Auteur : carlpepin

La guerre des Canadiens français (1ère partie, 1914-1916)

Officiers du 22e bataillon à Amherst (Nouvelle-Écosse), printemps 1915.

La guerre de 1914-1918 verra une participation massive des Canadiens français par rapport aux conflits passés. À cette époque, en partie pour honorer des alliances conclues avec la Russie et la France, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne en août 1914.

Cette déclaration de guerre entraîne automatiquement le Canada dans le conflit, puisqu’étant une colonie de l’Empire britannique, le Canada n’est pas maître de sa politique étrangère. Par contre, le gouvernement canadien avait la liberté de décider de la nature de sa participation militaire.

1914-1915 : L’enthousiasme de la mobilisation

La plupart des Canadiens ont accueilli le déclenchement de la guerre avec enthousiasme. C’était particulièrement le cas de ceux qui étaient nés dans les îles britanniques, qui se sont portés volontaires en grand nombre. Ils ignoraient, ainsi que le reste du monde, les horreurs que les guerres allaient causer au XXe siècle.

Affiche de propagande encourageant les Canadiens français à s'enrôler. Petite anecdote, l'auteur de ces lignes a vu dans un magasin d'Ottawa une copie authentique de cette affiche vendue pour la bagatelle somme de 900$.

Sur les affaires militaires, les Canadiens étaient aussi divisés sur la nature de la contribution à une guerre éventuelle menée en terre étrangère, un peu comme lors de la guerre sud-africaine dix ans auparavant. Sans doute dans l’effervescence du moment, en 1914, l’engagement des Canadiens à l’effort de guerre ne faisait aucun doute, mais c’est la capacité du pays à fournir une aide immédiate qui faisait défaut.

L’armée régulière canadienne avait un effectif d’à peine 3,000 hommes et quelque 70,000 réservistes sur papier. Le premier effort de constitution d’une armée avait en partie été possible grâce au travail du ministère canadien de la Milice qui était sous les ordres du très controversé Sam Hughes. Il avait mis en place à la hâte un camp d’entraînement à Valcartier en septembre 1914, juste au nord de Québec. Il ordonna aux 30,000 premières recrues de s’y rendre pour l’entraînement.

Sam Hughes a souvent été condamné par les historiens pour plusieurs erreurs de jugement. On lui reproche notamment d’avoir imposé aux soldats la carabine Ross fabriquée à Québec, sans parler du chaos administratif dans la mobilisation canadienne qui lui est imputé, de même que l’habituel patronage dans l’attribution des contrats militaires aux industriels et à la nomination des officiers. Cependant, on peut ajouter que Hughes a fait quelques bons coups. Par exemple, il examinait de près la qualité de l’entraînement que recevaient les recrues, il insistait sur le développement de leurs habiletés au tir, il a doté l’artillerie de canons modernes et accru les effectifs de la Milice.

Bref, et malgré tout, les recrues se réunirent et reçurent un entraînement à Valcartier (Québec). Au début d’octobre 1914, le premier contingent du Corps expéditionnaire canadien, constitué de 32 000 hommes, s’embarque pour la Grande-Bretagne. Ce premier contingent quitte pour l’Angleterre à peine sept semaines après l’entrée du pays dans le conflit, soit en octobre. Le premier contingent était composé à 70 % d’hommes nés dans les îles britanniques et récemment immigrés. Néanmoins, le corps des officiers était presque entièrement canadien et on dénote la présence d’environ 1,200 étaient Canadiens français dispersés dans l’ensemble des unités anglophones.

Le camp militaire de Valcartier (Québec) en septembre 1914.

Ces francophones avaient été répartis au sein d’unités de langue anglaise composées en grande partie de ressortissants britanniques. De plus, le ministre Sam Hugues avait écarté du contingent les rares officiers supérieurs francophones, qui étaient membres de l’armée permanente. Le résultat fut que ce contingent devint la première Force canadienne à être mise sur pied, sans même que l’on se préoccupe d’y assurer une représentativité canadienne-française adéquate.

Au début du XXe siècle, rappelons-nous, l’anglais était la langue de commandement et il n’y avait que très peu d’officiers canadiens-français de la force permanente issus du Collège militaire royal de Kingston. Hughes ne voyait donc pas la nécessité de créer une unité francophone pour attirer des recrues du Québec.

Le Dr. Arthur Mignault, qui avait fait fortune dans les "petites pillules rouges", le grand argentier du 22e bataillon à ses débuts.

Par conséquent, une délégation de politiciens fédéraux et provinciaux, des membres du clergé ainsi que certains hommes d’affaires vont faire un lobbying afin d’amener la création d’un bataillon francophone. Sous le leadership du docteur Arthur Mignault, qui était prêt à mettre 50 000 $ de sa fortune personnelle sur la table, le groupe argumente que l’unité nationale en temps de guerre est tributaire de l’intégration des Canadiens français au sein de l’armée permanente et à la formation d’un bataillon exclusivement francophone. Le 23 septembre 1914, dans une lettre adressée au Premier ministre Sir Robert Borden, Sir Wilfrid Laurier lui dit que la formation d’une unité canadienne-française connaîtrait un franc succès au sein de la population francophone. La proposition est retenue et le gouvernement donne officiellement son accord le 20 octobre.

Initialement connu sous la dénomination Régiment Royal Canadien-Français, le 22e Bataillon (canadien-français) sera désigné unité francophone tout simplement parce qu’il fut le vingt-deuxième bataillon d’infanterie autorisé pour le Corps expéditionnaire canadien (CEC). Sa véritable dénomination était le 22nd Infantry Bataillon (French Canadian). Le 21 octobre 1914, le 22e Bataillon (canadien-français) fait son entrée officielle au sein de l’institution militaire. D’octobre 1914 à mars 1915, l’entraînement de l’unité s’effectue à Saint-Jean-sur-Richelieu en banlieue de Montréal.

Les problèmes logistiques du site de Saint-Jean, le manque d’espace pour l’entraînement et l’attrait de la grande ville de Montréal (qui causera de nombreuses désertions et d’autres cas d’indiscipline) amènent le Colonel Frédéric Gaudet, le premier commandant du 22e Bataillon, à demander à plusieurs reprises le transfert de son unité vers un site plus approprié pour parfaire son entraînement. Suite à son insistance, sa demande est enfin acceptée et l’unité est déployée à Amherst en Nouvelle-Écosse, le 12 mars 1915, après avoir reçu ses drapeaux quelque temps auparavant le 3 mars.  À cette occasion, lors de la bénédiction des drapeaux régimentaires, l’aumônier de l’unité, l’abbé Doyon, prononça ces paroles :

« …Il s’agit surtout d’une question d’existence nationale : pour les Canadiens français, il s’agit d’une question de vie ou de mort comme entité nationale, comme nation sur le continent de l’Amérique du Nord ».

À son arrivée à Amherst le 13 mars 1915, l’unité a reçu un accueil des plus glacials de la part de la population. Il fallait comprendre qu’une unité exclusivement francophone et méconnue de la population anglophone ne devait pas s’attendre à ce que les citoyens de la ville les acclament haut et fort. L’attitude de la population locale avait en partie été alimentée par diverses rumeurs qui circulaient sur le comportement des militaires canadiens-français et leur supposé tempérament festif.

Outre l’entraînement continu qu’il y poursuit, le 22e Bataillon ne tarde pas à s’impliquer activement au sein de la communauté. Conséquemment, à son départ pour l’Angleterre le 20 mai 1915, cette même population lui offre le plus vibrant salut, car nombreuses avaient été les collectes organisées par les soldats du 22e en vue d’aider des familles d’Ahmerst touchées par les difficultés économiques.

La traversée de l’océan se passa sans anicroche pour les 1,200 officiers et soldats du 22e embarqués à bord du Saxonia. Pendant l’été de 1915, le 22e est dans le sud-est de l’Angleterre à s’entraîner sous une chaleur torride. À la fin de l’été, un ordre arrive à l’intention du bataillon et cet ordre est clair : il faut ramasser armes et bagages, on part en France.

De Boulogne-sur-Mer, le 22e Bataillon fait une éreintante marche d’environ cinq jours pour arriver aux tranchées le 20 septembre 1915 en Belgique, non loin de la frontière français. Intégré au sein de la 5e Brigade de la 2e Division canadienne, le 22e Bataillon va connaître 38 mois de guerre et il va combattre avec les 24e, 25e et 26e Bataillons et, en toutes circonstances, il saura se distinguer.

La première année de guerre au front est un long et pénible apprentissage pour les soldats canadiens-français. De septembre 1915 à mars 1916, le 22e Bataillon tient un secteur de front dans les Flandres, dans le saillant d’Ypres en Belgique. Durant cette période, c’est principalement la guerre de tranchées et plusieurs raids qui seront menés.

Le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay, l'âme du 22e.

En février 1916, le major Thomas-Louis Tremblay prend le commandement du bataillon et est promu au grade de lieutenant-colonel. Il sera commandant de cette unité jusqu’en août 1918, jour où il commandera la 5e Brigade d’infanterie canadienne à titre de brigadier-général. D’ailleurs, il sera le seul général francophone ayant commandé au front au cours de la Première Guerre mondiale. Alors qu’il n’avait que 30 ans, Tremblay aura a été le leader et l’inspirateur du 22e bataillon. Il écrit dans son journal :

«…Je comprends pleinement toute la responsabilité que comporte cette nomination…Mon bataillon représente toute une race, la tâche est lourde…Mes actes seront guidés par cette belle devise –JE ME SOUVIENS-. »

Alors que le 22e bataillon était constitué et commençait la guerre en Europe, on peut dire qu’une bonne partie de l’effort de guerre du Canada, du moins jusqu’en 1916, fut caractérisée par le chaos et l’improvisation à bien des égards. Et la question qui nous vient souvent à l’esprit est : pourquoi les hommes s’enrôlaient? On peut avancer certaines hypothèses.

Il est vrai que certaines notions liées au patriotisme, à la virilité, au désir de servir, à l’aventure, etc., ont incité bon nombre de Canadiens à s’enrôler. Cependant, le contexte économique difficile au pays en 1914 et les bons salaires offerts par l’armée ont dû en convaincre plus d’un de s’enrôler. Pour aider financièrement les soldats qui avaient des familles, le Fonds Patriotique Canadien, une organisation philanthropique, envoyait une aide à aux proches des soldats avec des fonds recueillis lors de souscriptions annuelles à l’échelle nationale.

Le salaire offert de 1$ par jour pour un soldat n’était pas le plus attrayant, mais les coûts de transports, de nourriture et de logement étaient couverts. À titre d’exemple, un employé de bureau ou un journalier gagnait à peine plus qu’un soldat en 1914, donc pour des hommes célibataires, l’armée offrait certes une possibilité intéressante d’échapper à la routine quotidienne… et pour certains à leurs obligations familiales.

Le coûteux apprentissage

Il est cependant difficile de dire dans quelle mesure les Canadiens étaient bien préparés lorsqu’ils allèrent pour la première fois au front en 1915. Nombreux, par exemple, étaient les problèmes avec la carabine Ross, les cartouchières qui tombaient, les canons en nombre insuffisant, tout comme les munitions. Les Canadiens français n’étaient pas plus préparés à la guerre des tranchées qu’aux nouvelles tactiques qui allaient émerger de l’expérience vécue sur le terrain.

Soldats du 22e bataillon réparant une tranchée en France, été 1916.

Le début de l’année 1916 marque une impasse sur les fronts militaires. Les Canadiens prennent subitement conscience de toute la barbarie des combats. Les belligérants étaient depuis longtemps établis dans un complexe système de tranchées humides et inconfortables, protégées par des barbelés. Les hommes y vivaient pour se dissimuler et échapper au feu des mitrailleuses et de l’artillerie qui balayaient les champs de bataille. Une guerre d’usure coûteuse s’en suit pendant plus d’un an, et d’autres divisions canadiennes se joignent à la lutte. Une 3e et 4e divisions viendront compléter les formations du Corps canadien au cours de 1916.

L'auteur de ces lignes habillé en uniforme de lieutenant du 22e bataillon (canadien-français). 1916. Tournage de la télésérie "La Grande Guerre", CBC / Radio-Canada.

À l’instar des combattants européens, les officiers et soldats canadiens expérimentèrent un long apprentissage de la guerre moderne. On a longtemps blâmé les généraux britanniques qui commandaient les Canadiens, mais nombre d’officiers canadiens n’avaient aucune expérience militaire, encore moins pour performer des tâches d’état-major. Donc, la période de 1915 à 1917 fut extrêmement coûteuse pour le Corps canadien, dans ce long et pénible apprentissage de la guerre des tranchées. Le 22e bataillon n’y a pas échappé.

Mont-Sorrel

La première véritable bataille du 22e bataillon fut défensive. Il s’agissait de repousser un assaut allemand pendant les deux premières semaines de juin 1916 en Belgique. Le 15 juin 1916, le bataillon occupe une position au Mont-Sorrel, près d’Ypres. Cette première grande bataille défensive a coûté au bataillon plus de 141 tués et blessés en quelques heures. C’était un premier vrai baptême du feu.

Flers-Courcelette

Le 1er juillet 1916, les forces franco-britanniques lancent une offensive majeure sur le front de la Somme. Le 15 septembre, c’est au tour du Corps canadien de prendre la relève d’une partie du front pour remplacer les Britanniques épuisés. Le 22e bataillon reçoit l’ordre d’attaquer un secteur délimité par les villages de Flers et Courcelette, puis de prendre et tenir cette dernière position. Ce sera l’une des plus grandes attaques du bataillon. En fait, ce sera sa première attaque d’envergure, qui début une année après son arrivée au front.

Le lieutenant-colonel Tremblay sollicite auprès du quartier général de la brigade l’honneur pour son bataillon de mener l’assaut, sachant très bien que ce sera un massacre. En demandant de mener l’attaque sur Flers-Courcelette, Tremblay était déterminé à prouver la vaillance et la haute distinction de ses hommes. Après avoir transmis ses ordres, il avertit chacune de ses compagnies que :

«…ce village (Courcelette), nous allons le prendre, et quand  nous l’aurons pris, nous le garderons jusqu’au dernier homme. C’est notre première grande attaque; il faut qu’elle soit un succès pour l’honneur de tous les Canadiens français que nous représentons en France».

Le champ de bataille de Courcelette. En arrière-plan, sous les débris fumants, le village, et à l'avant-plan le terrain qu'ont eu à traverser les soldats du 22e bataillon.

Le 22e perd environ le tiers de ses hommes sous les tirs d’artillerie et de tireurs d’élite au cours d’une marche de quelques kilomètres pour se rendre à ses positions de départ. L’assaut débute à 18h10, le 15 septembre 1916, sous un intense et efficace barrage d’artillerie. Rapidement, le bataillon avance dans les ruines du village. L’arrivée du bataillon coïncide avec la sortie en surface des Allemands, qui s’étaient cachés dans leurs abris souterrains « dug-out » au moment du tir d’artillerie. Il s’en suivit un terrible combat au corps-à-corps à la baïonnette, au poing, à la pelle, qui dura au bas mot une quinzaine de minutes. Après trois jours d’âpres combats, jour et nuit, le bataillon atteint son objectif, mais les pertes sont inquiétantes.

Soldat du 22e. Tournage de la télésérie "La Grande Guerre", CBC / Radio-Canada.

Des quelque 30 officiers et 900 hommes lancés à l’assaut, seulement 6 officiers et 118 hommes reviennent indemnes. La majorité des journaux du monde entier ont rendu hommage à la bravoure canadienne-française. À la fin de l’été et à l’automne 1916, les Canadiens combattent dans des conditions exténuantes pour ne progresser que de quelques kilomètres sur le front de la Somme.

La réputation des Canadiens était désormais établie. En octobre 1916, juste avant de quitter le front de la Somme pour le secteur de Vimy, le Corps d’armée canadien comptait quatre divisions d’infanterie soutenues par d’importantes forces d’artillerie, de cavalerie, de génie et auxiliaires, etc.

Par conséquent, le 22e bataillon pansait ses plaies et ramassait armes et bagages. Il fallait se rendre à Vimy. Rares déjà étaient les « vétérans » de 1914. Ils avaient été remplacés par les renforts qui, eux aussi, ont dû apprendre la guerre des tranchées, à partir des précieux conseils de ceux qui avaient fait Courcelette.

L'insigne du 22e bataillon (canadien-français).

Résumé de l’histoire militaire du Canada de 1867 à 1914

Quand on parle de l’« histoire militaire du Canada », on fait référence à l’étude des conflits qui se sont déroulés au Canada ou à l’extérieur du pays par l’envoi de troupes, et ce, depuis que notre nation existe. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, on peut dans un premier temps tracer un portrait des premières décennies de cette histoire, de la création du pays en 1867 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Par le fait même, il sera question de la contribution globale des militaires francophones lors des conflits passés, un champ de recherche qui nous intéresse également.

1866-1870 : La Confédération canadienne

Dans le but de se défendre mutuellement contre la menace potentielle posée par les États-Unis au lendemain de la Guerre de Sécession de 1865, la province du Canada, divisée entre l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, s’unissent pour former le nouveau Dominion du Canada. La création d’un nouveau pays, le Canada, allait assurément avoir un impact sur la mise en place d’une force militaire canadienne. Par le fait même, l’armée britannique présente au Canada pour notre défense allait être amenée à se retirer.

Le territoire canadien à la signature du pacte confédératif de juillet 1867.

Le régime de la Confédération canadienne est mis en place le 1er juillet 1867. Le temps d’assurer une transition relative, on assiste au départ progressif de l’armée britannique, qui quitte définitivement le pays en 1871. Le Dominion du Canada doit désormais assumer seul sa défense. Dans les faits, en cas de crise militaire majeure, l’Angleterre s’était engagée à fournir une aide militaire au Canada, tout comme elle continuait d’assurer la défense des côtes maritimes de notre pays. En dépit de la création du Canada moderne en 1867, notre pays restait un Dominion, c’est-à-dire une colonie de l’Empire britannique. Cela veut dire que notre pays était souverain sur le plan de la politique intérieure, mais au niveau de la politique étrangère, la Grande-Bretagne prenait les décisions pour le Canada sur la scène internationale.

En matière de défense, la Loi de la Milice votée en 1868 garantissait la maîtrise politique du Canada sur les forces canadiennes, qui n’en demeuraient pas moins dirigées par un officier général britannique. Bref, on retient que la fondation du Canada amène la création d’un ministère de la Milice qui doit mettre en place les ressources nécessaires à la défense de notre pays. Cela passe par la création d’une force armée professionnelle.

Quelques membres de la Milice canadienne vers 1880.

1871-1883 : Le Canada assume sa défense et lève une armée permanente

Le Canada prit alors la relève dans les installations militaires autrefois occupées par des garnisons britanniques. Par exemple, le fort de Kingston et la citadelle de Québec furent occupés par nos troupes, soit par deux unités d’artillerie permanentes qui y tiendraient garnison. Connues sous le nom de Force permanente, ces unités furent les premières forces régulières à temps plein levées par le Canada sous le régime de la Confédération.

Le contexte politique était aussi différent pour le Canada, notamment parce que les relations avec les États-Unis s’étaient améliorées après 1871 et, sauf à l’occasion de rares périodes de tension, une préparation sérieuse en vue d’une invasion américaine n’était plus nécessaire. En 1876, Ottawa ouvrit le Royal Military College of Canada à Kingston pour contribuer à la professionnalisation du corps des officiers. Sept ans plus tard, en 1883, le gouvernement leva des unités d’infanterie et de cavalerie permanentes, surtout pour entraîner la Milice à temps partiel et servir de force de sécurité intérieure.

L’idée de mettre en place ce genre d’institution d’enseignement était aussi de créer un bassin d’instructeurs capables d’entraîner la milice, c’est-à-dire l’ensemble des réservistes qui s’entraînaient quelques semaines pendant l’année, à l’été surtout, et qui étaient beaucoup plus nombreux que les soldats de métier. Après tout, et en particulier dans la mentalité de l’époque et à cause de problèmes budgétaires, c’était la milice qui était appelée à fournir le principal effort dans la défense du Canada. Pour vous donner une idée du type de forces militaires que nous avions en cette fin de XIXe siècle, nous disposions alors d’une milice dite « active ».

En théorie, tous les hommes valides de 18 à 60 ans étaient susceptibles d’être appelés sous les drapeaux. Dans les faits, seuls les volontaires allaient porter l’uniforme et aucune conscription n’a été formellement imposée à cette époque. Dans un même ordre d’idées, la force de notre armée sur papier en 1869 s’élève à un peu plus de 30,000 hommes sous les drapeaux, la majorité étant des réservistes. Mis à part quelques affrontements, cette milice active passa le plus clair de son temps à s’entraîner avec les moyens du bord, surtout en période estivale. Elle pouvait être mobilisée de temps à autre en cas de troubles à l’ordre public lors de grèves, de manifestations, etc.

Le Collège Militaire Royal de Kingston fondé en 1876.

1873-1885 : L’expansion vers l’Ouest canadien

Dans les années 1870, le Canada prenait de plus en plus d’expansion vers l’ouest, dans les territoires aujourd’hui constitués par le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce contexte d’expansion rapide, le maintien de l’ordre public était tout un défi pour un jeune pays qui cherchait à asseoir son autorité. En 1873, on avait créé la Police montée du Nord-Ouest à cette fin, force qui est aujourd’hui connue sous le nom de la Gendarmerie Royale du Canada.

Par contre, nombreuses étaient les tensions dans l’ouest du Canada. La première mise à l’épreuve de cette nouvelle force armée permanente est survenue lors des expéditions engagées contre les rebelles métis dirigés par Louis Riel à partir de 1870. Ceux-ci réclamaient des droits particuliers et un gouvernement autonome pour les francophones habitant l’ouest du Canada. À cet égard, Ottawa avait refusé aux Métis, qui étaient surtout francophones, des droits fonciers et politiques. Sous la conduite de Louis Riel, les Métis et certains de leurs alliés autochtones prirent les armes.

Descendants à la fois d’Amérindiens et de Canadiens français, les Métis étaient des colons installés dans les territoires que sont aujourd’hui le Manitoba et la Saskatchewan. Une première rébellion était survenue en 1870 et fut réprimée par un mélange de forces britanniques et canadiennes au Manitoba, à un endroit appelé la Rivière Rouge. Plus tard, en 1885, les tensions entre les Métis de Riel et le gouvernement fédéral n’étaient pas plus apaisées et une expédition militaire fut à nouveau organisée contre eux. C’est ce qu’on a appelé la Rébellion du Nord-Ouest de 1885. Celle-ci visait à établir un État indépendant contrôlé par les Métis, dans une région qui forme aujourd’hui la Saskatchewan.

Les Métis ont affronté à plus d’une reprise la police montée canadienne et la milice envoyée par le gouvernement fédéral. Il s’agissait probablement de la plus grande bataille livrée sur le sol canadien depuis la guerre de 1812 contre les États-Unis, et probablement le dernier affrontement livré sur notre territoire depuis.

La bataille de Fish Creek (Saskatchewan, 1885).

1875-1899 : Le Canada et l’impérialisme britannique

Une autre période intéressante de l’histoire militaire canadienne est celle du dernier quart du XIXe siècle. Ce qu’on appelait alors l’« impérialisme » était une forme d’expansion territoriale, économique et culturelle pratiquée à l’échelle mondiale par les grandes puissances. Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et d’autres pays colonisèrent des territoires en Afrique, en Asie et ailleurs pour des raisons militaires et économiques.

Au Canada, le soutien à l’« idée impériale » et à la nécessité de protéger l’Empire était surtout sensible chez les Canadiens d’origine britannique, qui formaient la majorité de la population. Tout en se disant attachés à l’Empire, les gouvernements canadiens successifs cherchèrent à éviter tout engagement militaire à l’appui de la défense impériale. Pourquoi? Parce que ce type d’engagement aurait pu mettre en péril l’unité nationale, car l’opinion publique au Canada français croyait que la participation aux affaires impériales empêchait le Canada d’obtenir une plus grande autonomie face à l’Angleterre.

En rouge, l’Empire britannique en 1897.

1899-1902 : La Guerre des Boers

Dans ce contexte, le premier véritable test pour les forces canadiennes (et pour l’unité nationale!) est survenu lors de la guerre des Boers de 1899 à 1902 en Afrique du Sud. Ce conflit représentait la première véritable intervention de soldats canadiens sur un théâtre d’opérations extérieur.

En résumé, en octobre 1899, l’Empire britannique et les deux petites républiques boers d’Afrique du Sud, le Transvaal et l’État libre d’Orange, entrent en guerre. Les Boers étaient les descendants des premiers colons hollandais établis en Afrique du Sud. Par conséquent, les Britanniques ont fait appel à leurs colonies pour apporter une aide militaire supplémentaire dans le but d’écraser la rébellion en Afrique du Sud.

Carte du théâtre d’opérations sud-africain.

 

Le gouvernement canadien répondit favorablement et envoya un contingent militaire, malgré une opposition de la part des Canadiens français qui s’opposaient à cette guerre. Le succès militaire canadien le plus connu, et la plus importante victoire de l’Empire britannique dans cette guerre à notre avis, eut lieu en février 1900 à Paardeberg, où plus de 4,000 Boers capitulèrent à la suite d’un assaut mené par des Canadiens.

Site de la bataille de Paardeberg, février 1900.

Environ 7,400 Canadiens et du personnel infirmier ont servi en Afrique du Sud entre 1900 et 1902. Un peu plus de 200 soldats canadiens ont trouvé la mort, dans une guerre qui avait divisé la population, car le Québec francophone était contre la participation. Tout comme lors des rébellions dans le Nord-ouest canadien en 1885, on note aussi la participation de quelques Canadiens français à la guerre des Boers, mais il s’agit davantage de cas isolés de soldats intégrés à des unités anglophones, car aucune unité entièrement francophone ne fut formée pour ce conflit. Les succès sur les champs de bataille ont augmenté la confiance des Canadiens et ont fait progresser le nationalisme canadien, mais la guerre accentua aussi les disputes linguistiques et culturelles au pays.

1903-1914 : Le lendemain des Boers ou le besoin de « canadianiser » l’armée

Au lendemain de la guerre sud-africaine, le gouvernement canadien entreprit vers 1903 de « canadianiser » la Milice, notamment en remplaçant par un Canadien l’officier général britannique qui commandait notre armée. L’armée devint plus autonome avec l’ajout d’unités médicales, de transmission, d’ordonnance, d’approvisionnement et de génie.

Le Canada standardisa officiellement, à la britannique, son entraînement militaire et la plus grande partie de son équipement. Les armes demeurent peu nombreuses et souvent désuètes. De plus, les tensions politiques qui augmentaient en Europe ont fait en sorte que le gouvernement canadien a accru ses dépenses militaires. L’entraînement de la Milice s’accélère et les effectifs autorisés de la Force permanente sont portés sur papier à 3000 hommes, plus une réserve de 70,000 hommes. Le Canada améliore également ses défenses côtières et, après bien des débats, créer en 1910 la Marine royale du Canada constituée de deux croiseurs d’un modèle ancien.

Le HMCS Rainbow en 1910.

À cette époque, il n’existe aucune unité francophone quelconque. Les rares Canadiens français à servir dans l’armée se trouvent dispersés dans les unités anglophones. L’armée canadienne est à l’époque très britannique dans sa mentalité et son fonctionnement. L’anglais est la langue de travail et les promotions sont généralement accordées aux militaires anglophones.

D’ailleurs, très peu d’officiers francophones sortent diplômés de Kingston entre la fondation de ce collège jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce sujet ferait l’objet de prochains articles.

Le retour d’une grande puissance: la Chine

La Chine doit être traitée avec respect. D’emblée, c’est un pays où l’activité économique est frénétique, marquée par une libéralisation en force (ou forcée). Le régime encourage la richesse. Il y a plus de cinq millions de millionnaires en Chine actuellement et le pays fait partie de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Par contre, c’est tout le contraire d’un point de vue politique. La Chine est un régime autoritaire, où le parti communiste reste le seul centre de pouvoir politique, la seule organisation politique. Le régime refuse totalement tout rival. C’est en même temps ironique, parce que pour un régime qui se dit marxiste, celui-ci ignore un principe fondamental de Marx, soit que tout régime politique découle du régime économique. Donc, on ne peut pas réformer un système économique sans changer le système politique.

Cette étrange cohabitation d’un régime politique autoritaire avec une économie relativement libérale soulève plusieurs questions. Par exemple, est-ce que cette ouverture économique, qui laisse tomber les principes économiques de l’idéologie marxiste (une économie dirigée, pas de secteur privé, etc.) est viable? Est-ce que les réformes économiques entrainent des réformes politiques? Est-ce que les libres marchés, les échanges internationaux, la participation et l’intégration de la Chine dans les marchés mondiaux, favorisent, et même entrainent, des reformes politiques en direction de la démocratie? Peut-on avoir une libéralisation économique sans libéralisation politique?

Le cas de la Russie de Gorbatchev suggère que non, parce qu’il avait été poussé à des réformes politiques pour assurer des réformes économiques. L’ironie maintenant est qu’en Russie, il y a une démocratie qui marche mal, très mal même, et une économie qui marche mal, même très mal aussi. Donc l’économie et le politique auraient des liens, mais dans le cas de la Chine, une petite mise en contexte historique est nécessaire pour comprendre cet étrange agencement.

Histoire de la Chine : le régime communiste

Cela débute en 1949, avec la fondation de la République populaire de Chine (RPC), donc de la Chine communiste avec à sa tête Mao-tse-Tung. La République communiste fut fondée au lendemain d’une terrible guerre civile entre les nationalistes et les communistes, qui avait commencé avant la Deuxième Guerre mondiale, et qui a même continué pendant et après la guerre.

Les nationalistes avaient été battus pour plusieurs raisons (ex : régime corrompu et pas du tout populaire) et vont finir par se retirer à Taiwan. Les communistes prônaient l’industrialisation, la modernisation, la croissance économique, comme l’Union soviétique sous Staline qui était prise comme modèle. Comme sous l’URSS stalinienne, la Chine collectivise son agriculture, elle consolide les possessions agricoles, créer des fermes plus larges qui peuvent produire beaucoup plus que les petites fermes.

L’idée était d’abord de créer de petites coopératives agricoles et ensuite de larges communes. Au départ, il y avait donc 740,000 coopératives qui vont devenir 26,000 communes. Tous ces chamboulements ont affecté 120 millions de familles agricoles, soit 99% de la population paysanne. Ce qu’on voit c’est la politisation de la vie paysanne par le parti qui, de plus en plus, prend les décisions. Derrière l’idée de collectiviser l’agriculture se cachait une logique. Il fallait augmenter la production pour ensuite exproprier les paysans. Cela permettait ainsi de financer l’industrialisation du pays par la production agricole. Le tout faisait partie d’une politique plus large d’accumuler de l’argent par la répression de la consommation. L’effet pervers était que cela tuait rapidement l’incitation à produire.

Le second objectif derrière la collectivisation des terres était donc de forcer l’industrialisation à partir des richesses accumulées au détriment des paysans. En imitant le modèle soviétique des années 1920-1930, la Chine instaure en 1953 un plan quinquennal avec une série d’objectifs, comme: mettre l’accent sur la croissance de la production pendant toute la période du plan, priorité à l’industrie lourde, insister sur des taux élevés d’épargne et d’investissement pour stimuler la croissance, la transformation institutionnelle de l’agriculture, et un accent sur des produits qui ont une valeur capitale (ex: l’acier), etc.

Le Grand Bond en avant (1958-1960)

Au moment où les dirigeants chinois croient avoir rempli les objectifs de ce premier plan quinquennal, l’idée est alors de rattraper la Grande-Bretagne qui est, à cette époque, la deuxième puissance industrielle du monde après les États-Unis. En même temps, les dirigeants chinois constatent que les méthodes soviétiques d’industrialisation forcée ne sont peut-être pas les meilleures pour la Chine, notamment parce que la Chine est plus rurale et pauvre que l’URSS.

Il apparaît évident aussi que la production de céréales, en dépit des réformes agricoles, n’a pas vraiment augmenté. Les experts prônent une approche moins raide, comme investir un peu moins sur l’industrie lourde et plus sur l’industrie moyenne du style des petites et moyennes entreprises. Cependant, Mao n’aime pas cette idée. Il croit plutôt que c’est une question de mobilisation politique, c’est-à-dire que les régions agricoles peuvent augmenter leur production de façon marquante si les paysans sont inspirés par un élan révolutionnaire. En 1958, Mao ordonne une mobilisation intensive. Des chemins, des routes, des usines, des digues sont construits et de nouvelles terres sont mises en culture.

On voit en même temps une intoxication parmi les dirigeants, où ils croient dans les chiffres et donc augmentent les projections. Il y a assurément beaucoup d’efforts et d’activités, car une large partie des Chinois suit Mao. Certains paysans et ouvriers sont forcés, mais les autres sont vraiment inspirés. Cette mobilisation peut en partie s’expliquer par tous ces jeunes et fervents militants, tous très absorbés par la vision de Mao d’une mobilisation de masse qui peut surmonter les problèmes de la Chine, les problèmes structurels de la pauvreté, etc. Mais ce n’est pas du tout évident que tout ça a fait augmenter la production.

Et même si la production augmente, il y a le problème de la qualité de la production. On augmente la production de l’acier, mais beaucoup de cette production est d’une qualité si mauvaise qu’on ne peut pas l’utiliser. En somme, il y a une baisse énorme de la production. Par exemple, en 1962, la production est peut-être 20% de celle de 1957. C’est une catastrophe sans pareil. En même temps, toute cette activité nuit au travail agricole, tout comme le gouvernement continue de prendre par la force les céréales. Le résultat : la famine. L’économie est donc en état de chaos, les paysans crèvent de faim, la production est en chute. Résultat: la famine de 1958 à 1960 aura peut-être fait de 20 à 30 millions de morts, peut-être même 40 millions.

La Révolution culturelle

Dans le but de remédier à la situation, et par peur que l’inspiration révolutionnaire s’estompe au travers des tâches quotidiennes, de la bureaucratie, etc., Mao, dont on critique de plus en plus sont « Grand Bond en avant », décide que le moment d’autres réformes est venu.

Une fois encore, la solution pour Mao est une mobilisation de masse, mais vue à travers une inspiration idéologique. Mao commence alors à faire la chasse aux sorcières. Il déclenche des enquêtes, des procès, à une vitesse et une intensité telles que le tout devient difficile à contrôler. À la fin, peut-être 500,000 personnes sont mortes, beaucoup de suicides et d’innombrables vies sont détruites.

Mao utilise beaucoup les jeunes qu’on appelle les « Gardes rouges ». Ils sont 10 millions et ils déclenchent un règne de terreur. Ils entrent dans les maisons d’autres jeunes qui ont des richesses, chez intellectuels, les fonctionnaires. Ils détruisent les collections de livres, les manuscrits, etc. Bref, ils s’attaquent à ce qu’ils croient être les vieilles idées, les vieilles traditions, la vieille culture, etc. Des gens sont publiquement forcés de dénoncer leurs soi-disant crimes et les crimes des autres. Un peu comme en URSS dans les années 1930, la paranoïa et la conspiration sont des thèmes qui marquent les imaginaires, autant celui des bourreaux que celui des victimes. Politiquement et économiquement, la Révolution culturelle est une catastrophe.

Changements et réformes

Avec la mort de Mao en 1976, les choses vont changer en Chine. Alors pays pauvre, isolé, rural et politiquement turbulent, la Chine devient par la suite un État plus ouvert, stable, urbain et moderne.

Même avant la mort de Mao, il y avait des signes de changement. Par exemple, en 1975, Deng Xiaoping, qui était une victime de la Révolution culturelle, est « pardonné » et il va prendre le pouvoir. Deng voulut mettre fin aux bouleversements, arrêter le grand bond en avant et la Révolution culturelle. En même temps, dans les années 1970, il est évident que Taiwan va beaucoup mieux que la Chine. La petite île comptait une population de 17 millions d’habitants (soit moins de 2% de celle de la Chine), mais le PIB par personne était six fois plus élevé. C’est alors qu’en Chine on commence à parler des quatre principes de modernisation: l’agriculture, l’industrie, la défense nationale, et les sciences et la technologie.

On commence avec la réforme de l’agriculture par une « décollectivisation ». Donc, des millions de paysans retournent à la culture familiale. On encourage le marché privé, ce qui donne des stimulants aux paysans qui gardent une partie de leur production qu’ils peuvent vendre eux-mêmes. En même temps, les paysans sont libres de consacrer une partie de leur temps à la culture de ce qu’ils veulent (fruits, légumes, ce qui se qui vend mieux.) Preuve que ça marche, de 1980 à 1985, la production agricole a augmenté de 250%. Les paysans sont plus prospères. Ils achètent des biens qui donnent un stimulus à l’industrie dans les villes.

Des réformes sont aussi engagées dans l’industrie. Évidemment, on est assez loin d’un marxisme pur. L’État encourage les petites entreprises, surtout les entreprises familiales. On encourage l’expansion des marchés privés. Parallèlement, la création d’entreprises collectives, où les fonctionnaires et les entrepreneurs privés coopèrent, est très importante. Donc, les entreprises peuvent garder une partie de leurs profits. On apporte aussi des changements légaux et juridiques. Des lois sur la propriété privée (ex : sur la faillite) sont mises en place, car c’était un problème auparavant. Si une entreprise d’État était en faillite, le gouvernement lui donnait de l’argent. Maintenant, une entreprise peut faire faillite, ce qui nécessite des règlements, des lois, etc. Aussi, il y a des lois sur les brevets pour stimuler la créativité et les inventions. L’idée est que les gens puissent bénéficier de leurs efforts.

Bref, on a besoin de créer les institutions et les règlements qui permettent la bonne marche d’un système capitaliste. Que ça soit fait par un régime communiste, cela a un aspect assez ironique. Le résultat est évident. Dans les années 1980, la croissance économique était de 9% par an, soit la plus élevée du monde. Les exportations augmentent également. D’autre part, le secteur privé devient de plus en plus large par rapport au secteur public. En 1978, le secteur dirigé par l’État représentait 78% de l’économie, en 1996 c’était 42% et en 1997 moins d’un tiers. Ce qui manquait c’était des réformes politiques. Avec la mort de Mao, les dirigeants mettent fin au culte du chef et la publication des pensées de Mao, que tout le monde devait lire, est critiquée.

Après Mao, les chefs essaient d’éviter un retour à ce type de gouvernement qui a coûté si cher. L’accent est mis sur le leadership collectif, même si Deng est le plus puissant. On veut éviter que les militants dirigent les affaires. On veut plutôt des experts, des fonctionnaires aux postes-clés. Par exemple, l’Assemblée des peuples, qui existait sous Mao,  ne faisait rien sauf accepter aveuglément les ordres des chefs, a maintenant plus de pouvoir. L’idée aussi est de réduire le pouvoir de l’exécutif et d’éviter un retour aux politiques désastreuses comme au temps de la Révolution culturelle.

Cependant, il est évident que les autorités, que les chefs communistes, ne sont pas prêtes à abdiquer, et qu’ils sont déterminés à s’accrocher au pouvoir. Par exemple, il y a eu des manifestations d’étudiants en 1986 à Shanghai. En 1989, les problèmes augmentent. Comme c’est souvent le cas, la croissance économique rapide entraîne l’inflation, ce qui est difficile pour les gens qui ont des revenus fixes comme les étudiants, les ouvriers, les fonctionnaires, etc. Même avec les réformes agricoles, il manque de blé et de céréales. La production demeure insuffisante. Les ouvriers ne sont pas contents, et il apparaît très difficile de s’adapter au capitalisme. Maintenant, beaucoup d’ouvriers sont dépendants des caprices du marché privé. Beaucoup de pauvreté, surtout dans les villes, où il y a un influx de gens qui cherchent du travail.

Par conséquent, un mouvement pour la démocratie, pour la fin du monopole sur le pouvoir du parti communiste émerge dans les années 1980. Des manifestations à Pékin en 1989 en constituent un triste exemple (Place Tiananmen). Après des hésitations, l’armée écrase par force les occupants en juin 1989. C’est une suppression brutale et 800 à 1,300 personnes sont tuées, en plus des 10,000 à 30,000 emprisonnées. La photo de l’homme tout seul devant les chars représente assez bien le drame, les enjeux et les risques dans cette confrontation.

La Chine depuis 1989

Depuis la fin de la Guerre froide, la Chine tente d’éviter ce qui s’est passé en Union soviétique (ex: la démarcation énorme entre l’économie et le politique). Mais les réformes économiques continuent.

Deng voulait continuer les réformes économiques, même s’il a donné l’ordre pour supprimer la Place Tienanmen. En 1990, Jiang Zemin devient secrétaire du Parti et il était perçu comme un modéré. Cette même modération était confirmée en octobre 1992, lorsque le congrès annuel du parti s’engageait à poursuivre une “économie socialiste de marché”. Dans les faits, l’économie chinoise se capitalise de plus en plus.

Les dirigeants ont fini par comprendre que leur avenir et leur survie dépendent de leurs capacités à assurer la croissance et la richesse. C’est une des raisons d’être du parti. Le parti va encourager la création de zones économiques spéciales dans la cote sud-est (dans les ports) pour stimuler les affaires et les investissements. Toujours dans les années 1990, la Chine connaît une augmentation économique plus ou moins continue (9% par an du PIB), le niveau de vie monte, et il y a création d’une classe très riche en plus de la naissance d’une classe moyenne. Il n’y a toujours pas de réformes politiques. Par exemple, on voit avec la suppression du Falungong (un mouvement plutôt religieux que directement politique) que les dirigeants ne sont pas prêts à accepter des concurrents. Le parti reste l’unique maître à bord.

Le parti dit que la démocratie signifie le chaos et l’affaiblissement qui menacent la croissance économique, et qui engendrerait un retour à la période d’avant 1945, à l’époque où la Chine était divisée et occupée par des pays étrangers. La Chine a également des ambitions nationalistes, comme récupérer Taiwan, ou encore démontrer sa toute-puissante lors des Jeux olympiques de Beijing en 2008.

Les défis présents et futurs

L’un des défis de la Chine sera de gérer la montée des différences régionales. Par exemple, dans les années 1980, il y a eu une décentralisation du pouvoir, qui faisait notamment partie des réformes économiques. Cela signifiait plus de pouvoirs de décision aux autorités locales. Cela renforçait le phénomène des différences basées sur des croissances économiques différentes.

Il y avait les régions à l’intérieure des terres (pauvres) et des régions urbaines et côtières (souvent plus riches). Avec la montée du capitalisme, il y a aussi le défi d’affronter la banqueroute progressive des entreprises d’État qui représentaient au début du XXIe siècle environ 40% de la production industrielle. Un autre défi, le système d’assurances sociales, des pensions, etc.  Il faut l’engraisser, même si le système communiste est censé tout fournir via l’État. En réalité, l’État ne donnait déjà pas beaucoup.

Il faut aussi revoir le système agraire qui demeure un secteur très important. L’environnement et l’industrialisation dans les campagnes sont d’autres défis. Un problème qui prend de la force : la corruption. La corruption a l’air de plus en plus systématique en Chine, à tous les niveaux. Elle est vue comme un problème mineur par le régime, mais elle devient aussi systémique. Il apparaît difficile de séparer la corruption du rôle du parti. Le parti semble de plus en plus une organisation pour exploiter les affaires économiques, avec une armée de 6,5 millions de fonctionnaires. Ces derniers sont intimement liés aux affaires. Comme les investisseurs étrangers, les Chinois sont de plus en plus mécontents de cette ingérence politique, qui ne respecte pas toujours les règles commerciales.

Et le problème est là, parce qu’au début des années 1990, le régime (le parti) avait parié sur le fait que les gens accepteraient un régime autoritaire s’il y a de la richesse, mais si ce processus est entravé par le parti via la corruption, cela peut se revirer contre lui. Pour être efficace, l’activité économique demande la transparence, et doit évoluer dans un système relativement peu corrompu. Si un tel système n’existe pas, ce sont les riches qui vont se révolter et demander un tel système. Par surcroît, la Chine est évidemment soumise aux diverses pressions démocratiques venant de partout, mais particulièrement de ses voisins que sont Taiwan et la Corée du Sud.

Pour le moment, disons que la Chine offre cet intéressant spectacle d’un pays représentant 20 % de la population planétaire, avec un régime vivant politiquement avec des œillères dans un passé idéalisé par Marx ou Mao, alors qu’économiquement, elle aurait le goût de prendre les rennes du capitalisme mondial.

La Russie: les difficultés d’une transition

Quand on parle de la Russie, on évoque le sujet de la transition d’un régime (d’un empire) communiste à quelque chose d’autre à partir de 1989. La Russie représente un cas très intéressant, surtout en ce qui concerne la politique et l’économie. Par exemple, on a assisté dès les années 1980 à des transformations révolutionnaires qui sont à la fois politiques et économiques. Les Russes vivent aujourd’hui avec les conséquences de ces transformations.

Dans ce contexte, il y a trois éléments qui caractérisent la fin de l’empire soviétique qui s’est écroulé en 1989, soit une transformation inattendue, une transformation pacifique et une transformation non planifiée. En 1989, cette transformation, cette chute de l’empire soviétique, était un projet de réforme économique et politique, mais surtout économique. Par contre, peu de temps après que se projet fut mis en route, les choses s’accélèrent et les dirigeants ont perdu le contrôle. Ce qui avait commencé comme une réforme est devenu une révolution.  Le résultat est la fin de l’Union Soviétique et de l’Empire soviétique.

Tous ces événements, et surtout la période qui va suivre, sont vus comme un laboratoire. Par exemple, comment transformer une économie dirigée en une économie de marché ? Toujours dans la fameuse année 1989, la question est de savoir : qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi l’empire soviétique s’est-il écroulé, s’est-il suicidé?

Les causes de la chute de l’empire soviétique

On peut diviser les événements en deux périodes: avant et après l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev. D’abord, en mars 1985, Gorbatchev devient Secrétaire général du Parti communiste (PC), soit le poste le plus important dans l’Union Soviétique. Six ans après, l’Union Soviétique n’existe plus grâce, en bonne partie, à cet homme. Et l’ironie est qu’il n’a pas voulu cela.

Pour bien comprendre la chute de l’URSS, il faut se reporter à la période de son arrivée au pouvoir, soit en 1985. Au plan économique, en 1985, la situation est lamentable. L’URSS est un système communiste, avec une économie planifiée, où tout appartient à l’État (ou au Parti). Bref, toutes les décisions sont prises par l’État (les fonctionnaires), et les marchés privés ne jouent presque aucun rôle. Ce sont les fonctionnaires qui déterminent ce qui va être produit, dans quelles quantités, de la distribution des ressources, etc.

Toutes les questions banales comme les prix et les désirs de consommateurs n’entrent pas dans les calculs des dirigeants. Le grand problème est qu’il n’y a pas de flexibilité, pas de sensibilité aux désirs des consommateurs. Il n’y a aucune incitation personnelle à la production, où l’on produirait des biens que les personnes veulent acheter. Ce système d’économie planifiée date des années 1920 et 1930, et il a été renforcé par l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale, où l’État gérait tout. Ce système de mobilisation à outrance des ressources a connu un certain succès (pendant la guerre bien sûr), mais aussi après. Dans les années 1950 et 1960, il y avait des taux de croissance impressionnants, même si les chiffres peuvent être contestés.

Jusqu’aux années 1970, la croissance économique de l’URSS a été basée sur un accroissement des inputs, soit des ressources investies, et non pas sur une gestion plus efficace de la productivité à partir de ces mêmes ressources, pour notamment éviter le gaspillage et la corruption. À long terme, cela entraîne une baisse de la production, soit une production de plus en plus inefficace, basée surtout sur les industries lourdes comme l’acier et le fer. Mais les problèmes économiques deviennent de plus en plus graves à partir des années 1970.

Plus important, toujours à partir des années 1970, il y a une transformation économique dans les pays développés. Les pays de l’Ouest abandonnent les industries lourdes et se concentrent sur les services, sur la production de biens de haute valeur (ex : informatique), soit une production qui demande une main-d’œuvre très éduquée, très spécialisée. Cette transformation a plus ou moins dépassé l’Union Soviétique, qui est restée fixée dans les industries lourdes, dans une phase de développement retardée face aux pays développés.

Il y a cependant une exception, soit le secteur militaire, où l’Union Soviétique est très compétitive en terme des missiles, la course spatiale, etc. Mais tout cela coûte cher pour l’URSS. Au plus fort de la Guerre froide, au tournant des années 1970 et 1980, 25 % du PIB de l’URSS était consacré aux dépenses militaires, en comparaison de 5-6% pour les États-Unis. Par surcroît, il devient de plus en plus difficile pour les Soviétiques de rivaliser avec les Américains sur le plan militaire. Ce qu’on voit c’est une Union soviétique de plus en plus en arrière en terme économique (ex: dans les années 1980 une croissance économique à 0 %). Il y a une hausse de la pauvreté, une baisse de l’espérance de vie, l’alcoolisme, etc.

Ce qui va en partie sauver le régime, dans les années 1970 et au début des années 1980, c’est la vente de pétrole, qui permet d’obtenir des monnaies fortes et d’acheter des biens a l’Ouest (ex : ordinateurs). À noter que la même situation aujourd’hui, soit une baisse du prix de pétrole, serait une catastrophe économique et peut-être politique pour la Russie. Mais le prix du pétrole avait déjà commencé à tomber dans les années 1980.

Parallèlement, les budgets de l’État augmentent de par l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan en 1979, puis dans sa tentative de rivaliser avec le programme américain d’armements dans les années 1980. Au plan politique, bien des facteurs peuvent aussi expliquer la chute du régime en 1989. L’URSS est dotée d’un système autoritaire, datant lui aussi des années 1920 et 1930. Le pire a été le système stalinien, avec peut-être 60 millions de personnes mortes à cause des politiques du régime (ex : l’industrialisation forcée, la collectivisation forcée des terres, un système répressif, des camps de concentration, la présence policière du NKVD et du KGB, etc.)

Après la mort de Staline, les choses vont un peu mieux. Il y a un dégel sous son successeur Khrouchtchev dans les années 1950 et 1960. Mais l’URSS demeure un système répressif, où le Parti contrôle tout, incluant toutes les positions administratives. Il est impossible de faire quelque chose sans être membre du Parti. Ce sont les personnes les plus ambitieuses et intelligentes qui en deviennent membres (comme Gorbatchev). Pour monter dans la hiérarchie, cela dépend en partie du mérite et en partie de vos contacts. En réalité, c’est un système des inclus et des exclus. Il y a les membres du Parti et les autres.

Il y a donc très peu de société civile, pas d’organisations qui sont indépendantes du Parti. L’URSS était un État très corrompu. À chaque niveau, il fallait payer. On ne faisait rien sans payer quelque chose à quelqu’un. Tout cela s’était renforcé par une certaine décentralisation du pouvoir dans les années 1970. Les chefs locaux étaient de petits dictateurs. Comme le Parti contrôle tout (les affaires économiques, postes, etc.), les possibilités de corruption sont immenses. Donc, c’était un système politique corrompu qui n’était pas sensible aux désirs du peuple. L’URSS était un système dominé par un seul Parti qui détenait tout le pouvoir.

Compte tenu de ce contexte, il était difficile pour Gorbatchev de réformer le système, parce que les membres du Parti ne voyaient pas l’intérêt de nuire à leurs intérêts. Étant donné que le Parti contrôle tout, il n’existe pas vraiment d’autres véhicules qui auraient pu mobiliser les personnes comme l’Église catholique en Pologne. Il y avait une quasi-inexistence de ce qu’on appelle maintenant la société civile (ex : pas de manifestations). L’État contrôlait tous les moyens de communication (journaux, télévision…) et accordait une grande importance aux forces de répressions comme la police. Il n’y avait pas de raison pour que ce système craque. Il pouvait même se perpétuer longtemps et probablement maîtriser toutes les conséquences possibles des difficultés économiques. Donc, en 1985 personne ne parlait de la fin de l’Union Soviétique.

Les réformes de Gorbatchev

1985 est une année névralgique dans l’histoire de l’URSS. Elle marque la date d’élection de son dernier Secrétaire général du Parti, soit Mikhaïl Gorbatchev. Il était vu comme un modéré, un “réformateur”. Il constatait qu’il y avait des problèmes sévères, que des réformes étaient nécessaires. Le fait qu’il soit élu indique que beaucoup de hauts placés dans le Parti pensaient que des réformes étaient nécessaires, que les choses ne pouvaient plus continuer comme avant.

Le but de Gorbatchev était de réformer le système pour qu’il puisse continuer et maintenir le contrôle, sinon le monopole du pouvoir du Parti avec quelques réformes limitées. Pour réformer le système, cela prend quelqu’un qui croit dans le système communiste.

Sur le plan extérieur, dans le contexte de la Guerre froide, Gorbatchev a entrepris des négociations avec les Américains (ex : la réduction des missiles) et il engageait l’URSS à faire des concessions, notamment pour la libération de ressources financières consacrées à d’autres fins que l’armement.

Cependant, c’est surtout sur le plan intérieur que des réformes étaient urgentes. Dès le départ, Gorbatchev a associé les réformes politiques à celles d’ordre économique. Sa réforme la plus connue est la Perestroïka, qui constituait une restructuration économique et politique (à vrai dire une certaine libéralisation économique). C’était un effort pour relâcher certains contrôles et de permettre une certaine liberté pour les forces du marché, pour l’initiative individuelle (ex : en usines, les dirigeants peuvent faire quelques profits).

Au début, dans les premiers temps de la Perestroïka, Gorbatchev constate que les réformes économiques impliquent forcément quelques réformes politiques (mais pas trop). Il lance alors la Glasnost (« transparence »), qui consiste en une vaste réforme du système politique soviétique. L’idée est notamment d’ouvrir le système au scrutin public. Par exemple, pour réformer le système économiquement, Gorbatchev disait qu’il fallait diminuer le pouvoir du Parti, surtout les pouvoirs de ceux qui ont quelque chose à perdre. Donc, en jetant la lumière sur leurs activités, le résultat serait de les discréditer, donc plus d’ouverture, de transparence.

Pour donner une idée des failles et du manque de transparence politique à l’époque, on peut se rappeler le désastre nucléaire de Tchernobyl, près de Kiev en avril 1986. L’explosion d’un réacteur nucléaire (et les retombées nucléaires) a fait en sorte que les dirigeants ont essayé de cacher la vérité. Trois semaines s’étaient écoulées avant qu’ils décident d’évacuer les enfants, par exemple. Donc, cela illustre tout ce qui a de mauvais en Union Soviétique: des choses mal faîtes, un système politique qui cache la vérité, etc. Gorbatchev poursuit néanmoins les réformes, mais sans toujours avoir les succès escomptés.

Il veut moderniser la technologie, donc il encourage l’achat d’ordinateurs, ce qui accroît la dette. La disparition des contrôles des prix mène à une inflation. Les prix montent, ce qui pousse le gouvernement à imprimer plus d’argent parce que les demandes sont plus grandes. Un autre exemple est la permission aux entreprises de vendre une partie de leurs produits sur le marché. Cela poussait ces dernières à fabriquer des produits chers qui n’étaient pas de nécessité. S’il y a moins de produits de base, les personnes seront incitées à stocker ce qui reste et cela entraîne à la pénurie des biens.

L’idée de Gorbatchev de combattre l’alcoolisme a amené la fin de la vente de vodka, donc une perte financière importante pour le gouvernement. La vente d’alcool se faisait au marché noir et avait comme corollaire une hausse du crime organisé. Malgré de bonnes intentions, Gorbatchev a détruit un système de contrôles qui marchait mal, mais qui marchait quand même, et il ne l’a pas remplacé. La conséquence fut que devant les résultats mitigés des réformes économiques sous la Perestroïka, Gorbatchev a poussé plus en avant le volet des réformes politiques de la Glasnost.

Gorbatchev a encouragé les gens à critiquer le système et les membres du Parti, désormais tenus responsables de leurs actes. Le résultat était d’encourager une mobilisation d’en bas des personnes, notamment par la création d’autres partis politiques. Peu de temps après la chute du Mur de Berlin, un mouvement politique nommé “Russie démocratique” est formé. Gorbatchev joue un jeu délicat et à la fin dangereux, soit celui d’encourager les luttes internes au sein du PC pour discréditer ceux qui s’opposent à ses réformes.

Gorbatchev finit aussi par perdre le contrôle de ses partisans réformateurs. À titre d’exemple, aux premières élections de 1989 pour le nouveau Parlement, 87% des députés étaient membres du Parti, mais beaucoup de personnes ont voté contre le Parti communiste (malgré qu’il y ait eu spoliation des bulletins de vote des adversaires). Mais comme le Parti est partout, cela voulait dire pour les Russes qu’une critique des conditions de vie de la société devenait automatiquement une critique du Parti et de son monopole du pouvoir. Il faut aussi noter l’importance des révolutions en l’Europe de l’Est (1989-1990). Que va alors faire Gorbatchev? La répression demeure toujours possible, mais il ne fera rien,  parce qu’il ne peut le faire sans renoncer aux réformes chez lui.

La désagrégation de tout l’Empire soviétique accélère les événements. S’il n’y a plus d’Empire, il y a moins de raison pour maintenir le système communiste en Russie. Il faut également considérer comme facteur important de désagrégation de l’URSS en 1989-1990 et le rôle des populistes comme Boris Eltsine. Celui-ci avait fini par créer une base politique populaire. En jouant la carte russe (et non communiste), Eltsine attaquait Gorbatchev et le système communiste dans l’idée qu’on ne peut pas le réformer, qu’il fallait l’abolir.

La montée des rivalités nationales et ethniques est aussi importante. L’Union Soviétique est une fédération de 15 républiques comprenant 140 groupes nationaux. Les rivalités ethniques ont été plus ou moins réprimées auparavant. Maintenant, avec les réformes, elles remontent à la surface et affaiblissent le contrôle du Parti et de l’État. Ces rivalités ethniques sont encouragées par Eltsine. Il encourage les protestations nationales qui peuvent renforcer son pouvoir en Russie, et miner le pouvoir central.

Le reste n’est qu’une suite d’événements rapides. Un simili coup d’État est opéré en août 1991 par Eltsine. Gorbatchev est alors en vacances en Crimée. Il est arrêté. Les tanks interviennent devant le Parlement et c’est l’heure de gloire d’Eltsine qui mobilise la résistance. Tout se passe à la télé. Le coup d’État est vite maîtrisé, mais c’est vraiment la confirmation de la fin du pouvoir de Gorbatchev. Donc, en décembre 1991, c’est la dissolution de l’Union Soviétique. La Russie, l’Ukraine et la Biélorussie forment la Communauté des États indépendants (CEI).

La transition post-soviétique

Cette révolution s’est faite rapidement et sans violence, tout comme elle était inattendue. Il s’agit d’un processus intéressant, surtout parce que les réformes économiques demandaient des réformes politiques (pour miner la position des intérêts ancrés du Parti), mais les réformes ont eu des conséquences politiques bien au-delà de ce qu’attendait Gorbatchev.

En terme de politiques économiques, les réformes sont poussées, accélérées et vues comme une libéralisation économique. C’est la « thérapie de choc », une libéralisation vite et brutale. Et il y a encore un grand débat entre les économistes sur les conséquences de cette politique de libéralisation accélérée. Pour voir dans quelle mesure se pose le débat de la réussite ou de l’échec de la transition en Russie, on peut l’aborder sous deux angles, soit celui de la réforme drastique ou celui de la réforme lente (progressive).

Les partisans des réformes drastiques pour la Russie disent qu’une fenêtre vient de s’ouvrir et elle risque de disparaître. Donc, il faut tout changer, tous abolir, très vite. Ils veulent une poussée énorme vers un système basé sur le marché. Ils disent aussi que des réformes économiques progressives ne seraient, en fin de compte, qu’un argument pour ne rien faire ou pour permettre l’exploitation. Donc, il faut réduire le plus possible l’ingérence de l’État.

De leur côté, les tenants des réformes progressives insistent sur le fait que les conditions pour une transformation vers un système de marché n’existaient pas.  Il n’avait aucun « préalable institutionnel » comme des institutions financières, judiciaires, policières, pas de respect de la loi, de la propriété, etc. Ils disent également qu’on ne peut pas seulement appliquer des modèles, mais qu’il faut regarder la situation sur place. Par exemple, pour les entreprises et les personnes qui ne sont pas compétitives, on ne peut pas mettre fin aux subventions et aux prix artificiels, sinon ce serait de provoquer la misère, une chute de production, etc. Ils ajoutent que la thérapie de choc a été préconditionnée sur une aide financière de l’extérieur qui n’existait pas.

Que s’est-il passé?

Entre les courants drastique et réformiste, la question est toujours de savoir ce qui s’est véritablement passé en Russie. En 1991-1992, Eltsine gagne du pouvoir et c’est la fin de l’Union soviétique et du contrôle du Parti. Pour les économistes et les dirigeants des pays occidentaux, c’était l’euphorie. On avait gagné la Guerre froide. Le libéralisme comme système politique et économique s’était montré plus fort, plus efficace. Donc, il fallait l’implanter en Russie.

On savait que ça serait difficile au début, qu’il y aurait des dégâts, mais c’est le prix du progrès, et de faire rien n’est pas une solution. L’idée était d’essayer de limiter le rôle de l’État. Des entités vouées à réglementer le marché (lois, agences commerciales, etc.) et les institutions (politiques, judiciaires, financières, etc.) n’étaient pas vues comme nécessaires pour le moment, mais viendraient naturellement plus tard. Par ailleurs, pour les dirigeants russes, tout ça est assez intoxicant, d’autant plus que le financement de l’Ouest sous forme d’emprunts dépendait en partie de l’adoption de ses politiques économiques. Plusieurs Russes voulaient aussi profiter des nouvelles politiques libérales pour carrément piller les ressources du pays.

Dans les faits, on va assister en Russie à ce que l’on pourrait appeler une « trinité de politiques économiques ». Il y a eu en effet une libéralisation économique. On a enlevé les contrôles sur les prix et les subventions, comme on a enlevé les quotas et les restrictions sur les échanges à l’intérieur et à l’extérieur. Deuxièmement, la Russie a connu une grande phase de privatisation. C’était un défi immense, étant donné que tout appartenait à l’État. Il fallait vendre les biens, et l’idée était de provoquer l’activité entrepreneuriale, de créer des marchés compétitifs. Le problème c’est que les personnes avec l’argent sont souvent des anciens membres du Parti. Un troisième défi était celui de la stabilisation de la monnaie. On a besoin d’une monnaie stable, avec un système de prix stable pour restreindre l’inflation. En réalité ce fut le marché qui détermina la valeur d’une monnaie bien flottante, avec comme résultat un renforcement de la libéralisation.

Ironiquement, la Russie post-soviétique connut peu de réformes démocratiques. On assiste à un renforcement des pouvoirs du Président et les réformes se font par décrets présidentiels. C’est aussi un cercle privilégié de personnes qui renforcent le pouvoir d’Eltsine et se protègent entre eux au détriment de la démocratie. Sous Vladimir Poutine, la Russie est superficiellement une démocratie. Le pouvoir exécutif est énorme et les élections ne comptent pas pour grande chose. Au pire, on peut dire que c’est lamentable; au mieux, mieux vaut que Poutine concentre des pouvoirs, plutôt que de les voir entre les mains des ultranationalistes, des oligarchies financières, etc.

Les résultats des réformes politico-économiques depuis 1992

Pour les données à notre disposition, la production industrielle de 1992 à 2005 a chuté, de même que le PIB d’environ 40 à 50%. Il y eut un léger redressement en 1997, mais la croissance annuelle demeure faible (autour de 1 %). L’inflation est problématique, il y a chute du revenu per capita, les impôts rapportent peu à l’État et le déficit commercial est omniprésent. Le gouvernement a de moins en moins d’argent, au moment où les besoins de la population augmentent. Il faut par conséquent s’endetter.

Pour sa part, la privatisation a créé des oligarchies qui pillent la Russie et placent leur argent à l’extérieur. La mafia se développe, il y a beaucoup de spéculation peu productive. En termes de privatisation, beaucoup va dans les mains des riches. En même temps, l’investissement étranger tant attendu ne vient pas. Entre 1994 et 1999, la Russie reçoit quelque 17 milliards de dollars de l’étranger. Par contre, le Brésil en reçoit 30 milliards pour 1999 tout seul. Entre 1995-1998, la Russie a reçu d’importantes sommes du FMI, souvent détournées par les oligarchies.

La Russie connaît en 1998 une grave crise par une chute de sa monnaie et l’effondrement du système bancaire. Les classes moyennes perdent tout, même qu’elles avaient déjà perdu beaucoup auparavant à cause de l’inflation. L’économie russe devient une économie sur le même plan que celle du Mexique ou du Brésil. Cela va prendre des années et des années avant de se joindre aux pays développés. Pire, la Russie est maintenant une économie colonisée. Elle est devenue une source de matières premières et un marché pour les produits étrangers.

Conclusion

En somme, nous avons actuellement une Russe affaiblie économiquement, et qui tente de faire sa place parmi les puissances développées. Ce qui arrivera un jour. C’est aussi une Russie qui politiquement est en train de construire un système qui n’est ni démocratique, ni complètement autoritaire (avec un renforcement du pouvoir exécutif). Peut-être que cela va évoluer, mais on ne peut prédire avec exactitude de quelle manière. On pourrait dire que l’autoritarisme en place avec Vladimir Poutine crée des tentations, comme celles de jouer la carte nationaliste, ou de saisir des biens au détriment de la collectivité.

Tout cela compte parce que la Russie demeure une grande puissance par son influence dans la région et sa force nucléaire. Ses prétentions dans la région de l’Arctique sont à prendre au sérieux.

La menace islamique

Comme pour d’autres sujets, celui de la « menace islamique » nous interpelle particulièrement. Nous n’avons pas beaucoup de contacts avec ce qu’on appelle le « monde musulman » au sens large. En premier lieu, étant jeune, notre premier contact se fit par la lecture d’un ouvrage publié par le frère de mon grand-père paternel. Celui-ci relatait son expérience comme soldat de la Légion étrangère de l’armée française au Maroc et en Algérie dans les années 1920, au moment de ce qu’on appelait la guerre du Rif.

De nos jours, le sujet de la menace islamique est évidemment d’actualité, pour toutes sortes de raisons. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, d’Al-Qaida, et même des accommodements raisonnables au Québec, les rapports entre les civilisations, et en particulier avec celle du monde musulman, soulèvent toujours des questions et des débats. En tant que tel, le mot « menace » signifie le danger, ou la perception d’un danger. Le mot « perception » est aussi important, puisqu’il s’agit avant tout d’une vision des choses, une vision de la menace islamique propre à l’Occident, et aussi, mais pas exclusivement, aux États-Unis.

Par ailleurs, il faut considérer que le monde islamique ne se limite pas qu’au Moyen-Orient et aux pays arabes. Le monde islamique est beaucoup plus large et comprend des États tels l’Indonésie, le Pakistan, etc., bien que l’attention médiatique soit régulièrement fixée sur le Moyen-Orient. Souvent, lorsqu’on parle du Moyen-Orient, on parle en terme du fondamentalisme et la mouvance d’Al- Qaida représente une version extrême de cette idéologie. Or, la situation au Moyen Orient ne se résume pas qu’en terme de fondamentalisme. Le fondamentalisme est évidemment un problème, mais il est aussi un mouvement à la fois minoritaire dans ces pays.

Bref, pourquoi parler du Moyen-Orient aujourd’hui? Parce que c’est un sujet d’actualité (11 Septembre 2001; la Guerre en Irak, etc.). Il y a aussi les objectifs de guerre des Américains. Pour eux, l’idée n’est pas seulement d’opérer un changement de régime, mais, selon certains personnages, de refaire la carte politique du Moyen-Orient en suivant le modèle politico-économique américain.

On parle aussi du Moyen-Orient parce qu’on s’intéresse au développement économique et politique des pays arabes. Tout le monde est d’accord sur le besoin de changements.  Mais lesquels et comment les provoquer? On s’intéresse donc au manque de développement économique et politique relatif dans cette partie du monde, comme aux raisons et aux conséquences de ces problèmes. Globalement, il existe deux visions du problème du développement au Moyen Orient, et comme résultat deux visions du terrorisme.

La vision matérialiste

La vision matérialiste du problème du développement au Moyen-Orient est bien illustrée par le rapport de l’ONU: “Arab Human Development Report, 2003”. Il y a sans doute une version plus récente, mais celle de 2003 donne une relativement bonne idée de la situation. Très commenté, ce rapport a été écrit par des universitaires arabes venant de la plupart des pays concernés dans le document.

Le problème apparaît assez simple à première vue. Il y a une carence dans le développement, mais le développement doit être défini de manière à aller au-delà de la simple mesure de la richesse économique (l’index de développement humain, la qualité de vie, l’accès aux possibilités, le manque de corruption, etc.). Une des statistiques intéressantes de ce rapport mentionne qu’il y a un taux assez bas de pauvreté extrême, mais 20% de la population vie avec moins de 2$ par jour.

De plus, quatre constats émergent de ce rapport. D’abord, le fait que le conflit israélo-palestinien sert largement comme une distraction ou comme une excuse pour ne pas apporter une aide au développement. Deuxièmement, le manque de liberté politique est aussi important en soi, mais aussi important en terme de libérer des énergies qui pourraient se consacrer au développement. Le rapport souligne aussi le manque de connaissances (éducation). Un dernier point, mais non le moindre, le statut des femmes. La moitié de la population se trouve dans une position d’infériorité permanente.

Donc les choses ont l’air d’être assez simples, assez évidentes. Il s’agit de promouvoir la démocratie, l’égalité des femmes et l’éducation dans les pays arabes. Toutes ces questions, dans le contexte du sujet de la menace islamique, amènent à dire, conformément à la théorie matérialiste, que les problèmes dans ces pays ont des origines matérielles. La pauvreté, le manque d’éducation, le blocage des libertés politiques, autant de facteurs qui, selon cette théorie, alimentent le terrorisme.

En ce sens, le cas classique qu’aiment soulever les adeptes de la théorie matérialiste est celui de l’Algérie. Il y a en Algérie un mouvement politique islamiste nommé le Front islamique du Salut (FIS). C’est à la base un mouvement populaire, transformé en mouvement politique, qui voulait lutter contre le régime en place, un régime assez impopulaire et affecté par la corruption, les inégalités, etc. Lors des élections de 1992, le FIS semblait prêt à gagner démocratiquement en Algérie.  Or, le régime en place est intervenu via l’armée pour empêcher ce développement. Cette réaction avait alors déclenché un cycle de violence qui dura pendant toutes les années 1990 et qui persiste jusqu’à aujourd’hui à des degrés variables. Ces violences auraient fait au moins 100,000 de morts, ce qui est énorme dans un pays de peut-être 30 millions d’habitants, comme le Canada. Malgré que le niveau de violence ait baissé ces dernières années, on parle d’une moyenne de 200 morts par mois.

Les origines de ces violences sont surtout économiques. Il y a une croissance démographique très élevée et l’économie ne croît pas assez vite pour absorber tous ces gens (croissance démographique de 17% dans les années 1970). Comme c’est souvent le cas lorsqu’il y a une forte croissance démographique, ce sont souvent les jeunes, les moins de 25 ans, qui sont les plus touchées. Par exemple, en 1988, 65% des Algériens avaient moins de 25 ans.

Par conséquent, la théorie matérialiste dit que plus de richesses et de libertés font baisser l’aliénation face au pouvoir en place, donc moins de terrorisme. Généralement, si les choses allaient mieux politiquement et économiquement, on n’aurait pas besoin de blâmer son gouvernement ou des puissances étrangères comme les États-Unis. Donc, cela prend des réformes concrètes, des réformes politiques et économiques. Un mauvais régime politique et économique est au cœur du problème.

Le problème vient quand on se demande comment provoquer les réformes?  C’est loin d’être évident que les régimes en place ont un énorme intérêt à voir de telles réformes, c’est même plutôt le contraire. Les réformes peuvent aussi être bloquées par certaines attitudes bien enracinées dans la culture d’un pays, comme l’inégalité des femmes. Ces inégalités reflètent peut-être aussi des attitudes, des croyances (des facteurs culturels) qui sont difficiles à modifier.

L’approche civilisationnelle (ou culturelle)

La seconde approche concernant les problèmes de développement au Moyen-Orient se nomme « approche civilisationnelle » (ou culturelle). Elle est prônée par l’auteur Bernard Lewis. Historien de réputation internationale, très érudit et ancien professeur à Princeton, Lewis est un intellectuel hautement polémique, surtout dans ses récents écrits.

D’ailleurs, Lewis était quelqu’un de très impliqué politiquement. C’était un conseiller proche de l’Administration Bush. Très en faveur de la guerre en Irak, il aborde à sa manière les problèmes du Moyen Orient et de l’Islam. Lewis a aussi une vision ou une approche qui va à l’encontre de la vision matérialiste du développement au Moyen-Orient, comme nous venons de l’exposer.

Prenons le problème du terrorisme. Si, pour l’ONU, le terrorisme est quelque chose de minoritaire, un phénomène extrémiste, et le résultat des facteurs surtout matériaux, pour Lewis, le terrorisme c’est la suite (pas nécessairement inévitable) d’une longue histoire des relations entre l’Occident et le monde islamique.  Le terrorisme est ancré dans cette histoire et il faut le comprendre dans ce sens. Pour mieux comprendre l’approche civilisationnelle de Lewis, il faut faire un petit cours de base sur l’histoire des rapports entre l’Occident et le monde islamique. On y verra comment, après cet historique, Lewis a eu des opinions assez tranchantes qui expliqueraient aujourd’hui l’état du monde à travers les problèmes du terrorisme et du développement au Moyen-Orient.

On assiste au VIIe siècle à la naissance de Mohammet le prophète. Très rapidement, le prophète établit une entité religieuse et politique, qui va s’élargir très vite par la conquête de territoires. Un empire arabe et islamique va naître (c’est la défaite progressive de l’Empire byzantin et le recul de la Perse (l’Iran).

Le second épisode se déroule au XIIIe siècle avec la conquête du monde islamique par les Mongols. Les Mongols sont assimilés et vont se convertir à l’Islam. Il va donc y avoir la création d’un empire, mais un empire surtout unifié par l’Islam. À la base, c’est la religion qui établit les frontières, où le monde se divise entre les croyants et non-croyants.

Ensuite, on arrive au XVe siècle, où l’on voit la montée de l’Empire ottoman avec la prise de Constantinople en 1453, ce qui signifiait la fin de l’Empire byzantin). Ce XVe siècle est souvent considéré comme l’âge d’or du monde islamique avec une riche diffusion des connaissances, une floraison du commerce, la tolérance religieuse, etc.

À partir des XVIIe et XVIIIe siècles, commence le long déclin de l’empire ottoman et islamique par l’expansion des Russes, l’expansion des pays occidentaux comme la France, l’Angleterre, la montée du nationalisme dans bien des États, etc.

Au XIXe siècle, l’Empire ottoman est de plus en plus faible. Sa survie dépend de la volonté des autres puissances qui le maintiennent en vie pour éviter d’augmenter les tensions entre elles.

La Première Guerre mondiale met fin à l’Empire ottoman. La carte de l’Arabie est refaite (question de la Palestine, création de l’Irak, de l’Arabie Saoudite, la Jordanie). La nouvelle République de Turquie devient un régime séculaire.

La Deuxième Guerre mondiale marque le recul des puissances impériales, avec la création d’Israël, la découverte du pétrole, la Guerre froide, etc.

La dernière période est la fin de la Guerre froide. Il y a des régimes autoritaires, peu populaires, et des problèmes économiques de plus en plus importants.

Ce cours d’histoire terminée, on revient à l’argument de Lewis. Selon lui, le fondamentalisme, et Al-Qaida plus particulièrement, trouve ses origines dans la réaction du monde islamique face aux pressions historiques et contemporaines de l’Occident et de la modernité. En effet, le monde islamique ferait face à une incapacité à confronter la modernité. Al-Qaida représente le point culminant, sinon symbolique voulant détruire cette modernité et faire marche arrière. On sait qu’Al-Qaida est un mouvement minoritaire, qui pourrait être une version extrême de quelque chose de plus large, de plus profond.

Par conséquent, toujours d’après Lewis, il y aurait trois réponses du monde islamique face à l’Occident et à sa modernité:

1) Une réponse militaire. Dès le début, cette réponse est forte, des armes modernes sont souvent achetées en Occident. Cela avait commencé avec l’Empire ottoman et cela se continue avec l’Égypte, par exemple, qui achète des armements nucléaires. Mais grosso modo, ça n’a pas marché. Le monde islamique est resté militairement inférieur à l’Occident (notamment devant Israël).

2) La seconde réponse est d’ordre économique. Il s’agit d’essayer de créer des industries pour faire compétition à l’Occident. Le résultat a été décevant. On assiste actuellement à un dirigisme économique étatique très accru qui n’a pas bien marché.

3) Troisièmement, la réponse est politique, à travers deux modèles que sont le constitutionnalisme et la dictature de parti, surtout des partis nationalistes (ex : Égypte de Nasser dans les années 1950 et 1960). Par contre, ces régimes arabes autoritaires n’arrivent pas à intégrer la population et ils luttent la plupart du temps pour se maintenir au pouvoir.

La faillite de ces trois réponses militaire, économique et politique a provoqué, selon Lewis, une quatrième réponse: soit un retour aux fondements de l’Islam. Un Islam pur et intégral (ex : Al-Qaida dit représenter l’islam pur).

Donc, les problèmes sont beaucoup plus graves et profonds selon Lewis. Cela prendrait carrément une transformation, presque une révolution au Moyen-Orient, ce qui peut en partie expliquer l’intérêt d’envahir et d’occuper l’Irak.

Critique de l’approche civilisationnelle

Lewis a sans doute une théorie et une approche attirantes, mais il faut dire que les choses sont toujours plus compliquées que ce qu’elles paraissent.

On peut se demander si Lewis a raison lorsqu’il critique la position de l’ONU face au fondamentalisme. Contrairement à l’ONU, Lewis dit que les terroristes ont été recrutés parmi les riches de la société. D’accord, mais la popularité du fondamentalisme vient en partie des problèmes plus structurels comme la pauvreté et l’éducation.

Contrairement à Lewis, nous ne croyons pas qu’Al-Qaida représente un retour complet en arrière. Il n’y a pas un rejet total du modernisme et cette organisation utilise des moyens modernes. Autre exemple, la Révolution en Iran ne visait pas non plus un rejet total du modernisme.

Le fondamentalisme serait-il un mouvement assez minoritaire, ou serait-on en train de sous-estimer la menace islamique? Ce que Lewis ne précise pas toujours, c’est que le fondamentalisme a plusieurs visages et n’est pas concentré uniquement au monde islamique (ex: guerre Iran-Irak, guerre civile en Irak, Timothy McVeigh et l’attentat d’Oklahoma City en 1995, etc.).

Il faut aussi se demander, dans l’approche civilisationnelle que propose Lewis, si le fondamentalisme, le terrorisme et le problème global de la menace islamique ne sont marquants que dans le Tiers Monde, ou si c’est un problème plus général.

Lewis est en quelque sorte coincé dans cette approche civilisationnelle très contestable. Il ne se demande jamais, autre exemple, si la menace islamique ne pourrait pas être endiguée par une coopération accrue des divers services de police, de renseignements, etc.

Le problème du fondamentalisme, du terrorisme et du développement au Moyen-Orient devraient peut-être s’inscrire davantage vers d’autres orientations, tels les rapports entre les institutions, les valeurs, etc. Donc, ça ne serait pas nécessairement une question de considérations matérielles ou civilisationnelles.

Conclusion

On peut rappeler quelques points, aux fins de la compréhension que l’on peut tirer, surtout en tant qu’Occidentaux, de ce qu’on appelle vulgairement la « menace » islamique.

Plusieurs chercheurs, comme ceux du monde musulman à travers le rapport annuel « Arab Human Development Report », ou encore Bernard Lewis, tentent de comprendre le monde musulman à travers ses réalités politiques, économiques, matérielles, démographiques, etc. De même, le fait de comprendre mieux les réalités des peuples musulmans, combiné avec une lecture historique des rapports entretenus avec l’Occident, nous permettrait théoriquement une meilleure évaluation d’une autre réalité qui fait régulièrement la manchette : soit la menace islamique, la plupart du temps exprimée et interprétée à travers le terrorisme international.

Autant les approches des chercheurs arabes à l’ONU que celle de Bernard Lewis apportent des réponses, mais n’expliquent pas tout. La question est de savoir actuellement, et c’est peut-être utopique, pourrons-nous un jour surmonter les barrières des valeurs et des cultures divergentes, afin de mieux reconnaître le droit à l’autre d’exister?

On dit souvent que la guerre en Irak de 2003 représente le choc de deux civilisations : celle musulmane et celle chrétienne. Dans les faits, ce qui se passe plus au nord-ouest, soit au Proche-Orient en Israël et en Palestine, représente un choc encore plus fort. En fait, on peut même se demander s’il faut employer le mot « choc » entre deux civilisations, parce que ce sont des peuples qui se côtoient depuis des siècles, voire depuis des millénaires.

Donc, avant de parler de « menace islamique », il faudrait demander aux principaux intéressés ce qu’ils en pensent. C’est aussi pourquoi l’étude de ce qu’on appelle la menace islamique pose un singulier défi, parce que le sujet peut s’écarter en plusieurs directions. Par conséquent, des approches théoriques sont essentielles, comme celle de l’ONU ou de Bernard Lewis. On pourra toujours tester la validité des théories en les appliquant à des cas concrets de conflits qui font la manchette, et qui impliquent la soi-disant menace islamique.

La conclusion d’ensemble est que les approches théoriques visant à mieux comprendre la menace islamique ne font que ressortir l’ambigüité des valeurs et de la culture de deux civilisations qui s’entrechoquent, mais qui s’influencent aussi.