de dégénérer. La différence étant que ces « ententes » relèvent presque uniquement de la catégorie du maintien du dialogue, où la recherche de la sécurité collective se déroule dans les plus hautes sphères officielles de l’État ou au niveau diplomatique entre des ambassades.

Si l’on sent qu’un accord a de bonnes chances d’être conclu, ou que les dirigeants veulent à tout prix une entente négociée, alors la nature du dialogue peut dépasser le stade officiel en incluant, par conséquent, une structure « officieuse » qui inclurait les domaines militaire, civil (ministériel) ou académique (les échanges entre spécialistes). Enfin, même si cela paraît évident, précisons que si un accord est conclu avec des termes où les signataires s’engagent à ne pas recourir à la force contre un membre, alors la sécurité collective devient effective. De cette coopération en matière de sécurité naît une véritable communauté de sécurité qui engendre ultimement une orientation commune des politiques sécuritaires et militaires.

À titre d’exemple, l’OTAN et le Pacte de Varsovie produisirent une confrontation entre deux communautés de défense collective régionale qui affichèrent respectivement des politiques communes. Par ailleurs, notons que la perspective onusienne d’accords régionaux de sécurité visant à établir un dialogue coopératif ne se matérialisa jamais. Encore une fois, ce fut à l’intérieur de cadres régionaux définis par les initiatives d’États concernés que des solutions semblèrent réalisables. Les Accords de Helsinki de 1975 virent la naissance de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, une organisation sécuritaire vouée au dialogue et qui constitue aujourd’hui le pont le plus important en Europe en matière de sécurité collective. Profitant probablement d’une détente relative avant une nouvelle hausse des tensions au début des années 1980, les puissances de l’époque de la Guerre froide étaient quand même parvenues à conclure un tel accord autrefois impensable.

Un pas important fut franchi en matière de régionalisation de la sécurité collective avec la signature des Accords de Helsinki en 1975.

L’ère post-Guerre froide et le postulat onusien de la sécurité collective

Comme dans bien des dossiers liés aux affaires militaires et internationales, la fin de la Guerre froide vit la question de la sécurité collective prendre d’autres tangentes. Certains ont pu dire qu’elle n’était plus d’actualité (la Guerre froide étant terminée), d’autres croient qu’elle demeure pertinente, à travers le maintien d’un dialogue sécuritaire entre anciens adversaires, le tout à l’intérieur d’un cadre régional élargi qui verrait naître de nouveaux accords. D’ailleurs, la doctrine officielle de l’OTAN entretient toujours ce jardon de « défense collective », que ce soit dans ses relations avec la communauté européenne de défense du modèle helsinkien, ou encore dans ses interventions dans le monde. Vue ainsi, l’OTAN serait une véritable organisation internationale de sécurité collective, la seule à vrai dire qui soit capable de déployer une armée sur un champ de bataille.

Qui plus est, l’évolution de l’OTAN depuis 1949 témoigne de son endurance, et ce, même après que le postulat de défense collective du contexte de la Guerre froide soit disparu. Ironiquement, l’absence d’un environnement typique de la Guerre froide ne vit pas d’apaisement des tensions. Bien au contraire, on assista à une explosion de conflits intra-étatiques et de guerres civiles dans plusieurs pays, comme en Yougoslavie, en Somalie, en Bosnie ainsi qu’au Rwanda, où ce furent essentiellement les populations civiles qui firent les frais de ces déchaînements de violence. Non sans surprise, l’agenda de paix de l’ONU se remplit rapidement, avec le déploiement de plusieurs missions aux résultats variables. En plus d’autoriser le déploiement de forces internationales lors d’une guerre majeure comme celle contre l’Irak en 1990-1991, l’ONU dépêcha plus de 80,000 soldats depuis 1993.

Ce sujet est bien documenté, à savoir que ces différents tests démontrèrent de sérieuses faiblesses et lacunes de toutes sortes dans l’organisation onusienne, en plus d’effriter l’enthousiasme pour de telles missions, sans compter les coûts astronomiques qui vidèrent rapidement les coffres ou le fait que certaines puissances voulurent prendre le contrôle effectif des opérations (ex: les États-Unis dans le Golfe en 1990). Les chiffres peuvent varier selon les sources, mais le nombre des Casques bleus servant dans des missions de paix, au moment d’écrire ces lignes, ne représente qu’une infime portion des effectifs déployés à l’apogée des interventions au milieu des années 1990. Est-ce à dire qu’on assiste à la fin des missions onusiennes, ou plutôt s’agit-il d’une simple réorientation nécessitant des ajustements accompagnés de saines remises en question? Le débat reste ouvert.

L'ONU n'est plus la seule organisation inter-étatique à promouvoir la sécurité collective. D'autres le font, comme l'Union africaine qui est en mesure de dépêcher diverses missions de paix sur le continent de ses États membres.

Cela dit, les sérieuses remises en question du rôle et des capacités de l’ONU à intervenir à la suite de désastres (Rwanda, Bosnie…) remettent au goût du jour la pertinence de la sécurité collective. Encore là, les États désireux d’en venir à des accords de sécurité collective ne le font pas nécessairement dans une optique internationale. Au contraire, les États chercheront à conclure des accords de sécurité collective à l’échelle régionale. Vus ainsi, et à la lumière de la nature des « nouveaux conflits » intra-étatiques et des guerres civiles, les États voudront circonscrire un large périmètre géographique, voire continental, où il leur sera plus facile de négocier des traités leur permettant de répondre à des dangers immédiats, plutôt qu’à des menaces à moyens et longs termes comme au temps de la Guerre froide. En clair, si les forces de l’ONU ne peuvent pas répondre à la commande, les États préoccupés par des questions de sécurité collective doivent s’organiser entre eux.

Conclusion

De telles organisations existent et elles sont nombreuses. On peut penser à l’Organisation des États américains, à l’Union africaine (anciennement l’Organisation de l’unité africaine), à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, à la Communauté des États indépendants et au Conseil de coopération des États arabes du Golfe. Toutes ces organisations sont nées de discussions initiales qui comprenaient un volet sur la sécurité collective, des discussions qui, pour certaines, aboutiront à la conclusion d’accords contraignants, ou qui demeureront au niveau des échanges officiels. D’ailleurs, la région de l’Asie-Pacifique figure, sauf erreur, parmi les seules régions de la planète à ne pas disposer d’organisation de sécurité collective.

Toutes ces organisations sont loin d’atteindre la parfaite harmonie et certaines ne mettront jamais en vigueur des accords de sécurité collective, bien qu’on ne peut douter des bonnes intentions. De même, ces organisations ne disposent pas toutes des éléments essentiels d’atteinte de la sécurité collective. Parmi ceux-ci, et pour conclure, notons les mécanismes de résolutions des querelles territoriales et commerciales, la capacité à créer des unités militaires conjointes (ex: l’Eurocorps), à développer des doctrines et des exercices du même ordre ou à mettre en place des équipements et des infrastructures interopérables.